LIV
renoire, demi-morte de frayeur, se laissait aller sans forces, presque évanouie.
Mussidan fit quelques pas dans k direction du salon et allait souleser l;i portière, quand il recula foudroyé.
Diane écartait cette portière et apparaissait soudain devant lui.
C'était donc elle! Malheur!
M"' de Terrenoire et Mussidan échangèrent un regard de désespoir et joignirent les mains dans l'attitude d'une supplication suprême.
Diane était d'une pâleur étrange et se soutenait à peine.
Elle fut obligée de s'arrêter et de s'appuyer.
Elle chancelait.
Les paupières étaient abaissées sur ses grands yeux noirs, aussi bril- Kints, aussi beaux, mai.* plus doux que ceux de sa mère. Sa bouche entr'ouverte laissait passer une respiralion haletante, et son corsage se soulevait par bonds douloureux.
Un instant, une seconde — moins peut-être — il y eut entre elle et les deux autres comme une inexprimable horreur.
Mais elle montra un courage d'homme, cette enfant; elle eut la sublime énergie d'essayer de sourire à Mussidan et à M™^ de Terrenoire, et de paraître gaie, quand elle avait le coeur dévoré de honte, de colère, de dégoût...
Eux baissaient la tête devant la jeune fille, ainsi que des coupables attendant l'arrêt du juge.
Ils ne vivaient pins.
Mussidan avait des idées de suicide dans la tête, et certes il se fût tnô là, tout de suite, devant son ancienne maîtresse, aux pieds mômes de ^a fille, s'il avait eu quelque arme sous la main.
— Eh bieni disait Diane, pourquoi me regardez-vous de la sorte?... Vous êtes gentils!... Vous voyez que je suis toute défaite et vous ne me demandez même pas quel est le motif de mon émotion...
M"' de Terrenoire respira.
Quant à Mussidan, il se contenta, surpris, d'observer sa fille.
— C'est vrai, dit Andréa, tu es pâle...
— Je me suis trouvée mal dans le salon voisin, cela n'a duré qu'un instant ; j'ai eu un éblouissement, et, si je ne m'étais retenue à un fauteuil, je serais tombée... Toutes ces mauvaises nouvelles... arrivant coup sur coup, m'ont troublé un peu la tête... Cela va mieux...
Et eUe essayait de nouveau de sourire, mais une étrange fatigue s'était répandue sur ses traits, avec la couleur jaune terreuse des gens malades.
364 HOr.ER-LA-IIOiNTE
M"* de Terrenoire eut la folle espérance que Suzanue ne sa\ait rien, n'avait rien entendu.
— Ma pauvre enfant! dit-elle tout à coup avec élan, n'aie plus de craintes. Ton père est sauvé!... M. de Mussidan, avec une générosité vraiment royale, lui a laissé la libre disposition de sa fortune pour lui permettre de faire face à tous les remboursements... Kemercie-le!... C'est à lui que nous devrons de garder notre rang dans le monde, notre fortune — et c'esi à lui que ton père devra de garder son honneur sauf...
— Vous avez fait cela, monsieur de Mussidan? dit la jeune fille, dont la voix était profondément altérée.
— Et je suis heureux, dit-il lente ment, sans cesser de l'observer, de celle nouvelle occasion qui m'est oiïerte de vous prouver combien je vous aimo, moi qui cependant ne suis rien pour vous, si ce n'est l'ami de votre père.
— L'ami de mon père, oui, fit-elle, et elle répéta plus bas : l'anii de mon père ! C'est pour lui que je vous remercie, monsieur, et pour ma mère!...
— Et aussi pour vous, n'est-ce pas, mon enfant? Elle hésita.
Elle semblait défaillir encore.
— Oui, et aussi pour moi ! dit-elle faiblement. Je suis heureuse, très heureuse de ce que vous faites — oui, bienheureuse... Mon père est si bou pour moi, pour ceux qu'il aime... pour tout le monde... si bon, mon pauvre père!...
El tout à coup, n'y tenant plus, elle éclata en sanglots, s'affaissa sur le parquet avant que Mussidan eût pu la retenir, en proie à une violent» attaque de nerfs, mordant son mouchoir pour étouffer ses cris, se lordauL, les membres contractés, la gorge étranglée.
Mussidan, égaré, fou, se précipita sur elle, la prit dins ses bras, pondant que M"' de Terrenoire, terrifiée, n'avait même pis la force de bouger.
Et Mussidan répéta :
— Elle sait tout. Elle atout compris 1
Depuis qu'elle avait fait à Raymond l'aveu de son amonr. Suzanne était plus calme ; elle se montrait plus enjouée avec son père.
La saison des grands froids approchait. Dos pluies torrentielle?
persistantes, détrempèrent la terre et rendirent impossibles les longues promenades,
Suzanne tuait le temps en jouant du piano et en lisant tous les ouvrag"es que son père lui apportait de Paris.
— Tu ne t'ennuies pas ici? lui demanda Laroque un soir qu'il l'avait surprise s'endormant sur sa broderie.
— Mais pas du tout, et j'espère bien que nous y passerons l'hiver.
— A Paris, nous aurions les distractions du théâtre et les soirées du monde.
— Vous savez bien, mon père, que nous ne pouvons pas aller dans le monde.
Laroque tressaillit. Que voulait-elle dire par là ? L'enfant comprit-elle ses craintes?
— Je veux dire que nous sommes faits tous les deux pour la solitude. D'abord, je n'ai nulle envie de me marier, pourquoi vous infligerai s-je les corvées que les pères s'imposent afin de trouver un époux à leur fille?
Laroque répliqua :
— Ce serait un grand plaisir pour moi que de te voir admirée dans une société de gens distingués oh ma fortune m'a permis d'être admis dès mon arrivée à Paris.
— Pourquoi voulez- vous qu'on m'admire? dit la jeune fille avec tristesse. Je me suis toujours sentie mal à l'aise auprès des étrangers, et pour vous dire vrai, je ne retrouverai toute ma gaieté que lorsque nous serons retournés là-bas, en Amérique.
Rien ne pouvait faire plus de plaisir à Roger Laroque que l'idée de quitter la France ; mais il avait encore tant de choses à faire avant de reprendre la mer!
Son enquête personnelle n'aboutissait à rien. Le moment était venu pour lui de se confier à Tristot et Pivolot, dont le retour d'Espagne devait avoir lieu incessamment.
Un malin qu'il se disposait à prendre le train de Paris pour se ren.lre chez Guerrier, il se croisa dans le jardin avec un visiteur.
C'était Raymond de Noirville.
Laroque se garda bien de rentrer.
— Vouiez-vous m'accompagner jusqu'à la gare? demanda-t-il au jeune homme.
— Volontiers, monsieur Farney. Ily a longtemps que je me proposais de venir vous voir. J'ai des renseignements à vous demander.
— Tout à votre disposition. Nous causerons en chemin. ' Laroque tenait avant tout à éloigner de sa maison le fils de J'homme
qui avait été sa victime. « Ce f^arçon-là, se disait-il, a tout pour lui; ■^i Suzanne se prenait à l'aimer! »
Son instinct de père l'avertissait du danger.
En route, Raymond lui demanda des renseignements sur l' Amérique du Nord. Il ne cachait pas son intention de quitter la France, malgré les succès qu'il avait déjà eus au barreau. Il voulait comparer la législation française avec celle des Etats-Unis, surtout au point de vue de la procédure. 11 était d'avis qu'il y aurait plus de gloire à faire un bon ouvrage, utile à tous, que des plaidoiries passables utiles à quelques-uns.
On sait que Laroque était doué d'une grande pénétration. Sous ces projets de philantropie prématurée, il devina une grande déception. Raymond de Noirville devait avoir au fond du cœur un profond chagrin : c'était pour s'étourdir, et non pas seulement pour travailler, qu'il désirait s'expatrier.
— Vous êtes bien jeune, dit William Farney, pour entreprendre une excursion qui exigerait le sacrifice des plus belles années de votro jeunesse.
— L'étude m'a vieilli, monsieur, ou plutôt elle m'a donné une expérience rare pour mon âge. La profession d'avocat n'est pas sans déboires- Mon père l'exerçait avec éclat. Qui parle de lui, maintenant? Qui se souvient d'une seule des causes célèbres auxquelles il a prêté le secours de sa parole chaude et convaincante? Il n'était pas homme à plaider '.innocence d un scélérat dont la culpabilité ne fait aucun doute. Mais il décoiivrait des circonstances atténuantes qui, parfois, lui permirent de sauver des têtes condamnées à l'avance. Quand il plaidait l'acquittement, c'est que sa conviction était faite. Il est mort au tribunal même en demandant grâce pour un assassin qui avait été son ami et que des revers de commerce avaient poussé au vol, puis au crime, conséquence du vol. Foudroyé par l'apoplexie, il n'a même pas su que ses dernières, paroles avaient encore sauvé une tête...
— Une tête de scélérat, dites-vous? demanda Roger Laroque, dont le visage s'était couvert d'une pâleur cadavérique.
— Hélas 1 oui! Du moins, je le crois. Du reste, ce malheureux, qui s'appelait Roger Laroque et que le peuple a baptisé du nom de Roger-la- Ilonte, s'est échappé du bagne et, depuis, on n'a plus entendu parler de lui. S'il avait pu prouver son innocence, il n'y aurait certes pas manqué.
Ce que Roger Laroque souffrait en entendant parler ainsi de lui par le fils de Lucien de Noirville, nous ne saurions l'exprimer. Comme il aurait voulu pouvoir s'écrier :
— Ne blasphémez pas, jeune homme. Le prétendu scélérat qui, hélas! a hâté la mort de votre père, est innocent. En voici la preuve.
ROGER-LA-nONTE 367
La preuve! A qui donc pourrait-il la fournir, la preuve? A Raymond de Noirville, fils de Julia, encore moins qu'à tout autre.
Ah, l'horrible situation !
Ro^er donna au jeune homme tous les renseignements dont il avaît besoin et lui offrit même de lui prêter le secours de sa bourse, pour son voyag-e.
Raymond refusa ce concours. Il n'était pas riche, mais son intention était de vivre sans aucun luxe.
— Le travail, ajouta-t-il, est encore ce qu'il y a de moins coûteux au monde.
— Et quand partez-vous? demanda Farney.
— Le plus tôt possible : le temps de préparer ma mëre à cette séparation, d'autant plus cruelle pour elle que mon frère, Pierre, est également décidé à quitter la Fxance. Il a le goût des voyages et nourrit l'ambiùon de participer à une mission géographique.
Dans le train qui le conduisait à Paris, Roger se disait :
— Qu'ils partent, et fasse le ciel que je ne les rencontre plus sur mon chemin.
Il y avait à peine une heure que M. Lacroix et Chambille avaient quitté la banque Terrenoire, quand deux hommes se présentèrent à la porte d'entrée des bureaux et frappèrent vigoureusement, pour se faire ouvrir.
L'un des gardiens de la paix se présenta.
— On n'entre pas. Les bureaux sont fermés, dit-il. Que désirezvous?
L'un des deux hommes déplia une lettre, sans prononcer une parole, et la fit passer sous le nez du sergent de ville, lequel s'inclina, après avoir reconnu le timbre de la préfecture et la signature du chef de la police de sûreté.
Nos lecteurs connaissent déjà ces deux personnages : Tristot etPivolol
Ils n'étaient point parents, et cependant, par une bizarrerie de la nature, ils se ressemblaient comme s'ils eussent été frères.
Grands, maigres, dégingandés, osseux, les jambes démesurées, la figure pointue et sans barbe, les cheveux grisonnants coupés ras, tels ils *Haient.
Ils avaient l'air de deux employés jaunis sur les paperasses as enkylosés sur les ronds de cuir.
Ils avaient à peu près le même âge, c'est-à-dire une quarantaine d'années environ.
Depuis longtemps la conformité de goûts, d'humeur, les mêmes bizarreries; peut-être cette ressemblance, cet air de famille, les avaient rapprochés et avaient fait d'eux des amis inséparables.
Rentiers tous les deux, presque riches, indépendants, garçons, sans famille ni liaison, ils vivaient à leur guise, mais la vie leur eût paru sans doute monotone et lourde sans une étrange passion qui leur travaillait l'esprit à tous deux.
Ils avaient voulu' faire de la police, en amateurs, par goût, — enthousiasmés par les récits d'exploits qu'ils avaient lus dans les romans populaires à la mode, ainsi que certains enfants à l'imagination ardente se laissent prendre à leurs lectures et rêvent de com'uats sur mer, de voyages dangereux, de luttes contre les brigands, d'aventures dans les déserts d'Afrique et de guerres contre les Indiens dans les prairies et les forêts d'Amérique...
Peu à peu cette idée était entrée si profondément dans leur cervelle inactive, qu'ils n'ea dormirent plus et faillirent en être malades.
Entrer à la préfecture !
Ils y songèrent bien, rtisis cela leur déplaisait.
Ayant vécu libres, af,furés qu'ils étaient d'une large et perpétuelle aisance, grâce à leurs capitaux bien placés, ils avaient horreur d'une servitude, d'une dépendance quelconque.
Ils désiraient travailler, mais pour eux, en amateurs, tout en essayant d'être utiles.
Singulière manie, et qu'ils ne tardèrent pas à satisfaire.
Les difficullés mêmes qu'ils rencontrèrent au début, chaque fois qu'ils se heurtèrent, dans leurs enquêtes, à la police, au lieu de les arrêter, ne firent que les surexciter.
Les agents du quai des Orfèvres ne tardèrent pas à entendre parler d'eux et à les connaître.
Après avoir reçu de fortes admonestations du chef de la sûreté, Tristot et Pivolot, en plusieurs circonstances, finirent par rendre de si réels services qu'on les écouta.
Ces deux étranges bonshommes étaient doués d'une pénétration singulière, d'un ilair étonnant, d'un esprit d'observation très développé.
Par trois fois la police s'était égarée sur des fausses pistes, dans des affaires très graves et qui attiraient l'attention du public, et par trois
Des petites ouvrières à mine éveillée, jolies et chiffonnées. (P. 371.)
fois c'étaient Tristot etPivolot qui l'avaient sauvée d'un humiliant insuccès.
Depuis lors, libres de s'adonner à leur manie, ne craignant plus d'être arrêtés, en pleine enquête, par un ordre péremptoire de la préfecture, Tristot et Pivolot vivaient heureux.
Seulement, nous n'étonnerons personne en disant qu'ils s'étaient fait des jalousies et des inimitiés nombreuses à la préfecture.
UV. 47. — JULES UART. — POr,ER-LA-HO>TK. — ÉD. J. ROUFF BT G ••