‹ Roger-la-Honte (volume 3)Chapitre 14 sur 42 · LIV · texte numérisé non relu

LIV

370 ROGER-LA-HOiNTE

Parmi ces jaloux et ces ennemis, le plus ardent, le plus implacable, certes, était le gros Ghambille.

Tristot, un jour, l'avait dit à Pivolot :

— Ghambille est capable de faire couper le cou à un innocent pour nous donner tort et nous jouer un mauvais tour !

Aussi, chaque fois qu'ils savaient Ghambille occupé d'une enquête — et, étant connue son habileté, on ne le chargeait guère que des affaires les plus graves — les deux compères redoublaient de prudence.

G'était, entre eux et l'agent, une lutte sourde, où personne ne comptait les coups, à la vérité, mais qui n'en était pas moins redoutable, puisqu'elle se livrait sur un terrain dangereux et qu'elle avait pour enjeu la vie ou la liberté d'un homme, souvent d'un coupable, parfois d'un innocent.

Le gardien de la paix ayant lu la lettre, qui était un laissez-passer de la préfecture, s'effaça.

Tristot et Pivolot entrèrent, clignant les yeux, comme pour concentrer les rayons visuels sur tout ce qui les entourait, et ayant un léger et singulier mouvement de narines, comme s'ils avaient voulu aspirer une odeur de crime.

Les deux sergents de ville laissés auprès du cadavre par M. Lacroix avaient suffisamment vu et entendu, pendant la première enquête, pour mettre les compères au courant.

Et, les prenant pour des agents secrets de la préfecture, ils ne refusèrent point de leur donner tous les renseignements possibles.

Tristot et Pivolot surent donc vite les principaux détails, — l'attitude singulière de Guerrier — son irritation à certaines allusions du commissaire — l'arrestation de Béjaud et les indices qui avaient amené cette arrestation — la conversation du gardien de caisse, de Ghambille et de Lacroix ayant été entendue par tous les personnages restés dans le cabinet de Guerrier.

Alors, sans se dire un mot, oomme s'ils ne se fussent pas connus, ou plutôt pareils à des visiteurs qui, se rencontrant dans un monument ou un musée, entreprennent une promenade chacun de leur côté, Tristot et Pivolot, peu soucieux de la stupéfaction des sergents de ville, se séparèrent, se tournant le dos.

Ils allaient à leur guise, ici ou là, flairant et furetant suivant leurs inspirations.

C'est ainsi qu'ils agissaient toujours — sans se faire part de leurs observations, si importantes qu'elles fussent — et c'était alors que déjà

leur conviction commençait à se former, que Tun semblait se souvenir de la présence de l'autre, qu'ils échangeaient quelques mots.

Singulier procédé et singuliers agents — mais il sont célèbres quai des Orfèvres, et leur réputation, longtemps critiquée et attaquée, est maintenant hors de discussion.

Leur visite dura une heure.

Pendant qu'ils étaient !à, le médecin commis par le commissaire de police arriva et fit l'examen du cadavre — se réservant de pratiquer plus tard l'autopsie, s'il y avait lieu.

Il rédigea, séance tenante, son rapport — sur le bureau même de Guerrier — et sans déranger les papiers qui s'y trouvaient — recomman- ' dation expresse que ne"^ manquèrent pas de lui faire Tristot et Pivolot.

Il communiqua son rapport aux deux amis.

Le médecin constatait la mort, arrivée d'une façon foudroyante, à la suite de la section de la carotide.

Il y avait eu une courte lutte ; des ecchymoses se voyaient aux avantbras de la victime.

La mort remontait à deux heures du matin environ.

n signa, parafa, plia le rapport, demanda d'un ton indifférent si l'on savait qui avait fait le coup et s'en alla sans même attendre la réponse, saluant en touchant le bord de son chapeau.

C'était un médecin de la nouvelle école.

Apres avoir examiné les serrures, la caisse, les malles de Béjaud et de Brignolet, les papiers, le toit, la situation des bureaux, de la maison, des chambres de domestiques, enfin après avoir tout vu, Tristot et Pivolot prirent congé des agents, demandèrent au concierge l'adresse de Jean Guerrier, de M. de Terrenoire, de la femme de Brignolet et de celle de Béjaud, ainsi que quelques renseignements sur les habitudes de vivre de Béjaud et de Brignolet.

Quand ils se retrouvèrent sur le boulevard Haussmann, oij, bien que le secret eût été gardé, stationnaient des curieux avides d'émotions, ils s'essuyèrent le front. Ils avaient chaud.

Après quoi, Tristot tira un étui de sa poche, offrit un excellent cigare à Pivolot, qui l'accepta, le coupa du bout des dents et l'alluma, en prit un lui-même, et tous deux, sans mot dire, se promenèrent comme des bourgeois qui prennent le frais, le matin.

Des petites ouvrières à mine éveillée, jolies et chiffonnées, étant passées auprès d'eux, Pivolot leur adressa quelques galanteries.

Ils remontèrent rue de Douai, oii ils habitaient une maison qui leur appartenait, indivise.

Leur vie était en commun, une partie de leur fortune aussi.

Us s'arrêtèrent au premier étage, occupé par Tristot, et, quand ils furent installés confortablement devant deux tasses de chocolat qu'on leur servit aussitôt, il parut à certains signes qu'ils allaient enfin se décider à parler.

— Quelle est votre opinion, monsieur Pivolot?

Ces deux bizarres originaux ne se tutoyaient jamais et ne se parlaient qu'avec la plus extrême politesse, comme s'ils n'avaient pas mis à l'épreuve, de longue date, leur caractère débonnaire, et s'ils avaient craint qu'un froissement quelconque n'altérât leur amitié.

Pivolot humait de son long nez pointu le parfum de son chocolat bouillant.

Il mit quelque temps à répondre.

— Mon cher monsieur Tristot, le coup est fait par un bonhomme qui nous donnera du til à retordre. Et si nous ne le pinçons pas, ça ne sera pas Chambille qui le pincera. Je regrette, monsieur Tristot, de ne pouvoir vous exprimer une autre opinion. Puis-je connaître la vôtre?

— Exactement pareille, monsieur. Impossible de me prononcer avant quelques heures; Chambille a une chance contre nous : l'arrestation de Béjaud...

— Béjaud est-il complice? Cela n'est pas certain.

— Nous le saurons peut-être avant la fin de la journée.

— Qu'avez-vous observé, boulevard Haussmann?

— Voici. Je passe sur les détails que vous connaissez qui sautaient à nos yeux et qui ont dû faire la joie de ce pauvre Chambille. Guerrier a prétendu qu'il s'était endormi brusquement, en laissant la caisse ouverte.

Cela est vrai! Autrement, en supposant même qu'il fût le voleur, pour écarter les soupçons il aurait marqué la caisse de traces d'effraction. L'histoire de son sommeil est si invraisemblable, si incroyable, qu'elle doit être véridique. Supposons qu'il soit coupable, comme l'en soupçonne M. Lacroix, comme beaucoup de choses le font croire. Que devait-il faire? D'abord, rien ne lui était plus facile que de voler sans assassiner? Puis, le vol commis, la caisse refermée et sillonnée d'éraflures, rien ne lui était plus facile que de partir, comme il l'eût fait s'il ne s'était point endormi? Il est tellement incroyable qu'un assassm attende ainsi la justice, sans avoir une histoire toute prête, que je ne comprends pas M. Lacroix de s'être arrêté un instant à croire cette chose possible.

— Et Béjaud?

— Béjaud, je le réserve. Je verrai plus tard. Que pensez-vous de ce que je viens de vous dire, monsieur?

— Sans être aussi affîrmatif, je crois, comme vous, monsieur, que le coup a été fait en dehors... Et cependant rien ne le prouve. Toutefois, quelques indices m'ont frappé, qui me semblent se contredire entre eux. Par exemple, j'ai remarqué que le caissier devait être très agité, car il s'est promené dans son bureau de long- en large assez souvent — on voit des traces de pas, qui sont récentes, puisqu'il a plu seulement hier, vers neuf heures du soir, et que Guerrier est venu à la caisse vers dix heures, — Pensait-il aux affaires de son patron, à ses affaires particulières ou à autre chose? Je l'ignore. Mais l'agitation est évidente. Guerrier a voulu fumer. Il a allumé des cigares, il les a laissés éteindre, tant sa préoccupation l'obsédait, et les a jetés pour en rallumer d'autres. J'ai ramassé les cigares que M. Chambille a oubliés. Les voici.

— J'ai fait la même observation, et j'ai remarqué, comme vous, la contradiction qui existe entre cette fièvre apparente et le calme d'espril que dénote le fait suivant : M. Guerrier était venu à son bureau pour s'occuper, à la veille de versements importants, d'un travail de contrôle et de revision très aride qui nécessitait la contention de son esprit et une entière liberté de son jugement. J'ai examiné les papiers épars sur son bureau. Ces papiers représentent la besogne accomplie la nuit par le caissier. Tout est en règle.

Je n'y ai point vu d'erreurs. Il y a là un effort d'intelligence réel. Je ne crois pas un homme capable d'un pareil effort, cinq minutes avant de commettre le crime dont nous parlons. Donc, du côté des cigares, agitation, fièvre ; du côté du travail, des papiers et des chiffres, calme d'esprit, tranquillité, sang-froid. Donc, contradiction.

— Après tout, s'il a allumé tant de cigares, c'est peut-être qu'il les trouvait mauvais ! . . .

Et, cela dit avec philosophie, M. Pivolot choisit dans une boîte un de ces petits havanes délicieux de ceux qu'on nomme : Veni, vidi, vici...

— Allons voir Guerrier, dit-il, nous le jugerons mieux. Cependant, M. Lacroix avait transmis un rapport détaillé au parquet

en même temps qu'il envoyait Béjaud au Dépôt.

Puis, sans perdre une minute, il avait essayé de compléter son enquête et était allé aux renseignements sur la banque, sur M. de Terrenoire, sur Guerrier, Margival et les autres.

Dans la journée, il apprenait la débâcle de la Bourse, qui entraînait, ou du moins menaçait d'entraîner la banque Terrenoire, qu'on disait incapable de faire face à d'aussi grosses pertes.

Dans la soirée, alors que ses renseignements étaient très complets, il

fut appelé au parquet, où il eut une longue conférence avec le iuge d'instruction, M. de Lignerolles, commis à cette affaire.

M. de Lignerollesl Ce magistrat qui avait recommencé, à Versailles, pour Roger Laroque et Suzanne, la torture morale inaugurée par le policier Lacroix.

Toute la nuit qui suivit, deux hommes stationnèrent dans la rue de Châteaudun, devant les fenêtres de l'appartement habité par Jean Guerrier.

De ces deux hommes, l'un était Chambille.

Au matin, Chambille seul resta.

L'agent qui l'accompagnait s'en alla au commissariat de police et revint presque aussitôt avec M. Lacroix, qui, sous son paletot, avait passé son écharpe tricolore.

Magistrats et agents montèrent.

M. Lacroix frappa à la porte du logement.

Une bonne vint ouvrir et introduisit les trois hommes.

— M. Jean Guerrier est levé?

— Oh ! depuis longtemps, monsieur est matineux. Qui faut-il que j'annonce à monsieur?

M. Lacroix déclina son nom et sa qualité.

Un instant après, Guerrier arrivait, et, saluant :

— Vous avez besoin de moi, monsieur, sans doute pour un supplément d'enquête ? Je suis à votre disposition.

— Monsieur, dit le commissaire de police, je me vois dans l'obligation de vous arrêter.

Guerrier devint pâle, mais ne se troubla point.

— M'arrêter? Moi? Quelle plaisanterie!

— Ai-je l'air de plaisanter? dit froidement Lacroix.

— Songez, monsieur, que c'est le déshonneur pour moi qu'une arrestation, dût-elle être reconnue injuste. On n'attente pas à la liberté d'un homme sans un motif grave, et je ne puis m'cmpêcher de vous dire que vous me paraissez agir, en tout cela, avec une inconcevable légèreté.

— Vos appréciations ne me touchent pas, dit le magistrat, avec un sourire. J'agis contre vous de par l'ordre du parquet. C'est M. de Lignerolles qui a signé le mandat d'arrêt.

— Mais enfin, monsieur, il est permis de se défendre contre la

justice. Nous ne vivons pas, heureusement, à une époque où il soit défendu de s'élever contre un pareil abus d'autorité. Pour m'arrêter, il faut un motif. Et si je suis le caissier de M. de Terrenoire, si l'on a volé un million dans la caisse, ce n'est pas une raison pour me croire coupable.

— Les raisons existent, monsieur.

— Puis-je les connaître ?

— Certes. Mais il ne m'appartient pas de vous les apprendre. Du reste, vous comparaîtrez aujourd'hui devant M. de Lignerolles, qui vous (clairera.

Guerrier haussa les épaules d'un air impatienté. Il paraissait fort triste et non surpris. Lacroix le remarqua.

— Je connais trop les hommes pour ne pas être sûr que vous vous attendiez à cette arrestation, dit-il.

— Et vous ne vous trompez pas. Je m'y attendais.

— Vous le voyez bien !

— J'ai été prévenu, il y a deux heures, par deux personnes qui sV'CCupent de cette affaire, que très probablement le parquet m'arrêterait.

— Deux hommes?

— Tristot et Pivolot. Bizarres êtres, mais très intelligents et très fins.

Chambille n'avait pas diss'îmulé un geste de colère. Sa rouge figure était devenue blanche et il jura :

— Encore! toujours! grommela-t-il... Ah! il faudra pourtant qu'ils me le payent!...

— J'ai entendu parler de ces personnages, fit Lacroix avec dédain. Eu vous prévenant, ils ont tendu un piège grossier dans lequel vous n'êtes pas tombé... Si vous aviez essayé de fuir, n'était-ce pas vous déclarer coapable?... Vous n'auriez pas été au chemin de fer que l'on vous eût arrêté... n'est-ce pas, Chambille?

— Assurément, monsieur Lacroix, dit le gros agent, c'est moi qui vous le dis...

— Cependant, on pouvait entrer ici et en sortir, sans que vous 1« remarquiez, témoin Tristot et Pivolot, que vous semblez connaître et que vous n'avez pas vus.

Chambille se mordit les lèvres.

Il pensa :

— C'est bon, c'est bon, toi, tu me le payeras, et eux aussi me le payeront!... Patience, je tiens le bon bout...

— Êtes-vous prêt à me suivre? demanda M. Lacroix.

— Je suis prêt.

— Bien. Avant de partir, cependant, je suis obligé de faire une perquisition dans votre appartement. Veuillez me précéder et me conduire dans toutes les pièces.

— Laissez-moi prévenir ma femme et mon beau-père, qui ne s'attendent pas, eux, à une aussi fâcheuse nouvelle, — ma femme surtout, qui est très délicate, et que l'annonce trop brusque de mon arrestation pourrait rendre malade.

Le commissaire de police hésita.

Jean Guerrier le regardait avec un mélancolique sourire et il dit avec une nuance de dédain :

— Je vois que vos ordres sont très précis et que je passe à vos yeux pour un dangereux malfaiteur, puisque vous tremblez de me laisser seul. Je vous prie donc soit de m'accompagner, soit de me faire suivre par un de vos agents,— par vous,monsieur, dit-il ens'adressant à Chambille, qui semblez avoir tout particulièrement à cœur de ne point me laisser échapper.

Mais, au moment où il allait sortir, suivi de Chambille, Marie-Louise et Margival, prévenus par la bonne de la présence delà police, entrèrent.

Marie-Louise se précipita vers Guerrier, mue par le pressentiment d'un malheur.

— Que se passe-t-il?... Que te veut-on?

— Ma chère enfant, dit le jeune homme, je suis forcé de me rendre à l'instant même au parquet, où l'on a besoin de moi... Ne te désole pas, ma chérie, je reviendrai bientôt. Toute cette affaire se présentant comme très mystérieuse, la justice va un peu à tort et à travers, et ne sait trop dû donner de la tête.

Monsieur! voulut interrompre le commissaire...

— C'est mon opinion, dit froidement Guerrier. Et se tournant vers Marie-Louise :

— Le parquet s'imagine que je suis coupable, ou complice, et a ordonné mon arrestation.

On t'arrête? dit Marie-Louise, en se jetant à son cou, comme

pour le défendre.

^ C'est unefolie,ditMargival avec violence. Leparquetaperdu la tète.

— Restez calmes, reprit Guerrier, imitez-moi. Tout cela s'arrangera le mieux du monde, et très vite, je vous en réponds. Il est possible même qu'on me rende la liberté tout à l'heure, après un premier interrogatoire, n'est-il pas vrai, monsieur?

— Cela est, en effet, possible, dit M. Lacroix.

Il fut introduit dans le cabinet du juge. (F. 381.)

— Ma chère enfant, aie l'obligeance d'aller prévenir M de Terrenmre de ce qui arrive. Monsieur Margival, accompagnez-la. s'il vous

Ils se préparaient à sortir, Guerrier les retint d'un geste.

— Tout à l'heure, quand la perquisition sera faite.

— Une perquisition!... Ici!., chez moi 1...

LIV. 48. - ,OLHS iURT. - POaER-LA-HO.XTB. - ÉD. ,. ROUPP CI C'e. u,. 48

378 ROGER-LA-IIONÏE

Et Marie-Louise, anéantie, se laissa tomber sur une chaise... prise de faiblesse.

Margival la soutint dans ses bras, essaya de la réconforter, mais elle éclata en sanglots.

Pendant ce temps, Lacroix et Chambille, conduits par Jean Guerrier, s'en allaient dans l'appartement, de pièce en pièce, d'armoire en armoire, furetant, fouillant, lisant.

La perquisition fut à peu près inutile. ; Et ils allaient s'en aller, Chambille assez déconfit et mécontent, lorsque M. Lacroix, qui se trouvait alors dans la chambre particulière de Marie-Louise, voulut se faire ouvrir un petit meuble précieux, incrusté de laque et d'ivoire, cadeau du banquier, où la jeune femme mettait sa correspondance.

11 y avait deux ou trois tiroirs fermés à clé.

Marie -Louise avait les clés sur elle.

Jean Guerrier fronça le sourcil.

— Monsieur, dit-il, je souffre beaucoup de tout ce que je vois depuis un quart d'heure. Vos recherches restent infructueuses, et ce n'est pas dans ces petits tiroirs que vous trouverez le million que vous cherchez Tout ce qui est ici appartient à ma femme. Veuillez respecter ces choses comme je les respecte moi-même. C'est souiller certaines intimités que d'y admettre un tiers.

— Je regrette de na pouvoir vous être agréable... Et M. Lacroix, s'adressant à Chambille :

— Allez prier M""" Guerrier de vous donner les clés de ce petit meuble...

— Monsieur, dit le caissier, très pâle, quand l'agent fut parti, il n'y a là que des lettres...

— Je dois tout voir...

— Des lettres... des souvenirs... toute l'histoire de notre mariage..

— Si je ne trouve que cela, je n'emporterai rien... Mais il pourrait se faire qu'il y eût autre chose !

Chambille revint, apportant les clés.

Le commissaire ouvrit les tiroirs et, minutieusement, inspecta les papiers dont ils étaient pleins.

Il finit, après avoir compulsé des paperasses, par rencontrer une liasse de lettres liées ensemble par un cordonnet, et, dans le même tiroir, d'autres lettres, plus récentes, de la même écriture.

M. Lacroix courut à la signature tout de suite.

Ces lettres étaient signées : Terrenoire.

ROGER-LA-IIONTE 37»

Il dénoua le cordon et en lut quelques-unes; il y avait là une correspondance très intime échang-ée entre la jeune femme et le banquier.

La plupart étaient datées d'avant le mariag^e ; cinq ou six, cependant, portaient une date ultérieure, mais c'étaient, celles-ci, des billets assez laconiques, annonçant une absence momentanée, s'excusant, ou contenant des invitations.

Pourquoi Marie-Lauise avait-elle conservé toutes ces choses dont beaucoup ne pouvaient avoir de valeur que comme souvenirs, dans le cas oti le signataire des lettres serait mort?

D'autres, par exemple, étaient écrites hâtivement, venant de loin — probablement lorsque Terrenoire faisait quelque voyage. — Alors elles témoignaient, à l'égard de la jeune fille, d'une passion extraordinaire ; les termes en étaient si tendres que pour tout le monde ils devaient sembler ceux d'un amant à sa maîtresse.

C'était, du reste, la réflexion que faisait le commissaire de police en les parcourant rapidement.

— C'est très bien! murmura-t-il, on ne m'a pas trompé, et M. de Lignerolles aussi n'avait pas tort.

Il n'avait plus rien à chercher, sans doute, car il referma les tiroirs.

Seulement, chose étrange et qui arracha un geste de surprise à Jean Guerrier, ayant rencontré une liasse de factures acquittées de divers tapissiers, marchands de bibelots, d'objets d'art ou bijoutiers, Lacroii: s'en empara.

— Ces factures sont payées, ne put s'empêcher de faire observer Guerrier, elles portent toutes le timbre de quittance. Je ne vois pas de quel intérêt elles peuvent être pour vous?

— D'un grand intérêt, monsieur; vous devez me comprendre à demimot...

— Non, je l'avoue.

— Patience, vous comprendrez. Mais je n'ai plus rien à faire ici. Descendons.

— Je vous suis.

Guerrier attira sa femme dans ses bras, lui mit un baiser sur le front, essayant de paraître gai, bien qu'il fût assailli de tristes pressentiments.

Marie-Louise pleurait.

Un instant, le caissier se rappela ses soupçons, qui l'avaient tant fait «ouffrir, et, devant ce désespoir profond, il doutait.

— Est-il possible qu'elle dissimule à ce point? Si elle me trompait,

mon arrestation, en lui rendant la liberté, devrait la combler de joie; aurait-elle la force de la cacher?

Et brusquement — comme s'il eût rougi, dans le fond de son cœur, de l'avoir soupçonnée — il l'embrassa derechef, longuement et passionnément.

Il serra la main de Margival et partit.

En bas, Lacroix arrêta un liacre. Il y prenait place avec Chambille et Guerrier, lorsqu'un homme s'arrêla devant eux.

Cet homme n'était autre que William Farney, qui, inquiet de Guerrier, arrivait de Maison-Blanche.

Du premier coup d'œil, Roger avait reconnu le magistrat bourreau de Suzanne, l'instrument de sa perte.

Et Lacroix, qui pourtant observait les allures mystérieuses de 1 arrivant, n'avait pas reconnu sa victime.

— Quoi? qu'y a-t-il? demanda Roger à Guerrier, sur un ton qui signifiait : « Toi aussi, te voilà la proie de ce sinistre policier qui m'a fait envoyer au bagne, a causé la mort de ma femme, et a failli rendre folle ma Suzanne 1 »

— Il y a, s'écria Jean, que je suis accusé d'un assassinat.

— D'un assassinat!

Roger faillit tomber à la renverse.

L'idée lui vint un instant de sauter à la gorge de Lacroix. Mais à quoi bon? Il se fût perdu lui-même sans réussir à sauver Guerrier. Lacroix dévisageait l'étranger.

— Quel est ce monsieur? dit-il à l'inculpé.

— Ce monsieur, répondit Jean, est un Américain du nom de William Farney, cinq fois millionnaire. En sa qualité d'étranger, il ne lit jamais nos journaux. Aussi ignore-t-il l'assassinat de ce pauvre Brignolet.

— Où avez-vous connu ce monsieur? demanda encore Lacroix.

— J'ai connu ce monsieur chez M. de Terrenoire, mon patron. Je vous en prie, monsieur Farney, ne vous attardez pas à gémir sur mon sort. Le juge me relâchera tout à l'heure, ou bien, il n'y a plus de justice

Paris. Au revoir, monsieur Farney. Vous trouverez mon beau-père et la. femme là-haut. Vous m'obligerez de leur dire qu'ils ne se désolent pas, que je reviendrai aujourd'hui même. A ce soir, si toutefois vous voulez bien accepter de dîner avec nous.

Et Guerrier monta dans le fiacre, où. il prit place en face de Chambille, * côté de M. Lacroix.

Roger eut assez de force de caractère pour ne pas se trahir.

Il salua de la main cet ami que la fatalité faisait tomber comme lui

ROGER-LA-HONTE 38i

SOUS les griffes de la justice, et entra dans la maison où un instant après, il apprenait de la bouche de Margival, devant Marie-Louise abîmée dans sa douleur, toute l'horrible vérité.

Quant à Guerrier, en apprenant qu'on le conduisait au Dépôt, il ne put s'empêcher de dire :

— J'avais espéré qu'on me ferait comparaître immédiatement devant M. de Lignerolles. De cette façon, et sans passer par le Dépôt, j'aurais pu être remis en liberté, après les explications que je donnerai?

M. Lacroix ne répondit pas.

Le fiacre roulait, traversant les rues.

Bientôt il fut sur le quai.

On descendit.

Chambille avait passé le bras sous celui de Guerrier et le lui serrait fortement.

Guerrier souriait avec tristesse :

— Je ne me sauverai pas, dit-il. Si j'étais coupable et si j'avais voulu, je serais loin déjà.

Et il entra sous la voûte.

Quand la remise du prisonnier fut faite, M. Lacroix eut pitié de lui, en voyant dans quel état d'accablement il était.

— Je vais voir M. de Lignerolles, je lui dirai que votre plus grand désir est de lui parler, d'être interrogé aujourd'hui même. Et je crois pouvoir vous affirmer qu'il vous appellera dans quelques heures.

— Merci, monsieur, fit le pauvre garçon.

Dans le courant de la journée, en effet, deux gardes le conduisirent au Palais, par d'étroits couloirs.

Il fut introduit dans le cabinet du juge.

L'hiver pas«a. Suzanne et Raymond ne se revirent qu'à de rares intervalles. Cependant, ils s'aimaient de plus enplus. L'absence, l'éloigné ment, loin de diminuer leurs regrets, les augmentaient au contraire.

Si rares qu'eussent été leurs rencontres, ils s'étaient revus pourtant, soit que Roger allât à Méridon avec sa fille ou que M™* de Noirville rendît visite à Maison-Blanche.

Et, a chaque rencontre, quand les deux jeunes gens se trouvaient isolés et qu'on ne pouvait les voir, ils se pressaient les mains furtivement et Raymond demandait à voix basse :

— Vous m'aimez?

382 ROGER-LA-IIONTE

— Je vous aime plus que je ne vous ai jamais aimé! disait Suzanne.

— Et cet obstacle exisle-t-il toujours?

— Toujours.

— Ainsi...

— Je ne puis être votre femme...

Il baissait la tête, désespéré, se torturant l'esprit. Elle le consolait, chaque fois, d'un mot :

— Je ne serai jamais non plus la femme d'un autre... et, si vous apprenez un jour qu'on parle de mon mariage, traitez-moi de parjure, ou plutôt, ne croyez à rien, car la nouvelle sera fausse...

Cette promesse apaisait sa jalousie, mais ne le consolait pas.

Son amour, même, avait fini par s'en irriter. Son imagination travaillait. L'obstination de la jeune fille à ne rien lui expliquer de ce mystère dont elle entourait son refus lui donnait de mauvaises pensées.

Julia était trop perspicace et adorait trop Raymond pour ne pas avoir deviné, de longue date, l'amour des deux jeunes gens. Son regard vigilant avait surpris les demi-mots, les demi-aveux, les serrements de mains à la dérobée.

Elle ne doutait plus.

Ce qui la surprenait et l'attristait, c'était le silence de Raymond à son égard. A plusieurs reprises, elle avait voulu, dans l'intimité, par quelques allusions discrètes et maternelles, toucher à ce culte mystérieux, et elle s'était heurtée contre un entêtement étrange à ne rien dire.

— Cependant ils s'aiment, murmurait-elle à chaque fois, ils s'aiment, cela se voit, et ils souffrent...

A force de réfléchir, elle en vint à penser que Raymond, se sachant pauvre, n'osait prier sa mère de demander la main de Suzanne. Alors, elle se dit :

— J'irai trouver M. Farney. Je saurai à quoi m'en tenir. Il m'est impossible de voir ce pauvre enfant se désoler ainsi.

Le printemps était revenu.

Un jour de gai soleil, elle s'habilla. Elle était toujours vêtue de noir, toujours en deuil. Elle avait fait atteler le cheval à la carriole et elle était sur le point de sortir quand Pierre, son fils aîné, entra.

Il semblait très agité. Son visage était animé, son teint fiévreux.

— Ma mère, dit-il, je voudrais vous parler.

Il avait dit cela d'une voix si grave, si triste, qu'elle tressaillit. Elle vint à lui, le regarda avec tendresse.

— Quoi donc? fit-elle. Qu'y a-t-il? J'allais sortir... Mais..

— Vous alliez sortir? Je l'ignorais... A votre retour...

— Mais non, tu as l'air trop s,érieux, mon enfant... Je veux entendre tout de suite ce que tu as à me confier. Qu'arrive-t-il?

I] s'était assis. Il resta un moment rêveur. Il avait l'air soucieux. Tout à coup, il sembla faire un effort sur lui-même, et, d'une voix qu'une violente émotion intérieure rendait tremblante :

— Ma mère, je voudrais me marier...

M"" de Noirville fut un peu surprise. Jamais Pierre ne lui avait parlé de mariage. Et puis, elle s'était habituée si bien à ne vivre que de la vie de l'autre, — de Raymond, — qu'un pareil aveu la prenait au dépourvu.

La première surprise passée :

— Je trouve cela très naturel, mon enfant. Tu es en âge de prendre une femme. Ainsi, tu es amoureux et tu me le cachais? As-tu bien choisi, au moins?

— Oh! ma mère, la plus mignonne et la plus adorable créature qu'on puisse rêver... Jolie au point que cela est presque invraisemblable, bonne, j'en suis sûr, élégante, cela se voit, distinguée et instruite, on n'a qu'à l'écouter pour s'en rendre compte.

— Elle est donc parfaite? fit Julia en souriant.

— Elle est parfaite, ma mère, puisque je l'aime.

— C'est vrai. Et je la connais?

— Oui.

— Tu me fais languir... Parmi les jeunes filles que je connais, celle là n'aurait-elle pas eu le don de me plaire?...

— Au contraire, elle vous plaît...

— Son nom!... Dis vite son nom...

— C'est... c'est M"° Farney, ma mère...

— Suzanne? Elle?... Elle?...

— Je l'aime... je l'aime depuis longtemps... Je l'aime à en devenir fou... C'est Suzanne, ma mère...

Julia était très pâle.

— Ah! mon Dieu, dit-elle, tous les deux! tous les deux!

Et tout à coup son visage prit une expression de dureté que son fils ne lui avait jamais vue.

— Eh bien! mon fils, que veux-tu que je fasse et que je dise? Cet amour est une folie. Mais tu n'aimes pas sérieusement.

— Oh! ma mère, je l'ai aimée tout de suite aussi violemment que je l'aime aujourd'hui. Il y a longtemps déjà, presque un an. J'ai fait ce que j'a\ pu pour oubher. Ce n'a pas été possible. Et depuis un an j'ai été bien malheureux.

— Je te le répète, c'est de la folie ! Il n'y faut plus penser.

— Hélas! puis-je commander à mes souvenirs, à mon cœur?

— Enfin, mon ami, que désires-tu? Que demandes-lu ?

— Je voudrais que vous alliez trouver M. Farney et que vous lui disiez la vérité. Je saurai si mon amour est agréé de Suzanne et si je dois me présenter et faire ma cour.

M°" de Noirville rétléchissait. Une crainte lui venait. Est-ce que, par hasard, ce serait Pierre, et non point Raymond, que M"' Farney aimerait?

— Oh ! je veux le savoir ! dit-elle.

Et elle interrogea son fils.

— Que s'est-il passé entre elle et toi?

— Rien, ma mère.

— Vous vous êtes vus souvent?

— Non... rarement, au contraire... Je sais si bien que nous sommes séparés par des obstacles presque infranchissables, qui viennent de la supériorité de sa fortune, que j'ai fait tout mon possible pour l'éviter, afin de moinp souffrir...

— Eh bien?

— J'ai souffert un peu plus, voilà tout. A présent, je n'y peux tenir. Et voilà pourquoi je suis venu vous trouver.

— C'est un malheur, c'est un grand malheur, murmura Julia en passant la main sur son front.

Et, sans s'expliquer pourquoi, elle ressentait une sorte d'irritation contre Pierre. Vraiment, lui aussi, avait voulu aimer Suzanne. Elle n'hésita pas. S'il y avait un de ses deux fils à sacrifier, ce serait celui-là, mais non Raymond, l'adoré, le choyé, le privilégié.

— Écoute les conseils de ta mère, mon enfant. Ce n'est point une femme comme celle-là qui te conviendrait.

— Pourquoi? Je vous ai maintes fois entendue vanter ses qualités.

— Certes, elle est bonne et intelligente, mais elle a reçu une éducation très raffinée, elle se trouverait mal dans une ferme... C'est une fille élevée pour le luxe, pour le monde, pour Paris enfin!

— Mais elle adore la campagne, et va rarement à Paris.

— Une fois mariée, cela changera.

-^ C'est une conjecture. Vous vous trompez peut-être, ma mère. Elle dit, d'un ton plus sec :

^ — Il te faut, à toi, une femme qui soit plus terre à terre, qui ait des goûts plus simples, — tout en ayant une solide instruction, — il te faut moins d'élégance et plus de sérieux... Enfin...

— Enfin, ma mère?

Suzanne se trouvait dans le jardin, travaillant à des Heurs, avec le jardinier. ( P. 386.)

— Elle ne te convient pas, je te le répète; puis, elle ne t'aime pas... Il devint encore plus pâle et dit avec effort :

— Elle en aime un autre? Et vous le savez? Elle fut cruelle jusqu'au bout.

— Je sais, en effet, que son cœur n'est pas libre... Il reçut sans faiblir cette blessure douloureuse.

LIV. 49. —JULES MARY. - BOQER-LA-HO NTB . — ÉD. J. ROUFF ET C*». UV. 49

— Elle aime! murmura-l-il... Vous savez qui?

— Non, mais j'en suis sûre.

— Celui-là est bien heureux! dit-il très bas. Et peut-être ne connaît-il pas tout son bonheur. Moi, pour être aimé d'elle, pendant une heure, je donnerais avec joie tout le reste de ma vie...

— Et tu me laisserais seule, méchant garçon! dit Julia, lui souriant et lui caressant la joue du bout des doigts.

— Oui, ma mère, je l'aime plus que tout...

— Sois courageux, sois un homme... Oublie-la, puisqu'elle ne peut être à toi. Dis-toi bien, surtout, qu'elle ne t'eût point rendu heureux, car, à toi, il faut le grand air et la vie libre de la campagne. Tu serais mal à l'aise à Paris; tu y tiendrais, certes, ta place avec dignité, car tu es de race et fort beau, — plus beau même que ton frère, — mais ce ne sont ni les bals, ni les théâtres, ni les fêtes qu'il te faut, et Suzanne, vois-tu, ne vivra point sans ces plaisirs-là.

Il soupira :

— Je crois que vous vous trompez sur son caractère. Elle est sérieuse et non pas frivole. Oh! mère, je vais bien souffrir!...

Il appuya sa tête énergique contre l'épaule de Julia, cherchant une protection auprès de ce cœur de mère qu'il aurait voulu trouver plus chaud, afin de se raviver à ce foyer d'affection.

Mais Julia pensait à Raymond.

On eut besoin de Pierre à la ferme. Il sortit. Quelques instants après, M™^ de Noirville montait en voiture et s'éloignait.

Laroque était à Maison-Blanche lorsqu'elle y arriva.

Suzanne se trouvait dans le jardin, travaillante des fleurs, avec le jardinier. De loin, quand elle aperçut M"' de Noirville, elle accourut pour la saluer.

Julia la regarda avec un fin sourire.

— Votre père est ici, mon enfant? dit-elle.

— Oui, madame, et il sera bien heureux de vous voir.

— J'ai à causer très longuement avec lui.

Et, après un silence, lui serrant la main avec un geste significatif :

— Il va être question de vous, Suzanne!...

— De moi? dit-elle sans comprendre.

Puis elle crut deviner la pensée de Julia, derrière son sourire. Elle se troubla, et les vives couleurs qui animaient son visage, égayé par le travail, le soleil et le grand air, disparurent soudain... - Mon Dieu ! dit-elle, que va-t-il se passer?

Ja

ROGER-LA-HOiNTE 387

Et elle suivit des yeux, avec une sorte d'épouvante, la mère de Raymond qui entrait au château.

On annonça M""* de Noirville à Roger Laroque.

Laroque, qui se trouvait alors dans son cabinet de travail, descendit aussitôt au salon pour la recevoir. Il avait bien changé depuis leur première entrevue ; l'arrestation de Guerrier achevait de le briser.

Ce n'était jamais sans une violente émotion qu'il se retrouvait devant elle; si rassuré qu'il fut maintenant, puisqu'elle ne l'avait pas reconnu et puisque tout soupçon devait avoir disparu de son esprit, à la vue de Julia, le passé funèbre revenait avec son cortège de tristesses, de rage, de honte.

— Monsieur Farney, dit la veuve, après les compliments d'usage, ma visite d'aujourd'hui n'est pas seulement une visite de voisinage ou de politesse...

Ce préambule fit lever la tête à Roger.

— Elle a un but intéressé, poursuivit Julia Et je vais droit à ce but, en vous priant toutefois d'excuser mon trouble et l'agitation où vous me voyez... une agitation qui vous semblera très naturelle quand je vous aurai dit que le bonheur d'un de mes deux fils dépend de ce que je vais vous demander et de ce que vous allez me répondre.

— Parlez, madame, dit Farney, légèrement inquiet.

— Mon fils Raymond aime votre fille, monsieur, — j'ai cru remarquer que Suzanne aime mon fils, — je viens vous prier de ne pas vous opposer à leur bonheur et j'ai l'honneur de solliciter pour Raymond la main de Mlle Farney...

Aux premiers mots, Laroque s'était dressé brusquement. Cela était si inattendu, — il était si loin de se douter, — que l'émotion, au premier moment, l'empêcha de parler.

A la fin, il dit, d'une voix rauque, presque méconnaissable :

— Mais c'est impossible!... c'est impossible! !...

— Monsieur Farney, dit Julia, mon fils ne m'a pas avoué cet amour, car il se rend compte assurément de la différence de nos fortunes, et il craint sans doute qu'un soupçon ne vienne effleurer sa délicatesse.

— Alors comment avez-vous pénétré son secret?

— Comment, ce serait trop long à vous le dire. Qu'il vous suffise de savoir que je le sais... Et Suzanne l'aime... Et je suis certaine qu'ils connaissent leur amour réciproque et qu'ils en souffrent.. . Voilà pourquoi j'ai pris sur moi de venir vous trouver pour tout vous dire, car de vous seul dépend l'avenir de ces deux pauvres enfants...

— Soit, votre fils l'aime... Cela se peut... Cela devait arriver... J'aurais

dû prévoir, ,. J'aurais dû empêcher... Mais ma fille, ma Suzanne... si elle aimait^ elle me l'eût dit... Comment savez-vous... ?

— J'ai surpris bien des étreintes de leurs mains réunies, j'ai vu bien des sourires noyés de larmes, j'ai entendu bien des soupirs, à demi retenus, et bien des aveux dans des échanges de politesse banale, dans des adieux que les lèvres faisaient très froids, mais que les yeux démentaient...

— Et moi, moi, je n'ai rien vu, rien !... Et je doute encore! 1

— Interrogez votre fille. Elle ne vous mentira pas.

— Oui, dit-il, se parlant à lui-même, je l'interrogerai plus tard.

— Nos situations sont loin d'être égales, dit Julia, je ne me fais pas d'illusions à cet égard, et je n'aurais jamais consenti à demander la main de Suzanne pour mon fils Pierre, qui vit près de moi, et n'a point d'ambition. Mais Raymond, tout le monde le dit, sera, est déjà l'un des meilleurs avocat du barreau de Paris. Son père, à défaut d'une grande fortune, lui a laissé le don magnifique de la parole, et Raymond surpassera lacélébritédesonpère... que vous devez connaître de réputation, monsieur Farney? Bien qu'il soit mort depuis treize ans, il n'est pas possible que vous n'ayez entendu parler de Lucien de Noirville?...

— En effet, madame... sa réputation est venue jusqu'en Amérique... et même on a raconté, sur sa mort, je ne sais quelle poignante histoire...

— Ah! vous savez cela aussi, dit-elle d'une voix subitement altérée...

— N'est-il pas mort au milieu d'une admirable plaidorie en faveur d'un de ses amis accusé de... de vol, je crois, et d'assassinat?...

— Oui... d'un ami et d'un frère d'armes...

— 11 le proclamait innocent... paraît-il?

— Et il l'était, monsieur... il l'était... Lucien l'a dit hautement...

— Cet homme a été condamné, cependant?

— Ce n'est point la première erreur que la justice ait commise..

— Et qu'est-il devenu? On ne l'a pas gracié?

— Il est mort dans une tentative d'évasion.

Elle baissa la tête. Une faiblesse la prenait. Elle chancela sur sa chaise. Il se précipita pour la retenir. Elle fût tombée sans lui.

— Qu'avez-vous, madame?

— Rien, un éblouissement, c'est fini. Il est certains souvenirs qu'on n'évoque jamais sans danger... dit-elle d'un ton étrange.

Ils firent silence. Puis, un peu remise et cherchant le regard de Roger :

— Ainsi, monsieur, dit-elle... vous voulez le malheur de mon fils, le malheur de votre chère fille !... Vous refusez?...

Il se promenait de long en large dans le salon. Il ne répondit pas. On eût juré qu'il n'avait pas entendu!...

Non, il ne répondait pas et son esprit était loin déjà.

C'est qu'il venait de revoir tout le passé, illuminé violemment, tout le passé, avec ses plus dramatiques, comme avec ses plus insignifiants incidents.

Et il se rappelait alors quelques-uns de ses remords d'autrefois, et aussi quelques-uns de ses rêves.

Ne s'était-il pas dit souvent :

« Pour rendre Lucien heureux, pour effacer autant que possible entre nous tout mauvais souvenir, que ne ferais-je pas!... N'ai-je pas tout tenté? J'aurais sacrifié ma vie avec joie... J'ai cherché l'occasion de plus d'un dévouement!... Et, au lieu d'un dévouement qui lui eût donné le bonheur ou sauvé la vie, c'est moi qui suis cause de sa mort... C'est en apprenant ma faute et la faute de sa femme qu'il est mort!... Je reste coupable envers sa mémoire ! »

Voilà ce qu'il se disait, en se promenant, très agité, dans le salon, pendant que M"" de Noirville, encore elle-même sous le coup de son émotion de tout à l'heure, n'osait interrompre par un mot ses rêveries.

Et Julia, Julia I — étrange caprice d'un inexplicable hasard, — venait lui demander aujourd'hui, après tant d'années, la main de Suzanne pour un de ses fils!... de Suzanne, sa fille chérie, sa vie, sa joie, son orgueil!... de Suzanne, que son affection jalouse s'était plu à parer de toutes les qualités, de toutes les vertus!... de Suzanne, ce trésor parfait qui devait rendre heureux, à coup sûr, l'homme qui le posséderait.

N'y avait-il pas dans tout cela une intervention supérieure dont la pensée était évidente et l'illuminait, maintenant, pour ainsi dire, de rayons, où il voyait nettement la vérité?

Puisque Suza^iue était si parfaite, puisque ce trésor débouté, de candeur et de grâce devait faire le bonheur de Raymond, son devoir n'était-il pas tout tracé? En donnant Suzanne à Raymond, n'était-ce pas une suprême réparation de la faute d'autrefois, — une réparation adressée à la mémoire de Lucien?..

— Oui, dit-il tout haut, — et M°" de Noirville qui entendit le regarda sans comprendre, — là est le devoir! Je n'y faillirai pas!

Et, mentcilement, s'apercevant qu'il avait parlé haut :

— Lucien, je t'ai causé jadis la plus atroce douleur qu'il soit possible à un homme de souffrir, — je n'ai pu te demander pardon et tu ne m'eusses point pardonné... Aujourd'hui je vais me séparer de ce que j'ai de plus cher pour le donner à un de tes fils... parce que je suis sûr que

Suzanne est la jeune fille que tu aurais rêvée pour tes enfants, — ce n'est

ni à Julia, ni à Raymond que je la donne, — c'est à toi, Lucien, mon

ami, à toi pour que, là où lu es, tu oublies!

Il était redevenu calme. 11 s'arrêta de marcher.

Julia devina qu'il avait pris sa résolution. Elle eut peur :

— ■ Je vous en prie, monsieur, dit-elle encore, avant de refuser, pensez

au désespoir de nos enfants... pensez surtout à leur joie si vous

acceptiez !

— C'est à cela surtout que j'ai pensé, dit-il... et j'accepte.

Très émue, ne trouvant point de paroles, la gorge serrée, Julia se leva de son fauteuil et vint à Roger.

Elle voulait remercier, mais elle ne le put...

Elle eut une sorte de sanglot nerveux en prenant les mains de Roger, elle les embrassa avec passion, — avec emportement.

— Bien vrai, dit-elle, bien vrai?... J'ai bien entendu?... Je ne me suis pas trompée?...

— Non, vous avez bien entendi;^...

— Merci, monsieur Farney... Le bonheur et la joie de nos enfants vous remercieront mieux que je ne pourrais le faire!...

Il se dirigea vers une fenêtre et souleva le coin du rideau.

Suzanne continuait d'être très occupée dans le jardin à planter ses fleurs. Son visage avait repris toute. son animation et ses yeux brillaient, La conversation de Julia avec son; père se prolongeant, elle avait pensé que sans doute elle se trompait tout à l'heure, lorsqu'elle avait cru deviner l'objet de la démarche de la mère de Raymond. Elle avait repris son assurance et n'y songeait plus.

Laroque entr 'ouvrit la fenêtre.

— Suzanne ! dit-il.

La jeune fille releva la tête. Elle aperçut son père et lui sourit.

— Je travaille, dit-elle... et je commence même à être très fatiguée...

— Eh bien! viens te reposer au salon, nous avons à te parler. La jeune fille fut reprise par ses terreurs.

— Que lui voulait-on?

Elle passa dans sa chambre, oii elle arrangea sa toilette. Au salon, M"** de Noirville, quand elle entra, vint l'embrasser tendrement. Son père semblait heureux. Elle se rassura.

— Qu'avez-vous donc à me dire de si mystérieux? fit-elle.

— Ne le devines-tu pas?

— Comment devinerais-je?

— Dame! consulte ton cœur... Qu'est-ce que ton cœur désire?

— Mais... rien... dit-elle en tressaillant.

— Oh ! tu ne veux pas laisser voir ta joie... dissimulée que tu es!... Cela ne te fait point plaisir d'apprendre qu'on a deviné tes désirs, surpris le secret de ton petit cœur?...

Elle appuya les deux maias sur son corsage afin de contenir les bonds tumultueux qui le soulevaient, — et parce que la souffrance qu'elle ressentait là était presque insupportable.

— Je ne saisis pas très bien votre pensée, mon père... Je n'ai point de désirs et je n'ai pas de secret pour vous...

Roger Laroque se mit à rire.

— Aurais-tu peur de moi, par hasard?...

— Oh! mon père..;

— Eh bien! dis-nous la vérité.

— Vous la connaissez, vous venez de l'entendre.

— Tu n'as rien de plus à nous dire ?

— Rien.

Laroque et Julia se regardèrent surpris, péniblement impressionnés.

— Ma chère enfant, dit Laroque, après un moment de silence. M™' de Noirville m'a demandé tout à l'heure ta main pour son fils Raymond. J'ai répondu que je serais très heureux de la lui accorder, en me réservant toutefois de te demander ton consentement. Ce consentement ne nous avait point paru difficile à obtenir, car il semblait résulter d'observations faites de longue date que tu ne voyais pas Raymond avec indifférence et même que ta sympathie pour lui était très vive...

— En effet, mon père, j'ai la plus grande amitié pour M. Raymond.

— De l'amitié seulement?

Elle se tut.

— Tu connais maintenant la demande de M"' de Noirville. Moi, j'ai répondu favorablement. Mais, toi, quelle réponse y fais-tu?

Elle se taisait, toujours, la tête très basse, son cœur était broyé.

— Sache bien que tu es libre, ma chérie, et que je neveux en aucune manière influencer ta décision... Ta volonté sera la mienne... Il nous a paru que tu aimais Raymond... Nous serions-nous trompés?

— Je vous ai déjà dit, à plusieurs reprises, mon père, que je ne veux pas me marier.. .

— Mais c'est de la démence... Jeune, jolie, riche, le bonheur t'attend... auprès d'un mari qui t'adorera...

— Le bonheur, ne l'ai-je pas auprès de vous, mon père?...

— Mais je ne serai pas toujours près de loi. Je puis mourir. Et tu resterais seule, sans protection, sans amis, sans famille...

— Vous connaissez ma volonté, mon père, je ne me marierai pas.

— Mon enfant bien-aimée, réfléchis... Ton obstination est incompréhensible... Elle me tait tout supposer... N'est-ce pas Raymond que tu aimes? En aimes-tu un autre?... Avoue! que crains-tu?... Ne suis-je pas indulgent?... As-tu laissé en Amérique quelque amour que tu n'as pas osé me confier et auquel tu veux rester fidèle?...

— Ohl mon père...

— Tu me fais tout supposer, te dis-je, même les choses les plus invraisemblables.

— Ne supposez rien, mon père, ne croyez que ce que je vous dis.

— C'est étrange! murmura le pauvre homme. M"* de Noirville, désespérée, pensait à Raymond.

— C'est ton dernier mot, Suzanne?

— Oui, mon père. Je suis heureuse telle que je suis...

— Sache que tu me causes beaucoup de peine...

— Oh! mon père, pardon^ dit l'enfant, les larmes aux yeux.

Et, se tordant les mains, dans une terrible angoisse, elle murmurait:

— Je ne peux pas !... je ne peux pas !... Roger se pencha à l'oreille de M"' de Noirville :

— 11 faut que je lui parle, dit-il, laissez-moi seul avec elle.

M""' de Noirville prit congé; elle embrassa Suzanne, après l'avoir tristement et longuement contemplée.

— Si vous aimez un peu Raymond, dit-elle, songez à tout le mal que je vais lui faire en lui rapportant votre réponse.

— Est-ce donc lui qui vous a envoyée?

— Non, je l'avoue... mais je le voyais si malheureux!

— Et qui vous dit que vous ne vous êtes pas trompée sur l'état de son cœur et que vous ne lui prêtez point, gratuitement, un amour qu'il ne ressent pas?

— Une mère ne se trompe pas aussi facilement, ma fille. Raymond vous adore, soyez-en convaincue. Et vous, consentiriez-vous à jurer, devant moi, devant votre père, que vous ne l'aimez pas?... Dites..

— Oui.

— Jurez donc!

Pâle comme une morte, elle étendit la main pour faire le serment. Elle balbutia :

— Je jure... oui, je jure que...

Mais le reste ne sortit pas de sa gorge, qu'un sanglot comprimait. Ses yeux avaient un regard de tristesse navrante.

— Vous voyez bien ! dit Julia, triomphants.

Elle aurait tant voulu le retenir! (P. 395.)

— Eh bien, ma fille aimée, faisait Laroque, puisque tu l'aimes... Elle, se raidissant, et avec une sorte de colère :

— Je ne l'aime pas comme vous croyez, vous dis-je... et je ne veux pas me marier... je le répète...

Rog-er Laroque fît signe à M""^ de Noirville. Celle-ci s'en alla, très intriguée par cette scène.

m-. 50. - JULES MARY. - ROGER- LA-HONTS ÉD. J. ROUFF ET C'».

Uv.. 5»

Le père et la fille restèrent seuls.

Roger avait pris Suzanne par les mains, et, l'entraînant avec lui, était allé s'asseoir dans un fauteuil, l'attirant sur ses genoux sans la lâcher, comme quand elle était petite.

Et il ne lui dit que ce seul mot, qui résumait la scène de tout à l'heure, n'ayant pas besoin d'en rappeler les incidents :

— Pourquoi?

— Je vous l'ai dit, je ne tiens pas à me marier.

Un soupçon était né dans l'esprit de Laroque, — un soupçon qui persistait malgré lui, — qui grandissait malgré lui...

Si sa fille refusait obstinément le mariage, n'était-ce pas parce qu'elle se souvenait... parce qu'elle avait conscience du passé? parce qu'elle savait que ce nom de Farney n'était pas le sien? parce qu'elle ne voulait pas rougir du déshonneur de son père?...

Mais il n'osait remuer ces cendres et l'interroger là-dessus.

— Tu n'as pas d'autres raisons?

— Quelles autres raisons me supposez-vous?... Je vous les dirais.

— Je respecte Ion secret, quel qu'il soit.

— Je n'en ai pas.

— Oh! mon enfant, à quoi bon mentir, toi dont les lèvres n'avaient jamais connu le mensonge !

Elle baissa la tête, toute pâlie. Roger soupira profondément.

— Qui me dira le mystère de ce cœur de fillette? pensa-t-il. Et, après un long silence, gênant pour tous deux :

— Tu ne peux vaincre tes répugnances, alors même que tu vois combien ton mariage me ferait plaisir? Je crois Raymond digne de toi; je suis sûr qu'il te rendrait heureuse... As-tu de l'aversion contre lui?... Quelque chose en lui, dans son attitude à ton égard, dans son caractère, t'a-t-il déplu?

— Loin de là I

— Et si je te disais : « Pour reconnaître la profonde affection que je t'ai toujours montrée, — pour me prouver que tu m'aimes, — que tu te souviens des mille soins jaloux dont j'ai entouré ton enfance, si je te disais : Pour me récompenser de t'avoir tant aimée, et pour que, si je meurs, je puisse mourir avec la certitude de te laisser une famille, marie-toi avec ce jeune homme, — que ferais-tu, Suzanne? »

Elle baissa la tête un peu plus bas et ne sortit pas de son singulier silence.

— Tu n'as rieu à me reprocher, n'est-ce pas?

ROGER-LA-IIONTE Z'Tô

— Oh! mon père, fit-elle avec élan, lui entourant le cou de ses bras et cachant sa tête sur l'épaule du pauvre homme.

— Je n'ai jamais été injustement sévère?... Je n'ai jamais été brutal pour toi?... Je n'ai même pas eu d'impatience pour tes cris d'enfant et le bruit dont tu m'assourdissais les oreilles quand, petite, tu jouais dans mon cabinet de travail?... Je ne me rappelle pas avoir eu jamais une autre pensée que celle de ton bonheur... d'autre rêve que de l'assurer... Si j'ai cherché la fortune, ce n'est pas pour moi, va, c'est pour toi... afin que tu pusses être entourée de tout ce que rêvait ta délicatesse de fille distinguée... Je n'ai, non plus, gêné en rien tes fantaisies. .. Je croyais avoir été pour toi, en même temps qu'un bon père, un anai et un confident, — car, c'est vrai, je croyais posséder ta confiance... Comme je me trompaf s pourtant 1... Je m'aperçois aiujourd'huique je ne suis plus guère qu'un étranger,

— Mon père, que vous me faites de peine !

— Et crois-tu, méchante enfant, que je ne souffre pas, moi, de te voir aussi méfiante?

— Je vous assure, mon père...

— Ne mens pas, te dis-je... Ne parlons plus de ce mariage et garde ton secret, puisque tu le veux...

Il avait dit cela brusquement, les sourcils froncés.

Suzanne eut le coeur serré comme par des doigts de fer.

Jamais il ne lui avait parlé de la sorte !

Quand il sortit, elle tendit vers lui ses bras instinctivement. Elle aurait tant voulu le retenir 1 Mais, pour le retenir, il aurait fallu avouer les raisons de son horreur du mariage, revenir sur le passé, dire que c'était folie que de songer à se marier avec ce déshonneur !.. . Et ce n'était pas possible d'avouer cela, puisque son père vivait avec la certitude qu'elle ne se souvenait de rien 1...

Ses bras se replièrent et ses mains cachèrent ses yeux remplis de larmes.

La vie continua quelques jours sans incidents nouveaux.

Le père et la fille évitaient, lorsqu'ils étaient ensemble, toute allusion à la démarche de M™' de Noirville.

Et cependant, comme ils y pensaient tous les deuxl

Quand Jean Guerrier lui fut amené, M. de Lignerolles l'examina curieusement, et, le jeune homme l'ayant salué avec politesse, il répondit d'un signe de tête.

Le juge était assis à son bureau.

Jean Guerrier resta debout.

Il pouvait voir, étalés sur le bureau, marqués de coups de crayon rouge et bleu, les papiers trouvés chez lui par Lacroix.

Ces papiers, le juge les étudiait.

Il resta longtemps sans prendre la parole, comme s'il eût cherché par oh il commencerait son interrogatoire ; à la fin, il se décida à parler.

Se servant de l'enquête préalable faite par le commissaire, il adressa certaines questions qui n'avaient d'autre but que d'amener Guerrier à raconter ce que nos lecteurs savent.

Guerrier s'exécuta de bonne grâce, et le magistrat, qui suivait ses paroles sur les constatations remises par le commissaire, ne remarqua pas de contradictions.

— Ainsi, dit-il, vous prétendez n'avoir rien entendu?

— Absolument rien, je le jure.

— A quoi attribuez-vous donc la lourdeur de votre sommeil?... Ne craignez pas de tout me dire; l'accusation qui pèse sur vous est grave et repose sur des preuves morales qui ne sont pas à votre honneur.

Jean Guerrier fit un brusque mou-vement.

— Vous pouvez m'accuser, monsieur, mon honneur n'en restera pas moins sauf. Je n'ai rien à me reprocher, ni une imprudence, ni une négligence, pas même l'ombre d'une mauvaise pensée.

— Je crois cependant que vous aurez beaucoup de peine à répondre à ce que je vais vous demander.

— Je suis impatient de vous satisfaire.

— Eh bien, écoutez. Il résulte de l'enquête rapide à laquelle nous nous sommes livrés depuis hier sur votre compte que vous avez dix mille francs d'appointements, mais que votre train de vie dépasse de beaucoup vos appointements. M. Margival, votre beau-père, n'a que sa place pour vivre et n'a pas donné de dot à sa fille. De votre côté, vous n'avez d'autres ressources que les fonctions que vous occupez chez M. de Terrenoire. Cependant, vous habitez un appartement luxueux, plein d'objets d'art, de bibelots de prix; votre femme a des diamants, des bijoux d'une grande valeur dont quelques-uns valent assurément la moitié, deux ou trois, même, la totalité de la somme qui vous est fixée pour vos appointements. Pourriez-vous me dire oh vous prenez l'argent nécessaire à ces dépenses?

— Mais, monsieur, fit Guerrier, un peu interdit, vous vous trompez beaucoup sur la valeur des objets qui sont chez moi. Beaucoup de ces bibelots et de ces œuvres d'art ont été achetés d'occasion. Ce sont des trouvailles qu'on fait à Paris, sinon souvent, au moins quelquefois. Je ne

m'y connais pas beaucoup, je l'avoue, et j'aurais pu être trompé. Heureusement j'étais conseillé par M. de Terrenoire. C'est lui qui, en général, m'indiquait ces bonnes fortunes de chercheur. Plus d'une fois, j'ai acheté cent francs ce qui en valait trois cents. Ce n'est donc pas de l'argent mal placé. Quant aux bijoux de ma femme, vous n'ignorez pas, sans doute, puisque votre enquête semble si complète, vous n'ignorez pas quel tendre intérêt M. de Terrenoire...

Il s'arrêta.

Que disait-il?

Ah! ses soupçons!

Ce qu'on lui avait laissé entendre*...

Les lettres anonymes !...

Tout cela lui revenait à l'esprit. . .

Et le juge, qui le regardait d'un œil curieux, devait tout savoir comme les autres.

Et voilà pourquoi tout à l'heure il prétendait que Guerrier ne trouverait rien à répondre.

— Je n'ignore rien, en effet, dit M. de Lignerolles sur un ton singulier. M. de Terrenoire avait une affection toute particulière pour votre femme et lui prouvait cette affection par des cadeaux princiers. C'est ainsi que vous avez enrichi votre ménage. C'était une excellente spéculation !

— Monsieur 1 dit Guerrier, effaré, sentant quelque chose d'énorme s'écrouler sur lui, et s'attendant — d'instinct — à comprendre enfin des faits abominables que tout le monde savait, sans doute, et que lui seul ne connaissait pas.

— Dans la perquisition opérée chez vous ce matin, M. Lacroix a mis la main sur des papiers qui seraient une preuve de plus des relations de M. de Terrenoire avec votre femme — s'il y avait encore besoin de preuves et si ces relations n'étaient pas de notoriété publique.

— Taisez-vous, taisez-vous! fit Guerrier d'une voix rauque. , Et de grosses gouttes de sueur lui tombaient du front.

Il ne voyait plus clair.

Et c'était comme en un rêve qu'il entendait les paroles du juge.

— Voici, reprit M. de Lignerolles, qui ne pouvait se douter de l'atroce supplice qu'il infligeait à cet homme, voici des passages de certaines de ces lettres. Le plus incrédule, après cette lecture, ne douterait plus :

« Ma chère mignonne, voici huit jours que je ne vous ai vue, et ces « huit jours m'ont paru longs comme des années. Je me suis habitué à « cette vie si douce que je passe entre vous et Margival, à cette nouvelle

« famille où je retrouve toutes les joies et les tendresses de mon autre « famille, et quand un voyage comme celui que je fais me tient absent « de Paris, c est surtout vers vous, Marie-Louise, que se tendent mes « bras. J'ai hâte d'entendre votre douce voix et de voir votre joli sourire. »

Dans une autre :

« Vous avez pris possession de mon cœur, ma jolie voleuse. Quelle « conquête vous avez faite, et combien peu vous devez en être fière! »

Dans une autre encore :

« Je voudrais vous voir la plus richement mise et la mieux parée de « tout Taris. Vous n'écoutez pas mes conseils et vous avez raison. Je « vous aime tant, ma jolie fillette, que si vous n'étiez pas si modeste, si « vous attiriez les regards, j'aurais peur qu'on ne vous volât à moi. « J'en serais très malheureux. Vous vous êtes rendue nécessaire à ms « vie. Je mourrais, bien certainement, si je venais à vous perdre, si vous « veniez à m'oublier. »

— Il y a vingt autres lettres de celte nature, reprit le magistrat, écrits sur le même ton. Ces relations d'amour existent entre votre femmo et M. de Terrenoire depuis deux ans déjà, si l'on en juge par les dates les plus anciennes. Vous viviez dans l'intimité de M. de Terrenoire, de M. Margival et de sa fille, avant votre mariage. Ces relations vous étaient donc connues. M. Margival, par une coupable condescendance, ne s'y était pas opposé, et vous-même, sans doute, parce qu'il fallait empêcher quelque scandale de se produire, avez épousé la maîtresse de l'homme chez lequel vous étiez employé, — et comme votre avancement et l'augmentation de vos appointements chez M. de Terrenoire datent de l'époque oh remonte le projet de mariage, il est facile d'en conclure que votre nom couvre le déshonneur de cette jeune fille et que, grâce à sa fortune, M. de Terrenoire ne vous a rien laissé perdre et a récompensé votre bonne volonté !

— Ahl les misérables ! les misérables ! murmurait Guerrier. Et je ne savais rien!... Et je ne me suis jamais douté de rien!... Je croyais que l'affection de M. de Terrenoire pour ma fiancée était chaste et sans aucun autre sentiment que celui de l'amitié ! Je croyais aussi à l'amitié du banquier pour moi I Je m'étais imaginé que c'était mon travail et mon intelligence qui m'avaient valu mon avancement... et non d'aussi coupables services!... Ah! comme j'ai été niais et qu'ils ont dû rire de moi!... Misérables! misérables!...

Le juge haussa les épaules.

— Prélendriez-vous que vous êtes tombé dans un piège et que c'est d'aujourd'hui seulement que cette honte vous est révélée?

— Je VOUS le jure, monsieur, fit le pauvre garçon avec véhémence..., avant mon mariage, je n'ai rien vu. Depuis, je me suis aperçu que mes amis du bureau me fuyaient. Des lettres anonymes ont fait naître chez moi des soupçons. J'ai observé. Je n'ai rien découvert. [Et j'ai cru à des calomnies. Lorsqu'on est heureux, on excite toujours l'envie. J'étais heureux parce que je croyais en l'amitié de M. de Terrenoire, en Tamourde Marie-Louise; j'étais heureux, parce que je m'imaginais que mon avancement était la récompense de ma régularité, de mon entente des affaires. J'étais heureux. On m'enviait.

— Vous mentez, Guerrier. Il est impossible que vous souteniez votre ignorance.

— Me croyez vous capable de pareilles infamies?

— J'en suis sûr. Votre aveuglement eût été bien étrange, avouez-le. Il ne se passait point de jour, avant votre mariage, sans que M. de Terrenoire vînt chez Margival. Ne vous êtes-vous jamais demandé pourquoi votre patron semblait porter tant d'affection à un employé? L'intimité était grande entre votre fiancée et M. de Terrenoire, vous avez dû le remarquer. M. de Terrenoire envoyait souvent des cadeaux à Marie-Louise. Gomment ne vous en êtes-vous pas étonné? Ces cadeaux se renouvelaient sans cesse. Ils étaient très riches. Quelques-uns étaient autant de petites fortunes. Avant votre mariage, encore, il était rare de vous rencontrer, n'importe où, sans que M. de Terrenoire fût en tiers. Et, pour ceux qui vous voyaient, aucun doute n'existait sur l'entente de Marie-Louise et du banquier.

— C'est abominable, ce que j'entends là 1 murmura Guerrier, qui se sentait devenir fou.

Et ses ongles, déchirant sa chair, faisaient saigner son front.

— Et vous n'avez rien vu? demanda le juge, ironique.

— Rien, monsieur, je n'ai rien vu... Oh! je vous en prie, croyez-moi! Ne voyez-vous pas comme je souffre? C'est horrible, entendez-vous, d'apprendre tout à coup que l'on est couvert d'une pareille honte!...

Tout à coup, plus froidement, essuyant d'un revers de la main son front labouré de coups d'ongle :

— Je vous jure, monsieur, que si pareille certitude m'avait été donnée, ce matin ou hier, avant mon arrestation, j'aurais tué M. de Terrenoire... j'aurais tué ma femme!

Il avait dit cela avec tant d'énergie, et il était si pâle, si défait, son angoisse était si visible, que M. de Lignerolles en fut un moment impressionné

Mais il lui paraissait si invraisemblable que Guerrier ignorât ce qu'il

400 ROGER-LA-HOiNTE

disait, qu'il chassa cette impression, et observa plus attentivement le jeune homme, persuadé qu'il avait devant lui un habile comédien — un criminel très fort.

Il reprit :

— Pourriez-vous expliquer autrement que je ne le fais l'affection étrange de M. de Terrenoire, et l'intimité qni régnait entre lui et votre femme ?

— Hélas! non!...

— A plusieurs reprises, avant votre mariage, et quand votre présence chez Margival, devenant trop fréquente, le gênait, M. de Terrenoire, pour profiter des derniers moments de liberté de sa maîtresse, vous a donné certaines missions qui vous appelaient hors de France. Gela aurait dû, si vous aviez été de bonne foi, vous inspirer des soupçons?

— Je n'y ai vu que mon intérêt et l'envie qu'avait M. de Terrenoire de m'initier le plus vite possible aux affaires.

— Eh bien, pendant ces absences, les deux amants, accompagnés du père, sur la complaisance duquel ils savaient pouvoir compter, faisaient des parties de campagne à Meudon, à Chaville, à Saint-Cloud, comme des étudiants et des grisettes. Ces parties de campagne étaient suivies de petits dîners fins, après lesquels on rentrait très tard. Ignorez-vous cela aussi?

— Non, je le savais. Marie-Louise m'a raconté elle-même ces parties ; je n'y ai vu aucun mal.

— Vous étiez sourd et aveugle. Vous ne voyiez pas non plus M. de Terrenoire, redevenu jeune, riant, devant vous, ayant votre fiancée à son bras; et vous ne les entendiez pas se chuchoter à l'oreille mille phrases mystérieuses : ce que tout le monde voyait, ce que tout le monde entendait, vous étiez seul, vous, le plus intéressé, à ne le point voir, à ne le point entendre. Il vous fallait une étrange distraction, ou c'est vraiment jouer de malheur.

A force de s'essuyer io front, le mouchoir de Guerrier était tout humide.

— Quel abîme d'infamie ! dit-il.

Et comme s'il avait voulu provoquer une espéranee, comme si espérer — ce mot divin — eût été possible encore, il demanda : — Cependant, si tout cela était faux, si vous vous trompiez, monsieur, si vous étiez abusé ?

M. de Lignerolles se mit à rire.

— Pour vous parler de la sorte, dit-il, à moins de risquer de vous

Un instant après, les trois hommes apparurent (P. 404.)

UT. 51. — JULES MARY. — ROOKR-LA.-HOr(TK. — ÉD. i. ROUFF ET G'«.

UV. SI.

offenser gravement — et j'en g^ardcrais le reg^ret toute ma vie — il me fallait des preuves, et ces preuves, je les possède.

— Oh! monsieur, ne me les cachez pas, apprenez-moi tout... Je veux savoir! je veux savoir !...

— Mon devoir est de vous les faire connaître, car cette histoire intime de votre ménage se rattache au crime dont je m'occupe, et ce n'est pas m'écarter de mon enquête, comme on pourrait le croire au premier abord, que de dévoiler ces honteux calculs...

— Je n'ai à me reprocher ni ce crime, ni cette honte.

— Vous n'avez jamais trouvé étonnante cette multiplicité de cadeaux de M. de Terrenoire à votre femme?...

— Je vous ai répondu à ce sujet en vous disant que je croyais, de la part de M. de Terrenoire, à une sorte d'affection paternelle,

— Vous ne vous êtes jamais demandé non plus comment, avec vos faibles ressources, étaient entrés chez vous, aussitôt votre mariage, des meubles et des tapis précieux qui eussent absorbé plusieurs années de vos appointements, si vous aviez été obligé de les payer...

Le visage de Jean Guerrier manifesta le plus grand étonnement.

— Il y a en effet chez moi des meubles assez beaux ; mais vous vous abusez si vous prétendez qu'ils sont d'un prix inabordable. Ce prix ne dépassait pas mes modestes ressources. J'avais des économies en me mariant; je les ai employées à ces divers achats.

— J'ai devant moi les factures de vos fournisseurs. Elles s'élèvent à sept ou huit mille francs, chiffre abordable, ainsi que vous le dites, et qui ne dépasse pas un budget comme le vôtre ; mais deux experts sont allés visiter votre appartement, quelques minutes après votre arrestation, — sur la foi de renseignements particuliers qui nous avaient été communiqués, — et leur rapport, très détaillé, constate que vous possédez un mobilier d'une valeur marchande de plus de trente mille francs.

— Trente mille francs!... dit Guerrier, impatienté. Et où diable voulez-vous que je les aie pris? Vos experts me semblent avoir poussé la plaisanterie un peu loin. J'ai payé mon mobilier comptant — sept ou huit mille francs — mes factures le prouvent. Croyez-vous que les marchands auraient consenti à me faire un rabais de quatre-vingts pour cent, pour le seul plaisir de m'être agréable? Si vos experts n'étaient pas des niais, ils auraient vu que mes meubles ne sont pas de style, de même que la moitié des bijoux de ma femme sont faux. Les ouvriers de Paris sont très habiles, et l'on peut se meubler très bien, à bon marché.

— Pourquoi mentir. Guerrier? Ne vous ai-je pas dit que j'avais des preuves de ce que j'avançais?

♦04 ROGEU-L^ HONTE

— Des preuves? encore des preuves? murmura Jean, passant la main sur son front.

Il commençait à ne plus bien comprendre ce qu'on lui voulait.

— J'ai fait venir, et j'ai entendu chacun des tapissiers, des orfèvres, des fournisseurs avec lesquels vous avez eu affaire, soit avant, soit depuis votre mariage. Je leur ai représenté les factures saisies chez vous par M. Lacroix et je leur ai fait lire le rapport de mes experts.

— Eh bien? ils ont ri, parbleu! Qu'ont-ils répondu?

— Vous allez le savoir.

M. de Lignorelles appuya sur un timbre. La porte s'ouvrit et un garde parut.

— M. Bonlemps, M. Leteliiez et M. Cormatin sont toujours là?

— Ils attendent le bon plaisir de monsieur le juge d'instruction.

— Priez-les d'entrer dans mon cabinet.

Un instant après, les trois hommes apparurent. M. de Lignerolles leur indiqua des sièges.

Ils s'assirent sans adresser même un regard à Guerrier, qu'ils firent semblant de ne pas apercevoir.

— Monsieur Bontemps, dit le juge, vous avez fourni à plusieurs reprises des bijoux à M"' Guerrier?

— En effet, monsieur, non pas à M"" Guerrier directement, mais à M. de Terrenoire, qui les lui destinait.

— Ces bijoux étaient faux, n'est-ce pas? Bontemps fit un soubresaut.

— Monsieur le juge voudrait-il plaisanter? Il connaît ma maison. Les Bontemps sont orfèvres depuis plus de deux cents ans, de père en fils, et il y a aussi longtemps que les de Lignerolles, de père en fils, se fournissent chez eux. Les bijoux, diamants, colliers, payés par M. de Terrenoire et fournis par moi à M"" Margival représentent une valeur de quarante mille francs !

— Vous entendez, monsieur Guerrier?

Le caissier fermait les yeux et murmurait comme une prière, dans l'effondrement de son âme, de ses croyances, de ses affections, de son bonheur:

— Mon Dieu! mon Dieu!

— Le dernier achat de M. de Terrenoire. continuait le marchand, a été un collier de perles. J'ignore, par exemple, à qui mon client le destinait.

Ce collier de perles, Jean le connaissait.

Il avait surpris l tarie-Louise et Terrenoire les mains entrelacées, au moment où le banquier venait de lui faire ce riche cadeau.

Et il n'avait osé rien dire 1

Ah! s'il avait parlé, à cet instant-là! quelles catastrophes il eût évitées !

— Ce collier, reprit le marchand avec indifférence, était d'une valeur de dix mille francs...

— Dix mille francs! Ah! niais que je suis! Est-ce que je savais, moi? J'ai toujours vécu dans le travail et la pauvreté. Est-ce que je connais la valeur de ces objets?.,. Et comment la connaîtrais-je?

Personne ne répondit à cette exclamation.

Il baissa la tête.

Hélas ! il comprenait bien qu'il aurait beau se défendre.

On ne le croirait pas.

Aussi, c'était sa faute, après tout.

Fallait-il être aussi naïf et aussi confiant?...

Le juge compulsait certaines notes.

— M. Jean Guerrier a acheté deux pendules chez M. Letelliez. Les factures portent deux cents francs pour la première, trois cents pour la seconde. Les experts ont estimé celle-ci quinze cents francs, et l'autre mille francs.

— C'est bien leur prix, en effet ! dit M. Letelliez.

— C'est moi qui les ai achetées et payées, cria Guerrier, d'oh vient cette différence d'estimation?

— De ceci, que M. de Terrenoire, par lequel j'avais été prévenu, payait la différence...

Guerrier, blême, râla:

— Vous ne mentez pas?

— Ai -je intérêt à mentir? Mes livres feront foi

M. de Lignerolles fit un si^ne à M. Cormatin, le riche tapissier de l'avenue de l'Opéra, et Cormatin, sans autres explications, prit la parole.

— Ce qui arrive pour M. Letelliez est arrivé pour moi. Lorsque M. Jean Guerrier s'est mis en ménage, il m'a été adressé par mon client, M. de Terrenoire, qui m'a prié de lui fournir un mobilier, en abaissant les prix, promettant de me tenir compte de la différence. Je n'avais pas à me préoccuper des motifs qui faisaient agir mou client. Lorsque M. Guerrier se présenta chez moi, je guidai son choix... Pour ne rien cacher, je dois dire à M. de LigneroUes que M. Guerrier paraissait ne pas se douter le moins du monde de la grande valeur de certains meubles artistiques qui attiraient son regard. Il s'étonnait bien un peu

du prix dérisoire que j'en exigeais, mais il paraissait de bonne foi. Les achats qu'il me fit se montèrent, comme vous pouvez vous en assurer, à quatre ou cinq mille francs, je ne me rappelle plus au juste. Il me les paya comptant. Quant à la différence, c'est-à-dire vingt-cinq mille francs environ, ce fut M. de Terrenoire, selon sa promesse, qui me la remboursa.

Celte déclaration, qui semblait faite avec quelque sympathie, rendit un peu de forces à Guerrier.

Quand Bontemps, Cormatin et Letelliez furent sortis, il y eut une minute de silence entre le juge et le pauvre garçon.

M. de Lignerolles voulait lui laisser le temps de reprendre son sangfroid.

— Remettez-vous, Guerrier, dit-il avec douceur. Calmez votre émotion et songez, avant de répondre, que vous avez un grand intérêt à ne plus me celer la vérité...

— Mais, monsieur, je suis sous le coup d'une abominable machination! Ce que ces hommes viennent de vous dire devant moi n'est-il pas la preuve que je suis innocent de ce que vous me reprochez? Si j'avais été le mari complaisant que vous croyez, M. de Terrenoire n'eût pas eu besoin de se cacher de moi. Ces meubles et le reste, il les eût payés seul. Celte comédie était faite pour me tromper... Et si M. de Terrenoire cherchait à me tromper, en escomptant ma naïveté, c'est donc que j'ignorais qu'il fût l'amant de ma fiancée, c'est donc que je ne suis pas coupable.

Guerrier avait espéré dans cet argument.

Mais son observation ne parut pas frapper le magistrat.

— C'était une comédie concertée entre vous, dit-il. Ne fallait-il pas sauver les apparences?

Guerrier soupira, hocha tristement la tête.

— Vos antécédents sont déplorables, continua M. de Lignerolles. Il n'y a chez vous ni honneur ni dignité. Il n'est donc pas étonnant que vous ayez songé à faire fortune d'un seul coup, en profitant de la somme énorme renfermée fortuitement dans votre caisse.

— Vous dites que je n'ai ni honnêteté ni fierté, vous me représentez comme un misérable capable de tout. Dès lors, comment expliquez-vous que M. de Terrenoire, qui devait bien me connaître, puisqu'il profitait de ma honte et de mon infamie, m'ait confié des fonctions aussi importantes et délicates que celles de caissier de sa banque? Comment accordez-vous cela? Et, dans ce seul fait, ne voyez-vous pas une contradiction criante avec tout ce que vous me reprochez? Capable de tant de vilenies, j'étais bien capable d'en ajouter une qui me fît riche. M. de Terrenoire tentait donc la fortune en me laissant la clé de sa caisse.

— Votre raisonnement est logique en apparence. Mais le banquier a convenu lui-même qu'il arrivait rarement que des sommes aussi importantes restassent à la banque. En outre, il y avait là deux gardiens, et il était bien difijcile — comme vous l'avez essayé sans doute — de les séduire tous les deux. Enfin, M. de Terrenoire, qui s'occupait beaucoup par luimême de ses affaires, exerçait un contrôle quotidien qui devait vous dérouter.

Le juge s'arrêta, puis, d'un ton incisif:

— Depuis quelque temps, les affaires de M. de Terrenoire étaient en assez mauvais état. Sans avoir subi de grosses pertes, la banque traversait une période difficile... Ce n'était pas un mystère dans les bureaux qu'un mouvement de Bourse pouvait vous renverser... La situation était doDC très tendue... M. Le Charrier en avait averti M. de Terrenoire, mai» celui-ci n'avait voulu rien entendre... Et cependant il ne m'est pas prouvé que M. de Terrenoire ne prévoyait point la débâcle de la Bourse. Dès lors, pour éviter une partie des responsabilités, M. de Terrenoire a pu rêver ce vol dont il se prétend aujourd'hui victime...

— Quoi I vous pensez...

— Je ne crois rien, pour le moment. J'examine. Voulant enlever le million contenu dans sa caisse, votre complicité était nécessaire à M. de Terrenoire, et comme elle lui était acquise, de par les secrets honteux qui vous attachaient l'un à l'autre, rien n'était plus aisé que de perpétrer ee vol. Remarquez que je parle sans données certaines, et que, si votre culpabilité me paraît admise, il n'en est pas encore de même pour M. de Terrenoire. La certitude ne tardera pas à venir. Vous seul et le banquier possédiez les clés des bureaux. Or, c'est avec ces clés que les portes ont été ouvertes. Il n'y a nulle part de traces d'effraction. Brignolet et Béjaud se sont réveillés. L'un d'eux, Béjaud, s'est laissé gagner sans doute par des promesses; l'autre, plus honnête, a menacé de tout dire. Il fallait choisir : ou remettre dans la caisse le million que vous teniez déjà — et le silence de Brignolet n'était acheté qu'à ce prix, — ou tuer le gardien pour empêcher ses révélations. Vous l'avez tué... M. de Terrenoire est sorti, emportant cette fortune. Il a une clé de la porte cochère. Il a pu s'enfuir sans éveiller le concierge et mettre en sûreté le million. Quant à vous, il était nécessaire que vous trouviez quelque histoire pour expliquer le vol et l'assassinat. Fuir, c'était vous déclarer coupable. Vous êtes resté, vous et Béjaud, auprès du cadavre de la victime. Vous avez inventé tous les deux ce conte invraisemblable de sommeil interrompu, et le matin, à l'heure que vous avezvous-même choisie, vous avez donné l'éveil. Telle nous semble avoir été la combinaison de ce crime. Notre enquête va

continuer et tous les détails nous seront bientôt connus. C'est alors seulement que nous pourrons attribuer à chacun sa responsabilité. Vous le voyez, monsieur, et je vous en fais juge, ce n'est pas encore un interrogatoire régulier que je vous fais subir. Nous sommes seuls. Mon greffier n'a pas tenu compte de vos dénégations. Je vous ai expliqué la situation telle qu'elle nous apparaît, afin de vous permettre de vous défendre. Contre M. de Terrenoire, nous n'avons pas assez de preuves : j'attends. Contre vous, les preuves sont concluantes. Défendez-vous donc, Guerrier,, je ne demande pas mieux que de vous écouter. Je n'ai pas les habitudes ordinaires des juges. 11 me déplaît d'agir par intimidation. Je préfère convaincre. Je n'aime pas surtout les surprises ou les menaces, et si je tendais un piège, je préviendrais volontiers de l'endroit où je l'ai mis. Je crois fermement que vous êtes coupable. Si vous avez à me donner quelque preuve de votre innocence, si vous pouvez seulement m'inspirer des doutes, jeter de l'indécision dans mon esprit, vous compterez sur ma volonté de vous aider, de vous tirer à votre honneur de ce mauvais pas.

— Combien je vous remercie de me parler comme vous le faites î Mais, hélas! je ne puis me défendre. Tout m'accable. Me défendre? Où voulez-vous que j'en trouve la force? On se défend quand il vous reste une espérance. On se défend quand on tient à ce que l'on laisse derrière soi, dans la vie. On se défend quand quelques sourires vous attirent et vous retiennent comme autant de promesses d'un bonheur encore possible 1 Mais moi, est-ce que j'ai tout cela?... Pour que vous ayez foi en moi, pour qu'il vous soit possible de croire que je suis innocent de cet horrible crime, il faut que vous oubliiez d'abord les infâmes calomnies qui me représentent comme ayant accepté l'ignoble pacte du partage de ma femme!... Comme vous le disiez, le meurtre du gardienBrignolet, le vol de la caisse, la honte du mari complaisant, tout cela se tient, se complète et se commande. Il faut écarter l'une de ces accusations pour écarter les autres. Ah! je le comprends, hélas! si vous étiez persuadé démon innocence, vous arriveriez peut-être à la prouver; si vous me croyez coupable, je suis perdu.

— Je ne me suis pas contenté de preuves morales et ne m'en suis pas tenu aux bruits qui couraient sur vous et sur votre ménage. Ces bruits, ainsi que vous le dites, pouvaient être calomnieux. Mais vous avez dû voir que j'avais pris des renseignements précis. J'ai accumulé des preuves. J'ai étudié votre vie. Je l'ai pour ainsi dire suivie pas à pas, depuis deux ans. Vous n'avez rien répondu — rien! — à tout ce que j'ai relevé contre vous!... Pas un mot! Vous vous êtes contenté de protester de votre innocence. Les protestations, en justice, ne suffisent pas. Ce sont des preuves qu'il nous faut.

Il trouva Suzanne dans la serre (P. 4U.)

— Des preuves? Où, comment les trouver? Me voici en prison, c'està-dire condamné à l'inaction, car je ne suppose pas, d'après ce que je viens d'entendre, que vous me rendiez la liberté... Pour vous les apporter, ces preuves, il faudrait chercher, voir, attendre. Je ne le pourrai. Je suis réduit à l'impuissance; vous le voyez, je suis perdu.

Le magistrat fît un geste qui signifiait : « J'ai fait mon devoir. Je le ferai jusqu'au bout. »

LIV. 52. — JULES MARY. — ROGKR-LA-HONTB. — ÉD. J. ROCtF KT C'«.

uv. 53

— Je vous comprends, et je ne vous en veux pas, dit Jean Guerrier. Il resta quelques instants sans parler, la tête dans les mains, réflé

chissant profondément, repassant, en une minute, les faits qui avaient précédé et suivi le meurtre de Brignolet.

— Je ne vous demanderai plus qu'une chose, monsieur de LigneroUes, et j'espère de votre équité que vous me l'accorderez le plus tôt possible.

— Parlez, et s'il est en mon pouvoir...

— Je voudrais me trouver en présence de ma femme, de mon beaupère et de M. de Terrenoire.

— C'était mon intention de vous confronter.

— Mais tout de suite?

— Demain, sans doute. Dans deux jours au plus tard. M. de Lignerolles appuya sur le timbre.

Les gardes de Paris qui avaient amené Guerrier reparurent.

Le juge leur fit un signe.

Ils se placèrent de chaque côté du jeune homme.

Et Jean fut réintégré au Dépôt.

Lé lendemain, un étranger, M. William Farney, sujet américain, ne craignait pas de se présenter à M. de LigneroUes, juge d'instruction, pour lui demander l'insigne faveur de voir son ami Jean Guerrier.

Fort heureusement pour le solliciteur que le magistrat avait été averti par M. Lacroix de l'existence d'un riche Américain qui s'intéressait à l'assassin présumé de Brignolet. Sans quoi, il l'eût éconduit, et de la belle façon.

Mais la fortune a tout au moins le droit de discuter même avec un juge d'instruction.

William Farney insista.

— Je suis, dit-il, un des meilleurs amis de la famille Margival. Ma conviction est que Guerrier n'a aucunement trempé dans le crime dont on l'accuse. Je voudrais lui apporter mes consolations et la promesse verbale que je mets toute ma fortune à son service pour sa défense.

Il prononça ces dernières paroles de la voix ferme avec laquelle autrefois il se défendait contre les accusations de ce même de LigneroUes.

Le magistrat le regardait avec la curiosité défiante d'un inquisiteur qui cherche le but véritable d'une démarche imprévue.

Il ne reconnut pas Roger Laroque, sa victime.

— Bien que l'accusé soit au secret, dit-il enfin, il n'y a aucun inconvé, nient, monsieur Farney , à ce que vous le voyiez pendant quelques minutes, mais en présence de gardiens. Vous n'aurez pas besoin d'aller à Mazas. Nous l'avons conservé au Dépôt.

Un instant après, les deux amis se trouvaient en présence à travers le vitrage du parloir. Deux gardiens, assistés de deux agents de la sûreté, serraient de près le prisonnier.

Roger faillit se trahir en voyant les ravages que les chagrins avaient creusés sur les traits de Guerrier.

— Comment! s'écria-t-il, vous en êtes là, au bout de si peu de jours 1 Mais vous auriez été condamné à mort que vous n'auriez pas l'air plus défait, plus anéanti.

Jean se redressa sous ces reproches.

— Si vous saviez! dit-il.

— Je sais que vous êtes accusé d'un crime abominable, d'un assassinat ayant le vol pour mobile, je connais toutes les circonstances de cette affaire, je n'ignore pas que de graves apparences sont contre vous, mais vous ne devez pas faire douter de votre innocence en vous abandonnant au désespoir. Vous n'en avez pas le droit, pour vous-même, pour votre chère femme, Marie-Louise, pour votre excellent beau-père, Margival, pour votre patron et bienfaiteur, M. de Terrenoire. Quant à moi, je veux biec ne pas me compter, mais vous savez combien je vous suis attaché et ce que je dois souffrir de vous voir en cet état.

Jean leva les bras comme un homme qui n'espère plus.

Pouvait-il parler devant ses geôliers, pouvait-il étaler sa honte en présence de ces subalternes qui épiaient ses moindres^ gestes, suivaient ses pensées pour y puiser des renseignements utiles à l'enquête?

— Monsieur Farney, dit-il, je vous remercie de votre démarche. Vous êtes bon, vous êtes héroïque de ne pas vous séparer d'un malheureux qui aura bientôt contre lui l'opinion presque unanime. Vous ne savez pas tout. Sous peu mon procès, procès inévitable, vous révélera des choses si abominables que vous vous refuserez à les croire. Ce sont ces choses encore mystérieuses qui feront tomber ma tête. Mais je mourrai sans regret. Je voudrais mourir tout de suite! Adieu, monsieur Farney, adieu. Si vous voulez en savoir davantage, demandez à ma femme, demandez à son père, demandez à M. de Terrenoire ce qu'ils ont fait de leur honneur et du mien.

Et, sans attendre la réponse, Jean Guerrier reprit le chemin de sa cellule, suivi par les agents, qui redoutaient une tentative de suicide et se tenaient prêts à prévenir les mouvements du malheureux.

Roger se retira, consterné. Que voulait dire Guerrier? L'infortuné

était-il déjà en proie aux hallucinations de la folie ? N'accusait-il pas sa femme, son beau-père, et son patron d'avoir causé sa perte!

Roger courut en toute hâte chez Marie-Louise.

Il la trouva seule tout en larmes.

— J'ai vu Jean, lui dit-il.

Elle poussa un cri de ioie.

— Il n'est donc plus au secret? dit-elle. Moi, sa femme, je n'ai pu encore obtenir la permission de le voir, ne fût-ce qu'une minute.

Ce n'était pas là le ton d'une femme qui a causé la perte de son mari.

— Jean est encore au secret, dit Roger. C'est par faveur exceptionnelle que j'ai pu lui apporter quelques paroles de consolation, sans doute parce que je suis étranger et riche.

— Espère-t-il qu'on va bientôt le mettre en liberté?

— Non. .

Roger Laroque ne voulut pas mentir. Il raconta dans ses moindres détails la scène navrante à laquelle il venait d'assister. Tout en parlant, il regardait attentivement Marie-Louise.

La jeune femme ne se troubla nullement. Il n'y eut pas dans ses yeux la moindre expression qui pût donner à penser à Roger qu'elle comprenait les paroles accusatrices.

Elle éclata en sanglots, criant :

— S'il m'accuse, c'est que son désespoir a perdu sa raison. Il faut qu'on me rende mon mari. Moi seule suis capable de le guérir.

Margival rentra au même instant. Mis au courant de l'événement de la matinée, il conclut aussi à la folie de Guerrier. Sa sincérité n'était pas plus douteuse que celle de Marie-Louise.

Le père et la fille respiraient l'honnêteté, la probité, l'honneur.

Quant à l'insinuation de Guerrier contre M. de Terrenoire, on convint de ne pas en parler provisoirement au banquier. Il était inutile de lui révéler des paroles que Guerrier regretterait certainement.

Le soir même, le prisonnier recevait de son ancien patron la lettre suivante dont l'écriture allongée en anglaise du plus pur style n'avait aucun rapport avec celle de Roger Laroque :

V Cher monsieur Guerrier,

« Je n'ai pas hésité à révéler à Marie-Louise et à son père les paroles « amères que vous avez prononcées contre ces deux êtres qui vous aiment « tant, paroles dont le sens m'échappe absolument.

« Je vous jure que votre femme et votre beau-père n'ont pas compris « un mot de ce que vous voulez dire.

ROGER-LA.-HONTE 4i3

« Il y a des expressions, des exclamations qui ne trompent pas. Votre « famille est tout à fait en dehors de vos malheurs et le coup qui Vous « frappe la frappe en même temps.

« Ne vous laissez pas abattre, comptez sur tous les vôtres comme « sur poi.

u Votre ami, « William Farney. »

Nous avons laissé M"^ de Noirville au moment où elle venait d'éprouver, de la part de Suzanne, un refus dont le caractère mystérieux lui donna à réfléchir. Ne pouvant s'expliquer le mobile de la jeune fille, elle se décida â raconter à Raymond sa visite à Maison-Blanche. Tout d'abord, le jeane homme eut envie de reprocher à sa mère cette initiative qu'elle avait prise sans le consulter, mais elle paraissait si triste de son échec, si triste de ne pouvoir annoncer à son fils le bonheur qu'elle avait rêvé pour lui, qu'il n'en fit rien.

Seulement les réponses de Suzanne à Julia et à Laroque ne pouvaient l'étonner, lui à qui la jeune fille les avait déjà faites.

Elles eurent pour résultat de redoubler sa tristesse et de le plonger dans une incertitude cruelle.

Quel était le mystère qu'elle cachait, le secret derrière lequel elle se dérobait?

Existait-il vraiment, ce mystère?

N'était-ce pas, peut-être, un prétexte pour ne point avoir à formuler de réponse précise, — parce que, sans doute, en ses ambitions, elle avait espéré quelque noble et aristocratique alliance, qui lui eût ouvert, à deux battants, les portes du grand monde? Les jeunes filles ont de ces rêves et celle-là, peut-être, y sacrifiait son amour...

Pourtant, elle l'avait dit : « Si j'en épouse un autre que vous, considérez-moi comme infâme et parjure, et méprisez-moi! »

Alors, que croire?...

Son imagination travaillait et l'amenait à des suppositions douloureuses. Il avait beau se débattre. C'était plus fort que lui, que son amour pour Suzanne, que sa confiance, que son respect, plus fort que touti

En somme, que connaissait-il de Suzanne ?

Rien.

Qui était-elle? D'où venait-elle? Qu'avait-elle fait?

Autant de questions. Point de réponses.

L'obstacle dentelle parlait venait du passé, et non point du présent; le présent, il le connaissait...

Alors cette enfant, dont les yeux étaient si candides, dont le visage était si chaste, cette vierge au front pur et calme, elle avait donc commis quelque faute?

Il avait horreur de penser cela, mais il en venait à tout supposer... avec d'affreux déchirements intimes...

Oui, il y avait une tacho dans cette vie.

Elle ne voulait pas l'avouer. — Le père, peut-être, l'ignorait.

Et quelle faute? Quelle faute, si ce n'est une séduction?

Les yeux rouges, la lèvre crispée, Raymond se disait cela. La jalousie, le doute, s'étaient emparés de lui. Et, comme il arrive souvent en pareil cas, — même pour les imaginations les plus invraisemblables, — quand l'esprit s'y rattache, cela prenait corps, cela devenait presque logique, presque certain.

Mais un pareil supplice était intolérable.

— Je veux savoir, je veux savoir!...

Et un jour, en proie au doute, la figure bouleversée, horriblemen* malheureux, il courut à Maison-Blanche.

Il trouva Suzanne dans la serre voisine du salon.

Elle vint à lui et lui serra les mains en silence. Elle vit tout de suite qu'il s'était passé dans cette âme quelque drame terrible.

— Raymond, dit-elle anxieuse, qu'y a-t-il, qu'avez-vous?

— Suzanne... Suzanne... Il m'est venu une atroce pensée... Cet obstacle entre vous et moi, cette raison mystérieuse qui vous éloigne de moi... j'ai pensé... j'ai cherché.. Ah! c'est atroce, je le dis, de douter ainsi... et j'aime mieux la vérité... oui, je l'aime mieux, si épouvantable qu'elle soit...

— Mon Dieu! que voulez-vous dire?

— Cette raison... je crains de l'avoir comprise...

— Vous ! dit-elle avec un cri d'effroi !... Vous !

— Oui, moi... A votre frayeur, je ne doute plus...

— Raymond ! ! !

Et, dans une angoisse affreuse, un indicible désordre, elle lui serrait îes mains à les briser, nerveusement...

— Raymond... il faut tout me dire... je veux tout savoir...

— Eh bien, oui, vous saurez tout... Et pourtant... si j'allais me tromper... si ce doute... ce soupçon allait vous offenser... Ah! vous me

pardonneriez... parce qu'enfin je deviens fou, moi, etje ne peux plus vivre ainsi... dites que vous me pardonneriez...

— Je vous le promets.

— Ecoutez, Suzanne... j'ai pensé...

Il s'arrêta. Ce qu'il voulait dire était abominable. Cette enfant, au regard virginal, l'aimait, l'adorait... Tout en elle criait son amour. Tout en elle, comme en lui, trahissait une infinie souffrance... Et il allait l'accuser d'une tache, d'une souillure, d'un déshonneur!... Il allait peut-être lui révéler le mal, à cette enfant qui devait l'ignorer!... Mais le doute qui restait en son âme, qui flétrissait tout, le doute qui était comme une vaste mer oii se seraient effondrées, évanouies ses plus saintes croyances!

Il se raidit contre son émotion, contre l'évidence, contre son amour.

— Parlez ! dit-elle doucement, bien qu'elle tremblât de peur.

— Je parlerai... je parlerai... Oui, Suzanne vous refusez de porter mon nom, parce que... vous craignez que je n'apprenne... plus tard... une faute... une liaison du passé... quelque chose que rien n'efface et qui a brisé votre vie... alors que la fleur de votre vie était à peine éclose.

Il se tut, il était tombé à genoux, brisé, anéanti, et il ne voyait plus rien. Il attendait un mot comme son arrêt de mort.

Une longue minute s'écoula. Les yeux baissés, il était presque évanoui. De grosses gouttes de sueur lui mouillaient le front.

Et Suzanne?

Elle n'avait pas compris, tout de suite, ce qu'il avait dit. Ce ne fut qu'en se répétant à elle-même les paroles du jeune homme qu'elle devina. Elle était si loin de cela! Elle avait cru que Raymond avait surpris le secret du nom de Laroque ! Non, ce n'était pas cela ! . . . Raymond ignorait toujours... Ce qu'il croyait, c'est qu'elle était une fille tombée, coupable, flétrie!...

Un sourire céleste erra sur ses lèvres, sa main, qui tenait son mouchoir, essuya le front de Raymond :

— Oh! mon ami, mon pauvre ami, que je vous plains 1 Elle poussa un soupir, accablée par le découragement.

— Vous aviez le droit de tout croire, fit-elle, mais je ne veux pas que vous doutiez plus longtemps de moi. Vous avez voulu savoir la vérité, je vais tout avouer, — après, vous me direz un éternel adieu!...

Alors, il osa lever les yeux! Il s'était attendu à une grande colère, à une indignation profonde, et, au lieu de cela, elle venait de lui parler avec une gravité singulière, une tristesse infinie !

Qu'allait-elle dire? Elle paraissait très accablée, mais triste seulement, m rougissante, ni confuse...

Évidemment elle souffrait. Il fut pris de pitié.

— Taisez-vous, Suzanne, pardonnez-moi. Je ne veux plus savoir... Elle secoua la tête à deux reprises.

— Il est trop tard, dit-elle... une mauvaise pensée vous resterait, le doute est venu et je ne veux pas que vous doutiez. Malgré tout, je vous pardonne de me faire souffrir, mais c'était presque une folie de croire quf je pourrais g-arder toujours vis-à-vis de vous mon secret... le secret d» mon père...

— De votre père, Suzanne?

— C'est de lui qu'il s'agit, non de moi...

Il respira, soudain soulagé. L'homme qui aime, — quel que soit son amour, — est ainsi fait qu'il croit le mal plus facilement que le bien. Et Raymond, malgré tout, doutait.

A présent, il était un peu rassuré : si navrante que fût l'histoire qu'il allait entendre, il pourrait quand même adorer Suzanne.

— Et d'abord, mon ami, fit-elle à voix basse, promettez-moi le secret, sur votre vie, sur votre honneur!...

— Est-il nécessaire de jurer, Suzanne ?

— Non, vous m'aimez, vous vous tairez, je ne crains rien.

— Je vous écoute, dit-il.

Elle ferma les yeux, puis, d'une voix mourante:

— Je ne puis pas être votre femme, Raymond, parce que le nom que je porte n'est pas le mien... parce que le nom que je porte n'est pas celui de mon père... parce que je suis la fille d'un homme qui se cache dans la crainte de la justice, parce qu'il a commis autrefois un très grand crime, non pas un de ces crimes que la vengeance explique et dont elle peut atténuer l'horreur, mais un de ces crimes odieux, épouvantables, qui déshonorent à jamais une famille, àjamais un nom... Mon père a assassiné pour voler !

Raymond n'eut pas un mot, pas un geste, il avait seulement baissé la tête, de plus en plus, à chaque mot qu'elle avait dit. Du reste, elle gardait toujours les yeux fermés pour ne rien voir..

— Ce crime, vous le connaissez, Raymond, bien que vous fussiez très jeune à l'époque où il a été commis, vous le connaissez, et votre père, qui était l'ami du mien, a défendu mon père.. . Il en est mort ! .. .

Cette fois, à cette révélation, Raymond s'était levé brusquement et n'avait pu retenir une sourde exclamation.

— Roger Laroque!... L'assassin de Ville-d'Avray !...

— Oui.

— Vous êtes la fille de Ro.^er Laroque?...

fit elle poussa un grand cri. (P. il9.]

— Je suis sa fille... Comprenez- vous?...

— Hélas! hélas!...

— Mon père, que tout le monde a cru mort dans sa tentative d'évasion pour s'échapper de la Nouvelle-Calédonie, — car je sais tout cela, mais lui, il ignore que Je sais! - mon père est condamné aux travaux forcés à perpétuité... En Amérique, où il s'est réfugié, il a refait

UV. 53. — JULES MARY. — ROGBR-LA-HONTK. — ÉD. J. BOOFF BT c'».

Page 1