‹ Roger Bacon, sa vie, ses ouvrages, ses doctrines, d'après des textes inéditsChapitre 35 sur 53 · ROGER BACON GRAMMAIRIEN ET MATHÉMATICIEN · texte numérisé non relu

ROGER BACON GRAMMAIRIEN ET MATHÉMATICIEN

§ I. — Bacon s'élève à Tidée de la grammaire générale; il est Tun des fondateurs de la critique sacrée. — § II. Ses travaux en Mathématiques, Astronomie, Chronologie. — glll. Idée d'une réforme du calendrier. Géographie.

SI

Pour achever cette étude, qui eût pu être moins longue, si les œuvres de Roger Bacon, au lieu d'être enfouies dans de vieux manuscrits qu'on ne peut lire sans beaucoup de patience, étaient plus accessibles aux recherchés, il resterait à apprécier les travaux scientifiques du Docteur merveilleux, qui ont fait à juste titre une bonne part de sa renommée. Mais cette œuvre offre de grandes ^ difficultés et serait hors de propos, en supposant même qu'elle ne. fût pas au-dessus de nos^orces. Il faudrait à chaque instant remettre ses idées dans le milieu même où elles se sont produites, le comparer avec ses prédécesseurs et ses contemporains, marquer avec précision les emprunts qu'il fait à l'antiquité et encore plus

aux Arabes, ses maîtres de prédilection. Aussi nous y eussions renoncé, si nous n'avions regardé comme un devoir de piété envers sa mémoire, de recueillir quelques renseignements qui resteraient sans doute longtemps encore oubliés, et ne sont pas sans intérêt pour sa gloire ni pour Thistoire du iiii^ siècle. Le motif qui nous a empêché de reculer devant cette esquisse, doit être une excuse pour les imperfections qu^on y remarquera. On a pu lire plus haut ses opinions générales sur les sciences, leurs méthodes, leurs divisions, leurs objets; il reste maintenant à constater les résultats positifs de ses travaux sur la grammaire, les mathématiques, la physique, à examiner ses découvertes réelles ou prétendues, et enfin à reconnaître à quelles sources il a puisé son instruction.

La grammaire est surtout pour Bacon le moyen le plus efBcace de rendre à ses contemporains la connaissance des chefs-d'œuvre anciens, des ouvrages arabes et le goût littéraire, mais il n'en a pas méconnu les autres avantages. L'étude des langues mettra tous les peuples en rapport, permettra la prédication de l'Évangile, assurera le succès des missions, cimentera de nouvelles alliances, développera le commerce avec les nations lointaines (^]. Il s'élève plus haut encore, et donne la définition d^une science qu'il déclare toute nouvelle et qui remplacerait utilement la logique. Cette grammaire, qu'il faut bien distinguer de la grammaire vulgaire, étudierait l'origine du langage,* rechercherait la langue primitive, examinerait si Adam a nommé lui-même les objets, si des enfants abandonnés dans un désert en viendraient à se parler, et d'autres questions < qui peuvent servir à résoudre de graves diflScultés en théologie et en logique (*]. » Elle trouverait des principes qui mettraient fin aux subtilités qui déshonorent la philosophie et dont Richard de Cornouailles a été le premier auteur. Lui-même essaie de la constituer; il étudie les signes par rapport à la pensée, et, comme saint Augustin dans son livre de la Doctrine chrétienne, mais sans en avoir eu alors connaissance, il les divise en signes

(*) Op. t0rt„ cap. XXVI.

(<) Id., fltp» XXVII.

[ naturels, qai sont joints aux choses ou les rappellent par ressem-

^ blance, et signes d'institution humaine, qui sont les uns involontai-

re res, les autres conventionnels. Puis il étudie surtout Téquivoque

fet Tanalogie; prouve que le même mot ne peut, toujours dans le même sens, s'attribuer à des sujets divers; que de l'identité de ce mot on ne peut conclure à l'identité du sujet, ni confondre l'être tet le non-être, le créateur et la créature, le présent et le passé, et arriver à des propositions révoltantes, comme celle-ci : César mort est encore vivant ; que de plus les mots peuvent changer de sens, prê-

iteut àrambiguïté et qu'il faut les définir avec grand soin (^). < Enfin, dit-il, il y a une grammaire universelle ; la grammaire en substance est la même dans toutes les langues, les différences n'en sont que ( purement accidentelles (*), » Cette tentative pour arriver àlagram-

^ maire générale, pour chercher dans cette science un remède contre

j les subtilités de la scolastique ne manquait pas d'à-propos.

I Un autre mérite de Bacon, c'est d'avoir été l'un des fondateurs

^ de la critique sacrée. Ses ouvrages fourmillent de dissertations sur

l'origine des versions des livres saints, sur les traductions dont I se sert l'Église. Il professe pour saint Jérôme un grand respect; il

p trouve que sa traduction vaut mieux que toute autre version grec-

L que ou latine, mais il déclare et établit par des exemples nombreux,

y que souvent il s'est trompé ou n'a pas osé traduire de peur de s'at-

I tirer les injures et le nom de faussaire que les ignorants lui ont

l cependant prodigué. On doit donc réviser cette traduction. Puis,

^ il y a un grand désordre dans TÉglise; les textes se multiplient, et

de plus en plus deviennent différents les uns des autres, c Les '»■ anciennes Bibles qui sont dans les monastères, dit-il, ont été .» épargnées et n'ont pas reçu de gloses; elles renferment inal- » térée la traduction que la sainte Église romaine a adoptée dès le » principe et qu'elle a imposée à toutes les Églises ; mais l'exem- > plaire de Paris ne leur ressemble en rien ; il faut donc le corriger

(^) i:<mpendium Theologiœ, mannsc. cité, Pars 2S cap. I, IV. (') « Grammatica una et eadem est secondom substantiam in omoibas lingais, licet accidentaliter varietar. » {Orammattea grœûa, manusc. d'Oxford, 9^' Pars, cap. I.)

Quand les biographes anglais, et d'autres avec eux, nous parlent de Roger, ils ne manquent pas de le saluer de ce titre : le grand mathématicien, et sa renommée, sous ce rapport, s'est perpétuée jusqu'au x?i^ siècle (*). Au contraire, s'il faut en croire un illustre savant moderne, M. de Humboldt, ce qui a surtout manqué à Roger

(^) Op, tert», cap. XXV. Cf. Op. ma^., p. 49.

(*) Op. $ert„ cap. X et XX. Cf. Op. ma^., p. 50. — Dans \*OpM maiui, Bacon dit : c il j a dooze ans, » et non pas vingt.

(*) « Omnes sont Idiot» respecta iUios et nil sciant in bac parte. » (op. t^rt,, cap. XXV.) Ce personnage n'est pas nommé, mais l'anteor renvoie h l'0>ptfa minm, où, en eflbt, il parle do même savant, et semble désigner mettre Pierre.

{*) Decballfl le cite encore parmi les plus grands matbémtfticlens.

> en le conformant aux anciens textes (*). Il y a un scandale infini

> à ce sujet ; les deux ordres, les Prêcheurs et les Mineurs, ont i » écrit plus que la valeur de la Bible tout entière pour la corriger; ^

> ils rivalisent d'efforts, mais se contredisent, et dans le même | » ordre les correcteurs qui se succèdent biffent mutuellement leurs ] » travaux. Il y a vingt ans que les Dominicains ont fait une pre-

» mière tentative, et aujourd'hui ils ont établi un statut portant **,

> défense d'adopter cette révision ; ils en ont fait une autre qui » est encore plus vicieuse (*]. » Bacon supplie instamment le Saint Père d'évoquer l'affaire; il n'y a qu'un homme parmi les Latins qui puisse entreprendre ce travail avec fruit; il a passé quarante années de sa vie à l'étude de la lettre et de l'esprit des textes saints ; il n'a pas eu son pareil depuis le temps des saints ; les autres sont des idiots auprès de lui (') ; un concile ou l'autorité du Saint-Siège peuvent seuls porter remède à cette confusion. C'est, avec le calendrier, une des œuvres qui doivent immortaliser un pape. Si Clément IV avait vécu, il eut donc pu avant Grégoire réformer le calendrier, et avant le concile de Trente fixer les incertitudes en adoptant définitivement un texte des Écritures saintes.

1 ce sont les connaisîjpces mathéûiatiques (*]. Sur quels fondements

\ porte- t-on des jugements si opposés? Ses traités de mathémati-

f quès sont perdus ou du moins ignorés, et le seul que ii«us ayons

f pu retrouver est ce grand ouvrage intitulé : De communibus mathe-

maiicœ, qui ne traite que des notions générales. On y voit seule- » ment que Bacon avait écrit sur^l'arithmétique, sur la géométrie,

t Tastronomie et la musique, considérées sous le rapport théorique

et pratique, et commenté Euclide, comme tous les mathématiciens de sou temps. Il est donc difiScile d'apprécier sa science en géo- ' I métrie et en arithmétique ; toutefois^ son liiSESas distingue par une

critique éclairée, par des discussions exactes, des définitions précises, qhe Pierre d'Ailly lui empruntera mot à mot sans le nom- , I mer (*). Il reprend au besoin Euclide, lui reproche des omissions,

> le complète ; fait peu de cas de Jourdain le forestier, et quand on

le compare à son compatriote Sacrobosco, qui fat commenté jusqu'au XIV* siècle ('), on reste convaincu qu'il a raison de s'estimer au-dessus de ses contemporains. Les Arabes surtout lui ont appris Talgèbre naissante, l'astronomie, et les noms des Musulmans espagnols emplissent ses œuvres. Quand il n'aurait à revendiquer que P cette grande idée d'asseoir les sciences physiques sur la base des

f mathématiques, il serait en ce genre le premier homme de son

siècle (*), Ses illusions sur la portée des mathématiques comme f méthode, sur leurs résultats merveilleux, ne sont que l'exagération

^ d'une vérité alors méconnue ; ses plaidoyers répétés en leur faveur

iJ ne sont qu'une protestation contre un détestable préjugé, qui les

\ confond avec les pratiques occultes (>); enfin, ses affirmations té-

y" méraires sur des problèmes insolubles, tels que la quadrature du

(') Cosmos, trad. Faje, t. II, p. 398.— M. de Hamboldt lai rend pourtant one éclatante justice/ et l'appelle « la plas grande apparition du moyen âge. »

(*) V. on commentaire de Pierre d'Ailly sar la sphère. Venise, 1518, p. 116.

(') Sphœra cwn eommmtis. Venetiis, 1518. — Michel Scot avait commenté Sacrobosco.

(*) Op, maj.» p. 64 : t Per vias matbematic» veriflcare omnia qn» in nataraiibos seientiis sont nece«sarb.

(*) Délrio confond encore, quelques années avant le xviie siècle, les mathémathiqoes et la magie.

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