SS48 ROGER BACON
» leur théologie, et qoe c^est la seule qui puisse les sauver (*)< > Ce qui a manqué à Bacon, ce n'est donc pas la croyance au pouvoir et à la dignité de la morale un peu dédaignée par ses contemporains; cette science, dont il ne sépare pas la politique, n'étaitelle pas un auxiliaire puissant pour la propagation de ses idées? Ne lui donnait«^lle pas, comme il le dit, un remède à Tignorance, en prescrivant de choisir des hommes instruits et capables pour cultiver en tout sens le domaine de Tintelligence? Il ne perd donc jamais de vue son projet de réforme, et Ton peut être sûr que sUl lui arrive de rêver une république, les savants et les sciences j tiendront la place la plus honorable. Dans sa ferveur, il va plus loin qu'il ne convient peut-être à un chrétien, et se prononce avec la plus grande énergie pour la supériorité de la morale antique. Nous avons déjà fait ressortir ce trait assez singulier chez un moine du xiii^ siècle. Ecoutons-le encore, au moment même où le docteur séraphique, son général, était rigoureux jusqu'à l'injustice pour cette morale et refusait aux anciens l'idée même de la vertu, proposer la sagesse païenne comme un modèle aux chrétiens de son temps : « Il est étrange, dit-il, que nous, chrétiens, nous soyons
> sans comparaison inférieurs en moralité aux philosophes anciens. » Qu'on Use les dix livres de V Éthique d'Aristote, les traités innom-
> brables de Sénèque, de TuUius et de tant d'autres, et nous ver-
> rons que nous sommes dans l'abtme des vices, et que la grâce » de Dieu peut seule nous sauver. Le zèle de la chasteté, de la
> douceur, de la paix, de b constance et de toutes les vertus fut
> grand chez les philosophes; et il n'y alpas un homme assez ab- » surdement entiché de ses vices qui n'y renonç&t sur-le-champ
> s'il lisait leurs ouvrages, tant sont éloquents leurs éloges de la
> vertu et leurs invectives contre le vice 1 Le pire de tous les vices,
> c'est la colère, qui détruit tous les hommes et lunivers entier;
> eh bien! l'homme le plus emporté, s*il lisait avec soin les trois
> livres de Sénèque, rougirait de s'irriter. Une merveilleuse sagesse » brille dans ces livres et dans d'autres (*).
(A) Op. tm., cap. XV.
(*) Id., eip. XIV.
l Les conclusious des autres sciences servent de principes à cette
I science supérieure qui prend son bien partout où elle le trouve. Si
ces principes sont consignés ailleurs, ce n'est qu^en vue de la mo- ^ raie, et elle peut les revendiquer. Il faut les recueillir et les ras-
^ sembler partout où ils sont épars, et ne pas s'étonner que les
I philosophes aient écrit plus d'une vérité morale dans des ouvrages
V spéculatifs, et inséré de tous côtés de belles sentences, afin d'exciter
I rhomme à son salut et de lui rappeler que la culture des autres
sciences n^a d'autre but que la morale, le dernier mot de la sagesse > humaine, c Si donc j'allègue des autorités empruntées à des ou-
, > vrages qui ne touchent pas à la morale, je ne fais que les mettre
» à leur place. D'ailleurs, comment les trouver dans des livres de ^ » morale? Nous n'avons en latin que des parties de la philosophie
» d'Aristote, d'Avicenne et d'Averroès, qui tiennent le premier » rang parmi les moralistes. La théologie ne s'approprie-t-elle pas » toute vérité salutaire, en quelque lieu qu^elle la trouve? Que la [ » morale ait le même droit, et s'empare de toutes les richesses
» qu'elle peut rencontrer en dehors de son domaine (*). > Tel est l'objet général de la morale. Bacon n'en sépare pas la politique, ' qui est, dit-il, un autre nom de la même science; et même les
questions politiques semblent singulièrement l'emporter dans son esprit sur celles qui sont plus purement morales. Il y a dans cette science deux grandes parties : la première enseigne les lois et les institutions qui règlent la vie ; la seconde donne les moyens de j les faire accepter et pratiquer par les hommes. La première ren-
ferme trois subdivisions, à savoir r les rapports de l'homme avec Dieu et les anges, avec son prochain et avec lui-même.
Si toutes les sciences ont leur couronnement dans la morale, . celle qui lui est le plus étroitement unie et dont on ne peut la se» parer, c'est la métaphysique. Les racines de la morale sont dans ta )> métaphysiqiie, et, de ce côté, la plus pratique des sciences dépend
de la plus théorique, et sans elle n'aurait aucune base solide. C'est. là qu'elle trouve ses principes, et son objet propre, d'ailleurs, ne
(^) De morali pkOoiophia, cap. 1.
diffère pas de celui de la métaphysique. < II feat savoir que la mé-
> taphysique et la morale ont les plus grands rapports ; elles s'oc«-
> capent Tune et Taiitre de Dieu, des anges, de la vie éternelle, et » ne diffèrent que par leur méthode. » Les principes de la morale sont, en effet, de deux sortes : les premiers sont purement métaphysiques, les autres ne sont que les premières conclusions de la métaphysique et ont besoin d'être nettement exprimés, tant à cause des débats qu'ils soulèvent, que pour la gravité de leurs conséquences dans le reste de la morale. Pour ne pas confondre deux sciences distinctes, il faut donc commencer par poser ces principes (^).
Voici ceux dont Bacon nous donne la liste : 1® Il y a nécessairement un Dieu, â*' L'existence de Dieu est connue de tout homme par les moyens naturels. 3® Dieu est d'une puissance et d'une bonté infinies, comme il est aussi infini en substance et en essence. 4® Il n'y a qu'un seul Dieu en essence. 6^ Il est un en essence, et sous un autre rapport triple malgré son unité. G» Il a créé et gouverne toute la nature. 7^ Outre les corps, il a formé des substances célestes que nous appelons des intelligences ou des anges, suivant que nous désignons leur nature ou leurs fonctions, et dont le nombre et les opérations concernent la métaphysique, en ce que la raison humaine peut en savoir. 8^ Il a créé, en outre, des substances spirituelles, qui sont les âmes raisonnables. 9<' Il y a une vie future. 10^ Dieu gouverne le genre humain par rapport aux mœurs, comme tous les êtres dans leur essence. 11^ Il y a des peines et des récompenses après la vie. 1^ Dieu a droit à un culte. ISo Comme les rapports de Thomme avec Dieu consistent dans le respect, ceux de l'homme avec son prochain consistent dans la justice et la paix, et avec lui-même, dans l'honnêteté de sa vie. 14^ Quel est ce culte, quels sont ces rapports, l'homme ne peut le savoir que par la révélation. 15<> Le vicaire de Dieu sur la terre est le médiateur de la révélation; Tunivers doit lui obéir dès qu'il est prouvé que son pouvoir est légitime; c'est le législateur et le prê-
(*) Pê ffwraU philoiopMa, cap. I.
SES DOCTRINES PIlLOflOPUIQUES %i
L ire sopréme; à lui toute la puissance dans Tordre spirituel ei;
I temporel; c'est un dieu humain, et on peut Fadorer après Dieu!
Cette métaphysique, on le voit, ressemble beaucoup à de la
^ théologie. Bacon n'en voudrait pas convenir; tous ces principes,
celui même qui proclame la toute-puissance du pape, dans Tordre
I politique comme dans celui de la foi, sont à ses yeux des vérités
«r de la raison, et ne figurent ici qu'à ce seul titre. Aussi, pour les
rendre incontestables, quel témoignage va*t-il invoquer? Les livres saints ou les Pères de TÉglise? Non, mais tous les moralistes an-
^ ciens qu'il a pu connaître et tous les sages de TArabie. On ne
s'étonne pas de voir Bacon incliner vers la prépondérance tbéocratique; son livre est dédié à un pape, et on retrouve chez ]es politiques les plus hardis du moyen âge, cette alliance entre des idées qui depuis ont passé pour être inconciliables, les tendances démocratiques et le dogme de la suprématie temporelle de TÉglise (^). Mais, quel autre a été, comme lui, chercher des preuves à l'appui
1 dans la Métaphysique d'Avicenne? On retrouve ici, avec de non*
veaux développements, cette pensée que tous les philosophes ont été favorisés d'une révélation particulière (*]. « De telles vérités
' > sont nécessaires au genre humain, et Thomme ne peut se sauver
» sans les connaître ; aussi, pour sauver tous les hommes dès le » commencement du monde, il a fallu qu'elles fussent sufl9samment
I » connues, surtout par les philosophes. » Dieu les a donc révélées
aux patriarches et aux prophètes, qui les ont enseignées aux philo*
^ sophes (']. Ainsi, Platon parle clairement de la Sainte*Trinité ;
Porphyre, au témoignage de saint Augustin, nomme le Saint- Esprit; Aristote est aussi explicite à ce sujet, et surtout Avicenne etEutychus (^) le philosophe; ce qui leur manque, c'est une dé-
I monsiration des rapports de ces trois personnes, et surtout de la
l> (^) Il faut peBt-ê(M faite nne exceptioa poiir Odian ; unis il eoileste pkitôt le po«v«ir
[ da pape que celui de l'Église.
(«) V. ci-dessas, W partie, cli. II, p. 161.
(*) Mss. eitè, ch. Il et III.
(^) Eutychos ou Éthicas. Sar ce personnage, souvent cité par Roger Bacon, voyez la IV« partie de cet Essai, ch. IV.
253 ROCER BACON
procession du Saint-Esprit. Bacon établit par le raisonnement que' le Saint-Esprit procède également du Père et da Fils; et sur les autres vérités^ il se contente de citer des auteurs et de faire appel aux philosophes. Tous ont connu le Dieu fait homme; n'a-t-on pas trouvé dans le tombeau de Platon, et posés même sur son cœur, ces mots : c Je crois au Christ qui naîtra d'une vierge, souffrira pour le genre humain et ressuscitera le troisième jour? » Albumazar ne parle -t- il pas de la vierge qui portera un fils? Eutychus le philosophe n'a-t-il pas prédit le règne de l'Antéchrist, et les Tartares, entraînant à leur suite des nations entières, ne sont-ils pas en train de réaliser la prophétie ? Aristote n'a-t-il pas cité Adam et Enoch dans son livre De Regimine regnorum (*) ? Et Hercule Trismégiste, et Apulée, et Cicéron, n'expriment-ils pas mille vérités purement chrétiennes? Il n'a sans doute pas besoin d'autres preuves, car il se borne à exposer et à commenter ees passages, et c'est ce qu'il appelle procéder moralement. C'est au milieu de cette histoire imaginaire, de ces récits étranges, que tout le premier livre de la morale se déroule. Bacon n'y parait pas ; il s'abrite sous les noms les plus respectés, et toute sa morale religieuse, qui devait être contenue dans ce premier livre, a pour docteurs des Grecs, des Romains, des Arabes, qui viennent servir de témoins aux mystères les plus inexplicables du dogme. Avicenne surtout se retrouve cité à chaque ligne ; c'est à lui qu'il emprunte le peu de paroles qui aient une apparence de doctrine sur la vie future et le culte divin. Il y a quatre causes qui nous empêchent de songer à la vie éternelle, à savoir : le péché, la préoccupation du corps, rattachement au monde matériel et l'absence de révélation ; il y a, par opposition, d'autres causes qui peuvent nous aider à connaître, à aimer et à goûter la délectation de la félicité future: c'est la purification de r&me, la résistance à son attachement pour le corps, et une troisième condition qu'il ne prend pas le soin de définir, mais qui sent de loin le mysticisme et qu'il appelle suspensio mentis; c'est, ajoute-t-il, la seule manière possible de s'attacher à l'intelUgible
(>) MaDOierit elté, eh. IV. . , ^
: piir. En quatrième ligne arrive la certitude que donne la révélation. Les anciens sages ont connu les vertus, voilà pourquoi ils ont pu recevoir, au lieu de la révélation, une illumination intérieure. La conclusion de tout ce livre, c'est que Dieu a droit à un culte, qui
. consiste en Tobéissauce à ses lois et la reconnaissance envers ses bienfaits, et < le culte le meilleur, le plus pur, le plus saint et le » plus pieux, c'est de le vénérer de cœur et de bouche, par la > pensée et par la parole I Telles sont les premières racines de la » philosophie morale. »
su-
La seconde partie de la morale traite des rapports de Thomme avec ses semblables ; mais il ne faut pas s^attendre à y trouver une Aéorie régulière des droits et des devoirs : pour les raisons que [ nous avons déjà touchées en passant, pour d'autres sans doute qui
tiennent à l'esprit de l'auteur, sa morale n'est guère qu'un recueil d'aphorismes sans grands Uens et sans unité rigoureuse. Les ques- ^ tiens qui sont résolues dans ce deuxième livre sont purement poli-
tiques, et il n'est pas sans intérêt de connaître les opinions d'un docteur du moyen âge sur la constitution de l'État et les institutions I sociales. On s'étonne de trouver, sous la robe d'un Franciscain du
XIII* siècle, des vues aussi hasardées, qui rappellent, moins le gé- ' nie de l'expression et la hardiesse des conceptions, quelques par-
ties de la République de Platon. Laissons parler notre docteur : c La seconde partie concerne les lois et les institutions des hom- I mes en société. Le premier objet à considérer, c'est la conserva-
I tion de l'espèce humaine et sa multiplication par le moyen de la
I génération; il faut donc d'abord étabUr les lois du mariage, en
^ régler le mode, écarter ce qui pourrait en gêner l'exercice, et avant
tout bannir de l'État tous les hommes impurs qui pourraient le compromettre en détournant les citoyens de. la pratique la plus ^ salutaire, c'est-à-dire du mariage. Viennent ensuite les lois qui
règlent les rapports entre les peuples, les prélats et les princes.
'%i4 aOGBR BAGON
^ntre lea esclaves et les maitres, le père et la famille, le naître et Us élèves. Les sciences et les arts doivent occuper ane large place dans rÉtat; cbaqae science doit avoir ses docteurs, chaque art ses artistes. Parmi les jeunes gens on choisira les plus intelligents ;poar ces carrières, et le reste on le destinera au service militaire, à Tadministration de la justice, à la répression des malfaiteurs. La première condition d'une législation, c'est la division du pouvoir en trois catégories, rq>résentées par trois classes de magistrats, chargés, les uns de gouverner, dispositores; les autr» d'enseigner, niagistri; les troisièmes d'interpréter les lois, legisperiti (^]. Sous ces hauts magistrats se rangent d'autres fonctionnaires inférieurs, puis d'autres encore^ jusqu'à ce qu'on parvienne aux simples particuliers; car de cett<5 manière il n^y aura dans l'État nul citoyen inutile; tous vivront honorablement et travailleront à l'intérêt commun. Le chef de la société doit interdire i'otsiveté et l'inaction, et chasser ceux qui ne Tentent pas travailler, à moins .qu'ils n'aient poor excuse ta matedîe ou la vieiHesse. Pour ceux-là, il faut fonder un asile qui les reçoive et désigner un magistrat chargé de leurs intérêts, proeuratwr. Il doit y avoir aussi ^ns l'État , des finances dont les sources seront, et les droits impesés aux contrats, et les amendes qui servent de correction, et les bénéfices de la guerre et d'autres ressources; ces finances sernroflt à soutenir ceux qui, par maladie ou vieillesse, ne peuvent gagner -leur vie, à payer les docteurs de la loi et à d'autres usages uti- -tas.
» La législation doit régler ce ^ eooeerne les propriétés, les ^léritages et les testaments; eat les patiimoinee, les legs et les ^lenations constituent le fonds de la ridiesse, qui peut s'aecrdtre nussi par des ventes et des adMits. De là, de nou^vUes prescrip* lions à l'égard des contrats qui «encemefit la vente, l'achat, k location, les gages, tas empruats, ks prêts, la dépense, l'économie, etc., de façon que ces oonirads soient exempts de toute fraude. Enfin, il &ut des lois fixes qui établissent d'avance, pour toute
(A) a Piaioo, UMi, m. VL
SES DOGTRiNfiS PHILOSOPHIQUES ^
1^ :çattse et en tout t^^ un droit réguUêr , garantie de la paix et de la
r , justice entre tou^ les citoyens. Par contre^ il faut empêcher, par
I rtous les moyens, que la fortune se perde, que la paix et la concorde
, des citoyens soient troublées, et par conséquent sévir contre tous
ceux qui portent atteinte à ces droits, et qui, par amour du lucre,
I peuvent être nuisibles, comme ceux par exemple qui se livrent
^ :aux jeux de hasard ou au vol et au rapt. Les violations de la
loi seront punies par des corrections dont le but est le repentir.
;Ge«;s qui ne veulent pas s^amender doivent être frappés par la
i pçine capitale.
» Le magistrat chargé de fure exécuter les lois, leçislaiory doit ijse choisir un successeur. Il le fera avec Tavis des grands ei du '^ peuple, afin que son choix tombe sur un homme capable de gou^
vemer, prudent, vertueux, plein de courage et de clémence, instruit et avant tout le plus habile possible dans la science des lois. fSi, malgré cela, il y a des discordes, si on lui refuse Tobéissance [ et qu^on veuille en choisir un autre, il faut que la loi prévienne ce
désordre. Si un ambitieux emploie la violence ou là corruption, que toute la société se précipite sur lui comme un seul homme et ^ ie mette à mort. Ne pas le faire, c'est désobéir à Dieu même, et
on n'est pas responsable du sang que Ton verse ainsi. Si cepen- .dant on a choisi un chef indigne et que son indignité soit bien cons- I ,iatée, qu'on le dépose et qu'on en institue un autre. Voilà les ra*
I cines du droit civil, que les modernes ne connaissent pas. Les peu-
[^ pies latins ont tenu leurs lois d'Aristote et de Théophraste, son
successeur, outre les lois des dix tables, qu'ils ont empruntées à la législation de Tathénien Solon (^). »
( Tels sont, dans toute leur naïveté, les principes de la politique
I de Bacon ; il est possible qu'ils n'ajoutent rien à la gloire du phi-
I Ipsophe : trouver dans les fragments que nous venons de traduire
1^ ou d'analyser rien qui ressemble à une théorie politique, assigner
un rang à l'auteur parmi les écrivains qui se sont illustrés dans
(^) Mss. oUë. — On troave des idées «ntlogaes dtns le nannscril de 1» Bi(r8olfaè<nte impërjale 7A40.
cet ordre de recherches, il n'y faut pas songer. Le compter parmi les utopistes, Técouter conmie un interprète lointain des rêveries platoniciennes, on nn précurseur des spéculations hasardées de Campanella ou de Thomas Morus, ce serait prendre trop au sérieux quelques vagues affirmations. Ces pages tiennent de Tntopie, en ce qu^elles proposent des idées impraticables; elles s*en éloignent parce qu'elles n'en ont ni la hardiesse ni Tunité systématique. Mais elles ne sont pas à dédaigner pour achever une image fidèle de la figure de Bacon. Elles montrent encore une fois combien il a su vivre en dehors des idées de son temps ; rien ne saurait indiquer^ à part le langage, la date d'une pareille œuvre; elle ne rappelle ni le pays ni le temps où elle a été composée; elle reste dans une région fantastique, loin de la terre; on l'attribuerait moins à la froide raison d'un moine d'Occident qu'à l'imagination d'un poète oriental. L'auteur vit en France, sous un pouvoir monarchique et aristocratique tout à la fois, et pas un trait de sa politique ne reflète les institutions qu'il a sous les yeux. En face d'une royauté héréditaire, il rêve un gouvernement électif, temporaire, révocable en cas d'indignité; au moment où l'épée est toute-puissante, il réclame pour la culture des sciences les intelligences les mieux douées, et laisse dédaigneusement le reste à la carrière des armes; il fait du travail une nécessité, de l'oisiveté une cause d'exil, met la science au-dessus de toute noblesse, et remplace, parce nouveau 4roit, le droit divin du trône.
SHL
c La troisième partie traite des devoirs de l'homme considéré en lui-même, et des moyens de mener une vie honnête, exempte de mauvaises mœurs, en vue du bonheur futur et en crainte des châtiments éternels. Elle ne vient que la troisième, parce que, avant tout, le premier rang appartient au culte divin, le second au bien général, et le troisième enfin au bien particulier. La charité, la première des vertus, concerne le bien général, et, avec elle^
SES DOGTIIINES PHILOSOPHIQUES ,3Q7
marchent la concorde, la paix, la justice, qui dépassent la sphère des individus. Car Thomme est un animal sociable, et il est dans sa nature qu^il ne vive pas seul, comme Tanimal, puisqu'il ne peut se suffire à soi-même. Les lois qui règlent les rapports de Fhomme avec son semblable sont donc les plus importantes, et c'est pour cela qu'Aristote dit, au septième livre de la Métaphysique, que le bien public est plus important et meilleur que le bien général. Aussi Termite, qui ne fait pas partie de TÉtat, mais ne s'occupe que de lui-même, n'est ni bon ni méchant. Le deuxième rang appartient donc aux lois générales, et le troisième aux règles de la - conduite privée. Ce n'est pas là l'ordre qu'Aristote a suivi, parce qu'employant une méthode d'analyse, il passe du plus connu à ce qui l'est moins. Mais nous qui avons été instruits et par lui et par d'autres, nous pouvons donner un autre ordre aux parties de la science, et suivre Timportance des questions. Les philosophes ont parlé d'une manière admirable de la vertu et des vices, et tout chrétien peut être confondu en voyant des païens se faire une idée si sublime de la vertu, dont nous semblons nous éloigner si honteusement, nous qui recevons de la grâce de Dieu des secours bien plus efficaces. On citera donc d'abord quelques vérités générales sur les vertus, et on descendra ensuite au détail. »
C'est à Aristote surtout que sont empruntées la plupart des idées de Bacon sur la vertu, qui est une sorte de milieu entre deux [ extrêmes; comme lui aussi il en compte douze : le courage, la
1 chasteté dans l'exercice de tous les sens, la libéralité, la magnifi-
I cence, la probité, la clémence, l'amitié, la sincérité, Thonnêteté
dans les jeux, la crainte du mal, la justice. Ces vertus ont toutes l cela de commun, qu'elles appartiennent à la partie sensitive de
f l'âme, en tant qu'elle obéit à la raison. Les suivantes, au contraire,
I sont absolument dans la raison, et peuvent s^appeler vertus intel-
) lectuelles, telles sont : l'intelligence, la science, l'art, la prudence
f et la sagesse. Si on les considère dans l'ordre spéculatif, ce ne
, sont pas là des vertus, mais de simples dispositions de l'entende-
$ ment, ayant leur but dans la pure vérité; si on les prend par leur
côté pratique, elles ont en vue le bien, elles tendent au salut de I 17
9&8. ROGEB BACON
rftme, au culte d«) Dieu, au bien public, à Thonnêteté delà conduite et des mœurs et à la vie future, et alors elles sont des vertus. L^intelligence c'est la possession des principes d'action, et la science celle des conclusions ; Part c'est la connaissance des bonnes œuvres dans leur effet, et la prudence Thabileté à les diriger. < La sagesse » c'est la connaissance parfaite des biens spirituels, jointe au i charme de l'amour; c'est en elle que se trouve la paix de l'âme
> humaine autant qu'elle peut exister ici-bas : aussi est-elle le prin-
> cipe du bonheur futur et presque ce bonheur lui-même. > A un autre point de vue, et encore d'après Aristote, les vertus peuvent se diviser en naturelles, qui ne viennent pas de nous, mais sont l'objet de la grâce divine; et en vertus d'habitude, cousue' iudinales, qui sont en notre pouvoir et dépendent de notre activité. La difficulté vaincue est l'essence de la vertu; le bonheur m est souvent la récompense, c et, comme le dit Algjzel, dans sa logique, cette sorte de bonheur dépend du perfectionnement de Pâme ; or, cette perfection consiste en deux qualités, la pureté et l'ornement; la pureté, si elle est exempte de toute souillure morale et de toute imagination terrestre ; l'ornement, si en elle se reflète la certitude de la vérité divine et l'être de l'univers tout entier. > Telles sont les considérations générales ; elles n'ont rien de neuf, comme on le voit. Nous n'y ferons remarquer que le blâme infligé à la vie anachorétique et l'exubérance des citations ; car à chaque ligne apparaissent avec Aristote et Avicenne, Sénèque, Cicéron, Platon, Valère Maxime, Apulée et même le mystique Algazel, auquel Bacon emprunte, par un singulier éclectisme, quelques principes peu en harmonie avec les siens; comme, par exemple, le bonheur résultant de la contemplation par laquelle l'homme devient comme le miroir de l'univers tout entier.
Quant aux considérations plus particuhères, elles touchent surtout aux sept péchés capitaux, contre lesquels, de tout temps, les philosophes se sont élevés et par leurs paroles et par leurs actions. Contre l'avarice, ils ont protesté par le mépris des richesses; contre l'orgueil, par le dédain des honneurs ; contre la luxure et la gourmandise, par la fuite des plaisirs; contre l'envie, par. l'ab-
i senee des passions, etc. Cette partie se termine par des réflexions
^ sur rinfimité de la créature perdue dans cet univers immense :
€ La terre n'est rien auprès du Ciel ; la science seule donne déjà des ;. > ailes à Tàme et la prépare à la connaissance du monde céleste et
» la rend digne de s'associer à Texistence divine. C'est la sdenoe \ » qui est la fin, la destinée suprême de la condition humaine; elle
r » foule aux pieds le mal, s^élève dans les sphères supérieures, pé<
» nètre dans le sein mystérieux de la nature, et erre au milieu des
> astres. Sénèque Ta dit : C'est un point que le théâtre de vos i ». guerres, de vos voyages, de vos royautés ; votre vie, ce n'est
» que Tespace de quelques jours. Méprisons donc lei^ biens du » corps ; imitons Cicéron, qui, dans ses paradoxes, se vante de » n'avoir jamais désiré ni honneurs ni richesses ; fuyons tous les » vices, la colère, l'ambition, l'ivresse, et sachons, comme le dit
> Avicenne, que l'homme ne sera pas délivré de cette terre et de » ses attraits s'il n'a su suspendre son être tout entier au monde
^ » céleste, désirer les trésors de cet autre univers, et, grâce à cet
> amour divin, négh'ger et dédaigner les biens qui l'environnent. » I Nous n'avons pas les trois autres parties de la morale; mais on I peut au moins dire quel en était le sujet, et Bacon lui-même nous
en a tracé le plan. La quatrième était consacrée à combattre les sectes religieuses, et à prouver la foi chrétienne ; c'est non-seulement la I partie la plus importante de la morale, mais même de la sagesse
I humaine tout entière. «En effet, elle a pour objet de préparer
[ » l'homme à la vie éternelle selon les moyens de la raison ; elle
» prouve que la loi doit être révélée par Dieu à un seul législateur L » infaillible, qui est son vicaire sur la terre; qui doit dominer sur
» le monde, disposer de tous les royaumes, promulguer les lois » et désigner son successeur. » La cinquième partie consiste à I prêcher l'observation des pratiques et des devoirs de la vraie
^ religion. C'est ici surtout et dans la précédente que les beautés
oratoires trouvent leur place; qu'elles doivent briller non-seulement dans les mots, mais encore dans les pensées, dans les gestes du corps, dans les mouvements de l'âme. Enfin, la sixième traite de l'administration de la justice et du jugement des procès.
Bacon n^avait fait, dit-il, qu*effleurer ce sujet, pour certaines raisons qu'il exprimait dans ce passage (^]. Il est à regretter que le manuscrit du^musée Britannique soit incomplet; peut-être celui de Dublin contient-il les trois dernières parties ; nous n'avons pu nous en assurer, et Tanalysejqui précède suffit pour apprécier Bacon comme moraliste. Si on lit les fragments que nous publions à la fin de cet essai, on sera sans|doute frappé de ce fait, que Bacon, ici comme dans ses autres ouvrages, est loin de reproduire ou de suivre Âristote; qu'il né lui emprunte guère que sa division des vertus; et que si son œuvre est bien imparfaite, elle ne manque pas d'un^ certaine originalité (*).
{^) Ces détails sont extraits de l'opui tertium, cap. XIV.
(*) Le manascrit de Dablin contient une quatrième partie; il y est question des sacrements, et surtout de l'Eucharistie. En somme, les trois premiers livres, dont nous publions de longs fragments ( V« partie), renrermenl la morale proprement dite; le reste a plutôt rapport b la théologie ou au droit.
f QUATRIÈME PARTIE