LIV
— Raymond, dit-elle d'une voix faible comme un soupir, je vous ai méconnu... je vous ai fait une grave offense... Me pardonnerez- vous jamais?...
— Oui, dit-il... je vous pardonne... sans condition...
— Oh! vous auriez le droit d'exiger davantage... d'exiger, par exemple, que je vous répète ce que j'ai dit à Catherine...
— Oh 1 Suzanne 1 dit-il, transporté de joie, presque à genoux devant elle.
— Oui, Raymond, je n'éprouve aucune honte à vous le dire... Je vous aime beaucoup... encore plus peut-être que vous ne m'aimez!...
— Oh! cela n'est pas possible, Suzanne I
— Je vous aime, Raymond, et j'ai bien souffert... et tout à l'heure, quand vous êtes venu et que vous m'avez surprise, je pleurais, cela est vrai, je pleurais en pensant à vous...
— Toute ma vie vous rendra-t-elle le bonheur que vous me donnez? Elle secoua la tête avec un geste d'une tristesse navrante.
— C& "Vestpas tout, murmura-t-ellé, — on eût dit qu'elle se parlait à elle-même, — j'ai dit à Catherine que je vous aimais, mais vous souvenez-vous de ce que j'ai ajouté?
— Quoi donc?
— Moi, je me souviens. J'ai dit: « Vous avez eu tort, Catherine, de vouloir pénétrer mon secret, mais jurez-moi que Raymond ne le saura jamais! »
— Je le connais, maintenant, le doux secret de votre cœur... Suzanne était devenue subitement très grave. Elle se détacha de
l'étreinte du jeune homme.
— Raymond, dil-elle, soyez courageux...
• — Puisque je suis aimé de vous, comment n'aurais-je pas tous les courages?
— nélas! dit-elle.
Et elle fondit en larmes. Il s'effraya. Son cœur se serrait.
— 11 ne faut plus nous voir, dit-elle, il ne faut plus que, vous pensiez à moil...
— Que dites-vous?
— Que cela vous suffise de savoir que je vous aime, Raymond, d un amour aussi ardent qu'est le vôtre.:. •
— Je ne comprends plus, Suzanne...
— Et vous ne me comprendrez jamais, mon ami. Ah ! feomme j'aurais voulu, — non ne pas vous aimer, — car j'eusse été seule à souffrir, — mais ne pas être aimée de vous!... Que de souffrances cela vous eût
jl
ROGEK-LA-nONTE 331
épargnées! Et je l'ai essayé... Raymond... oui, je l'ai essayé... car voilà pourquoi je ne vous ai plus revu, après le jour où vous m'avez surprise endormie... J'étais effrayée de votre amour... Je me débattais contre moi-même. Il ne faut pas m'aimer, Raymond!
— Pourquoi?... Quel obstacle nous sépare-t-il donc?...
— Je ne puis vous le dire...
— La fortune?... C'est vrai, je suis pauvre, et l'on dit que vous êtes riche... Mais riche, je le deviendrai certainement, et je vous aime trop pour me sentir humilié d'une disproportion de nos fortunes...
— Ce n'est pas cela.
— Alors, qu'est-ce donc?
■ — Ne me le demandez pas, mon ami, je ne vous le dirai jamais
— Mais cet obstacle, ne peut-on le surmonter?
— Non. Et voilà pourquoi notre amour est un malheur... Voilà pourquoi, Raymond, j'ai tout fait pour l'empêcher... Et je ne l'ai pu... Ce n'est pas ma faute... Pardonnez-moi, mon ami...
Raymond baissa la tête. Il rêvait.
A quoi pouvait faire allusion la jeune fille?...
Ils restèrent un long moment silencieux.
Le soleil, arrivé au milieu de sa course, éclairait ardemment, audessous d'eux, le paysage magnifique dont les multiples et plus lointains détails ressortaient, comme sous un coup de lumière électrique.
Mais le paysage leur était indifférent; Suzanne se débattait contre les lugubres et tragiques souvenirs de son enfance et Raymond sentait confusément qu'il jouait sa vie en cet instant suprême.
Il avait pris les deux mains de Suzanne dans les siennes ; il les serrait tendrement, et de temps en temps il lui embrassait le bout des doigts, sur les ongles roses et blancs.
— Suzanne, vous me désespérez. Ayez confiance en moi et dites-moi ce qui nous sépare... Peut-être n'y a-t-illà qu'une difficulté créée par votre imagination? Serait-ce la volonté de votre père?
Elle secoua la tête.
— Mon père m'aime beaucoup. Et plusieurs fois il m'a pressée de nie marier... Il craint pour moi la solitude et l'ennui...
— Alors, je ne vois que la disproportion de fortune...
— Mon père n'y songerait même pas...
— M. Farney a sans doute choisi, lui-même., un gendre... et vous ne voulez pas désobéir à votre père?...
— Il ne m'a proposé aucun prétendant.
— D'où vient donc cet obstacle, Suzanne?
332 rogi:k-lâ-iiome
— Ne m'interrogez plus, mon ami, et n'essayez pas de l'apprendre. Vous ne le connaîtrez jamais... Ne pensez plus à moi, Raymond!...
— Est-ce que c'est possible?... Je vous aime... Ne plus pensera vous, autant mourir tout de suite...
— Il le faut, cependant, mon ami...
— Mais je vous aime, vous dis-je, je vous aime! î
— Voilà ce que je craignais, ce que je voulais éviter, car c'est un malheur, un grand malheur!...
— Un malheur? répéta-t-il un peu égaré, essayant de se retrouver au milieu des étranges restrictions de la jeune fille..
Mais comment l'eût-il pu?
— Suzanne, si vous m'aimez vraiment, il ne peut y avoir entre nous d'obstacles que nous ne surmontions quelque jour...
— Renoncez à moi, Raymond, renoncez à toute espérance...
— Mais cela est impossible, vous dis-je... cela est au-dessus de mes forces.
— Mon Dieu, murmura-t-elle, comment le persuader? Elle le regarda, les yeux emplis de larmes.
— Raymond, vous ne doutez pas de mon amour?
— Ohl Suzanne, que dites- vous là?
— Mon plus grand bonheur, mon plus grand orgueil serait de porter votre nom... d'être votre femme... et cependant cela ne sera pas, cela ne sera jamais.
— Serait-ce donc de mon côté, du côté de ma famille, que viendrait l'obstacle? Que savez-vous?... Parlez!...
Elle lui mit la main sur les lèvres.
— Taisez-vous, Raymond-. Je serais fière d'entrer dans votre famille.
— Alors, je ne comprends plus, fit-il, brisé par l'émotion.
— Oui, dit-elle très bas, il aurait mieux valu ne pas nous rencontrer et ne pas nous aimer... Dieu aurait été plus clément en ne le permettant pas, car vous allez souffrir... Quant à moi, je suis habituée à la souffrance... Je ne me souviens pas d'avoir jamais été heureuse... d'un bonheur qu'une arrière-pensée n'empoisonnait pas... Et je vous demande pardon pour tout ce que vous souffrirez à cause de moi, Raymond, car c'est ma faute... ous m'aimez parce que je suis belle, et vous serez malheureux parce que vous m'aimez...
Elle ne retint plus ses larmes.
— Et vous ne me laissez pas même l'espoir qu'un jour, si lointain qu'il soit, vous m'appartiendrez, Suzanne?
— Pas même l'espoirl
ROGER-LA-IIOiME 333
Raymond se laissa tomber sur une pierre, et mit sa tête dans ses mains. Ses doig'ts voilaient ses yeux. Il resta là, ainsi, longtemps, comme endormi.
Suzanne, debout, le regardait, essuyant ses yeux du coin de son mouchoir, pendant que son cœur était soulevé par des sanglols.
Soudain, entre les doigts de Raymond, apparut quelque chose d'humide, que faisait briller le solo'l... Cela coula le long des mains jusque sur les poignets...
Lui aussi pleurait... silencieux... honteux... se cachant...
Elle se pencha, infiniment attendrie...
Alors, elle fit ce qu'il avait fait, lui, quand il l'avait surprise dans son sommeil...
Ses lèvres effleurèrent le front du jeune homme.
Et celui-ci entendit une voix, — c'était sans doute une voix d'ange, car elle semblait venir du ciel, — qui lui disait :
— Je vous aime, Raymond... Et je ne serai jamais à un autre qu'à vous!..
Et comme il restait immobile, ses larmes redoublant, elle s'éloigna très vite, parce qu'elle se sentait troublée, parce qu'elle se sentait faible devant ce désespoir d'enfant... parce qu'elle sentait qu'elle n'aurait plus de force pour résister...
Elle disparut et Raymond, assis sur la pierre, pleura.
Trois jours après avoir fait ses cruelles confidences à Laroque, Jean n'avait pas encore trouvé l'occasion d'obtenir la preuve qu'il cherchait.
Il faut dire que Jean répugnait à l'emploi des moyens ordinaires. Se cacher dans sa propre maison pour surprendre le secret de son déshonneur lui paraissait au-dessous de lui. Il attendait tout du hasard,
— M. Laroque, se dit-il, doit être bien fâché contre moi. Je lui écrirai demain.
Le soir, après dîner, il retourna à la banque.
Un travail supplémentaire devait l'y retenir une partie de la nuit.
Il était dix heures quand il entra dans la maison du boulevard Haussmann, où étaient installés les bureaux de sa caisse.
Il monta droit à son cabinet et s'y enferma.
Il y avait, ce soir-là, en caisse, un million deux cent mille francs en valeurs, en billets de banque et en or.
Surtout en billets et en rouleaux de cinq cents et de mille francs.
Rarement la caisse conservait pareille somme.
Deux g-ardiens couchaient, quand il le fallait, l'un dans un petit cabinet précédant la pièce où se trouvait la caisse, l'autre près de la caisse : le premier se nommait Béjaud, le second, Brignolet.
C'étaient deux hommes robustes, âgés d'une quarantaine d'années, anciens soldats, point ivrognes, sur la probité desquels on était habitué à compter.
— Brignolet, dit Guerrier en entrant, comme je vais rester ici toute la nuit, vous coucherez dans le cabinet de votre camarade Béjaud.
— Bien, monsieur Guerrier. Si vous avez besoin de l'un de nous, vous n'aurez qu'à nous appeler, sans vous déranger. Nous avons le sommeil léger
— J'ai des cigares?
— La boîte est dans le placard, près de la caisse. Guerrier n'avait qu'une passion, un défaut : le cigare.
Il ne fumait dans son cabinet que lorsqu'il y passait la nuit à travailler. Mais alors il fumait constamment.
Il s'assit à son bureau, et pendant une heure ou deux travailla sans relâche.
Un grand silence régnait autour de lui.
On entendait seulement, derrière la porte, le ronflement égal, régulier, sonore, des deux gardiens, qui dormaient côle à côte.
Un peu fatigué, Jean posa sa plume et se leva.
Il rêva.
Et à quoi pouvait-il rêver, si ce n'est à l'étrange mystère qui pesait sur lui depuis son mariage ?
— Ma vie à qui m'apprendrait la vérité ! murmura-t-il.
Il secoua la tête, comme pour dissiper ces visions et alluma un cigare. Il fuma pendant quelques minutes, puis le jeta, l'écrasant d'un coup de pied, en alluma un second, qu'il fuma, puis jeta aussi.
— D'oti diable viennent ces cigares? Ils sont exécrables! dit-il.
Il fit encore cinq ou six tentatives en tirant chaque fois quelques bouffées et ne les achevant pas.
Alors, il y renonça, se remit au travail, eut besoin d'ouvrir la caisse pour y prendre des papiers, revint à son bureau, et resta là, penché sur ses livres.
Tout à coup il passa la main sur son front.
— C'est bizarre^ comme j'ai la tête lourde, dit-il, mes yeux se ferment malgré moi, et je ne vois plus clair !
Il tenta de vaincre cet assoupissement, se leva de nouveau, mai? chancela sur ses jambes et retomba dans un fauteuil. Sa tête vacilla à droite et à gauche.
— Maudits cig-ares!... dit-il.
Il conservait cependant toute sa présence d'esprit. Cette torpeur ne gagnait que ses nerfs et non encore son intelligence Il comprit qu'il aurait beau se débattre, qu'il allait dormir. Il eut la vague sensation d'un danger qui le menaçait, aperçut la caisse restée entrouverte, cria :
— Béjaud! Brignolet!
Personne ne répondit.
Les gardiens ronflaient.
Et Jean Guerrier ne cria pas une seconde fois.
Presque couché dans le fauteuil, les jambes allongées, il s'élait endormi...
Le petit jour perce à travers les rideaux des fenêtres; la lampe s'est éteinte d'elle-même; une incertaine lueur, grise, flotte sur le bureau de Guerrier, placé entre les deux fenêtres, et vaguement éclaire les papiers, les dossiers, les carions dans un coin et la caisse scellée à la muraille.
Depuis des heures, le jeune homme dort, dans la même posture fatigante ; les deux mains pendent inertes, par-dessus les bras du fauteuil le corps est afl'aissé comme s'il avait été frappé d'une blessure mortelle ; les jambes sont allongées.
Cependant ce sommeil prend fin...
Guerrier remue les paupières, ses doigts se contractent; il soupire profondément ; il relève la tête, ouvre les yeux, regarde autour de lui, et quand il s'aperçoit qu'il fait jour, laisse échapper une exclamation d'étonnement.
Il veut se lever, mais il doit attendre : ses jambes se sont endolories et comme paralysées, dans la fausse position qu'elles occupent.
Enfin, il est debout, marche vers son bureau.
— Dieu, que j'ai mal à la tête ! murmure-t-il. Je suis sûr que ce sont ces cigares!...
Il fait, en long et en large, quelques pas pour se dégourdir, et tout à coup, dans ses allées et venues, se trouve en face de la caisse...
Elle est entr'ouverte, comme il l'a laissée...
Un geste instinctif, bizarre, irraisonné, lui fait porter la main là et l'ouvrir tout à fait.
Et il pousse un cri terrible, un cri épouvanté. .
La caisse est vide...
Il croit avoir mal vu, se penche, regarde!...
Il ne s'est pas trompé. Elle est vide...
Encore là, dans un coin, quelques paquets de dossiers qui n'ont d'im porlance que pour M. de Terrenoire et qui n'ont pas attiré l'attention...
Mais les valeurs ont disparu...
Les paquets de billets- de banque, les rouleaux de mille et de cinq cents francs, tout a disparu, comme les valeurs!
— Au secours! au voleur I à moi! crie le malheureux
Et les cheveux hérissés, les poings en avant... il s'élance vers le cabinet où dorment les gardiens.
Mais, quand il est rentré là, il recule et s'arrête.
Et un autre cri sort de sa gorge, étranglée parle saisissement, l'affo lement que produit sur lui le spectacle qu'il a devant les yeux.
— A l'assassin! au secours! à l'assassin!!
Dans ce cabinet, il y a deux lits de sangle, qu'on replie pendant le jour et qu'on range dans un coin.
Sur un de ces lits, un gardien, Béjaud, dort et ronfle, n'entendant même point les cris de Jean Guerrier... il dort les bras sur la couverture, et celle-ci, rabaissée machinalement parce que la nuit était chaude, découvre sa chemise de grosse toile, entr'ouverte sur sa poitrine velue.
L'autre lit est renversé et les draps traînent dans une large mare de sang.
Brignolet, le second gardien, gît là-dessous sans mouvement, la figure grimaçante, les yeux vitreux, la bouche découvrant les dents, un poing crispé autour d'un des montants du lit, et la gorge ouverte par une horrible et béante blessure...
Mort!
— A l'assassin ! à l'assassin! râlait Guerrier.
Et comme pris de folie, il se jette sur le lit de Béjaud, secoue celuici de toutes ses forces, frappant, appelant.
— Malheureux, malheureux, réveille-toi, regarde ! Béjaud s'éveille, à la fin, se frotte les yeux...
Ce quil voit, d'abord, c'est le caissier qui le tient par les épaules, qui le tient à la gorge.
11 ne comprend pas et se croit en faute...
— Ah ! pardon, excuse, monsieur Guerrier, vous m'avez appelé... et je ne vous ai pas entendu... dit-il, embarrassé...
Mais Guerrier s'éloigne, démasque le corps de Brignolet et le lui montre d'un geste.
Et Béjaud croit rêver.
C'est fini, il est déjà froid. (P. 338.)
Sa forte figure osseuse, colorée, devient d'un gris sale. Il détourne les yeux.
— BrignoletI BrignoletI Il ne sait dire que cela.
Il saute hors du lit, s'habille en toute hâte, prend le cadavre dans ses bras, cherche la place du cœur...
m. 43. - JULES MARY. - ROGER-LA-HONTE. - ÉD. J. ROUFK ET C»«.
Liv. 43
338 ROGEB-LA-HONTE
— C'est fini... il est déjà froid!
Tout à coup, il se relève, et, tourné vers Guerrier :
— Et la caisse?
— On a volé plus d'un million 1...
— Malheur! malheur! dit l'homme en s'efTondrant sur son lit. Et je dormais, moi, je dormais tranquillement... Et pendant ce temps-là.,.
Une réflexion lui vint, et regardant Guerrier :
— Vous n'étiez pas là? Vous venez de rentrer?
— J'étais là. Je ne suis pas sorti. Je me suis endormi dans mon fauteuil. Je n'ai rien entendu comme vous... Et c'est en me réveillant que j'ai tout découvert.
Béjaud se lamentait, se tordait les mains.
— Vous dormiez? Nous étions donc ensorcelés!... Pauvre Brignoletl Et sa femme! Son enfant! Qu'est-ce que tout cela va devenir?
Cependant, peu à peu, Guerrier reprenait son sang-froid, le premier moment d'épouvante passé.
— Courez prévenir M. de Terrenoire, dit-il; en passant, réveillez le concierge et envoyez-le au poste de police. A cette heure, il n'y a personne au bureau du commissariat, mais l'officier de paix, s'il est là, ou le chef du poste, connaît l'adresse du commissaire de police et l'enverra chercher. Allez vite ! Gardez le secret et recommandez au concierge de ne rien dire de tout cela. On l'apprendra trop tôt. Allez, Béjaud, prenez une voiture, mon pauvre garçon...
Le gardien sortit, se lamentant toujours :
— Quelle histoire! quelle histoire!... Un million de volé! Brignolet tué!... Et moi, j'en réchappe !... On aurait pu m'égorger, moiaussi, je ne me serais pas réveillé!... Ah ça! qu'est-ce que j'avais donc bu, sacré nom d'un tonnerre?...
Le concierge, encore, dormait. Nous[r avons dit, le jour naissait àpeine.
Il n'y avait pas un bruit dans la maison.
Sur le boulevard Haussmann, de loin en loin on entendait rouler de ces tristes fiacres,, rôdeurs nocturnes, attelés de haridelles essoufflées et efflanquées, insensibles aux coups de fouet.
C^est dans un de ces fiacres que saita Béjaud, pendant que le concierge, eff'rayé de ce drame sanglant qui s'était passé près de lui, courait le plus vite qu'il pouvait au poste de police de la rue La Rochefoucauld.
Cependant Jean Guerrier était rentré dans son cabinet.
Il essayait de remettre un peu d'ordre dans ses idées, mais il y avait un bourdonnement dans sa tête.
Il ne voyait, n'écoutait qu'une chose :
jà
— M. de Terrenoire est ruiné, déshonoré, et moi, moi, que va-t-on dire?... Que va-t-on croire?... Est-il possible qu'un pareil crime, — qu'un vol aussi audacieux, un meurtre aussi horrible, — puisse se commettre à deux pas d'un homme endormi, à deux pas d'un autre homme assoupi dans un fauteuil, sans que ni l'un ni l'autre entendent!
Et jetant les yeux autour de lui :
— Je ne veux pas toucher à ce désordre... Il faut que la justice, en entrant, retrouve cela ainsi que je l'ai vu moi-même tout à l'heure.
Et anéanti, brisé par cette scène, il attendit, le front dans les mains.
Un quart d'heure, une demi-heure se passa.
Il releva la tête.
Bien que son cabinet donnât sur la cour, il venait, dans le grand silence qui continuait de régner partout, de percevoir le roulement d'une voiture, — et la voiture s'était arrêtée devant la banque. La lourde porte s'était ouverte, puis refermée avec un bruit retentissant.
Des pas précipités firent résonner l'escalier.
Une clé grinça dans la serrure.
On entrait, on traversait le vestibule, la salle d'attente du public. Les portes s'ouvraient et se refermaient avec violence.
Ce ne pouvait être que M. de Terrenoire,
Lui seul, avec Guerrier, possédait une clé.
Et c'était lui, en effet.
Il accourait, pâle, bouleversé, la figure décomposée.
Il s'était vêtu à la hâte, avait gardé sa chemise de nuit; son gilet à demi boutonné accusait son empressement, son émotion ; il n'avait point de cravate et avait passé, sans paletot, un pardessus.
Quand il vit Guerrier, il se précipita vers lui, en ouvrant les bras, et il eut un cri de tendresse et de douleur à la fois.
— Mon pauvre enfant, dit-il, mon pauvre enfant, on pouvait te tuer, toi aussi!...
Alors, Guerrier, remué jusqu'au fond de l'âme, se rappela sa jalousie, ses atroces pensées.
Et il se disait, pendant que cet homme, oublieux de la catastrophe qui, le frappait lui-même, l'étreignait dans ses bras, ne craignant que pour lui :
— Ai-je donc rêvé?
Le banquier alla vers la caisse, y jeta un coup d'œil.
— Volé, dit-il. Ils ont pris jusqu'au dernier rouleau. Et vous étiez là, Guerrier?
— Je dormais dans ce fauteuil. J'avais été pris d'un irrésistible besoin de sommeil. C'a été plus fort que mon énergie, que ma volonté
340 ROGER-LA-HONfE
que mon raisonnement... Je me rappelle que, lorsque je sentis que je m'endormais, j'appelai machinalement Brignolet et Béjaud... M'ont-ils répondu? Je l'ignore... C'est tout ce dont je me souviens!...
— Si vous vous étiez réveillé, c'en était fait de vous, Jean.
— Qui sait? J'aurais crié! Béjaud serait venu.
— Oh ! les assassins n'étaient peut-être pas seuls...
Terrenoire entra dans le cabinet des gardiens et se pencha sur le cadavre de Brignolet.
— Quelle horrible blessure! murmura-t-il. Il a dû expirer sans pousser un cri... Celui-là s'était réveillé, sans doute, et, eu apercevant les voleurs, aura voulu se défendre... Ils .ne lui en ont pas laissé le temps. Pauvre homme! qu'il dorme en paix! Je prendrai soin de sa famille...
Mais ils revinrent à la caisse et se dirigèrent vers les bureaux, car plusieurs personnes arrivaient.
C'étaient deux gardiens de la paix, précédant le commissaire de police du quartier, M. Lacroix, un homme à figure souriante, aux favoris blonds, aux yeux bleus — ayant un peu l'allure d'un Anglais, mais d'un Anglais aimable, ce qui est rare.
Nos lecteurs ont reconnu ce personnage : M. Lacroix, commissaire de police à Versailles, en 1872, fut appelé le premier à instrumenter contre Roger Laroque, à Ville-d'Avray. Etrange coïncidence, ce magistrat, nommé à Paris depuis deux ans à peine, allait avoir à instrumenter contre l'ancien caissier de Roger Laroque.
M. Lacroix, aussitôt prévenu du crime, avait envoyé un 'mot à la préfecture de police, au bureau de la permanence, à cause de l'heure matinale, et un autre agent était allé réveiller son secrétaire, qui était obligé, d'après les règlements, d'habiter dans le quartier.
Le secrétaire, un grand garçon maigre, au visage froid et intelligent, arriva presque aussitôt, et, presque en même temps que lui, un agent nommé Chambille, expédié par un brigadier de service.
Chambille, sans être ni un Corentin ni un Lecoq, avait une certaine réputation d'habileté, — il mériuiit cette réputation, mais il devait son habileté peut-être à son extérieur.
Nul ne se doutait, en le voyant, qu'on se trouvait en face d'un des mspecteurs de la sûreté.
H avait l'air, avec sa face bourgeonnante et enluminée, avec son gros ventre, ses larges épaules et son air paterne, d'un excellent bourgeois ayant acquis une mauvaise graisse, à force d'immobilité derrière son comptoir, — et dépensant les rentes modestes, mais suffisantes, procurées par le travail de toute une jeunesse laborieuse et économe.
Cela faisait son désespoir, du reste, car le rêve de Ghambille était d'être justement ce qu'il paraissait.
Il avait l'air d'un petit rentier!...
Et, comme il le disait, le métier de rentier n'a rien de commun avec celui d'agent de police.
Quand tout ce monde fut dans le cabinet de Jean Guerrier, M. Lacroix se fit répéter par le jeune homme ce qui s'était passé et comment il avait découvert le vol du million et l'assassinat de Brignolet.
Jean Guerrier raconta ce que savent nos lecteurs.
Ghacun de ceux qui étaient là Fécoutait avec une attention profonde, — et le premier sentiment qui se peignit sur le visage de M. Lacroix aussi bien que de Ghambille fut celui d'une vive surprise, presque de l'incrédulité.
— Avant de commencer mes constatations, dit le commissaire de police, avant même d'examiner le cadavre du gardien assassiné, veuillez, monsieur Guerrier, me permettre quelques questions indispensables pour la clarté de notre enquête.
— Parlez, monsieur, je suis prêt à vous répondre, dit le jeune homme avec empressement.
— Vous êtes entré dans votre caisse à dix heures?
— A dix heures, en sortant de chez moi.
— Et à quelle heure vous êtes- vous endormi?
— Quelques instants après minuit.
— Est-ce que ce sommeil lourd, cet accable^nent général de toutes vos facultés, vous prend quelquefois?
— Jamais. J'ai le sommeil très léger. Et je dors très peu. Je suis rarement couché à minuit, et à six heures, été ou hiver, je suis debout.
— Hier, da;: • le jour, vous êtes-vous senti indisposé?
— Non. G'cs. vers minuit seulement, et après avoir fumé, que je me suis alourdi...
— Vous n'avez pas l'habitude de fumer des cigares?
— Au contraire. Je ne fume même que cela. Je les aime très forts et jamais je u en ai été incommodé.
— Votre abattement soudain reste donc pour vous une chose incompréhensible?
— Incompréhensible. G'est le mot...
M. Lacroix réfléchit un instant, puis changeant d'idée :
— Passons dans le cabinet des gardiens, dit-il.
M. Lacroix et Ghambille comprirent, d'un coup d'oeil, la scène qui avait précédé l'assassinat.
— Brignolet n'a pas été surpris dans son sommeil, dit l'agent. C'est visible. L'état du lit, les draps déchirés, la chemise de la victime en lambeaux, tout prouve la lutte.
Puis, furetant partout, ils recomposèrent le drame, parlant tantôt par phrases entrecoupées, tantôt à demi-mots, tantôt n'ayant même besoin que d'un geste pour se comprendre, tant les deux hommes avaient l'habitude de ces sinistres tragédies.
On faisait silence autour d'eux.
Et tout cela, phrases hachées, demi-mots, gestes, tombant dans ce silence, produisaient autant d'effets lugubres.
— Cabinet noir... deux lits... L'un, dans le fond, contre le mur... celui de Béjaud... l'autre, près de la porte... porte unique... celui de la victime... Lutte évidente... Quand l'assassin est entré, Brignolet s'est réveillé. . . Son affaire n'a pas été longue. . . On lui a empoigné les deux bras, il y a des traces d'ongles à l'avant-bras, on l'a maintenu... Quelqu'un de très fort, sans doute, car ce garçon paraît robuste... et on lui a coupé la gorge... Cela prouve que les assassms étaient au moins deux... du moins cela paraît évident... Le médecin trouvera peut-être autre chose... Supposons donc qu'il y a deux assassins... Par où sont-ils entrés?,.. Le cabinet est éclairé par un œil-de-bœuf qui prend jour sur la cour... hauteur d'un 4tage.. . pas assez large pour laisser passer un homme. . . à peine un enfant. , , du reste, le carreau est resté fermé,,, la vitre n'a pas été brisée ni coupée,,, donc, ce n'est point par là. . . Il n'y a qu'une porte. Elle donne sur le bureau de la caisse où se trouvait M. Guerrier. Ce bureau a lui-même deux portes qui communiquent...
Et, tout en parlant, M. Lacroix et Chambille joignaient le geste à la parole, allaient, venaient, ouvraient, fermaient, pénétraient d'une pièce à l'autre, ne laissant pas un coin sans le visiter.
— ... qui communiquent, celle de gauche avec les bureaux ordinaires, celle du milieu à une salle d'attente sur laquelle s'ouvrent des guichets. De la salle d'attente on sort dans le vestibule et l'on trouve la porte d'entrée. Ce doit être par là, tout simplement, que les malfaiteurs se sont introduits. Assurons-nous, pour n'avoir pas de doutes, que les fenêtres ne gardent point d'indices...
Chaque fenêtre fut visitée, aussi bien celles du boulevard Haussmann que celles de la cour...
Elles étaient intactes et closes.
Ils revinrent au vestibule.
Chambille et M. Lacroix examinèrent attentivement les serrures —
car il y en avait deux : une serrure ordinaire et un verrou de sûreté — ce qui nécessitait deux clés, par conséquent.
Elles n'offraient, ni l'une ni l'autre, aucune trace d'efîractioa,
M. Lacroix interrogea Guerrier :
— Yous étiez- vous enfermé, la nuit, pour travailler?
— C'est mon habitude.
— Et qui a ouvert cette porte, ce matin?
— M. de Terrenoire, que j'avais fait prévenir. Le magistrat se tourna vers le banquier :
— Avez-vous senti quelque résistance en mettant la clef dans la serrure? La porte était-elle ouverte, ou fermée?
— Elle était fermée, et je l'ai ouverte sans rien remarquer.
— Personne autre que vous et votre caissier ne possède les clés des bureaux et de la caisse?
— Personne. Béjaud et Brignolet, qui sont les deux gardiens, couchaient ici, enfermés. C'étaient eux qui faisaient les bureaux. M. Guerrier arrivait toujours de bonne heure, le premier, de même qu'il s'en allait le dernier quand je n'étais pas là. Lorsque la caisse ne contenait pas autant de valeurs, on se relâchait un peu de la surveillance. Mais, depuis quelque temps, j'avais redoublé de vigilance; car plusieurs tentatives de vol ont été faites dans les banques voisines, et même, il y a huit ou dix jours, la caisse de la maison MuUer a été forcée.
— Le voleur est entre mes mains, dit M. Lacroix. Ce n'est donc pas de lui que nous nous occuperons. Ici l'afTaire me parait plus mystérieuse — ou, si l'on veut, plus simple, ajouta-t-il d'un ton singulier.
Ce mot, Chambille seul l'entendit, et il murmura :
— Tiens, tiens! M. Lacroix me paraît avoir la même idée que moi!...
Le commissaire revint au cabinet de Guerrier et examina attentivement la caisse.
— Je ne vois pas là non plus de traces de pesée, ni d'effraction, dit-il surpris.
— C'est tout naturel, monsieur, dit Guerrier, quand je me suis endormi, j'avais laissé la caisse ouverte...
Il y eut un silence. Tout le monde se regardait. Ce qui semblait si naturel au jeune homme pairaissait extraordinaire à ceux qui l'écoutaient. Seul, peut-être de tous, M. de Terrenoire n'eut aucuns soupçons.
— Avouez, monsieur, ne put s'empêcher de dire M. Lacroix, que s'endormir auprès d'une caisse ouverte, dans laquelle, en plongeant la main, on peut prendre plus d'un million, est d'une imprudence sans égale...
Guerrier eut un petit frisson dans les épaules, comme s'il avait entrevu quelque mystérieuse allusion, quelque menace lointaine dans ces paroles. Il crut devoir répondre :
— Je vous ai dit, monsieur, que je m'étais endormi si brusquement que je n'avais pas eu le temps d'appeler les gardiens...
— C'est bien, c'est bien, dit sèchement M. Lacroix. Mon secrétaire a pris note de vos déclarations. Elles sont écrites. Inutile de les renouveler.
Guerrier se troubla et pâlit. Il chercha des yeux M. de Terrenoire. Celui-ci était pâle également.
Alors le jeune homme s'écria, d'une voix vibrante :
— Quel infâme soupçon avez-vous? Monsieur de Terrenoire, regardez-les donc! Us m'accusent... moi!
Et l'indignation faisait trembler ses lèvres.
Le banquier tressaillit et s'empara vivement de ses mams, qu'il serra longuement dans les siennes.
— M. Lacroix, dit-il, il est impossible que vous ayez eu cette pensée... Ce serait delà folie!... Je me porte garant de sa probité... Quant à son innocence, je ne veux pas qu'il y ait sur elle le moindre doute, et je vous prie de déclarer hautement qu'en parlant comme vous l'avez fait tout à rheure vous vous êtes trompé — et que Jean a mal interprété vos paroles !
Le magistrat eut un geste de surprise — et en même temps il échangeait un coup d'œil avec Chambille — évidemment ils continuaient de s'entendre.
— Pardonnez-moi, monsieur de Terrenoire, dit-il froidement, de ne pouvoir répondre aussi formellement que vous m'en priez...
— Votre refus est une insulte, dit Guerrier avec violence, faisant un mouvement en avant.
— Du calme, monsieur. Je n'ai pas l'intention de vous offenser, et je vous prie de vous reporter à ce que je vous ai dit... Je vous ai accusé d'imprudence, d'abord. Où est l'injure et n'avez-vous donc pas été imprudent? J'ai dit ensuite que mon secrétaire avait pris note de vos déclarations. C'est mon devoir, monsieur, je ne suis pas ici pour autre chose, et vous ne pouvez vous en formaliser...
Le magistrat avait raison. Guerrier et Terrenoire le comprirent. Ils ne répondirent pas.
Lacroix ajouta :
— Vous avez donc tort de vous fâcher. Et vous me permettrez de trouver bien étrange la facilité avec laquelle vous avez pensé que je pouvais vous croire coupable!...
ROGER-LA-HOiSTE
Plusieurs affaires, où la banque Terrenoire avait de forts capitaux, dégringolèrent à la Bourse. (P. 3u2.)
Cela était sans réplique.
Guerrier en fut écrasé.
Il ferma les poings avec rage et ses joues s'empourprèrent.
— Du calme, mon enfant, du calme ! fil le banquier.
M. Lacroix fit signe au gardien Béjaud de s'approcher. L'homme obéit — un peu troublé, sans doute encore impressionné par l'horrible mort de son camarade.
UV. 44. — JULES MARY. — KOOER-LA-HONTK. — ÉD. J. ROUFF ET C'»