MORALE DE ROGER BÂGON
g I. Ses idées sur la supériorité de la morale ancienne. Importance accordée à la morale. Analyse de la morale de Roger Bacon. Première partie : morale religieuse. ^ § II. Deuxième partie : morale politique. — g III. Troisième partie : morale individuelle. Des vertus. Plan des trois autres parties.
On a démontré plus haut que la morale tenait une place importante dans les ouvrages de Roger Bacon; qu'elle formait kVOpus majus une dernière partie que Jabb a omise, sans doute parce qu'il l'a trouvée incomplète dans les manuscrits. Nos recherches n'ont pas été tout à fait stériles à cet égard, et nous avons trouvé au Musée Britannique (*) les trois premières parties de la morale du docteur admirable. En y joignant d'autres passages et des renseignements épars, surtout dans VOpm tertium, on peut arriver à connaître la doctrine morale de notre docteur, sinon dans tout son ensemble, au moins d'une manière assez complète pour en apprécier les tendances et Fa valeur (^)* En songeant au génie de Bacon, au caractère pratique de son esprit; en se rappelant quelques nïots ait VOpus majus pleins d'enthousiasme pour là morale, on pouvait s'attendre à trouver un ouvrage qui pût rivaliser avec
(^) Aoyal lihfary, 8 F. l\\ De jhiloiophia morali Rogeri Baeon, fol. 167. • (*) Un manuscrit de Dablin contient ({uatre parties da même oavrage. Voyez an dernier article de M. V. Cousin, dans le Journal des Savante, où rillustre écrivain rend compte d'iiQ opuscule poMié'^ DQi»lfn : On the oput majuss hy Kells Ingram. H. est impossible ■ que rappel répété et éloqpeDtadrÊBséptfr une ântôritési eonsldêrableli ^érudition àngliiise ' ne soit pas eotenda. ^ ^ ^^
ceux de saint Thomas. II faut Uen Tavouer, cette attente n'a pas été enliërement satisfaite, et le franciscain d'Oxford ne peut en rien être comparé sous ce rapport à son rival (^}. Sa morale est plutôt un recueil de précepte eiqiiriqttfls, de citations empruntées à Tantiquité, qu'une œuvre vraiment scientifique. Mais elle n'est pas dépourvue dlntérél; on j trouve à chaque ligne les qualités de son] génie ; ce n'est pas une froide et abstraite dissertation : c'est on plaidoyer éloqueni, ému ; une apologie de la science, un hymne perpétuel à la louange de la vérité, qui ne se sépare jamais de la vertu. Parfois les idées, malgré le péle-méle où Vautour les jette, si elles n'ont pas entre elles de lien assez apparent, étonnent au moins par leur hardiesse et par leur grandeur. La faiblesse de la doctrine est compensée par la chaleur de la conviction, et les défauts du système par l'amour ardent du bien. D'ailleurs, il faut être indulgent pour un premier essai. Bacon n'a pas de modèle ; il écrit en 1%7, alors que suivant lui les Éthiques d'Aristote étaient mal connues, la Politique tout à fait ignorée, et que la voie o^avait encore été frayée par aucun de ses prédécesseurs (').
On connaît la prédilection de Bacon pour la Grammaire, les Mathématiques, la Perspective et la science expérimentale; mais il met au-dessus d'elles la morale, « la meilleure et la plus noble de toutes, la seule qui soit vraiment pratique et ait pour objet les actions nécessaires à la vie présente. Il y a bien quelques sciences qui enseignent à agir, mais seulement dans la sphère de l'art ou de la physique; leurs vérités concernent l'intellect spéculatif et non pas l'intellect pratique, qui n'est autre que la volonté libre et pouvant choisir entre le bien et le mal ('). » L'acte moral seul nous rend bons ou mauvais ; loi seul concerne la vertu et le bon-
(') II f 'fffii sirtoot ici d« la a&miM d$ Théologie, qui renferme an vrai traité de morale. Voyez Siimm. TheoU, prima second», qoasst. I et fqq. — Qoant ao livre De ngimine prinoipum, M o'eel paa sâr qa'il apparlieooe k \*Àn^ d$ VéeoU} tt im eommenlairea aar la morale et la pollUqoe d'Ariatote a'onl goère d'iolérèi,
(*) U faot ce rappeler qoe les commeotairea d'Al^t et de saint Tbonas sur lea iUki' qun et la PoUUqu» sont poatèrlem's )i 1S97» alnil qw U partia éi la Smmê de Tk4oUt§iê qui MtiU de to morale. (Voy. À. JoordtUn Mk0rçh0ê, ». 454.>
(*) Conm, nat., eap. I.
SES DOCTRINES PHILOSOPHIQUES "Uf
[ heur, QU les misëreâ de Vautre vie, et lès autres modes d^ftctivité
1^ ne^sont rien eu comparaisoû. La morale seule détermine les rap-
ports de rhomme avec Dieu, avee son prochain, et lui-màne; ;. seule aussi elle s^occupe du salut, dans lequel se réunissent la
i vertu et le bonheur; elle y aspire dans la mesure où peut le faire
I la philosophie, et pour tous ces motifs elle est la fin suprême de la
'^ sagesse. Mais la théologie? c La théologie et la morale ont le même'
> objet, bien que leurs méthodes soient différmites; la morale » donne à la foi de précieux témoignages; elle est comme un loin-
> > tain écho de ses principales vérités, et un auxiliaire puissant de
» la religion ; elle participe donc à la noblesse de cette reine de » toutes les sciences; elle se sert de toutes les autres, leur com-
^ » mande dans l'intérêt des cités et des royaumes; le droit civil,-
» dont on fait tant de bruit, ne peut se séparer d'elle, et ses pré-^ » ceptes ont encore cette influence souveraine qu'ils ordonnent de'
> choisir des hommes instruits et capables pour cultiver en tous [ » sens le domaine de Tintelligence, et perfectionner les arts pour
» la plus grande utilité de l'humanité (^).» D'où vient donc, se. demande ailleurs Bacon, que les chrétiens soient si dédaigneux de
* cette science, et qu'elle paraisse même suspecte à plus d'un théo-
logien? D'où vient cette ignorance profonde des chefs-d'œuvre de l'antiquité ? £t pourquoi ces défenseurs de la foi, qui souvent vont-
' chercher contre toute raison des armes dans la philosophie païenne,'
se refusent-ils à puiser à cette source, quand il s'agit de morale,
^ et qu'ils trouveraient les doctrines d'autrefois conformes à celles de la
croyance chrétienne. < C'est là un terrain commun, une théologie » profane, où Grecs, Latins et Musulmans peuvent se rencontrer, et » les vérités dues au génie des anciens seraient l'éclatante confirma-
> tion des vérités religieuses; car nulle religion n'est plus d'acco)*d^ » que la nôtre avec les belles maximes de la sagtsse païenne (') . Nous
^w y pensons, nous, que toute science est inutile si elle n'a pas pour-
» règle la foi en Jésus-Christ. Les philosophes pensent que toute' » spéculation est dans les mêmes rapports avec la monde, qui est-
(*) op. tert.j cap. XIV.
(*) Bibl. imp., 7440, cap. II.