PSYCHOLOGIE DE ROGER BACON
g I. Doctrine péripatéticienne sur la substance spirituelle; en quoi Roger Bacon s'en écarte. -^ g II. Les facultés de Tàme sont-elles distinctes entre elles par essence? Pluralité des formes. Production des âmes. — g III. De l'âme végétative, sensitive; de Tintellect. Doctrine de l'intellect agent.— g lY. Réfutation de l'Averroïsme par Roger Bacon. Des parties de l'intellect. — g y. Théorie des espèces. Doctrine de Roger Bacon sur la connaissance et les idées. — g YI. Comparaison de quelques doctrines scolastiques avec celles de Roger Bacon, G. de Lamarre, D. Scot, D. de Saint-Pourçain, G. d'Ockam.
SI-
La psychologie fat, au xiii® siècle, Tobjet de recherches profondes et ingénieuses, et, pour en ayoir la preuye, il suffirait d'ouvrir la somme de saint Thomas et d^y lire ces questions de la première partie qui forment un traité complet sur la science. Le génie de Bacon, universel comme celui de tous les grands docteurs scolastiques, n^en a méconnu ni Timportance ni la difficulté, bien qu'il en fit une simple division de la physique, d'accord en cela avec son maître Aristote. Ce dernier, en effet, considérait Tàme humaine non pas comme un être à part, mais comme une espèce déterminée d'un grand genre, celui des âmes, qui comprend dans son extension le principe de la vie partout où elle apparaît clairement. Pour lui, comme plus tard pour Leibnitz, il y a une loi de continuité, et Ton peut suivre, depuis son degré le plus infime," la nature spirituelle, qui s'élève, pour ainsi dire, d'organisation en organisation, et d'âme en âme, jusqu'à son point culminant, jusqu'à son épanouissement complet (^]. Au-dessus de l'élément, le mixte; au-dessus des mixtes, le corps organisé, dont l'unité est la vie; la vie a pour
(^) De pariibtu animaUum, IV, 5 : Out&> d ix t»v à^v^^ûv tlç ra {;âa fiitçfSabti xecrà fiexjoôv in fverc;, x. r. >•
•premiëre forme la végétation, forme imparfaite où rindividaalité apparaît à peine, où Fâme est divisible, unique en acte, mais multiple en puissance [^). Puis, en montant Téchelle de la vie, la sensation s'éveille, le mouvement et un certain degré de connaissance s^y joignent bientôt, et Tentendement avec la liberté vient former le mode le plus élevé de l'existence terrestre ('). Sans doute il y a quelque péril dans cette méthode, et Aristote lui-même y a eom« promis Texistence de Pâme comme substance réelle, et rois en danger son immortalité. Mais pour les spiritualistes les plus décidés, il ne semble y avoir aucun inconvénient à reconnaitre que ce que nous appelons notre âme, n'est pas le seul être immatériel, et qu^il y a un progrès continu sans solution, depuis cette force aveugle, obscure, s'ignorant elle-même, qui sert de principe à la vie dans les plantes, jusqu'à cette substance immortelle et presque divine dont nous portons le fardeau.
Le moyen âge, fidèle à Aristote, a donc reconnu des âmes de différentes natures et douées d'énergies diverses, sans parler des intelligences des sphères, dont les Arabes et les néoplatoniciens ont fait un si étrange abus. La psychologie de saint Thomas, comme celle de Duns Scot ou de Guillaume d'Ockam, accepte cette doctrine et distingue, en dehors de l'homme, des âmes végétatives, des âmes sensibles, et, en nous, une âme intellective, qui joint à sa nature propre les deux natures inférieures. Sous ce rapport, Stahl ne dira presque rien de nouveau, et l'animisme est au fond de toutes les doctrines scolastiques ; il ne faut donc pas s^étonner de le trouver dans celle de Bacon. Notre docteur est infidèle à son maître en un seul point capital, c'est sur la nature de la substance de l'âme. Aristote veut ^qu'elle soit une simple forme; c'est une parole que peu de philosophes, semble-t-il, contrediront au moyen ; âge et pourtant, elle est peu conforme à la philosophie chrétienne. Dans l'opinion d' Aristote, une pareille afiSrmation se
(*) De respiraHone, XVII : wç ovoTiÇ x^ç îv TovTOtf ^'^X^^ <vTfX«;j<«« (*) Cf. Ravaisson. De la métaphyt. d'àrittoU, t. I, p. 49»-4il.
comprend : s*il est permis de pousser à bout son système, il ne va a rien moins qu'à nier Texistence de Fàme en tant que séparée du corps. A la rigueur peut-être est-elle séparable; on ne trouvera pas chez lui de déclaration plus positive, et ses plus récents interprètes s'accordent à dire qu'il y a peu de place dans ses idées pour Timmortalité de Tesprit. En effet, Tàme est forme, le corps est matière ; et c'est chez lui un principe bien établi que la forme ne s'isole que par abstraction de la matière, simple possibilité. Tout ce qui est dans la catégorie de la substance, se compose de ces deux éléments ; Tàme n'est donc pas une substance ; elle est la vie du corps, Tentéléchie des organes. Les péripatéticiens chrétiens auraient dû, ce semble, rejeter ces principes, et donner à l'âme une existence plus réelle ; mais, effrayés par ce mot de matière, qui sonne si mal quand on parle de l'esprit, et engagés dans les voies du péripatétisme, ils l'ont proclamée la forme du corps, une forme pure, simple et séparable, se réservant ensuite de montrer qu'un être de cette nature peut exister indépendamment de la matière, et de s'écarter ainsi du vrai sens de la doctrine du maître.
Bacon a eu plus de résolution : il est entré franchement dans cette proposition d'Âristote que la matière et la forme sont nécessaires pour constituer une substance, et après Âvicebron, mais dans un autre but que lui, il en a conclu que l'âme, en essence, se compose de matière et de forme : « Je tiens pour certain, dit-il, que > l'âme raisonnable est composée de forme et de matière, comme » les anges (*). > D'abord, il y a nécessité que tout être soit constitué par le mélange des deux éléments, et se trouve dans la catégorie de la substance qui comprend tout, excepté Dieu (*]. Quant à ceux qui voudraient la placer hors de cette catégorie, ils en donnent des raisons honteuses qu'on flétrit, qu'on ne réfute pas. Ensuite, si l'esprit n'est pas une espèce du genre substance, le généralissime sera donc le corps, ce qui est absurde ('). Enfin, quand un
(*) Comm. nat.M^ Pars., cap. XV.
(•) idem,. cap. XV, fol. 83.
(') Opiaioo d'Averroès. L'éditeur d'Albert nona le dit : c Pooit corpas compositam ex materia et forma esse gênas geoeralissiraam prœdicamenti sobstantiaB. »
homme se forme dans le sein de sa mère, son dernier complément,
sa fin snprème, c'est Fâme raisonnable ; mais il se compose déjà de
7 matière et de forme ; il faut donc que cette âme ait une matière qui
^ vienne donner la perfection à celle du corps, et une forme qui en
^ fasse de même pour sa forme ; car la puissance de la matière ne
peut être satisfaite que par une autre matière, et non pas par la
forme; on Ta déjà prouvé. L*àme est donc une substance au mêm«
titre que toutes les autres. Pourtant, Bacon ne se refuse pas k
rappeler une forme, mais simplement en vue de sa dignité, de sa
^ supériorité sur le corps, et parce qu'après tout elle est, surtout
dans le composé humain, l'élément informant. C'est une forme par
analogie ou équivoque (*). Voilà pour la substance de l'âme; par*
Ions de ses facultés.
su.
L'âme a trois facultés principales : elle est à la fois le principe de trois ordres de phénomènes : ceux de la végétation, de la sen« sibilité et de l'intelligence ; elle est, en d'autres termes, végétative, sensitive et intellective. Ces trois puissances sont-elles des manières d'être diverses d'une seule et même subtance, ou bien soat-ce réellement, sinon des substances distinctes, au moins des parties séparées en. essence? Question fort disputée, comme toutes celles qui concernent les rapports entre les êtres de raison et les êtres réels, entre l'intelligence et l'existence. D'ailleurs, Aristote avait indiqué la difiSculté sans la résoudre bien positivement. Au livre troisième de Y Ame (<), il se demande < si chacune des facultés est » l'âme ou seulement une partie de l'âme; et si c'est une partie, » est-ce de façon qu'elle soit séparée seulement pour la raison, ou » bien aussi séparée matériellement. » Il ne répond pas avec précision; mais, plus loin, il dit (') : c L'intelligence semble être
(^) Comm. na«., 4» Pars., cap. XV, fol. 83. *
(') De l'âme, liv. III, cbap. Il; Irad. Barthélémy Saint-HiiMiiv. (») /6td., 9el 10.
» an autre genre d^àme et le seul qui paisse être isolé du reste,
> comme Téternel s^isole da périssable. > Et si Ton ajoute à ces paroles le sens général d'autres passages, où il fait remarquer que ces âmes se trouvent séparées chez certains êtres, on comprendra Torigine de ce grand débat sur Punité ou la pluralité des formes. La première doctrine est nominaliste, la seconde réaliste ; c'est pourtant celle-là que défend Bacon, et il critique les opinions de Técole opposée. Il y en a deux principales : F une ramène les facultés de Tàme à de simples accidents ; l'autre à quelque chose d'intermédiaire entre la substance et Taccident; les œuvres de saint Thomas nous apprennent à qui il faut attribuer la seconde ; c'est celle de l'Ange de l'école (*), et Roger les repousse toutes les deux avec énergie. < Ce n'est pas une question où soit engagée la foi; le mot » de faculté n'est pas d'origine sacrée; il a été créé par Âristote,
> et c'est donc avec la méthode philosophique, secundum vias » philosophiœ, qu'il faut procéder. La seconde opinion n'est pas
> soutenable, car il n'y a nul milieu entre la substance et l'acci-
> dent. La première, plus conséquente avec elle-même, ne résiste » pas à cette simple observation que l'àme végétative et l'âme 9 sensitivesont de véritables substances chez les plantes et chez lés » animaux; elles ne peuvent être des accidents dans l'homme;
> puis elles naissent par génération et avant l'intellect; elles ne » sont donc pas des facultés d'une même substance, et encore
> moins de simples accidents. Que sont-elles? Des parties virtuel-
> les, comme le dit Boèce. Et qu'est-ce que des parties virtuelles?
> Le nom qa'on donne aux parties intégrantes des substances spi-
> rituelles. La tête, le cœur et les autres organes constituent le
> corps ; les principes végétatif, sensitif, intellectuel, constituent » rame, et sa simplicité n'est pas compromise, parce que être sim-
> pie c'est n'avoir aucune quantité corporelle, mais non pas être
> dénué de parties virtuelles. »
Les explications de Bacon sont assez embarrassées quand on lui parle de la simplicité de Tàme; elles le sont plus encore quand
(*) âiimma Thêologiœ quatt,, XXVI, art. H.
on lui demande s^il y a dans Tâme plusieurs substances : < Non« » répond'ii, une seule substance composée de plusieurs partie^
> diverses par essence ; une seule nature substantielle résultant de » plusieurs parties qui ont en elles leur unité essentielle. » Bacon a beau diro.y il a beau s'emporter contre ses adversaires et déclarer damnable Topinion répandue à Paris, opinio damnabilis txulgata ParisiiSy ses réponses manquent de précision ; on peut seulement conjecturer qu'il a en vue la doctrine de l'immortalité, qu'il veut en faire le seul privilège de l'homme, la réserver à l'âme intellective seule, et qu'il trouve que son opinion crée moins de difficul* tés que celle de saint Thomas.
Les trois parties de l'âme sont distinctes en essence; mais quand font-elles leur apparition dans le corps ? Y sont-elles produites par génération, ce qui a été l'opinion d'Aristote; y sont-elles infusées par création, comme le prétend l'école thomiste, ou. produites par la puissance de la matière, comme c'est l'avis de quelques-uns? f Avant ces vingt dernières années, dit Bacon, tous les philoso- » phes ont professé que les âmes sensitive et végétative sont natu*
> rellement produites dans Thomme et tirées de la puissance de la » matière, et que l'intellect seul est créé... Les théologiens et les » philosophes de l'Angleterre sont encore unanimes à ce sujet.. ^ » Aristote, Averroès, Avicenne et la foi sont aussi d'accord sur cç » point. La seule autorité qu'on puisse leur opposer, c'est celle dç » deux livres intitulés : De f esprit et de l'âme et Des dogmes » ecclésiastiques j et ils sont apocryphes. Ces livres, les théolor » giens habiles le savent, ne sont pas d'Augustin, malgré quelque^
> avis contraires (saint Thomas), ni de Grégoire, ni de Jérôme, ni
> d'Ambroise, ni de Bède, ni d'aucun auteur renommé (^). On y
> trouve, à la lettre, que les principes sensitif, végétatif et intelli^ » gent sont créés du même coup et ne se séparent qu'à la mort^ » Mais ces livres étant apocryphes, on ne peut s'en autoriser, sur-» » tout pour soulever des di£Scultés immenses et des débats sans
> fin. C'est le cas de se rappeler que d'ailleurs les saints on^
(^) Le liYre D$ dogmaUbus teelmattieis, qoe saint Tboiuas croit être de saint Augostin, est, en effet, apocryphe. Il est l'œovre de Gennadius. , . . »
316 ROGER RACM
STaocé beaacoQp de paroles ineidemment et en se confonnani à la manière ordinaire de parler, et sans bien en Terifier la certitude. Ainsi, saint Grégoire dit, dans son Homplie, qne les plantes n*ont pas d*àme, mais seulement de la verdure, et TÉglise le répète. Mats tons les philosophes et les théologiens savent que les plantes ont une âme végétative sans être sensitive ; donc, ou saint Grégoire n*a pas saisi la vérité dans ce cas, ou il a parlé comme le vulgaire; car la multitude ne pense pas qu^il y ait d^àme ailleurs que chez les animaux, et ne donne ce nom qu'au principe qui anime les hommes et les bêtes. Bien plus, la foule des hiîques, dans bien des pays, croit encore que les hommes seuls ont des âmes, et tournent en dérision les clercs qui en attribuent aux chiens et aux autres animaux. Voilà comment, dans beaucoup de livres k Tusage des théologiens, se trouvent des assertions sans fondement, des opinions populaires qui ont besoin dVxplicatioo, surtout quand elles sont contraires au sentiment de tons les sages. Toute la philosophie dit hautement que rintellect seul est créé, témoin tous les théologiens de quelque valeur, tous les philosophes avant ces vingt années, et aujourd'hui encore tous les Anglais qui, certes, dans le passé comme dans le présent, peuvent fiûre autorité dans ces questions. Nonseulement les opérations de Tàme végétative et de Tàme sensitive sont les mêmes, et chez Phomme, et chez les plantes, et chez les animaux; mais encore, puisque la nature peut produire ces âmes chez les végétaux et les êtres animés, pourquoi ne le pourrait-elle pas chez Thomme? » Une autre preuve vient de Texpérience. L'embryon, avant Tinfusion de Tintellect, se nourrit, croit et sent. Saint Thomas, lui, prétend que Tembryon commence par être un animal et n'a qu*nne ftme sensitive, qui disparaît devant Tarrivée d'une autre plus parfaite qui réunit en elle la sensibilité et Pintelligence (*). Bacon ne peut comprendre cette destruction d'une âme par une autre, c Qu'on ne veuille pas, dit-il, échapper à cette > difficulté en prétendant qu'il y a en nous deux âmes végétatives
(^) Bmma Thêol., U Para., qml. LXXVf, art. 8 : « 0«a aklala aéfeatt perfccltor ailma, qa» cal alnal inldlectiTa et aeaailifa. »
> et deux àroes sensitives : l'une produite de la puissance de la » matière, l'autre concréée avec l'intellect. Il n'y a nul besoin de
> supposer à l'homme deux âmes sensitives ; > et puis, si ces substances ne naissent pas avec le corps, elles sont séparées. Mais toute substance séparée de la matière est l'intellect en acte ; elles auront donc la puissance intelleetive, et pourront se passer d'organes et seront immortelles. < Enfin, cette opinion n'a aucune
> raison qui vaille un fétu de paille, ni aucune autorité qui ne soit » apocryphe et ne puisse être expliquée. »
L'intellect seul est créé; les deux autres principes nés de la puissance de la matière périssent avec elle; par eux, l'homme ne diffère pas des autres êtres animés. Albert et saint Thomas soutiennent le contraire, et veulent que, même par ce côté, la nature liumaine se distingue profondément du reste de la création. Bacon repousse cette doctrine : c Depuis dix ans une opinion s'est répan-
> due, grâce à un homme dont les erreurs égalent la renommée. » C'est qu'avant l'âme raisonnable, il faut présupposer une diffé- » rence substantielle spécifique, tirée de la puissance de la matière, » qui fait déjà de l'homme une espèce du genre animal. Cette diffé-
> rence n'est pas déterminée par l'intellect, mais par une âmesensi* » tive spéciale ajoutée à la nature sensitive commune à tous les ani- 9 maux, comme l'âme sensitive spéciale de l'âne s'ajoute à l'ani- 3» malité pour que Tâne devienne une espèce d'animal (*). D'abord, » cette opinion est contre toute la philosophie d'Aristote et de tous
> les auteurs, puisque la dififérence spécifique de l'homme, c'est la » raison, et qu'elle vient de l'intellect; ensuite, l'intellect ne ser- » vira donc à rien, puisque la différence spécifique sera réalisée » avant qu'il soit créé; enfin, comme ils n'apportent aucune raison » à leur démence qui vaille la peine d'être combattue, comme ils » affirment plus qu'ils ne raisonnent et que je ne vois rien qu'on
(^) C'est une doctrine d'Albert : « Toia bominis anima specic differt ab anima brnti, et nulla poteniia e&t unios q»œ non specic différai a polenlia aKerius^ » (0pp. t. III; De Anima, lib. 1.) « L'opinion contraire — ajoute Albert — est soutenue par quelquesuns de nos frères qui disent connaître la nature mais sont trom|)és par les erreurs
de Pytbasore et de Platon. »
» puisse alléguer à Tappui de leur imagination, le plus simple est
> de n'en pas parler (^). >
On ne s'inquiète plus guère de chercher Torigine de Tâme, de quelle manière elle pénètre dans le corps, et à quel moment se scelle cette indissoluble alliance qui confond deux substances dans une seule? De grands génies n'ont pas trouvé cette question si frivole : Platon la résout par Thypothèse de la préexistence ; Âris* tote, par une simple génération ; Leibnitz, par une création primitive qui Fidentifîe avec les germes physiques ; saint Thomas et presque tous les docteurs scolastiques, par une création particulière, qui suit la génération du corps, et fait dépendre le nombre des substances spirituelles des hasards des naissances, et condamne Dieu à créer chaque jour des âmes nouvelles pour de nouveaux corps. Ces philosophes se croyaient sincèrement péripatéticiens. Bacon a mieux compris que pas un la doctrine d'Àristote; mais il ne Ta pas comprise tout entière. L'âme sensitive et végétative s'engendre avec le corps, dit-il, et jusques là il est en plein lycée; mais rame intellective vient du dehors, ajoute-t-il, et 11 attribue à rame humaine ce qu'Âristote dit de Tin tellect actif, de Tintelligence pure. Son langage offre avec celui de Leibnitz de singulières ana^ logies : c Les âmes qui seraient un jour âmes humaines, dit ce
> grand philosophe, comme celles des autres espèces (*), ont été » dans les semences et dans les ancêtres jusqu'à Adam, et ont
> existé par conséquent depuis le commencement des choses, tou-
> jours dans une manière de corps organisé Mais il me parait
» encore convenable, pour plusieurs raisons, qu'elles n'existaient
> alors qu'en âmes sensitives ou animales, douées de perception et
> de sentiment, et destituées de raison, et qu'elles sont demeurées 9 dans cet état jusqu'au temps de la génération de l'homme, à qui » elles devaient appartenir; mais qu'alors elles ont reçu la raison. » Et, cette raison , elles l'oilt reçue par une opération particulière, par une action immédiate de Dieu, par ce qu'il appelle une sorte de transcréation. C'est exactement l'opinion de Bacon; ce n'est
(^) Comm» nat., 4* Pars., qaaBSt. LXXVl.
(*) BmaU tur la bonté de Dieu, etc., V partie, | XGI, p. 119.
pas celle de saint Thomas ; et quand on considère de qneBe im* portance est cette recherche pour les questions de théologie et surtout pour TEucharistie {^), pour le péché originel et Timmorta-r litéf on ne s'étonne pas de la vivacité avec laquelle Bacon repousse les assertions de ses adversaires; il ne sauve de la destruction du corps que le principe rationnel, et condamne à mourir les autres forces, qui, nées avec lui et pour lui, ne peuvent lui survivre. Mais quoique Topinion de Bacon se rapproche beaucoup de celle qui, depuis Descartes, semble triompher en psychologie, et qu'on lui ait donné raison en séparant la force vitale da principe de la pensée, s'il fallait demander des leçons à cet égard aux philosophes de son temps, nous aimerions mieux les recevoir de saint Thomas; beaucoup des arguments de Tillustre Dominicain ne seraient pas sans valeur contre le réalisme moderne, et tous les partisans de la pluralité des formes n'ont pas disparu avec la scolastique.
De ces questions générales qui forment comme la métaphysique de l'âme, il faut descendre aux détails et demander à Bacon une analyse de chacune des trois grandes facultés de l'âme, ou, si on aime mieux, des trois espèces d'âmes qu'il reconnaît à l'homme. . Le principe végétatif est commun à l'homme, aux animaux et aux plantes, et est en essence de même nature dans ces trois sortes de substances ('). Ses opérations se réduisent à trois principales: nourrir, augmenter, reproduire. Par la nutrition, l'âme soutient le corps et assimile à ses parties solides la substance de l'aliment : ff Tous les systèmes fameux qui prétendent que pour cela l'âme » spiritualise la matière de l'aliment, sont chimériques (']. Elle ne
(*) Ab XVII0 siècle, la doctrine de Bacon sor la plaralitèdes formes s'enseignait encore k Oxford. Une des raisons qni la flrent adopter, c'est que, dans l'Iiypotbèse contraire, le corps mort et le corps virant de Jésus- Christ ne seraient plus le même en nombre fidem numéro). — Cf. Twyne (Brtan) : AntiquUatii, eU., àpologia, p. 552.
(*) Conm. nat., O Pars., cap. VI, fol. 80.
(») Id., ibid., fol. 85. * . .
» fait que la transformer, lui donner la nature du corps auquel » elle se change, et de mille substances diverses former une seule
> et même substance. Il n^y a pas besoin pour cela de faire inter- » venir le vide, ni ces vertus occultes dont on parle, virtus expuU
> trix^ retefUiva, attraciioa.* La digestion simple ou quadruple, voilà le mode principal de nutrition, sujet d'une immense difficulté où les erreurs sont semées, où les physiciens et les médecins se contredisent, et que Bacon renvoie à un auti*e temps et à un traité plus complet, à un traité d'alchimie. L'augmentation est une suite de la nutrition, ainsi que la génération, à propos de laquelle il avance quelques vues assez ingénieuses, qui ne dépassent guère pourtant celles d'Aristote, et qui se rattachent aux germes, aux sexes unis chez les plantes, séparés chez les animaux, à la génération par division, à la multiplication des animaux dont les parties sont identiques, tous sujets qui n'ont qu^un .rapport éloigné avec la psychologie.
c L'âme sensitive a été décrite au commencement de la perspec-
> tive, un de mes chapitres les plus importants, car tout le vulgaire
> ne fait qu'errer à ce sujet, médecins, naturalistes et théologiens. » L'âme sensitive se compose d'abord des cinq sens, de la phan-
> tasia, qui comprend deux facultés, le sens commun où se réunis- 9 sent les perceptions de tous les sens pour être jugées, séparées, » et l'imagination qui retient les idées venues de chacun des cinq » sens. Ces deux facultés sont logées dans la première cellule du
> cerveau, et en occupent, l'une le devant, Tautre le derrière; elles
> n'en forment, pour ainsi dire, qu'une; le sens commun reçoit » ridée, l'imagination la retient, et de là nait un jugement complet » sur l'objet. Les cinq sens et la phantasia réunis, jugent des vingt*
> neuf sensibles, teb que la couleur, la lumière, le chaud, le froid, » l'humide et le sec, le son, l'odeur, la saveur, l'éloignement, la
> position, la corporéité, la figure, la grandeur, le contenu, la sé- » paration, le nombre, le mouvement, le repos, l'aspérité, le poli, » la laideur, la ressemblance, la beauté, la transparence, l'opacité,
> l'ombre, l'obscurité, la diversité, etc. Il y a, en outre, des seu- 9 sibles communs pour plusieurs sens et surtout pour la vue et le
SES DOCTRINES PHILOSOPHIOUES 25^1
> tact. Mais, de plus, noas et les animaux, nous savons encore
> juger des natures substantielles qui nous conviennent ou nous
> sont contraires, qui nous attirent ou nous repoussent. Il faut » donc qu'il y ait une faculté plus noble et plus puissante : on Tap-
> pelle le jugement ou virtus œstimativa. Mais le jugement ne
> conserve pas Timage, et il a besoin d'une autre faculté qui lui
> serve de dépôt, c'est la mémoire. Ces deux facultés sont logées » dans la dernière cellule. Enfin, dans celle du milieu se trouve la » réflexion ou faculté cogitative, la maîtresse de toutes les facultés » sensitives, tenant lieu de la raison chez les bêtes ; c'est par elle » que, dans l'homme, le principe sensitif s'unit à l'intellect; c'est :i par elle que les animaux font tant d'ouvrages merveilleux, toutes » les autres lui obéissent, et sont pour elle comme des instruments. » Chez l'homme, la raison vient immédiatement s'y joindre et s'en » servir, et recevoir les idées qu'elle lui transmet. Aussi quand » elle est blessée, le jugement de la raison est perverti ; quand » elle est en bon état, l'intellect fait ses opérations régulièrement.
> On place ces facultés, qu'Aristote n'a pas toutes connues, dans * le cerveau ; mais il ne faut pas croire que le cerveau sente. La » moelle du cerveau est insensible, c'est seulement le lieu et le » sanctuaire des facultés sensitives ; là se trouvent des nerfs déli- » cats où les sensations et les images sensibles viennent s'ar- » rêter (*). »
La troisième faculté de l'âme est l'intellect, l'intellect possible seulement; car, pour l'intellect agent, Bacon est disciple fidèle d'Aristote et d'Averruès, et ne varie jamais dans ses déclarations. L'agent ne peut être une portion de l'âme. La théorie péripatétique de l'Intellect n'est pas la partie la plus claire de cette grande philosophie, et depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, il s'est trouvé de graves autorités pour l'interpréter en deux sens opposés. Dans le Traité de rame (*), le stagyrite déclare que dans toute connais-
(*) Op. maj., 25^-261. — Comm. nat., passitn. — En cela, bacon rompt avec son maître Avicenne, qui place ce centre dans le cœur, et se rapproche de Galien. On peut remarquer aussi une sorte d'essai de phrènologie dans ses idées sur les facniiés.
(*) Cbap. V, ilv. III.
^^ta ROGER BACOK
sance il y a un principe passif et un autre actif; deux intellects, Tun qui peut devenir toutes choses en les pensant, l'autre qui rend les- choses intelligibles; Tun périssable, Tautre immortel et éternel; Fun qui est Tœil, pour ainsi dire, et Tautre la lumière. < Ce dernier seul est séparé, impassible, sans mélange avec quoi que ce soit. > Celui - là ne fait donc pas partie de Tàme ; il semble être Tintelligence en soi, le voOf d^Anaxagore. C'est ainsi que Tout entendu beaucoup des anciens commentateurs à partir d'Alexandre d'Âphrodisias; 'c'est ainsi qu'Âverroës l'interprète, et que l'historien du Commentateur le comprend (*]. D'autres péripatéticiens combattent cette interprétation au moyen âge, et de nos jours, on a voulu prouver (*) qu'il est une faculté de l'âme. Le dernier traducteur d^Âristote traduit ce passage décisif de façon à faire croire quMl est de cet avis (*). Si donc Bacon s'est trompé sur le sens de la doctrine aristotélicienne, d'autres et de mieux renseignés que lui sont tombés dans la même erreur. Averroès a tiré de graves conclusions de cette théorie de l'intellect unique, le même pour tous, seul immortel, sans conscience; il en est arrivé à refuser la véritable immortalité à l'individu, et à concevoir, avant des rêveurs plus modernes, la chimère d'une humanité dont la permanence subsiste, malgré la destruction successive des individus. Cette conséquence est-elle forcée, et peut-on être péripatéticien sans professer l'unité des âmes? Bacon l'a pensé; mais peut-être quittet-il ici son maître Aristote, pour prêter un moment Toreille à Platon et surtout à saint Augustin. Il admet la différence entre Tintellect possible, faculté de l'âme, et l'intellect agent, qui est la lumière même, à l'aide de laquelle le premier arrive à la connaissance, et qui est Dieu lui-même; mais il nie énergiquement l'unité des âmes. D'une part, il soutient que nous ne pouvons voir la vérité qu'au sein d'une intelligence, où elle soit toujours aperçue et toujours comprise ; et de l'autre, il s'indigne contre Averroès, et lui
(^) Renan; Àvirroit, p. 94.
(*) Denys; Du rationaliime d*Àriitotê»
(>) Page 303. (V. la bote sor rinterprëtation da mot séparé.)
oppose^ avant saint Thomas (^), presque tous les arguments dont ce dernier Ta poursuivi. Écoutons-le établir ces deux propositions : L'intelligence humaine est appelée possible, parce que, par ellemême, elle ne peut arriver à la science et à la vérité et les reçoit du dehors. Il y a un agent qui pénètre nos âmes et les illumine de ses clartés, leur fait contempler la vérité et le bien. Sans doute, notre propre intelligence est active aussi, puisqu'elle opère l'acte de connaître; mais on appelle agent par excellence la lumière même qui l'illumine et la porte à la connaissance du vrai ('). Les modernes, cependant ('), « soutiennent que l'agent est une partie
> de l'âme. Non ; c'est une substance intellective séparée par es-
> sence de l'intellect possible, substance incorruptible, qui se » comporte envers l'autre comme l'ouvrier à l'égard de la matière, » et comme la lumière du soleil à l'égard des couleurs. Comme
> l'artiste est hors de la matière sur laquelle il travaille, et séparé » d'elle par essence; de même que la lumière, du soleil qui chasse
> les ténèbres loin des corps, est séparée d'eux et arrive du dehors ;
> de même aussi l'intellect actif illumine l'intelligence humaine et
> en reste distinct; il sait tout, est toujours en acte; ce qui ne :i convient ni à l'ange ni à l'homme, mais à Dieu seul. Âlpharabius » et Avicenne sont de cet avis, et si on prête d'autres opinions à » Aristote, c'est qu'on l'a mal traduit; c'est d'ailleurs une opinion » très-orthodoxe, tota fidelis, et saint Augustin a dit, dans ses
> Soliloques et ailleurs, que la raison a son sujet dans Dieu lui-
> même, et, bien plus, il prétend en plusieurs endroits que nous » ne connaissons quelque vérité que dans la vérité incréée et dans » les règles éternelles. > Bacon raconte que, par deux fois, il a entendu le respectable évéque de Paris, Guillaume d'Auvergne, en présence de toute l'Université réunie, combattre l'opinion con-
(*) c'est une assertion qoi aurait besoin de preuves. Disons seulement que, d'après Bernard de Rubeis, l^e traité de saint Tliomas fDe unitate inUlleetui), dirigé contre TÂTerroIsme, fut composé en 1S69, et que Bacoo écrivait ces lignes en 1267 (V.SancU Tbomae opp., t. XIX, p. 237).
(») Op. maj„ p. 36.
(^) C*est-ii-dire les ordres enseignants.
931 BOGER ^Âcas
traire et la réduire an silence, c Robert de Uncoln et Adam de » Marisco sont dn même avis, et ce sont les plus grands clercs du » monde. Adam de Marisco, pressé par des Frères Mineurs qui,
> pour réprouver, lui demandaient ce qu'est enfin cet intellect,
> répondit que c'est le corbeau d'Élie, voulant dire Dieu on un » ange(^). »
Quelle est Torigine de Terreur où sont tombés les modernes? Un passage mal traduit du traité De anima : c Aristote, dit Bacon, » voulant montrer que la science résulte de deux conditions, Ta- 9 gent qui Téclaire et la matière qui reçoit la lumière, le prouve » en s'appuyant sur cette vérité que, dans la nature et dans Tart, 9 il y a toujours un élément passif et un autre actif, comme Tartisan 9 par rapport à son œuvre et la lumière pour les couleurs. Dans » Tacte de Tintelligence, il faudra donc un scyet et un principe
> actif qui Téclaire d'une lumière intellectuelle. Le traducteur s'ex- » prime ainsi : Dans toute action naturelle, il y a toujours un prin- » cipe actif et un sujet passif, et il en sera de même pour Tâme. » On en conclut que ces deux principes sont dans Tàme ; mais ceci
> est contre Tesprit général de la philosophie d' Aristote. Ce qu'il 9 a voulu dire, c'est qu'il faut deux conditions pour que la science
> passe dans l'âme de la puissance à Pacte. A la fin du chapitre, 9 il s'exprime clairement et déclare que l'intellect agent est séparé
> de l'intellect passif en substance et en être ; qu'il sait tout, qu'il » est toujours en acte. Cela peut-il convenir à une créature? Non,
> à Dieu seul. Avicenne, Alpharabius, pensent de même ; Averroès » semble dormir ici ; ses paroles sont hésitantes, il bégaie tantôt » oui, tantôt non, mais il ne se prononce pas pour la négative, et » Avicenne est plus grand que lui. Enfin, Aristote a prononcé ce
> mot décisif : Dans aucune créature naturelle l'agent et la matière 9 ne coïncident (*). »
Il y a chez Bacon comme un écho lointain des doctrines platoni* ciennes, et au-dessus dn sens il place l'entendement contemplant en Dieu les vérités incréées. C'est une opinion qu'il a pu emprunter
(^) Op. tert., Introd., cap. XXIII. Manasc. de Londres. (•) Comm. nat.Pun 4*.
SES fN)CTRINES PHIUSOPHIQUES ^5
à sonmûCre, Robert de Lincob, et que Dons Scot ne laissera pas tomber (*). Il 7 a, semble-t^il, une cei-taine élévation et quelque vérité dans cette manière de comprendre la théorie de Tintellect; nous n'oserions pas dire qu'elle ne se rapproche pas autant de Platon que d'Âristote ; on pourrait même, avec un peu d'attention, y voir quelque chose d'analogue au système de Mallebranche. Bacon n'est pas, comme on l'a dit, le disciple trop confiant d'Averroës; il y a loin de bu (') à un homme < peu initié aux dispûtes théologiques et qui ne voit pas le venin de ces doctrines suspectes. > Seulement, il croit^ avec le Commentateur, que Pintelleet pm* existe en dehors de nous et n'est en acte que dans la divinité ('}. Si Ton ne craignait de trop préciser ses idées et de les défigurer en les traduisant en langage moderne, ne pourrait-on pas dire, après ce qui précède, qu'il se borne en somme à prétendre que nous ne voyons le fini, que nous ne comprenons rien qu'à liei lueur des idées infinies qui ont leur centre en Dieu, et que la doctrine de la raison impersonnelle compte un précurseur au xiii® siècle (^}. Bacon tient beaucoup à cette opinion péripatéticienne, bien qu'il en oie les conséquences possibles. C'est que cette théorie lui est précieuse pour établir la sainteté de la science et son origine divine, et pour réclamer dans tous les lieux et dans tous les temps les grands génies de la philosophie, comme des chrétiens avant le Christ. Il le déclare lui-même : « Si je montre que l'intellect agent
(^) Duns Scot opp., I, 346 : « DicU ( Roberias Liocolnensis ) qood... iDierias uous est doctor qai meniem illominat et veritatem ostendir... propter lumen interius intelligii anima quod caasafur a primo, »
(') Renan; àverroèi, p. âll.
{') On n'a jamais remarque qoe saint Thomas n'est pas très- loin d'admettre la même doctrine, et qu'il ne fait de l'intellect agent une faculté qa'en haine de l'AverroIsme : c Opurtet esse aliquem aliiorem intellectum quo anima javetur ad intelligendum... sed intellect us sépara tus secundum nostre fidei documenta est ipse Deus » {Summa Theol., quasst. LXXIX, art. 4).
(*) Henri de Gand exprime !) peu près la même docirine, et soutient que l'humme a besoin d'une iliumlnation divine pour arriver ii la connaissance de la vérité ; mais, moins tempéré que Bacon, il attribue li Dieu le droit de la refuser ii qui bon lui semble, c'est- )i.dire de placer un homme en dehors de l'humanité, et il en tire des conséquences que Bacon désavouerait (V. Summa Theologiœ, Ferrare 1646, t. I, p. 117).
396 R06BII BACON
'»'ea(t iraribiilr.Dieà et ensuite les anges qui bous SUnmittent, c^est » pour arriver à cette conclosion : qne toute la sagesse des philo- > sophes vient de Dieu ('). »
S nr.
Ibiis Dien étant Tîntellect pnr, la lomière an sein de laquelle nous voyons tout, on n^est pas obligé d*en conclure qne Tâme intellective soit une to nombre, et Bacon va sindigner contre cette hérésie d*Âverroès. On devine, à Ténergie de ses protestations, à remportement de ses expressions, quHI a à cœur de séparer sa cause de celle des Averroîstes, contre lesquels Albert (') écrivait son traité de Vnitate intelleetus, où il énomëre si singulièrement trente raisons pour Tunité de Pentendement et trente-six contre, réduisant à une opération d*arithmétique la réfutation de ce système dangereux. Cest, dit Bacon, la seconde de ses grandes erreurs ; la première, c*est rétemilé de la matière. En effet, suivant Averroès, cet intellect toujours en acte, qui voit tout, qui est séparé et immortel, est le même en chacun de nous; il n'y en a qu'un seul, ce n'est pas une isimple aptitude, comme se borne à le soutenir Alexandre; c'est un sujet, c'est un èU'e unique; ce n'est pas Dieu, c'est un principe de Tunivers, une forme séparée, une entité nouvelle qui est intermédiaire entre les esprits des sphères qui transmettent l'action divine à l'univers et l'intellect humain. La personnalité est donc détruite, l'immortalité anéantie pour l'homme. Le savant interprète d' Averroès établit bien que cette immortalité, enlevée à l'individu, est rendue au genre tout entier, mais c'est une médiocre consolation pour les misères de cette rie, et une chétive espérance pour nos cœurs. Bacon prétend que l'unité de l'intellect n'est pas une suite forcée de la théorie de l'intellect agent, qu'il conçoit comme la sphère des vérités inBoies, et qu'il place en Dieu lui-même. Aussi, quand il en vient à cette doctrine impie, il ne cache pas son indi-
(^) Allleore il déclare que Dieo lenl, et dob les anges, peot ètie rintellect actif. (') Albert mag. opp., t. V.
SES DOCTRINES PlflLOSéPHIQUES îî?-^' !
gnatioh : « Je passe, <Ut-iI, h. une opiDion plus dangereose, ii une^ \
I » erreur plus détestable, à une hérésie plus perverse, que dis-je^ ^' ,
» la plus perverse du inonde. De mon temps on ne parlait pas de ^ » ces sortes d'erreurs, chacun les tenait pour hérétiques, comme ' j
r » tout ce qui contredit la foi et la philosophie, et nous ne daignions -
> pas soulever une question à ce sujet, tant Tabsurdité est grande. * , > Cette seconde proposition touche à Tunité et à la pluralité de ^
> rintellect. » Si le parti que Bacon prétend tirer de Findivisibilité * de la matière et de la forme est visible quelque part, c'est lorsqu'il
^ s'agit de la réfutation de Tunité des âmes. Saint Thomas, qu'on '
nous présente comme l'adversaire victorieux du péripatéticien arabe, n'est cependant pas autorisé à lut faire une si rude guerre à ce sujet, bui-même, en soutenant que l'âme n'est qu^une simple forme et que la matière seule est principe de différence, a prêté le flanc à une objection sérieuse et qui ne lui manqua pas ; c'est qu'après la mort, le principe d'individuaiion disparaissant, il né reste
^ plus que la forme unc^t identique, l'intellect en général, et que
' toute personnalité disparaît dans la tombe (^). Cette hérésie eut '
plus d'un partisan, et comme elle viole trop audacieusement la' vérité du dogme, on avait pour la dissimuler, dès ce temps, inventé' la distinction commode entre la vérité philosophique et ht vérité' religieuse, c Quand on les pousse à bout, dit Bacon, ils pallient'
^ » leur erreur et prétendent que la philosophie ne peut parler au-'^
» trement, que la raison ne peut échapper à ce résultat, et que'
> la foi seule peut faire croire le contraire. Ils mentent comme les 9 plus vils hérétiques! » En effet, c'est à l'âme qu'appartiennent le mérite et le démérite, le vice et la vertu, non-seulement d'après la foi, mais d'après la doctrine d'Âristote, dans ses éthiques et tous les philosophes. < Mais alors, si l'âme est une dans tous les hommes, la même âme sera à la fois souillée par le vice et remplie de vertus, bonne et mauvaise, juste et injuste, conclusion réprouvée autant
par la philosophie que par la foi. Et pour la vie future, la même^
.) (1) Saint Thomas échappe-t-il k ces difficultés en prétendant qu'il la mort l'ilme conserve la trace des caractères iodividoels qae lai bisse son commerce avec le corps?. . 11 est permis d'en douter (V. Jourdain, ouvrage cité, t. Il, p. 381).
328 ROCER BACON
àme sera glorifiée et damnée, car la philosophie défflontre la vie future comme la règle de la foi. Cette idée est du délire, elle est contre la philosophie, la religion et toute raison, et elle détruit toutes lés lois de la morale et de la nature. En effet, on arrive ainsi à une àme infinie, à une âme savante et ignorante tout à la fois. Âverroës a beau dire que si Tintellect est multiplié en nombre et compte suivant le nombre des hommes, Tobjet intelligible sera aussi multiple. C^est une folie, et il ne prouve même pas cette conséquence. De ses paroles dans le même chapitre et ailleurs, on tire pour la soutenir cette vaine fantaisie, à savoir : que de Fintellect et de Tintelligible se forme une unité plus réelle que de la matière et de la forme. Mais il est facile de voir que Fobjet intelhgible ne se confond pas avec Tintellect et que ce n'est pas cet objet qui est multiplié, mais seulement Tidée que chaque intellect peut en prendre. La science, par exemple, reste une, bien que beaucoup d'intelligences la connaissent (^]. »
Mais s^il n^y a dans Thomme que Tintellect possible, il y a en* core des difiScultés infinies au sujet de ses parties; c car toutes les
> questions sur le libre arbitre, qui aujourd'hui sont presque in-
> nombrables, dit Bacon, reposent sur ce problème : L'âme raison-
> nable a-t-elle la raison et la volonté comme des parties différentes » sous le rapport de la substance, ou seulement sous une simple » vue de l'esprit? » Non, il n^y a là qu'une substance effectuant diverses opérations, ayant divers noms, soutenant divers rapports; c^est la même qui d'abord connaît, la même qui veut ce qu'elle a connu. Âristote dit que l'intellect spéculatif devient pratique par extension; or, ce que les théologiens nomment raison et volonté, intellect ou amour, affectvs, le Philosophe le nomme intellect pratique et spéculatif; c'est la même chose qui d'abord connaît et ensuite aime ce qu^elle a connu ; la connaissance et l'amour sont faits Tun pour l'autre; connaître a pour but d'aimer; à quoi servirait la vérité si on ne pouvait l'aimer ? Si l'amour différait par essence de la connaissance, comme il ne peut être mis en action
(*) Comm, nat., 4» Par*., cap. XIV.
qae par elle, jamais il ne s*é veillerait; car deux facultés différentes par essence ne peuvent s^exciter à leurs opérations. Enfin les théologiens veulent faire une seule substance des trois principe:^ de Pâme; mais alors Tintellect ne se divisera pas en deux substances, puisqu^il y a moins de différence entre ses facultés qu'entre celles de Tâme tout entière. < Donc, Tintellect est une seule faculté exécu- » tant des opérations différentes, mais en rapport Tune avec Tautre; » et parce que les théologiens ne s^assurent pas de cette vérité, » toutes leurs questions sur les paHies de Timagination et sur le * libre arbitre, questions multipliées à Tinfini, n'ont aucune con- » sistance et ne reposent sur aucun fondement solide (^). »
Âpres avoir montré les traits principaux et Tensemble des doctrines psychologiques de Bacon, nous nous arrêterons un moment à certaines opinions sur la connaissance et sur les opérations intellectuelles et sensitives, qui touchent à une question inévitable quand on parle du moyen âge, celle des idées. On sait que pendant longtemps la philosophie a supposé, entre le. monde et Tâme qui le connaît, des intermédiaires, des substituts ou des vicaires des choses, comme on dit au xiii® siècle, qui mettaient Tune en rapport avec Fautre, et qui par conséquent étaient le terme immédiat de la connaissance. Les idées ou, pour dire le mot, les espèces, ne sont pas une invention moderne, et c'est à la physique ancienne qu^ii faut en rattacher l'origine. Démocrite,. au témoignage d'Aristote, en fut le principal auteur, et elles ont eu quelque crédit jusqu'à ce qu'Ockam d'abord, puis Arnanld au xvfi^ siècle, et plus tard l'école écossaise, soient venus en faire une critique, contre laquelle ne prévaudront sans doute pas des essais malheureux, pour les
(*) Comm. nat., 4» Pars., rap. XVIII. ^ On voit que les opinions de Bacon snr Jt ▼olonté ne diffèrent pas beaocoup de celies de saint Tliomas. Bacon, comme D. de Saint- Poorçain (Comm.^ Lagdoni 1&47, iib. 1. p. 80), semble confomirc on peu trop ta peu* sce et la volonté. Saint Thomas confond, de son tàUi, la volonté et le désir. .
r980 ROGER BACON
. ramener dans le domaine de la science. Seulement, cette erreur a ; été faussement attribuée à Àristote, comme il est inutile de le ré- . péter après MM. Barthélémy Saint-Hilaire et Garnier. Il y a plus : il est hors de doute que beaucoup de scolastiques qu^on associe ; dans une commune critique avec Aristote, n'ont pas non plus . adoijté la théorie de Démocrite et les idées représentatives, sous la forme un peu grossière de Tancienne physique. Ils avaient lu, dans leur maître Aristote, ces mots qui leur ont fait illusion : c II , > faut admettre pour tous les sens en général, que le sens est ce . » qui reçoit les formes sensibles ^ans la matière, comme la cire 9 reçoit ^'empreinte de Tanneau sans le fer ou l'or dont Fanneau » est composé, et garde cette empreinte d'airain ou d^or, mais non » pas en tant qu'or ou airain (*). » Ces paroles peuvent s'entendre, et nous sommes prêts à souscrire à l'affirmation du traducteur, < que la théorie d' Aristote est peut-être encore la plus ingé- . > nieuse et la plus profonde qu'on ait présentée sur la percepj > tion» 1 Mais toujours est-il que les scolastiques ont conclu de ce .;passage et d'autres semblables, que nous ne pouvons connaître T directement les objets extérieurs. Si on y ajoute cet axiome péri- . patéticien, extrait du livre des Cames et que Bacon cite souvent : r« Receptum est in récipients per modum recipientis, » elles diffî- .«ultés que soulève le sujet en lui-même, on Concevra comment ils ■ aient pu arriver à supposer des intermédiaires entre la pensée et les ; choses. Les choses ne sont-elles pas composées de matière et de foraine, et comment l'esprit, simple forme, pourrait-il recevoir les idées ; de la matière? Cette terrible distinction péripatéticienne soulevait des difficultés partout où elle apparaissait. Nos docteurs, ou, pour préciser les idées, le plus grand d'entre eux, saint Thomas, arrive : donc à rejeter les espèces de Démocrite; mais il y substitue d'au- . très êtres aussi chimériques, à savoir, de véritables idées dont le ; lieu est le sens ou l'entendement, ayant une existence et une réalité propre, qui ne sont pas il est vrai le terme de la connaissance, ' puisqu^alors toute science serait dans l'âme et n'aurait pas d'objet
- (^) natté de Vàm, IW. Il, eb. II. trad. de M. Barth. SaInt-HIlaIre. — Cf. Garnier; Traité du Faeultéi de t'àm$, I. 11^ p. 80.
SES DOGTRINJ^S PHILOSOPHIQUES ^i
extérieur (^] et n'en pourrait sortir, mais qui en sont le moyen ('). En un mot^ il fait passer les idées de Texistence objective à Texistance subjective; et Ockam, qui précéda Ârnauld dans cette voie,: est loué avec faison pour avoir le premier dit la vérité en pror nonçant cette sentence brève : c Pour expliquer la connaissance, il « ne faut pas poser une espèce intelligible, ni rien, excepté Pintek » lect et Fobjet connu. » Cette question compliquée, de la connaissance de la matière, était du reste si difficile, que saint Thomas pour s'en tirer est obligé d'arriver à cette étrange conclusion, que si dans Tordre des créatures spirituelles nous connaissons les individus, dans Tordre matériel nous ne pouvons connaître directement que Tuniversel, et le singulier par son moyen (']« BacOn n'a pas négligé ce problème : il n'en fait qu'un cas particulier des actions réciproques des substances les unes sur les autres ; et on peut trouver dans les pages de VOpt^ tnajus (IV* et V® parties), dans quelques chapitres de VOpus iettium, et dans^le De Communibu» naturalium, des indications suffisantes pour une esquisse de cette iàéorie très-difiPérente de celles qui nous soût restées sur ce sujet (*). La perception du monde extérieur est ramenée par lui à une loi
(*) Pari. 1«, quaest. LXXVl, art. 2 : « Alioqoin scieDti» non essent de rebos sed de speciebos intelllgibilibas. » -
(') Albert n'est pas très-explicite sar ce point : t . ,. shnilitodines rerum, — dtt-il, -^ proprie non sont entia, sed aliqaid entis. » (0pp., I. Ill; De Anima, lib. III, tract. V.)
(^) SummaTheoL, 1& Pars., qaaest. LXXXVI, art. 1: « Relinqaitnr qaod liHellectas lioster, per se loqoendo, sitigularia non cognoscit, sed universalla tantum. » — « L*entea^' demeot, — dit- il ailleurs, — ne peut connaître rien de matériel; il ne connaît donc leg corps particuliers que quand l'abstraction les a changés eh de vraies idées universelle». H ne connaît directement aucun individu, ii l'exception de Dieu et des purs esprits, où il n'x a pas de matière » (De Yeritatê, quaest XI, art. 6).
(*) Un Manuscrit de la Bibliothèque Impériale contient Ûn traité De muiHpliôQHoné êpeeiemm, dont ie début, tout ^ fait durèrent du liire édité pat Jebb, promet d'eumibéF les espèces dans le sens et dans rentendement; mais, après ce préambule, le Manuseril ne fait guère que reproduire le traité de Jebb, et on peut coiûectnrer qu'ils sont, l'un comme l'autre, incojmplets, et que Bacon arrivait à parler expressément de cette questionu On y lit, en elfet : « Qnapropter In primo tractato oportet eam (multiplicationem) vonsiderare in corporalibus agentibns et patientibjis ^ %9 in aptritualil^QS aditrvKem respecta refnijii: cor* poralium. » (Manuscrit no 3598, fol. 21.)
trës-générale de la natnre, par kquelle tous les êtres agissent les uns sur les autres, et tendent à changer mutuellement leur nature spécifique et à transformer celle des autres eu la leur propre ; toute substance est active, omnis substantia est activa, dit-il avant l^eibnitz; or, toute substance agissant sur le sens ou Tintellect, y fait ce qu'on appelle une idée, une espèce ; donc, agissant sur la matière, elle y produit aussi le même effet (*), et il est impossible de ne pas voir ici une opinion très-semblable à celle de Leibnitz, qui doue toutes ses monades de perception, et se préoccupe beaucoup de ces actions réciproques des êtres. Pour Bacon comme pour lui, les effets divers qu'elles produisent sont dus à la différence des récipients, et non pas à celle des actions en elles-mêmes (*). Fidèle à la guerre qu'il a déclarée aux mots. Bacon montre que tous ces termes, essence, substance, pouvoir, puissance, vertu,, force, ne sont au fond qu'une seule et même chose : toute substance a sa nature, et cette nature consiste dans la puissance de produire certains effets ; cette puissance, à son tour, se peut appeler vertu ou force, vis, virtus, et s'exerce incessamment et dans tous les sens. Plus un être est haut placé dans la hiérarchie générale et plus il a d'activité, plus il exerce d'influence sur les autres. Le but de cette action, c'est de transformer les autres êtres en la nature propre à celui qui la produit; quelquefois ce but est atteint comme quand le feu exerce sa force sur un morceau de bois et le change en sa propre substance. Mais il n^en est pas toujours ainsi, et, pour sauvegarder l'ordre universel, une loi générale de la nature, qui a toujours en vue cet ordre, bonum universale specians, a mis des bornes à ces actions, qui, grâce à cette loi, le plus souvent n'atteignent pas leur but entier, leur effet dernier, et ne transforment pas le patient sur lequel elles s'exercent. Il n'y a alors qu'un effet incomplet, une modification et non pas une transformation complète. Cette force extérieure, qui rayonne ainsi loin de l'être en qui elle réside, est cependant semblable à lui, puisqu'elle n'en est que Texpansion et ne s'en distingue pas en essence. La lumière
(L) HnpKt,, up. VII, p. 191, édlt. Cotnbach.
(*) Op. maj., p. S03-894.
SES DOCTRINES PHÏLO^PHIQUES 9Si$
que le soleil sëmè dans les airs est en tout semblable à celle qu'il retient en lui-même. Ce premier efifet incomplet de la force, cett© modification qu^elle fait subir à des forces étrangères à elle, étant son image réelle, on rappelle ressemblance, image, simulacre, espèce, forme, intention, impression, etc., et quand Tobjet qu'ellemodifie est le sens ou Pintellect, on la nomme idée; non pas qu^élle soit dans le sens autrement que dans tout objet sur lequel elle agit (^); seulement, Faction sur les organes des sens est, grâce à la présence de Tâme et à celle des nerfs, soumise à d*autres lois que les lois mathématiques qui régissent les autres (*). Mais l'effet produit ne peut être différent de la force qui le produit, surtout quand il s'agit de ces causes aveugles qui n'ont ni intelligence ni liberté, et qui ne peuvent varier leurs effets ; l'idée que nous avons de la chaleur, c^est donc l'effet de la chaleur sur nos sens, et l'expression de la nature propre à cet agent (').
Quels sont les objets qui peuvent agir sur les sens et y produire cet effet qu^on appelle espèce? En premier lieu, ce sont toutes les: qualités sensibles: la couleur, l'odeur, la saveur, la solidité, etc.; il y a une sorte d'exception pour le son ; nous ne le percevons pas directement, mais nous en saisissons seulement l'écho. I^espre-. mières vibrations ftretnorj se sont produites dans l'objet sonore et le premier son ; mais ces vibrations en ont amené d'autres dans les parties voisines, et ainsi de suite; ce que nous percevons, ce. sont les dernières qui viennent aboutira nos organes, et ne sont^ par conséquent, que des images, des échos de la première (^).. Quant aux substances, le vulgaire est d'avis qu'elles ne produisenti en nous aucune modification sensible. Telle n'est pas la vérité ; en effet, les qualités peuvent rayonner, agir et modifier nos senSy et la substance, plus noble qu^elIes, ne le pourrait pas? Et ensuite,, qui peut comprendre ce que c'est qu^une qualité sans substance, et
(^) Penpeet., édit. de Combacb, p. 131 : « Âgens si in sensum et intellectom agat, fit speeies, ot omnes sciont, eroro in contrariom et in materia fit species. » (») Op. maj,, p. 583.
(») W., îftid.
(♦) pp. maj„ p. 364. , '
par eonséqaent Tidée d'aneqaalité sans Tidée d'une sabstancef*) ? Tout au plus peut-on dire que cette idée ne nous est donnée directement par aucun de nos cinq sens ; qu^ils ne la perçoivent pas par eux-mêmes, mais servent seulement d'intermédiaire pour la transmettre à une faculté supérieure qui pourtant fait partie de Tàme aensitive, et cette faculté, c'est le jugement et la réflexion. Si Àristote semble contraire à cette opinion, c'est qu'on l'a mal traduit, et par suite, mal expliqué, perverse translatif et ideo maie expositus (*). L'âme sensitive connaît donc la substance corporelle; les animaux mêmes ont cette connaissance, et quand on dit la substance, il s'agit de la substance tout entière, non pas de la matiè/e ou de la forme séparées, mais du composé lui-même. Les docteurs prétendent qu^on ne peut connaître par l'intelligence que les formes, et ils en donnent deux raisons : c'est que la matière est inactive et ne peut, par conséquent, agir sur rien ; qu'ensuite, un agent borné et fini ne peut créer une idée composée de matière et de forme, c'est-à-dire un être véritable. Bacon se moque de cette erreur, qui n'a pour elle que son antiquité, habens solam consuetudinem falsitcUis ('). Il n'a pas de peine à répondre a la première raison, que ce n'est pas la matière seule qui agit, la matière évidemment inactive, puisqu'elle^est une simple possibilité; mais l'être réel, la substance douée d'énergie ; et à la seconde, qu'il n y a nulle création, mais seulement l'action d'une force, son efifet qui n'est, pour parler comme lui, qu'une génération incomplète (*). LUdée ou l'espèce n'étant que l'acte de la force, est son image et son expression, similitudo totim compositi. Les choses particulières et les choses universelles agissent-dles de môme à cet égard? exercent-elles ce gel^'e d'action qu'on appelle espèce? Certainement, elles donnent lieu à des. idées générales et à des idées particulières. Chaque individu enferme en lui un universel qui y est tout à fait
(*) Op, maj», p. 865 : « Sicat aeoideos non |M>le8t «sse «ine substanlia, sk nec species aecidentls tfne âpecie lobiltotie. • (•) Ibid,
(•) Op. mai., P« 367.
SES DOCTRINES FiULÔSOPHIQUES 935
i, - contrai], nùtura specifim iota et totaliierin quolibet singnlari;
i" de même toute idée particalière enveloppe une idée générale, sans
qu'on puisse affirmer la réciproque. Voilà pourquoi les idées uni-
L verselles nous sont plus présentes et mieux connues, et pourquoi
• nous les conservons plus fidèlement, car dles nous arrivent tou- ' . jours lea mêmes -sous la variété des idées individuelles, et se répë- ^ tent ainsi d'une manière incessante. Dans toute intelligence qui a
des idées universelles, il y a donc des idées particulières correspondantes, c et je ne puis comprendre qu'une intelligence créée ^ > ait seulement des idées universelles fixes, sans idées individuel-
» les, et que, par Tapplication des premières qui répondent a des » qualités universelles existant dans un individu, elle connaisse cet » individu. Je ne saurais d'ailleurs concevoir ce que veut dire » cette application. Demander si l'idée est substance ou accident,
> c'est puéril ; si elle est composée ou simple, universelle ou singu- » lière, autre puérilité. L'idée d'une substance est substance; d'un
I f » accident, accident ; d'un composé^ composé ; d'un simple, «im-
> pie; de la matière, matière; de la forme, forme; de l'universel,
> universel; du singulier, singulier; ce que l'accident est à la » jsubstânce, la forme à la matière, Puniversel au singulier, l'idée
> de la substance l'est à l'idée de l'accident, l'idée de la matière à » celle de la forme, de l'universel à celle du singulier. Les pre-
^ » miers de ces objets n'existent pas l'un sans l'autre; de môme
> les idées que nous en avons ne peuvent non plus aller séparé- ^ »ment(*).
Ainsi se trouvent résolues quelques-unes des difficultés qui occu-
• paient alors l'école. Les solutions sont-elles heureuses? Il est peut- - être un peu hardi de dire que la perception extérieure va plus loin
que les qualités, et qu'elle atteint par delà cette enveloppe mobile, la substance permanente. Cette hardiesse pourtant peut s^expli- ^ qùer^ semble-t-il. Par le sens, je perçois directement des qualités,
des fôrcèà qui s'opposent à la mienne^ qui s'en distinguent et me limitent moi-même. La réflexion, comme le dit Bacon, ne peut
(*) Dp, mai.i p. 372.
un seul moment connaître ces qualités, sans avoir Tidée de la substance qu^elles manifestent. Quant à Tacquisition des idées univer- . selles, sans doute on ne peut Tattribuer aux sens proprement dits ; mais Tuniversel n'existe, pour notre docteur, que dans le particulier; rindividu, à côté de ses caractères propres, en a d*autres qui se retrouvent les mêmes chez d^autres individus. Nous percevons aussi bien ces derniers que les premiers; nous percevons donc Tuniversel; nous ne le séparons pas, il est vrai, du particulier par le sens proprement dit, mais par les facultés sensitives d'un degré plus élevé, par le jugement, virt'ts œstimativa, et parla réflexion, virtus cogitativa
L'idée n'est donc que l'effet sur nos sens des forces qui agissent en dehors de nous ; mais comment cet effet se produit-il ? Il y a cinq manières possibles de l'expliquer. En premier lieu, et c'est Texplication vulgaire, Tagent émet l'espèce de lui-même, speciem a se emittit, explication inadmissible et qui suppose une corruption incessante et un changement perpétuel de tous les êtres , puisque cette espèce sera ou une substance ou un accident et qu'il est impossible de prendre un troisième parti. Or, ces deux- là sont également absurdes (^). On est conduit à cette fausse idée par l'analogie avec ce qui se passe dans la propagation des odeurs; et l'on ne remarque pas que le corps odorant, loin d'avoir le rôle actif qu'on lui prête, n'émet les particules odorantes que par suite de l'action d'un autre agent qui le décompose et le détruit. En second lieu, il peut la créer de rien, au lieu de la tirer de lui-même, ce qu'on ne comprend pas mieux. Troisièmement, il peut aller la chercher hors de lui-même et hors du sujet, pour la placer, si on peut dire ainsi, dans le sujet lui-même, ce qui est tout-à-fait ridicule. Si l'idée ne se produit pas par émission, elle ne se produit pas plus par immission ou par influx (']. Enfin, se fait-elle par impression, et, comme on le répète à chaque instant après Âristote, ainsi qu'une empreinte s'imprime sur la cire? Mais ce n^est là
(i) op. maé-, p. 872.
(*) Op' fM§.,, p. 873 : < Qttapropter improprie et maie dieitar, quod agens ImutiUit allqirid in paiieDs, et qnod inOalt. >
qu^une métaphore ioexiacie : Timpressiou, eu résumé, n*est qu'un simple changemeot de position des parties à la surface, par lequel les unes s'abaissent et les autres s'élèvent (^), et n'a rien de commun avec Tacte de sentir qui modifie le patient jusqu'au fond de son être. Si Aristote s'est servi de cette comparaison de la cire et du cachet, elle n'en repose pas moins sur une ressemblance fort incomplète, quodam modo enim est similUudo sed rwn plena; et du reste, il ne l'a pas entendue au pied de la lettre; il a voulu dire seulement que l'action de l'agent transformait le patient. Il reste une dernière manière d'expliquer le fait : c'est de regarder la formation de l'idée comme un résultat d'une véritable transformation du sujet connaissant ('), de son activité propre : activité sollicitée par une action extérieure qui la fait passer à l'acte ; l'action de l'objet a donc son contre- coup à l'extérieur et va éveiller au-dehors une force qui sommeillait. £t ici l'auteur se trouve enfin en face de l'espèce scolastique que jusqu'alors il n'avait vue que de loin; il la prend ou plutôt essaie de la prendre corps à corps, et montre qu'elle échappe comme une ombre et un pur néant. L'idée est le produit immédiat de l'action de l'objet sur le sujet; mais ce sujet ne reste pas passif; il n'est pas réduit à une pure capacité de subir les actions extérieures. Si on veut ne lui accorder qu'une simple puissance réceptive, il faut admettre en dehors de lui un créateur des idées, creator, dator formarum, et faire agir Dieu à propos de la connaissance du monde extérieur. L'auteur pressent ici, pour ainsi dire, le parti extrême où sera poussé Malebranche ('), et réfute d'avance l'intervention de Dieu, occupé à susciter dans l'âme inerte et stérile les images du monde extérieur. — Mais, dira-t-on, l'agent et le patient doivent être en contact immédiat, sine medio, ce qui ne peut arriver que de deux manières : ou ce contact, con-
(') Op, maj, : « Per elevationem qaaramdam partiam 8U|ierflciei et depressionom aliaram. »
(') Id., ibid. : « Per veram immulationem et edactionem de potentia activa materi» patientis. »
(') Op^ maj,, p. 374 : « Potentias receptivae respondet dator formas, si in maleria esseï potentia solam recepiiva speciernm tam pooeremas in rebas naturallbas datorcm formaram ergo non Oel spccies in potentia receptiva, sed de potentia aetifa patientit. 9
juncHo, est substaotiel, oa il est purement virtoel. — Substantiel, < Texpérience montre qu'il ne Test pas, etTobjet n^est certainement pas présent en substance au fond du sujet. C'est done un contact virtuel, seeundum virtutem, et, par suite, il y a là antre chose qu'un simple rapport entre le patient et l'agent : il y a une force agissante, distincte d'eux-mêmes et infuse dans le sujet, créée par Tagent, vifiu$ est data et infusa in profundum patientis. Ainsi on est ramené de force à l'entité scolastique, et on voit reparaître • ce fantôme de l'idée? Bacon ne saurait l'admettre, et il a exposé avec soin la diflSculté pour avoir le droit de repousser la solution qu'on prétend en donner : prétendue solution, en effet, et qui ne fait que reculer le mystère à expliquer, en créant de plus un autre mystère. Par une critique résolument nominaliste, il montre que cette explication laisse le problème tout entier. « Cette fiction d'un agent différent de la simple action des objets, n'échappe pas à l'objection qu'elle veut résoudre : s'il est vrai que l'agent ne puisse accomplir son action principale au fond, du patient sans un tiers qui le remplace, pour ainsi dire, dans ces profondeurs, où il n'est pas par lui-même; s'il est vrai que ce tiers c'est l'idée, il en résulte qu'il ne peut non plus créer cette idée au fond du sujet sans un autre tiers, puisqu'au moment où il la produit, il n'est pas réellement présent, in profundo patientis, et l'on sera ainsi conduit jusqu'à l'infini (*). Donc cet intermédiaire ne fait que reculer la diflSculté sans la détruire; car lui-même ne pourra agir non plus SUIS un ministre, et ainsi de suite, et on sera obligé de multipliera l'infini ces médiateurs sans jamais arriver au point où l'agent et le patient se trouveront vraiment en contact. Et cet intermédiaire, qu'en fera-t-on ? Le patient ne l'a pas produit, il ne pourra le détruire; créé de rien, rien ne pourra le supprimer. Il subsistera éternellement en lui. >
11 est certain que Bacon n'a rien à nous apprendre sur la per-
(*) Op. maj,, p. 874 : « Qoapropter flctio iilias virtatis, praeter effectom priocipalem, DOD evadi'l haoc objeclionem, qaia, qua ntione ageos non polest generare effeeioai priocipalem io profando patienlis, sioe tertio ab eis, sequitvr, quod nec generabit Tirtotem In orofundo llio,.8iM aliquo tertio, et fie ibitor in inflnitam. »
SES DOGtRINEiS l^fliLÔSOPHIQUES ^
t^eption extérieure, et qae, malgré ses mérites, sa théorie laissé subsister plus d'une erreur et plus d'une obscurité ; mais il serait injuste de ne pas lui tenir compte de quelques vues originales et vraies. D'abord, c'est la première fois que toute idée intermédiaire entre l'âme et l'objet se trouve vigoureusement attaquée, et c'est à Bacon qu'il faut rapporter l'honneur de cette guerre, que Saint- Pourçain, qu'Ockàm, Âmauld continueront, et que Reid achèvera heureusement; ensuite, à côté du phénomène de l'impression, il place une sorte de réaction de l'âme ; il rend à l'homme la connaissance du particulier que les thomistes lui enlèvent d'une façon si bizarre ; celle de la substance tout entière et non pas de la simple forme, opinion ijtisque-là incontestée, grâce an patronage d'Aris^ iote, et singulièrement féconde en erreurs ; il indique, le premier, que la perception des impressions causées par les corps n'est pas séparée d'une perception directe de notre corps lui-même (*). Il signale la différence entre les perceptions naturelles et acquises, les unes infaillibles, les autres sujettes à Terreur, comme tout ce qui résulte des opérations secondaires de l'entendement ; refuse à la vue les notions primitives de la distance, de la grandeur et die la forme; les rattache à la réflexion, aidée du jugement et de la mémoire, mediante œstimatione et memoria ('}.
Les doctrines dont on vient de voir l'exposé, et qui, malgré les lacunes qu'elles présentent, suffisent pour marquer à leur auteur une place honorable parmi les grands philosophes du xiii^. siècle, sont donc un mélange assez judicieux de réalisme et de nominalisme; elles s'écartent également de l'un et de l'autre, sans pour cela s'arrêter à ce point intermédiaire qu'on a appelé conceptvalisme. Nous avons essayé, en les esquissant, de les rapprocher le
(^) Op. maj., p. 374 : « Instrumenta lactos, gastus, aaditos, cani sint corpora sensibilia naturalia, pos&ont per saos colores et odores et sapores et quatuor quatitates tangibiies faccre species, sicut res aliae, et sensum immntare. Sed an be species ab eis facte eoopcreatur ad aetas sentiendi, dabtam esset atiqoibus, non ttmen iliis, i|ni bone esa« minant veritatem. »
(*) Id,, ibid,, p. 369. l\ serait injuste de ne pas remarqaer que beaucoup des idées de Racon lui ont été inspirées par l'arabe Aiacen, dans son TrMté d^Optkiue.
340 KOGER BACON
plu3 souvent possible des idées de Pécole thomisto, et de montrer en quoi elles s'en distinguent. Il serait intéressant d*étudier quelle influence elles purent avoir sur cette génération et sur ces philosophes qui, placés à la fin du iiii® siècle et au commencement du ziv®, ont protesté contre le système dominicain, au nom de deux principes opposés, et battu en brèche cette école illustre qu'on hésite à placer dans Tun ou dans l'autre parti. Mais aucune lumière ne vient éclaircir cette question obscure, et si l'enseignement de Bacon a laissé des souvenirs et des disciples, il est fort difficile de retrouver les uns et de nommer les autres. L'on rencontre dans l'histoire après Bacon quelques théories qui, avant lui, n'y étaient pas signalées; faut-il lui en faire honneur? Nous n'oserions l'assurer, et nous nous bornons à citer quelques philosophes qui, par leur âge, par leur origine ou par leur éducation faite à Oxford au moment où Bacon devait y enseigner, par la conformité de leurs idées avec les siennes, nous ont paru lui devoir quelque partie de leur système. Mais nous n'attachons pas à ces analogies, trop faciles à trouver quand on les cherche de parti pris, d'autre valeur que celle d'une ressemblance peut-être fortuite.
s VI.
La plupart des objections de Bacon contre le thomisme furent reprises, en 1284, par un Franciscain d'Oxford qui avait pu connaître et peut-être entendre Roger, et retenir de son œuvre la critique des idées dominicaines; alors parut, en efiet, un manifeste intitulé : Correclorium operum fratris Thomœ, où sont réfutées une centaine de propositions du saint docteur ; l'auteur est Guillaume de Lamarre, qu'on a surnommé plus tard le Porte-Drapeau des Anti-thomistes; il ne reste rien de son ouvrage, et il ne nous est connu que par une réfutation du parti attaqué, qu'on attribue à Gilles de Rome (^), et qui suffit pour apprécier le caractère de cette
(^) D€fin$orium 9iu ewrtoiorium, etc., in QmlUlmi Lamarenaii Thomœ corrup- ^oHurn, Cologne, 16^4,
attaque* A côté de puérilités indignes, de chicanes frivoles, ily a trois ou quatre arguments solides qui portent sur les côtés faibles du thomisme. Cette partie sérieuse Me Tœuvre de Guillaume de Lamarre semble directement inspirée par Bacon : la doctrine de la connaissance, suivant laquelle nous ne serions en relation qu*avec le général et indirectement avec le particulier; les idées qui concernent les anges, où chaque espèce est un individu; le problème de rindividuation résolu par la matière et, par conséquent, ouvrant la voie toute large à Faverroîsme ; Funité substantielle de Pâme, sont successivement critiquées, et parfois les réponses du défenseur de saint Thomas sont loin d'être victorieuses de Pattaque (»).
Duns Scot peut être Télève de Roger; il étudiait à Oxford dans la seconde partie du xiii® siècle; comme Roger, il fut profond mathématicien, et ce qui est plus significatif, il reproduisit une partie de ses doctrines : Futilité des mathématiques pour la théologie; la nécessité de s'arrêter à certains principes directement connus (*); la doctrine d'Avicebron sur la matière spiritoelle; la nature des universaux; la pluralité des formes dans Tâme. Duns Scot penche vers le réalisme, sans que pourtant il soit impossible de prouver que souvent il le combat : mais il n'adopte pas moins plusieurs des arguments de fiacon contre le réalisme nîême (') ; il explique autrement le principe d'individuation, mais s'il se sépare de Bacon dans sa théorie, il est d'accord avec lui dans la critique ; il ne désespère pas du problème, mais il le déclare mal résolu jusqu'alors. Sur la pluralité des formes substantielles, il distingue entre l'unité et la simplicité, mais il n'admet pas pour cela trois âmes distinctes (^), pas plus que Bacon; il attribue aussi à l'intel-
(^) Sans doDte, la doctriDe de la pluralité des formes n'est pas propre \ Baeon sealement; mais les raisons par lesquelles il la soutient sont bien ii loi, et G. de Lamarre ne fait que les reproduire.
(*) Comm, in «ml. opp,, t. V, p, 108. Le maître de Duns Scot fut^dit-on, Guillaume Varron, qui iui-mème a dd vivre du temps de Baeon.
(») 0pp., l. IV, p. 722.
(«) Id,, t. VUI, p. 649, 653.
349 ROGER BAGWr
lect plusieurs puissances qui ditfôrent tout à la foie les unes des .autres et de la substance môme de Tàme (^). Enfin, par une contradiction qui étonne moins quand on connaît les hésitations et les brusques revirements de sa pensée, on trouye chez lui, en qui se personnifie le réalisme le plus déclaré, la critique des sages coniïessions que Bacon avait faites à Texistence des universaux en dehors de Tesprit, et ces trois propositions auxquelles notre docteur a d^avance répondu : 1° Ce qui est dans un sujet ne peut se retrouver en un autre et co-exister ainsi en plusieurs en même temps; ^ si Tuniver^el est une nature existante, comme le dit Bacon, tota et totalitery dans Tindividu, Socrate est un universel^ et Ton en a autant que dUndividus ; 3° si Tuniversel co-existe au particulier^ le sens pourrait le percevoir, ce qui est impossible. On voit en somme qu'il n*y a de commun entre le Docteur subtil et le Docteur admin^ble que quelques principes très-généraux. . Un autre philosophe du commencement du xiv® siècle a plus de similitudes avec Roger : c'est Pierre Oriol, Peirus Aureolns, que Oudin croit être le même que Pierre de Verberie, et dont les œuvres ont été imprimées à Rome, 1596-1605, en quaU'e volumes. Lui aussi combat d^une part le réalisme et de Tautre le thomisme. Sa conclusion de la question de Tindividuation est celle de Bacon, celle d'Hervé, celle que soutiendra bientôt Ockam. L'individuation pe résulte pas de l'addition d'un élément qui s'ajoute à l'espèce, mais l'individu est par lui-même ce qu'il est : chercher l'élément déterminant qui constitue en dehors de Tintellect l'individu, c^est m rien chercher {').
: La vraie postérité de Bacon, s'il en avait une, se retrouverut chez les deux nominalistes les plus célèbres du commencement du xiv« siècle, Durand de Saint-Pourçain et Guillaume Ockam. Tous les deux ont son caractère, son esprit indocile et indépendant, et ne font qu'exagérer ses doctrines. Faut-il citer la profession de foi
(*) 0pp., t. V, p. 773.
(*) Sentent,, lib. Il, dist. 19, art. 3. c Qaaerere allqoid per quid res extra intellecnm est aingnlarie, nibil est qusBrere. — Cf. Joordain,^ Soint^Thomat, t. II, p. 43.
SES DOC¥IIIlliS ftriLÔSOPHIQUES "918
i q«d se trouvé en tète des eomtoentaires dti premier (*), o& il établit
I ies droits de la libre pensée, s'élève contre les fausses autorités et
même celle des Pères et d^Àristote, presc[ue dans les mêmes termes
L doQt Bacon s'était servi ; la distinction de la substance de Tàme et
de ses facultés, qui (ftez lui, comme cbee Bacoo^ fie cd&ciKe mal avec le nominalisme ; la confusion de la volonté et de Fintelligence ;
V la doctrine de Tuniversel, où, partant des mêmes principes, il est
plus résolu que notre docteur; celle de Tindividuation ; celle des idées représentatives? Il n'y a, sous tous ces rapports, presque
> rien chez Durand qui ne soit déjà chez Bacon. Seulement, le no-
innatisme dn second est moins disa*et que ceiui du premier. La
! théorie de rintellect agent, celle de la matière spirituelle, répugnent
. à Saint-Pourçain, et par la négation absolue de l'universel en dehors de l'esprit, il dépasse, contre toute vérité, les limites où Bacon s'était renfermé (*).
Le second va plus loin encore : Bacon conserve à l'universel une sorte d'existence dans les objets; Ockam n'y voit plus qu'un mot, le signe d'une conception, une vaine imagination. Comme Bacon, il avoue que l'idéç universelle représente plusieurs objets particuliers et en exprime^^ïes ressemblances ; mais ces ressemblances sont le pur résultat d'une opération de l'esprit, < d'une abstraction qui est une sorte de fiction (').» Sous d'autres rapports, il s'éloigne moins du moine d'Oxford ; sa réfutation des idées représentatives
I offre les analogies les plus frappantes avec celle que nous avons
^ exposée. Quant à la trempe de son caractère, on la connaît; on
sait quelle lutte obstinée il soutint contre la papauté. Si on ouvre ses dialogues (^}, dès les premiers mots, le mépris de l'autorité et
(^) V. ToarOD, Bist. dtt homvMB illustres de tordre de taint Dominique, lib. H, p. IA'2. — Jourdain, ouv. cité, t. II, p. 155. ^ (*) Durand se sépare encore de Bacon sur la doctrine de l'intellect agent. Nous avons
pu remarquer, à ce sujet, qu'il copie presque textuellement Targumentation de Guillaume d'Auvergne.
(«) SenL, I, dist. 3, q. 8.
*' (*) V. Super potesUite et dignitate papcdi. Lyon, 1456, p. 1. Ockam débute par
maudire la foule, le vuigus, dans les termes mêmes ofi Bacon Ta fait si souvent.
^fÎ44 7 IlOGffli BACON -
surtout le dédain du vulgaire éclatent. On y retrouve les anathimes de Bacon contre la multitude : mais ce sont là de bien faibles indices pour établir un rapport de filiation entre ces deux génies (*}• Ce qu^on ne peut contester, c'est un rapport de ressemblance sur lequel nous ne voulons pas insister (*].
(') Los ressembla Dces qa'offrent Sainl-Poarçain et Oekam frappent tons les esprits, mais OD ne sait pas au Jaste quel est eelai qai a imité l'autre. La question se trouverait tranchée si on pouvait croire que tous deux ont puisé k la même source, chez Bacon. • (') Pierre d'Aillj a beaucoup empruntée Roger Bacon, et, avant lui, Jean Bacontborpe,
- le prince des averrolstes, et surtout Richard Suisset, le Calculateur (Brucker, t. III, p. 849), ;<qui appliqua les mathématiques k la physique et même à la philosophie (V. aussi, dans
BruclLer, quelques pages curieuses sur un docteur du x?» siècle, Hermann Wessel, qui parait avoir eu, deux siècles environ après Bacon, une partie des tendances et des opinions de notre philosophe; t. Ill, p. 859); enfln, on cite Arnauld de Villeneuve et Raymond
- 'Lnlie comme les disciples de Bacon : ce qui n'a rien d'invraisemblable, mais n'est pas démontré.