LIV. H
— Racontez-nous ce qui s'est passé! dit le commissaire.
— Et comment diable voulez-vous que je vous le raconte? fit-il brusquement. Est-ce que j'en sais un mot? C'est M. Guerrier qui m'a réveillé — il peut le dire — même que, croyant être en faute, je lui faisais des excuses. Alors il m'a montré le cadavre de... de ce pauvre Brignolet. Et voilà! Ah! coquin de sort, un si brave homme !
— Et il s'est soutenu une lutte mortelle auprès de vous, et l'on a pu assassiner un homme dont le lit était si près du vôtre que vous l'auriez touché en allongeant le bras, — et vous n'avez rien entendu?
— Je le jure!
Le commissaire de police haussa les épaules.
— C'est invraisemblable.
— Alors, monsieur, réphqua brusquement le gardien, dites tout de suite que c'est moi qui ai égorgé Brignolet. Ça vous épargnera de la besogne.
Le magistrat ne répondit pas à cette boutade. Il entraîna Chambille et tous deux s'entretinrent à l'écart. Ils sortirent un instant — disparaissant dans le cabinet des gardiens. (Chambille revint seul.
— Béjaud, dit-il, venez.
Le gardien le suivit.
Le commissaire de police avait enlevé la couverture du lit de sangle et du doigt montrait à Béjaud une tache rouge s'étalant sur le drap, comme si le sang avait rejailli jusque-là.
Cette tache n'était pas répétée. Et ils n'en découvrirent point sur la couverture ou le couvre-pied.
Béjaud regardait avec surprise.
— Voulez-vous m'expiiquer comment il se fait que l'intérieur de votre lit soit souillé de sang?
Le gardien se pencha, examinant de près, — et fut quelques instants avant de répondre.
— Du sang. ..oui, c'est bien du sang! dit-il d'une voix altérée. Pauvre Brignolet! lui qui ne pensait qu'à rire et qui était si blagueur...
— Vous ne m'avez pas répondu.
— Est-ce que je sais, moi, comment c'est venu là? Une éclaboussure. parbleu ! Pauvre diable de Brignolet! La nuit, on se découvre, dans le lit, quand il fait chaud. Et c'est comme ça, sans doute...
M. Lacroix ne le perdait pas de vue, pendant qu'il parlait, le suivant d'un regard persistant.
Tout à coup, brusquement : .
— Déshabillez-vous! dit-il.
— Hein? Comment? Que je me déshabille? Vous riez !
— Obéissez.
— Déshabille-toi, mon vieux, lui glissa Chambille à l'oreille. Et plus vite que ça, si tu ne veux pas aller faire un tour au Dépôt, oiiron saurait bien t'y forcer. *
— Mais pourquoi?
— On te le dira après. On ordonne. Obéis! M. Lacroix fit un geste impatienté.
— Si le patron se fâche, ton affaire ira mal, lui souffla de nouveau Chambille, sur le même ton.
Béjaud semblait pris d'un malaise subit.
Il avait enlevé machinalement sa livrée à boutons dorés et restait là, en gilet, les mains dans les poches.
— Enfin, dit- il, ça n'est pas naturel, ce que vous me demandez là!... La grosse main de l'énorme Chambille s'abattit sur son épaule et
Béjaud plia.
— Nous allons perdre patience, mon garçon. Et ça te sera nuisible, ta mauvaise volonté.
Béjaud enleva son gilet, fit tomber ses bretelles, et comme il allait lentement, très lentement, Chambille lui arracha les boutons de sa chemise et le secoua si vigoureusement qu'il le fit basculer.
— Plus vite, plus vite!...
— Dites donc, encore faut-il le temps, faisait Béjaud. Le pantalon tomba, laissant les jambes nues.
— Je m'en doutais ! murmura M. Lacroix.
Ce qui motivait ette exclamation, c'est que la jambe droite du gardien portait une large tache de sang, produite par une déchirure assez profonde.
— Voilà, dit Béjaud rudement. Ça vous suffit-il.^ Faut-il enlever sa chemise, à présent, et se mettre devant vous dans la position Ju père »Vdam ?
— Repassez vos vêtements.
— C'était bien la peine... Propre au service, hein?... J'ai été soldat, fOus savez!... Et on pourrait l'être encore.
— D'où vous vient l'éraQure que vous avez à la jambe, et qui est i.^ute saignante?...
— Ça vient de ce que cette nuit, quand je me suis précipité hors de mon lit, les jambes nues, — au moment oii M. Guerrier me montrait Brignolet, — je me suis écorché le mollet contre le coin de mon lit... à la vis.
348 ROGKR-LA-HONTE
Tenez, là, où c'est coupant comme un couteau. Et ça a saigné. Sur le premier moment, à cause de l'émotion, je n'ai rien ressenti... C'est seulement dans la voiture que j'ai prise sur l'ordre de M. Guerrier que je me suis dit : Qu'est-ce que j'ai donc là qui me cuit?... J'ai retroussé mon pantalon. C'était ça I Quand on est dur, quelquefois, on se blesse et on ne s'en aperçoit pas... on rie sait pas tant seulement d'où ça vient!
Il avait remis ses vêtements et riait... puis, ses regards tombant sur le cadavre, il répéta son éternelle lamentation :
— Pauvre Brignolet, va! pauvre Brignolet!.., Tout à coup, se ravisant :
— Au fait, dit-il, le sang que vous avez découvert sur le drap démon lit vient de ma jambe, sans doute. Vous voyez, tout s'explique naturellement.
— Vous vous êtes donc recouché après avoir été réveillé par M. Guerrier?
— Non.
— Eh bien, n'avez-vous pas dit que c'est à ce moment que vous vous êtes blessé? Vous vous contredites...
Béjaud parut surpris et embarrassé.
— Vous avez raison, grommela-t-il. Alors ce que vous avez vu dans le lit vient évidemment d'une éclaboussure : c'est ce que j'avais dit tout d'abord.
— Dion, très bien, fit M. Lacroix, hochant la tête et répondant à quelque secrète pensée... Montrez-moi vos mains!... Etendez-les!...
Béjaud était devenu docile.
Le commissaire examina attentivement les doigts, les ongles. Ceux-ci étaient durs comme de la corne ; les mains étaient larges et nerveuses.
— Nous allons faire une expérience, Béjaud.
— Ah! vous n'en aurez pas bientôt fini avec moi, s'il vous plaît? Vous commencez, soit dit sans vous offenser, à me tarabuster joliment le criquet... Qu'est-ce que vous désirez encore?... Faut-il que je me tatoue en bleu et en rouge, à présent, pour vous faire plaisir?... Et quand je serai tatoué, faudra-t-il marcher sur les mains et cabrioler pour vous faire rire un brin?... Demandez... faites-vous servir I...
— Béjaud, dit le commissaire, il faut que vous ayez une bien grande énergie pour être capable de plaisanter devant ce cadavre.
Béjaud eut un frisson.
— C*est vrai, dit-il. Mon pauvre Brignolet, je te demande pardon.
ROGKR-LA-HONTË 349
Et tu me pardonneras, parce qu'à ma place tu n'aurais pas eu autant de patience que moi.
Le commissaire montra au gardien les traces d'ongles marquées sur les bras de Brignolet.
— Pour reconstituer la scène du meurtre, il faut que vous nous aidiez, Béjaud... Surmontez vos répugnances... Prenez Brignolet parles bras et écartez les doigts de façon que chacun de vos ongles coïncide avec une de ces érosions que vous voyez sur la peau.
Mais Béjaud reculait, pâle, balbutiant...
— Quoi ! Vous voulez? Moi, à Brignolet ! Ah ! non, par exemple.. . Ça me porterait malheur!
Chambille le prit par les épaules et voulut le pousser.
Béjaud résista.
Chambille était robuste. Béjaud ne le paraissait pas moins.
— Je parie que dans cinq minutes, dit-il, je vais me fâcher! Alors, tant pis, je taperai comme un sourd.
Le commissaire fit un signe à Chambille.
— Laissez-le; ne l'irritons pas. Nous n'obtiendrons rien de plus aujourd'hui.
Le magistrat et l'agent revinrent à Guerrier et à Terrenoire, restés dans le bureau de la caisse.
M. Lacroix envoya un gardien de la paix chercher le concierge.
n avait besoin de lui poser quelques questions.
De tout ce qu'affirma le concierge, il résultait que rien d'extraordinaire ne s'était passé, pouvant lui donner des soupçons.
Il s'était couché à onze heures, tout le monde était rentré, excepté les locataires du second, deux jeunes mariés, qui étaient allés au Vaudeville, et se firent ouvrir un peu après minuit. Il avait tiré le cordon à cette heure-là, pour la dernière fois, s'était endormi et n'avait plus été réveillé qu'à l'aube, par Béjaud.
M. Lacroix l'interrogea également sur les locataires de la maison, s'assura que la grande porte d'entrée ne pouvait être ouverte du dehors sans l'intervention du concierge, monta aux combles, visita les chambres des domestiques, grimpa sur les toits, avec Chambille
Ils se trouvaient seuls, tous les deux.
— Si l'assassin n'était pas entré avant que le concierge fermât sa porte, dit le commissaire, il est probable qu'il y est venu par les toits, en suivant les maisons voisines. Et c'est par là, également, qu'il serait sorti. Peut-être a-t-il un caroarade parmi les gens de service'...
— M. Lacroix croit-il fermement qu'il faille aller chercher l'assassin aussi loin?
— Non, ce Béjaud ne me semble pas catholique.
— Ni à moi, morbleu!
— Mais il doit avoir un complice. Bien des indices nous le prouvent. Et quand ce ne serait que l'impossibilité de garder et de cacher les valeurs?
— Évidemment. Il n'aurait pas eu la bêtise de laisser ce joli petit million dans les bureaux de la banque. C'est un autre qui l'a emporté!... Comme quatre ou cinq heures se sont passées entre l'assassinat et le moment où nous avons été avertis, il se pourrait, cependant, que Béjaud fût sorti, emportant le million, et fût rentré.
— Il avait donc des fausses clefs?... Il est possible de les trouver, alors, si bien cachées qu'elles soient...
Chambille secoua la tète.
— Celles de Guerrier ont suffi, dit-il à voix basse.
— Vous croyez?
Les deux hommes se regardèrent, puis Lacroix dit :
— C'est grave, très grave. Soyons prudents. Ne laissons voir, surtout;, aucuns soupçons... L'idée que vous venez d'exprimer, je l'avais eue... et j'ai eu tort de la montrer. Faisons preuve de confiance. Il nous manque, sur cette banque, des renseignements que nous n'obtiendrons qu'au dehors... Patientons!... Quant à Béjaud, il faut s'assurer de lui.
Ils descendirent.
Le commissaire s'entretint quelques instants avec Terrenoire, prit la désignation des valeurs soustraites, les numéros, etc., tout ce qui pourrait mettre sur leurs traces, monta dans le cabinet particulier où Béjaud et Brignolet avaient leurs malles, visita ces malles minutieusement, fit sonner les briques du carrelage, en soulevant même quelques-unes sous lesquelles semblait exister un vide, laissa deux gardiens de la paix dans le bureau de la caisse, et partit en priant M. de Terrenoire fet les autres de quitter les lieux.
— La justice est obligée de se substituer à vous, monsieur, dit-il poliment au banquier. Jusqu'à demain, vos bureaux devront rester fermés.
— Comme il vous plaira, monsieur, dit le banquier avec accablement. Un jour d'interruption dans mes affaires ne rendra pas pour moi la catastrophe plus grande.
Tous sortirent, excepté les sergents de ville.
Alors, Chambille disait à Béjaud, en lui passant la main sous le bras et eu l'entourant de sa ligotte, prestement, sans même que l'autre s'en aperçût :
— Eh bien ! vieux, nous allons donc faire route ensemble, comme deux camaros?
Béjaud fit un brusque soubresaut. Il était blême ; il fut pris soudain d'un tremblement convulsif.
— Mais non, vous vous trompez, je ne vais pas avec vous.
— Tu es sûr?
— On peut avoir besoin de moi, ici.
Chambille se pencha à son oreille.
— Pour y achever la besogne de cette nuit? Le tremblement de Béjaud atteignit ses jambes. n flageola et Chambille le retint.
— Quoi? que dites- vous? Est-ce que par hasard vous allez m'accuser?... Ah! mon Dieu!...
— Je ne t'accuse de rien. Seulement nous avons besoin de toi au Dépôt. Voilà tout.
— En d'autres termes, vous m'arrêtez.
— Oui, provisoirement.
— Tous emmenez cet homme? demanda Terrenoire. H était surpris, et comme mécontent.
M. Lacroix lui parla à voix basse :
— Il me parait difficile qu'il ne soit pas complice du vol, aussi bien que de l'assassinat. Tout me paraît louche dans sa conduite. Je suis obligé de m'assurer de sa personne. La négligence de certaines précautions a empêché quelquefois nos enquêtes de réussir.
— Je dois vous dire que depuis qu'il est à la banque je n'ai qu'à me louer de sa probité et de son attachement.
— • D'où sortait-il ?
— Du service militaire.
— Et il était chez vous depuis longtemps ?
— Depuis une dizaine d'années. C'est un fort brave homme, très doux, ne se grisant jamais. S'il était possible de le laisser en liberté, je crois pouvoir répondre de lui.
Mais Lacroix secoua la tête.
— Nous verrons plus tard. En ce moment, non.
Il salua M. de Terrenoire et s'approchant de Guerrier :
— J'espère, monsieur, que vous ne m'en voulez pas et que vous ne me tenez pas rancune d'un malentendu ?
— Non, certes! dit le jeune homme avec élan. Us se serrèrent la main.
Chambille les regardait de loin, du coin de l'œil.
ROGEH-LA-HO.NTE
— Savez-vous quel est cet homme que nous venons de laisser libre? demanda le magistrat au policier.
— C'est le caissier de M. de Terrenoire, répondit Ghambille.
— C'est aussi l'ancien caissier de Roger Laroque!
Quelques heures ne s'étaient pas passées que tous les amis ou habitués des fêtes de Terrenoire connaissaient la catastrophe.
Des amis plus intimes, et qui ne s'étaient pas contentés d'envoyer soit une carte, soit une lettre, causaient avec M"" de Terrenoire, dans le salon — ou plutôt causaient devant elle, car elle paraissait très abattue par ce malheur soudain qui menaçait de ruiner son mari et de le déshonorer.
En effet, comme un malheur n'arrive jamais seul et comme si les pressentiments de M. Le Charrier, pour se réaliser, n'avaient attendu que l'assassinat de Brignolet etle vol du million, plusieurs affaires oii la banque Terrenoire avait de forts capitaux dégringolèrent à la Bourse.
Les pertes étaient irréparables.
Il fallait trouver tout de suite un million et demi pour parer à ces pertes, ou M. de Terrenoire, selon l'expression consacrée, allait sauter.
M. de Vaunoise, le fiancé de Suzanne, était venu des premiers el s'était mis à la disposition du banquier, dans la mesure de ce qu'il lui était possible de l'aider.
Mussidan n'avait pas encore été prévenu.
Terrenoire avait envoyé chez lui, dès la première nouvelle du meurtre et du vol, mais le comte était parti la veille, de Paris, pour une de ses terres, en Sologne, dont le paysage mélancolique, la nature triste et pauvre lui plaisaient.
Le banquier avait lancé une dépêche aussitôt.
Mussidan devait être en route. On l'attendait dans l'après-midi.
De lui dépendaient l'honneur et la vie de Terrenoire.
Le comte était extrêmement riche et dépensait à peine le tiers de ses revenus. Lui seul pouvait sauver le banquier.
Et celui-ci tremblait un peu, bien qu'il fût certain de l'amitié du comte.
Un million et demi, c'est une grosse somme. Mussidan la donnerait-il?
S'il la refusait, il ne restait plus à Terrenoire qu'à se brûler la cervelle.
li était dans son cabinet avec Guerrier, Margival, Le Charrier el quelques autres.
I ' ' k/i^IX ^
Dans le salon, la tristesse régnait. (P. 353.)
Pendant qu'ils s'entretenaient des mesures à prendre, dans le salon la tristesse régnait.
On causait à voix basse.
M-"" de Terrenoire se tenait silencieuse dans le fond d'un fauteuil, le corps traversé de frissons fiévreux.
Aux amies qui entraient et venaient lui serrer les mains, elle ne
♦. 45. — JULBS MARY. — ROGER-LA-HONTK. - ÉD. J. ROL'FF ET c'«. LIV. 45
répondait môme pas, remuant seulement les lèvres et n'ayant point la force d'articuler des paroles.
A l'autre bout du salon, debout près d'une fenêtre, un homme se tenait, lequel devait être profondément affecté du malheur qui atteignait cette maison, car il était très pâle.
Ses yeux noirs étaient entourés d'un large cercle bistré.
Les pommettes des joues étaient rouges, comme si la fièvre l'avait dévoré.
Il semblait oublier l'endroit oh il se trouvait, n'était guère à la conversation, et par-dessus les hommes et les femmes qui étaient devant lui, son regard ardent, lumineux, troublant, allait chercher le visage d'Andréa.
Et ils restaient attachés, pour mieux dire, l'un à l'autre, par cette invisible attraction, parlant sans doute ainsi et se comprenant.
Ils semblaient être nés l'un pour l'autre et avaient tous les deux sur le visage le signe fatal des passions mortelles, des ardeurs furieuses.
L'homme, c'était Luversan.
Qu'était-ce?
On ne savait trop ; il se disait Italien et gentilhomme, mais personne ne s'était enquis de son identité et de ses lettres de noblesse.
Quelques-uns l'avaient connu très pauvre, traînant la misère dans les brasseries du quartier Latin, oh il avait fait son droit.
Puis, d'autres l'avaient rencontré menant un train d'enfer et vivant tout à coup, et pendant des mois, sur le pied de deux cent mille livres de rentes.
Qu'était-ce?
On ne savait. Peut-être un de ces produits étranges de la vie de Paris auxquels on ne peut donner un nom, qu'on ne peut classer dans aucun genre, sur lesquels il est impossible de se prononcer, soit eu bien, soit en mal, jusqu'au jour oii quelque coup d'éclat, quelque trait de génie, quelque singularité — ou souvent quelque crime — fait deux une célébrité.
Qu'était-ce? On ne savait.
Il avait une beauté dure qui faisait frissonner les femmes. Cet homme avait dû voyager en tous pays. Il parlait avec un accent qui n'était d'aucune langue, un accent cosmopolite.
Il avait été présenté dans quelques salons par ses amis du Cercle, connus, ceux-là, auxquels il avait rendu service.
Et il s'y était maintenu, à force d'habileté, de tact, d'esprit.
11 eut, dans ce monde où l'on venait de l'introduire, quelque»
maîtresses. On le sut, bien qu'il eût gardé sur ces aventures le silence le plus absolu.
Ces maîtresses lui en avaient conservé de la reconnaissance.
Il put rompre sans se brouiller, se faisant d'elles des amies.
Où vivait- il?
On lui avait connu des appartements luxueux, même un jour un hôtel dans les alentours du parc Monceau, avec des chevaux et des voitures.
Tout cela s'était fond avait disparu pour renaître ensuite et disparaître de nouveau.
Dans ces éclipses, oh s'en allait-il?
Autant de mystères qu'on avait essayé vainement de pénétrer, mais dont on ne s'occupait plus guère.
Il était accepté. On le gardait.
Ces mystères même étaient pour sa personne un attrait de plus.
Certaines femmes aiment le danger, comme les papillons la flamme — et s'y brûlent.
Il y a dans le fond du cœur de quelques filles d'Eve des perversités inavouées, dont ces sortes d'énigmes allument le désir. Il y a des grands criminels qui ont affolé des femmes.
M™" de Terrenoire ne fuyait pas le regard de Luversan, elle le soutenait, au contraire, liée à lui, se sentant comme enlevée et fondue en lui.
C'était une femme étrange que cette Andréa.
Bien qu'elle fût née à Paris, elle n'avait rien de la Française, ni de la Parisienne.
On eût dit plutôt qu'elle avait dans les veines du sang d'Espagnole et de Mauresque.
Sa peau, d'un brun chaud, était d'une femme née sous les ardents rayons d'un soleil de feu; et le soleil semblait avoir mis des flammes dans ses yeux; sa lèvre rouge et forte était triste ; le nez, un peu fort, le visage long et ovale. Les traits étaient accusés, tourmentés.
Une âme ardente, pleine de passions mauvaises, brûlait ce corps élégant et maigre, souple comme une couleuvre. •
Et si elle avait le visage d'une fille des pays du soleil, elle en avait aussi — par une bizarre fantaisie — certaines habitudes et certains vices : elle mangeait du haschisch, et à force de piqûres de morphine avait fini par trouver une sorte de jouissance nouvelle, laquelle, répétée souvent, était presque dégénérée en habitude,
La morphine joue un très grand rôle chez les névrosées modernes Andréa en abusait.
Quant au haschisch, c'était une ivresse solitaire qu'elle se permettaii
au fond de son boudoir, où elle recherchait les rêveis fantastiques, les hallucinations voluptueuses, factices, pleines de vertiges délirants, dimas:e prestigieuses et de chimériques merveilles.
Entraînée sur cette pente, elle avait augmenté chaque jour la dose
Enervée par le haschisch mortel, elle recommençait aussitôt, cher* chant, après des délices, des délices nouvelles.
Elle savait que le bien-être produit finit par diminuer, à force d'habitude, et malgré les doses de plus en plus fortes; elle savait que l'apathie succède à l'exaltation, puis la langueur, l'atonie, l'hébétement.
Souvent elle restait comme morte, des journées entières, sans que Terrenoire, alarmé, devinât les causes de cette stupeur.
Puis elle se réveillait.
Et, la raison revenue, la passion l'emportait encore.
Elle avait tout son sang-froid, ce jour-là, et cependant, tant son visage était étrange, ses yeux agrandis et étincelants de flammes, on eût dit que les hallucinations la tenaient.
Un à un, ceux qui étaient là, voyant qu'elle était fatiguée, étaient partis; elle n'avait retenu personne.
Un homme seul resta, Luversan, toujours debout, là-bas, dans son immobilité de statue.
Et quand il n^y eut plus qu'eux seuls, ces deux êtres ne cessèrent point de se regarder, plongeant dans l'âme l'un de l'autre.
Tout à coup Luversan, lestement, s'avança vers elle.
Elle se dressa, comme menacée d'un danger; sur son visage passa la crispation d'une atroce terreur.
Elle étendit les bras.
Luversan prit une de ses mains et la porta à ses lèvres, sans baisser les yeux, la regardant encore, étrangement.
— Je vous aime, dit-il.
Et ce fut le seul mot qu'il prononça.
Il s'éloigna, et Andréa retomba sur le canapé, faisant un geste fou, autour de sa tête, comme pour écarter un horrible cauchemar.
Le jour même, Mussidan arriva.
Terrenoire et lui s'enfermèrent dans un cabinet et restèrent longtemps ensemble.
Le banquier commença par lui faire le récit du drame qui s'était passé boulevard Haussmann.
Après quoi, il aborda la question financière.
Outre le vol de douze cent mille francs, il y avait la débâcle de la Bourse.
Plusieurs faillites venaient d'être annoncées coup sur coup, celle de la maison « Rambe et Steiner », celle de la « Banque des villes et campagnes » , celle de la « Banque métropolitaine » , lesquelles faillites atteig-naient gravement la banque Terrenoire.
A chaque instant, des nouvelles venaient de la Bourse, où l'émotion était indescriptible.
Terrenoire ne cacha rien à Mussidan.
— La situation est désespérée, dit-il, car, outre les pertes énormes que je prévois et qui sont le résultat de la situation de la Bourse, il y aie vol dont je suis victime, et le million en caisse était destiné à des remboursements qui devaient se faire aujourd'hui. La faillite pour moi semble inévitable, si tu ne me viens en aide, car demain, dès que mes bureaux seront rouverts, je m'attends à des retraits de dépôts nombreux, arrivant de tous côtés, auxquels il me sera impossible de faire face, et qui aggraveront encore mes embarras. Tu le vois, il faut s'attendre à ce que la banque Terrenoire ferme ses guichets d'un moment à l'autre. Et d'ici à demain — d'ici à ce soir, plutôt — car la justice, en s'emparant de mes bureaux, me laisse, sans qu'elle s'en doute, un jour de répit, — si je n'ai pas fait face à cette situation, je suis perdu. Non seulement, c'est la ruine — que me ferait la ruine, on se relève! — mais c'est le déshonneur.
]\tussidan était assis et l'écoutait distraitement.
Il ne l'avait pas interrompu une seule fois.
Terrenoire, malgré ses efforts pour garder son sang-froid et son calme, était fiévreux et agité.
Il regardait son ami, attendant, de ce qu'il allait dire, un arrêt de vie ou de mort.
— Cela est fort triste et fort inattendu 1 murmura le comte.
— Voilà tout ce que tu trouves pour me plaindre? fit Terrenoire, surpris. Je sais que peu t'importe la perte que je fais et que cependant tu partages, car tu es riche... mais je n'ai pas la même fortune que toi... c'est moi qui suis frappé, et non toi, car si nous sommes associés de fait, puisque c'est avec tes ressources que j'ai fondé notre banque, je suis seul en nom, et supporterai seul le déshonneur de la faillite... C'est trop juste.
Mussidan se taisait toujours.
— Cependant, ajouta Terrenoire, de plus en plus agité, laisse-moi
te dévoiler le fond de ma pensée... J'avais espéré, un moment, que, malgré l'énormité du déficit, tu me sauverais peut-être... C'était un sacrifice à t'imposer, cela est vrai, mais tu es riche... et aurais-tu souffert de ce sacrifice? Je vois que je me suis trompé... Tu ne dis rien?... Plus de deux millions, c'est beaucoup, je le sais... Pourtant, c'est à peu près la totalité des bénéfices que la banque t'a rapportés depuis que je la dirige... Pourquoi ne consacrerais-tu pas ces bénéfices à relever, à sauver une maison qui marchait à merveille et qui se serait sauvée elle-même — malgré le vol de cette nuit — sans la débâcle de la Bourse?
— Tu étais trop heureux, vois-tu, dit Mussidan d'un air étrange, tu as tenté Dieu... Oui, trop heureux... tu t'es laissé enivrer... Tout te réussissait... La fortune te souriait... Ta femme, belle, fière, triomphante, qui te faisait envier de tous tes amis, a mis la paix dans ton foyer domestique... Ta fille est un ange de grâce et de beauté... Qui ne l'adorerait? Toi, tu es gai, heureux et bien portant... Tu te laissais vivre... Un seul homme n'est pas capable de supporter tant de bonheur!...
Terrenoire l'écoutait, saisi.
Jamais Mussidan ne lui avait parlé de la sorte. Que se passait-il donc dans cette âme?
D'où venait cette ironie?
— Ainsi, tu me refuses?
— Tous mes capitaux sont engagés, dit le comte — pâle et détournant les yeux — je ne puis disposer, à l'heure présente, que de quelques cent mille francs. Cela ne peut suffire. Je le regrette. Je suis au désespoir. Mais ce coup est si inattendu...
— C'est bien, fit Terrenoire, très bas, c'est bien, Mussidan, tu es libre. Je ne t'en veux pas. Je te remercie même de m'a voir parlé comme tu viens de le faire. Adieu. Je vais retrouver ma fille et ma femme. Je leur avais laissé une espérance. Je leur avais dit que lu ne voudrais pas, sans doute, que la honte entrât dans notre maison, qui est un peu la tienne... Je vais leur apprendre — oh! sans rancune — que, malgré ton désir, tu ne peux nous sauver.
Mussidan s'était levé brusquement.
Sa fille ! Un instant, la jalousie lui avait tout fait oublier. Sa fille!
Mais c'était Diane qui serait la première atteinte par ce déshonneur ! Safille!... qu'il aimait tant, et qui justement lui inspirait sa jalousie du bonheur de Terrenoire !
Sa fille allait pleurer, et vivre pauvre, dans la gène, le travail de tous
les iours, la misère, pendant que lui, Mussidan, continuerait de traîner sa vie ennuyée à travers ses millions!...
— Malheureux ! se disait-il, à quoi penses-tu ? La honte entrerait par toi dans cette maison et t'en chasserait ! Et jamais plus tu ne pourrais revoir cette enfant que tu adores et qui emplit ta pensée !
Terrenoire s'en allait digne et triste.
Mussidan Tarrêta.
— Pardonne-moi, mon ami, dit-il. Depuis quelque temps, je vis on peu comme un fou, ne sachant trop ni ce que je dis, ni ce que je fais.
Et il lui tendit la main.
Terrenoire hésitait.
— Puisque je te demande pardon? fit Mussidan.
Ce dernier mot vainquit Terrenoire. Toutefois il lui dit :
— Tu m'avais refusé si durement, mon ami, que s'il ne s'agissait que de moi, et non de ma femme et de ma fille, je refuserais à mon tour.
Ils s'assirent de nouveau l'un en face de l'autre. Ils causèrent, et leur entretien — longtemps après — finit sur ce mot, dit par le comte :
— Tu peux disposer de ma fortune. Voici mes pleins pouvoirs. Sauvetoi d'abord, sauve ta femme, sauve ta fille. Nous compterons ensuite.
— Mon bon Mussidan, dit Terrenoire, dont les yeux étaient mouillés, et qui semblait sortir d'un rêve...
— Je mets à tout cela une condition, pourtant.
— Laquelle ?
— Laisse-moi annoncer ce que je viens de faire pour toi à M°" de Terrenoire et à Diane.
— Orgueilleux!.., La main gauche doit ignorer...
— Ce que donne la main droite. Je le sais. Mais, que veux-tu? puisqu'il est entendu que je suis jaloux de toi, je veux essayer de t'enlever, à mon profit, un peu de ces deux cœurs qui t'aiment...
— Essaye! dit Terrenoire, riant. Je n'en serai que plus riche.
Pendant que le banquier, allégé d'un poids énorme, renaissant à la vie, sortait pour se rendre à la Bourse et faire face à l'orage, Mussidan se faisait annoncer chez M™° de Terrenoire.
Bien que celle-ci fût soufi'rante, elle le reçut.
Mussidan s'avança vers elle et lui baisa la main.
— Vous semblez tout joyeux, dit-elle, votre visage paraît comme éclairé. Qu'avez-vous? Vous ne savez donc pas ce qui se passe?
— Je le sais.
— Et voilà ce qui vous rend gai?
— Assurément.
— Je ne comprends pas, dit-elle sèchement.
Et elle se leva et fit quelques pas pour s'éloigner.
— Vous avez la mémoire courte. Ne vous ai-je pas dit, l'autre soir tenez, le soir même où vous donniez cette magnifique fête japonaise qui a fait courir tout Paris : « J'en suis presque à souhaiter une catastrophe, afin qu'on ait besoin de moi, afin que la vie de Diane, de ma fille, dépende de moi, afin de lui venir en aide à ce point qu'elle soit forcée de m'aimer à l'égal de Terrenoire! » Ne vous disais-je pas que j'étais jaloux de l'affection que cette enfant, qui est ma fille, portait à cet homme, qui n'est pas son père...
— Plus bas, malheureux, dit M°" de Terrenoire, effrayée, — car Mussidan, en ce moment d'exaltation, avait élevé la voix, — on pourrait nous entendre !...
Elle regardait autour d'elle, effarée.
— Aujourd'hui, continuait Mussidan, je suis moins jaloux, parce que je viens d'acquérir un droit à son affection, un droit à sa reconnaissance. Il faut plus de deux millions pour sauver Terrenoire de la honte, du déshonneur, d'une faillite, du suicide. Ces deux millions, je les donne, je les donne à ma fille, jeté les donne, Andréa... Je suis heureux, aujourd'hui... Ahl cela me pesait de ne rien faire pour elle, de n'avoir jamais rien fait... J'aurais voulu autre chose qu'un sacrifice d'argent... J'aurais voulu qu'elle eût besoin de ma vie, de mon sang... Qui sait? Cela viendra peut-être...
Il avait de nouveau élevé la voix, joyeux, délirant, malgré les gestes d'Andréa... mais tout à coup il pâlit, et Andréa, effarée, demi-morte, tomba sur un fauteuil...
Ils avaient entendu du bruit dans un salon voisin.
Quelque chose de lourd semblait être tombé.
Qu'était-ce ?
Et Mussidan et M"" de Terrenoire restaient à se regarder, n'osant presque tourner la tête vers le salon d'où ce bruit était parti.
Assurément, quelqu'un était là, qui avait écouté ce qu'ils disaientl... qui avait surpris leur secret!...
— Ahl je veux savoir! murmura le comte, pendant que M"" de Ter-
Elle sait tout ! Elle a tout compris ! (P. 364.)