DEUXIÈME PARTIE
Les environs de Paris sont charmants, cela est convenu et tout le monde le sait, mais ils le sont inégalement et ceuj; qui jouissent de la plus grande renommée ne sont pas ceux qui la méritent le plus.
Ainsi, la vallée de Chevreuse est, sans contredit, l'une des plus ravissantes, mais les stations espacées le long de la Bièvre et de la jolie rivière de l'Yvette, c'çst-à-dire Bourg-la-Reine, Antony, Massy, Palaiseau, Orsay, Gif, Saint-Remi et Limours, semblent être à cinquante lieues de Paris, tant le Parisien les néglige pour se porter, le dimanche, vers Asnières, Joinville ou Bougival.
En une heure et demie à peu près, le chemin de fer de Sceaux, qui n'est pas le chef-d'œuvre des chemins de fer, conduit à la dernière station, qui est Limours.
Et que de jolies excursions à faire le long du chemin !
Si nous n'étions emportés par notre récit, nous aimerions vagabonder avec nos lecteurs le long des méandres de l'Yvette, bordée de vieux saules et de peupliers sur presque tout son parcours ; nous flânerions dans les bois aux allées régulières, dans les grands parcs peuplés de chevreuils et de faisans, dans les prairies grasses que le printemps blanchit d'une nappe de marguerites, ondulant sous la brise et assez semblable, de loin, à un lac de lait.
Et les ruines grandioses ou pittoresques, comme les tours du château de Chevreuse, comme l'abbaye des "Vaux de Cernay, et tant d'autres, sans compter les jolis châteaux modernes et les ravissantes villas semés dans les arbres et les fleurs, forment comme une ceinture plus humble à la résidence princière des ducs de Luynes.
A deux kilomètres et demi de la station de Saint-Remi, — une des principales de la ligne, parce qu'elle est un point central aux excursionnistes, — est le village de Chevreuse, qui donne son nom à la vallée.
C'est un village assez irrégulièrement bâti, dont la moitié est éparpillée dans le fond de la vallée^ dont une partie s'allonge le long de la
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rive (le l'Yvette, et dont les autres maisons sont accrochées au flanc du coteau que dominent les ruines intéressantes du château de Chevreiise.
Il y a nombre de maisons de campag^ne autour du village, quelquesunes habitées l'hiver comme l'été, — la plupart, rélé seulement.
Une de ces villas, très élégante, bâtie depuis une dizaine d'années seulement, flanquée de deux tourelles au toit en éteignoir, et perdue dans un parc de haute futaie de chênes, était à vendre depuis le krach de la Bourse.
Car il faut dire, avant d'aller plus loin, qu'entre le moment oii nous avons montré Roger Laroque venant, par une nuit de neige, enlever son enfant de chez les Bénardit et l'époque où nous transportons notre récit dans la vallée de Chevreuse, plus de ojize ans se sont passés.
C'est en 1872 que commençait notre récit, c'est en 1872, pendant l'été, que nous avons vu se dérouler les tristes événements qui ont conduit Laroque au bagne.
C'est en 1884 que nous retombons, franchissant un, espace de temps qui ne présente pas d'intérêt, pour retrouver plus vite, grandis, vieillis, mais ayant toujours le vivace souvenir du drame de Ville-d'Avray, les jtersonnages qui ont animé, de leurs passions et de leurs soulfrances, la première partie de notre roman.
Le propriétaire de la villa dont nous parlions plus haut, ayant perdu la presque totalité de sa fortune dans le cataclysme de la Bourse qui a eu un si grand retentissement il y a quelques années, avait mis sa propriété en vente.
Un assez long temps s'écoula sans qu'il se présentât d'acquéreur.
La mise à prix était de 300,000 francs y compris les dépendances et quelques hectares de terre autour.
Enfin, un beau jour, tout au début du printemps de cette année 1884, dans le mois de mars, le bruit courut à Chevreuse, à Sainl-Remi et dans les environs que le château était vendu.
On fut quelque temps sans connaître le nom du nouveau propriétaire, puis on l'apprit comme le reste.
Il se nommait William Farney et passait pour être un Américain très riche.
Il avait payé comptant et donné des ordres aux tapissiers de Paris pour que le château fût prêt au mois de mai.
A Paris, les tapissiers font des miracles lorsqu'on les paye bien.
Les paysans purent voir, pendant tout le mois d'avril, des ouvriers au château, puis, vers la fin du mois, des voilures de déménagement apportant de Paris un luxueux mobilier.
Douuez-moi votre falle, William, dit-il. (P. 214.)
Dans les premiers jours de mai, tout était prêt ; les domestiques mêmes étaient installés, puis les chevaux et les voitures, un landau, un coupé, un grand breack et une petite charrette anglaise pour les déplacements de chasse.
On n'attendait plus que le maître de la maison.
Un jour, descendirent, à la gare de Sairit-Remi, à deux heures trente,
UV. 27. — JULES MARY. — ROGKR-LA-HONTK. — ÉD. 1. ROUFF BT C'«.
UV. 27
par le train qui part de Paris à une heure juste, deux personnes, un homme et une jeune fille.
L'homme était de haute taille, d'apparence très vigoureuse et, quoique jeune encore, il avait les cheveux blancs; sa barbe aussi, qu'il portait tout entière, était blanche ; il eût été difficile, du reste, de lui assigner un âge certain sans crainte de se tromper, car, malgré les cheveux blancs, l'allure, la façon de porter la tète, tout indiquait que cet homme n'avait guère plus de quarante-cinq ans.
Le front était lazge, les yeux noirs semblaient doux, mais une terrible blessure donnait je ne sais quelle physionomie étrange et dure au visage : tout un côté de la figure, en effet, avait été brûlé, et, de ce côté, la barbe avait repoussé plus clairsemée ; cet accident avait enlevé à l'homme toute idée de coquetterie sans doute, car il était laid, mais de cette laideur sympathique qui ne résiste pas à l'examen, et qu'on finit par oublier lorsqu'on regarde les yeux.
Il était vêtu très simplement d'une redingote claire, sans pardessus, et coiffé d'un chapeau panama, — sans prétention, comme on voit.
La jeune fille pouvait avoir une vingtaine d'années.
Grande, élégante, svelte, elle était fort jolie, non point de cette beauté ordinaire qui consiste en des traits réguliers.
Elle avait mieux que cela : une physionomie d'une distinction rare, des yeux magnifiques, bleus, mais d'un bleu particulier, presque de la couleur de l'ardoise, avec des cils et des sourcils noirs.
Et elle était blonde, d'un blond chaud, ardent; sa chevelure, gênante tant elle était lourde, épaisse et longue, entourait comme d'une auréole d'or un frais et fin visage, un peu allongé, au nez droit, aux lèvres rouges, aux tempes très aplaties et au menton légèrement accusé, — ces doux derniers signes trahissant une grande énergie, une grande force de caractère.
Elle était vêtue simplement, — ainsi que l'homme qui l'accompagnait.
Un chapeau de paille à larges bords, orné d'un bouquet de fleurs, là garantissait contre les rayons du soleil de mai déjà chaud.
Lorsqu'ils descendirent de leur compartiment de première, le chef de gare les salua.
Il reconnaissait l'homme pour l'avoir vu à la station plusieurs fois déjà; c'était William Farney, le nouveau propriétaire du château de Maison-Blanche; quant à la dame, la chef pensa que c'était ou sa femme ou sa fille.
Disons tout de suite que c*était sa fille.
Sir William connaissait son chemin, sans aucun doute, car il n'hésita pas devant les sentiers qui se croisaient devant lui.
De Saint-Remi à Ghevreuse, il y a deux kilomètres et demi, nous l'avons dit; William Farney aurait pu écrire à son cocher de venir le chercher; mais il faisait beau; le pays est superbe; la promenade était ravissante; il avait fait cette promenade à pied plusieurs fois, et il savait que sa fille ne redoutait pas une demi-heure de marche.
En sortant de la gare, il laissa Saint-Remi sur la droite, tourna à g-auche, longea le remblai du chemin de fer et gagna une avenue plantée de marronniers superbes et qui conduisait à l'un des nombreux châteaux de la région, — le château de Goubertin.
Au bout, commence le mur du parc.
Le père et la fille quittèrent l'avenue pour traverser une prairie qui n'était qu'un immense bouquet de fleurs et au-dessus de laquelie volaient des milliers d'abeilles butinant le miel des trèfles roses.
Le sentier qu'ils suivaient aboutissait à l'Yvette.
Pour se rendre à Ghevreuse, ils n'avaient qu'à en remonter le cours jusqu'au pont; de l'autre côté du pont, une ruelle les eût amenés à Ghevreuse, mais ce n'était pas leur chemin : ils laissèrent la jolie rivière pour prendre une avenue plantée de peupliers qui s'éloignait de Ghevreuse en remontant vers Goubertin, presque parallèlement à la sente qu'ils avaient suivie, — le chemin carrossable faisant un détour assez long.
Au bout de cette avenue se voyait Maison-Blanche.
Le père et la fille s'arrêtèrent un moment.
Il y avait un banc de pierre entre deux peupliers, à l'endroit où l'avenue rejoignait la route.
Ils allèrent s'y asseoir.
Puis William Farney adressa, en anglais, la parole à sa fille.
— Seras-tu heureuse ici, ma chère enfant?
— Je le crois, mon père .. le pays est adorable.
— Du reste, Paris est à deux pas et tu penses bien que je ne t'ai pas conduite ici pour t'exiler et t'apprendre à aimer la solitude.
— Oh! mon cher père, partout oii vous êtes, l'ennui ne vient jamais. Je me passerais du monde aisément.
— Oui, Suzanne, je le sais, mais tu as besoin de plaisirs et je ferai tout mon possible pour te procurer des distractions.
— Vous êtes bon. *
— Gela m'est si facile, puisque je suis ton père...
Ils se levèrent. De Maison-Blanche on les avait vus, et on paraissait les avoir reconnus, car on remarquait plus d'animation dans la grande
cour, des allées et venues de domestiques surpris par l'arrivée inopinée du maître.
Le soleil éclairait ardemment le château, plus blanc à cette distance parce qu'il ressortait sur le vert sombre de la haute futaie des chênes.
— Oui, mon père, fit la jeune fille en s'appuyant sur le bras de William Farney, je serai heureuse ici, très heureuse.
William inclina doucement la tête.
Il regarda sa fille tendrement, et il étouffa un soupir.
Nos lecteurs ont deviné quel est celui de nos personnages qui se cache sous le nom de William Farney.
Ils ont deviné aussi quelle est cette jolie blonde du bonheur de laquelle William Farney semble se préoccuper beaucoup.
C'est Roger Laroque et sa fille.
Comment les retrouvons-nous en France, àChevreuse, près de Paris, après douze années de disparition?
Comment Roger, condamné à perpétuité, ose-t-il affronter de nouveau le bagne, en se rapprochant de Paris?
Enfin, comment Roger, si misérable le jour où il vint enlever son enfant de la fonderie de La-Val-Dieu, reparaît-il aujourd'hui avec toutes les apparences de la richesse, menant grande vie et n'ayant point l'air de redouter la justice française?
C'est ce qu'il importe d'expliquer. Nous le ferons en quelques lignes, pour ne pas retarder davantage les événements qui vont suivre et qui constituent la deuxième partie de notre roman.
Lorsque Roger avait quitté pour la seconde fois la France, emportant le précieux fardeau de Suzanne presque endormie dans ses bras, il n'avait fait qu'un court séjour en Belgique : le temps d'acheter un peu de linge pour sa fille et pour lui.
Après quoi il avait pris passage avec Suzanne à bord d'un paquebot à destination de New- York.
Il resta quelques mois seulement dans cette ville ; une occasiofi s'offrant à lui de diriger une usine importante à Québec, il alla s'installer au Canada.
Il s'était remis au travail avec une sorte d'âpreté, rêvant de reconstituer sa fortune et de revenir en France la consacrer tout entière, s'il le
fallait, à la découverte du mystère qui enveloppait le drame de Villed'Avray.
Il usait ses forces à des labeurs acharnés, passant ses nuits à des recherches scientifiques, essayant de trouver, le premier, quelques formules nouvelles, quelques formes d'exploitation non encore connues, et qui, remplaçant les procédés vieillis et meilleures qu'eux, lui donneraient à bref délai la richesse.
Il avait repris, comme s'il n'avait pas quitté la France, ses travaux d'autrefois, faisant, comme autrefois encore, deux parts de sa vie, l'une à sa fille Suzanne, l'autre à ses travaux de chimie et mécanique.
Un travail aussi énergique, soutenu par une intelligence très alerte et très développée, devait lui porter bonheur.
Coup sur coup, Roger fit deux ou trois découvertes importantes qui devaient transformer la fabrication de l'acier.
L'acier de fusion, parfait, véritable alliage, pur et défini, ne s'obtient qu'à l'aide de deux opérations distinctes : la carburation ou la cémentation du fer et la décarburation de la fonte en proportions non définies, la fusion ou régularisation du carbure en proportions définies.
La métallurgie de l'acier a donc un dernier rôle à jouer, quant à la partie chimique de la production du métal, c'est de réduire à une seule opération la fusion, travail qui en exige aujourd'hui deux.
En un mot, c'est de produire l'alliage défini, l'acier fondu, par l'union simple du fer et du carbone.
C'est en travaillant sur cette idée que Laroque trouva des simplifications excellentes.
Il les soumit à des capitalistes qui le commanditèrent.
Les Américains sont audacieux et intelligents. Roger trouva auprès d'eux l'appui qu'il lui fallait, et, comme il était lui-même intelligent et audacieux, on ne s'enquit point de son passé ni des raisons qui lui avaient fait quitter la France.
Il revint à New-York, où on lui facilita la mise en œuvre de ses procédés de fabrication.
Ils réussirent, au delà même des espérances de Laroque.
Dès lors, ce fut fini.
En quelques années, il fut riche.
En quelques années, il eut une des plus importantes aciéries de New- York, qui rivalisa avec les plus connues d'Europe et dépassa en réputation les aciers de Demidofî.
D'autres maisons s'élevèrent sous sa direction et fournirent de l'acier damassé qui fit chanceler la réputation fameuse des célèbres lames de
Damas; il sortit aussi de ces maisons des limes, des aiguilles, des scies, des tôles d'acier.
Laroque n'eut bientôt plus à s'occuper de l'avenir de sa fille.
Associé toujours, — avec de gros intérêts, — il ne fut j /mais en nom. Il se souvenait du passé et ne voulait pas attirer trop près l'attention de l'opinion.
Il craignait, non pour lui, mais pour Suzanne.
Lorsqu'il était au Canada, alors que Suzanne n'avait encore que huit ou neuf ans, il avait pu changer son nom de Roger Laroque contre celui de William Farney.
Il avait trouvé à Québec un employé de l'usine dont il était directeur et dont la douceur, la grande intelligence et la droiture l'avaient tout de suite attiré.
Une amitié avait 'commencé entre eux, — elle n'était qu'cà l'état d'ébauche, — quand un événement dramatique la resserra tout à coup pour la dénouer presque aussitôt.
Un incendie, — un de ces terribles sinistres comme seule l'Amérique nous en montre parfois, — éclata à Québec.
La maison où demeurait Laroque fut une des premières atteintes. Laroque se sauva, mit sa fille en sûreté et courut chez son ami, lequel portait ce nom de William Farney sous lequel nous avons vu Roger revenir en France.
La maison de Farney était en flammes. Farney, à une fenêtre, tendait désespérément ses bras, montrant aux spectateurs affolés sa fille, une enfant de dix ans, pour laquelle il implorait la pitié et le courage.
La maison menaçait de s'effondrer.
Des flammes les environnaient, les atteignaient, brûlaient leurs cheveux, leurs vêtements. Des poutres se détachaient du plafond, les escaliers étaient crevés, la mort hideuse, épouvantable, approchait pour le père et la fille.
Roger Laroque vit le danger et ne réfléchit pas.
Il fit planter des échelles contre le mur et, les échelles n'arrivant pas jusqu'à la fenêtre, il accrocha une corde d'incendie, munie d'un solide crochet, à l'une de ses extrémités, à la fenêtre où se trouvaient le père et la fille.
Il grimpa à cette corde jusqu'en haut :
— Donnez-moi votre fille, William, dit-il.
Le pauvre homme tendit l'enfant évanouie, que Roger retint dans ses bras, en se laissant dégringoler jusqu'à l'échelle.
Puis il descendit.
L'enfant était sauvée.
Il voulut remonter.
Il n'était plus temps.
Voyant sa fille hors de danger et ne craignant rien pour lui-même, William avait profité de la corde pour descendre, mais le mur s'était effondré, la corde s'était détachée et l'homme était tombé en bas, avec des décombres enflammés.
Il avait les deux jambes brisées.
Lui et sa fille étaient, en outre, cruellement brûlés.
Roger Laroque lui-même avait eu le visage éraflé par une poutrelle qui n'était qu'un brasier rouge.
Il ne sentit pas la blessure tout de suite, ce ne fut que quelques minutes après; il était à jamais défiguré. Par bonheur, les yeux avaient été préservés.
Du reste, son héroïque dévouement dçvait être inutile.
La petite fille avait été si épouvantée par l'horrible danger qu'elle avait couru, qu'elle fut prise, cinq ou six jours après, par une grosse fièvre qui l'emporta.
William Farney adorait sa fille.
Il fut plongé, après cette mort, dans un sombre désespoir.
Quand il guérit, la tristesse demeura, la joie ne revint pas.
L'amitié était devenue plus étroite entre les deux hommes, si étroite même que Roger, un jour, n'hésita pas à lui faire la confidence de ce qu'il était, de ce qu'il avait été, ne lui cachant rien.
W^illiam Farney le crut.
Un jour, Farney disparut de l'usine.
Il avait écrit à plusieurs de ses amis que, s'ennuyant depuis la mort de sa fille, il voulait chercher aventure, et, avec les ressources dont il disposait, gagner le Nord du Canada pour y faire du trafic.
A Laroque seulement il avait écrit qu'il était résolu à mourir et qu'il voulait qu'on ignorât son suicide ; non point qu'il eût honte de mourir ainsi et d'en finir avec une vie qui lui était insupportable depuis la mort de sa fille, mais il avait résolu de mourir ignoré et de laisser planer une éternelle incertitude sur sa mort.
Il envoyait à Roger tous les papiers pouvant prouver l'identité d'un William Farney et de sa fille, et il achevait sa lettre en disant :
« Gardez ces papiers, mon cher ami, je veux qu'ils deviennent les « vôtres, afin qu'ils vous donnent la sécurité, si jamais, comme vous en « avez le secret espoir, vous retournez en France. Personne ne prouvera
216 ROGER-LA-HOiNTE
<' que Farney est mort. Substituez-vous à moi, substituez votre fille à ma « pauvre enfant. Vous êtes désormais William Farney et non plus Roger « Laroque, et le hasard avait bien fait les choses, puisque nos deux filles « s'appelaient Suzanne... Je n'ai que ce moyen de reconnaître le dévoue- « ment dont vous avez fait preuve envers moi, envers ma fille. Adieu, « William, soyez heureux dans votre enfant! »
A la lettre, — lettre étrange, — étaient joints, en effet, tous les papiers du mort, tous les papiers de sa fille.
— Eh bien, j'accepte, murmura Roger, cela me servira sans doute.
Et, effectivement, lorsque Roger revint à New- York, il se fit appeler du nom de son ami.
Il aurait tant voulu oublier, — si cela avait été possible, — qu'il s'appelait Laroque, — nom maudit et couvert d'opprobre, — qu'il se faisait parfois illusion, tellement il était entré dans sa personnalité nouvelle.
Il savait l'anglais avant sa condamnation.
Il se perfectionna dans cette langue et en vint bientôt à la parler très purement, à l'écrire correctement.
Et c'est ainsi que s'étaient écoulées les années.
Et Suzanne, au fur et à mesure que l'enfant devenait jeune fille, oubliait qu'elle s'était appelée Laroque, pour ne plus répondre qu'à son nom de Suzanne Farney.
Oubliait-elle vraiment?
Roger, quand il quitta définitivement le Canada, pour s'établir à New- York, mit sa fille dans une excellente pension de cette ville.
Elle y resta jusqu'à l'âge de seize ans, y fit de fortes études, et en sortit sachant parfaitement, outre le français qu'elle avait continué de parler, l'anglais et l'italien.
Elle était devenue également excellente musicienne et les professeurs de dessin lui avaient prédit de vrais succès si elle voulait travailler sérieusement la peinture.
Quand elle n'eut plus rien à apprendre en pension, elle revint chez son père. Elle était simple de goûts, très modeste, d'un caractère timide, — restée Française malgré l'éducation et les mœurs américaines, — et elle témoigna tout de suite de la plus grande répulsion pour le monde.
Si elle s'était écoutée, elle ne fût jamais sortie de la jolie villa que son père habitait à une demi-heure de New-York, tout près de ses aciéries et sa santé en eût souffert.
Heureusement, Laroque veillait.
Qui ça, Guerrier? le caissier de Roger-la-Honte?... (P. 222.)
Il lui apprit à monter à cheval, l'accompagnant dans de longues promenades matinales, sous la fraîche et fortifiante brise de mer, l'habituant aux intempéries, au froid, à la pluie, à la chaleur, en l'obligeant à sortir par tous les temps.
Suzanne était donc devenue très vigoureuse, sans rien perdre de sa grâce féminine, de sa sveltesse, de sa distinction.
UV. 28. — JULES MARY. — ROGKR-LA-HONTE. — ÉD. J. ROUFF BT C*».
jl^
Celle question que nous avons posée plus haut : « Avait-elle oublié? » que de fois Roger Laroque se l'était faite à lui-même, dans le calme lourd des nuits sans sommeil, quand revenaient à son esprit, trop surexcité de travail, les cauchemars du passé.
Avait-elle oublié? 11 croj^ait eu être sûr...
Jamais, depuis dix ans, la moindre allusion, la moindre hésitation, un regard, une phrase inachevée, un geste qui pût lui faire soupçonner une arrière-pensée chez sa fille.
Alors, ce fut Roger lui-même qui, par des allusions prudentes, essaya à plusieurs reprises de s'assurer si l'enfant gardait un souvenir des circonstances du crime, si peu distinct que pût être ce souvenir.
C'est après ces tentatives que la certitude lui était venue qu'elle avait tout oublié ; une vie nouvelle avait recommencé pour Suzanne après la fièvre cérébrale qui, à sept ans, avait failli l'emporter.
Et. grâce à cette fièvre, grâce au jeune âge aussi, les jours néfastes qui avaient précédé et amené la maladie avaient été relégués d'abord dans un lointain confus, puis avaient fini par s'effacer et même ce nom de Laroque n'évoquait plus rien chez elle, depuis près de dix ans qu'elle s'entendait appeler Farney.
Roger avait donc fini par se tranquilliser.
Lorsque, riche désormais, laissant à New-York des affaires en pleine prospérité, il songea à revenir en France, il l'avait dit à sa fille en essayant de surprendre chez elle quelque rapide épouvante, suscitée par les souvenirs d'autrefois...
— Mon enfant, avait-il dit, nous allons quitter New-York pour aller habiter Paris que tu ne connais pas, où je ne t'ai jamais conduite. La France est ton pays natal, tu le sais, l'Amérique n'est que ton pays d'adoption. Cela t'ennuie-t-il et préfères-tu que nous restions où nous sommes?
— Partout où vous irez, mon père, je vous suivrai.
Elle avait dit cela avec calme, et rien, dans sa physionomie, ne pouvait faire croire à Roger qu'elle avait une arrière-pensée.
Cependant, quand Laroque fut parti, quand il ne fut plus là pour la surveiller, quelque chose changea soudain dans son visage, qui s'assombrit; elle eut un pli au front; un souci était né en cette âme; une tristesse peut-être.
Elle s'assit lentement sur une chaise, près d'une fenêtre entr'ouverte ; elle leva ses beaux yeux limpides vers le ciel où roulaient, dans un bleu intense, quelques nuages blancs que le vent, justement, poussait vers la France, et elle soupira.
Deux mois après, ils étaient à Paris et descendaient à l'hôtel Scribe, au-dessus du Jockey-Club, un hôtel affectionné par les étrangers riches et où Laroque savait trouver des Américains.
Il voulait établir tout de suite quelques relations doat il aurait usé pour éloigner de lai les soupçons, si des soupçons avaient pu l'atteindre.
Il redoutait peu de choses, en somme.
Il était connu, par les principales maisons de banque de Paris, comme l'inventeur des procédés nouveaux qui avaient fait la fortune des grande» aciéries de New-York.
Bien qu'il ne fût pas en nom, on le savait associé.
C'est donc un terrain solide qu'il sentait sous ses pieds : si Roger Laroque était un forçat, William Farney, en revanche, était un gentleman honoré, bien posé, d'une intelligence supérieure, et, par-dessus tout et ce qui ne gâte rien, extrêmement riche, possesseur d'une fortune dont chacun pouvait connaître la source.
En outre, et ce qui le rassurait bien aussi, c'est qu'il avait appris, alors qu'il était encore au Canada, par des journaux parisiens qui s'étaient fort occupés de lui jadis, — il avait appris, disons-nous, que son évasion delà Nouvelle-Calédonie avait été fort commentée.
On avait raconté, sur cette évasion, des détails fort pittoresques en vérité, mais dont aucun n'était exact. Enfin, le bruit avait couru, et s'était confirmé, que, dans cette évasion, Laroque, « l'assassin de Ville-d'Avray », avait trouvé la mort.
A différentes reprises, les journaux revenaient sur cette mort et la commentaient, et renouvelaient l'intérêt avec des détails qui faisaient grand honneur à l'imagination des nouvellistes.
Laroque, on le comprend, ne pouvait s'en plaindre.
Il n'avait qu'à se féliciter de cette erreur, qui commençait à lui assurer une ère de tranquillité.
Une autre raison, enfin, qui faisait que le pauvre homme ne redoutait pas outre mesure son séjour en France, c'est qu'il était sûr de pouvoir passer devant tous ceux qui avaient été mêlés à son affaire autrefois saiLS qu'ils le reconnussent. Il eût été difficile, impossible, à M. de Lignerolles, comme à M. Lacroix, comme à M. Liénard, de deviner sous le masque de William Farney, sous ce visage défiguré, couturé d'un côté par des cica-
trices, sous cette chevelure et cette barbe blanches, Roger Laroque, si gai, si exubérant, à la physionomie si mobile.
Lucien, lui-même, s'il avait vécu, ne l'eût pas reconnu.
Voilà, surtout, ce qui faisait sa force.
Pour être sûr de lui, dès les premiers jours de son arrivée à Paris, il rechercha les endroits où il comptait rencontrer des visages de connaissance; il alla boulevard Malesherbes demander au concierge n'importe quel renseignement; le concierge — le même qui, jadis, lui avait remis les 100^000 francs de Julia, — ne le reconnut pas; il alla rôder rue Saint- Maur; par les soins de l'oncle Bénardit, mort ainsi que sa femme, deux ans auparavant, la fabrique avait été vendue.
Roger attendit la sortie des ouvriers.
Son cœur était serré ; il avait envie de pleurer.
Tout le passé revenait, avec son cortège de souvenirs tendres ou tragiques, avec, aussi, les multiples détails de la vie d'autrefois.
La fabrique était restée la même ; le nouveau propriétaire n'y avait fait ni améliorations, ni changements.
C'était toujours la grille de fer forgé, sur la rue, et les hautes murailles du fond de la cour, avec leurs fenêtres poussiéreuses, embues d'une sorte de brouillard de limaille et de vapeur.
Une cloche sonna, la cloche des anciens jours.
Les ouvriers sortirent, comme un flot pressé.
11 était midi, le soleil ruisselait, comme cette fois où M. Liénard était venu arrêter le mécanicien.
Beaucoup d'ouvriers étaient partis, probablement lorsque les ateliers avaient chômé, après la condamnation de Laroque.
Quelques-uns étaient restés.
Il les regarda, passa devant eux, cherchant à attirer leur attention.
Lui les reconnaissait comme s'il les avait quittés de la veille; eux lui jetaient un coup d'oeil indifférent.
Et pourtant il allait ei venait devant la grande porte toute large ouverte pour laisser passer ce flot de travailleurs, dont la physionomie trahissait l'excessive fatigue et la satisfaction du labeur accompli. Sa présence mystérieuse en cet endroit, l'intérêt qu'il semblait prendre à ces hommes, à ces choses qui ne le regardaient pas, aurait dû inspirer tout au moins de la défiance; personne ne le remarqua, personne ne soupçonna dans ce vieillard défiguré l'ancien patron, le maître estimé pour ses capacités, pour sa rude franchise, sa justice, que tempérait une bienveillance qui faisait aimer en lui jusqu'au commandement.
Tous défilèrent devant Roger, le heurtant presque dans leur pré-
cipitation; pas un n'eut un regard qui reflétât un doute, un soupçon.
Après les ouvriers, ce furent les employés, peu nombreux, qui sortirent. Ceux-là, Laroque les voyait pour la première fois.
Quand on a créé un grand établissement où tant de braves gens trouvent la vie de leur famille en échange du travail quotidien, quand on a dû l'abandonner, en pleine prospérité, dans des circonstances aussi cruelles que celles par où Roger avait passé, on ne le revoit pas sans un serrement de cœur, sans se dire : « Voilà mon œuvre, je suis le père de tout cet agencement, j'y ai mis tout mon savoir, toute mon ambition, tout mon cœur, et rien de cela n'est plus à moi. Mon bonheur était là et on l'en a chassé avec le maître, et un autre maître est venu qui, lui, a profité de ce que j'avais tait, n'a eu d'autre effort à accomplir que d'apporter son argent, de remettre en mouvement ces rouages auxquels j'avais donné la première impulsion. »
Ces réflexions, Roger se les faisait avec amertume ; mais il les eut bientôt chassées de son esprit.
Avait-il bien le droit de récriminer? Après d'irréparables malheurs, la chance, cette succession d'aubaines que le joueur appelle la veine, s'était plu à le favoriser.
Roger-la-Honte, possesseur d'une grosse fortune, légitime récompense en somme du travail persévérant, n'était-il pas libre d'en jouir paisiblement? Mais non! Comment se' prélasser sur un lit de millions quand on porte un nom déshonoré par une erreur de la justice des hommes?
Grâce à l'or gagné en Amérique, Roger-la-Honte possédait le levier le plus puissant pour arriver secrètement à la fin d'une enquête qui devait rendre au nom de Roger Laroque toute son honorabilité.
En se disant ces choses réconfortantes, Roger se reprenait à espérer* Il lui semblait qu'une volonté supérieure avait présidé à la préparation de sa revanche. Est-ce que l'accident d'où il était sorti défiguré n'était pas une œuvre de la Providence? Tout ne dépendait plus que de lui maintenant, de son énergie, de son désir de réhabilitation. Il voulait rendre à sa fille le nom de Laroque ; celui de Farney ne pouvait être qu'un subterfuge, bon pour un coupable, inacceptable pour un honnête homme, encore plus pour l'enfant de cet honnête homme.
Donc, personne ne le reconnaissait; donc, il pouvait traverser impunément Paris en plein jour sans redouter l'œil vigilant de la police.
Le forçat évadé devenait libre de ses mouvements ; il ne lui restait plus qu'à jeter à la face des juges ses chaînes brisées, en criant bien haut : « Je suis innocent! »
Mais la preuve de cette innocence? Irait^il raconter à la barre les
choses terribles qu'il avait eu le courage de taire au moment où il risquait une condamnation à mort?
Il ne pouvait expliquer son innocence ; trouver le coupable, le faire avouer, tel était le travail d'Hercule qui incombait au père de Suzanne.
Ce qui lui coûterait le plus dans ce grand Paris transformé pour lui en désert, ce serait de ne pas revoir Guerrier, le brave garçon qu'il avait tiré de l'ornière, dont il avait fait un homme et qui, seul, alors que tout le monde croyait Roger coupable d'un crime, n'avait jamais douté de son bienfaiteur. Quand on a de grandes choses à faire, on a besoin de s'appuyer sur quelqu'un, de lui confier ses résolutions, de lui demander et conseils et encouragements.
Y avait-il du danger pour Laroque à retrouver son ancien caissier? Le pauvre homme se le demandait en voyant le concierge de l'usine refermer la grande porte.
Ce concierge, Roger ne le connaissait pas. Il n'hésita pas à lui poser à tout hasard une question.
— Pardon, dit-il avec un fort accent anglais, est-ce que M. Guerrier est toujours employé ici?
— Qui ça, Guerrier? le caissier de Roger-la-Honte?
— Roger-la... ? demanda l'inconnu, d'une voix indignée.
— Eh I oui, Roger Laroque, l'assassin de Larouette, on ne connaît que ça. Un fier coquin qui a voulu en imposer à tout le monde, qui a échappé à la guillotine par la bêtise du jury et qui, condamné aux travaux forcés à perpétuité, transporté à la Nouvelle, a pris de la poudre d'escampette et a si bien su se précautionner qu'on n'en a plus entendu parler. Parions qu'il reviendra à Paris et qu'il s'y fera encore pincer pour quelque nouveau crime. Qui a bu boira, et à moins que le diable n'ait son âme, Roger-la- Honte...
Laroque, blême de fureur, ne put réprimer un mouvement de brusquerie. 11 saisit le bras du bavard et le lui serra avec une telle force qu'il lui coupa net les ailes de son éloquence.
— Aïe! cria le pauvre diable. Qu'est-ce qui vous prend? Vous m'avez fait un bleu.
— Voilà pour le soigner, dit Laroque en lui glissant quarante sous dans la main. Je suis étranger et je ne connais rien à vos histoires de brigands. J'ai besoin de voir M. Guerrier, qu'on a recommandé à un de mes amis pour une place vacante de caissier. Où demeure-t-il?
— Rue de Châteaudun, 18. Il est employé à la banque Terrenoire et C'*, boulevard Haussmann, Une bonne maison. Encore un rude jobard, votre Guerrier! Il vient parfois ici pour serrer la main à d'anciens cama-
rades et quand on lui parle de son ancien patron, il se fâche si on a l'air de douter de l'innocence de ce scélérat.
Fort heureusement, Roger Laroque n'entendit pas le dernier mot. 11 avait déjà sauté dans un fiacre en disant au cocher :
— Rue de Châteaudun, 18.
Donc, Jean Guerrier n'avait pas plus douté, après qu'avant, de l'honneur de son patron. Donc, Roger pouvait se fier à lui.
Le nom de Terrenoire réveilla en Laroque un souvenir douloureux. Ah ! l'affreuse journée que celle où l'usinier aux abois avait contracté chez ce banquier un emprunt inespéré, sans autre recommandation que l'éloquence persuasive de Jean.
Roger revoyait la physionomie à la fois douce et sombre de M. de Terrenoire, l'air sévère, presque sinistre, de son associé, M. de Mussidan, et il s'étonnait encore de leur facilité à obliger un homme qu'ils ne connaissaient pas.
Le roulement de la voiture lui causa une hallucination de quelque? secondes. Il crut se trouver en face de Jean Guerrier et répéta ces mots qu'il avait prononcés avec tant de joie en sortant de la maison de banque avec les 45,000 francs formant le complément de la terrible échéance :
— Ça y est!
A tant de joie avait succédé tant d'angoisses : l'arrivée des magistratsà l'usine, la perquisition, la découverte des billets maudits, l'interrogatoire, lerefus de Laroque de s'expliquer, le supplice des confrontations avec sa femme et sa fille, cet autre supplice : l'abnégation de Lucien et enfin l'alTreux dénouement suivant de quelques jours la mort d'Henriette.
Et ce n'était pas fini. De nouvelles épreuves restaient à affronter. Qui sait si le condamné de 1872 ne serait pas rejeté dans l'abîme par une nouvelle décision de juges devant qui il ne pourrait faire la preuve entière, irréfutable?
Le cocher venait d'arrêter Roger rue de Châteaudun.
Le voyageur descendit, paya et s'arrêta sur le pas de la porte.
Voilà maintenant qu'il hésitait à venir troubler la tranquillité de son ancien protégé. Use faisait scrupule de l'associer à son malheur, de le compromettre peut-être en l'associant à de vaines recherches où, au lieu de trouver l'assassin de Larouette, on risquait de se heurter à la police.
Non, il n'irait pas voir Guerrier Laroque était bien mort pour le passé.
Il n'y avait plus que William Farney, riche étranger dont les dollars lui permettraient de se créer en France les plus hautes relations, si bon mi semblait.
224 HOGER-LA-HONTE
Et, le cœur, tout gonflé par le chagrin de son isolement, Laroque traversa la rue.
En face le 48, se trouve une librairie-papeterie où les journaux illustrés sont accrochés à la devanture. Roger s'arrêta à regarder machinalement les gravures.
De temps à autre, il jetait un coup d'œil furtif sur la porte de la maison de Guerrier. Il aurait tant voulu revoir le jeune homme; mais, à coup sûr, il ne lui parlerait pas.
Soudain, Laroque se sent frapper légèrement à l'épaule. Il se retourne.
C'est Guerrier!
— Vous, patron ! Est-il possible ! Oh 1 c'est bien vous ! Mon Dieu ! que vous êtes changé 1 Un accident? Vous êtes tombé dans le feu, ou bien...
— Tais-toi, enfant. Je suis perdu, puisque tu m'as reconnu. Laroque arrêta un fiacre, y monta et ne se crut en sûreté que
lorsqu'il eut baissé les stores. 11 était très pâle ; un tremblement convulsif l'agitait.
— C'est curieux, murmura-t-il, je ne croyais pas qu'on pouvait avoir peur quand on n'est pas coupable.
— Peur! répéta Guerrier. Vous êtes sauvé, puisque j'ai eu le bonheur de vous rencontrer. Personne n'aura jamais l'idée de venir vous chercher chez moi.
— Me cacher? Jamais! Je ne suis pas venu en France pour y vivre en malfaiteur impuni. Me voilà riche, très riche, et tout ce que je possède, je le consacrerai à trouver l'assassin de Larouette! Mais comment m'as-tu reconnu?
L'ancien caissier de Laroque lui prit les mains et les lui serrant affectueusement :
— Il n'y a rien dans ce fait qui puisse vous inquiéter. Écoutez-moi bien : en toute autre circonstance, jamais je n'aurais retrouvé dans votre visage les traits de mon bienfaiteur. Mais songez que, depuis l'année tatale, je n'ai jamais passé un seul jour sans penser à vous, sans espérer vous revoir. Il me suffisait de fermer les yeux pour vous évoquer, tel que je vous voyais autrefois. Or, tout à l'heure, au moment oii j'allais rentrer chez moi, je songeais à vos malheurs et je me disais : « M. Laroque doit être mort, puisqu'il n'a pas trouvé le moyen d'envoyer de ses nouvelles à Jean Guerrier. Il ne souffre plus. » Et cependant, tout en me répétant ces tristes choses, un pressentiment me faisait battre le cœur. L'espoir renaissait en moi, et je m'écriai, sans souci des passants qui pourraient me prendre pour un fou : « Il vit, je le reverrai! » A peine avais-je
ROGER-LA-HOxNTE
a«i m'eufuis coiiitae ua fou. fP. 230,î
proaoncé ces paroles ^ue mes regards s'arrêtaient sur vous. Je ne' vous voyais que de profil et je vous ai reconnu au premier coup. Il y a dans la tournure d'un homme que l'on connaît bien, dont le souvenir remplil votre cœur, un je ne sais quoi auquel on ne se trompe pas. Le corps a sa physionomie comme le visage,. Votre façon de pencher la tête, certains gestes qui vous sont familiers vous ont désigné du premier coup â un
UV. 29. — JULKS MAKY. — ROGEK-LA-HONTS. — ÉD. J. hOUKF ET C'». LIT. 29
homme qui, à cet instant même, concentrait toutes ses pensées sur l'absent. Monsieur Laroque, personne autre que moi ne saurait vous reconnaître. Votre visage, qu'un cruel accident...
— Ne dis pas cruel, mais heureux. Sans cet accident, comment pourrais-je espérer affronter Paris sans retomber dans les griffes de mes bourreaux !
— Votre visage, dis-je, est absolument transformé. Vos cheveux blanchis avant l'âge achèvent l'illusion. Votre accent anglais me paraît tout à fait pur. A part quelques rectifications à faire dans votre attitude, je suis convaincu que pas un de nos anciens ouvriers, pas un des magistrats et des juges devant qui vous avez comparu, ne reconnaîtra Roger Laroque dans...
— William Farney. Tel est mon nouveau nom, et je ne l'ai emprunté à personne. Ce nom, je le tiens d'un honnête homme qui me l'a légué en retour de mon dévouement pour sa fille que j'ai arrachée aux flammes. Je pouvais accepter ce don suprême, non pour moi, mais pour ma pauvre Suzanne !
— M"* Suzanne est revenue avec vous? Elle doit être bien belle.
— Et toujours bonne.
— Est-ce que... ?
Jean s'arrêta sur cette interrogation. Il était très rouge et n'osait préciser sa pensée.
Cette pensée, Laroque la devinait. Il y avait si longtemps qu'elle le torturait, cette pensée!
— Parle, mon enfant, dit-il. Ne crains pas de raviver en moi des souffrances auxquelles j'aurais succombé depuis longtemps, n'était l'espoir de la réhabilitation. Tu veux me demander, n'est-il pas vrai, si Suzanne a oublié la terrible scène du procès? L'a-t-on assez torturée, la pauvre enfant ! Il lui a fallu toute l'énergie qu'elle tient de son père pour ne pas succomber à cette barre où un juge impitoyable n'avait pas craint de l'appeler. Elle en sortit vivante ; mais, tu as dû le savoir, une fièvre violente s'empara d'elle. Elle fut de longs jours entre la vie et la mort. Enfin, on la sauva et maintenant elle fait toute ma joie, toute mon espérance. A la suite de cette nouvelle épreuve, conséquence des précédentes, Suzanne perdit la mémoire. Il fallut recommencer son instruction comme si elle n'avait jamais rien su. Tout autre que son père se serait désolé! Moi je bénissais cette nuit qui avait envahi le cerveau de l'enfant. Je crois que Suzanne a oublié... Quoi qu'il en soit, elle n'a jamais fait la moindre allusion au drame qui a traversé son enfance. Cache-t-elle au plus profond de son cœur ces affreux souvenirs? Non, elle n'aurait pas
ROGER-LA-HOiNTE ^27
hs belles el fraîches couleurs de la santé. Elle ne chanterait pas le matin avec cette voix cristalline qui sonne le bonheur exempt de tout regret. Elle ne m'embrasserait pas comme on embrasse, un père chéri, vénéré. Suzanne verrait toujours en moi l'assassin qui a frappé Larouette pour le voler; car il ne faut pas en douter, Jean: ma femme et ma fille ont vu, la nuit du 24 juillet 1872, d'une fenêtre de la villa Montalais, un homme pénétrer chez Larouette. Elles ont assisté à toute l'horrible scène et leur sang s'est figé dans leurs veines en reconnaissant mes traits dans ceux du meurtrier. Cela ressort des débats, malgré le silence d'Henriette, l'héroïque mutisme de Suzanne. Où se cache le maudit qui me ressemblait à ce point ou qui s'était grimé pour produire une telle illusion? Je le trouverai! D faut que nous le trouvions! I
Et Guerrier, enlevé par cet espoir enthousiaste, s'écria :
— Mort ou vivant, l'assassin de Larouette nous appartient! A deux, quand on veut, ce qui s'appelle vouloir, on est bien fort
Ils arrivèrent ainsi à l'extrémité des Champs-Elysées. Ils avaient tant de choses à se dire qu'ils ne savaient même pas où ils étaient. Le cocher frappa à la vitre, demandant des ordres.
Laroque se fit conduire au restaurant le plus proche. Ils s'y enfermèrent dans une salle à part, craignant d'être vus ensemble. Précaution utile : Que de fois on avait demandé à Guerrier s'il savait ce qu'était devenu le forçat évadé ! Il y avait danger même pour William Farney de se trouver en public auprès de son ancien caissier.
C'est à peine s'ils touchèrent aux plats Ils avaient hâte de reprendre la conversation interrompue.
— Et toi, mon enfant, demanda Laroque, tu ne me dis pas tout ce que tu as fait depuis notre séparation. Tu n'es pas marié; sans quoi, je le saurais déjà. Aimes-tu quelqu'un?
— J'aime quelqu'un, répondit franchement Guerrier, sans remarquer l'expression de désappointement que ces mots amenèrent subitement sur les traits du fugitif.
Roger Laroque avait pensé souvent à Guerrier en voyant Suzanne grandir et devenir chaque jour plus belle . Les pères s'imaginent toujours être assez forts pour préparer la destinée de leurs enfants. Ils comptent sans la fantaisie du hasard qui gouverne les coeurs tout aussi bien que les empires.
Guerrier eut bientôt fait de résumer son histoire. La vente de l'usine l'avait mis d'abord sur le pavé. Il avait fait de vaines démarches pour retrouver une nouvelle situation: personne ne voulait donner du travSfel à l'ancien caissier de Roger Laroque. Mais un matin Jean avait reçu un
billet laconique, et il était sorti de chez lui, plein d'espoir. Ce billet disait :
« Monsieur Guerrier, *
« Vous êtes prié de vous présenter demain, à onze heures du matin, «< chez M. de Terrenoire, qui a une communication importante à vous M faire. »
Or, Guerrier n'aurait jamais osé s'adresser à l'ancien ami de M. de Vaubernier. Il redoutait des reproches au sujet des 45.000 francs si généreusement prêtés en 1872 et dont la perte devait être sensible au banquier et à son commanditaire.
Était-ce au sujet de cette somme qu'on le mandait? Qu'y pouvait-il? Rien. , ' .
Ce fut avec les plus vives appréhensions qu'il se rendit à l'invitation.
Contrairement à cette attente, M. de Terrenoire le reçut avec la même bonne grâce que la première fois. Il lui remit sous les yeux la recomman-. dation si pressante de son ancien camarade de collège, feu Vaubernier.
— Je vous avais offert, dit-il au jeune homme, devons donner la succession de mon caissier dès qu'il prendraitsaretraite.il part la semaine prochaine chez un de ses enfants qui réside en Bretagne. Il y finira tranquillement ses jours. Voulez-vous sa place, oui ou non?
Guerrier accepta avec reconnaissance.
Des 43.000 francs, il n'en fut même pas question, encore moins de Roger Laroque. Ces bienfaits ne s'arrêtèrent pas là.
M. de Terrenoire ouvrit à Jean sa maison comme au protégé d'un ami dont on respecte la volonté
A la fin de l'été, il l'emmenait chasser avec lui dans sa belle propriété de Sologne, à Lamotte-Beuvron. Que d'heureuses soirées Jean avait passées au château après les longues marches dans les genetières et les bois de sapin! C'est là que d'année en année il vit s'épanouir la beauté merveilleuse de Marie-Louise, fille de M. Margival, l'employé principal de la banque de Terrenoire, vieillard que son patron n'aimait pas seulement pour sa probité, son zèle et son intelligence au travail, mais dont il avait fait son ami.
Au château comme à la ville, Marie-Louise était traitée par M. de Terrenoire avec une affection égale à celle qu'il portait à sa fille, M"* Diane, si belle aussi et si bonne.
Guerrier aimait Marie-Louise, en était aimé, et^ comble de bonheur,' son amour était encouragé par le père et par l'ami du père.
— JEt à quand le mariage? interrompit Laroque eu souriant.
ROGER-LA-HONTB 229
Guerrier ne répondit pas. A la joie succédait en lui une morne tristesse qui se peignait sur sa physionomie. Rog"er lui prit les mains.
— Il y a des obstacles? demanda-t-il ; du côté de la mère?
— M. Margival est veuf.
— Alors?
— Alors... Non, je ne puis vous dire... c'est trop affreux.
— Dis-moi tout, au contraire, mon enfant. Les malheurs et l'âge m'ont donné une expérience dont tu pourras profiter. Un conseil de Roger Lardque en vaut un autre. D'où vient l'obstacle?
— D'une femme.
— Ah ! fit Roger avec étonnement.
— Oh ! vous ne sauriez trouver. Cette femme n'est autre que...
Le nom ne pouvait sortir de la bouche du jeune homme. Roger insista et Jean, faisant effort sur lui-même, lui dit tout bas :
— La comtesse.
— M°" de Terrenoire? Et pourquoi?
— Elle m'aime.
— Ah ! Quel âge a-t-elle donc?
— L'âge où la femme est dans l'éclat d'une beauté qu'elle sait condamnée à disparaître bientôt.
— L'âge terrible. Es-tu certain de n'avoir pas commis auprès de la comtesse une inconséquence qu'elle aura prise pour un témoignage d'amour? N'as-tu pas éprouvé, ne fût-ce qu'un instant, quelque entraînement vers elle? Parfois, la chair parle quand le cœur reste muet. Souviens-toi.
— Jamais! jamais! J'avais pour M™* de Terrenoire une affection pieuse. N'est-elle pas la femme de mon bienfaiteur? Je ne lui ai jamais parlé qu'avec respect.
— C'est une femme romanesque, sans doute? Tu l'auras vue triste, préoccupée. Tu auras cru bien faire en essayant, par de bonnes paroles,
'de chasser en elle les idées, noires. Il n'en faut pas davantage pour qu'une femme romanesque, se trompant aux apparences, voie s'ébaucher le roman d'amour attendu et dans lequel elle se lancera à corps perdu, sans souci des malheurs qu'elle accumulera sur elle et autour d'elle. Tu ne dis pas non, enfant; c'est donc que j'ai mis le doigt sur la plaie. Roger Laroque en sait long, vois-tu, sur les hommes et sur les femmes aussi. Roger Laroque a vécu, trop longtemps vécu.
— Eh bien, oui, c'est vrai, dit enfin Guerrier, tout cela est de ma faute, et je m'en aperçois seulement aujourd'hui, ou plutôt c'est vous qui m'en faites apercevoir. J'ai commis l'imprudence de dire à la comtesse
combien je souffrais de la voir souffrir d'un chagrin mystérieux que rien ne ponvail expliquer. Je me suis plu à lui retracer toutes les raisons qu'elle avait d'être heureuse. Je fis même un jour l'éloge de M. de Terrenoire, mais elle me coupa la parole en s'écriant : « Lui! Vous ne voyez donc pas qu'il n'a d'yeux que pour ces Margival ! Au reste, peu m'importe, si j'ai un désir, c'est qu'il s'occupe plus de la Marie-Louise que de Diane! Ah! vous ne le connaissez pas! » Ces paroles singulières me glacèrent le cceur. La comtesse me parut une énigme indéchiffrable.
— En effet, Dieu te préserve, mon enfant, d'aimer un de ces monstres féminins qui ne recherchent dans l'amour que l'âpre volupté du fruit défendu. Mais arrivons au fait : tu es bien sûr que la comtesse s'est éprise d'une belle passion pour ta personne?
— Ne plaisantez pas, monsieur Laroque. Voici ce qui s'est passé, il y a trois mois. C'était un dimanche, je m'étais rendu, rue de Chananeilles, à l'hôtel Terrenoire, dans l'espoir d'y rencontrer Marie-Louise. La comtesse était seule. Diane venait de sortir avec son père et M. de Mussidan. La comtesse me reçut dans son boudoir. Jamais je ne l'avais vue aussi abattue, aussi découragée de vivre. J'essayai de la distraire en lui parlant de toutes les banalités des événements du jour. Elle ne m'écoutait pas, et soudain je la vis pleurer. Alors, je me tus et à mon tour des larmes me vinrent aux yeux. Ce mouvement de sensibilité, comment rinterpréta-t-eUe?Son esprit s'égara. « Soyez franc, s'écria-t-elle en prenant mes mains dans les siennes, est-ce pour cette Margival ou pour moi que vous venez ici? » Que répondre? J'allais déclarer que j'aime Marie-Louise, que Marie-Louise est toute ma pensée. Comment dire ces choses à une folle dont la passion éclate dans les yeux et qui croit aux rêves qu'elle s'est forgés. J'allais me dégager lorsque ses lèvres vinrent se coller aux miennes. Ce baiser me brûla comme un fer rouge. « Ne réponds pas, dit-elle, je ne veux pas savoir. Je t'aime, moi, et je t'appartiens. Ne suis-je pas mille fois plus belle que Marie-Louise, une enfant qui commence à peine à bégayer l'amour ? » Alors seulement je la repoussai avec l'indignation que peut éprouver un honnête homme pour une créature aussi perverse, et je m'enfuis comme un fou. Rentré chez moi, je crus avoir rêvé; mais non! l'épouvantable réalité se dressait devant moi : j'étais aimé par la femme de mon bienfaiteur. Oh! ce baiser infâme, il me soulève encore le cœur de dégoût.
Les deux hommes restèrent longtemps silencieux.
Une telle révélation consternait Roger Laroque. Il songeait, lui, au premier baiser de Julia, et il rougissait d'avoir été si faible, alors qu'il aimait une femme adorable, dévouée, la mère de son enfant. Ah! ces quelques moments de plaisir maudit, les avait-il assez chèrement payés I
ROGER-LA-HONTE 23i
— T'es-tu expliqué enfin avec la comtesse? demanda Roger.
— Jamais. Je l'évite autant que possible. Mon silence dédaigneux a relevé sa fierté. Mais je sens qu'elle m'aime encore. Lorsque mes regards s'attachent sur ceux de Marie-Louise, la comtesse se trouble, et la jalousie se peint sur sa physionomie. Bientôt cette femme me haïra autant qu'elle m'aura aimé ; mais je crains moins sa haine que son amour.
Roger eut un frisson. La haine d'une femme passionnée? Une telle haine peut conduire un homme... à l'échafaud!
— M"' Marie-Louise t'aime, dit Laroque. Tu es assuré du consentement de son père, de l'assentiment du comte, pourquoi retarder une solution qui te mettrait à l'abri de la comtesse ?
— J'attends d'un jour à l'autre que M. de Terrenoire m'encourage à parler.
— Pourquoi M. de Terrenoire? C'est à M. Margival, au père, qu'il faut t'adresser.
— Non. Vous ne savez pas tout : Margival a sacrifié toutes ses ressources pour donner à sa fille une éducation complète. Marie-Louise sera dotée par l'ami de son père. Enm'adressant à ce dernier, j'aurais l'air de courir après cette dot. J'attends que mon patron veuille bien me dire : M Faites votre demande. » Je n'attendrai pas longtemps, c'est ma conviction.
Roger réfléchit un instant. Il résumait ses impressions.
— Et M. de Mussidan? dit-il enfin. Est-il pour toi? Cela importe peu, i' est vrai, puisque c'est un étranger dans les deux familles. Néanmoins, son appui ne te serait pas inutile.
— M. de Mussidan? fit Guerrier. Il ne s'occupe guère de moi. Il n'a d'yeux que pour M"' Diane de Terrenoire.
— Ah! quel âge a-t-il donc?
— C'est un de ces hommes bien conservés dont on ne saurait dire l'âge. A coup sûr, il a dépassé la cinquantaine, bien qu'au premier abord il paraisse à peine quarante ans. Correct, froid, un peu compassé, cet homme ne sort de son silence énigmatique que lorsque M"° D'ane est devant lui. Oh! je compte bien peu pour lui. Il n'a ni à approuver ni à désapprouver mon mariage.
Roger Laroque eut un sourire étrange. Il aimait à se rendre compte de tout.
— Si, au lieu d'aimer Marie-Louise, tu avais aimé M"' ae Terrenoire, aurais-tu pu espérer l'appui de l'ami de son père?
— Jamais! Diane est aimée d'un jeune homme, M. Robert de Vaunoise, je puis affirmer que ce ieune homme est détesté de M. de Mîio-sîJac.
Mais ce sont là des choses qui ne nous regardent pas. Je n'ai rien à dire contre M. de Mussidan. Je le redoute, néanmoins, non pour moi, mais pour le comte. Le rôle que joue cet homme sombre dans la maison de mon bienfaiteur m'a donné souvent à réfléchir. M. de Mussidan me paraît porter le malheur avec lui. Son regard m'effraye. Aime-t-il Diane? A-t-il le dessein, malgré la disproportion d'âge, de la demander en mariage? Ce serait faire payer bien cher au comte l'appui matériel qu'il lui a prêté dans sa maison de banque! Quoi qu'il en soit, il ne réussira pas. M'" de Terrenoire aime Robert de Vaunoise, et si ce jeune homme, qu'on dit appartenir à une famille ruinée, osait se déclarer, il aurait le consentement du comte, qui, certes, est un honnête homme, et laissera à sa fille le choix d'un parti tout à fait honorable d'ailleurs.
— Concluons, dit Laroque.
Ton mariage se fera prochainement, je ne veux pas que tu doives ta fortune au comte. Que te faut-il pour monter une maison de banque? Quatre ou cinq cent mille francs. Je les tiens à ta disposition.
Disant cela, Roger souffrait intérieurement . Suzanne eût été si heureuse avec Jean!
— Nous parlerons de cela, s'écria le premier avec des larmes de reconnaissance dans la voix, quand la justice vous aura réhabilité : c'est de vous qu'il faut vous occuper. Tout ce que vous avez de ressources, d'énergie morale, de vouloir, vous avez à le consacrer à la découverte de l'assassin de Larouette. Quant à moi, dès que je pourrai vous être utile dans vos recherches, je serai prêt!
— Je sais où te trouver, dit Laroque. Bientôt, j'aurai besoin de toi. Mon grand chagrin sera de ne pas assister à ton mariage, qui, j'espère, ne tardera pas. Ce mariage accompli, la comtesse oubliera sa folie d'nn jour, et, s'il reste encore dans son cœur un bon sentiment, elle rougira d'avoir pensé à troubler un bonheur qu'elle aurait dû protéger.
Les deux hommes se séparèrent en se promettant un mutuel appui. Roger était heureux d'avoir pu, depuis tant d'années qu'il se cachait, par«ler à visage découvert devant un ami fidèle.
Comme nous l'avons dit plus haut, la maison de la rue Saint-Maur avait été vendue par les soins du maître de forges. La situation fut entièrement liquidée, à part la créance Terrenoire.
Quant à la maison de La-Val-Dieu, le vieux Bénardit pensa qu'il ne
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C'est tLâ faJlel (P. 235.)
pouvait mieux faire, quelques années après le départ de Suzanne, que de la vendre, alors qu'elle était en pleine prospérité. Ce qu'il fit.
Les trois ou quatre cent mille francs qu'il en tira, joints à la plus forte partie de ses économies, allèrent grossir le capital de Laroque dans ses entreprises industrielles ; Bénardit et sa femme ne gardèrent qu'une petite rente pour vivre ; ils n'avaient pas de besoins, et, quand ils moururent,
UV. 30. — JULES MART. — ROGER-LA-HONTE. — ÉD. J. ROUFF BT C'«.
uy. 30
— à quelques mois d'intervalle l'un de l'autre, — cette rente passa, de par leur testament, à des parents éloignés.
Lorsque Suzanne eut disparu de La- Val-Dieu, les Bénardit avaient été interrogés souvent sur cette disparition; ils inventèrent une histoire, et même M""" Bénardit feignit quelques voyages à Paris, oii, disait-elle, Suzanne était en pension, et qu'elle prétendait aller voir.
On la crut, la justice ne fut pas avertie, et, grâce aux précautions prises, ils ne furent pas inquiétés.
Tout était donc ainsi réglé pour permettre à Roger de commencer à Paris sa vie nouvelle.
Pourtant, deux oa trois jours après son arrivée, ,il eut une émotion qui le rendit malade et qui, pendant quelque temps, le replongea, au sujet de sa fille, dans une terrible anxiété, — dans une mortelle angoisse.
Un jour, après déjeuner, il avait dit à Suzanne de ne point s'inquiéter s'il rentrait un peu plus tard que d'habitude. Il avait l'intention, prélendait-il, d'aller visiter, dans les environs de Paris, quelques maisons de campagne que des hommes d'aiïaires lui avaient proposées.
La vérité, c'est qu'il voulait attendre le soir, presque la nuit, pour faire un pieux pèlerinage.
Il voulait revoir Ville- d'Avray, il voulait revoir la petite maison où il avait été si heureux avec Henriette, il voulait aussi aller au cimetière chercher la tombe de sa femme et prier là...
Il partit vers cinq heures de la gare Saint-Lazare.
Il n'alla pas tout de suite au cimetière.
Il voulait attendre la nuit...
Il passa les heures, jusqu'au soir à rôder dans le bois, près des étangs, aux alentours de la villa Montai ai s...
Il vint s'asseoir même sur le banc où il s'était assis douze ans auparavant, en cette fatale nuit où Larouette avait été assassiné et où il n'osait rentrer chez lui, parce que l'idée de la ruine prochaine et du déshonneur imminent le hantait, et qu'il était poursuivi par le cauchemar du suicide.
C'était toujours le même paysage...
Rien n'avait changé depuis dix ans.
On apercevait la villa Montalais, à deux pas de la rue, presque en face de la petite maison de Larouette, — mais la villa n'était plus la même.
Les persiennes closes indiquaient qu'elle n'était pas habitée, depuis longtemps, — peut-être depuis le crime, — et le jardin, la pelouse, les charmilles, les allées, rien n'avait été entretenu, tout était dans un inénarrable désordre
Ce désordre, cet abandon, renouvelaient je ne sais quelle souffrance dans le cœur de Roger.
Cela lui semblait une profanation qui atteignait le souvenir d'Henriette, de la pauvre morte, et aussi l'innocence de Suzanne qui, fillette, courait là, sous le grand soleil, parmi les fleurs, en chantant.
Des larmes lui vinrent aux yeux.
Comme des promeneurs, sur la rive de l'étang, passaient devant lui, et, étonnés de son attitude, le regardaient, il se leva.
Il rentra dans le bois et n'en sortit plus qu'à la nuit.
Alors il se dirigea lentement, accablé par ses pensées, vers le cimetière.
L'obscurité n'était pas très profonde.
La lune brillait.
Il erra parmi les tombes, se penchant au-dessus pour déchiffrer les inscriptions.
La recherche fut assez longue.
A la fin, cependant, il trouva
Par les soins de Noirville, sans doute, peut-être par les soins de l'oncle Bénardit, la tombe avait été entourée d'un grillage en fer, et, sur la pierre tumulaire, autour de laquelle bien des herbes avaient poussé, on lisait le nom d'Henriette.
Laroque s'agenouilla, le front contre la grille, et pria longtemps
Quand il se releva, il jeta un long regard sur cette terre qui lui cachait les restes de celle qui avait été sa femme, qui l'avait aimé, et qui était morte avec l'atroce pensée qu'il était coupable...
Puis, chancelant un peu, il regagna la porte du cimetière.
Alors, il eut une vision étrange...
Dans la nuit, il vit une ombre errer parmi les croix, parmi les tombes, l'ombre d'une femme qui lui tournait le dos, et qui, ainsi que lui-même avait fait tout à l'heure, semblait chercher quelque inscription sur ces croix, sur ces marbres.
Il s'arrêta, frappé d'un grand coup au cœur...
Cette femme, dont la démarche vive trahissait la jeunesse, il ne pouvait distinguer sa taille, à cause d'un grand manteau qui la couvrait des pieds à la tète, — il n'aurait même pu voir ses traits, s'il avait été plus près, car ce manteau avait un capuchon, et le capuchon était rabattu sur la figure, mais cette démarche, quelques-uns de ses gestes, il lui semblait les reconnaître... Un cri, en la voyant, s'était élevé du fond de son être :
— C'est ma fille!..
230 ROGKR-LA-IiONTE
Et alors quel tumulte d'cnroyables conjectures!...
Si c'était elle, si c'était vraiment Suzanne, elle savait donc tout?
Elle n'avait donc rien oublié, — car elle ne se fût pas cachée de son père, si elle n'avait pas eu le souvenir du drame d'autrefois?
Alors, depuis douze ans, elle dissimulait donc?...
Et elle dissimulait avec tant d'art, avec une si grande possession d'elle-même que, malgré ses elTorts pour savoir, son esprit tendu vers ce but, il ne s'était aperçu de rien!
Son émotion fut si forte qu'il eut une défaillance et fut obligé de s'asseoir, un moment, sur une pierre tombale.
Son front était mouillé do grosses gouttes de sueur. Il avait beau s'essuyer. La sueur ruisselait sans cesse.
Une chaleur intense lui monta des talons à la nuque.
Il se pencha en arrière et ferma les yeux.
Il avait perdu connaissance.
Ce fut la fraîcheur de la nuit qui lui fit reprendre vie.
Il avait de violents frissons.
— Je saurai si c'est bien elle, se dit-il, oh! je veux le savoirl.. Il chercha autour de lui, mais ne la vit plus.
Tout à coup il pensa :
— Si c'est vraiment Suzanne, c'est près de la tombe de sa mère que je la retrouverai...
Et il allait courir, quand, près de lui, se dressa la même ombre noire, marchant doucement et se dirigeant vers la porte. Il tendit les mains vers elle, murmurant :
— Madame... mademoiselle... par pitié!... un mot!!
L'ombre entendit, mais cette voix lui fit peur sans doute, car elle se mit à courir et disparut dans la nuit.
— Ohl je le saurai... je le saurai, répéta-t-il... J'arriverai avant elle à la gare et je l'attendrai, s'il le faut, toute la nuit...
Il courut jusqu'au chemin de fer; ne rencontrant que des hommes sur la route, il ne s'arrêta pas et arriva, épuisé.
A la gare, personne encore. Le train de Paris ne passait qu'un quart d'heure après. Neuf heures venaient de sonner.
Il se promena de long en large devant la station, guettant le moindre bruit de pas, dévisageant les femmes qui s'approchaient de lai, mais ne retrouvant pas cette ombre noire deux fois entrevue.
Le train arriva, partit. Suzanne n'était pas venue.
— Peut-être m'a-t-elle reconnu, se dit-il, et gueltc-t-elle mon départ. Il alla se cacher dans l'obscurité, attendant l'autre train.
Mais, pour celui-là comme pouriautre, Suzaane ne parut point.
Il attendit ainsi tous les trains jusqu'à onze heures.
Enfin, il se décida à partir, mais à Paris, à la gare Saint-Lazare, au moment où le train suivant, le dernier, versa sur le quai ses voyageurs, un homme se trouvait à la sortie, guettant les femmes qui passaient.
C'était encore Roger Laroque.
Il ne vit rien.
— Me serais-je trompé? murmura-t-il.
Il descendit, appela un fiacre et donna l'adresse de l'hôtel Scribe. Cinq minutes après, il était dans son appartement. La chambre de sa fille était près de la sienne; la porte n'était pas fermée, — elle était poussée seulement.
Il l'ouvrit. La chambre était dans une nuit complète. Impossible de voir, même le lit.
Il écouta. 11 n'entendit rien.
— Elle n'est pas rentrée, dit-il... mon Dieu, elle n'est pas rentrée!! Et il ressentit de nouveau cet horrible serrement de cœur qui î avait
étouffé, quelques heures auparavant, au cimetière. A tâtons, il se dirigea vers le lit... Tout à coup il s'arrêta...
Le lit avait craqué... Il avait entendu un soupir, cette fois... Il retint sa respiration pour mieux écouter. Le lit craqua encore... Suzanne se soulevait sur sa main et disait :
— C'est toi, père!...
Une joie immense, délirante, intraduisible, emplit le cœur du pauvre homme.
Elle était là tranquille dans son lit, il l'avait réveillée... Donc, ce n'était pas elle qu'il avait vue tout à l'heure... Donc, il s'était trompé!...
— C'est moi, dit-il, je croyais t'avoir entendue te plaindre...
— Mais non, père, je dormais.
— Dors, mon enfant, dors, ma chérie!...
Et tremblant, fou de joie, il revint dans sa chambre. Le lendemain, quand il la vit, il l'interrogea :
— Je suis rentré tard, hier, tu ne t'es pas ennuyée?
— Non, père.
— Tu ne t'es pas effrayée non plus?
— Effrayée! Pourquoi, père?
— Dame! une mauvaise rencontre...
— C'est vrai, j'y ai pensé... Mais je sais que vous êtes brave et forte
— A quoi as-tu pa^sé ta journée?
gHBtf.
f38 ROGER-LA-HONTE
— Je ne suis sortie que très tard.
— A quelle heure?
• — A six heures,
— Pourquoi faire?
— Nous sommes allés dîner avec les Simpson au Lyon d'Or; ils voulaient m'emmener au Vaudeville, mais je ne me sentais pas très bien... Moi qui n'ai presque jamais de migraine, j'avais mal à la tête... je me suis excusée... M. •Simpson m'a reconduite à l'hôtel Scribe, en quittant le Lyon d'Or y et je me suis couchée, après avoir bu du thé... ce qui m'a fait du bien...
— Tu vas mieux, chère enfant?
— C'est passé, complètement passé !
— Aujourd'hui, nous ne nous quitterons pas... Nous irons ensemble visiter quelques villas... Celles que j'ai vues hier ne me plaisent pas...
— Alors, je vais m'habiller. .
— C'est cela. Nous déjeunerons et nous partirons
Il la laissa. Suzanne rentra dans sa chambre. Elle resta un moment immobile, rêvant, puis passa la main sur son front.
— Il ne m'a pas reconnue, murmura-t-elle... heureusement!..
Car Roger ne s'était pas trompé. C'était sa fille qu'il avait vue au cimetière... C'était Suzanne!...
Comment était-elle revenue à Paris?... Par la voilure de l'hôtel qui l'avait amenée et l'avait reconduite...
Elle n'avait pas pris le chemin de fer...
Roger n'eut aucun doute... Il était heureux... Il avait échappé à un danger... Ce jour-là, il fut dune joie exubérante...
Suzanne, aussi, riait...
Ils parcoururent la campagne aux environs de Fontainebleau, couchèrent à Barbizon et ne rentrèrent à Paris que deux jours après, sans avoir trouvé rien qui fût à leur goût.
C'est au bout de quinze jours seulement que Laroque découvrit Maison-Blanche et l'acheta.
Les premiers jours après l'arrivée de Laroque à Maison-Blanche furent occupés tout entiers par les soins de l'installation.
Ainsi que Suzanne l'avait déclaré tout d'abord, le pays lui plaisait beaucoup, et elle n'avait guère tardé à s'y créer des habitudes.
Très matineuse le printemps et l'été, son plaisir favori était de vagabonder à cheval au hasard des sentiers, par les prés et les bois.
Elle n'aimait rien tant que de se perdre ainsi, sans savoir où la dirigeait son cheval, jusqu'à ce que l'heure la pressât de rentrer.
Alors, elle abordait le premier paysan venu et lui demandait son chemin; souvent elle était allée si loin que le paysan ne connaissait que vaguement Maison-Blanche, et qu'il se trouvait dans l'impossibilité de la renseigner.
Le printemps se passa ainsi, sans incidents dignes d'être rapportés.
L'été était venu, puis le mois de septembre.
Un matin, — le soleil rayonnant promettait une journée superbe, — Suzanne fit seller son cheval et sortit, emportant, accrochés à sa selle par une courroie, sa boîte à peinture et son chevalet.
Elle était allée, deux ou trois jours auparavant, visiter les ruines de l'abbaye des Vaux de Cernay, et elle en était revenue très vivement impressionnée par le charme et le pittoresque de ces ruines.
Elle voulait en faire une esquisse.
Il était environ sept heures du matin quand elle y arriva. Elle passa la grande grille en fer forgé Louis XV, installée là, sur le mur d'un sautde-loup, par les soins de la baronne Nathaniel de Rothschild, à laquelle appartient l'abbaye, et gagna la maison du garde, qui se trouvait à droite, à l'intérieur, et tout près.
Elle descendit de cheval.
Le garde, très complaisant, a l'habitude de ces excursions.
Il mit le cheval à l'écurie et lui donna du foin et de Teau.
— Mademoiselle désire-t-elle que je l'accompagne ? fit-il poliment.
Elle refusa.
Elle était venue en artiste.
Elle aimait mieux vaguer au hasard et s'abandonner à ses impressions, sans être dérangée par les monotones indications d'un guide.
Elle le pria seulement de lui prêter un parapluie qu'elle voulait assujettir au bout d'un bâton, et qu'elle planterait en terre, à l'endroit qu'elle aurait choisi, autant pour lui permettre de peindre que pour se garantir des rayons du soleil.
Le garde, au courant de toutes les habitudes des artistes, lui coupa lai-même une gaule, attacha la gaule au manche du parapluie.
Suzanne releva son amazone pour ne pas être embarrassée par les roches, les pierres ou les ronces, découvrant de fines bottes vernies, souples et élégantes, qui ne nuisaient en rien à l'étroitesse d'un pied admi-
rablement nerveux et cambré, et, ainsi équipée, fraîche, souriante et rose, elle quitta la maison du garde et s'engagea dans les ruines.
Elle traversa, dans toute sa longueur, le premier parc, celui du prieuré, et pénétra dans le second parc, — celui de l'abbaye, — en longeant un passage de voitures pratiqué sous la route.
Elle passa sous la voûte de l'une des anciennes portes fortifiées de l'abbaye. Du sonynet de l'escalier de celte porte, à travers une fenêtre en ogive, au-dessus des murs à demi écroulés et chancelants, on aperçoit en avant une autre porte fortifiée qui était jadis la première entrée.
De là, on embrasse une vue merveilleuse, les deux parcs, le hameau, la riante campagne au loin, et, tout près, les ruines de l'église entremêlées d'herbes robustes parmi lesquelles, lorsque s'écroule quelque gravier, poussé d'en haut par le pied d'un promeneur, fuient et disparaissent des couleuvres et des lézards verU et gris.
Suzanne redescendit. C'était l'église qu'elle voulait peindre. On voit encore debout le mur de la nef, du côté du nord, le pignon occidental, avec ses roses et ses portes, le collatéral avec ses voûtes, un peu du transept avec les restes des deux chapelles.
Le long des ruines, à l'intérieur comme au dehors, avaient poussé des arbres, des arbustes, entre les pierres, des lierres et des herbes folles grimpaient le long des vieilles murailles auxquelles, par leur fraîcheur, ih semblaient vouloir infuser une vie nouvelle.
La jeune fille s'installa le plus commodément qu'elle put, s'asseyant sur une pierre d'oti sortirent, subitement effarouchés, de nombreux lézards.
Elle avait planté son parapluie derrière elle, ayant en face les ruines ; elle déplia son chevalet, y installa une petite toile et apprêta sa palette.
C'était vraiment un coin délicieux qu'elle avait choisi ; le soleil, en passant par les cimes des bouleaux maigres, poussés là, perdait un peu de sa chaleur.
Et l'on n'entendait, pour tout bruit, avec quelques froufrous d'ailes sous les feuilles, que le murmure voisin, sous les herbes et le cresson, 4e la source de Saint-Thibaut à quelques pas de la ruine.
— Dieu! qu'on est bien ici! se dit-elle, à haute voix; je reviendrai demain et j'y amènerai mon père...
Et elle se mit au travail.
Les heures s'écoulèrent, sans qu'elle y prît garde, tellement elle avait d'ardeur. Déjà, le soleil, taquin et têtu, l'avait obligée à changer de place son parapluie, quand elle se leva enfin, un peu fatiguée, un peu courbaturée
aOGER-LA-HûrVf E
Suzanne coasse un cri effarouché. (P. 2i3.1
UV. 31. — ICLES atAKY. — R03ER-ÎA-H0NTE — ÉD. J. EOUFF ET G»«
— Mais j'ai faim, dit-elle, j'ai même très faim... Et je n'ai rien à manger... Comment faire?
Elle réfléchit un peu, avec une jolie moue soucieuse.
— J'ai même aussi très soif! dit-elle encore... mais cela, du moins, c'est facile à guérir, et si la soif apaisée pouvait faire passer la faim?...
Elle courut à la source de Saint-Thibaut, dégringola jusqu'en bas, s'agenouilla au bord sur les petits cailloux blancs, et, en se penchant sur la fontaine d'une limpidité de cristal, elle prit de l'eau dans le creux de ses deux mains et but, dans le joli vase rose et blanc de ses doigts, plus joli, plus rose et plus blanc que les coquillages les plus frais.
Mais voilà qu'ayant bu, tout à coup, son regard s'arrête effaré sur cette eau limpide, où se reflètent les moindres des choses, herbes, plantes arbustes, qui grimpent sur les bords du ravin.
Dans l'eau, elle aperçoit derrière elle un homme qui la regarde, sans bouger, presque caché par une cépée de petits bouleaux.
On ne lui voit que la tête et le cou, qu'il avance avec curiosité, mais précaution, pour ne point troubler la charmante buveuse.
Suzanne pousse un cri effarouché, se relève et se retourne.
Elle se trouve en face d'un grand garçon, qui la regarde en souriant; il est vêtu d'un costume de toile grise, guêtre jusqu'aux genoux, coiffé d'un chapeau de paille ; un carnier pend à son épaule, et du carnier passe, en haut du filet, la longue queue multicolore d'un coq faisan; ses deux mains s'appuient sur un fusil double, dont la crosse est dans l'herbe, et un grand chien noir et feu, un chien anglais de la race des Gordon, est couché la tête sur les pattes, la langue pendante entre ses derts saines et blanches comme l'ivoire nouveau.
Le jeune homme parut un peu confus d'être pris en flagrant déht d'indiscrétion.
— Pardon, mademoiseUe, balbutia-t-il, j'ai eu le malheur de vous effrayer... Je vous supplie de m'excuser...
11 avait rougi, Suzanne ne put s'empêcher de sourire.
— Je n'ai rien à vous pardonner, j'ai été surprise, dit-elle, et dans le premier moment!... J'aurais dû penser que l'eau de cette source est rafraîchissante et bonne et qu'elle doit être connue des chasseurs...
Elle remonta, répondant par un léger salut au salut respectueux du jeune homme.
Celui-ci descendit à la fontaine et but, en se servant d'une poche en cuir qu'il tira de sa veste.
Le chien, qu'un geste de son maître avait retenu jusque-là, fit mine
244 ROGKR-LA-IIOME
de sauter dans l'eau pour s'abreuver et se baigner, mais le chasseur le retint d'un mot bref et sec : « Derrière. »
La source allait se joindre à cent pas plus loin au ruisseau de Vaux.
Ce fut là seulement que le pauvre animal put se désaltérer, victime un instant de la galanterie de son maître.
Suzanne s'était remise à peindre.
Une heure s'écoula. De temps en temps, elle enlcixlait un coup do fusil dans les parcs.
Elle se rappela que le matin elle en avait entonJu également, mais elle y avait fait à peine attention.
A présent, chaque détonation réveillait en elle le souvenir du jeune chasseur.
C'est vrai, il avait été indiscret! mais il avait paru si confus et s'était excusé si gentiment!...
Et puis, n'est-ce pas elle, plutôt, qui avait été sotte?
La source n'était-elle pas à tout le monde?
Au bout d'une heure elle se leva, jetant son pinceau.
— J'ai trop faim... se dit-elle... je ne peux plus travailler.
Alors, laissant là son attirail de peintre, elle revint à la maison du garde.
Celui-ci était absent, mais sa femme était là...
— Est-ce que je vous dérangerais, madame, fit Suzanne souriante, en vous priant de me donner de quoi manger... peu de chose... une tasse de lait... un œuf à la coque? Depuis ce malin, je n'ai rien pris...
— Certainement, madame...
— M"** Farney..., dit Suzanne, se faisant connaître.
— Certainement, mademoiselle, dit la femme du garde, — une jeune et jolie paysanne à la taille riche, aux joues roses, aux yeux gris brillants, à la bouche grande, mais bien meublée, — et n'ayant guère que cinq ou six ans de plus que Suzanne, — nous ne vous laisserons pas mourir de faim... Malheureusement nous n'avons pas grand'chose ici, du lait, du beurre, des œufs, du jambon. Ah ! si c'avait été le soir, je vous aurais fait manger de la soupe aux choux... Est-ce que vous aimez ça, la soupe aux choux?
Suzanne lui demanda un peu d'eau, pour se laver les maius.
— A propos, dit la femme du garde, — M""' Louis — vous n'avez pas entendu des coups de fusil, du côté de l'abbaye?
— Pardon. J'ai même vu un chasseur... un jeune homme...
— C'est cela. Je l'attends pour le faire déjeuner, lui aussi... C'est un gentil garçon, M Pierre de Noirville, auquel on permet, de temps en
temps, de tirer quelques faisans dans le parc ; il habite avec sa mère non loin d'ici... une ferme, Méridon, comme on l'appelle... Vous la connaissez peut-être, puisque vous habitez le pays?... Ce n'est pas très loin de Maison-Blanche. . .
— Non..., fit Suzanne, que ce nom de Noirville avait fait soudain tressaillir...
— Vous ne connaissez point non plus M""' de Noirville?
— Non plus, dit Suzanne, rêveuse.
— Ça ne m'étonne pas, on ne la rencontre guère par les chemins... Elle ne sort presque jamais... Lorsqu'elle sort, par hasard, ça ne met pas de la gaieté dans les champs, allez, car je n'ai de ma vie vu une figure plus blanche et plus triste... Je n'ose pas la regarder, ça me porterait malheur.
La paysanne ne demandait pas mieux que de bavarder, — elle paraissait avoir la langue bien pendue, — mais Suzanne n'était point curieuse et ne pensait même pas à l'interroger.
M""* Louis avait mis une nappe bien blanche sur une table, et dressé le couvert.
Puis elle servit une omelette fumante.
— Voilà, mademoiselle, vous pouvez apaiser votre faim. Suzanne s'assit à la table et déplia sa serviette. Elle semblait distraite
maintenant, et resta quelques minutes sans toucher au plat.
— Ça va refroidir, mademoiselle, dit M"' Louis. Elle mangea, mais elle n'avait plus d'appétit.
— C'est ce que vous appelez mourir de faim, mademoiselle? disait la femme du garde. Est-ce que mon omelette ne vous plaît pas?
La jeune fille ne répondit rien.
Elle venait d'entendre un bruit de pas devant la porte ouverte, sur le seuil de laquelle picoraient des poules hardies.
Elle se retourna
Un jeune homme était là, celui qu'elle avait vu tout à l'heure, et que M"" Louis appelait Pierre de Noirville.
Il parut surpris de la retrouver, la salua sans mot dire.
— Avez-vous fait bonne chasse, comme d'habitude? demanda la jeune paysanne.
— Un faisan, dit Pierre, en jetant sur les briques du carrelage un coq magnifique, au collier d'argent éclatant.
— Seulement? Mais j'en ai entendu tirer...
— Dix autres, c'est vrai... Du côté de la fontaine de Saint-Thibaut, dans les herbes blanches, mais je les ai manques.
■ — Ah! ah! vous étiez nerveux?
— Sans doute. On explique et excuse toujours sa maladresse.
Et, involontairement, le regard du jeune homme alla s'arrêter une seconde, — pas même une seconde, — sur le joli visage de Suzanne. Celle-ci avait entendu, mais elle ne leva pas les yeux. M"* Louis surprit le regard et son œil vif s'emplit de malice.
— Tiens! tiens! se dit-elle, je sais pourquoi M. Pierre a manqué ses faisans.
Le grand chien noir et feu était venu mettre sa tète sur les genoux de Suzanne avec une familiarité qui faisait d'elle une vieille connaissance. Suzanne caressa ses oreilles soyeuses et longues.
— Black! Ici! fit de Noirville.
— J'aime les chiens de chasse, monsieur, dit la jeune fille.
M"* Louis servit du jambon et des pommes de terre cuites sous la cendre, avec du beurre bien frais et qui sentait la crème. Suzanne prit un peu do beurre et ce fut tout.
— Vous ne mangez pas plus qu'un chardonneret, mademoiselle...
— J'ai attendu trop longtemps, dit Suzanne.
— Alors, vous mangerez mieux une autre fois.
La jeune fille se leva pour partir. Elle tira une petite montre de son corsage.
— Dans une heure, je serai de retour, dit-elle. Veuillez dire à votre mari de me seller mon cheval pour quatre heures...
— C'est entendu... mademoiselle... Petit-Louis, — on appelle mon homme comme ça dans le pays parce qu'il est grand comme une perche, — Petit-Louis cueille des poires à nos espaliers, dans le jardin, à deux minutes d'ici...
Suzanne la remercia et reprit le sentier qui conduisait à la fontaine, à travers les ruines.
— Et vous aussi, monsieur Pierre, vous avez laissé passer l'heure, dit la paysanne. Est-ce que vous mangerez?
— Oui, ma bonne, et de grand appétit encore, fit-il gaiement.
— A la bonne heure ! Et tâchez de ne pas épargner la miche de pain autant que les faisans du bois.
Pierre n'eut pas l'air d'avoir entendu, car il ne répliqua pas.
Du reste, il mangeait.
Une demi-heure après, il se leva.
— Je vais faire un dernier tour, dit-il, après quoi je regagnerai la ferme.
— C'est cela, ditM"'" Louis, et retournez donc vers la source de Saint- Thibaut. Il est bientôt quatre heures, les faisans vont sortir du parc pour
aller manger les mûres noires après les ronciers. Vous ferez meilleure chasse que tantôt.
Le chasseur rougit imperceptiblement et regarda la rusée paysanne avec des yeux mécontents; mais M"* Louis lui tournait ]e dos : il prit son fusil, appela son chien qui rongeait un os et s'éloigna à grandes enjambées.
M™" Louis le regardait partir.
— C'est toujours gentil, les amoureux! murmura-t-elle... Et dire que j'ai commencé comme ça, avec Petit-Louis!...
Il y avait à peine un quart d'heure que Pierre de Noirville l'avait quittée, lorsque Suzanne reparut, rapportant son esquisse, sa boîte à couleurs et son chevalet, très embarrassée par tout cela.
— Je vous les confie, dit-elle, en les remettant à la paysanne... Je reviendrai demain ou après-demain terminer le paysage — si le beau temps continue et si j'ai le même soleil!...
' — Ah! que c'est joli et ressemblant, mademoiselle! On dirait voir l'église du prieuré; tenez, ce coin-là surtout, avec ses herbes et le grand bouleau qui a planté ses racines dans la pierre de la nef... Eh! Petit^ Louis!... Eh! Petit-Louis!., viens donc voir...
Le garde entendit et arriva.
C'était un grand gaillard maigre et dégingandé, nerveux, la peau d'un jaune de brique, sans barbe.
— Ah! dit-il, mademoiselle a fait cela du trou aux lézards... Je le reconnais... C'est le plus joli endroit!..* Ah! que c'est bien ça!
Suzanne coupa court aux admirations naïves de ces braves gens, en demandant son cheval.
Un quart d'heure après, elle mettait un louis dans la main du garde, et lestement sautait en selle.
— Au revoir! dit-elle.
— Au revoir, mademoiselle, à bientôt!
Et quand elle se fut éloignée et qu'il ne lui fut plus possible d'en* tendre :
— Quelle jolie frimousse, hein, Catherine? dit le garde.
— Oui, et pas fière avec cela...
— Non. Ça sera une bonne voisine...
Suzanne suivait au pas un petit sentier qui longeait les ruines. Le soleil déclinait.
Il faisait moins chaud.
Les perdreaux commençaient à rappeler dans la plaine les guérets et les chaumes.
248 ROGER-LA-IIONTE
Au moment où elle allait quitter le sentier et laisser les ruines derrière elle, pour regagner la route, elle leva les yeux vers ces vieilles murailles effritées et à demi croulantes qu'elle avait peintes tout à l'heure.
Ce fut un geste machinal et sans réflexion.
Mais aussitôt et vivement elle les baissa. Ses joues se colorèrent. Son front se plissa d'une ride de mécontentement et, d'un geste brusque oij il y avait un peu de colère, elle cravacha son cheval.
Pourquoi?
C'est qu'elle avait vu, entre deux pans de murs effondrés, Pierre de Noirville, immobile comme une statue, son chien couché près de lui, qui la suivait du regard avec une attention étrange.
Ce fut ce qui la fâcha. Une fois, passe encore ; deux fois, c'était Irop.
Une minute après, elle disparaissait, au loin, dans l'allée d'un bois de chênes où elle était entrée au galop de son cheval.
Aussi longtemps qu'il avait pu la voir, Pierre de Noirville l'avait regardée.
Quand elle ne fut plus visible, il redescendit, traversa les parcs et passa tout pensif devant la maison du garde, sans entendre M™' Louis qui lui criait :
— Toujours aussi maladroit, monsieur Pierre?
Puis, par les sentiers des prés où le regain poussait déjà dru, entremêlé de colchiques d'un violet tendre, il traversa la campagne, se dirigeant vers la ferme de Méridon, qu'on apercevait au loin, presque cachée dans un bouquet d'aulnes.
Méridon était à peu près situé à égale distance de Chevreuse et de Maison-Blanche, plus près de Chevreuse cependant. De Chevreuse, c'est-à-dire de Maison-Blanche aux ruines des Vaux de Cernay, il y a sept ou huit kilomètres. Il y a quatre kilomètres de Maison-Blanche à Méridon.
Celle-ci est une ferme assez importante, traversée par l'Yvette; les bâtiments sont de construction moderne et n'offrent rien de remarquable, si ce n'est pourtant, au milieu de la vaste cour ménagée au milieu des bâtiments, une sorte de pigeonnier à toit en éteignoir, qui prouve qu'il y avait là, autrefois, quelque castel.
La maison de maître, bâtie en briques, très coquette, mais peu spacieuse, clôt la cour vers le midi.
La haute muraille s'écroula, avec un éclat pareil à celui de la foudre. (P. 253.)
Il n'y a point de fermier ; Pierre de Noirville fait lui-même valoir ses terres, avec cinq ou six domestiques et une sorte de chef de culture qui prend pour lui la grosse besogne.
C'est là que, depuis dix ans, habite Julia de Noirville.
Lucien de Noirville, en mourant, n'avait presque rien laissé à sa veuve, qui se trouva, pendant les deux années qui suivirent cette mort, dans une situation très proche de la misère.
LIT. 32. — JULES MARY. — ROOER-LA -HONTE. — ÉD. J. ROUFF BT c'«.
ikUL:
2o0 ROGER-LA-HONTE
Heureusement pour elle, un oncle de l'avocat, qui vint à mourir subitement, laissa aux deux fils de Lucien — Raymond et Pierre — la ferme de Méridon.
Julia était bien changée depuis la condamnation de Laroque, et depuis la triste fin de son mari.
Le remords l'avait vieillie vite et, quoiqu'à peine âgée de quarante ans, courbée et cassée, elle avait l'air d'une vieille femme.
C'est qu'il ne se passait pas de jour où n'apparussent dans ses rêves deux fantômes : celui du forçat qu'elle croyait mort là-bas, dans sa tentative désespérée d'évasion!... celui de l'homme aimant, honnête et bon, que sa trahison avait tué!...
Sa vie s'était écoulée dans les larmes, depuis lors.
Elle avait bien pensé à se livrer, à s'accuser, à accuser aussi son complice, pour réhabiliter la mémoire de Laroque, mais ce qui l'avait retenue, c'était la pensée de Raymond et de Pierre, au nom desquels elle attacherait le déshonneur d'une infamie!...
Mathias Zuberi avait disparu, elle ne l'avait pas revu depuis la condamnation. Qu'était-il devenu? Elle ne le savait.
Ce fut bien difficilement qu'elle put faire instruire ses enfants. Si tous les deux avaient voulu suivre une carrière libérale, elle n'aurait pu suffire à leurs dépenses: Raymond avait fait son droit; il avait voulu suivre la carrière de son père, du grand talent et de la mort dramatique duquel il avait bien des fois entendu parler.
Quant à Pierre, l'aîné, plus calme, plus robuste aussi, il lui fallait pour vivre le vaste horizon de la campagne qui emplissait d'air ses larges poumons.
Il était resté près de sa mère, à Méridon, une fois ses études achevées.
Il avait pris en main la direction de la ferme...
Aimant beaucoup la chimie, il travaillait sans cesse à des améliorations nouvelles. Sa ferme était une des plus riches et des mieux tenues de la contrée.
Raymond avait vingt-deux ans; Pierre vingt-quatre.
Ils ne se ressemblaient pas, et quiconque les eût vus l'un auprès de l'autre, sans les connaître, n'eût pas deviné qu'ils étaient frères.
Raymond était plus petit, plus nerveux ; son visage était plus pâle aussi, et ses yeux en étaient plus noirs.
Pierre était grand et robuste. Son visage très régulier, éclairé par des yeux noirs aussi, — les yeux de la mère, — était hâlé parle soleil et le grand air. Il y avait dans sa démarche, dans les moindres de ses mouvements, je ne sais quoi de solide, de mâle et d'assuré.
Du reste, très bons tous les deux, francs, généreux et braves.
Bien qu'habitant Paris, Raymond revenait très souvent à Méridon, tous les samedis jusqu'au lundi, d'une façon régulière, et parfois dans la semaine, lorsque ses affaires ne le retenaient pas au Palais.
Quant aux vacances, il les passait à Méridon tout entières.
Les deux frères aimaient Julia de tout leur cœur.
Ils l'aimaient, non point tant seulement parce qu'elle était leur mère que parce que rarement ils l'avaient vue sourire.
Ils devinaient chez elle une tristesse intime plus forte que sa volonté, réagissant sur toutes ses actions, une de ces tristesses incurables et profondes auxquelles il n'y a point de remèdes, et qui, pour ainsi dire, font corps avec la vie même.
D'où venait cette tristesse?
Ils ne savaient. Ils n'avaient jamais osé l'interroger. Ils avaient trop d'esprit pour cela.
Mais, si loin que se reportassent leurs souvenirs, ils voyaient le pâle visage de la mère toujours grave et soucieux, les yeux toujours voilés, les lèvres flétries comme par d'éternels sanglots.
Des amis de la famille leur avaient dit qu'elle ne s'était pas consolée de la mort de Noirville.
Ils le croyaient.
De fait, n'était-ce pas vrai, au fond? •
Lorsque Pierre de Noirville, après sa rencontre avec Suzanne, revint dans la soirée à Méridon, il trouva sa mère et son frère qui se promenaient dans la grande allée de châtaigniers, en avant de la ferme, venant à sa rencontre.
C'était l'heure oii il rentrait de la chasse, d'ordinaire.
Au visage tout à la fois rêveur et animé de son fils aîné, Julia devina qu'il s'était passé quelque chose.
— Tu t'es amusé, mon enfant? ïu as fait bonne chasse?
Pierre montra son carnier où se trouvait le seul faisan qu'il eût tué.
— Alors, tu n'as pas chassé? dit-elle... ou Black s'est mal conduit? Il avoua sa. maladresse.
— J'étais distrait, dit-il, je pensais à autre chose. Black tombait en arrêt ; les faisans partaient et je ne songeais pas à tirer...
Puis, marchant côte à côte avec sa mère et Raymond, il retomba dans sa rêverie, n'entendant même pas son frère qui disait, en se moquant de lui :
— Ce n'est pas la peine d'avoir la permission de chasser dans une des plus belles chasses de la contrée pour rentrer à peu près bredouille.
252 ROGEH-I.A-HONTE
Le soir, après dîner, Pierre d'habitude restait auprès de sa mère, causait avec elle, ou bien sortait, quand il faisait beau, pour se promener, lans la fraîcheur de la nuit, avec son frère.
Ce soir-là, il ne sortit pas et rentra dans sa chambre, aussitôt le lîner.
Tous les matins, il était debout au soleil levant; il eût voulu retourner à la fontaine le lendemain, mais le temps avait changé ; il pleuvait; Pierre fut nerveux; le soir, Raymond lui dit :
— S'il fait beau demain, je t'accompagnerai à la chasse.
Pierre ne répondit pas. Si Raymond l'avait regardé, il eût observé un léger tressaillement, comme une seconde de gêne.
Le lendemain le soleil brillait ; toute menace de pluie avait disparu.
Ils partirent assez tard, le fusil à l'épaule.
Comme ils n'avaient qu'un chien pour eux deux, en général, ils chassaient l'un à côté de l'autre, ne s'éloignant guère.
Ce jour-là, pourtant, Pierre poussa ses pointes, seul, dans la campagne, laissant Black à Raymond, jusqu'à ce qu'il disparût vers les Vaux de Cernay. Raymond ne s'en aperçut pas tout d'abord... Quand il le remarqua :
— Pierre a quelque chose qu'il ne dit pas, pensa-t-il.
Il n'en continua pas moins de chasser jusqu'à ce qu'il arrivât près des ruines. Il entra chez le garde. M""* Petit-Louis était là.
— Ali ! ah ! dit-elle, vous courez l'un après l'autre?
— Comment cela?
— M. Pierre est ici depuis une heure! Vous l'ignoriez?...
— Absolument... Nous nous sommes perdus... M"" Petit-Louis baissa la voix :
— M'est avis, voyez-vous, monsieur Raymond, que ce n'est pas le faisan que M. Pierre est venu chercher ici aujourd'hui...
— Eh ! quoi donc ?
— C'est bien plutôt la... faisane...
Et elle se mit à rire, d'un rire frais et sonore, qui découvirit largement ses dents blanches comme du lait. Elle dit encore :
— C'est du côté des ruines que je l'ai vu s'en aller tout à l'heure, c'est là que vous le rencontrerez, bien sûr, si vous y tenez.
Raymond avait fort bien compris la plaisanterie de M""" Louis. H y avait une femme sous roche. Sa curiosité était surexcitée. Il se rappela que son frère, depuis deux jours, paraissait nerveux et inquiet.
— Parbleu ! murmura- t-il... eu voilà le motif î 1 Et lui aussi s'en alla vers les ruines.
Au moment où il arriva, Black, qui n'avait cessé de chasser tout le temps, tomba en arrêt sur des ronces basses assez épaisses qui s'étendaient jusqu'au pied même de la muraille.
Un faisan partit que Raymond abattit d'un coup de fusil.
Fat-ce la vibration soudaine qui ébranla tout à coup les ruines, ou bien celles-ci, minées depuis longtemps par les crevasses oii poussaient les ronces et les arbustes, n'attendaient-elles que les dernières pluies pour s'effondrer?
Toujours est-il que la moitié de la haute muraille s'écroula avec un éclat pareil à celui de la foudre.
Raymond était trop loin pour courir un danger; mais, de l'autre côté de la muraille, vers la fontaine de Saint-Thibaut, sans doute, il y avait du monde, car, à la détonation, à l'écroulement succédaient coup sur coup deux cris, un cri de femme, aigu..., puis un cri d'homme.
Et Raymond, très pâle, s'élançait dans les ruines, en appelant :
— Mon frère, mon frère! !
11 franchit en deux bonds l'écroulement qui venait de se produire.
De l'autre côté, comme lui, un homme accourait; il reconnut Pierre, qui n'était pas blessé; mais là-bas, dans les herbes blanches, une femme qu'il ne connaissait pas était étendue immobile et semblait morte.
Suzanne était revenue travailler ce jour-là.
Et, depuis deux heures, elle peignait, très attentive, ne voyant rien de ce qui se passait autour d'elle, et ne remarquant pas que derrière un tas de décombres ensevelis sous les broussailles Pierre de Noirville la regardait avec une persistance singulière.
Il se dégage parfois, de la ténacité de certains regards, un fluide magnétique qui éveille et force pour ainsi dire l'attention.
Par deux fois elle se retourna, attirée par ce magnétisme, et dirigea son regard là où se tenait caché le jeune homme.
Mais elle ne l'aperçut point.
Alors elle se remit à peindre, mais ce fluide, qu'elle ne devinait pas, la gênait et la rendait nerveuse.
Tout à coup, la détonation du fusil de Raymond la fit tressauter.
Puis le mur s'écroule et une pierre qui rebondit sur ^d'autres pierres la frappe au front et l'étend foudroyée. En même temps son chevalet se brise en morceaux, la toile est crevée, la palette est tordue, les couleurs sont éparpillées.
Et devant Suzanne arrivent en même temps les deux frères aussi pâles l'un que l'autre, consternés, emplis d'une inexprimable émotion.
— Mortel dit Pierre, mon Dieu, elle est peut-être morte 1 1
— Tu la connais?
— Je l'ai vue avant-hier pour la première fois.
Suzanne était étendue sur le dos, les bras en croix ; le sang coulait de son front le long de sa joue; sa bouche était entr 'ouverte ; ses yeux fermés; une de ses mains, dans cette effroyable chute, avait rencontré une touffe d'orties et comme pour se retenir la serrait convulsivement.
Pierre la prit dans ses bras, doucement, avec un infini respect, avec une tendresse de mère et la porta jusqu'à la fontaine.
Là il la déposa et appuya la tête contre un arbre.
Pendant cela, Raymond trempait son mouchoir dans l'eau très fraîche de la fontaine et lui tamponnait le front, lavait la blessure, baignait les yeux, la bouche, les mains.
— Qu'elle est belle ! murmura-t-il en frissonnant. Et Pierre disait, étendant les mains :
— Prends bien garde de lui faire mal !... Mais Suzanne ne revenait pas à elle.
Le sang coulait toujours du crâne ouvert, et les cheveux, — les beaux cheveux blonds, — se souillaient.
— Il faut aller chercher un médecin, dit Raymond. Elle perd tout son sang, et sa blessure a l'air d'être grave.
— Si elle reprenait connaissance, mon Dieu!
— Cours, dit Raymond, va chercher M"' Louis et dis à Petit-Louis d'atteler un cheval à sa carriole. M"^ Louis donnera à cette jeune fille des soins que nous ne pouvons lui rendre.
Pierre prit sa course vers la maison du garde.
Il fallait un bon quart d'heure pour y arriver, même en courant.
Raymond, à genoux près de Suzanne, dont l'immobilité l'effrayait, ne cessait d'étancher le sang de la blessure.
Il appuya doucement, chastement, comme il eût fait à sa sœur, la main sur le corsage de la jeune fille, du côté du cœur.
— Il bat, fit-il, on dirait qu'elle se ranime !
Et, penché sur elle, il la contemplait avidement, — comme s'il venait de se dire qu'à partir du moment oti elle renaîtrait à la vie il n'oserait plus la regarder.
Et il répétait comme une sorte de prière :
— Mon Dieu, qu'elle est belle... et pâle!... Qui donc est-elle?... Tout à coup, Suzanne fit un mouvement. Une plainte sortit de ses
lèvres, une plainte d'enfant, comme un cri d'oiseau.
— Elle étouffe, dit Raymond... que faire? La dégrafer?... Je n'oserai jamais...
ROGER-LA-HONTE 2j5
Il défit les trois ou quatre premiers boutons de l'amazone qui serrait la jeune fille à la gorge, mettant à nu son cou blanc et fin, — d'un blanc presque transparent.
Cela lui fit du bien, car elle ouvrit les yeux.
Raymond se recula, craignant de l'effrayer.
Tout d'abord, elle ne le vit pas.
EUe sentait sur son front une terrible pesanteur ; elle avait beaucoup de peine à ouvrir les yeux, et, même ouverts, elle ne distinguait pas très bien.
Elle essaya de se soulever sur les mains, mais elle retomba en laissant échapper une exclamation de souffrance.
Elle resta un moment immobile, puis, de nouveau, elle fit un effort sans plus de résultat.
Raymond s'approcha d'elle. Alors, elle l'aperçut :
— Monsieur, dit-elle, qu'ai-je donc? Que s'est-il passé?
— Ne remuez pas, mademoiselle, ne faites pas un mouvement, vous vous fatigueriez inutilement et cela redoublerait vos souffrances.
Elle porta machinalement les deux mains à sa tempe, oii elle venait de sentir, avec l'impression d'une chaleur brûlante, une douleur aiguë. Elle retira sa main pleine de sang.
— Ah ! je suis blessée !
Ses cheveux s'étaient dénoués. Sur son épaule, le sang avait coulé, tachant son amazone. Elle sentait aussi le sang qui, doucement, coulait dans son cou. Et la fontaine limpide, d'une pureté de cristal, était là, près d'elle. Suzanne tendit la main pour puiser de l'eau.
Sans doute la douleur devint plus vive, car elle pâlit.
Raymond se précipita.
— Mademoiselle, je vous en supplie, ne faites aucune imprudence. J'ai envoyé mon frère chercher la voiture du garde. Dans quelques minutes il sera ici. Alors nous vous transporterons chez Petit-Louis, où nous vous panserons.
Et, avec une sorte de timidité :
— Tout à l'heure, mademoiselle, lorsque vous étiez évanouie et que vous ne pouviez ni sentir, ni voir, ni comprendre, j'ai lavé votre front, votre blessure, avec de l'eau fraîche... Youlez-vous me donner votre mouchoir... pour que je vous soulage un peu?... Le mien, regardez, est rouge de sang...
Elle tira son mouchoir; il le prit, le trempa dans l'eau. Elle avait appuyé la tête contre l'arbre. Elle ferma les yeux, essayant de sourire pour rassurer le jeune homme, dont elle voyait le trouble.
Lui, doucement, avec des précautions touchantes, refit ce qu'il avait fait tout à l'heure ; il humectait la plaie incessamment.
Entre ses cils, sans qu'il la vît, Suzanne le regardait, point inquiète.
Ce visage délicat et pâle, ces yeux doux, exprimaient si bien la distinction et l'honnêteté, qu'elle était à l'aise auprès de Raymond, comme elle l'eût été auprès de son père.
— Que vous êtes bon, monsieur! murmura-t-elle... Vous êtes adroit comme un médecin et vos mains sont douces comme celles d'une femme... Dites-moi votre nom, monsieur, afin que je le répétera mon père.
— Je m'appelle Raymond de Noirville. . N'ayez aucune reconnaissance envers moi, mademoiselle... ce que je fais n'est-il pas naturel et tout autre ne l'eût-il pas fait à ma place?...
— C'est étrange, dit-elle d'une voix qui s'affaiblit tout à coup, je ne souffre plus, mais je ne vois presque plus clair.
Sa tête glissa le long du tronc de l'arbre jusque sur l'herbe.
— Mademoiselle..., mademoiselle,.., fit Raymond effrayé. Elle était de nouveau évanouie.
En cet instant, il entendit un bruit de voix et le roulement d'une voiture sur les cailloux.
C'était Pierre qui arrivait avec M"* Louis.
Pe it-Louis était allé, sur le cheval de Suzanne, qu'il avait sellé, jusqu'à Chevreuse prévenir le médecin avec mission de le ramener en toute hâte. Pie're avait attelé le cheval du garde à la carriole et était venu aux ruines chercher Suzanne.
— Eh bien! dit-il à Raymond... Toujours évanouie?
— Elle est revenue à elle tout à l'heure, m'a remercié, puis elle a perdu connaissance presque aussitôt.
— Pauvre demoiselle! murmura Catherine. Est-ce que c'est grave?
— Elle a perdu beaucoup de sang ! fit Raymond.
Les deux frères avaient les yeux fixés sur le visage de la jeune fille.
Tout à coup, il les relevèrent, leurs regards se rencontrèrent et, pendant deux ou trois secondes, fouillèrent jusqu'au plus profond de leur âme.
Puis, ils baissèrent les yeux tous les deux, comme s'ils s'étaient compris.
Ils étaient devenus plus pâles et leurs lèvres tremblaient un peu.
M"* Louis avait arrangé les cheveux de Suzanne et noué des linges autour de sa tête, pour arrêter le sang.
Puis, aidée par les jeunes gens, elle la transporta dans la voiture. Comme il n'y avait que deux places, Catherine monta.
Pierre et Raymond la laissèrent seule avec Catherine. (P. 258.)
Pierre et Raymond marchaient derrière.
Les cahots firent ouvrir les yeux à Suzanne. Elle souffrait beaucoup. Cependant elle ne se plaignit pas.
Elle sourit même en reconnaissant la femme de Petit-Louis,
A la maison, elle voulut descendre sans aide, ce ne fut paspossible... le bras de Pierre la soutint... mais, instinctivement, des yeux, elle cherchait Raymond, resté en arrière, et qui la regardait.
iË^;
Elle fut étendue sur un lit.
Pierre et Raymond la laissèrent seule avec Catherine. Du reste, le médecin de Chevreuse arriva presque aussitôt. Il visita la blessure, la pansa.
— La plaie est profonde... dit-il... Sans l'épaisseur des cheveux, cette jeune fille eût été tuée sur le coup...
— Est-ce grave?
— Non. Rassurez-vous. Elle est faible parce qu'elle a perdu beaucoup de sang, mais elle est vigoureuse. Dans quinze jours, il n'y paraîtra plus. Seulement, il ne faut pas tarder à la faire reconduire, car la fièvre va la prendre... Il faut des soins...
Le soleil était encore très haut. Il faisait chaud. On installa commodément Suzanne dans la carriole, toujours avec Catherine auprès d'elle. Le cheval de la jeune fille fut reconduit à la main par Petit-Louis. Pierre et Raymond prirent congé de Suzanne, qui leur tendit le bout de ses doigts.
Et l'on partit pour Maison-Blancbft.
A Maison-Blanche, Laroque attendait Suzanne et commençait à s'inquiéter.
Il ne se trouvait pas oeul. Un aucion ami était venu Toir cet homme qui vivait en proscrit dans son propre pays. On a deviné qui : Jean Guerrier.
L'excellent garçon, étonné de ne pas recevoir de nouvelles de son ancien patron, n'avait pu y tenir. Sans attendre la permission, il accourait à Maison-Blanche. Ses premiers mots furent :
— Y a-t-il du nouveau?
Laroque répondit par un signe de tète où se voyait la désespérance.
— Avez-vous fait des démarches? demanda le jeune homme.
— Plus que tu ne saurais croire. Je ne puis malheureusement m'adjoindre encore aucun de ces policiers habiles qui, étant bien payés, savent débrouiller les mystères. J'aurais peur d'être dénoncé et de retomber dans 'es griffes d'une justice qu'il ne m'est pas permis d'éclairer davantage ^u'au premier jour. On ne verrait en moi qu'un forçat évadé, un audacieux faussaire. Sous le masque de William Farney, on se refuserait à voir la victime d'une erreur judiciaire, l'homme qui n'a voulu et atteint la fortune que pour être en mesure de se disculper.
— Pourquoi ne m'employez-vous pas?
— Cela viendra. Commence d'abord par assurer ton bonheur. Où en es-tu de les amours ?
— Je touche au port.
— Ah ! tant mieux, mon enfant ! Il n'y a de bonheur réel que dans une union bien consentie de part et d'autre. Quant aux obstacles, il ne faut pas en faire fi. Ils vous donnent le temps de réfléchir, de peser le pour et le contre. Si la balance continue quand même à pencher du côté de l'amour, cela devient sérieux. Il ne reste plus qu'à se rendre à l'évidence.
Laroque mit un doigt sur ses lèvres, et d'un ton rempli de tendresse inquiète se permit cette question :
— Et la comtesse?
Guerrier rougit.
— La comtesse?... fit-il; je n'y pense plus.
— Oui, mais es-tu bien sûr qu'elle ne pense plus à toi?
— Oh! cela, je n'en répondrais pas. Si je m'en rapporte aux apparences, je lui suis devenu indiiTérent; mais je crains sa dissimulation. J'ai surpris dans ses yeux des éclairs...
— Qui annoncent l'orage. Je connais cela, ajouta Laroque, sans songer qu'il trahissait une pensée intime.
Guerrier le remarqua; mais il avait l'esprit trop préoccupé pour s'arrêter à une impression aussi fugitive.
— Monsieur Laroque, dit Guerrier, apprenez que M. Margival, le père de Marie-Louise, ma bien-aimée, vient de m'annoncer que son bienfaiteur, le comte de Terrenoire, aurait à me faire une communication intéressant mon avenir. De quoi voulez-vous que le comte me parle, si ce n'est de Marie-Louise, qui est tout mon avenir? Cette nouvelle coïncide d'ailleurs avec une autre qu'un heureux hasard a portée à ma connaissance : M"* Diane va enfin épouser M. Robert de Vaunoise.
— Ne m'as-tu pas dit pourtant que M. de Mussidan, l'associé de ton patron, s'opposait à ce mariage?
— Oui, certes, et son opposition est des plus suspectes. Je ne m'étonnerais pas que cet homme sombre ait conçu des vues personnelles sur M"® Diane. Il ne réfléchit pas à la dilférence d'âge. La tendresse égoïste qu'il porte à M"" Diane ne peut s'expliquer autrement.
Laroque haussa les épaules. Sou expérience de la vie lui inspirait une idée tout autre. Il ijie crut pas néuimoins devoir en faire part à son jeune ami. Et puis, ces choses ne regardaient ni Roger Laroque, ni William Farney.
— Ton entrevue avecle comte, demanda-t-il, quand espères-tu l'avoir?
— Demain, sans doute. Demain, mardi. Le comte donne, samedi, une grande soirée dans son hôtel de la rue de Chanaleilles, je danserai avec Marie-Louise, qui sera ma fiancée. Je verrai bien si M"' de Terrenoire, avertie de mon prochain mariage, aura oublié ses menaces.
— Tu verras bien..., tune verras rien. Est-ce qu'on voit quelque chose quand on aime? Un seul homme pourrait apprécier sûrement l'état d'esprit de cette folle. *
— Qui?
— Moi.
— Vous! Vous viendriez à cette soirée ! Si on allait vous reconnaître 1
— On ne me reconnaîtra pas. Regarde-moi bien : ne suis-je pas méconnaissable? Tune remarques même pas avec quel art je me suis débarrassé des gestes qui m'étaient familiers et qui t'ont fait dire à première vue : « Voici Roger Laroque! »
Jean dut constater la vérité de cette assertion. Il n'y avait plus rien de Roger Laroque en William Farney.
— Mais comment vous faire assister à cette soirée? demanda Guerrier avec embarras.
— La belle difficulté 1 En m'y faisant inviter. Qui dressera la liste des invitations, qui enverra les lettres? Toi, sans doute?
— En effet, j'ai rendez-vous demain matin avec le comte à ce sujet. Nous devrons prendre toutes les mesures.
— Demain, à une heure de l'après-midi, je serai chez toi. Tu me feras voir la liste.
— Pourquoi?
— J'ai mon idée. Je te la dirai demain. Sur ce, je te remercie d'être venu jusqu'ici, mais je préfère que tu ne t'attardes pas davantage...
— Cependant...
— Oui, je comprends, tu aurais bien voulu revoir Suzanne. Eh bien, je préfère que nous attendions. Qui sait si ta vue ne réveillerait pas en elle les souvenirs endormis? Soyons prudents, tant que nous serons encore aussi loin du but.
Jean Guerrier poussa un gros soupir, serra les mains avec efTusioii à son vieil ami et se retira en lui disant :
— A demain.
— A demain, heureux gaillard, répéta Laroque.
Trois heures après, à la tombée du jour, Roger, dont le cœur se remplissait d'angoisse, vit arriver de loin le cortège qui ramenait sa
ROGER-LA-HONTE 26i
fille. Il reconnut le cheval et devina qu'un accident était arrivé à Suzanne.
Il s'élança vers la carriole comme un fou.
Sa fille ! On la rapportait morte, peut-être !
Suzanne, elle-même, l'avait aperçu et de très loin lui tendait le*^ bras.
— Mon enfant! mon enfant! Qu'est-il arrivé?
Et ce fut lui-même qui la descendit et qui l'emporta vers le château.
— Presque rien, dit-elle... Ne vous effrayez pas, mon père... Je peignais les ruines de l'abbaye, vous le savez, quand un pan de mur s'est écroulé et une pierre m'a atteinte, là, dans les cheveux... Ce n'est rien...
Laroque l'avait déposée sur un canapé.
— Quelle peur tu m'as faite ! dit Laroque. Et il essuya son front ruisselant de sueur.
Alors Suzanne lui conta plus longuement ce qui s'était passé, sans omettre les soins empressés dont elle avait été l'objet, aussi bien de la part des deux frères que de la part de Petit-Louis et de Catherine,
Laroque courut tout de suite remercier le g'arde et sa femme, qui se mettaient en route pour reg^agner les Vaux de Cernay.
Puis, revenu auprès de sa fille :
— Et ces deux jeunes gens, connais-tu leur nom?...
— Ils sont frères et habitent, pas très loin d'ici, paraît-il, une ferme qu'on appelle Méridon... L'aîné s'appelle Pierre, l'autre... autant que je me souviens... Raymond, il me semble...
— Mais leur nom de famille?
— De Noirville...
Roger Laroque fit un brusque mouvement. Il était devenu tout à coup, et par le seul fait d'une émotion subite, presque aussi blanc que sa fille.
— Tu as dit? demanda-t-il, troublé, comme s'il n'avait pas entendu. Elle répéta le nom.
Laroque tomba dans une profonde rêverie.
— Evidemment, se disait-il, il n'y avait là qu'une rencontre du hasard. les jeunes gens portaient le même nom que Lucien, son ami, voilà tout. Il y a bien des Noirville en France et rien ne prouvait qu'ils appartinssent à la famille de celui qui l'avait jadis défendu!...
Pourtant, les deux prénoms : Raymond et Pierre? Lucien de Noirville, il se le rappelait, avait deux enfants, deux fils. Et il lui semblait se souvenir encore que c'était bien ainsi qu'ils se nommaient : Raymond et Pierre.
Si c'était eux, pourquoi le hasard les jetait-il ainsi sur sa route?
Dans quel but?
Et leur mère?... Et Julia?... Qu'était-elle devenue?
Autant de ténèbres qu'il se promettait d'éclairer.
Le médecin de Chevreuse, que Rog^er envoya chercher le soir, — car il voulait être complètement rassuré, — trouva Suzanne toujours faible, mais ne fit prévoir aucune complication.
Le lendemain elle eut une forte fièvre qui dura cinq jours; le huitième jour elle se leva.
Pierre et Raymond n'avaient pas donné signe de vie.
Seulement, le lendemain de l'accident, vers deux heures de l'aprèsmidi, Catherine Louis avait vu arriver Pierre de Noirville.
— Ma bonne Catherine, avait dit le jeune homme avec embarras, nous avons raconté à notre mère ce qui s'est passé, et de sa part je viens vous prier, si vous avez le temps, d'aller vous informer à Maison-Blanche de la santé de M"* Farney?...
— J'irai donc, de la part de votre mère..., fit la paysanne avec un sourire.
Pierre partit. Une heure après, ce fut le tour de Raymond. Catherine se préparait justement à atteler le cheval à la carriole.
— Catherine, dit Raymond, voulez-vous me rendre un service?
— Deux, si vous voulez... monsieur Raymond.
— Vous allez à Chevreuse ?
— Je vais de ce côté-là, oui, monsieur Raymond.
— Vous ne passerez pas loin de Maison-Blanche?
— Je passerai devant.
— Eh bien, voulez-vous vous y arrêter cinq minutes... le temps de demander comment va M"* Suzanne Farney?
— Avec plaisir... Et de la part de qui, monsieur Raymond, voulezvous que je fasse cette commission-là?
Le jeune homme rougit, balbutia :
— Mais, Catherine... de la part de ma mère, bien entendu... Et il s'éloigna, sans comprendre pourquoi la paysanne riait.
— Eh ! eh ! elle fait du ravage, la demoiselle d'Amérique, fît elle. Et dire que moi aussi, dans le temps, je n'avais qu'à regarder les jeunes gens pour leur faire tourner la tête... Seulement, les deux frères amoureux, ça ne dit rien de bon... Souvent ça finit mal, ces histoires-là... Et ce serait dommage, ils sont si gentils!...
Elle grimpa dans la carriole et, un instant après, elle disparaissait au tournant de la route.
Laroque était obligé d'aller à Méridon remercier Pierre et Raymond des soins qu'ils avaient donnés à Suzanne.
Le pauvre homme comprenait celte obligation, et, pourtant, il la reculait autant qu'il pouvait.
II craignait de voir ses soupçons prendre corps... Il tremblait de retrouver dans les deux jeunes gens les fils de Lucien... Il était épouvanté aussi à la pensée de se retrouver devant leur mère...
Non point qu'il craignît d'être reconnu par elle ; non, tel qu'il était, avec les changements survenus dans sa figure, dans toute sa personne, il était sûr de lui.
Mais Julia, c'était le passé qui se dressait devant lui, le passé avec lequel il aurait si bien voulu rompre, avec lequel il croyait si bien en avoir finil...
Julia, c'était l'évocation du fantôme de Lucien, de la trahison, de l'amitié née pendant la guerre, des scènes cruelles de la prison et de la cour d'assises de Versailles!
Certes, Roger avait expié chèrement cette faute d'un instant... Il l'avait payée de sa fortune, de la mort de sa femme, de sa liberté, de son honneur... et pourtant, malgré cette expiation, Julia, c'était toujours le remords I
Cependant Suzanne était complètement guérie et parlait de reprendre ses promenades à cheval.
Déjà, par quelques discrètes allusions, elle s'était informée si son père avait rendu visite aux Noirville.
Laroque comprit que le moment était venu de s'exécuter.
Il fit atteler. Suzanne l'accompagna.
Les deux frères se trouvaient à la ferme quand la voiture s'y arrêta. On les prévint.
Ils sortirent dans la cour, saluèrent Laroque et sa fille ; celle-ci leur tendit ses mains.
Pierre alla avertir Julia, qui descendit au salon, malgré sa répugnance ; elle connaissait l'aventure, que ses fils lui avaient racontée, et s'attendait à cette visite.
Le petit salon était coquettement meublé, et, sur tous les meubles, sur la cheminée, sur les guéridons et les tables, partout, il y avait une profusion de ces fleurs d'automne que la nature pare des couleurs les plus
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éclatantes, comme pour jeter au solnil un dernier adieu, une dernière flatterie, avant le long sommeil de l'hiver.
Julia, toute vêtue de noir, le visage maigri, et pourtant sans rides, mais les cheveux aussi blancs que les cheveux de Laroque, Julia était assise dans un grand fauteuil, tout près du foyer.
Elle avait toujours la fièvre et grelottait, même l'été, malgré les grandes chaleurs et le rayonnant soleil.
Quand Suzanne et Laroque entrèrent, — Laroque annoncé sous le nom de William Farney par Raymond à sa mère, — Julia se leva lentement, avec effort, et salua d'un léger signe de tète.
Ses yeux étrangement noirs, d'un noir opaque et sans rayons, se fixèrent un instant sur Laroque, puis se portèrent sur Suzanne.
Elle n'avait pas tressailli à la vue de Roger.
Quant à celui-ci, depuis qu'il était entré, il contenait son émotion et son trouble avec beaucoup de peine.
Julia était bien changée, malgré cela il l'avait reconnue, tout de suite et sans hésitation.
C'était elle !... Et, vaguement, avec un frisson dans les épaules, il regarda autour de lui, comme s'il avait craint de voir entrer Lucien, le mari!...
— Madame, dit le pauvre homme, vos fils vous ont appris, sans doute, l'accident arrivé à ma fille, et il me tardait de les remercier des soins qu'ils lui ont donnés, — et sans lesquels, peut-être, à l'heure qu'il est, Suzanne ne vivrait plus...
Raymond intervint, avec un geste :
— Vous grandissez le service outre mesure, monsieur Farney, dit-il. Ce que nous avons fait est peu de chose et il y a longtemps qu'un sourire de M'" Farney nous a remerciés...
Pierre se taisait. Il dévorait Suzanne des yeux...
Quant à celle-ci, elle avait rougi, sans savoir pourquoi, aux paroles de Raymond.
Et Julia?
Elle était retombée dans son fauteuil, comme une masse, aux premiers mots prononcés par Laroque...
Et il y avait, sur son visage, une si visible expression d'épouvante que, si les personnages de cette scène n'avaient pas été tous, eux-mêmes, sous le coup d'une forte émotion, — diverse pour chacun d'eux, — ils s'en fussent aperçus certainement.
Pourquoi?
Pourquoi son regard, ardemment, dévisageait-il Laroque... pendant
La fête japonaise. (P. 270.)
que son cœur battait à rompre le corsage de sa sévère robe noire..., pendant que ses lèvres s'étaient desséchées tout à coup ?
C'est que si Roger avait vieilli, s'il avait la figure méconnaissable, si la cicatrice laissée par l'incendie de Québec changeait complètement le caractère de sa physionomie, ce qu'il n'avait pu changer, c'était le son de sa voix, c'était aussi le regard profond et doux de ses yeux!...
U7. 34. — JULES MARY. — ROGER-LA-HONTB. - ÉD. J. ROUFF BT C'*. UV. 34
Et Julia venait d'être frappée par le son de cette voix, comme par un écho lointain de son amour et de ses remords... Et, soit imagination, soit réalité, elle croyait reconnaître dans ce reg^ard la douceur spirituelle des yeux de l'homme qu'elle avait aimé...
De même que, en voyant Julia, le fantôme de Lucien venait d'apparaître à l'esprit de Roger, de même le fantôme de Rog-er apparut è l'esprit surexcité et malade de Julia.
Et il avait fini de parler qu'elle Fécoulait encore.
Et elle le considérait avec une anxiété indicible...
C'était bien la voix de Roger, mais le doute n'était pas permis, l'homme qu'elle avait en face d'elle n'était pas Roger.
Après quelques mots échangés de part et d'autre, la conversation ♦'engagea sur des banalités : on parla de l'Amérique et de la France; puis tous sortirent, comme il faisait très beau, pour visiter les environs de la ferme, dont Pierre voulait faire les honneurs.
Suzanne marchait en avant avec eux, causant avec gaieté, vive, alerte «t dans sa gaieté pourtant toujours sérieuse.
Laroque avait, en tremblant, offert son bras à M°* de Noirvilie, qui, •in tremblant aussi, l'avait accepté.
D'abord, il y eut un silence entre eux, sans que l'un se doutât des préoccupations de l'autre, trop de souvenirs les obsédaient pour qu'ils cardassent l'esprit libre.
— Vous êtes né en Amérique, monsieur? dit Julia.
— Oui, madame, au Canada.
— Vous n'avez pas, ou presque pas, l'accent anglais?
— Beaucoup de Canadiens sont Français, — mon père était Anglais, mais ma mère était née en France. — Je connais les deux langues à fond, les ayant parlées très jeune.
— Vous avez, à ce que je vois, une prédilection pour la France?...
— C'est vrai, je ne le cache pas...
— Pourquoi? '^
— Affaire de tempérament... Et puis, je vous l'ai dit, ie suis né au Canada, parmi des Français...
La conversation tomba. Ils avançaient, sans rien dire, dans l'avenue des châtaigniers.
Toujours, devant eux, était Suzanne avec les deux jeunes gens.
Julia admirait, malgré elle, malgré sa distraction, la taille gracieuse et souple de la jeune fille, sa démarche élégante, et de temps en temps on entendait le timbre cristallin de sa voix ; elle avait conservé un peu la aote chantante de sa jolie voix de fillette, quand elle fredonnait jadis :
ROGER-LA-HONTE î«7
Les moissonneurs chantaient « Oh! quel bonheur I »
Et moi, je croyais qu'ils disaient « Oh! quel voleur! »
— Vous avez une bien aJmable fille, monsieur Farney, dit Julia, et je comprends quelle a dû être votre épouvante lorsqu'on vous l'a ramenée l'autre jour ensanglantée, évanouie...
Ce fut la porte ouverte aux confidences du përe et de la mère.
Roger parla de Suzanne, Julia parla de Pierre et de Raymond.
Bientôt Roger se tut.
M™' de Noirville, seule, parla.
Elle ne tarissait pas sur ses fils. Elle les adorait.
C'était, disait-elle, sa seule joie, sa seule consolation depuis la mort de son mari ; le seul bonheur enfin qui la retint à la vie et l'empêchât de mourir...
Pierre avait été facile à élever.
D'une nature plus calme, plus robuste, que son frère, il n'avait jamais été malade.
Quant à Raymond, nerveux et impressionnable à l'excès, il avait donné pendant longtemps des craintes à sa mère.
Aujourd'hui tout danger avait disparu.
Ses deux enfants étaient intelligents ^t bons ; elle était heureuse en eux, plus heureuse que bien des mères, ajoutait Julia, puisqu'elle en possédait an auprès d'elle et voyait l'autre toutes les semaines.
C'est ainsi qu'elle parlait; mais, malgré elle peut être, sans qu'elle s'en doutât assurément, on voyait percer, dans ce qu'elle disait, une préférence pour l'un de ses fils, celui qu' lui avait coûté le plus de veilles, qui lui avait donné le plus de soucis, qu'elle avait cru perdre bien des fois, celui que sa nervosité rapprochait davantage de la mère, le plus jeune, Raymond enfin, l'avocat.
Il est bien rare que les mères aiment également leurs enfants ; l'un emporte toujours la préférence sur les autres ; presque toujours l'un d'eux est sacrifié.
Certes, elle aimait Pierre, et si on lui eût dit qu'il n'occupait qu'un tiers de son cœur, elle s'en fût défendue avec énergie.
Alors qu'elle ne s'en rendait pas compte, alors qu'elle croyait ne rien faire pour le montrer, Pierre l'avait deviné de longue date ; mais il avait l'âme trop droite, l'intelligence trop haut placée pour en concevoir de la jalousie; il en était seulement, parfois, un peu attristé, et voilà pourquci
il était presque toujours si calme et si grave, voilà pourquoi, surtout, la campagne allait bien à son caractère rêveur, mélancolique.
Quant à Raymond, il adorait Pierre, sans restriction.
Cependant le soleil baissait; on revint à la ferme.
Quelques minutes après, Suzanne et Laroque prenaient congé et la légère voiture filait comme une flèche dans l'avenue.
Sur le seuil de Méridon, deux regards d'homme la suivirent au loin, jusqu'à ce qu'elle disparût; deux poitrines d'homme se gonflèrent d'un soupir, quand elle ne fut plus visible, et deux fronts s'abaissèrent lentement vers la terre, comme accablés, tous les deux, par la même pensée.
Et Julia, qui les voyait, immobile dans son fauteuil, auprès du foyer mourant, Julia devinait...
— L'aimeraient-ils donc déjà? murmura-t-elle.
Le rétablissement de Suzanne fut prompt; mais la jeune fille conserva sur sa physionomie une teinte de mélancolie qui inspira au père les plus vives appréhensions.
— Elle aime! se disait-il. Je reconnais bien en elle tous les signes du sentiment nouveau qui agite son âme. Aimerait-elle l'un de ces Noirville? Oh ! l'horrible fatalité, si c'était vrai !
Déjà Laroque songeait à quitter Maison-Blanche, à fuir ce voisinage où le passé venait le relancer si cruellement.
Il annonça son projet de départ à Suzanne. La pauvre enfant devint toute pâle.
— Sommes-nous donc condamnés, dit-elle, à errer sur cette terre comme les parias dont personne ne veut !
Ce fut au tour de Laroque à pâlir : ce mot « condamnés » venait de lui tenailler le cœur. Suzanne en avait trop dit : il semblait qu'elle faisait allusion à la terrible sentence des juges de Versailles.
Mais bien vite l'enfant dissipa les affreux doutes du père. Avec sa câlinerie de fille aimante, elle passa ses mains autour du cou du vieillard, l'embrassa tendrement et lui glissa à l'oreille ces mots qui valaient un ultimatum :
— Je suis si bien ici !
— Eh bien, nous resterons, répondit Roger à la fois rassuré et vaiocu. Ses doutes lui revinrent bientôt et il résolut de hâter ses démarchet
pour en finir avec une situation qui d'un jour à l'autre pouvait redevenir sans issue.
Le lendemain, à une heure de l'aprës-midi, il sonnait à la porte de Guerrier, qui l'attendait et ouvrit aussitôt.
— Eh bien? demanda-t-il. Le comte a parlé?
— Pas encore ; mais je suis convaincu qu'il parlera samedi soir, au cours de la grande soirée.
— Qui te le fait croire ?
— Après avoir dressé avec lui ce matin la liste des invitations, il m'a dit : « M. Margival vous a annoncé que j'avais une grave communication à vous faire. Veuillez attendre jusqu'à samedi soir; mais qu'il vous suffise de savoir qu'il s'agit de votre bonheur. » De mon bonheur ! C'est Marie- Louise qui le détient dans ses beaux jeux, et qui, j'espère, ne lui donnera pas la liberté de sitôt.
Roger sourit avec bonté.
— Tous poètes, ces amoureux I fit-il.
Puis revenant à son idée fixe:
— Montre-moi, dit-il, la liste de vos invités.
Jean lui tendit un carnet sur lequel près de trois cent cinquante noms élaient inscrits.
L'un de ces noms fit pousser un ah! au père de Suzanne.
— Le baron de Ce! s'écria-t-il. Le baron de Ce ! Mais je le connais. C'est ce baron que j'ai rencontré au cercle dans la nuit qui a précédé le jour fatal. Il s'est assis auprès de moi à la table de jeu, et je vois encore sa longue tête de gentilhomme usé par les veilles et les émotions du tapis vertl Je tiens à reconstituer la société plus ou moins honorable qui se trouvait présente à ce cercle, durant la nuit oii j'ai éprouvé toutes les angoisses de la perte d'un argent sacré et les mauvaises joies de la veine. Les billets de banque tachés d'encre me venaient-ils de cet endroit maudit ou... ?
Roger s'interrompit. Il ne pouvait pas plus confesser à Guerrier qu'à ses juges l'affreux secret des cent mille francs prêtés à une femme et restitués le lendemain du jour où Larouette était tombé sous les coups d'un assassin.
— Peux-tu m'adresser une lettre d'invitation? dit-il.
— Parfaitement, et je vous présenterai même à M. et à M™' de Terrenoire comme étant un riche Américain dont j'aurai fait la connaissance ces temps derniers et qui se trouvera très honoré d'avoir l'accès d'un salon parisien.
— Très bien. Je verrai ce baron de Ce et j'observerai la comtesse.
— N'allez-vous pas vous compromettre inutilement? Mon avis est que vous feriez mieux d'aller trouver Tristot et Pivolot, ces policiers amateurs que vous avez eu le malheur de connaître. Ce sont d'honnêtes g-ens. Ils ne vous trahiront pas. N'ayant point d'avancement à convoiter dans l'administration, travaillant selon leur bon plaisir, en hommes libres, ils verront dans votre démarche toute spontanée la preuve de votre innocence. Vous les verrez se mettre à la besogne sans aucun retard, et si ces deux compères-là ne découvrent rien, il ne vous restera plus qu'à quitter la France et à renoncer à ce travail d'Hercule où vous risquez de succomber. Tristot et Pivolot habitent rue de Douai, tout près d'ici.
— J'irai, dit Laroque, mais lorsque ton bonheur sera assuré. Quelque chose me dit que la soirée de samedi m'apprendra du nouveau. Il n'y a pas de jour, hélas ! où je ne croie trouver la piste 1
C'était une cohue — mais brillante et parée merveilleusement — qui se pressait, le samedi suivant, dans les salons, le jardin, les serres et sur la terrasse de l'hôtel de M. de Terrenoire, rue de Chanaleilles ; le quartier du faubourg Saint-Germain, boudant M. de Terrenoire, riche financier dont le titre était de fraîche date, n'avait pas daigné répondre aux invitations qu'il avait lancées; mais, en revanche, dans les salons défilait, depuis dix heures du soir, tout ce qu'il y avait de jolies femmes dans la haute finance, tout ce qu'il y avait de célébrités dans le monde des arts, de la littérature et de la politique, enfin tout ce qui, en dehors du noble faubourg renfrogné, fermé et maussade, comptait par sa valeur propre, par sa fortune ou par sa beauté.
Fête japonaise, portaient les cartes d'invitation — enguirlandées de lotus et de fieurs exotiques — ce qui ne voulait pas dire, cependant, que nécessité pour les invités des deux sexes était de s'y présenter en costume du pays : la liberté la plus grande avait été laissée à l'imagination de chacun ; rhabit seul était rigoureusement proscrit.
Un large vélum protégeait l'arrivée ; la grande cour, tapissée de massifs de fleurs aux couleurs éclatantes, tendue de bannières et de banderoles rouges et blanches, était éclairée à la lumière électrique.
Dans le jardin, aux arbres étaient suspendues des grappes flamboyantes de fruits de flamme, pareils à des rubis, à des émeraudes, à des topazes. Semées parmi les feuilles, des lanternes innombrables montraient les fantasmagories de leurs dessins capricieux et tourmentés; tout le long
du grand escalier d'honneur, des dragons japonais monstrueux semblaient éclater dans leurs écailles phosphorescentes. De temps en temps des feux de Bengale rouges animaient de couleurs d'incendie les recoins les plus sombres et les plus éloignés, donnant alors aux couples bizarrement vêtus l'aspect fantastique de personnages d'un autre monde.
M. de Terrenoire s'était réservé, pour sa femme, sa fille et ses intimes amis, une petite serre arrangée en salon, oii les fleurs, les larges et robustes feuilles des plantes tropicales, alternant avec les tapisseries orientales, formaient l'effet le plus inattendu et le plus pittoresque et faisaient de cette serre un réduit frais oii l'on se reposait de la fatigue de la foule ou de l'étoufTante chaleur du bal.
C'était là que venait de temps en temps M™" de Terrenoire, une grande femme mince et élégante, d'une beauté dure et étrange, au visage d'un ton de bistre clair pareil à celui d'une Arabe, aux yeux noirs énormes, sombres et pleins d'éclairs. Elle était âgée de trente-cinq ans.
Là se trouvait encore, au moment où nous introduisons le lecteur dans ce biien retira, Diane, sa fille, brune comme elle, mais plus douce, d'allure moins tragique. Et le comte de Mussidan, l'associé de Terrenoire, son ami, grand viveur, ne parvenant pas à dépenser les revenus d'une colossale fortune^ d'une distinction rare, mais presque toujours attristé par quelque préoccupation secrète, ce qui faisait dire à Terrenoire « que sans nulle raison Mussidan' était le plus malheureux des millionnaires ».Et d'autres encore, que nous présenterons au fur et à mesure des exigences de notre récit.
Terrenoire venait d'entrer dans la serre, riant, épanoui, heureux du bonheur des autres.
— Ah! dit-il, apercevant sa femme, Diane et le comte de Mussidan, je suis content de vous trouver. Dans cette foule, ma parole, ce n'est pas chose facile de se rencontrer.
— Tu dois être satisfait, dit Mussidan, on a répondu à ta fête avec empressement!
— Oui, oui, et ce qui est mieux, c'est qu'on s'amuse. Daubray est en train de faire des ombres japonaises, Granier et Goquelin jouent leur saynète, Réjane dit la bonne aventure, on soupe, on danse. C'est à n'y plus rien entendre. Ouf! que je suis donc heureux! On est bien ici. Mais ce n'est pas pour me reposer que je suis venu, ma foi non. J'ai deux nouvelles à vous apprendre qui vous intéressent.
— Deux nouvelles?
— Oui. Devinez donc un peu à quoi je m'occupe depuis une heure... je vous le donne en cent mille !...
t72 ROGER-LA-HONTE
Diane alla se pendre à son bras, et doucement :
— Mon père, ne nous fais pas languir!
— Eh! eh! chère petite impatiente... on dirait que tu n'es pas loin de deviner, toi? Est-ce que par hasard tu m'aurais vu causer avec Robert '^'* Vaunoise?...
Diane rougit et détourna les yeux.
— Nous ne devinerons pas, mon ami, fit M°'"deTerronoire... ni M. de Mussidan, ni moi. Parle donc!... Deii.x nouvelles?... De quoi s'ag-it-ii?
— De deux mariages ! !
— Doux mariages! fit Mussidan.
— Oui, et à peu près conclus, par moi, ce soir même. Et Terrenoire ajouta, avec une intonation comique :
— Voilà à quoi je passe mon temps quand je donne une fête ;aponaise!
Chose bizarre et que le banquier ne remarqua point, ses paroles causèrent plus d'inquiétude que d'étonnement.
Alors que Diane, qui devinait qu'il allait être question d'elle, rougissait de plus en plus — mais ne cherchait pas à dissimuler la joie qui éclatait dans ses yeux — M"' de Terrenoire s'était soudain troublée ; sur son regard sombre les paupières s'étaient abaissées lourdement. Quant à Mussidan, il avait pâli, et un pli profond, creusant son front, avait accentué la tristesse de son visage.
— Deux mariages — reprit Terrenoire — et l'un des deux ne surprendra pas ma femme, car il en a déjà été question entre nous. Je suis presque résolu à donner ma fille — ma petite Diane — à M. de Vaunoise.
— Oh! mon père! dit la jeune fille, que tu es bon!
— Parce que je fais ce que tu veux, n'est-ce pas? Ma femme, je le sais, n'a pas d'objections, mais j'étais heureux d'en parler à Mussidan. Eh bien! qu'en penses-tu, cher ami? Est-ce que cela te contrarie? Te voilà tout ému! Tu as ta figure des mauvais jours! Tu vas me reprocher, liés comme nous le sommes, de ne t'avoir pas dit mot de ce projet, de ne t'avoir point consulté C'est un peu ta faute. Tu nous négliges beaucoup. Tu t'absentes souvent de Paris. Tu voyages. Tu restes loin de nous pendant des mois, et pendant ce temps-là nous vieillissons, nous autres, et les enfants grandissent, et il arrive un jour — un jour oti tu n'es pas là — où ces enfants aiment. Et Mussidan — l'ami de bon conseil — est au Groenland ou à Calcutta et ne peut dire son avis. Alors, quand il revient et qu'on lui apprend la chose, il est tout décontenancé. Pensez donc! On marie Diane de Terrehoire, et Mussidan, le meilleur ami de Terrenoire, son associé, n'est même pas averti I
L.d3 deux jeuues flUee, toutes deux confuses et rougissantes, préseutaieat un spectacle
charmant. (P. 276.)
El le banquier se mit à rire. Et il tendit les mains au viveur. Celui-ci répondit froidement à l'étreinte que Terrenoire sollicitait. Sa bouche resta triste et son front ridé.
— Est-ce que ce mariage te déplairait, par hasard? fit le banquier; aurais-lu quelque chose à dire contre M. de Vaunoise? Ne te gêne pas. Il n'est pas très riche, je le sais, mais il est d'excellente famille et charmant
UV 35. — JULBS MART. — ROGER-LA-HONTE. — ÉD. J. ROUFF ET G'« UV. 35
g^arçon, enjoué, brave et loyal. Enfin, parle ; je n'en suis pas plus entiché que cela, après tout!... Et si Diane ne l'aimait pas, il n'en serait plus question!...
— Mais je l'aime, mon père, je l'aime.
— Tu vois, Mussidan, je ne lui ai pas fait dire. Le comte détournait toujours les yeux.
— Je n'ai pas d'objections, dit-il avec effort... Tu sais que je m'étais habitué à considérer... Diane... ta fille... un peu comme mon enfant I... L'annonce aussi brusque d'un projet qui engage son avenir a bien pu m'étonner... Mais tu as pris tes renseignements, sans doute... et puisque ce jeune homme te convient, puisqu'il a le bonheur d'être aimé de Diane.. ^' eh bien, mon ami, ce doit être chose conclue...
— Comme tu me dis cela !
— Veux-tu savoir la vérité vraie?
— Parbleu! c'est à celle-là que je tiens...
Mussidan eut un rire nerveux — que démentait la pâleur profonde de son visage.
— Je suis jaloux! dit-il... jaloux de ce titre de père qui te donne le droit de disposer de la vie de Diane en dernier ressort et selon ton bon plaisir!...
M"^ de Terrenoire avait fait un brusque mouvement. Son brun visage d'Arabe avait pris une couleur terreuse, et elle mâchait à pleines dents une rose qu'elle avait arrachée à son corsage.
Le banquier n'avait sans doute aucune raison de remarquer cette mimique singulière, car il répliqua avec un bon et franc sourire :
— Je sais que tu as beaucoup d'affection pour ma fille. Je ne t'empêche donc pas d'être jaloux de moi.
Il se tourna vers Diane :
— Il y a beaucoup de pauvres petits abandonnés qui n'ont jamais connu ni leur père ni leur mère... Toi, mon enfant, tu ne te plaindras pas du sort, tu as deux pères, Mussidan et moi... Dis-lui que s'il est jaloux de moi parce que je t'adore, je n'ai, moi, jamais été jaloux de lui parée que tu l'aimes I
Pendant qu'il parlait ainsi à la jeune fille, M"" de Terrenoire — qui semblait remise de son émotion — s'était penchée vers Mussidan :
— A quoi pensez-vous donc?» dit-elle d'une voix basse, mais brève et impérieuse. Etes-vous devenu fou?
Lui ne parut pas entendre et resta songeur.
Tout à coup, le banquier les laissa, et, ouvrant la porte, fit signe àun groupe qui passait, duquel il fut suivi et avec lequel il rent;t'a dans la serre.
Il y avait deux hommes et une jeune fille.
Diane vint à celle-ci et lui serra la main.
Elles étaient aussi jolies l'une que l'autre, mais leur genre de beauté formait un frappant contraste.
La nouvelle venue, Marie-Louise Margival, fille d'un des principaux employés de Terrenoire, était de taille moyenne, frêle et d'un blond ardent. Ses grands yeux d'un bleu profond semblaient appuyerlQ regard, et ce regard était d'une douceur infinie.
Elles avaient le même âge : dix-huit ans.
Ainsi, Tune auprès de l'autre, elles offraient un charmant tableau.
Diane, brune comme sa mère, avait une robe japonaise de satin rouge brodé d'or, avec une coiffure pareille à une aigrette de fée, faite déplumes de paon disposées en éventail. Dans les cheveux une masse d'épingles d'or étaient piquées, semblables à. des libellules.
Marie-Louise, elle, était en toilette Lamballe de bengaline rose. La redingote était décolletée à la Watteau, ourlée tout autour de guirlandes de roses sans feuilles et ouverte sur une jupe courte de dentelle.
Le premier des deux hommes qui venaient d'entrer avec Terrenoire était Margival, un vieillard à tête caractéristique, au teint rosé, aux yeux bleus.
L'autre, un jeune homme que nos lecteurs connaissent, Jean Guerrier, le caissier de la banque Terrenoire. Il était en tunique bleu sombre sur laquelle se jouaient des oiseaux chimériques au plumage éclatant, au milieu d'une flore argentée. Grand, large d'épaules, le visage encadré par une barbe épaisse et courte, les cheveux ras, les yeux gris à fleur de tête, Jean Guerrier était très beau, d'une beauté robuste et saine, sans nul souci de l'être, sans nul apprêt.
En entrant, il avait à son bras Marie-Louise, mais il l'avait laissée avec Diane pour aller saluer M"'^ de Terrenoire.
Il le fit froidement, échangea avec elle quelques paroles de banale politesse et la quitta aussitôt pour revenir à Terrenoire et à Margival, qui causaient.
M""* de Terrenoire se mordit les lèvres. Son visage sembla devenir plus dur, et son regard se fit plus sombre. Elle quitta le divan bas où elle était à demi étendue. Elle avait un costume admirable de richesse et de fantaisie. Sur une jupe de dentelle d'or s'étalaient d'énormes paniers de lampas ivoire se terminant en longue traîne. Au corsage et dans les cheveux elle avait jeté une profusion de perles et de diamants. Des plumes de paon étaient mêlées à sa coiffure.
Elle rejoignit Diane et Marie-Louise.
Auprès des jeunes filles, elle avait l'air d'une sœur aînée. • Cependant le banquier, qui s'était interrompu tout à l'heure, reprenait la conversation où il l'avait laissée.
— J'avais à vous apprendre deux nouvelles — deux mariages — reprit-il, et justement les intéressés sont ici. Cela tombe bien. Primo, mon ami et mon associé Mussidan et ma femme n'y faisant pas d'objections, une fois, deux fois, c'est entendu, Diane sera fiancée à M. de Vaunoise ; secundo, j'espère que le mariage suivra de près celui démon caissier Jean Guerrier avec la fille de mon vieux Margival.
Guerrier regardait avec tendresse Marie-Louise.
Celle-ci était appuyée sur le bras de Diane et les deux jeunes filles, toutes deux confuses et rougissantes, présentaient un spectacle charmant.
Un rire sec les fit tressaillir.
M""* de Terrenoire n'avait plus de roses à mâcher, mais elle brisait alors une à une, dans ses doigts crispés, les lames d'ivoire de son éventail.
La pâleur de son visage venait de s'accentuer tout à coup par la blancheur des lèvres, d'où le sang s'était retiré. Ses yeux flamboyèrent une seconde en se dirigeant sur Guerrier. Et ce fut tout. Le visage reprit son masque de dureté et d'orgueil.
Margival serrait les mains du banquier :
— Mon cher ami, je ne veux pas vous faire de discours. Je veux vous répéter ce que vous savez déjà, ce que je vous ai dit souvent : c'est que vous pourriez trouver en moi, à l'occasion, un dévouement sans limite.
— Je ne vous en demande pas tant, mon vieux Margival, dit de Terrenoire, lequel, tout à coup, eut l'air gêné.
— Je m'entends; à qui de\Tai-je le bonheur de ma fille, c'est-à-dire de ce que j'ai de plus cher au monde, à qui, si ce n'est à vous? A qui devrai-je aussi le calme de ma vieillesse?... Gar^ si je n'ai que claquante ans d'âge, j'ai quatre-vingts ans, tant j'ai travaillé, peiné et souffert. A qui, si ce n'est à vous?... J'usais ma pauvre vie en recherches chimiques, en inventions qui devaient m'amener droit à la fortune. . . comme toujours. . . et qui doucement m'ont conduit à la détresse affreuse dans laquelle vous m'avez rencontré. C'est vous qui, pris de pitié, m'avez tendu la main et m'avez tiré de la misère... Ah! toutes les calamités s'étaient abattues sur moi à la fois! J'avais perdu ma femme! J'étais ruiné... Il ne me restait que ma fille! Mais j'étais épuisé de veilles, de souffrances, de désespoirs... et je ne pouvais ni l'élever, ni la faire instruire! Heureusement, vous êtes apparu. Vous m'avez relevé, vous m'avez offert une place dans votre
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maison, auprès de vous... Marie-Louise a pu ainsi grandir sous vos yeux... et grâce à vos bienfaits, grâce à votre générosité ingénieuse et toujours en éveil, l'aisance est entrée chez nous... Ma fille n'a pas souffert... Voilà pourquoi je vous aime tant... à cause d'elle... vous, monsieur de Terrenoire, qui m'avez forcé à vous donner le titre d'ami... oubliant votre rang et le mien... Et vous ne vous êtes pas arrêté là... Un jour, vous m'avez dit : « Mon vieux Margival, dans quatre ou cinq ans, Marie-Louise sera en âge d'être mariée... Je vais lui chercher dès aujourd'hui un mari... Je l'étudierai... je le formerai... je le mettrai au courant des affaires... je lui ferai sa position... Et comme Marie-Louise menace d'être jolie, il l'aimera... Il sera riche... Pour peu qu'elle l'aime, ils seront heureux. » Vous avez tenu votre promesse, n'est-ce pas, Jean Guerrier?... C'est vous qu'on a choisi, Jean, et le choix ne pouvait mieux tomber, car, ou je me trompe fort, ou vous réunissez les conditions que M. de Terrenoire, jadis, s'était posées à lui-même... Voilà ce que je voulais rappeler, une fois pour toutes, mon cher ami, devant les personnes qui se trouvent ici, devant vous, monsieur de Mussidan, et vous, madame, et vous, mademoiselle Diane, afin que vous sachiez bien que vous pouvez exiger de moi le dévouement le plus entier. Je vous dois tout. Libre à vous, donc, de me réclamer tout — jusqu'à la vie inclusivement, si elle vous est un jour nécessaire — ce qu'à Dieu ne plaise !
— C'est bon, c'est bon, Margival — disait le banquier d'un ton brusque qu'il cherchait à rendre dégagé — ce que j'ai fait est bien simple,, tout autre l'eût fait à ma place !
Pendant que Margival parlait, Marie- Louise avait tendu la main à Guerrier, et cette main, le jeune homme l'avait respectueusement et tendrement portée à ses lèvres.
— Monsieur de Terrenoire, dit-il avec simplicité — mais, à sa voix qui tremblait, on devinait son émotion — comme M. Margival, je vous dois tout — non seulement ce que je suis, mais ce que je vais être, ajouta-t-il en regardant Marie-Louise. — Le dévouement qu'il vous offre, je vous l'offre donc à mon tour, absolu et aussi sans limite !...
— Brave enfant ! murmura le banquier.
Et son regard, complaisamment, se reposait sur Diane, sur Marie- Louise et sur le caissier.
Et il eût fallu l'observer bien attentivement pour voir avec quelle singuhère tendresse ce regard s'arrêtait sur la douce figure de Marie-Louise I
Quant à M"' de Terrenoire, elle était allée de nouveau s'étendre sur le divan. Elle jouait avec une des épingles d'or détachées de sa coiffure — la même coiffure que Diane — et soit hasard, soit qu'elle voulût surmonter
par une douleur physique quelque terrible angoisse qui la mordait au cœur, elle s'était percé le bras — d'un coup brusque — et le sang coulait, faisant une traînée rose en haut du gant...
Diane et Marie-Louise étaient sorties de la serre ensemble et s'engageaient dans le jardin, causant à voix basse du bonheur qui les attendait.
Terrenoire, Margival et Guerrier s'en étaient allés d'un autre côté et M"" de Terrenoire était restée seule, une minute, avec le comte, dans la serre.
Le comte ne paraissait point s'apercevoir de cette solitude. Il rêvait, les yeux baissés, toujours sombre.
Andréa lui toucha l'épaule du bout du doigt.
L releva la tête.
— Quelle mouche vous pique, fit-elle avec dureté, de parler comme vous l'avez fait tout à l'heure ?
— J'ai dit ce que je ressentais. Je suis jaloux ! Elle haussa les épaules... Son regard était cruel.
' — Yous avez failli me perdre de gaieté de cœur. Je ne vous reconnaissais plus. Un mot encore, et les soupçons surgissaient à Tesprit de mon mari! Il apprenait que Diane n'est point sa fille!,.. Quelle révélation! J'étais perdue I Et pourquoi, s'il vous plaît?
— Vous avez raison. Pardonnez-moi! Mais est-ce bien ma faute, et ne suis-je pas le seul à plaindre? Non, Je ne mentais pas en disant que je suis jaloux de Terrenoire, jaloux à en être malade, jaloux à concevoir et à désirer une catastrophe qui me rende mon libre arbitre et la dispositiojj de ma volonté!... Je suis jaloux de ne pouvoir appeler Diane ma fille, jaloux de ce qu'elle aime un autre que moi, qui n'est, rien pour elle — si ce n'est un prêle-nom ; — jaloux des soins qu'elle lui donne et qu'il lui rend ; jaloux parce qu'il songe à son bonheur et parce qu'elle lui devra de la reconnaissance ; jaloux d'un sourire, d'un regard, d'un geste ; jaloux de tout ce que je vois, de tout ce que j'entends. De là l'humeur qu'on me reproche. De là mes disparitions fréquentes, mes longs voyages. Il y a dîs jours oti je préfère ne plus voir Diane à la voir heureuse par lui ; et d'autres jours oii, bien qu'une partie de ma fortune soit liée à la vôtre, je demande quelque malheur horrible où j'interviendrais pour vous sauver
— afin d'avoir au moins le droit d'occuper une petite place dans le cœur de ma fille !...
— Vous souffrez, je le vois, dit Andréa. Vous ne m'aviez jamais ouvert aussi franchement votre âme... Je comprends vos tristesses, mais je ne vous plains pas.
Il tressaillit. Elle reprit avec la même dureté :
— Non, je ne vous plains pas. Et pourquoi vous plaindrais-je? Le goût des voyages vous est subitement venu, vous souvenez-vous, Grégoire? Faut-il vous rappeler cette histoire d'il y a dix-huit ans? Auriez-vous la mémoire si courte? Dix-huit ans, après un tel drame, qu'est-ce donc, dans une vie que ce drame a failli briser?
— Je sais que j'ai été coupable, Andréa.
— Oui, de nous deux, c'est vous qui êtes obligé de rougir devant moi. J'avais seize ans quand je vous connus. Vous étiez séduisant et dangereux. Je ne vis pas le danger et je fus séduite. Quand je m'aperçus que j'étais enceinte, je vous le dis. Le lendemain, lâche, vous aviez quitté la France!... Quand vous revîntes, j'étais mariée à M. de Terrenoire — qui avait demandé ma main avant votre départ — et qui ne sut jamais rien de notre secret. Vous êtes devenu son ami et son associé. J'ai souffert votre présence, parce que j'ai eu pitié de votre repentir — et parce que j'ai vu votre cœur se fondre devant la fillette qui vous apparut sur les bras de sa nourrice — et que vous saviez bien être votre fille. Vous l'avez vue grandir, celte enfant, en gentillesse, en esprit, en grâces. Et votre supplice a été de ne pouvoir lui révéler que vous êfps son père! Je ne vous plains pas, je le répète. C'est le châtiment de voire lâcheté.
— Tout ce que vous dites est vrai..., fit-il d'une voie étouffée;... mais je souffre, je souffre!
Elle le considéra silencieusement, puis, sans ajouter un mot, elle le laissa — brisé et pâle.
Cependant Jean Guerrier s'inquiétait de ne pas voir arriver William Farney, à qui U avait tant de choses heureuses à annoncer. Qu'il lui tardait de se trouver seul avec cet infortuné pour lui apporter la consolation de son propre bonheur! Il savait que Laroque n'était pas de ces gens qui conftnent l'univers dans leur personnalité et ne trouvent pas le temps de se réjouir du bonheur des autres alors qu'ils sont frappés par la fatalité.
Enfin, la voix vibrante du domestique chargé d'annoncer les visiteurs prononça ce nom :
— M. William Farney!
La soirée était à son apogée d'entrain et de plaisir. Personne ne fit attention à l'entrée d'un étranger inconnu de tous, excepté de Guerrier, qui le présenta simplement au maître et à la maîtresse de la maison.
Le comte accueillit avec sa cordialité habituelle l'Américain, dont la physionomie ne lui rappela aucun souvenir. La comtesse se montra plus froide. Elle regarda tour à tour les visages de ces deux hommes, et elle parut se demander quel lien mystérieux pouvait les unir dans cette soirée fatale.
Pour détourner tous les soupçons, Guerrier quitta immédiatement son ami. Marie-Louise lui devait encore une valse, et déjà l'orchestre préludait le Beau Danube de Strauss.
William Farney fit le tour des salons, cherchant partout le baron de Ce. Il tenait à bien préciser dans sa mémoire le signalement de ce gentilhomme afin de le donner à Tristot et à Pivolot. Par M. de Ce, les deux limiers arriveraient peut-être à retrouver tous les anciens membres du cercle oii Laroque avait joué.
Roger se fatigua en vaines recherches : le baron de Gé n'était pas venu . Ce gentilhomme avait sans doute un meilleur emploi de sa nuit. Il devait achever de se ruiner dans quelque maison de jeu.
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Cependant le cotillon allait commencer et Guerrier, tout ému d'avoir senti battre sur sa poitrine le cœur de Marie-Louise, cherchait l'isolement pour se remettre.
Il venait d'entrer dans un salon oti personne ne se trouvait, lorsque soudain une main de femme se posa sur son épaule.
C'était la comtesse de Terrenoire.
— Vous êtes heureux, monsieur Guerrier? dit-elle avec un mauvais sourire... Le bonheur d'aimer et d'être aimé rend égoïste, n'est-ce pas? El vous avez besoin de vous retrouver seul pour jouir solitairement de ce bonheur?
Il balbutia quelques mots, gêné et glacé.
— Accompagnez-moi dans le jardin. On étouffe vraiment dans les salons. Là, nous causerons mieux.
Jean s'inclinait. M"' de Terrenoire prit son bras. Ils sortirent, croisant
Oni. certes, je vous haisl dit-elle sourdement. (P. 283.
UV 36 — JULES MARY.
ROQEa-LA-BO.NrE — ÉD. J. ftOUFF ET G'»
uv. 36.
des invités en guerriers du Japon, ou revêtus de tuniques étincelantes pareilles à des ailes de papillon, de couleurs chang-eantes; croisant aussi des invitées qui semblaient glisser, gracieuses et diaphanes, dans des nuées de crêpe azur sous des jonchées de roses.
On commençait alors le cotillon, conduit par un garçon nommé Luversan dont personne n'eût pu préciser l'âge | et dont les moyens d'existence mystérieux n'empêchaient pas les succès de salon.
Andréa et Jean Guerrier étaient dans le jardin — et échangeaient à voix basse quelques mots rapides.
Tout d'abord ils avaient gardé le silence, sans doute parce que ni l'un ni l'autre ne voulait entamer une conversation que tous deux redoutaient.
Ce fut M°" de Terrenoire qui s'y décida.
— M"" Marie-Louise est une personne charmante et bien élevée — dit-elle — elle sera certes une femme parfaite. Recevez mes compliments, monsieur Guerrier.
— Je suis, en effet, très heureux, madame, dit le jeune homme avec franchise, le regard planté droit dans celui de M"" de Terrenoire. Et je serais au comble du bonheur si j'étais sûr que vos compliments ne cachent pas une arrière-pensée...
Andréa eut l'air étonné.
— Une arrière-pensée ? De quoi parlez-vous ?
— lime serait pénible de m'expliquer davantage, et je croyais être suffisamment compris . . .
L'air fraîchissait. Beaucoup d'invités étaient partis déjà. Les autres étaient rentrés aux salons toujours combles, de telle sorte que le jardin était presque désert.
M™" de Terrenoire laissa cette allusion sans réponse. Ils firent encore en silence quelques pas, puis tout à coup, s'arrêtant, elle le regarda en face :
— Je ne sais pas mentir, dit-elle, et je ne mentirai pas plus longtemps. La nouvelle de votre mariage m'a fait un mal affreux. Vous l'avez vu, sans doute, et vous avez deviné pourquoi?...
Jean Guerrier détournait les yeux, très contrarié.
— Madame, balbutia- t-il, la nuit est fraîche... Je crains pour vous... Voulez- vous me permettre de vous ramener aux salons?
Elle se mordit les lèvres jusqu'au sang. Les lanternes s'étaient éteintes une à une, il faisait un peu d'obscurité dans le jardin, — et dans l'ombre les yeux d'Andréa luisaient, traversés d'éclairs.
D'une voix brève, saccadée, elle dit ;
— Votre mariage n'aura pas lieu, monsieur Guerrier. Je ne le veux pas. Je n'ai point d'antipathie contre Marie-Louise et je n'en aurai point tant qu'elle ne sera pas votre femme... Jamais je ne vous eusse parlé de la sorte si ce mariage n'avait pas été résolu! Jamais je ne vous eusse déjà avoué aussi franchement les sentiments que j'éprouve pour vous et que vous avez devinés de longue date, si vous n'aviez pas semblé, par indifférence ou par diplomatie, vous jouer de moi au point d'aimer devant moi!... Ne vous retranchez pas, surtout, derrière je ne sais quelle recon naissance que vous devez à mon mari!... Puisque votre vertu était à l'épreuve et puisque j'étais une tentatrice contre laquelle vous deviez vous défendre, vous n'aviez qu'un parti à prendre : quitter notre maison, vous éloigner... Mais vous vous étiez aperçu que je vous aimais et vous aviez prévu que cet amour, en vous protégeant auprès de M. de Terrenoire, vous rendrait des services et améliorerait votre situation... Vous êtes resté... Je vous aimais toujours... je vous le laissai voir... Alors, comme vous n'aviez plus besoin de moi, vous vous êtes indigné à la pensée que vous tromperiez votre bienfaiteur!... Soit, monsieur... soyez reconnaissant... à votre manière... mais ne soyez pas étonné si j'en garde quelque rancune!... Ou vous quitterez la maison de mon mari, ou votre mariage n'aura pas lieu!... Je suis prête à haïr comme j'étais prèle à aimer... comme j aimais !... Choisissez... et prenez garde!...
11 quitta le bras de la jeune femme brusquement. Un combat visible se livrait en lui. Il fit quelques pas pour s'éloigner, pâle, les dents serrées.
Elle le regardait, l'œil mauvais et plein de menaces.
— Vous fuyez, dit-elle. C'est plus facile que de se défendre. Ce mot le lit revenir.
— Je ne veux pas me défendre, en effet, dit-il attristé. Cela serait indigne de moi. Et si je m'éloigne, c'est que rien ne m'oblige à entendre plus longtemps vos insinuations, qui sont autant d'insulles.
Elle haussa les épaules avec mépris.
— Osez donc me dire, là, bien en face, que je n'ai pas deviné votra jeu et que je me suis trompée?
11 y eut un moment de silence.
— Je vous le jure, madame, dit Guerrier d'une voix ferme avec un rogard franc, je vous le jure par tout ce que j'ai de plus sacré au monde, pur cette jeune fille que j'aime et que je vais épouser !... Lorsque je suis entré chez M. de Terrenoire, en qualité de simple commis, je fus très longtemps, non seulement sans vous connaître, mais sans même vous apercevoir. La banque est boulevard Ilaussmann, et jamais, que je sache,
VOUS n'y avez mis les pieds. L'intérêt que me portait votre mari me fît monter rapidement en grade. Je fus reçu dans votre maison, et si je m'aperçus, au bout d'un certain temps, qu'il y avait dans votre conduite a mon égard beaucoup de bienveillance, je crus que vous receviez l'mfluence de l'affection que j'avais eu le bonheur d'inspirer à M. de Terrenoiie. Telle est la vérité. Bientôt, cependant, à la tendresse de vos regards, à vos allusions, à vos demi-mots, que j'essayais vainement de ne pas comprendre, je devinai que vous éprouviez pour moi un sentiment plus vit que celui d'une simple amitié. Passons sur la scène de vos aveux dont le souvenir me sera toujours pénible. Déjà j'aimais Marie-Louise; si je ne vous avouai point le mariage projeté, c'est que je connaissais la violence de votre caractère et que je craignais vos entreprises contre ma fiancée, que n'eût pas protégée peut-être l'affection paternelle de M. de Terrenoire. Aujourd'hui, je ne crains plus rien, puisque Marie-Louise va être ma femme. Pourquoi n'avez-vous pas ajouté foi à mes paroles, lorsque je vous fis comprendre quel grand crime je commettrais si j'abusais du moment de faiblesse et d'égarement de votre cœur pour tromper l'homme auquel je dois tout? Yous parlez de calcul, c'est infâme! Ce serait odieux, mais vous n'y croyez pas... Je me suis éloigné de vous du jour où l'horrible secret tomba de vos lèvres. J'espérais que vous vous repentiriez, que vous oublieriez votre folie. Et c'est vous maintenant qui m'accusez d'une bassesse, quand vous devriez, tout au contraire reconnaître, que j'ai agi en honnête homme. Vous le voyez, madame, je me défends, malgré ce que j'avais dit. Il est possible que vous me haïssiez. Mais la haine n'empêche pas l'estime. Et c'est à votre estime que je tiens '
— Oui, certes, je vous hais ! dit-elle sourdement. Je vous le répète : ou votre mariage n'aura pas lieu, ou bien vous quitterez la maison de mon mari. A quel parti vous arrêtez-vous?
— Ni à l'un ni à l'autre, madame.
— Vous me bravez !
— J'aime Marie-Louise, et mon plus ardent désir est de l'épouser. M. de Terrenoire et M. Margival sont d'accord pour me l'offrir. Je suis trop heureux. Quant à quitter la banque, je ne le peux... et j'ai pour cela plusieurs raisons... Il faudrait expliquer à mon bienfaiteur les motifs de mon départ. Je n'en trouverais pas. Ensuite, partir serait vous céder, madame, sur le seul point oii, vis-à-vis de moi-même, mon honneur est enjeu... Partir serait reconnaître que vous avez eu raison de m'accuser de froid et vil et infâme calcul lorsque je repoussais votre amour ! Je ne partirai pas !...
— C'est donc la guerre entre nous?
— Si VOUS le voulez !
Toute cette conversation avait lieu à voix basse, par phrases heurtées. Ils s'étaient remis à se promener, et quiconque les eût vus n'aurait pu deviner le drame de ces deux cœurs.
Tout à coup M""* de Terrenoire s'attendrit. De brève et brutale, sa voix devient douoe et tremblante.
Elle suppliait :
— Je vous aime, pardonnez-moi les paroles trop vives que vous avez entendues. Pardonnez-moi aussi de manquer de retenue en vous laissant voir combien je vous aime... mais l'annonce de ce mariage m'a bouleversée! Non, Jean, il n'y a pas en calcul de votre part... En vous le disant, c'est la colère qui m'inspirait 1 . . . Je vous aime 1 ... De quoi n'est-elle pas capable, la femme qui aime!... Voyez en quel trouble, en quelle émotion je suis! N'aurez-vous pas pitié?... Moi, si orgueilleuse, qui jamais n'ai plié, j'im plorel Est-ce que cela ne vous émeut point?... Quand on aime, est-ce qu'il faut considérer si l'amour qu'on vous offre est criminel?... Est-ce qu'on peut raisonner ainsi?... Est-ce que la passion n^est pas irrésistible?...
Jean gardait les sourcils froncés. Il réprimait avec peine son impatience et ce fut avec une extrême froideur qu'il répondit :
— Je ne vous aime pas... Je souffre de vous entendre parler ainsi... Calmez-vous, madame, et veuillez réfléchir à la distance qui nous sépare et que, pour ma part, je n'eusse jamais franchie !
— Jean, rien ne doil-il vous faire revenir sur votre résolution d'épouser Marie-Louise?
— Rien.
— Je vous ai supplié, Jean.
11 ne répondit pas et détourna les yeux.
Le visage de M"" de Terrenoire redevenait dur.
— Et si je menaçais?
— Je ne crains pas vos menaces !
— Vous avez tort. Vous ne me connaissez pas. Rien ne me ferait reculer, si je rêvais de me venger!
— Je veillerai sur Marie-Louise.
— Si je ne l'atteins pas, c'est vous que je frapperai.
— Peu m'importe ce que vous tenterez contre moi.
— Jean, une dernière fois, je supplie !
— Je respecte et vénère M. de Terrenoire, votre mari... et j'aime celle qui sera bientôt ma femme
Elle retint un geste de fureur. Son visage était contracté et ses lèvres
entr'ouvertes laissaient apercevoir ses dents blanches, serrées, aiguës.
— Peut-être vous repentirez-vous, mais trop tard.
— Jamais ! Ce que je tais, c'est mou devoir de le faire. Puis-je regretter un jour d'avoir accompli mon devoir?
— Peut-être... quand vous verrez autour de vous gémir ceux qui vous sont chers!...
Il tressaillit. Elle avait dit cela avec tant de haine qu'il eut soudain une vague vision d'un avenir cruel — de malheurs prochains.
— Que rêvez-vous donc? dit-il.
— Je ne sais. La naine m'inspirera.
Ils revenaient maintenant vers les salons. Ils marchaient toujours lentement, comme alourdis par cette scène pénible.
Elle dégagea sou nras pour rentrer seule, — mais, avant de quitter Jean Guerrier, elle dit :
— J'attendrai, pour vous pardonner, jusqu'à votre mariage. Ce mariage consommé, je ne vous pardonnerai plus.
Jean s'inclina sans parler.
Il avait le cœur serré par un sinistre pressentiment.
Andréa s'était de nouveau mêlée à la foule. La fièvre animait ses joues de lueurs inaccoutumées. Ses yeux avaient l'éclat de deux diamants noirs dans lesquels se joue la lumière. La haine, la passion, l'animaient. Elle était plus belle que jamais, plus désirable, plus provocante.
Un homme s'effaça devant elle — la tête baissée — avec un regard qui l'implorait.
Elle s'arrêta, hésita une seconde, puis :
— Monsieur de Luversan, ne vous ai-je pas promis une valse ?
11 balbutia quelques mots. Elle prit son bras, l'entraîna, et à vcix basse :
— Monsieur de Luversan, vous m'aimez?
— Comme un fou ! dit-il en chancelant.
— Et vous seriez capable de tout, pour me plaire?
— De tout...
— Même... même d'un crime !
— Même d'un crime I dit-il, les traits convulsés.
La valse commençait. Ce fut elle qui l'entraîna. Et pendant tout le temps que la valse dura, il n'y eut pas un mot entre eux. Seulement, quand ils se séparèrent, Andréa murmura d'un air étrange :
— Eh bien, espérez!...
Ce dernier mot fut entendu d'un homme qui depuis près d'une demiheure observait le manège d'Andréa; cet homme était William Farney.
Quand il sortit de l'hôtel et monta dans sa voiture avec Jean :
— Mon ami, lui dit-il, je sais tout ce que vous allez me raconter : Vous êtes, n'est-ce pas, l'homme le plus heureux qui ait jamais foulé au pied la surface du globe. Eh bien, prenez garde que ce bonheur ne soit détruit par une femme...
— La comtesse?
— Oui, la comtesse... Prenez garde aussi au complice de cette femme.
— Le complice? Mais qui donc?
— Ce Luversan, dont j'ai déjà vu quelque part le sinistre visage, ce bellâtre qui m'a tout l'air d'un aventurier. Mais, au fait, son nom n'était pas inscrit sur la liste de vos invités.
Jean rassembla ses souvenirs.
— Vous avez raison, dit-il, je n'ai pas envoyé de lettre au nom de Luversan.
— La comtesse aura pris soin de le prévenir elle-même. Allons, voici encore un homme qu'il me faudra signaler à Tristot et à Pivelot dès que tu seras l'heureux époux de M"° Margival.
— Pourquoi pas avant?
— Parce que je ne reprendrai mon enquête que lorsque la comtesse et son complice ne pourront plus rien contre toi.
Et Roger Laroque ajouta :
— Dieu te préserve delà haine d'une femme.
A Maison-Blanche, Suzanne ne sortait plus guëre pour se promener et faire des courses dans les environs, soit qu'elle fût à pied, à cheval, ou qu'elle eût fait atteler la petite charrette qu'elle conduisait"elle-même, sans rencontrer Raymond.
On eût dit qu'il y avait vraiment entente entre eux, à voir la régularité avec laquelle ils se rencontraient et qui faisait presque ressembler ces rencontres à des rendez-vous.
Et Raymond rentrait à la ferme avec du bonheur pour toute la journée.
L'amour, chez les deux frères, s'était déclaré d'un coup très impérieux.
Mais ils ne s'étaient jamais fait aucune confidence et, s'ils soupçonnaient leur rivahté, c'était l'instinct seul qui les avait mis sur leurs gardes.
Alors ils veuaieiil l'un a l'autre, tou8 deux tremblauts. (P. 291. ')
Ils ne sortaient plus ensemble : ils se fuyaient ; chacun recherchait la solitude, parce qu'il espérait y évoquer plus facilement l'image de la jeune fille; et chaque fois que leur imagination la faisait ainsi revivre à leur rêve, ils la revoyaient, près de la fontaine, étendue dans les grandes herbes blanches, pâle comme une morte, les cheveux dénoués et le sang coulant d'un grand trou dans le crâne.
LIV. 37. — JULES MARY. - ROGER-LA-nO.NTK. — ÉD. J. ROUFF El C". Uï 37
L'image des deux frères flottait aussi dans les nuits de Suzanne; ils avaient pris place, malgré elle, en sa vie.
Avant de les connaître, elle ne pensait à rien.
Elle savait bien qu'elle était jolie et capable d'inspirer des passions, mais elle avait fui, avec une sorte de frayeur, toutes les occasions mondaines oti elle eût risqué de voir s'ouvrir, auprès d'elle, et s'attacher, du côté gauche à son corsage, la douce fleur d'amour.
Parfois, son père lui avait dit :
— Tu ne songes pas au mariage, ma chérie?
— Non, père.
— Pourquoi?... Tu seras bientôt en âge de te marier... Tu es très belle, — tu ne serais pas femme si tu ne le savais pas, — et, ce qui ne gâte rien, tu seras très riche, car je ne suivrai pas la coutume américaine, qui est de ne point doter les filles..., je te doterai... Je te permets donc de songer au mariage...
— Je ne tiens pas à me marier...
— Encore une fois, tu as une raison?...
— Je ne veux pas vous quitter...
— Ma pauvre enfant, ce que tu me dis là me rend bien heureux; mais, va, ne prends pas d'engagement pour l'avenir, car, — la vie est ainsi, — au premier amour qui te prendra au cœur, ton père n'y occupera plus qu'une toute petite place, et tu le quitteras, sans remords.
— Alors, mon père, éloignez de moi les occasions.
— Non, c'est la destinée. Et je n'en ai pas le droit. Une créature aussi parfaite que tu l'es est destinée par Dieu à faire le bonheur d'une autre créature, un homme. Je n'ai pas le droit de m'opposera ce qui sera le bonheur de cet homme. Seulement, je le veux parfait aussi, parce que je te veux heureuse. Et c'est pourquoi ne tremble pas de me prendre pour confident, ma chérie, lorsque tu te sentiras au cœur un trouble, une émotion qui le surprendra et te rendra inquiète. Je suis ton père et ton ami, ne l'oublie pas.
Elle sourit et tendit son front à Laroque.
— Pour le moment, je n'ai rien à vous dire, mon père... et si je dois vous quitter en me mariant, je mourrai vieille fille...
11 ne répondit rien, hocha doucement la tête et la laissa.
Or, elle y pensait, depuis quelques jours, à cette conversation; elle y pensait depuis, justement, qu'elle ressentait, en son âme, je ne sais quelle vague inquiétude; depuis qu'elle rêvait pendant des heures entières, à des riens; depuis qu'elle se sentait triste, parfois, à mourir, quand elle se retrouvait seule, après une promenade où elle avait vu Raymond.
Le matin, quand elle sortait, et qu'elle laissait son cheval s'en aller au pas, dans les petits sentiers des bois, dont les branches, chargées de la rosée matinale, lui jetaient, en l'effleurant, des frissons dans le cou, elle regardait, aussi loin qu'elle pouvait voir, en se disant :
— Le verrai-je, aujourd'hui?
Et quand elle l'apercevait tout à coup, arrivant de son côté, le fusil sur l'épaule, rêveur et ne chassant pas, elle arrêtait brusquement son cheval et elle avait envie de s'enfuir.
Et certes, elle aurait fui, en cravachant sa monture, pour s'éloigner au plus vite, mais — le voyait-elle vraiment, ou bien était-ce son cœur qui parlait? — il lui semblait que le visage de Raymond reflétait une si grande tristesse, un si profond désespoir qu'elle ne s'enfuyait pas.
Et elle en était chaque fois récompensée par l'expression radieuse du visage de Raymond..., par l'expression presque divine de reconnaissance, de dévouement et d'amour qu'elle lisait dans ses yeux.
Alors ils venaient l'un à l'autre, tous deux tremblants.
Mais aussi timides, aussi réservés l'un que l'autre, ils se séparaient presque aussitôt après quelques mots, dt c'était du bonheur pour le reste de la journée.
Dans ces promenades quotidiennes, Suzanne emportait souvent sa boîte à couleurs, — une autre qu'elle était allée acheter à Paris pour remplacer celle que l'écroulement lui avait brisée, — quand elle trouvait un coin qui lui plaisait, elle attachait son cheval à un arbre, s'installait et prenait un croquis.
Mais c'était de préférence dans la vallée des Vaux de Cernay qu'elle allait chercher ses paysages, non dans les ruines, par exemple, car elle était femme, c'est-à-dire superstitieuse, et elle n'osait plus regarder que de loin ces pittoresque murs enveloppés de liserons et de ronces où elle avait failli trouver la mort.
Elle suivait le ruisseau, laissait à droite le village de Foucherolles, à gauche celui de Seulisse, et les coteaux boisés de Dampierre, traversait ou longeait le hameau de Garue et pénétrait dans le défilé agreste et magnifique des Vaux de Cernay.
Les bois ondulant sur la croupe des collines s'étendent jusqu'à l'ancienne abbaye.
A droite et à gauche des sentiers traversent comme des éboulements d'énormes roches de granit qui obstruent le cours du ruisseau oii elles forment une multitude de petites cascatelles bruyantes et blanches d'écume alors que vers la gauche s'étendent des prairies luxuriantes et grasses, où paissent des troupeaux de vaches, à droite, constraste singulier, c'est une
202 ROGKR-LA-IIONTE
sorte de lande inculte où, entre les rochers nus, n'ont poussé que des bruyères.
Suzanne aimait le contraste et avait une prédilection pour ce pay» sauvage.
Elle y venait souvent et y avait fait déjà quelques études.
Elle s'y trouvait, par une radieuse et chaude après-midi des premiers jours d'octobre; la nature était éclatante de couleur et de lumière; les feuilles des arbres commençaient à jaunir; les coteaux semblaient avoir reçu, d'un génie distribuant les palmes, toute une semaille de feuilles d'or rouge.
Il faisait bon. Pas un souffle de vent. On n'eût entendu aucun bruit sans le murmure incessant des petites cascades dégringolant de roche en roche.
Elle s'était assise à l'ombre contre un rocher.
Derrière elle le ruisseau fuyait dans les herbes; devant, elle avait le paysage qu'elle aimait, avec un bouquet de chênes magnifiques, poussés là, dans cette désolation, en cette terre capable à peine de supporter la bruyère, par un inexplicable caprice de la nature.
Un engourdissementla prit ; elle laissa tomber son pinceau, sa palette ; elle appuya la tète dans un angle de la pierre, et, un sourire sur les lèvres, elle s'endormit.
Raymond savait qu'illa trouverait là ; elle le lui avait dit la veille, car déjà, malgré sa prudence, elle ne pouvait plus dissimuler le plaisir qu'elle éprouvait à revoir le jeune homme ; elle se sentait dans les veines comme un sang plus abondant, plus chaud et plus vivace; elle avait plus de bonheur à vivre et elle s'abandonnait sans y réfléchir encore à cette nouvelle vie, à ce bonheur charmant et nouveau.
Raymond vint.
Il eut de la peine à la trouver.
Quand il comprit qu'elle dormait, il s'approcha doucement.
Il était très pâle. Son cœur battait à le faire souffrir.
Quant à Suzanne, elle souriait toujours, rêvant, sans doute.
Il s'arrêta lorsqu'il fut à deux pas d'elle.
Et, pendant longtemps, silencieusement, n'osant plus faire un mouvement, il l'admira.
Elle était assise, une jambe pliée sous elle ; on ne voyait que la pointe
d'un de ses pieds; ses mains étaient jointes sur ses genoux; ses lèvres étaient entr'ouvertes et laissaient voir, comme une rangée lumineuse, entre le rouge des lèvres, les dents petites et blanches^ régulièrement plantées. Les joues étaient roses ; les cheveux, un peu en désordre sur le front.
Il alla, très doucement, avec d'infinies précautions, s'accouder à la roche qui servait d'oreiller à la jeune fille.
Et là, souriant lui-même, il continua de regarder.
Puis, bientôt, le sourire s'effaça, Raymond se mit à genoux, très près, regardant, admirant...
Mais son pied avait heurté une pierre et fait un léger bruit.
Suzanne avait remué les doigts ; ses paupières, sans s'ouvrir, s'étaiei'* agitées... et ce qu'il ne vit pas, c'est qu'elles s'entr 'ouvraient légèrement, juste de quoi laisser percer le regard, à travers la longueur des cils, elle était réveillée...
Elle était réveillée et elle voyait Raymond. Et elle éprouvait une douceur infinie à se laisser admirer ainsi.... si chaste qu'elle ne pouvait soupçonner le danger... restée enfant dans le fond de son âme.
Elle l'admirait aussi...
Cette figure honnête, loyale, respirait tant d'amour!... Elle devinait dans ces yeux noirs qui l'enveloppaient de leur ardeur, tant de tendresse !... Dans ces mains jointes, tant d'offres de dévouement!...
Mais voilà qu'elle ferme les yeux tout à fait pour ne plus voir, pour faire la nuit autour d'elle... ce qu'elle voudrait...
Raymond s'est encore rapproché... Et il s'est penché sur son visage... une seconde, elle a senti sur ses yeux et son front et ses cheveux l'haleine oppressée, la respiration tremblante du jeune homme...
Elle a peur... tout son sang reflue vers son cœur...
Puis, sans voir, toujours, elle a senti quelque chose de très doux, d'infiniment caressant, sur son front... quelque chose de brûlant et de frais tout ensemble... qui l'efûeurait, là-bas, près des frisures folles de ses blonds cheveux...
Raymond l'avait, n'y tenant plus, embrassée furtivement.
Et elle avait entendu, ausfei, deux ou trois mots, aussi doux et infiniment plus caressants que ce baiser...
— Oh! Suzanne, que je vous aime! !...
Puis, comme évanouie, elle était restée sans forces. .
Et elle n'avait plus rien vu, en rouvrant les yeuï ..
Raymond s'était enfui, éperdu, la tête en feu...
Etait-ce donc qu'elle avait rêvé?...
294 ROGER-LA-HOINTE
Si elle avait rêvé, elle pouvait eneore évoquer ce rêve.
Elle referma les yeux et l'essaya.
Vains efforts ! Elle était trop troublée, et un flot de sang lui était monté au visage et empourprait ses joues.
Non, elle n'avait point rêvé ; elle avait beau tenter de le croire.
Oui, tout à l'heure, elle dormait; mais elle s'était réveillée, en enlendant un léger bruit, elle avait entr'ouvert les yeux, elle avait aperçu Raymond qui la regardait, et elle avait éprouvé un plaisir intense à se laisser admirer ainsi en faisant semblant de dormir
Mais ce qui la faisait rougir si violemment, c'était le souvenir du baiser, si chaste et si léger qu'il fût, qu'elle avait reçu.
Cela avait remué son âme.
Elle s'était sentie tout autre... Elle avait vu plus clair en elle-même, et ce baiser la bouleversait.
Elle se leva, agitée par un invincible effroi.
Et elle passa lentement, par un geste machinal, la main sur son front, comme si ce simple geste eût pu effacer la trace des lèvres du jeune homme.
— Mon Dieu! mon Dieu! disait-elle, ayant envie de prier, comme si elle s'était vue à l'approche d'un danger... ayant laissé venir l'amour, parce qu'elle ne se doutait pas de ce que c'était qu'aimer, et épouvantée, maintenant que l'amour était venu.
Toujours sa main essuyait son front, et elle répétait :
— Non, non, je neveux pas...
Et sans doute quelque vision douloureuse se dressait devant elle, car elie murmurait encore :
— Il m'aime... mais moi, je ne veux pas l'aimer... Non, je ne l'aimerai pas, ni lui ni un autre... Cela est impossible... cela ne m'est pas permis... Ni lui ni un autre, jamais!...
Elle se mit à marcher dans les roches, presque courant, essayant de reconquérir son sang-froid et n'y parvenant pas.
Elle voulut se remettre à son tableau, mais, en l'état d'extrême surexcitation nerveuse oti elle se trouvait, ce fut en vain...
Alors elle plia son chevalet et revint au hameau, oii, en passant, elle avait laissé son cheval.
Un quart d'heure de galop effréné... car elle voulait s'étourdir, — elle aurait voulu no plus penser, — et elle fut à Maison-Blanche.
Son père devina tout de suite que quelque chose s'était passé.
— Qu'as-tu donc, mon enfant? demanda-t-il.
— Rien, dit-elle d'une voix sourde.
Et parce que le reg-ard de son përe la gênait, elle rentra dans sa chambre et n'en sortit pas de la journée. Le soir, elle ne voulut pas descendre à la salle à manger et prétexta une migraine pour rester chez elle. Son père monta. Elle était au lit et feignit de dormir pour n'avoir pas à répondre aux questions de Roger.
Le lendemain, elle eût bien désiré ne pas sortir encore, mais elle eût inquiété son père qui l'observait.
Ils firent ensemble une promenade en voiture.
En rentrant, ils trouvèrent devant la grille la voiture de Méridon. Au château, M°° de Noirville les attendait et venait rendre à Roger sa visite^ Raymond et Pierre l'accompagnaient.
Suzanne fut très froide pour Raymond, presque dédaigneuse.
Le jeune homme s'en aperçut bien vite et se troubla. Une douleur aiguë se peignit sur son visage. Sa pâleur ordinaire s'était accentuée. Ses yeux, devenus suppliants, interrogeaient Suzanne.
Mais celle-ci demeura impénétrable.
Et Raymond se disait :
— Elle s'est réveillée au moment oii j'ai effleuré ses cheveux, ello s'est offensée... Elle me méprise... Je suis perdu...
Profitant d'une seconde où il la voyait seule sur la terrasse, il s'approcha d'elle vivement et, très bas, des larmes dans la voix :
— Mademoiselle Suzanne, je vous demande pardon, dit-il.
Le cœur de la jeune fille s'effondra, pour ainsi dire. Cette voix était si douce!... Un instant, elle eut envie de relever sur lui ses yeux qu'elle tenait baissés et de lui montrer, par un sourire de son regard, qu'elle n'était point fâchée!...
Mais cela, c'était un aveu d'amour!... Et un secret mystérieux bien puissant, enfoui tout au fond de son cœur, l'empêchait d'aimer, lui défendait l'amour!... Elle dompta son cœur.
— Qu'ai-je donc à vous pardonner? dit-elle d'un air hautain. Il balbutia, ne sachant plus ce qu'il fallait penser.
— Je croyais... je craignais... j'ai été si hardi... Pardonnez-moi, je vous en supplie, je suis si malheureux de m'être attiré votre colère...
— Je ne vous comprends pas! dit-elle.
Et elle passa et alla rejoindre son père, qui descendait au parc avec Julia et Pierre. De loin, se retournant tout à coup, par une de ces attractions mystérieuses dont nous avons déjà parlé, elle aperçut Raymond sur la terrasse, comme cloué à la même place et foudroyé.
Son cœur s'attendrit. Et ses yeux reflétèrent cet attendrissemeut, mais Raymond était trop loin pour voir... Il resta triste.
296 ROGER-LA-nO.NTi:
— Je l'ai offensée, murmurait-il... j'ai perdu mon bonheur... el pourtant je l'aime... Oh! je l'aime tant!...
Pendant les jours qui suivirent, Suzanne ne sortit qu'à pied et n'alla pas plus loin que l'extrême bordure du parc, du côté de la plaine ; elle savait bien que Raymond, après la scène du château, n'oserait s'aventurer jusque-là.
En effet, Raymond resta invisible.
Il n'était pas loin, cependant, il rôdait aux alentours; il redoutait et désirait tout ensemble la rencontre de la jeune fille.
Ils restèrent ainsi, dans la même situation, pendant plusieurs jours.
Si Raymond était triste, Suzanne n'était certes pas plus gaie, — ou bien, si elle essayait de rire, parfois, pour donner le change à son père et pour éloigner ses soupçons, c'était d'un rire nerveux et forcé qui faisait mal à entendre.
Raymond avait pris possession de son âme.
Elle avait beau vouloir se défendre, il était trop tard.
Laroque remarquait bien sa constante préoccupation et s'en inquiétait. Il crut qu'elle était malade, s'informa tendrement de sa santé, mais elle le détrompa.
Jamais elle ne s'était mieux portée.
— Tu t'ennuies, alors? fit le père. Jeté vois triste.
— Non, je ne m'ennuie pas du tout, croyez-moi.
— Alors, qu'as-tu? Car tu es toute changée.
— Je n'ai rien, père, je vous assure.
— Veux-tu retourner à Paris?
Elle tressaillit. Cette idée lui était venue déjà. Retourner à Paris, c'était un moyen presque sûr de ne plus voir Raymond, tant que celui-ci resterait à la campagne; mais les vacances étaient terminées, Raymond n'allait point tarder, sans doute, à rentrer à Paris. A Paris, Raymond, elle en était sûre, trouverait le moyen de la rencontrer dans le monde, — tandis qu'à la campagne elle pouvait le fuir toujours.
Son parti fut bientôt pris. Elle resterait.
— Non, dit-elle, j'aime, vous le savez, la vie très libre que je mène ici. C'est à Paris que je m'ennuierais.
Laroque n'insista pas.
Et la même vie continua.
Il y avait déjà longtemps qu'elle n'avait point vu Raymond, qu'elle ne lui avait point parlé, depuis le jour oh le jeune homme avait voulu obtenir son pardon, sur la terrasse.
Elle avait trouvé ce temps bien lonjr... et souvent, elle s'était surprise
Vous... je voua méprise... Ah! je tous méprise bieal... (P. 303.)
à soupirer... et plusieurs fois même, à la dérobée, elle avait essuyé ses larmes, pour ne rien laisser deviner à son père.
Au moins, si elle avait connu quelqu'un qui lui parlât de lui, c'eût été un soulagement à son âme.
Mais qui?... Et comment, sans exciter les soupçons?
Tout à coup, elle pensa à Catherine, la femme de Petit-Louis.
Liv. 38
— C'est vrai, dit-elle... Catherine le connaît... J'irai... Et quand elle eut pris cette résolution, elle fut heureuse... Pourtant, le lendemain, au moment cil elle allait partir, sa jolie fi^re
se rembrunit...
— A quoi bon? dit-elle... Cela me fera plaisir d'abord. Je souffrirai ensuite... ISe vaut-il pas mieux rester?...
Mais elle se répétait tout bas le nom de Raymond, ce nom qui avait sur son cœur comme un mag-ique pouvoir, et elle s'amollissait.
Une demi-heure après, Suzanne était chez Petit-Louis.
11 avait gelé blanc le matin, mais le soleil s'était levé, déchirant un nuage de brumes opaques qui voilaient le ciel; à midi il faisait chaud.
Elle avait pris pour prétexte à sa visite l'envie de peindre un des coins du premier parc, du côté de la voûte.
— Ah! mademoiselle, qu'il y a beau tempe qu'on ne vous a vue! s'écria Catherine. Est-ce que vous étiez fâchée contre nous à cause de votre accident?
— Mais non, madame Louis.
— Asseyez-vous donc, mademoiselle... Voulez- vous prendre quelque chose?... Une tasse de lait?
— Merci...
— Petit-Louis me le disait encore ce matin : « Bien sûr, cette demoiselle ne reviendra plus. Son père le lui défendra! Quel dommage! Elle était si gentille ! » Il est vrai que, si nous sommes restés sans vous voir,, cela ne nous a pas empêchés de parler de vous souvent, tous les jours presque.
Le cœur de la jeune fille battit violemment.
— Avec qui donc, fit-elle... avec Petit-Louis?
— Oh! que non... Avec ces messieurs de Noirville... le plus jeune surtout... M. Raymond... Si vous saviez comme ils ont été inquiets pendant que vous étiez souffrante! On aurait dit, vraiment, que vous étiez leur parente, presque leur sœur.
Suzanne écoutait, ravie, délicieusement émue. Catherine vivait seule aux Vaux de Cernay et allait rarement au hameau.
Elle n'avait donc pas souvent l'occasion de parler.
Elle ne tarissait pas.
Elle avait trouvé une auditrice bienveillante, et, comme sa langue lui démang-eait depuis longtemps, ce fut une longue causerie où elle s'épancha, — où elle parla de tout, — sans s'apercevoir que, chaque fois qu'elle s'égarait sur des riens, Suzanne, habilement, la ramenait par un détour .à la seule chose qui avait de l'intérêt pour elle : la vie de Raymond.
Elle eût raconté sur Raymond dix fois la même histoire que Suzanne l'eût écoutée chaque fois avec un même et aussi vif plaisir.
Et pourtant ce que disait la paysanne était peu de chose, mais il faut si peu pour intéresser les amants 1
— Il était parti depuis quelque temps, disait-elle, mais, avant son départ, il venait tous les jours, sous le premier prétexte, et souvent même sans prétexte, simplement pour causer... Ah! qu'il était doux et aimable... toujours souriant... pas du tout le caractère de son frère aîné, lequel riait rarement et semblait triste... Mais bons tous les deux, autant l'un que l'autre... Il y avait très longtemps qu'ils habitaient le pays... dix ans au moins... peut-être plus... Et tout le monde les aimait... On les avait connus enfants... Maintenant l'un des deux promettait d'être un grand avocat.
Les journaux, à plusieurs reprises, avaient parlé de lui... comme il paraît que jadis ils parlaient du père... un avocat célèbre, mort en plaidant... dans l'affaire d'un assassin... M. Raymond, M. Pierre ou même M""' de Noirville pourront le raconter... Un assassin et un voleur... Je ne sais plus son nom... mais tout cela, c'est pour vous dire que M. Raymond, sans vous offenser, ne vient peut-être pas ici seulement pour mes beaux yeux. Ah! je vois cela, moi... car, à peine est-il installé, crac, le voilà qui me reparle de votre accident, comme ci ce n'était pas de l'histoire ancienne, et comme si vous y pensiez encore, de votre côté... C'est M"' Suzanne Farney par-oi. M"* Suzanne Farney par-là... Allez, vous devez avoir des tintements de cloches dans les oreilles...
Suzanne, en l'écoutant, rougissait et pâlissait tour à tour.
Elle voulait l'interrompre, mais le courage lui manquait.
Et Catherine reprenait, racontant ce qu'elle savait.
Lorsque Suzanne s'en alla peindre, près de la voûte, elle marchait légère comme un oiseau, se répétant :
— Il m'aime! Il m'aime I II ne m'a pas oubliée !...
Elle fit le lendemain et les autres jours ce que faisait Raymond autrefois, elle revint, elle passa rarement une journée sans venir.
Le tableau du parc, sans doute, était difficile à peindre, et il fallait de nombreuses séances!... 11 est vrai que la moitié des séances se passait
en conversations avec Catherine, qui s'y prêtait de bonne grâce. Suzanne arrivait cliez la paysanne avec d'autant plus de confiance qu'elle savait Raymond à Paris et qu'elle ne craignait point de se rencontrer avec lui.
Cependant, le jeune avocat reparaissait de temps à autre à Méridon, d'autant plus souvent, qu'il était violemment épris.
Un jour, — la veille, il avait remarqué de loin Suzanne, qui sortait de chez le garde, — il alla rôder aux alentours des Vaux de Cernay. N'apercevant ni Catherine, ni Petit-Louis, et cependant, voyant la porte enlr'ouverte, il entra. Il n'y avait personne. Il s'assit.
Tout à coup, c'est à peine si depuis cinq minutes il était là, ayant levé les yeux, il découvrit Suzanne, sa boîte de peintre et son chevalet à la main, qui suivait l'avenue du parc.
Elle se dirigeait vers la maison.
La première pensée de Raymond fut de s'enfuir... Il était pris d'un tremblement nerveux; il préférait tout braver, môme le ridicule, plutôt que d'affronter le regard méprisant de la jeune fille.
Et cependant, malgré cela, il resta.
Et quand Suzanne ne fut plus qu'à quelques pas, effaré soudain, il se glissa derrière les grands rideaux de serge rouge de l'alcôve, et là, il se tint immobile; sans respiration.
Il ne voyait pas la jeune fille, car il n'osait bouger. Elle alla dans un coin déposer son fardeau, puis elle appela :
— Catherine!... Petit-Louis I....
Presque au même instant, Catherine rentrait; elle venait du jardin, où elle avait ramassé des linges de la lessive, étendus pour sécher au soleil ; elle en avait un ballot énorme qu'elle jeta sur la table.
— Bonjour, mademoiselle, dit-elle essoufflée, — puis, regardant de tous les côtés, — tiens, je croyais que M. Raymond était là!...
La jeune fille fit un brusque mouvement. La paysanne se méprit :
— Oui, dit-elle, du jardin il m'a semblé le voir entrer. Il sera ressorti, sans doute, pendant que j'avais le dos tourné.
Suzanne se rassura. Il n'était pas là. Elle pouvait rester.
— Voyez-vous, mademoiselle, dit la paysanne tout en pliant son linge, je suis certaine que M. de Noirville vous aura découverte, et c'est pour cela qu'il est parti.
— Pourquoi donc? fit-elle jouant la surprise. Est-ce que je lui fais peur... et depuis quand? \
— Dame, qui sait? Il y a peur et peur... Et tenez, — autant vous déclarer tout de suite ma façon de penser, — je me suis bien aperçue que SA. Raymond ne vous regarde pas comme tout le monde, — et vous ne
seriez point femme si vous ne vous en étiez aperçue aussi. — Il vous... allons, ne vous offensez pas, si je dis le mot, — il vous aime... Eh bien, vous aimant, je comprends qu'il vous fuie,
Suzanne s'était troublée, mais se remettant :
— Ce n'est pas très logique, ce que vous m'expliquez-là, ma bonne Catherine...
— Peut-être bien... Et, pourtant, réfléchissez!... Vous êtes riche, vous, mademoiselle... Croyez-vous que les jeunes gens qui vous aimeront et qui seront pauvres ne seront pas gênés devant vous?... Si fait, da!... et, malheureusement, M. Raymond n'a pas la réputation d'être très fortuné... Il le deviendra sûrement, mais, en attendant, il n'a que son talent... et sa part de la ferme de Méridon, c'est-à-dire, pour ce qui est de la ferme, juste de quoi vivre,., et même la ferme ne compte pas, car lui et son frère en abandonnent les revenus à leur mère, qu'ils idolâtrent... Donc, c'est maigre... Dans ces conditions, M. Raymond, qui est fier, souffre évidemment beaucoup de ne pas être votre égal...
Suzanne s'était levée et avait fait quelques pas dans la chambre. Elle était visiblement en proie à une très vive agitation,
— Voilà, disait la paysanne, sans cesser son travail et suivant du coin de l'œil tous les gestes de la jeune fille, voilà ce que j'ai cru deviner... On n'est pas femme pour rien... Ce n'est pas votre avis?
Suzanne s'arrêta et, tout à coup, sèchement :
— Est-ce M. de Noirville qui vous a priée de me parler de la sorte? Catherine, consternée, laissa échapper des serviettes qu'elle empilait
sur la commode. Elle joignit les mains, silencieusement, très triste... puis :
— Oh ! mademoiselle !.,. Oh ! mademoiselle I fit-elle avec reproche. Les grands rideaux de serge rouge venaient de s'agiter comme si un
violent courant d'air était passé dans l'alcôve. Les deux femmes ne virent rien. Elles n'entendirent pas non plus un soupir entrecoupé qui partait de cette même alcôve.
— Croyez-vous, mademoiselle, que si M. Raymond avait à vous dire certaines choses, il se servirait de moi comme intermédiaire? Si je vous dis qu'il vous aime, c'est qu'il m'a semblé le deviner... à sa façon déparier de vous, de prononcer votre nom... à mille choses, enfin, qu'on ne peut détailler... et réelles pourtant...
Mais, après tout, reprit Catherine, je ne réponds pas de son amour et il est bien possible que je me trompe... Si cela vous offense, mademoiselle, n'en parlons plus.
— Ma bonne Catherine, je vous ai fâchée?...
Calherine se mit à rire.
— Un peu, mais c'est fini.
Elles g^ardërentle silence, toutes deux gênées quand même. Suzanne avait les yeux baissés. La rusée paysanne la considéra un instant, de haut, et hocha doucement la têle, avec un demi-sourire. Et ce geste semblait dire :
— Oh! malgré vous, je saurai L ce qui se passe dans ce petit cœur !...
Après un assez long moment, ce fut Suzanne qui reprit, tremblante:
— Alors vous croyez qu'il... m'aime... et qu'il... est malheureux?...
— Oh! ce que j'en disais... C'était peut-être aventuré... J'avais remarqué que M. Raymond était préoccupé et triste... De là à bâtir une histoire... Tenez, j'aime mieux vous avouer que je me trompais et que je connais le motif de sa préoccupation, — laquelle n'est pas tristesse.
— Vous le connaissez?
— Je m'en doute. M. Raymond est sur le point de se marier...
— Lui! fit Suzanne en pâlissant.
— Mon Dieu, oui, avec une jeune Parisienne. . . Il n'y a là rien d'étonaaiit... Et même un beau mariage, à ce qu'il paraît... On en parle dans le pays... 11 avait refusé, d'abord...
— Ah 1 il avait refusé... Et depuis?,..
— Et depuis, il s'est ravisé, il accepte.
— Il accepte... Il accepte!! murmura la jeune fille.
— Qu'avez-vous donc, mademoiselle... vous voilà toute pâle! !
— Pâle? Vous êtes folle!...
Llle se leva, voulut marcher, chancela, et fut obligée de s'asseoir. La paysanne la regardait, partagée entre la pitié et la curiosité.
— 11 fait très chaud, ici, dit Suzanne, vous ne trouvez pas?
— Mais non, au contraire, le vent est frais... Mon Dieu !... Suzanne faiblissait, les bras amollis pendant le long de la chaise. Tout
à coup de grosses larmes lui vinrent aux yeux.
— Il se marie... murmura la pauvre enfant, il se marie... Tant mieux... tant mieux, cela vaut mieux...
Les paupières s'étaient fermées, mais entre les cils les larmes filtraient... Et Catherine, agenouillée près d'elle, lui disait :
— Ah ! que vous êtes orgueilleuse... Vous l'aimiez et vous ne vouliez pas vous l'avouer. Et il a fallu un mensonge pour forcer votre aveu... Car j'ai menti... On a bien parlé d'un grand mariage pour M. Raymond, mais d l'a refusé, malgré sa mère, sans donner de motifs... C'est lui qui m'a tout conté... Oui, il a refusé... calmez-vous I...
Elle se calmait, ses larmes s'étaient séchées soudain...
— Vous avez tort, Catherine... grand tort... de vouloir pénétrer ce secret... C'est vrai, j'aime Raymond, mais jurez-moi — sur votre mari, — qu'il ne le saura jamais !...
Catherine allait répondre... impressionnée par la gravité des paroles de la jeune fille, quand tout à coup elles tressaillirent toutes deux et jetèrent un cri...
Raymond venait d'apparaître, — Raymond pâle comme un mort, et pourtant les yeux humides, avec je ne sais quel rayonnement de bonheur surhumain sur le visage, — Raymond tendait ses mains jointes :
— Ohl Suzanne... Suzanne!! J'étais là... j'ai tout entendu,. , Mais Suzanne, debout, recula jusqu'au seuil... Son visage avait une
singulière dureté... son œil brillait sous le sourcil froncé... et les lèvres étaient cripées... Elle avait jeté sa cravache sur la table quand elle était entrée... Elle la reprit, comme pour s'en faire une arme, — et d'une voix que la colère entrecoupait :
— C'est un guet-apens. Tout cela était préparé. Cette scène est une comédie. Vous, Catherine, vous êtes dans votre rôle, car sans doute il vous a payée pour cela... Quant à vous, monsieur, je vous tiens pour un misérable et un lâche !...
Et sa cravache coupa l'air en sifflant entre elle et Raymond.
— Suzanne 1... au nom du ciel, Suzanne! fit Raymond, terrifié.
— Mademoiselle... Oh! mademoiselle, disait Catherine, je ne savais pas, je vous le jure par ce qu'il y a de plus sacré... Je ne le savais pas là...
Mais Suzanne, impérieuse et hautaine :
— Faites seller mon cheval... à l'instant, je vous l'ordonne. Et, reculant, faisant toujours face à Raymond, elle sortit...
Le jeune homme, épouvanté par sa colère, voulait implorer encore :
— Suzanne! disait-il, écoutez-moi!...
Un mot lui cloua brutalement la bouche.
— Vous... je vous méprise... Ah! je vous méprise bien!... Raymond tomba, anéanti, et se cacha la tête dans les mains. Quelques minutes après, la jeune fille s'éloignait au galop. Cette scène avait à peine duré une minute.
— Ah! vous m'avez perdu, vous m'avez perdu, Catherine, répétait le malheureux garçon... avec votre curiosité, votre envie de savoir... Est-ce que je vous avais priée de l'interroger, moi?...
— Et moi, savais-je donc que vous étiez caché dans l'alcôve? Est-ce que je pouvais deviner?... Est-ce ma faute?...
a04 ROGER-LA-HONTE
— C'est fini, maintenanl, bien fini.
— Mais il n'est pas possible qu'elle ne vous croie point, qu'elle ne me croie point, aussi, quand nous lui dirons...
— Que lui dirons-nous?... Tout est contre nous... Elle me méprise... Elle a raison...
— Elle est méfiante comme les filles riches qui s'imaginent qu'on ne veut d'elles que pour leur fortune...
— C'est son droit. Et elle m'aimait ! Et la voilà partie I
— Si elle vous aime, elle reviendra.
— Non, jamais. Je l'ai bien compris à son regard... Oh! quel mépris! J'aurais voulu mourir. . .
— Vous me faites beaucoup de peine, monsieur Raymond... en vous désolant ainsi.
— Et elle m'aimait! Car je l'ai entendue! Elle l'a dit!... répétait-il en appuyant les poings sur les yeux.
Suzanne, en s'en allant, s'écriait :
— Il n'était pas digne de moi. Je ne le regretterai pas...
Cela ne l'empêcha pas, le lendemain, d'être prise d'une grosse fièvre. Elle souffrit beaucoup, mais n'en dit rien à son père, dans la crainte de l'inquiéter. Un mois se passa, avec cette mortelle désillusion.
Ses joues s'étaient un peu défraîchies, et un pli amer se voyait presque constamment à chaque c^oin de ses lèvres.
Laroque avait comme un pressentiment de ce qui se passait dans le cœur de sa fille ; mais qu'y pouvait-il? Ses préoccupations personnelles l'absorbaient d'ailleurs au point de le rendre égoïste. Dans sa soif de réhabilitation, il passait parfois des journées entières en recherches inutiles concernant toutes les personnes qui avaient pu connaître Larouette.
Quant à Guerrier, qui s'était offert si généreusement à l'aider, il avait passé lui-même 'par de cruelles épreuves. Marie-Louise tomba subitement malade. Une fièvre typhoïde §e déclara ; la jeune fille fut plusieurs jours entre la vie et la mort, puis un mieux se produisit et la convalescence commença.
Longue convalescence que le médecin ne trouvait pas encore terminée, malgré les fraîches couleurs revenues sur les joues de Marie-Louise.
Le mariage était remis à des temps meilleurs.
Laroque partageait son temps entre sa fille, son enquête et Guerrier.
Un moment il se crut sur une bonne piste : il avait découvert un filleul de Larouette, un filleul pour lequel l'avare avait fait d'incroyables sacrifices d'argent et qui avait néanmoins très mal tourné. Cet individu,
ROGER-LA-HONTB
Le vieux mit des lunettes, lut attentivement. (P. 312.)
encore jeune, était sous le coup dune banqueroute frauduleuse; en outre, son casier judiciaire se trouvait déjà chargé de deux condamnations pour escroqueries.
Au bout d'un mois de pénibles investigations, Laroque dut reconnaître qu'il avait fait fausse route. Le filleul de Larouette n'habitait pas la France au moment de l'assassinat de Ville-d'Avray. Attaché comme
UV. 39. — JULES MARY. — ROGER-LA-HONTB. — ÉD. J. ROUFK ET C*«. UV. 29
vG)îageur de commerce dans une maison de soieries, il parcourait à cette époque l'Espagne et le Portugal.
Laroque se décida alors à aller trouver Tristot et Pivelol, mais les deux policiers amateurs venaient de partir en Allemagne à la recherche d'un caissier en luite ; force lui fut donc d'attendre leur retour.
A l'approche du printemps, les bans du mariage de Jean Guerrier avec Marie-Louise Margival furent enfin publiés, sans que nul obstacle vînt prouver au fiancé que M*"" de Terrenoire songeât encore à se venger. Selon la volonté du banquier, cette union se célébra avec toute la discrétion du grand monde. Au lunch qui suivit la cérémonie religieuse, il n'y eut que les parents et les intimes.
Combien Guerrier était désolé de ne pas avoir auprès de lui, ce jourlà, son bienfaiteur; mais vraiment, il eût été dangereux pour la sécurité du fugitif d'inviter l'étranger William Fai-ney à une solennité toute intime.
Toutefois, Laroque ne put résister au désir d'assister incognito au mariage. Caché dans une voiture qui stationnait presque en face de la Madeleine, il attendit l'arrivée des époux.
Son cœur tressaillit de joie dès qu'il les aperçut : le bonheur, un bonheur sans mélange, se lisait sur les visages des deux jeunes gens.
Laroque n'était pas venu seulement pour eux. M'"^ de Terrenoire continuait à l'inquiéter. Jl voulait savoir si elle avait désarmé.
La femme du banquier était très pâle. Dans ses yeux fixes et durs, Laroque vit bien que la haine n'était pas morte.
Les rares parents et amis qui assistaient au mariage étaient tous entrés dans l'église et Roger s'apprêtait à s'en aller, lorsque soudain il aperçut un individu qui s'avançait lentement vers le portail et regardait do tous côtés comme s'il cherchait quelqu'un ou comme s'il redoutait d'être observé.
C'était Luversan, cet homme étrange et suspect que William Farney avait vu causer tout bas avec M°" de Terrenoire pendant la soirée japonaise.
Que venait faire cet homme? En quoi le mariage de Guerrier pouvait-il l'intéresser?
Luversan entra enfin dans l'église, mais il n'y resta que quelques instants et Laroque le vit disparaître pour ne plus revenir, même après la
célébration du mariag-e et le départ des voitures qui ramenaient les époux à l'hôtel de la rue de Chanaleilles.
Laroque Favait bien regardé, cet homme, et comme la première fois, à la soirée japonaise, il lui sembla qu'il l'avait déjà vu, bien antérieurement, dans des circonstances critiques. Cependant, il ne pouvait préciser ses souvenirs confus.
Et puis, que lui importait un Luversan! S'il fallait s'en tenir aux apparences, cet individu avait succédé à Guerrier dans l'esprit capricieux de M°* de Terrenoire. C'était une garantie pour l'avenir : la femme du banquier ne devait plus guère se préoccuper d'un mariage qu'elle n'avai* pu empêcher.
Laroque se résigna à retourner à Maison-Blanche, où il avait laissé Suzanne dans un état de prostration qui l'inquiétait vivement.
Après son mariage, Jean demanda une quinzaine de jours de congé, pendant lesquels il fit un voyage en Suisse et en Italie.
Après quoi il reprit ses habitudes.
Dans sa vie calme de travailleur et d'honnête homme, rien d'extraordinaire ne semblait s'être passé. Il n'y avait qu'un heureux de plus.
Il avait loué un coquet appartement rue de Châteaudun, pour être plus près de la banque .Terrenoire, située boulevard Haussmann, à deux pas du carrefour Taitbout.
Margivai l'y avait suivi, aimant Guerrier presque autant que sa fille, content de les voir à jamais réunis et de ne les point quitter.
Terrenoire avait voulu se mêler de leur installation, et sa générosité avait épargné à Guerrier et k Margivai une partie des dépenses nécessitées par ce qu'il appelait plaisamment « cette mise en train d'un jeune Liénage » .
C'était un de ses tapissiers qui s'était occupé de l'ameublement, ses fournisseurs habituels s'étaient faits les fournisseurs de Guerrier et de Ê^arie-Louise.
Un luxe de bon goût, grâce à eux, régnait là.
Guerrier n'eut qu'un seul secret pour sa femme : le secret de Roger Laroque.
Néanmoins, comme il ne pouvait se faire à l'idée de ne voir son bienfaiteur qu'à la dérobée, il présenta William Farney à Marie-Louise et à son beau-père.
— Monsieur Farney, leur dit-il, dont j'ai fait la connaissance par le plus heureux des hasards chez une tierce personne, me veut beaucoup de bien. Si je l'écoutais, il nous emmènerait en Amérique, oh il nous aiderait de sa fortune.
Roger ne manquait jamais, quand il venait à Paris, de dîner chez les nouveaux mariés.
C'était pour lui un grand soulagement à ses ennuis cuisants; le bonheur des autres aie don de calmer les chagrins d'une âme généreuse, inaccessible à la basse envie.
Une sorte d'amitié ne tarda pas à s'établir entre Margival et le riche Américain. Si la prudence ne l'avait commandé, cette amitié se serait resserrée davantage par la divulgation du terrible secret.
Un soir, Roger Laroque crut s'apercevoir que la physionomie de Jean s'était assombrie. Ce fut à peine si le brave garçon regardait sa femme. Il commit pendant le repas une série de distractions qui décelaient l'agitation de son esprit.
Qu'était-il encore arrivé?
Tout justement, ce soir-là le visiteur avait fait la gracieuseté aux jeunes époux de leur apporter un coupon de loge pour l'Opéra.
Guerrier remercia, mais déclara qu'il était indisposé et hors d'état de comprendre la musique. Il pria son beau-père de vouloir bien profiter de l'occasion en accompagnant Marie-Louise au théâtre.
— Quant à vous mon cher monsieur Farney, vous pousserez bien le dévouement jusqu'à me tenir compagnie pendant une heure ou deux,
Roger comprit que Jean avait quelque chose de sérieux à lui dire, Marie-Louise adorait la musique et ce fut pourtant avec une moue très accentuée qu'elle consentit à aller à l'Opéra sans son mari. Dès que Margival fut sorti avec elle. Guerrier s'écria :
— De grands malheurs se préparent : je crois que M. de Terrenoire est ruiné.
Et Jean raconta une scène qui s était passée dans le cabinet de travail du banquier, en son hôtel de la rue de Chanaleilles, Étant venu pour parler d'une affaire sérieuse au patron, Jean avait dû faire antichambre pendant près de trois quarts d'heure dans un petit salon contigu La porte du cabinet était entr'ouverte; le jeune caissier, mû plutôt par l'intérêt qu'il portait au bienfaiteur de Margival que parla curiosité, écouta le dialogue suivant qui s'était établi entre le banquier et M. Le Charrier, un des hauts employés de la maison.
— J'ai dû vous avertir de mes doutes et de mes incertitudes, disait ce dernier, car il me semblait que vous aviez trop de confiance dans certaines spéculations dont le résultat pourrait vous tromper, ainsi que dans certaines valeurs, qu'un coup de Bourse ferait baisser et dont la baisse serait un désastre pour nous..
— Je suis à l'abri d'un coup de Bourse, monsieur Le Charrier, et
Mussidan... dont la fortune est immense, me tirerait de peine au besoin. Vous savez que c'est grâce à lui que j'ai cette banque? Il y a gagné, car jusqu'ici mes e'fîorts ont été couronnés de succès. Il se peut que je me trompe quelque jour, mais si pareille chose arrive, et j'en doute, car j'ai foi dans mon étoile, le public l'ignorera toujours, car Mussidan est là. Du reste, vous voyez tout en noir, monsieur Le Charrier, ajouta Terrenoire en risnt. Je sais que mes dépenses sont très fortes et que ma fortune personnelle n'est pas encore solidement assise, mais j'ai confiance dans l'avenir. De l'audace! Toujours de l'audace! M. Le Charrier avait répliqué :
— M. Mussidan peut mourir... et si quelque catastrophe arrivait.. ;j quel parti prendre?...
— Censeur incorrigible, oiseau de mauvaise augure ! Mussidan est jeune et vigoureux... Il ne mourra pas... Quant à la catastrophe... d'où viendrait-elle?
— Quand la foudre éclate, sait-on d'oii elle tombe'' Terrenoire garda un moment le silence, puis :
— Avez-vous donc, monsieur Le Charrier, quelque mauvaise nouvelle, quelque renseignement fâcheux que vous hésitiez à m'apprendre? Votre devoir...
— Je connais mon devoir. De nouvelle je n'en ai point. Mais ce n'est pas d'aujourd'hui que je vous parle ainsi de certaines de vos entreprises qui me paraissent mal lancées, qui peuvent péricliter soudainement, et creuser un abîme.
— Ce sont des pressentiments, non des raisonnements. Cela ne s'appuie sur aucun fait.
— C'est vrai.
— Vous êtes forcé de l'avouer. En dehors de ces pressentiments, qui ne sont pas fondés, la situation de la banque n'est-elle pas excellente?
— Excellente, c'est le mot. Les émissions se sont faites avec succès. Tout vous a réussi. La chance est pour nous.
— Dans huit jours, nous aurons à verser aux actionnaires plus d'un million de dividende. Ce million, sur l'heure, peut être remis entre les mains du caissier...
— Je le sais.
— Nous faisons face aisément à tous nos engagements. Où donc voyez-vous le point noir?
M. Le Charrier s'était tu.
Après avoir reproduit, avec une mémoire fidèle, le dialogue ci-dessus, Guerrier ajouta :
— M. Le Charrier a cru s'être trompé, tant l'assurance du patron et sa confiance en son étoile lui inspirent d'énergie. Je suis convaincu, moi,
que M. de Terrenoire est sur une pente fatale.
Roger Laroque se contenta de sourire. Il n'admettait pas qu'on donnât tant d'importance à des pertes d'argent.
— Et après, dit-il, est-ce que je ne suis pas là? M. de Terrenoire, je ne l'oublierai jamais, m'a tendu la main au moment où je me noyais, au moment oti, comme lui, je m'imaginais que le plus terrible des malheurs était pour un industriel de ne pas pouvoir faire honneur à ses engagements et de voir son nom, honorable jusque-là, intact, couché sur la liste des faillis. Que j'étais loin de me douter qu'en rentrant chez moi avec l'argent qui comblait mon déficit je me trouverais devant la justice qui m'a condamné impitoyablement sans autre preuve que mon silence, ma volonté absolue de ne pas révéler le nom de la personne qui m'avait restitué cent mille francs. Plaise à Dieu que M. de Terrenoire ne reconnaisse pas trop tard comme moi que les plaies d'argent ne sont rien en comparaison de? plaies du cœur !
Et le vieillard ajouta avec la joie d'un honnête homme qui peut enfin reconnaître un service rendu :
— Combien lui faut-il à ton patron? Cent mille francs, deux cent mille francs; lui faut-il davantage?
— Je ne saurais vous le dire, et j'espère n'avoir jamais à vous le dire. Il faut attendre.
— Et c'est ce qui te chagrine à ce point-là ! Il y a autre chose certainement. Dis-moi tout, tu ne dois avoir rien de caché pour ton vieux Roger Laroque.
Jean ne put résister à cet appel de l'amitié. Il fondit en larmes et il conta sa peine tout entière au seul homme à qui il pouvait demander conseil dans un cas aussi difficile.
Pour comprendre la confidence de Guerrier, il est nécessaire de remonter en arrière.
Le mariage de Jean Guerrier n'était pointpassé inaperçu dans le cercle des amis de M. de Terrenoire, de Margival et dans les bureaux de la banque. On en parla beaucoup.
Que se passa-t-il pendant les quinze jours où les jeunes mariés furent absents? Pourquoi Guerrier ne retrouva-t-ilplus les mêmes visages à son retour ?
Lorsqu'il reprit possession de la caisse et fit un tour dans les bureaux pour serrer les mains à ceux qu'il croyait ses amis, il trouva partout froide mine.
On lui répondit à peine.
Ses effusions n'amenèrent que des paroles glacés, embarrassées.
Tout d'abord, il fut étonné, essaya de comprendre, et se dit que l'envie, sans doute, avait paralysé tous ces cœurs qui jadis battaient à l'unisson du sien.
Il en parla à Margival, qui, n'ayant point quitté Paris, devait le renseigner peut-être.
— Ma foi, je n'ai rien vu, rien entendu, dit le bonhomme. Il est vrai que j'ai l'oreille un peu dure et que, quand on parle bas près de moi, je n'entends pas.
Et le vieux, essuyant sa plume à sa manche de lustrine — comme les écoliers — se remit à faire des chiffres sur un grand-livre. Guerrier laissa passer quelques jours :
— Je saurai bien de quoi il retourne I dit-il. Mais il eut beau observer.
Il n'apprit rien.
On se cachait de lui. Cela était évident.
Les conversations commencées s'interrompaient soudain à son arrivée dans les bureaux.
Il n'y avait plus, tant qu'il était là, que des demi-sourires, des coups d'oeil en dessous et des chuchotements.
A présent, les plus jeunes, ceux de son âge, faisaient semblant de ne plus voir quad il leur tendait la main — et dans les rues, se détournaient pour ne le point saluer.
Quant aux autres, aux employés dont la situation était supérieure à la sienne, ils ne dissimulaient pas leur mépris et n'avaient plus avec lui que ies relations absolument nécessitées par le service.
Excepté chez M. de Terrenoire — oii il négligeait d'aller, du reste, à cause d'Andréa — on ne le recevait nulle part.
Même un jour, dans une maison où il allait pour la première fois, deux de ses amis qui avaient leur femme au bras, l'ayant jencontré avec Marie-Louise, saluèrent à peine celle-ci et se retirèrent aussitôt avec affectation.
Guerrier en était devenu tout pâle.
— De l'envie? Soit, dit-il, mais il y a autre chose... autre chose plus grave que l'envie et qu'on me cache...
Ce qui lui fit le plus de peine, ce fut l'éloignement d'un jeune employé
nommé Martellier, qu'il aimait beaucoup et avec lequel il était très lié. iVlartellier le fuyait comme les autres. Jean le prit à part, un soir, à la sortie des bureaux.
— Deux mots, lui dit-il.
L'autre, sans répondre, fit signe qu'il écoutait.
— Veux-tu m'expliquer ce qui s'est passé ici depuis mon mariage, et pourquoi je ne vous ai pas retrouvés, ni toi ni les autres, ainsi que je vous avais connus?
Martellier parut hésiter.
Puis, tout à coup, sèchement, se débarrassant de l'étreinte de Guerrier :
— Je n'ai rien à te dire, Jean, consulte ton cœur, consulte ta conscience, et tu trouveras là l'explication que tu cherches.
Et il s'éloigna, laissant le pauvre garçon pâle et stupéfait.
Son cœur, sa conscience? Il avait beau les interroger, ils ne lui reprochaient rien ! De nouveau il prit Margival pour confident et lui demanda conseil.
— Bast! vous vous imaginez un tas de choses, dit le vieux. Moi, je ne sais rien, ma parole, absolument rien.
Il ne sortit pas de là. Il vivait d'une vie machinale, heureux de la paix dont il avait la chance de jouir en sa vieillesse, après avoir trimballé son existence, jeunesse et âge mûr, par toutes les inventions qui avaient miné sa santé et mangé sa fortune.
Le lendemain, dans son courrier, il trouva à son adresse une lettre ainsi conçue :
<( Si vous voulez savoir pourquoi l'on vous méprise, interrogez le père de votre femme ! »
Avant de déjeuner, il montra cette lettre à Margival. Le vieux mit ses lunettes, lut attentivement.
— On vous méprise? Et qui donc? Et pourquoi?
— Nest-ce pas vous, d'après cette lettre, qui devez me l'apprendre?
— Est-ce que je sais ce que cela signifie? Est ce qu'il faut s'occuper de ce que contient une lettre anonyme?
— C'est vrai ! Quelque calomnie sans doute.
Il n'insista pas et parut n'y plus penser. Pourtant, ce mystère étrange le fatiguait, l'accablait, faisait le tourment de son cœur.
Deux jours après, il recevait une seconde lettre.
Celte fois, elle était signée : « Un ancien ami, » mais l'écriture était déguisée.
La lettre portait :
On ETait fait courrir des caricatures ignobles. (P. 317.)
« Si votre beau-père ne vous a rien appris de ce que vous désirez savoir, interrogez votre femme ! »
— Ma femme! murmura-t-il avec angoisse... Et que pourrait-elle me dire?... Telle je la vois aujourd'hui, telle je l'ai toujours connue...
Il se prit le front dans les mains et rêva.
Mais il perdit son temps à chercher, à réfléchir.
LIV. 40. JULES MARY. — ROGER-LA-HONTE. — ÉD. J. ROOFF El C^«.
uv. M
lise heurtait partout à cet inconnu et son angoisse augmentait de ses réflexions mêmes et de sa surexcitation.
C'était le soir, rue de Châteaudun, dans leur logement, où la beauté de Marie-Louise, si joliment encadrée par ce luxe délicat, éclatait comme une fleur superbe, pleine de vie et de parfum...
— A quoi penses-tu? dit-elle en lui relevant doucement la tète et en l'embrassant sur le front.
Il lui raconta tout et lui tendit la lettre.
Il n'avait aucuns soupçons sur elle; pourtant il observait son visage, pendant cette lecture.
Elle resta calme et pensive.
— Évidemment il y a quelque chose, dit-elle, mais je ne sais pas quoi...
Une troisième lettre arriva, la suite et le complément des autres, et dont l'auteur semblait deviner les tortures de Jean Guerrier :
« Si votre femme, pas plus que votre beau-père, ne veut vous renseigner — Je dis : ?ie veut et non point : ne peut — adressez- vous, en désespoir de cause, à M. de Terrenoire. »
Et toujours la même signature mystérieuse.
— Cette fois, l'énigme va s'éclaircir, pensa Guerrier.
Et il alla aussitôt trouver M. de Terrenoire. A lui, ainsi qu'il avait fait à Margival et à Marie-Louise, il raconta cette conspiration du mépris qui se faisait dans les bureaux et jusque dans le monde, autour de sa personne. M. de Terrenoire Fécouta attentivement, lut les trois lettres anonymes, réfléchit.
— Ma foi, mon pauvre garçon, dit-il à la lin, je n'y comprends pas plus que vous. Ce que je peux faire, par exemple, c'est prier M. Martellier, avec lequel vous étiez, je crois, très lié, de se rendre ici et de parler.
Quelques minutes après, l'employé était dans le cabinet du banquier, saluait froidement Jean Guerrier et attendait, debout, qu'on l'interrogeât.
— Monsieur Martellier, dit Terrenoire, vous vous doutez bien un peu du motif pour lequel je vous ai fait venir ?
— Aucunement, monsieur.
— Ahl Eh bien, je vais vous le dire. M. Guerrier est très attristé de la froideur que vous lui témoignez et de l'éloignemont dans lequel le tiennent, depuis son mariage, tous ses anciens camarades. M. Guerrier n"a rien à se reprocher, et cette froideur et cet éloignement sont d'autant plus pénibles qu'il ne les mérite et ne les comprend pas. Nous avons, lui et moi, compté sur vous pour nous expliquer les raisons d'un pareil revirement.
Martellier garda le silence.
— Répondez, monsieur! dit Terrenoire avec fermeté. Vous le devez à votre ami. Au besoin, je vous l'ordonne.
Martellier regardait le banquier avec une fixité singulière — et tournait le dos à Guerrier.
Il semblait vouloir s'obstiner dans son silence. Alors, Jean intervint :
— Mon ami, dit-il, songez que votre refus de répondre est presque une insulte. Parlez. Je ne sais pas de quoi l'on m'accuse. Donnez-moi donc les moyens de me défendre !
— Je n'ai rien à dire ! murmura Martellier.
— Puisqu'il y a complot, dit Terrenoire impatienté, je renverrai tous les employés de la banque, jusqu'à ce que l'on se décide à parler...
— Je partirai, monsieur, bien que je n'aie que ma place pour vivre, et pour faire vivre ma mère !
— Étrange entêtement ! dit Guerrier.
Il n'en put rien tirer.
Il fallut le laisser partir.
Deux ou trois jours se passèrent encore ainsi.
Après quoi, Jean reçut une quatrième lettre :
« Enfin, si, M. de Terrenoire se tait, comme on le croit, l'ancien am de Guerrier lui apprendra qu'il est bien difficile de conserver son estime ^ à un homme qui, pour se pousser et se faire une situation, épouse la maîtresse d'un autre! »
Jean froissa la lettre avec indignation.
— Infamie ! dit -il. Qui a pu répandre une pareille calomnie sur moi?.. Marie-Louise, la maîtresse d'an autre? Et de qui? de M. De Terrenoire !...
Use tordit les mains, pris d'une impuissante rage et cherchant autour de lui quelque chose à briser ou à déchirer.
Sa femme entra.
Il cacha la -lettre et essaya de prendre un air souriant.
Marie-Louise s'aperçut de son émotion.
Elle le questionna.
Un instant, il eut envfe de tout dire.
Mais quoi, faire rougir ce front chaste? Dévoiler tant de honte à celte candeur innocente ? Faire entrevoir à cette âme droite et sincère ce coin du monde écœurant? Lui causer sa première douleur, en même temps que provoquer sa première colère?... Amener les premières larmes à ces doux yeux qu'il aimait, au regard si profond ?
Est-ce que ce n'eût pas été un crime?
316 ROGtK-LA-IIOMTh:
Il prétexta un malaise, et quand elle fat partie et qu'il fut sûr de n'être pas vu, il brûla la lettre.
Cependant il dormit peu.
La même pensée, constante, pénible, le poursuivait comme une hantise.
Malgré lui, en dépit de ses efforts, de ses répugnances, de ses colères, ses réflexions venaient, accompagnant cette pensée.
Peu à peu, l'incertitude, honteusement, pénétrait dans son âme.
Ge n'était pas encore le soupçon.
Il se disait ;
— Tous ceux que je connaissais me fuient. Tout le monde ne peut se tromper. Qu'y a-t-il donc de vrai dans cette horrible calomnie?
Et, l'esprit prévenu, il observa.
Comment était née l'intimité de Terrenoire et de Margival?
Et une foule de détails lui revenaient maintenant à la mémoire, auxquels jamais il n'avait songé ! Une foule de questions aussi — terribles ! — auxquelles il ne trouvait pas de réponse.
Comment expliquer l'affection véritablement extraordinaire de Terrenoire pour Marie-Louise?
Avant le mariage, le banquier allait tous les jours chez Margival.
Maintenant il trouvait toujours quelque occasion de se rencontrer avec Marie-Louise.
Il envoyait des billets de théâtre, et la première personne qu'on apercevait au théâtre, c'était lui !...
Et tout lui était prétexte à cadeaux pour Marie-Louise...
Une montre en or, ornée de diamants, c'était lui qui l'avait donnée !.. Deux grosses perles, les pendants d'oreilles que Marie-Louise préférait, venaient de lui!... Des bracelets !... Un tas de bibelots aussi, très coûteux!...
Pourquoi tant de choses?...
La protection du patron s'étendant sur un employé, si intéressant qu'il soit, ne se manifeste pas de cette façon I...
Cela en était venu au point que Terrenoire avait négligé sa femme, tant il se plaisait avec Marie-Louise I...
S'il l'avait pu sans scandale, il n'aurait plus bougé de chez le vieil inventeur !...
Souvent préoccupé, d'ailleurs, ou ennuyé, ou maussade, il n'était gai que chez Margival ; et — voilà que Guerrier s'en souvenait à présent — si quelque chose retenait, quand Terrenoire était là, Marie-Louise absente, le banquier s'en allait.
D venait donc pour elle!... C'était évident! Alors il l'aimait! Il l'avait
séduite ! Il y avait entre eux des relations d'amant et de maîtresse — à rinsu de Margival — ou même Margival les connaissait, ces relations, et fermait les yeux, parce que cette honte était le prix de l'aisance qu'on lui apportait?...
Quel rêve atroce que celui-là I
Guerrier le faisait, éveillé.
Blême, silencieux, il observait.
— N'ai-je été qu'une dupe imbécile et naïve!... Ah! si cela est vrai, malheur à eux tous, malheur!...
Ce n'était pas ce qu'on prétendait autour de lui. Une dupe, non. Un complice, oui.
Mari complaisant !
Marie-Louise passait pour être la maîtresse de Terrenoire. Chacun savait cela.
Tout le monde le disait.
Et lorsqu'on avait entendu parler du mariage de la jeune fille avec Jean Guerrier quelqu'un rétnraa comme suit la situation
— Le caissier arrive là pour cacher un scandale qui ferait tort à Terrenoire. Si le banquier marie sa maîtresse et si elle y consent, c'est qu'elle est enceinte ! Le pavillon couvrira la marchandise!...
L'avancement rapide de Guerrier, dans les bureaux de la banque s'expliquait ainsi : Terrenoire savait pouvoir compter sur son dévouement honteux. Et le mariage n'empêcherait pas les relations du financier avec la jeune fille !
Il n'y avait pas jusqu'au père Margival qui ne fût complice, lui aussi.
C'était sous ses yeux, avec son consentement, presque avec son aide, qui s'était nouée cette intrigue I...
La vie parisienne cache bien d'autres turpitudes, bien d'autres immondices.
Que de fois n'avait-on pas surpris le banquier sortant, fort tard, de chez Margival !
Et qui l'eût attiré là, si ce n'est les beaux yeux de Marie-Louise?
On avait su, également, par le menu, toutes les dépenses que Terrenoire avait faites.
Il n'apportait pas, n'envoyait pas un cadeau à la jeune fille par un domestique ou un garçon de la banque, sans que le lendemain tous les employés en parlassent et en fissent gorges chaudes.
On avait fait courir des caricatures ignobles, dont Marie-Louise et Terrenoire étaient les personnages.
318 ROGER-LA-HOxNTE
Quand on apprit que Guerrier allait chez Margival, les plaisanterie» redoublèrent. On disait tout haut :
— Tiens! le caissier qui va souftler la maîtresse du patron?
Lorsqu'onsut qu'il s'agissait d'un mariage, ce fut un effarement, puis un éclat de rire général.
Ce que faisait Terrenoire et ce que voulait Guerrier était visible à tout le monde.
Toutefois, l'on n'y crut vraiment que lorsque le mariage fut accompli.
Alors, la chose parut sérieuse.
Chacun lut dans le jeu de Guerrier.
Le caissier devint un ennemi. On s'éloigna de lui.
Jean Guerrier apprenait cela, jour par jour.
Tantôt, c'était une découverte qu'il faisait de lui-môme, et tantôt des lettres anonymes le mettaient au courant.
Plus d'une fois il eut envie de tout dire à Margival, à Marie-Louise, h Terrenoire; il recula toujours.
Cela eût été si abominable d'être sûr qu'il ne s'était pas trompé, qu'il aimait mieux douter encore.
Et puis, la douce figure de sa femme, si aimante, apparaissait, dans ces visions horribles, pour le calmer tout à coup, en lui montrant qu'on ne peut dissimuler à ce point et sembler aussi chaste avec une pareille dépravation dans le cœur.
Alors, que croire, que faire?...
Il pensa, un jour, que peut-être la main de M°" de Terrenoire était dans tout cela.
11 chercha à la rencontrer seule, et eut une explication avec elle.
Mais aux premiers mots, il s'aperçut qu'elle ne comprenait pas.
11 ne voulut pas lui donner l'occasion de se réjouir de ses tortures et se retira.
Quand il rentra chez lui, ce soir-là, au moment où il ouvrait la porle du salon, il trouva M. de Terrenoire qui causait avec Marie-Louise, assis tous les deux sur le même canapé.
La jeune femme avait les mains dans celles de M. de Terrenoire et tous deux se souriaient doucement.
Jean Guerrier blêmit et réprima un geste de rage.
Une sueur mouilla son front et ses yeux devinrent mauvais.
Etait-ce donc vrai, ce qu'on disait?
D'un mouvement rapide, Marie-Louise avait dégagé ses mains et était venue à sa rencontre, en souriant, se pendant à son cou et l'embrassant.
Il la repoussa brutalement.
Elle recula de deux pas, toute pâle, regarda son mari, regarda le banquier et dit :
— Qu'as-tu donc? Pourquoi cet accueil?
Au moment de se livrer, de montrer ce qu'il souffrait, encore une fois il eut peur.
Il s'excusa auprès de sa femme, eut le courage de l'embrasser.
Alors, remise tout de suite, Marie-Louise alla sur une petite table chercher un coffret qu'elle apporta et déposa sur les genoux de son mari.
— Tiens, vois, dit-elle, comme M. de Terrenoire m'aime mieux que toi et surtout comme il a meilleure mémoire ! Non seulement il me souhaite ma fête quand tombe celle de Marie, mais quand arrive aussi la fête de Louise. Et voilà son cadeau!... Où est le vôtre, monsieur? Je parie que vous l'avez oublié !
Elle ouvrit le coffret.
Il contenait un collier de perles du plus grand prix; les perles étaient superbes et le travail d'orfèvrerie était merveilleux.
— Oui, dit Guerrier d'une voix altérée, c'est beau, trop beau pour Jîous, pour notre situation de fortune.
— Et voilà tout ce que tu trouves pour remercier M. de Terrenoire ? dit la jeune femme avec reproche.
Le banquier se mit à rire.
— Je n'ai pas besoin de ses remerciements. Je connais son cœur. Je sais pouvoir compter sur son dévouement...
Guerrier les observait à la dérobée.
Ils n'étaient pas gênés devant lui, soit parce qu'ils n'avaient rien à lui cacher, soit parce qu'ils ignoraient ses soupçons et croyaient n'avoir rien à craindre de lui.
Resté seul, il s'enferma dans sa chambre et travailla jusqu'au jour, avec emportement, pour s'étourdir.
Ce fut le lendemain que Roger Laroque vint les voir. Nous avons dit qu'il apportait un coupon de loge pour l'Opéra et que, Guerrier ayant prétexté d'une indisposition, Margival et sa fille sortirent seuls.
Guerrier commença par annoncer à Roger la ruine imminente de M. de Terrenoire; puis, pressé de questions par son ancien patron, il n'hésita pas à lui faire part des affreux soupçons qui l'obsédaient.
Laroque l'écouta jusqu'au bout sans manifester d'indignation. Il ne pouvait croire à de telles perfidies.
— Voilà bien l'effet de la calomnie, dit-il. Du reste, il te sera facile de les surveiller. C'est l'affaire de quatre ou cinq jours tout au plus. En
à^ito.
attendant, ne laisse rien percer de tes soupçons, que je trouve très peu justifiés. Je n'ai jamais vu de visage plus candide que celui de ta femme ; quant à M. de Terrenoire, il n'a rien d'un malhonnête homme dans la physionomie.
Je ne vois autour de vous qu'une personne dont le silence glacial et l'air sombre me donnerait à penser bien des choses. Je veux parler de M. de Mussidan. Pourquoi donc M'" Diane n'est-elle pas encore mariée avec M. Robert de Vaunoise? La faute en est sans doute à ce Mussidan, dont la grande fortune serait le principal appui de son associé si la banque était sur le point de sauter. N'attendrait-il pas la catastrophe pour faire de son mariage avec Diane de Terrenoire la condition du sauvetage de la banque? D'autant plus que, si je ne me trompe, ce n'est pas la mère de la pauvre enfant qui s'y opposera. Cette femme me parait chercher les aventures. Elle ne te menace plus, n'est-ce pas?
— Son attitude à mon égard est devenue tout à fait correcte. Laroque hasarda une question qu'il n'avait pas encore trouvé
l'occasion de poser.
— Quel est ce Luversan qui tourne autour de M""' de Terrenoire?
— Un boursier... une sorte d'intrigant. Je soupçonne cette femme de jouer à la Bourse à l'insu de son mari. Le Luversan doit lui servir d'intermédiaire.
— D'où sort-il? Qu'a-t-il fait depuis qu'il est au monde?
— Personne n'en sait rien. Peu nous importe, d'ailleurs ! J'ai bien d'autres soucis en tête.
— Ta Marie-Louise... Elle est innocente, mon expérience, mon instinct me le dit.
— Puissiez-vous ne pas vous tromper I C'est que, voyez-vous, monsieur Laroque, si je n'aimais pas Marie-Louise autant que le premier jour, si je ne me rattachais pas à l'idée que ma femme est incapable d'une telle dissimulation, je n'hésiterais pas à en finir avec la vie. J'ai peur de moi-même. Ah si c'était vrai, si le père et la fille avaient été d'accord j)oiir me faire l'instrument de leur fortune, je ne répondrais plus de moi-même. Il y a des moments où je vois rouge !
Laroque réussit enfin à calmer son jeune ami, à qui il fit promettro de lui envoyer une dépêche à Maison -Blanche dans irois jours. Puis ils se séparèrent.
Mon Dieul dit-il, Suzanne, vous êtes blessée? (P. 328.)
"▼- 45. JULES MARY. - ROGEn-LA-BONTE. - ÉD. J. ROUFF ET C».
Revenons à Maison-Blanche, vers la fin de l'automne.
Pour retirer à son père toute idée de retourner à Paris, Suzanne sortait tous les jours de longues heures. Pas une seule fois, Raymond ne se trouva sur son chemin. Elle avait repris toute sa sécurité.
Catherine était venue à la villa deux fois de suite, mais Suzanne ne l'avait pas reçue.
Et maintenant elle dirigeait ses promenades quotidiennes du côté qui l'éloignait le plus des Vaux de Cernay, comme si elle avait voulu fuir ces ruines et ces jolis paysages oti elle avait commencé à aimer et où elle avait souffert.
Le soleil se montrait toujours clément. 11 essayait de réjouir la nature, les arbres desséchés, les oiseaux et les hommes, avant les bises glacées, les frimas et les neiges de l'hiver.
Suzanne avait entrepris des études sur les ruines assez imposantes et très pittoresques du château de Chevreuse.
Elle y allait toutes les fois que le temps le permettait. Elle était obligée de laisser son cheval à Chevreuse, car on ne peut monter au château que par des sentiers d'une pente très raide. Elle avait déposé, au premier jour, chez le gardien des ruines tout son attirail de pemtre, de telle sorle qu'elle n'avait rien à transporter quand elle s'y rendait.
De l'esplanade du château, la vue est magnifique : c'est la vallée de l'Yvette avec ses bois, ses vallons et ses collines qui se groupent et se confondent dans le lointain de l'horizon; plus près, la gorge verdoyante où s'enfonce la route de Rambouillet; plus près encore, Méridon, avec la ferme, les champs cultivés, les hauteurs couvertes de bois ; en bas, les maisons de Chevreuse, dominées par le vieux clocher de l'église; immédiatement au-dessous un abîme de verdure, de couleurs, de jaune, de noir, de violet, au-dessus duquel s'élèvent les ruines solides des murailles qui soutiennent l'esplanade du château...
Souvent, elle abandonnait son travail et, les yeux perdus sur cet horizon très lointain, s'étageant à perte de vue, elle rêvait.
A quoi? Qui eût pu le dire?
Au vide de sa vie, peut-être?... Ou bien à quelque fatalité attachée à cette vie et qui lui défendait le bonheur?...
Plutôt cela, car souvent, quand elle regardait ainsi, — sans rien voir de ces choses du dehors, mais seulement attentive au drame de son cœur,
— des larmes lui venaient, et elle avait beau fermer les paupières très fort pour ne point pleurer, les larmes, grossies par un chagrin secret, roulaient des yeux le long de la joue et glissaient jusque dans le cou.
Et un jour qu'elle pleurait ainsi sur elle-même, sur sa jeunesse qui se flétrissait dans l'abandon, un jour que, plus triste encore que les autres jours, elle avait appuyé les deux mains sur ses yeux, et silencieusement sanglotait, son gracieux corps secoué de soubresauts nerveux, un peu de bruit lui fit lever le front.
Elle avait cru entendre marcher derrière elle. Des pierres avaient roulé sous des pas.
Elle aurait pu tourner la tête et s'en assurer tout de suite, eh bien! chose étrange, elle n'osa pas, pareille à ces enfants peureux qui, craignant un danger, la nuit, gardent les yeux obstinément fermés et retiennent leur souffle. Mais elle tressaillit soudain violemment.
On avait prononcé son nom... doucement. Ohl elle ne s'était pas trompée, et la voix qui l'avait prononcé, tremblait :
— Suzanne, avait-on dit, Suzanne, par pitié?!...
Alors elle se leva et regarda, toute blanche, ses larmes séchées. C'était Raymond... Raymond qui était là et l'implorait.
— Vous! dit-elle, vous, ici!!...
— Je vous en prie, Suzanne, écoutez-moi.
— Non.
— Suzanne, je ne suis pas coupable, je n'ai rien à me reprocher... je vous le jure, Suzanne.
— Je ne vous crois pas,
— Suzanne, vous m'aimez, et il en est impossible que vous me repoussiez ainsi sans m'entendre...
— Allez-vous-en... je le veux...
— Non, cette vie est intolérable... je souffre trop... et c'est injuste.. je veux que vous m'entendiez...
— Puisque vous ne voulez pas me céder la place, c'est donc moi qui partirai.
Elle voulut passer devant lui, fière et méprisante. 11 lui barra le chemin résolument.
— Vous m'avez accusé... vous m'avez traité de misérable... et, si j'avais fait ce que vous me reprochez, je serais, en effet, un misérable et un lâche... mais je ne l'ai pas fait, vous m'accusez injustement... j'ai le droit de me défendre et votre devoir est de m'écoutor...
— Peu m'importe ce que vous êtes... je ne vous connais pas et n'ai rien de commun avec vous.
— Ah! Suzanne, Suzanne, vous avez dit que vous m'aimiez... je Fai entendu... votre cœur doit donc être accessible à la pitié, — et même sans amour, vous seriez toujours femme, et regardez-moi, Suzanne, je pleure...
— Que m'importent vos larmes!... Je trouve votre comédie odieuse et ridicule. Finissons-la, si vous m'en croyez...
Et elle voulut passer encore; lui, toujours résolu :
— Vous ne partirez pas...
— ■ Vous voyez bien que j'ai eu raison de vous appeler lâche, puisque vous employez la violence envers moi.
— Soit, vous l'avez dit, je suis un lâche...
Elle frémit. Bien qu'elle fût courageuse, elle avait peur. Elle était seule, dans ces ruines, très loin de la maison du gardien. Elle aurait beau crier, personne ne viendrait.
Machinalement, elle se recula, presque tout au bord de la muraille. Derrière elle, c'était le vide... c'était l'abîme... elle n'avait plus qu'un pas à faire pour tomber... et s'écraser en bas sur les roches... C'était la mort. .
— Si vous faites un pas vers moi, dit-elle, ou si vous me dites un mot que je ne puisse entendre, je me jette là...
Il recula, effaré, dans un désordre inexprimable et passa la main sur son front, comme s'il sentait sa raison s'en aller et eût essayé vainement de la retenir.
Et il murmurait :
— Il faut pourtant que je lui dise... il le faut... il le faut...
Il avait, en arrivant, posé son fusil contre un pan du mur. Il était vêtu d^un costume complet de velours marron et ses jambes étaient prises par des molletières de même étoffe et de même couleur. Il n'avait ni chien ni carnier, ni cartouchière. On devinait qu'il était sorti de Méridon pour chercher Suzanne et non point pour chasser.
Il avait le visage défait d'un homme qu'un grand malheur a abattu... les yeux étaient fatigués et rouges...
Les dernières paroles de la jeune fille lui avaient causé une douleur poignante.
— Ah! vous me croyez, en effet, bien lâche, dit-il très bas, si vous craignez que je ne vous insulte et ne vous violente... Vous avez peur de moi, sans doute, parce que je vous parais très animé... C'est ma vie que je joue en ce moment, et j'ai bien le droit d'être ému... Non pas que j'y tienne, à la vie. Non, certes, non, sans vous... Mais je l'avais entrevue avec vous si belle, si heureuse, que je regretterai ce rêve, comme on •egrette l'espérance envolée d'un bonheur trop complet, presque divin...
Et, puisque c'est de ma vie qu'il s'agit, car je me tuerai si vous ne me croyez pas, ne vous étonnez point si j'insiste... Ces paroles ne la touchèrent pas.
— Qu'avez-vous à me dire?... fit-elle en haussant les épaules.
— J'ai à vous parler de mon amour.
— Votre amour n'est qu'une spéculation sur ma fortune. Il sourit amèrement.
— C'est à mon tour de vous plaindre, Suzanne, et je vous plains sincèrement si vous avez de moi cette opinion!...
— Vous me plaignez!...
— Parce que vous devez beaucoup souffrir... de mépriser à ce point un homme que vous aimez...
— Oh ! je ne vous aime plus, le mépris a tué l'amour...
— Alors, pourquoi donc pleuriez- vous? Car tout à l'heure je vous ai surprise sanglotant, le visage dans vos mains.
11 l'avait surprise ! Elle eut un geste de colère. Ses lèvres pâlirent. Une lueur mauvaise passa aans ses yeux...
— Ah! dit-elle, je vous hais, je vous hais bieni Et Raymond répétait avec obstination :
— Peut-être me haïrez-vous mieux encore quand vous m'aurez entendu. Vous savez que je vous aime, Suzanne. Un jour, j'ai cru vous avoir fâchée . vous dormiez, dans la vallée, et je m'étais approché de vous doucement; Et vous ne vous étiez pas réveillée... Alors, vous étiez si jolie, si calme souriant dans un rêve, que j'ai oublié que vous pouviez me sentir et j'ai effleuré d'un baiser vos cheveux. C'est de ce jour que partent vos colères, puisque, de ce jour, je ne vous ai plus revue, je ne vous ai plus parlé... Et cependant vous n'étiez pas fâchée contre moi, puisque, chez Catherine, j'ai entendu cet aveu qui a fait de moi, pendant une seconde, le plus heureux et le plus fier des hommes, puisque vous m'aimez toujours! — Oui, je vous aime, Suzanne...
— Votre amour m'offense. Je le considère comme une insulte...
— Oh! je vous fléchirai, orgueilleuse fille. Le jour où pour la première fois je vous ai vue, je vous ai aimée... Cela est banal à dire, et pourtant cela est vrai... Comnçient est venu l'amour? Est-ce seulement parce que vous êtes admirabl<;ment belle et parce que, dans vos yeux, se devinent votre droiture d'âme et votre bonté?... Je ne sais... Est-ce parce que vous m'êtes apparue, presque morte, souillée de sang, après cet accident qui aurait pu être terrible? Vous étiez si pâle et j'ai eusigrand'peur!... Enfin, je vous aimai... et je ne rêvai plus que de vous. Et je fus heureux, — mais heureux infiniment, — quand vous répondiez à mon salut, dans les bois,
par un sourire gracieux, par un signe de tête, par un geste... Je fus heureux quand vous avez bien voulu me parler... Et je rêvais de ce bonheur les nuits et les jours qui suivaient... Je me retrouvais enfant... J'avais des envies de baiser le bas de votre jupe noire d'amazone, quand vous passiez à cheval, près de moi... J'ai ramassé plus d'une fois et j'ai conservé des fleurs sauvages qu'avait foulées le sabot de votre cheval. C'était quelque chose de vous!... Oh ! votre cheval, je l'enviai aussi... Il était plus que moi dans votre vie!... Enfin, un jour, je crus vous avoir fâchée... j'ai dit tout à l'heure pourquoi... Alors, sachant bien que j'étais coupable, je me serais soumis à tout, aux épreuves les plus dures, pour obtenir mon pardon... Vous m'avez repoussé... Je n'avais qu'à disparaître... De ce jour, m'avezvous revu une seule fois sur votre chemin?... Répondez,
— C'est vrai, je ne vous ai pas revu.
— Vous êtes obligée de le reconnaître. Je me cachais sur votre route, et vous passiez près de moi, sans m'apercevoir. Est-ce la conduite d'un homme que vous avez appelé misérable et lâche?
— Que n'avez-vous continué?. ..
— Ah! j'arrive à votre grand reproche... au sujet de votre colère... à notre rencontre chez Catherine... Ecoutez... J'ignorais que vous fussiez ce matin-là au parc et quand, tout à coup, je vous vis dans la grande avenue, je n'eus plus qu'une pensée : fuir... Mais il était trop tard... Certes, je pouvais vous attendre... Mais vous attendre, c'était attirer votre regard... Et votre regard, hélas! m'eût exprimé votre ressentiment... Je n'en eus pas le courage et je me cachai... Catherine était absente quand j'entrai... Elle ne pouvait savoir que j'étais dans l'alcôve... Du reste elle vous l'a dit... Elle avait cru m'apercevoir du jardin et elle vous marqua sa surprise de ne pas me trouver chez elle... Si nous avions été de connivence, si elle avait été complice d'une infâme supercherie, vous eût-elle fait cette réflexion qui pouvait vous donner l'éveil? Cela n'a pas le sens commun...
Suzanne ne répondait pas... Elle oubliait de répondre...
Elle regardait avidement cette physionomie bouleversée du jeune homme, ses traits animés et fiévreux, et cherchait à démêler ce qu'il y avait de vrai derrière ces paroles ardentes, ce que pouvait cacher d'amour et d'honneur ce désespoir si noblement exprimé.
Raymond reprit :
— Aux premiers mots de votre conversation avec Catherine, je voulus intervenir, je voulus me montrer... mais j'eus peur... Ah! si j'avais su pourtant!... J'eus peur, oui, et je restai et j'entendis tout... Oh! Szuanne, vous avez dit que vous m'aimiez... Eh bien, je vous en supplie, reprenez votre parole... je n'aurai rien entendu... Je ne me souviendrai de rien...
mais rendez-moi du moins votre estime... J'y ai droit et j'y tiens... Vous n'entendrez plus parler de moi et, je vous le jure, vous ne me reverrez jamais plus... mais dites que vous me croyez, à cette condition, — la plus dure qui soit, puisqu'elle fera mon malheur...
Elle se taisait toujours. Ainsi, elle n'était pas persuadée! !
— Suzanne, imposez vous-même vos conditions... Si dures qu'elles soient, je les accepte.
Elle garda le silence, cruelle jusqu'au bout.
— Yous ne voulez pas 1 dit-il, désolé. Je n'ai plus qu'à me tuer, car je ne peux pas vivre avec la pensée que vous me prenez pour un lâche. Mort, vous me croirez mieux... Et ce sera vite fait, allez!...
Il alla prendre son fusil, resté armé des deux coups. Il appuya la crosse contre une pierre et mit les canons contre sa poitrine, au milieu.
Alors, se retournant, l'œil ardent, mais extrêmement pâle :
— Suzanne, je vous aime... je vous aurai aimée plus que tout au monde... plus que la vie, plus que mon père et ma mère... Suzanne, je vous aime et je vous pardonne ma mort. ..
La pointe de son brodequin de chasse alla chercher les gâchettes sous la sous-garde, mais, au moment où, les détentes pressées, les chiens s'abattaient, une main tirait violemment le fusil...
Les deux coups partirent en même temps...
Et aux deux détonations répondit un cri d'épouvante et d'angoisse poussé par Raymond...
C'était Suzanne qui s'était précipitée sur lui et avait écarté le fusil...
Le coup avait traversé sa robe et la poudre avait mis le feu à l'étoffe.
— Mon Dieu, dit-il, Suzanne, vous êtes blessée...
Elle fit signe que non. Elle n'avait pas la force de parler. Elle chancela. Il la soutint dans ses bras pour l'empêcher de tomber.
Il éteignit le feu de la robe en étreignant celle-ci à pleines poignées. Et il redisait, avec une inquiétude mortelle :
— Vous n'êtes pas blessée, Suzanne?
— Non...
Et, tout à coup, ses nerfs se détendirent. Elle éclata en sanglots.
— Suzanne, vous pleurez!... vous avez été effrayée... C'est ma faute... Me pardonnerez-vous cela aussi, Suzanne?...
Le cœur de la jeune fille éclatait.
Il avait voulu se tuer. C'était vrai. Une seconde de plus, — pas même, — et il serait tombé foudroyé à ses pieds. Et elle se fût reproché cette mort toute sa vie, comme un véritable crime.
aOCER-LA-HONTE
Ttle disparut et Raymond, assis sur la pierre, pleura. (P. 333.)
Car c'est elle qui l'eût tué!.,.
Alors il ne menlait donc pas !... Et elle qui refusait d'ajouter foi à ce quil Disait, — malgré ses protestations!...
Mais, maintenant, c'était fini... C'était trop d'émolion pour résister encore... elle n'en avait pas le courage... elle était faible.
Elle s'était sentie si triste, si abandonnée il y a une heure! Elle avait soif d une parole d'amour... d'une tendresse..