LIT. 23. JULES MAKY. — ROGER-LA-HO.NTK. — ÉD. J. ROUI F ET C
uv. 23
Laroque ne répondit pas et se contenta de soupirer.
— îîomme de pou de foi..., dit Lucien, riant toujours, — sûr de lui.
Une demi-heure se passa. L'audience fut reprise.
Le sort de Roger allait se décider.
'Lucien avait réservé pour la seconde partie de sa plaidoirie les interrogatoires subis par Suzanne et par sa mère.
Il voulait achever d'attendrir les jurés avec l'histoire de ce douloureux calvaire, de ces tortures sans nom.
Il voulait montrer celte jeune femme et cette fillette, à coup sûr abusées par une ressemblance, n'osant point trahir Laroque et ne répondant pas aux juges dans la crainte de l'accabler d'une preuve do plus.
Il voulait montrer surtout Laroque, fort de son innocence, les suppliant de parler et se heurtant à une invincible obstination.
C'était surtout sur ces eiïets qu'il comptait.
11 parlait depuis cinq minutes et l'auditoire l'écoutait dans un religieux silence, lorsqu'un garçon du Palais, entr'ouvrant doucement la porte, fit passer une lettre à l'huissier de service.
L'huissier prit la lettre et regarda la suscriplion.
Elle portait seulement ces mots :
« Monsieur Lucien de jNoirville, en cour d'assises. »
L'huissier attendit que la période de l'avocat fût terminée, afin de ne point rinterrompre, puis, s'approchant, lui tendit la lettre.
Tout en parlant, Noirville regarda l'écriture...
Il ne la connaissait pas.
Tout on parlant encore, il déchira l'enveloppe, qu'il froissa et laissa tomber à ses pieds.
Tout en parlant toujours, il déplia la lettre, mais n'y jeta pas sur-lechamp un coup d'œil.
Quelques secondes se passèrent...
Lucien s'arrêta, but une gorgée d'eau, sourit à Laroque d'un air qui voulait "dire : « Courage!... Je ne me suis pas trompé... Tout marche à souhait ! » puis il lut.
D'abord il ne comprit pas bien
Les phrases et les lettres dansèrent devant ses yeux troublés...
Il releva la tète — étrangement pâle, le nez aminci, les lèvres rentrées et devenues presque invisibles — puis il lut encore...
Et Laroque, qui le regardait, fut épouvanté du changement qui se
faisait dans ce visage
Une douleur horrible creusait les traits.
ROGER-LA-H0NTE 179
Et il lisait toujours, toujours, comme si ce qu'il voyait là était écrit en langue étrangère et qu'il lui eût fallu le temps de traduire.
Et pourtant la lettre était courte...
Elle disait seulement :
« Vous prenez la défense de Roger Laroque, comme s'il n'était pas « l'amant de votre femme — et vous faisiez, il n'y a qu'un instant, de « gaieté de cœur, allusion à une aventura galante qui se serait ter- « minée par le remboursement d'un prêt de cent mille francs. Cela est « véridique, monsieur. Retournez chez vous et interrogez là-dessus « votre femme, ou plutôt, ce qui est plus simple, retournez-vous et inter- « rogez Laroque ! »
Celte lettre est de Luversan, qui assiste aux débats.
Luversan craint que Lucien ne sauve Laroque. Il tremble que sa vengeance ne lui échappe.
D'un coup, comme si les ténèbres de son âme s'étaient subitement illuminées, Lucien revoit les hésitations de Laroque, non seulement devant les juges, mais surtout à la prison de Versailles, quand lui-même l'interrogeait.
Il revoit l'émotion profonde du prisonnier lorsqu'en l'abordant il lui a annoncé à brûle-pourpoint son intention de le défendre en cour d'assises,
Et son refus, son refus obstiné d'avoir Lucien pour défenseur, estce que oelan'éclaircissait pas bien des choses?
Quelles étranges raisons Roger n'avait-il pas invoquées pour expliquer scn refus?
La peur d'un échec pour Lucien?
Raison enfantine, qui ne pouvait venir qu'à une imagination aux abois !
Puis, cet aveu de culpabilité, auquel Lucien n'a pas cru?
Et cette syncope brusque, cet élouffement, celte menace d'apoplexie lorsque moitié riant, moitié sérieux, Noirville avait fait allusion à une aventure de femme... lorsqu'il avait parlé du mari de cette femme?...
Il comprenait maintenant chacun de ces détails.
Celte femme, c'était la sienne!
Et il avait traité l'aventure de fredaine, de caprice, en souriant d'un sourire bon garçon, comme sourient les hommes qui entendent une histoire croustillante !
Pour un peu, vraiment, il eût plaisanté ce mari.
Et le mari, ô honte, c'était lui-même !...
En tout autre temps, il n'eût point cru à cette lettre anonyme.
Mais ne venait-elle pas, juste à point, donner un corps à l'affreux soupçon qui était né en lui quelques jours auparavant!
180 KOGER-I.A-HOIVTE
Ce soupçon, il avait fait tous ses efforts pour n'y plus penser, et il le rroyait mort I
Au contraire, il sommeillait, — et il avait grandi !
L'épouvante de Roger devant Lucien, en prison, avait parlé plus clairement qu'un aveu même...
Quand le poison est entré dans le corps, c'en est fait de la vie... Quand le doute est entré dans l'âme, c'en est fait de la tranquillité et du bonheur.
Julia, la maîtresse de Roger!...
La maîtresse de son ami, de son frère d'armes, de l'homme qu'il aimait le plus au monde... Infamie!...
De l'homme accusé d'un crime, qu'il défendait en ce moment, contre tous, devant le tribunal, et à l'innocence duquel il était peut-être le seul à croire !... Dérision!
De rhomme pour le salut duquel il épuisait les forces de sa santé chancelante, car il sentait du feu dans sa poitrine, depuis la première heure de sa plaidoirie, du feu qui lui rongeait le corps, comme si l'obus qui l'avait frappé à Sedan, le blessant aux jambes et près du cœur, avait laissé en lui de sa flamme...
Tout à l'heure encore, il se disait que, dût-il mourir dans un suprême efîort, il mourrait en sauvant Roger....
Roger, l'amant de sa femme !
Parbleu ! La chose en valait la peine !
Arracher à la guillotine ou au bagne un homme qui vous a pris votre bonheur, qui a trahi l'amitié la plus sainte, qui vous a déshonoré, ce n'est pas vulgaire!...
Ou cela est d'un saint, ou cela est d'un profond philosophe 1
Lucien n'était ni l'un ni l'autre.
Il était homme, et il souffrait, vraiment, les plus cruelles souffrances morales que puisse endurer un homme !
Il est certains drames du cœur à la peinture desquels l'écrivain doit reconnaître son impuissance : les termes lui manquent, les expressions lui semblent faibles et restent froides sous sa plume.
Ce qui se passait en Lucien était un de ces drames-là.
A la lecture de ces lignes funestes, il s'était abattu sur son banc, si lourdement, que Ton crut qu'il s'était blessé.
Les gendarmes s'empressèrent auprès de lui.
Mais il les éloigna d'un geste.
— Ce n'est rien, dit-il, ce n'est rien!
Et son regard alla chercher le regard de Laroque inquiet.
— Infâme! murmurèrent ses lèvres, sans qu'il parlât! Infâme!...
Laroque sentit sa vie s'en aller. Ses yeux s'agrandirent d'horreur.
— Que dis-tu?
— Je dis, fit Lucien à voix basse, en se penchant sur lui, je dis que tu es cent fois plus infâme que les assassins les plus vils et les plus misérables.
— Lucien!...
— Je dis que tu es dig"ne du mépris entre les plus misérables 1 Je dis que tu as été l'amant de Julia!...
— Lucien!
— Ose donc nier et me regarder en face!
Roger eût préféré affronter toutes les morts plutôt que ce regard d'un homme outragé.
Il se cacha la tête entre les mains.
Il avouait la faute.
Tout cela, raconté si longuement, avait tenu en cinq minutes.
Depuis cinq minutes Lucien se taisait.
Mais tel était le charme de sa parole que personne ne songeait h s'étonner lorsqu'il venait à garder le silence. On écoutait encore.
On le savait malade; on savait que c'était par un prodige d'énergie qu'il était venu aux débats, par un dévouement absolu qu'il s'était chargé de cette cause.
On attendait.
Il fallait bien parler, plaider encore cependant.
Se taire plus longtemps, c'était exciter la curiosité, la surprise.
Mais parler, plaider, était-ce possible?
Que dira-t-il maintenant? Il n'aura plus la force de se tenir debout.
Il sent la mort entrer dans ses veines.
Il sent quelque chose au dedans de lui qui se déchire vers le cœur, et il place très vite son mouchoir devant ses lèvres.
Quand il le retire, son mouchoir est plein de sang.
Il le cache. On ne l'a pas remarqué.
Et tout le monde le regarde.
Et le silence règne toujours, parce qu'on attend.
Il ne se souvient plus de rien. Une seule chose reste en son esprit : l'adultère de sa femme, — la trahison de son ami!...
Que va-t-il faire?
Le défendre encore, cet homme!
Le défendre !...
Il n'y a qu'un instant, il croyait à son innocence!... Maintenant il ne sait plus s'il y croit!...
Pourquoi y croyait-il. tout à rheuro ?
Parce qu'il connaissait Kogcr, qu'il Je savait honnête et loyaî...
Où donc, à présent, son honneur et sa lijvaulé?
Un traître à ramilié ne peul-il devenir un assassin?
Est-ce qu'un des deux crimes n'est pas plus grand que l'autre, le crime moral?
Le défendre?
Mais il a bien plutôt envie de l'accuser, de crier au président, au tribunal, aux jurés, dont il sent peser sur lui les regards attentifs et interrogateurs :
— Vous voyez cet homme?... J'avais foi en lui, malgré vos preuves, malgré lui-même... Je u'ai pas douté un instant de son innocence... Eh bieni tout est changé... Je vous le livre... Je l'accuse moi-même... d'un crime pour lequel la loi est trop indulgente... puisque souvent il brise deux vies : l'adultère... Je vous le livre et je relire tout ce que j'ai dit, ce que vous avez entendu. Ces paroles emportées par lesquelles j'ai essayé de vous émouvoir, ces gestes où je mettais mon âme, ces arguments que je lirais du meilleur de mon cœur, tout cela n'était que de la rhétorique phraseuse et pompeuse. Rien de cela n'était vrail Je n'y croyais pas! Je n'y croyais pas !
Et cherchant les yeux de Laroquc, il murmura de nouveau :
— L'infâme! oh! l'infâme!
— Maître de Noirville, dit le président, — surpris de ce silence qui se prolongeait, — veuillez continuer, nous vous écoutons.
Il fallait continuer! L'abominable situation!
Et Lucien, par un eifort suprême, se retrouva debout.
Comme il a conservé, dans sa main, la fatale lettre qui vient de lui ouvrir les yeux, il la froisse et la met dans la poche de sa robe.
Il ne veut pas que personne, autre que lui, en prenne connaissance.
Au moins, que son déshonneui- reste un secret!
Il est debout, et il cherche à reprendre un peu d'assurance.
Pour cela, il lui suffit de jeter un regard devant lui, d'abord, — autour de lui, ensuite.
Devant lui, c'est la justice de son pays — représentée par des hommes qu'il connaît pour la plupart — dont il connaît peut-être les défauts, les ridicules ou les vices; mais qui, en ce moment, ont une majesté singulière, car ce ne sont plus des hommes; ils n'ont plus ni vices, ni ridicules, ils représentent un principe, une chose sacrée, divine : la Justice!... Le président, dans sa robe rouge, lui semble une statue du
ROGlîR-LA-IIONTE iC3
Droit, de quelque chose qui est au-dessus do tout, comme une sorte de dieu moderne, qui est la Loi!
Il frissonne...
Ce n'est plus à des hommes qu'il s'adresse. Ceux qui sont là — les jurés — ont un pouvoir sans limite que n'a plus chez nous ni prince, ni roi : pouvoir de vie ou de mort.
Us peuvent faire vivre ou faire mourir.
Voilà ce qu'il voit devant lui...
Derrière lui, c'est la curiosité banale. Il ne s'en préoccupe pas. Mais près, tout près, entre ces deux gendarmes à figure impassible, un homme attend qu'on décide de sa vie.
Tout le monde est réuni là pour juger cet homme.
Et lui, Lucien, est là pour le défendre.
D est son devoir, puisqu'il s'est offert pour cela!
il oger n'a qu'une espérance. Elle est en Lucien.
^ i celte espérance lui échappe, il est perdu.
I e devoir parle plus haut, chez Lucien, que toutes ses douleurs, que sa rage, que sa honte...
— Messieurs de la cour, reprend-il, messieurs les jurés...
Sa voix a bien changé. Elle est rauque, presque indistincte. On s'étonne. On chuchote. On se regarde.
— Reposez-vous encore quelques minutes! dit le président. L'avocat fait un signe pour dire qu'il n'a pas besoin de repos.
II se raidit contre la fatigue, contre la douleur, contre la mort.
Car il sent qu'il s'en va, qu'il n'y résistera pas, et que c'est la mort pour lui, bientôt la mort, bientôt la délivrance. Et le devoir, qui parle haut, crie à Lucien :
— Tu ne t'es pas trompé. Cet homme a beau être coupable vis-à-vis de tous et avoir apporté le déshonneur dans ta maison, le désespoir dans ta vie, ce n'est pas pour ce crime qu'il comparaît. C'est pour avoir assassiné Larouctte. Et de ce crime, tu sais bien qu'il est innocent. Feras-tu peser ta rancune dans la balance... et le laisseras- tu condamner parce qu'il a été lamant de ta femme?... Tu l'as cru innocent. Tu le crois encore. Il l'est. Il faut donc le défendre. Broie ton cœur avec tes paroles et meurs de ton héroïsme, s'il faut que tu meures; mais donne ainsi un grand exemple: meurs fier de toi, l'âme en paix, parce que tu seras sans reproches I...
Il plaidera donc, mais il est atteint mortellement et ce sont les derniers souffles de sa vie qui vont s'écouler avec ses dernières paroles. Il parle.
On se penche pour l'écouter. On ne l'entend presque plus. On avance la tèle. On relient sa respiration.
Si près qu'il soit de la cour, la moitié de sl's plirases n'arrive pas jusqu'au président ni jusqu'aux jurés.
Le président lui dit :
— Veuillez élever un peu la voix, si cela vous est possible, sans fatigue.
11 essaye et ne peut.
Et il parle, il parle quand même.
11 veut sauver cet homme, parce que c'est son devoir, comme il voulait le sauver tout à l'heure par amitié!
Et il trouve dans son propre désespoir et ses intimes angoisses, il trouve des accents attendris, des phrases emportées, des déchirements qui \unt à l'àme et forcent les pleurs.
Mais voilà que soudain — alors qu'il parle, achevant son élrange ])!aidorie, la nourrissant pour ainsi dire de sa propre chair et de ce qui lui reste de sang, la faisant palpiter au prix de sa vie — voilà q;i'une pensée qui ne lui était pas venue se dresse comme un sanglant fantôme, le serre à la gorge, l'étouffé, étrangle sa voix.
Cette pensée lui montre Julia, la maîtresse de Roger.
Mais Roger n'a pas voulu révéler le nom du débiteur de qui il tient le^ billets volés?
Ce débiteur, c'est donc, ainsi que Lucien l'a deviné, une femme?
Cette femme, c'est donc la sienne?
Cet arg'enl, un prêt de l'amant à la maîtresse?
Mais pareille somme — pour la rembourser — Julia ne la possédai: pas!
Qui la lui avait donnée?
Un autre amant, peut-être ?
Et celui-là, n'était-ce pas l'assassin?
Ah! dans quel abîme d'ignominies tombait son regard!
Julia, la complice de l'assassin! Julia, sa femme! qu'il avait aimée !..
Qu'avait-il fait pour mériter tant de hontes!...
Lui, le mutilé, rhonncle homme, simple, grand et bon!
Mais cela, c'était plus qu'il n en pouvait supporter.
Le dernier ressort de sa vie se bxisait. ..
Par un prodige de courage et de sublime dévouement, il voulut parler encore...
Mais la mémoire lui échappait.
ROGER-LA-HOiNTE
Qa'e8^ce que tu fais \k, toi 7 (P. 191.)
Il s'affaissa, soudain, en fermant les yeux, bégaya quelques mots entrecoupés, où l'on crut comprendre :
— De l'indulg-ence... de l'indulgence... Laroque est innocent.
Roger voulut se précipiter à son secours.
Les gendarmes le clouèrent à son banc.
On emporta Noirville évanoui dans la salle des témoins.
LIV. 24. — JULES MARY. — ROr,ER-LA-HONTK. — Él>. J. ROUFF KT C'«.
uv U
186 rogeh-la-honth;
Un médecin — le docteur Martinaud, qui se trouvait là — fut appelé en toute hâte et lui donna les premiers soins.
Mais le pauvre homme ne revint pas à la vie.
Quelques minutes après, le bruit se répandait qu'il était mort de la rupture d'un anévrisme.
Le bruit était vrai.
On le dit à Laroque, qui étouffa ses sanglots dans ses doigts.
11 y avait dans la salle une émotion poignante.
L'avocat était mort pour avoir défendu son ami.
L'amitié l'avait tué.
Laroque ne s'y méprenait pas!
Il avait lu la lettre qu'un huissier apportait à Noirville.
Il avait vu Noirville horriblement pâle.
Il l'avait vu, se retournant vers lui, les yeux pleins de dégoût et de mépris, et il avait bien compris le mouvement de ses lèvres : « Infâme!... Infâme !... »
Lucien lui avait tout dit. Il savait tout!
Et une à une, pour ainsi dire, il put compter les hésitations de l'avocat, au fur et à mesure que son silence trahissait ses luttes intérieures.
Dans ces situations tragiques, l'esprit acquiert une acuité, une perception extraordinaires...
Roger avait lu dans l'âme de Lucien... de Lucien mort par sa faute et le maudissant...
Déjà, il était cause de deux morts, celle d'Henriette, celle de son ami.
Alors, il relève la tête quand le président lui demande s'il n'a rien à ajouter à sa défense.
Et d'une voix forte, sans trembler :
— Je suis coupable, dit-il. J'ai tué et j'ai volé. Condamnez-moi! C'est un coup de théâtre dans l'auditoire. Un longmurmurenes'apaise
qu'avec peine.
Le président adresse quelques questions à Laroque et veut revenir sur les détails de l'enquête, mais il n'obtient de l'accusé qu'une même, toujours aussi ferme et invariable réponse :
— Je suis coupable. Condamnez-moi !
Il veut être condamné, le malheureux. Il a besoin de souffrir encore. D voudrait expier la mort d'Henriette, la mort de Lucien.
Le jury s'est retiré dans la chambre des délibérations.
La délibération est longue.
Lucien a parlé à ces cœurs d'hommes et l'aveu tardif de Laroque n'& pas influé beaucoup sur leur opinion.
Ils ont deviné là-dessous je ne sais quel mystère — que déjà leur avait fait pressentir la plaidoirie; — mais ils hésitent^ ils sont dans le vague, et, comme ils ont à se prononcer sur des faits précis, ce qui revient à leur mémoire et forme leur suprême opinion, ce sont les preuves relevées par l'enquête : les billets retrouvés, l'absence d'explications fournies par l'accusé sur l'emploi de son temps, alors que s'accomplissait le meurtre, la déposition de Victoire, l'étrange attitude de la mère et de la fille.
La cour rentre dans la salle d'audience.
Le chef du jury se lève :
— Sur mon âme et conscience, oui, l'accusé est coupable. Il y a des circonstances atténuantes.
Laroque, qu'on a introduit, entend sa condamnation,
Si Lucien avait vécu, peut-être lui eût-il sauvé la liberté 1
Mais il est mort, laissant sa lâche inachevée.
Du moins, il lui sauve la tête, l'arrache à la guillotine.
Laroque est condamné aux travaux forcés à perpétuité...
La foule s'écoule en silence.
Roger murmure, assez haut pour être entendu :
— C'est justice! .. C'est justice!...
Et on le voit disparaître entre les gendarmes, la tête inclinée, ses larges épaules courbées très bas...
L'oncle Adrien Bénardit avait une fonderie de fer, à La- Val-Dieu, près de Monthermé, dans les Ardennes montagneuses.
C'est là qu'il avait emmené Suzanne, laissant, fautie de ressources, tomber l'usine de la rue Saint-Maur que Guerrier lui-même avait dû abandonner pour entrer comme caissier à la banque de M. de Terrenoire.
A peine arrivée à La- Val-Dieu, à peine confiée aux soins et à la tendresse de M"*' Bénardit, qui reporta sur elle l'affection qu'elle avait eue jadis pour une fille morte en bas âge, Suzanne Laroque tomba malade.
Les terribles émotions de l'enquête et de la cour d'assises qui, tout le temps qu'elles avaient duré, l'avaient tenue, fiévreuse et haletante, mais debout encore, la foudroyaient maintenant qu'elles avaient cessé.
Une fièvre cérébrale intense s'empara d'elle et mit ses jours en danger.
Deux jeunes médecins, l'un de Donchery, l'autre de Sedan, les docteurs Moreaux etLapierre, vinrent la soigner tous les jours, et si la petite fille devait être sauvée, ce ne pouvait être que par leurs soins intelligents et par leur dévouement.
188 ROGEK-LA-HOMK
Pendant quinze jours on désespéra de sa vie.
Elle élail si frêle, si mignonne et si délicate que la maladie la terrassait; elle restait parfois de longucîs heures plongée dans des syncopes presque pareilles à la mort même ; et souvent, quand elle s'en réveillait, c'était pour entrer en une sorte de folie furieuse où elle se débattait, malgré les efforts de M"" Bénardit, avec une vigueur d'homme, efforts qui la laissaient bientôt toute pantelante et la poitrine déchirée par de rauques sifflements.
Dans le délire de cette fièvre, elle bredouillait parfois, très vite et d'une faço i inintelligible, des phrases qu'on ne pouvait comprendre, mais où re\e;iaient sans cesse les noms de son père et de sa mère et aussi, avec des gestes d'horreur, ceux de Larouette, de Lacroix, de M. de Lignerolles, mêlés à sa vie des derniers jours.
Puis, dans ses rêves de malade, surgissaient, sans doute, des scènes moins navrantes, des spectacles plus doux, car deux ou trois fois on l'entendit qui chantait :
En passant devant les prés, Les moissonneurs chantaient, El dans leur chant disaient :
« Oh! quel bonheur! >> Et moi, je croyais qu'ils disaient :
« Oh! quel voleur! »
Et, moi, je m'enfuyais...
Enfin, elle se rétablit pourtant. La fièvre la quitta.
Elle se leva.
Un mois de convalescence, au gai soleil de septembre, dans ces montagnes boisées d'arbres au feuillage d'or, au pied desquelles, le long de la Meuse capricieuse et courante, serpentaient les vignes vierges à la rouge parure — un mois de convalescence la guérit entièrement.
L'oncle Bénardit n'avait pu cacher aux docteurs Moreaux et Lapierre les causes qui avaient amené cette maladie.
— Peut-être la pauvre enTant ne se souviendra-t-elle plus de ce drame, dit le docteur Moreaux. Cela s est vu.
— Ce serait un bonheur pour elle, lit Lapierre. Ce qu'ils avaient prévu arriva, en effet. Complètement remise, Suzanne parut avoir oublié.
Un peu inquiète dans les premiers temps, parce qu'il y avait un vide dans sa vie — comme une solution de continuité — elle sembla chercher dans son esprit ce qui s'était passé avant.
M"" Bénardit, qui surveillait avec une sollicitude maternelle le réveil de
ROGER-LA-HOiNTE 189
celle inlcUigencc, guida ses recherches eu lui disaul que sou père el sa mère étaient partis pour un lointain voyage, qu'elle sérail longtemps sans les revoir, el pourtant qu'ils reviendraient
Suzanne écouta attentivement et avec un singulier regard.
Elle ne répondit rien, n'eut pas une remarque ni une question.
Et peu à peu, au fur et à mesuie que la santé reileurissait sur son visage, elle redevenait plus gaie, plus souriante.
Bénardit et sa femme étaient tranquilles maintenant sur elle.
— Elle a oublié ! se disaient-ils.
Peut-être n'auraient-ils pas été aussi rassurés s'ils avaient pu surprendre la fillette dans ses moments d'abandon, alors que son visage reflétait une gravité précoce et que son front était chargé de soucis.
L'hiver vint, toujours très rude dans les Ardennes, puis passa et fit place aux floraisons printanières ; puis l'hiver revint encore; il y avait un an et demi que Roger Laroque était au bagne.
La neige était tombée depuis plusieurs jours et les gelées l'avaient durcie ': elle couvrait les arbres, les montagnes, les maisons; les forges de La- Val-Dieu et la fonderie de Bénardit, toujours noires et comme enveloppées de suie, avaient l'air, depuis quelque temps, d'être mortes, car la neige assourdissait le bruit jadis retentissant des marteaux -pilons sur le fer brut ou le minerai sortant flamboyant des fourneaux. Les sabots des ouvriers ne claquaient plus sur la terre et les roulements des charrettes s'étouffaient dans l'ouate blanche épaisse qui tapissait les rues et le chemin de halage.
Mais les travaux n'en souffraient point.
Au-dessus des hautes cheminées de briques, de lourds panaches de fumée noire s'élançaient dans l'air et faisaient des masses de nuages obscurs sous le ciel bleu, au-dessus des toits d'ardoises.
La nuit était venue, plus calme que le jour, et la clarté de la lune semblait blanchir encore la blancheur de la neige.
Les cheminées des forges envoyaient des myriades d'étincelles qui crépitaient en l'air comme des fusées d'artifice, et parfois même les flammes rouges montaient jusqu'en haut et semblaient essayer de s'échapper et de prendre leur vol vers les étoiles.
Comme il faisait très froid, les maisons étaient fermées, sur toute la longueur delà rue de La- Val-Dieu; des lumières jaunies brillaient derrière les rideaux des fenêtres.
La nuit, le froid rigoureux et la neige ensevelissaient La-Val-Dieu sous une sorte de torpeur.
Il pouvait cire dix heures du soir.
Depuis longtemps, la rue était déserte.
Personne dans La-Val-Dieu, mais seulement autour des forges, d'où sortaient, de temps à autre, des ouvriers noircis par la fumée, ruisselants de sueur et qui passaient, nus jusqu'à la ceinture, d'une chaleur suffocante à un extrême froid.
Et, quand les portes de la fonderie s'ouvraient ainsi, sur la nuit, sur la neige, on aurait pu voir, pendant une seconde, des intérieurs embrasés, comme une fournaise ardente, presque un incendie, au milieu duquel couraient des ombres démoniaques jouant avec les flammes.
Vers dix heures et demie, un homme apparut tout près du chemin de fer, jeté sur la Meuse entre les deux tunnels.
Le train de Givet venait de le déposer à la gare de Montliermé, quelques secondes auparavant, et l'on entendait même encore le roulement sourd des wagons qui, au sortir de la gare, s'engouffraient sous la montagne dans la direction de Charleville.
Cet homme descendit lentement le chemin de halage, tout couvert d'une neige presque immaculée, le long de la rivière dont les bords étaient pris par la gelée.
11 était de très haute taille, ce qui se voyait facilement, bien qu'il marchât les épaules courbées, comme s'il avait porté un trop louril fardeau.
Un chapeau de feutre mou^ déformé, couvrait son front, et les bords rabattus semblaient vouloir cacher le visage.
Il avait un foulard autour du cou.
Une redingote, qui paraissait râpée, trop étroite poursa robuste carrure, Tabritait mal contre la rigueur de la nuit.
Il n'avait point de manteau.
Son pantalon était effiloché sur ses gros brodequins.
Il s'appuyait sur un bâton coupé dans quelque bois.
Il n'était pas très sûr de son chemin, car, à plusieurs reprises, il «'arrêta pour s'orienter.
Si étouffés qu'ils fussent, les marteaux-pilons s'entendaient pourtant jusque-là, assez pareils au bruit qu'eût fait un forgeron souterrain, en frappant sur une gigantesque enclume.
C'était sur ce bruit que se dirigeait le voyageur.
Lorsqu'il fut à La- Val-Dieu, il s'approcha d'une verrerie dont les ouvreaux flamboyaient de rouges lueurs, et dans la grande cour de laquelle il aperçut deux ouvriers.
— Pardon, monsieur, lit l'homme à l'un d'eux, je voudrais vous demander un renseignement.
ROGER-LA-HOiNTE lîf
— Parleyp., mon brave... quel renseignement? fit l'ouvrier avec un accent belge très prononcé.
— Je me rends à la fonderie do M. Adrien Bénardit, et je ne sais où la trouver.
— Ah! ah I elle est bien connue dans le pays, sais-tu! 11 est vrayf que, par ce temps de chien, tu ne rencontreras pas un chat pour te la montrer, pour une fois.
L'ouvrier sortit de la cour et fit une centaine de pas dans un petit chemin oil la neige était noircie par des détritus de charbon, puis, étendant la main dans la direction de la Semoy :
— Alleye tout droit. C'est la première forge. L'inconnu remercia. Cinq minutes après, il arrivait.
Mais au lieu d'entrer, comme pris de peur, il n'osa et se mit à tourner autour des bâtiments, pareil à un voleur qui chercherait une porte dérobée.
Il s'arrêta pourtant, s'assit un moment sur l'avant d'un chariot, sous un hangar et parut réfléchir,
11 y avait cinq minutes qu'il rêvait ainsi, quand une main robuste lui secoua l'épaule.
En même temps une voix disait un peu durement :
— Qu'est-ce que tu fais là, toi?
L'homme se dressa et se trouva debout devant un grand vieillard vert et droit, vêtu de velours brun, les jambes prises dans des demibottes.
Une casquette fourrée lui couvrait la tête.
— Vous êtes M. Adrien Bénardit.., fit l'inconnu.
— Oui, ce n'est pas un mystère... Et toi, qui es-tu?
L'homme regarda autour de lui, pour s'assurer que personne n'entendrait, puis baissant la tête, et d'une voix que semblaient couper des sanglots intérieurs :
— Je suis Roger, mon oncle... Ne me reconnaissez-vous donc pas? A ce nom, l'oncle Bénardit avait fait un pas en arrière.
Puis, il avait pris Roger par les deux bras et l'avait regardé de très près, sans rien dire, comme s'il doutait encore, comme s'il ne voulait pas croire.
— Toi, dit-il d'une voix étouffée... toi ici, en France, et libre?
— Oui, c'est moi, fît l'homme.
Et il enleva son large chapeau mou pour que Bénardit pût le reconnaître plus aisément.
Et aussitôt, comme s'il n'avait eu qu'une pensée, qu'un but :
m ROGER-LA-HONTE
— Et Suzanne?... Et ma fille !... Vous ne me parlez pas de ma fille?...
— Elle vit. Elle est bien portante. Tranquillise-toi.
Roger Laroque — car, en effet, c'était lui — poussa un grand soupir Il était soulagé, sans doute, il avait redouté un malheur. 11 y eut un court silence entre les deux hommes. Après quoi :
— Viens, dit Bénardit, viens chez moi. Il ne faut pas qu'on te voie, n'est-ce pas?
— Non, je serais perdu.
— Chez moi, nous pourrons causer à notre aise. — Reste ici un instant. Je rentre donner quelques ordres. Après, je te rejoins.
Il le quitta. Roger le vit disparaître dans la fonderie. On eût dit que le vieillard se lançait dans un gouffre de flammes. Cinq minutes s'écoulèrent.
Bénardit reparut.
— Viens, dit-il.
Et il l'entraîna silencieusement.
La maison d'habitation de Bénardit n'était pas loin de la fonderie. M"" Bénardit n'était pas couchée. La lumière filtrait à travers les lames des persiennes
M°* Bénardit se disposait à se coucher quand son mari entra, suivi de Roger.
A la vue de Bénardit, pâle et agité, à la vue de cet homme déguenillé, à la barbe en désordre, M"° Bénardit se leva.
Elle n'avait pas retenu un geste de frayeur.
Bénardit, sans rien dire, ferma soigneusement la porte.
Alors, désignant Roger à sa femme :
— Laroque, dit-il — le mari d'Henriette, le père de Suzanne ! ! Et M""* Bénardit, comme avait fait son mari tout à l'heure :
— Vous? ici? libre!!
Elle ne pouvait le reconnaître. Elle ne l'avait jamais vu. Laroque inclina la tète par deux fois, n'ayant pas la force de parler, puis il se laissa tomber sur une chaise...
— Suzanne! murmura-t-il, je veux Suzanne II Bénardit et sa femme se regardèrent.
Ils avaient peur.
Est-ce qu'il venait pour leur enlever l'enfant?
— Elle dort! fit la vieille dame.
— Ohl je ne la réveillerai pas, je ne la réveillerai pas, je vous le
D'étape en étape, de bateau en bateau, en prenant passage comme matelot. (P. 195.)
jure, j'irai si doucement!... Mais laissez-moi la contempler, je craignais tant de ne point la revoir?
M"" Bénardit hésita.
Laroque joignait les mains. ;
Alors elle alla ouvrir une porte et lui fit un signe. '
Il s'approcha, marchant sur la pointe des pieds.
UV. 25. — JULBS MARI. — ROGER-LA-HONTE. - ÉD. J. ROUFF «T C'». "*• 29
C'était une jolie chambretto toute blanche, avec des rideaux blancs, et, tout au fond, le lit blanc où dormait Suzanne.
La lumière des lampes arriva là et éclaira le lit d'une clarté indécise.
Laroque fît quelques pas.
Son émotion était si intense qu'il chancelait.
Il se pencha au-dessus du lit et considéra l'enfant avec une émotion indicible.
Sa jolie tête blonde, les cheveux tout épars autour d'elle, reposait enfouie dans l'oreiller.
Un de ses bras était sur la couverture, près du bord. Elle dormait si gentiment qu'on ne l'entendait même pas respirer.
Et elle rêvait, sans doute un bon rêve, car elle souriait.
Roger Laroque se pencha plus encore ; ses lèvres eftleurèrent la main de l'enfant d'un baiser fartif.
Suzanne fit un mouvement, elle ouvrit même les yeux ; elle se retourna de l'autre côté, rentra son bras sous la couverture.
Mais elle ne se réveilla point.
Et Ton ne vit plus que les longues et épaisses boucles de ses cheveux.
Laroque se retira.
M'^" Bénardit ferma la porte, après avoir écouté un instant si la fillette De remuait pas.
Devant le feu clair qui pétillait, Roger s'était assis.
Il pleurait en silence.
Son cœur avait été bouleversé par la vue de sa fille, dont il était séparé depuis un an et demi, séparé par un monde, séparé par une condamnation infamante, et qu'il avait cru ne plus jamais revoir, séparé par le bagne, enfin.
Puis ses larmes cessèrent tout à coup.
Il porta la main à son front, à sa poitrine, avec un gémissement.
Comme il chancelait sur sa chaise, pris de vertige, et qu'il menaçait de tomber, Bénardit se précipita pour le soutenir.
Et Bénardit entendit le pauvre homme qui très bas, honteusement, lui murmurait à l'oreille :
— Par pitié, un peu de pain, je n'ai pas mangé depuis trois joursl!!...
Quand il eut mangé un peu et bu un verre de bordeaux, il parut se trouver mieux.
Alors, relevant les yeux sur les deux vieillards qui le contemplaient avec une douloureuse surprise :
— Vous vous demandez sans doute, dit-il, comment il se fait que je sois ici, moi que, iJ y a un an el demi à peine, l'on condamnait aux travaux forcés à perpétuité?
— Vous vous êtes évadé? fit M"' Bénardil.
— Six mois après mon arrivée à la Nouvelle-Calédonie, je m'évadai avec cinq détenus politiques, condamnés par les conseils de guerre de Versailles. D'étape en étape, de bateau en bateau, en prenant passage comme matelot, comme mécanicien presque toujours, parfois même comme domestique, je parvins jusqu'en Amérique, où je restai près d'un an; j'avais réussi à entrer dans des ateliers à New-York ; j'ai commencé par être ouvrier dans ma jeunesse, rue Saint-Maur, cela m'a permis de vivre en Amérique. Mais je n'avais qu'un but : je voulais revoir ma fille et je faisais des économies pour payer mon retour en France. Lorsque j'en eus réalisé suffisamment, je partis en prenant passage sur un bateau à destination d'Anvers. C'était plus sûr pour moi, dans le cas oii la police aurait eu l'éveil, puisque j'étais protégé par la Belgique. Je savais par Lucien de Noirville que Suzanne avait été recueillie par vous. Or, Monthermé n'étant qu'à quelques kilomètres de la frontière, je cours peu de risques. Largent que j'avais amassé pour mon voyage suffisait à peine pour me défrayer en route. De telle sorte qu'à Anvers je me suis trouvé sans un centime. Je suis venu d'Anvers à pied, mendiant le long du chemin.'' Quelques sous économisés sur des charités m'ont permis de prendre le train depuis Givet. En chemin de fer, j'avais en France moins à craindre que sur les grandes routes, où j'aurais risqué de rencontrer des gendarmes qui m'eussent demandé mes papiers. Voilà comment je sais arrivé ici tout à l'heure et comment je vous apparais si pauvre, si misérable...
— Et que comptes-tu faire? dit Bénardit en hésitant.
— Oh ! ne craignez point que je vous gêne longtemps. Je ne veux pas non plus vous compromettre. Car vous seriez compromis si l'on apprenait dans le village que vous avez donné asile à un forçat évadé...
Il parlait avec une certaine amertume.
— Crois-tu vraiment que j'aie eu cette crainte? dit Bénardit.
— C'est votre droit. Je n'aurais pas à vous le reprocher.
— - Lorsque je t'ai demandé ce que tu comptes faire, j'ai voulu savoir quelles sont tes ressources, quels sont tes projets plutôt. Car je suppose que tu n'es pas assez fou pour vouloir rester en France un an après ta condamnation? Ce serait ta perte à bref délai.
— Je ne resterai pas en France, et je repartirai cette nuit même. Je vous
prierai seulement — car je suis dénué de tout — de me donner quelques" vêtements plus propres et un peu d'argent... Oh! l'argent, ce n'est pas pour moi que je le demande... Je mendierais encore, si j'étais seul, et je trouverais bien mon passage pour gagner l'Amérique, oîi je veux retourner... Mais sans argent, vivant de charités, par l'hiver et par le froid, Suzanne souffrirait trop... et je crains tant de la voir souffrir...
— Que parles-tu de Suzanne?
— Je viens chercher ma fille !. ..
— Elle!... Tu veux nous la prendre?
— D'oij vient votre surprise? N'est-ce pas mon droit?
— Ton droit, malheureux, ton droit?... Et devant qui pourrais-tu le faire valoir, ce droit que tu réclames?... Est-ce que ta condamnation ne t'a pas retranché du monde, de la société, ne t'a pas placé hors la loi?...
M. et M°" Bénardit se regardaient, effarés, en proie à la plus vive agitation.
Nous l'avons dit, ils s'étaient mis à aimer Suzanne comme leur fille, et la leur prendre maintenant, c'était arracher un morceau de leur propre cœur.
— Je ne puis vivre sans Suzanne, dit Roger.
— Suzanne restera auprès de nous. Elle y trouve l'aisance, la paix, le bonheur. Pourras-tu lui donner tout cela?
— J'essayerai. Je suis jeune et fort. La vie n'est pas finie pour moi.
— Mais il est une chose qu'elle trouvera ici, et que tu ne pourras jamais lui rendre...
— Mon oncle I
— Et cette chose-là, c'est un nom honoré, sans tache...
— On m'a condamné, mon oncle, mais je suis innocent!... Bénardit l'avait toujours dit, l'avait toujours cru, et pourtant il eut, en
ce moment, un geste vague de doute. Il fut cruel.
— Tu n'en restes pas moins ilétri.
Roger courba la tète et demeura un moment pensif.
— Je comprends, dit-il à la fin, pourquoi vous voulez garder Suzanne. Je vous comprends et je ne vous en aime que davantage. Mais ma fille est ma seule espérance, ma seule joie, — la seule affection qui pourrait me rattacher à la vie et m'empêcher de mourir. Il me la faut. Je la veux. Du reste, je tiens à ce que vous soyez rassurés, tous les deux, sur moi. Je tiens à ce que vous soyez sûrs qu'en me rendant ma fille vous ne la rendez ni à un assassin, ni à un voleur... Il est une confidence que je n'ai
voulu faire ni à Lucien de Noirville, ni aux juges, ni en cour d'assises. Cette confidence m'eût sauvé. Mais l'honneur me défendait de parler. Je vais vous la faire à vous, afin que vous me rendiez Suzanne, — afin que vous compreniez que j'ai toujours le droit de la réclamer et que vous n'avez pas, vous, celui de l'arracher à mon amour paternel... Écoutez!...
Et brièvement, en quelques mots, avec un accent de vérité sur lequel il éta't impossible de se méprendre, il dit l'histoire que nous savons.
Il dit tout, ne cacha rien, voulant reconquérir sa fille.
M. et M"' Bénardit l'avaient écouté sans l'interrompre.
C'était une cruelle confidence que celle qu'ils entendaient.
L'enchaînement de tous ces faits était si logique qu'il ne leur venait même pas à l'esprit que Roger pût mentir et leur en imposer.
Un soupir leur échappa, à tous les deux :
— Tu as le droit d'emmener Suzanne, fit l'oncle avec effort.
Il ne se reconnaissait plus le droit de la garder, de priver cet homme si malheureux de la seule joie de sa vie, du seul rayon de soleil qui pût éclairer la nuit noire de sa désespérance.
Bénardit réfléchissait :
— Mais le coupable, le coupable? disait-il... qui est-il?... Y as-tu songé?... as-tu cherché?... Ne serait-ce pas cette femme?...
— Si, j'y ai pensé, si, j'ai cherché! fit Laroque avec amertume... II ne se passe point de jour oii je n'essaye de percer ce mystère.
— Mais cette femme, te dis-je, cette femme?
— J'y ai pensé aussi, je dois Tavouer, mais ce ne peut être elle. Comment aurait-elle commis ce crime?... Seule?... Avec un complice? Pour voler?... Pour se venger?... Non, c'est impossible... C'est folie que de s'y arrêter, c'est perdre son temps...
— C'est vrai, murmura l'oncle. Alors, que croire?
— Il faut tout attendre du temps.
Comme le feu menaçait de s'éteindre, M"" Bénardit se leva pour le ranimer, jeta dessus une flambée de bois et des bûches qui pétillèrent avec une vive clarté.
Minuit sonna à la pendule, sur la cheminée.
— Mon oncle, dit Roger, il ne faut pas que le jour me retrouve chez vous. Or, il y a un train pour Givet et Bruxelles à deux heures du matin. Je prendrai ce train-là... avec Suzanne...
— Déjà ! murmura M"" Bénardit.
Et elle essuya ses yeux, à la dérobée, avec son mouchoir.
— Il le faut, dit Laroque avec douceur... Pardonnez-moi la peine que je vous cause.
198 HOGER-LA-HONTE
— C'est bien, fit, l'oncle... tu es libre... et, puisque tu dois partir, mieux vaut que tu n'attendes pas plus longtemps... Je serais désolé — pour toi, crois-le bien — qu'il t'arrivât malheur... mais tu ne peux parlir dans un tel dénuement de tout... Laisse-moi te donner quelques vêtements.
Il monta dans une chambre, au premier étage, et on l'entendit, pendant quelques minutes, qui allait et venait.
M°" Bénardit et Laroqiie regardaient, sans parler, la flamme du foyer et les longs sifflements des bûches qui éclataient et par les déchirures desquelles ruisselait une sorte de sueur bouillonnante.
L'oncle redescendit.
Il jeta sur une chaise une chemise de flanelle, un pantalon d'hiver, un gilet, un veston et une large et longue pelisse doublée de renard, pui.s une casquette fourrée pareille à la sienne,
— Tout cela ne te va peut-être pas comme un gant, dit-il. car tu es plus robuste que moi... mais nous sommes de la même taille... Dans tous les cas, la pelisse cachera ce que ta mise aura de défectueux... Dans la poche du pantalon, tu trouveras mon porte-monnaie avec deux ou troi.s cents francs en or... et dans la poche intérieure du veston j'ai mis mon portefeuille...
— Oh! mon oncle...
— Oui, tu ne peux rester sans le sou, mon garçon, et heureusement moi, qui n'ai point d'enfants, je suis à mon aise... Dans le portefeuille tu trouveras sept billets de mille francs et mille francs en billets de cent francs, de façon que lu ne sois pas gêné par le change et que lu n'attires pas l'attention sur toi.
— C'est trop, mon oncle, beaucoup trop.
— Non, ce n'est même pas assez, car je ne veux pas que Suzanne soufTre de la misère, tu entends? Je n'ai que cet argent de disponible en ce moment, mais en Amérique, si jamais tu as besoin d'un autre service, ne m'oublie pas, écris-moi, et tout de suite, par retour du courrier, lu recevras ce que tu m'auras demandé... Tu me le promets?
— Que vous êtes bon, mon oncle, et que je vous remercie 1
— Tu me le promets? répéta le vieillard, en insistant.
— Je vous le jure! Mais j'espère n'en avoir pas besoin.
— Je le souhaite pour toi, mon garçon, et je suis certain que tu réussiras, car tues intelligent, honnête et fort — et on a beau dire, vois-tu, la meilleure des habiletés, c'est encore d'être honnête — tu réussiras donc, je le crois, mais les premiers moments peuvent être difficiles et voilà pourquoi je veux que tu partes en sachant que tu laisses derrière toi un
ami, — ce qui n'est pas rare, — et une bourse ouverte, — ce qui Test davantage.
Roger lui serra les mains avec émotion.
Il était profondément touché de celte bienveillance si franche.
— Je ne te donne point de linge, dit le vieillard; avec l'argent, tu achèteras pour toi et pour Suzanne ce dont vous aurez besoin.
j^jme Bénardit alla chercher, dans une armoire, un manteau fourré, des gants, un boa, un chapeau, un manchon, prépara les autres vêtements do Suzanne et approcha du feu les bottines de la petite pour qu'elle eût b^en chaud.
Elle pleurait tout en faisant ces préparatifs.
Quand elle eut fini, elle alla entr'ouvrir la porte qui donnait sur la rue.
Le temps avait changé.
Le vent s'était levé, avait poussé des nuages qui voilaient le ciel, tout à l'heure étoile, et la neige s'était remise à tomber, par flocons si larges, si serrés et si drus, qu'on eût dit un gigantesque voile blanc qui du ciel s'étendait sur la terre.
— Partir par une nuit pareille! murmura-t-elle en frissonnant.^ Une rafale poussa de la neige et fit vaciller la lumière de la lampe, qui
faillit s'éteindre.
Elle poussa la porte, disant encore :
— PauvTe enfant! pauvre enfant! Elle était si heureuse ici ! Roger Laroque, depuis quelques minutes, se promenait pensif dans
la chambre.
A plusieurs reprises, il s'arrêta, en regardant tantôt Bénardit, tantôt la femme de celui-ci, d'un air indécis et hésitant.
Il avait sur les lèvres une question qu'il n'osait poser.
A la fin, cependant, il parut s'y décider :
— Mon oncle, dit-il, vous ne m'avez encore rien dit de Suzanne... Comment a-t-elle passé cette année qui s'est écoulée?... A-t-elle parlé de moi?... En quels termes?... Se souvient-elle, enfin, des tristes péripéties du drame qui l'a séparée de son père, et comment va-t-elle me recevoir?
— Suzanne a failli mourir d'une fièvre cérébrale, dit Bénardit. Depuis sa guérison, elle n'a pas dit un mot qui pût nous faire croire qu'elle se souvenait... Nous lui avons raconté une histoire d'après laquelle tu étais en voyage et devais venir la chercher quelque jour. Elle a paru y ajouter foi... Nous ne ui aurons pas tout à fait menti, puisque te voici... Lorsqu'elle te verra dans un instant, — continua l'oncle, un pli au front, — tous les mauvais souvenirs d'autrefois ne vont-ils point surgira son esprit?... Ne le crains-tu point, Roger?. .. Réfléchis, il en est temps encore !...
— Qui sait? dit Laroque... Elle avait à peine sept ans... Et un an et demi passé depuis lors, n'est-ce pas siiflisant pour obscurcir cette frêle mémoire?... Et puis... cette fièvre cérébrale... c'est peut-être Dieu qui l'a envoyée pourfaire la nuit dans son jeune cerveau, tracer une ligne finale sur l'existence d'alors et lui faire commencer une vie nouvelle...
— Qu'il soit fait comme lu le désires, fit l'oncle attristé. Reste ici. Avec ma femme, je vais réveiller Suzanne, la prévenir doucement, et nous le l'apporterons.
La pendule sonna une heure.
— Le temps presse. Heureusement nous ne sommes pas loin de la gare. Vingt minutes te suffiront. Commence à te vêtir.
M. et M"" Bénardit passèrent dans la chambre de Suzanne. L'enfant continuait de dormir de ce bon sommeil d'ange que nous avons vu tout à l'heure.
M""* Bénardit se pencha sur elle et l'embrassa. Puis elle appela doucement :
— Suzanne, mon enfant chérie, Suzanne réveille-toi.
Mais la filletle dormait si profondément qu'elle n'entendit rien. Alors, la découvrant. M""' Bénardit la prit dans ses bras, en lui jetant sur les épaules le manteau fourré dont elle s'était munie. La petite ouvrit les yeux, encore endormie.
— Réveille-toi, mon enfant, c'est moi, ta vieille mère... Suzanne se frotta les yeux avec ses poings, bâilla... regarda Bénardit,
puis la vieille dame qui la portait...
— Est-ce que c'est déjà le matin? dit-elle gentiment.
— Non, mon enfant, nous sommes au milieu de la nuit, mais nous t'avons réveillée pour l'annoncer une bonne nouvelle.
— Une bonne nouvelle?... comme Fhiver dernier?... Mais nous ne sommes ni à la Saint-Nicolas, ni à Noël^ ni au jour des étrennes.
— C'est vrai, et cependant c'est quelque chose d'heureux qui t'arrive!... Voyons... dans tes petits souhaits que tu ne nous dis pas, qu'estce que tu désires, parfois?...
— Ce que je désire?
— Oui, ne crains pas de parler.
— Mais rien, bonne mère... rien que d'être sage et de ne pas être i!,rondée par vous.
— Et pas autre chose?
— Si... je souhaite aussi de rester toujours à La- Val-Dieu...
— Tu vois bien, c'est quelque chose, cela. Puis encore?
— C'est tout, bonne mère.
Et il s'enfonça dans la nuit. (P. 206.1
LIT. 26. — JULES MARY. — ROGKH-LA -HONTK. — KD. J. ROUFK ET C'«
— Il ne te manque rien ?
— Rien. Ne m'aimez-vous pas ? Et n'est-ce pas tout ce qu'il me faut?
— Tu oublies qu'il n'y a pas que nous seulement qui t'aimons.
— Qui donc?
— Celui que tu n'as pas revu depuis longtemps... qui t'a élevé... qui pense à toi... ton père...
M°" Bénardit avait toujours dans ses bras la fillette, dont la tête, pâlie par le sommeil, retombait sur son épaule.
Elle sentit qu'elle tressaillait brusquement. Une commotion électrique agita ce petit corps.
Etait-ce la joie? Etait-ce tout autre sentiment?
La vieille dame ne le sut pas.
— Mon père..., murmura Suzanne, vous avez revu mon père...
— Il est ici, il t'attend... il t'a embrassée, tout à l'heure, dans ton lit. Elle ne répondit pas.
Si M""' Bénardit l'avait vue, jadis, en ces journées maudites où les magistrats la pressaient de questions et, pour apprendre la vérité, pesaient sur sa volonté frêle, elle l'eût reconnue maintenant.
Ce fut, en effet, d'un seul coup, la même figure aux traits tirés et fatigués, présentant les mêmes indices de vieillesse précoce, aux yeux bridés, aux lèvres alourdies, au teint d'un gris de terre.
Mais M""" Bénardit ne l'avait pas vue, en ce temps-là, elle ne put comparer : quant à l'oncle, préoccupé, il ne regardait pas.
Au bout dun instant, surmontant son émotion :
— Père est venu?... Pourquoi n'est-il pas près de moi?
Alors, M"' Bénardit rentra dans la chambre où attendait Laroque. Celui-ci, à la vue de sa fille, tendit les bras.
L'enfant y fut déposée doucement, et Laroque la couvrit de baisers emportés, ardents.
— Mon enfant, ma fille, ma Suzanne! disait-il à travers ses larmes. Et dans le premier moment, au milieu de ses caresses, il ne s'apercevait
pas que Suzanne restait muette.
Quand il l'eut bien embrassée, bien choyée :
— Es-tu contente de me revoir, ma chérie?
— Oui, père.
— As-tu pensé à moi quelquefois?
— Oui, père, mais on m'avait dit que vous reviendriez...
— Et désormais, nous ne nous quitterons plus.
— Tant mieux, père, je serai bien contente.
— Nous allons partir ensemble...
204 ROnKR-I.A-IIONTE
— Partir?...
— Oui, nous allons quiller La- Val-Dieu...
— Quitter La- Val-Dieu, dit-elle, comme ne comprenant pas.
— Tout de suite, mon enfantl... nous allons nouo rendre à la gare et nous prendrons le train...
— Quitter La- Val-Dieu!... répétait l'enfant... Quitter bon père, bonne mère, — c'est ainsi qu'elle avait l'habitude d'appeler M. et M°" Bénardit, — pourquoi?... J'étais si heureuse auprès d'eux, pourquoi n'y resterions- nous pas?
— Cela est impossible, mon enfant, car j'habite loin, très loin d'ici.
— Eh bien, père, pourquoi ne viendriez-vous pas auprès de nous?
— Cela ne se peut, mon enfant.
— Pour des raisons que tu ne comprendrais pas et qu'il serait, dans tous les cas, trop long de t'expliquer aujourd'hui.
La petite fille murmura très bas :
— C'est bien, père, nous allons partir...
Laroque l'avait observée avec attention, pendant ce colloque. Il essayait de descendre jusque dans le cœur de sa fille, afin de découvrir s'il n'y avait pas quelque arrière-pensée. Il ne vit rien. Son âme, emplie de joie, se dilatait,
— Elle a oublié, se disait-il, elle a bien vraiment tout oublié I
M"* Bénardit l'habilla, en retenant ses larmes, — pour que le spectacle de son chagrin ne fît pas pleurer Suzanne.
Elle la vêtit chaudement, l'enveloppa de son manteau de fourrure, noua le boa autour de son cou, lui donna son manchon et l'embrassa tendrement.
Suzanne se laissait habiller, sans dire un mot, mais ses grands yeux doux suivaient M""" Bénardit dans tous ses mouvements avec une obstination singulière.
On eût dit que la fillette aurait voulu lui adresser quelques questions, mais qu'elle n'osait.
Quant à Bénardit, debout près de la cheminée, il semblait ne rien voir, et restait absorbé dans ses pensées tristes.
Enfin Suzanne était prête.
Laroque, lui-même, avait revêtu les habits que lui avait donnés son oncle.
La pendule fit entendre un coup clair et argentin.
11 était une heure et demie.
— Il faut partir, dit Béuardit, la neige a rendu les chemins difficiles,
Mi
nOr.F-H-LA-IIONTE 205
et, comme il s'est remis à neiger depuis une heure, tu prendras bien garde de ne pas glisser le long de la Meuse.
M™" Bénardit emmitoufla la figure de Suzanne d'un long et large cache-nez de laine, afin qu'elle ne sentît pas de trop la bise glacée, puis, la serrant dans ses bras, et cette fois ne retenant plus ses larmes :
-T- Ya, mon amour, dit-elle... Je suis trop vieille pour espérer que je te reverrai quelque jour... C'est donc la dernière fois que je t'embrasse... Ya, et que Dieu te garde !
L'enfant était fort pâle, mais elle ne pleurait pas.
Bénardit l'embrassa à son tour.
— Moi, dit-il, je suis rassuré sur ton avenir. Ton père veillera sur toi. Puis, quand ma femme et moi nous serons morts, on vendra tout ce que nous possédons. Nous n'avons pas d'autres héritiers que toi. Tu auras quelques centaines de mille francs qui ne te nuiront pas pour te marier.
Il se détourna un peu, toussa et passa la main sur ses yeux. Laroque lit ses adieux et serra tendrement les deux vieillards sur snQ cœur.
Lui aussi, devant ces deux douleurs, se sentait tout attendri. Il enleva Suzanne dans ses bras robustes.
— Je ne veux pas que tu marches, dit-il; avec cette neige tu aurais tout de suite froid aux pieds.
M"* Bénardit ouvrit la porte.
Une bourrasque entra dans la chambre et la lampe, un instant violemment agitée, s'éteignit.
Alors Laroque, d'une voix grave :
— Embrasse encore une fois ceux qui ont si bien remplacé pour toi ton père et ta mère, mon enfant, dit-il, et promets-leur de ne jamais les oublier, de les aimer toujours.
— Bon père, bonne mère, dit la fillette de sa douce voix tremblante, je vous aimerai toujours, je ne vous oublierai jamais.
Comme la nuit était très profonde et comme on n'avait pas rallumé la lampe, on ne pouvait voir si Bénardit et sa femme continuaient à pleurer.
Mais Bénardit parla, et sa voix était bien saccadée, bien incertaine.
Il disait à Laroque :
— Reconnaîtras-tu ton chemin? Yeux-tu que je t'accompagne?
— C'est inutile, avec un pareil temps surtout. Au bout du chemin, je vais rencontrer la verrerie, n'est-ce pas?
— C'est cela. Tu tourneras à gauche et prendras la route; tu rencontreras le chemin de halage qui conduit droit à la gare.
— Merci. Encore adieu. Priez pour moi... pour elle... pour elle ! Et il s'enfonça dans la nuit.
Il avait à peine fait quatre ou cinq pas, au milieu des tourbillons de neige, qu'il était devenu complètement invisible.
Il s'en allait à grandes enjambées, portant son précieux fardeau.
Quand il fut sur la rive de la Meuse, la bise devint si âpre qu'elle était presque insupportable ; la Meuse, grossie, roulait presque à ras bords, lentement, une eau bourbeuse et jaune.
— As-tu froid, ma chérie ? disait Laroque.
— Non, père, je ne sens pas le froid du tout. Je suis très bien.
— Ne pleure pas, surtout, pour ne pas m'atlrister.
— Je ne pleure pas, père.
— Cependant tu les aimais, ceux-là que tu quittes...
— Beaucoup, père.
— Ne les regrette pas trop... Je t'aime aussi, moi, et je ferai tout ce qu'il faudrapour que tu m'aimes.
Il glissait dans la neige, mais son pied solide ne perdait pas l'équilibre.
Il n'avait pas peur de se tromper de route.
Toujours la Meuse.
Un point jaune troua la nuit.
C'était une des lanternes de la voie, sur le pont du chemin de fer.
Il y avait un quart d'heure qu'il marchait.
Cinq minutes après il était à la gare^, où il prenait pour Givet deux billets de première classe.
La gare était déserte.
La neige, incessante, semblait, partout, un immense linceul.
Le train arriva, Roger et Suzanne montèrent. Le train partit...
... Là-bas, dans la maison près de la fonderie, on avait rallumé la lampe, et, devant le foyer qui s'éteignait etqu'onne songeait pas àraviver, deux vieillards étaient assis, gardaient le silence, et, sans se cacher l'un de l'autre, pleuraient à chaudes larmes.