‹ Roger-la-Honte (volume 3)Chapitre 15 sur 42 · LIV · texte numérisé non relu

LIV

rapidement sa fortune... Et il a voulu revenir habiter la France, au risque d'être reconnu, au risque d'être renvoyé au bagne...

— Quel est son but?

— Il ne peut me le dire, puisqu'il est persuadé que j'ai oublié la triste histoire du crime... alors, mon Dieu! fit-elle avec épouvante, alors que je ne passe pas un jour, pas une nuit, sans m'en rappeler les effroyables détails !.,.

— Ces débats, je les connais, moi aussi, fit Raymond, puisque c'est en pleine cour que mon père est mort. J'ai voulu connaître l'affaire et je l'ai relue bien souvent dans la Gazette des Tribunaux!... Ainsi, Suzanne, c'est vous qu'on a amenée devant le jury, pour vous faire accuser votre père?... C'est vous cette enfant qui a fait pleurer tout le monde, qui a excité tant de pitié et d'admiration pour son courage précoce... pour son énergie...

— C'est moi.

— Mais mon père a dit très haut qu'il croyait le vôtre innocent... Et il le croyait! On ne se trompe pas à de pareilles et aussi chaleureuses paroles!... M. Laroque était l'ami de mon père... Mon père ne pouvait avoir pour ami un voleur et un assassin. Il y a eu dans ce crime je ne sais quel mystère qui n'a jamais été éclairci!...

— Hélas I mon ami, vous êtes bon de vouloir défendre mon père, ûiais, pour moi, le mystère n'existe pas... Les juges, autrefois, ont eu raison de vouloir m'interroger... je savais tout!... Ma mère et moi, nous avons assisté au crime!... Mon père est l'assassin!...

— C'est horrible! murmura Raymond.

Et les deux pauvres enfants restèrent l'un auprès de l'autre, muets, sans pensées, foudroyés par cette révélation dans ce qu'ils avaient de plus noble, de plus cher, de plus sacré : leur amour!...

Elle disait vrai, cette vierge à laquelle rien ne rendrait le bonheur perdu, elle ne pouvait être à Raymond, porter le nom de N^irville ! . . . elle, fille d'assassin et de voleur!...

Sa vie avait été fauchée, dès l'enfance.

Et elle aimait, elle aimait ardemment... sans espoir!...

Raymond, bouleversé, la contemplait. Lui qui avait cru ne point pouvoir aimer davantage, il sentait que son amour venait de se centupler, car à son amour se mêlait maintenant un respect profond pour celte douleur irrémédiable, une compassion infmie pour cette souffrance si dignement, si noblement supportée...

— A présent, dit-elle que vous savez tout, que vous ne doutez plus de moi, que vous connaissez le triste secret de ma vie, adieu, mon ami...

— Adieu, non pas, Suzanne, car je vous aime follement... T- A quoi bon m'aimer, Raymond?

— Puis-je raisonner mon amour? Je vous aime. Toute ma vie est à vous. Je veux souffrir avec vous, pour vous...

— Oh ! Raymond, vous vous lasserez et vous m'oublierez...

— Le pensez-vous, vraiment?

— Non, dit-elle... et pourtant, je le jure, je préférerais n'être pas aimée de vous... être seule à savoir et à me souvenir...

Et, après un nouveau silence :

— Maintenant, mon ami, laissez-moi... Je suis si troublée par l'aveu que je viens de vous faire, que j'ai besoin d'un peu de solitude pour me remettre... Adieu... adieu... Raymond, partez, et, si vous m'en croyez, ne revenez plus I... Fuyez-moi!...

Mais il eut comme un geste d'orgueil et de défi.

— Au revoir, dit-il... Je t'aime... j'aime mieux souffrir!

Elle lui tendit les mains. Mais ce furent leurs bras qui s'enlacèrent. Elle tomba sans force sur la poitrine du jeune homme, la tête renversée sur son épaule, et, pendant une minute, leurs lèvres s'étreignirent en un baiser désespéré, presque douloureux!

Et il se sauva, étourdi, pendant que, chancelante, prise d'une sorte d'ivresse, elle tomba sur un banc de bois, abrité paries larges et puissantes feuilles de plantes tropicales.

Elle resta longtemps dans cette posture.

A la fin, elle se leva.

La serre communiquait par une porte avec le vestibule, — c'était par là que Raymond était sorti, — par une seconde porte avec le salon

Suzanne se dirigea vers cette dernière.

Elle l'ouvrit.

Et elle poussa un grand cri, en s'abattant, éperdue, sur le corps d'ur. homme qui gisait en travers, — le corps de Roger, inanimé, de Roger, qui avait surpris la scène, qui avait tout entendu

— Mon père ! mon père ! !

Et elle l'embrassait follement... Et sa main tremblante cherchait la place du cœur... Il battait faiblement... Un instant elle avait cru qu'il était mort!...

• Elle se précipita vers une fenêtre, l'ouvrit pour donner de l'air.

Puis elle sonna violemment.

Des domestiques accoururent effarés, transportèrent Laroque toujours

k évanoui sur une ottomane et Suzanne, agenouillée près de lui, se mit à lui prodiguer ses soins 1

Elle lui mouilla le front, les paupières, la bouche, le cou, les mains avec un linge trempé dans de l'eau glacée, i ' Elle lui fit respirer des sels anglais.

Enfin, au bout d'une heure, d'une longue et mortelle heure de désespoir et d'angoisse, il reprit connaissance.

Le souvenir lui vint tout de suite de ce qui s'était passé, de ce qu'il avait entendu.

Il poussa un profond soupir et referma les yeux.

Certes, quand tout à l'heure, sachant sa fille dans la serre, il avait voulu entrer; quand il avait été surpris en entendant la voix de Raymond, qu'il ne savait pas là; quand, malgré lui, il avait écouté et compris;. . quand il avait senti ses forces s'en aller, le saag se retirer de ses veines, il avait eu un moment de bonheur suprême, inouï...

Il avait cru mourir...

Et mourir, n'était-ce pas la fin désirable pour lui? N'était-ce pas le grand débarras de toutes les hontes imméritées, de toutes les souffrances injustes?,,.

Et voilà pourquoi il soupirait, en se retrouvant en vie.

Il fit un signe aux domestiques, qui se retirèrent.

Quand ils furent seuls, Suzanne murmura :

— Mon père ! mon père ! pardon I.,.

Il la regarda longuement, sans rien dire. Il était resté étendu sur le canapé; ses jambes étaient comme brisées. Il avait aussi une très grande lourdeur dans la tète, et une multitude de petits points multicolores papillotaient devant ses yeux.

Puis, parlant avec lenteur :

— Ainsi, malheureuse enfant, tu n'avais rien oublié?

Elle cacha son visage sur la poitrine de son père, et ne répondit rien. Les doigts du pauvre homme errèrent dans les cheveux de sa fille. L la caressait doucement,

— Et moi qui croyais! Moi qui croyais!! dit-il par deux fois. Ne pleure pas!,,. Ce n'est pas ta faute.,. Que veux-tu? On ne commande pas à ses souvenirs... Mais tu m'as fait de la peine. Une grande peine... Je ne pense pas avoir souffert autant depuis le jour où ta mère et toi vous m'accusiez par votre silence, devant les juges... devant le jury!,,. Et moi, fou que j'étais, je m'imaginais que ce passé était mort!.,. Que faire, que dire pour te prouver?... Car je suis innocent de ce crime!...

Il resta rêveur, puis se relevant un peu, s'appuyant sur une maia« et de l'autre écartant la tête de Suzanne : '

— Je suis innocent, Suzanne, entends-tu? *

— Oh I mon père, le passé est mort, ne parlons plus de rien !

— Je croyais que tu ne te souvenais pas, et alors je ne voulais pas réveiller toute cette lamentable histoire. Puisque tu te rappelles, puisque rien n'est effacé en toi, je parlerai... je te dirai que je ne suis pas coupable du crime qu'on m'a reproché et pour lequel j'ai subi une condamnation infamante ! Toi, dont la mémoire est si fidèle, ne te souviens-tu pas des dénégations que j'opposais aux preuves relevées contre moi? J'ai prié, supplié, pleuré pour qu'on me crût... Je me débattais dans une de ces situations atroces et sans issue oti un homme laisse forcément l'honneur. J'avais beau crier mon innocence, personne ne me croyait... pas même toi, ma fille, que j'aimais tant... pas même ta pauvre mère, qui sait la vérité, elle, s'il est vrai que l'âme ne meurt pas...

— Ma mère et moi, nous vous avons vu !

— Vous m'avez vu, moi, assassiner Larouette?

— Oui, Nous étions au balcon... Ah! l'horrible soirée!... Tout ce qui a été dit est vrai. Vous êtes venu en vous cachant... Nous vous avons appelé par votre nom... Vous êtes entré dans la maison... Il y avait là un homme qui comptait de l'or!... Il y eut une lutte... ignoble... puis... la nuit... la bougie éteinte... plus rien... L'horrible nuit!

La jeune fille mit les mains devant ses yeux.

— Et tu m'as reconnu, moi?

— Oui. Je le jure devant Dieu. Voilà pourquoi ma mère m'avait recommandé le silence, pourquoi je me suis tue... Car ce que j'aurais dit n'eût fait qu'aggraver votre châtiment!...

— Tu étais si jeune... tu étais enfant... tu as pu te tromper?...

— J'étais jeune la veille de cette nuit-là... mais le lendemain j'étais vieille... Et puis, ma mère, ma mère, n'a-t-elle pas tout vu, comme moi?... N'en est-elle pas morte, comme j'ai failli mourir?...

— Alors, tu me crois vraiment coupable?... Rien ne plaide pour moi dans ton cœur? Tu n'as jamais eu rien à me reprocher, jamais, ni avant le crime, ni depuis. Et tu ne t'es jamais dit qu'il était bien étrange qu'un homme, si bon, si attentif, si ouvert, fût devenu brusquement, du jour au lendemain, un misérable, assassin et voleur?... Mais moi, Suzanne, si j'avais surpris ta mère assassinant et volant, si je l'avais vue, ta mère, avec ces deux yeux qui te regardent, je n'aurais pas cru!... Non, j'aurais dit que c'était un rêve ou de la folie, mais je n'aurais pas cru.

Elle se taisait. Qu'eût-elle dit? Elle était sûre!,..

— Je ne te fais pas de reproches, ma chérie, non, ce serait injuste I Ce que tu as vu, toute petite, a laissé une trop forte impression sur ton âme, pour que tu puisses aisément te mentir à toi-même et dompter le»

4fâ ROGER-LA-HOiNTE

révoltes de ton cœur... Ta jeunesse a été brisée par le spectacle d'un crime et par la honte que ton père a jetée sur ton nom. . . Oh ! la honte ! la honle ! Celte épithète qu'après ma condamnation certains de mes anciens ouvriers ont accolée à mon nom!... Car, je le sais, quand ils parlent de moi, c'est encore, c'est toujours Roger-la-IIonte qu'ils m'appellent!.., Les pauvres gens, je leur pardonne! S'ils savaient tout ce que cette honte imméritée cache de larmes et de courage, ils rougiraient d'eux-mêmes!

La honte!... sur moi! sur toi !... Etre obligé de se cacher... de ramper, pour ainsi dire, dans l'obscurité de la société... de courber la tête... de trembler devant quelque regard curieux... devant quelque parole indiscrète, de se ronger les poings dans l'impuissance!... La honte! voilà la honte!... Mais, du moins, si je ne puis relever le front devant le monde, J8 veux ne point rougir devant toi... Je veux te prouver, enfin, que je suis innocent...

Elle fît un geste vague pour l'empêcher de parler.

Mais il continua, avec une véhémence à peine contenue :

— Je suis innocent. Et un seul homme l'avait deviné, Lucien de Noirville... et il en est mort!... Ah! j'étais vraiment maudit, puisque c'était la deuxième mort à cause de moi!... Écoute, ma fille, ce que je vais le raconter va faire rougir ton front, et diminuera le respect que tu me dois. Ce sera une punition, encore, celle-là — un supplice de plus ajouté à tous les autres supplices, — pourtant tu sauras tout... Te rappelles-tu tous les incidents de l'affaire?...

— Hélas! mon père...

— Ce qui m'a fait condamner, surtout, c'est la preuve qu'établissaient contre moi les billets de banque retrouvés dans ma caisse...

— Oui.

— J'ai dit que les cent cinquante mille francs versés par moi la veille et l'avant-veille à Guerrier provenaient pour une part d'un gain au «ercle, la plus grosse part d'un remboursement.

— . C'est cela... mais c'est tout ce que vous avez dit.

— Et tu vas voir pourquoi je n'ai pu en révéler davantage... Laroque s'arrêta une secon<le à cet endroit de son récit, puis :

— Encore une fois, pardon, dit-il... mais il le faut. J'ai commis une faute dans ma vie, ma chère fille, une faute chèrement expiée. Je l'ai commise en un moment d'égarement, car je n'ai même pas l'amour pour excuse, puisque je n'ai jamais cessé d'aimer ta mère... J'ai été l'amant d'une femme mariée qui s'était prise pour moi d'une passion folle. Cette femme eut besoin d'argent... d'un argent immédiat... Il s'agissait pour elle de payer des dettes que son mari ne connaissait pas,; ses créanciers

la pressaient, et son mari, qui les avait déjà remboursés plusieurs foîs^ avait menacé sa femme d'un scandale, d'une séparation, si elle ne mettait pas un terme à ses dépenses exagérées... Il me fut possible de lui apporter cent mille francs. La guerre vint, puis la paix fut signée. Les affaires se ralentirent. Je dus me résigner à un remboursement important réclamé par ce Larouette. C'était la ruine, et je ne prévoyais pas comment j'allais faire face à mes échéances de fin de mois, — c'était la faillite, — lorsqu'un matin je reçus, boulevard Malesherbes, une lettre et un petit paquet cacheté. La lettre était de ma maîtresse, — avec laquelle j'avais rompu toute relation depuis la guerre, — elle me savait gêné et me renvoyait les cent mille francs que je ne lui eusse jamais réclamés. Le paquet contenait cent billets de mille francs. Comprends-tu?... Vois-tu maintenant la situation odieuse, épouvantable et sans issue dont je te parlais?-. L'honneur me défendait de trahir cette femme dont la déposition m'eut sauvé pourtant!... D'un mot, je prouvais mon innocence, en révélant son nom... mais dire ce mot, révéler ce nom, c'était une infamie... Condamné et forçat, mais me sachant même innocent, j'ai gardé ma dignité et le respect de moi-même ; libre à ce prix, je serais déshonoré à mes propre* yeux!... Et je n'ai rien dit!...

Suzanne avait écouté ce récit dans une attitude singulière.

Tout d'abord, elle eût mieux aimé ne pas entendre, car elle était â convaincue, si certaine de la culpabilité de son père, qu'elle prévoyait chez lui quelque subterfuge, quelque ruse pour se disculper aux yeux es sa fille...

Aux premiers mots, honteusement, timidement prononcés par Roger, quand elle eut compris le sens de ses restrictions, elle rougit violemment...

Elle rougissait d'entendre... elle rougissait de son père...

Mais elle écoutait, parce que quelque chose d'instinctif lui criait que c'était là la vérité !

Son père n'eût point menti et n'eût pas inventé, surtout, cette dojiloureuse histoire d'adultère.

Car il avait honte, lui aussi, de la raconter.

Il rougissait devant sa fille !...

Puis, au fur et à mesure qu'il parlait, la honte de la faute commisa disparaissait pour la jeune fille...

Elle ne voyait plus qu'une chose, c'est que son père était innocenL

Innocent !I C'était vrai 1 ! Elle croyait, maintenant, elle, ? 'incrédule! ..

Elle se laissa glisser aux pieds de Laroque, et, comme les mains de

pauvre homme pendaient, inertes, dans l'afTaissement de son être, elle les couvrit de baisers passionnés.

— Oh! mon père! que de malheurs! Oh ! mon père chéri! !

— Je te pardonne, mon enfant, tu ne pouvais pas savoir!...

— Continuerez-vous de m'aimer, comme par le passé?

— En doutes-tu, chère éternelle enfant?

— Pardon, mon père, pardon!

Soudain, elle se tut. Une pensée luisait dans son esprit.

— Il y a un coupable, dit-elle... un homme qui vous ressemble... qui a votre taille... qui était vêtu comme vous... celui que j'ai vu, que ma mère a vu comme moi... Quel est-il?

— C'est là où le mystère commence, ma chérie. Il y a un coupable, comme tu le dis. Qui? Je l'ignore... Mais patience, il ne se cachera pas toujours si bien que je ne puisse le découvrir... Et c'est là, vois-tu, la vraie raison pour laquelle j'ai quitté l'Amérique, oii je vivais en sûreté, pour revenir en France, oh l'on me croit mort, soit, mais où la moindre imprudence me ferait reconnaître et me perdrait... Un pressentiment me dit que je ne mourrai pas sans avoir retrouvé l'assassin de Larouette... Comment?... c'est ce que je ne saurais dire... Je ne vis que dans celte espérance... depuis ma fuite de la Nouvelle-Calédonie... Et si j'ai refait ma fortune avec tant d'âpreté à la lutte, aux dépens de ma santé même, c'est bien parce que je voulais assurer ton avenir, mais c'est aussi parce que je voulais me venger et faire reviser mon procès.

Là ne devait pas s'arrêter son récit.

— Puisque tu as tant de mémoire, dit-il à Suzanne, te souviens-tu d'un jeune homme qui te témoignait beaucoup d'aminé quand tu étais petite?

— Jean Guerrier, votre caissier. Si je m'en souviens! Il est venu au lit de mort de ma mère! Lui n'a jamais douté de vous; mais aussi il n'avait pas vu. Que ne suis-je devenue aveugle le jour qui a précédé la nuit fatale !

Roger l'embrassa pour ces bonnes paroles, puis il lui fit part, avec tous les détails, de la terrible accusation qui pesait sur Jean.

Tant de fatalités successives étaient bien faites pour épouvanter la pauvre enfant. Apprenant que son père avait eu le courage de demander la permission de voir le prisonnier :

— Qui sait, dit-elle, si on ne vous a pas suivi, si on ne sait pas déjà que William Farney et Roger Laroque sont un seul et même personnage? Fuyons.

r-^ Fuir? Jamais! Tant que Guerrier aura besoin de moi, je resterai.

Marie-Louise s'était levée, dans une agitation extrême. (P. 432.)

Ne t afflige pas pour moi, mais pour lui. Du moment que M. de Lignerolles ne m a pas reconnu, personne ne me reconnaîtra à Paris. Je n'ai plus un instant à perdre. Demain, je verrai deux hommes sur lesquels je compte pour débrouiller le mystère de l'assassinat Larouette. Ce sont des policiers amateurs qui, à eux deux, en remontreraient à tous les prétendus limiers de la préfecture de police. Jamais ils n'auront eu plus belle occasion

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de montrer leur perspicacité et leur savoir-faire. Il faut qu'en l'espace d'un mois tout au plus ils aient trouvé l'assassin de Larouette et l'assassin de Brignoletl

Roger Laroque parlait avec une animation extraordinaire. Ses yeux jetaient des flammes, et le sang-, qui lui était monté à la figure, zébrait de rayures écarlates les cicatrices de ses affreuses brûlures.

Suzanne lui prit la main. Laroque était en proie à une fièvre violente.

Il dut se mettre au lit. Durant trois jours, veillé par sa fille, qui ne laissait pénétrer auprès de lui aucun domestique, il délira; puis, grâce à sa vigueur exceptionnelle, à sa force d'âme, une amélioration rapide se produisit et le malheureux put enfin commencer les démarches sur lesquelles il comptait pour prouver son innocence et celle de Guerrier.

Durant la courte maladie de son père, Suzanne ne revit pas Raymond, qui était à Paris ; mais, le dimanche suivant, le jeune homme revenait à Maison-Blanche. Suzanne ne le savait pas et pourtant elle ^attendai'^ Plus d'une fois, depuis le matin, son regard avait erré au loin sur la longue route blanche bordée de peupliers, qui filait toute droite vers Chevreuse.

Laroque était absent. Des affaires l'avaient retenu à Paris. Elle était seule au château. Et elle avait hâte de revoir Raymond, parce qu'elle était bien résolue à tout lui dire... Après la première confidence, elle lui en devait une autre, celle que son père lui avait faite. Elle avait dit à Raymond : « Mon père est coupable! » Elle avait hâte de lui dire, aujourd'hui : « Mon père est innocent! »

Enfin, elle l'aperçut, marchant très vite.

Elle courut au-devant de lui, son impatience était si grande qu'elle ne pouvait l'attendre.

Elle le rejoignit dans le parc.

— Oh! Raymond, dit-elle, Raymond, que je suis heureuse!...

Et, en effet, son visage était radieux. Ses yeux brillaient, ses joues étaient roses et tout en elle exprimait l'animation et la joie.

Elle était si différente de ce qu'elle était l'autre jour, qu'il crut à un accès de folie et qu'il murmura :

— Suzanne! Suzanne! qu'avez-vous ? au nom du ciel!

— Oh! Raymond, venez vite, je vous dirai tout... Ici, je ne puis parler... Des domestiques, des paysans peuvent passer dans le parc

derrière les broussailles et les arbres... Ils nous entendraient... Venez vite, j'ai hâte de vous apprendre...

Et se penchant à droite et à gauche, écoutant si elle ne percevait pas quelque bruit suspect :

— C'est de lui qu'il s'agit... de mon père... L'autre jour, il nous a surpris, derrière la serre... Malgré lui, il a tout entendu... Oh ! mon ami, il est innocent de ce crime... Ce n'est pas lui... non... Venez, venez, vous allez tout savoir...

Et elle l'entraînait.

Quand ils furent au château, qu'elle eut fermé les portes, elle lui raconta tout ce que son père lui avait dit. Elle n'omit rien de l'histoire oh cette femme inconnue avait joué un rôle néfaste.

Roger Laroque n'avait pas nommé Julia. Raymond ne pouvait se douter qu'il s'agissait de sa mère ! Il avait pour elle le plus profond respect, un respect qu'égalait seule sa tendresse, et un soupçon ne lui pouvait venir. Il dit seulement :

— Roger Laroque n'avait-il pas reconnu ma mère?

— Il a dû la reconnaître, à coup sûr, et je me rappelle maintenant quelques hésitations qui m'avaient frappée au début de nos relations. Mon père, qui est défiguré et méconnaissable, même pour ses amis, a craint, sans doute, une imprudence.

— C'est juste. Sa sécurité et le soin de votre bonheur réclamaient les plus grandes précautions.

Raymond devint pensif.

— Ainsi, dit-il, c'est une femme qui a tenu dans ses mains l'honneur, presque la vie de votre père... Et elle n'a rien dit. Qu'est-elle donc, pour avoir tant de lâcheté !

— Songez, Raymond, au déshonneur... pour elle, si elle avait parlé!... Songez qu'elle avait un mari... Songez qu'elle avait peut-être des enfants!...

— Qui est-elle? Vous a-t-il dit son nom?

— Oh! Raymond! Le pouvait-il sans renier le passé? lui qui a tout sacrifié à ce secret!... Ce nom, il ne le révélera jamais!

— Laroque est un homme. Mon père avait raison de l'aimer, moi, je ne l'en estime que davantage...

Raymond retomba dans son silence et dans sa rêverie.

— A quoi réfléchissez-vous, mon ami ?

— A une chose bien simple, Suzanne. Puisque votre père estinnocent, il y a un coupable... l'homiïie que vous avez aperçu dans la maison de Larouette... Ce coupable, votre père le cherche, je le chercherai aussi... Je suis avocat... j'ai de nombreux amis au Palais et à la préfecture. Je

serai puissamment aidé... Oh! ne craignez rien, je serai prudent... je penserai à vous... Puis, ce n'est pas tout, Suzanne... quelque chose me dit que cette femme, ancienne maîtresse de votre père, a été mêlée de près à cette intrigue... quelque chose me dit qu'elle est complice du crime... Il y a eu là peut-être une vengeance... Cette femme, il faut à tout prix la connaître...

— Raymond, dit-elle, avec une terreur instinctive, épargnez cette femme, si vous la rencontrez sur votre chemin... Songez que si elle est mère... cela serait effroyable... de la livrer ainsi aux juges... de la couvrir de honte, à la face de tous!... Mon père ne voudrait pas, j'en suis sûre!... Epargnez-la!...

— Nous verrons, quand l'heure sera venue. En attendant, je ne perdrai pas une minute. Je vais me faire remettre le dossier de l'affaire. Je l'étudierai à loisir. Ayez confiance. Tout à l'heure, vous m'avez accueilli en me disant que vous étiez heureuse... Eh bien, moi aussi, Suzanne, je suis heureux... car bientôt, je vous le jure, vous serez ma femme 1

— Que Dieu vous entende, mon ami!

— Au revoir, Suzanne... Nous ne nous reverrons pas avant des semaines, peut-être, car je ne veux pas revenir sans vous apporter une bonne nouvelle... Ayez confiance... Aimez-moi... Je vous aime... Mon père, qui était l'ami du vôtre, a échoué lorsqu'il a voulu prouver l'innocence de Laroque... mais il en est mort... Là oïj le père n'a pas réussi, le fils réussira peut-être... Lucien de Noirville n'avait que l'amitié... moi, j'ai l'amour... Et je mourrai, s'il le faut, comme est mort mon pèrel...

Sur ce mot, il partit.

Il revint droit à Méridon.

Chaque fois qu'il allait au château, la veuve n'avait pas besoin de l'interroger sur le but de sa promenade ; elle n'avait qu'à remarquer la fièvre de son visage avant son départ, sa tristesse à son retour. Et elle devinait qu'il était parti avec une de ces espérances qui n'abandonnent jamais le cœur d'un amant, — et qu'il était revenu, l'espérance envolée, avec un chagrin de plus.

Ce jour-là, Raymond était heureux.

— 11 s'est passé quelque chose d'extraordinaire, se dit Julia. Et elle questionna son fils. Raymond sourit.

— Je ne puis rien vous dire, ma mère... et pourtant...

— Pourtant?...

— Je suis heureux et voudrais vous faife partager mon bonheur.

— Tu l'as revue?

— Oui.

-- Et tu espères?

— Elle m'aime, je le sais, elle me le dit sans cesse.

— Et son refus?

— Venait non d'elle-même, mais d'un obstacle entre elle et moi.

— Que de mystères! Et cet obstacle n'existe donc plus?

— Non.

— Alors, le mariage?

— Bientôt. Prenez patience... Bientôt, je vous le jure...

— Je n'ai pas besoin d'en savoir davantage pour être beureuse.

Et, en effet, son visage, d'une pâleur grise, s'était éclairci d'une lueur de g-aieté. En Raymond était sa vie. En Raymond, sa joie

Ce n'était pas seulement dans l'esprit du juge d'instruction que la situation embarrassée de la banque Terrenoire avait fait naître des soupçons.

A Paris, les calomnies vont d'autant plus vite qu'on se donne rarement la peine de contrôler les nouvelles que l'on colporte.

La première pensée qui vint fut que Terrenoire avait voulu se voler lui-même.

Il y avait bien la question de l'assassinat, sur laquelle on n'était pas d'accord, car personne n'allait jusqu'à pré'endre — au moins tout haut — que Terrenoire fût capable d'un pareil crime.

On l'expliquait, ce crime, comme Guerrier l'avait entendu faire par M. de LigneroUes.

Et c'étaient ces rumeurs qui, parvenant aux oreilles du magistrat, avaient achevé de le convaincre qu'en Guerrier étaient le nœud de la sit nation et l'explication du mystère.

Aussi ne ful-on pas peu étonné lorsqu'on apprit que, malgré ses pertes énormes à la Bourse, malgré la perte des douze cent mille francs volés dans la caisse, la banque Terrenoire restait debout.

Le nom de Mussidan fut bien prononcé; mais les deux amis avaient gardé le silence pour ne point ébruiter la crise que la maison venait de traverser — et pour augmenter son crédit, en prouvant la force de ses ressources.

Les rumeurs cessèrent comme par enchantement.

Les démentis donnés aux bruits de faillite rencontrèrent d'abord des bcrédules ; mais il fallut bien que les plus entêtés se rendissent à l'évi-

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dence quand on sut que Terrenoire avait payé ses diffférences dans la journée même de la débâcle et que, le lendemain du jour où la justice avait fermé les bureaux du boulevard Haussmann, tous les dépôts avaient été remboursés.

En un mot, la banque faisait face partout à cette situation et sortait victorieuse d'une crise terrible qui avait un instant menacé de l'engloutir.

M. de Lignerolles apprit l'un des premiers ce revirement, et ce ne fut pas sans une certaine émotion.

Cela n'enlevait rien, à la vérité, à toutes les charg-es relevées contre Jean Guerrier, mais il n'était plus possible de faire peser sur le caissier et sur le banquier un soupçon de complicité.

C'était donc ailleurs qu'il fallait chercher un complice à Guerrier, — ou plutôt, pensaitM. de Lignerolles, Guerriera agi seul avec Béjaud, pour son propre compte, sans doute à la suite de quelque querelle ignoble où M. de Terrenoire aura repoussé une demande d'argent exorbitante.

Cependant l'enquête devenait, après cette constatation, plus difficile et surtout plus délicate.

Béjaud, interrogé à plusieurs reprises, avait fini par dire, en jurant, qu'il ne répondrait plus.

Guerrier était si accablé, si malade, qu'il ne se traînait qu'avec peine, tant le coup avait été rude pour lui ; il était vieilli, avait les traits fatigués, les yeux enfoncés et brillants.

Aux questions réitérées du juge, il ne répliquait que par monosyllabes, prononcés sourdement, comme à regret, et qu'on avait peine à entendre.

— Je suis innocent... innocent de tout... Qu'on me mette en présence de ma femme, de M. de Terrenoire et de ceux qui m'ont fait du mal... C'est ce que je demande !...

M. de LigneroUes, qui le lui avait promis, était fort embarrassé, à présent, de tenir sa promesse.

Terrenoire étant écarté de l'enquête, le juge n'avait plus de prétexte pour s'occuper de sa conduite privée : les amours du banquier et de Marie- Louise ne le regardaient pas ; ces hontes d'un ménage à trois ne pouvaient l'intéresser que comme observateur et non point comme magistrat.

Comment, dès lors, satisfaire au désir exprimé par Jean Guerrier?

Mander M. de Terrenoire et lui ménager une entrevue avec Guerrier, M. de LigneroUes ne le pouvait que sur la demande de M. de Terrenoire.

Heureusement, le hasard le servit.

Guerrier était au Dépôt depuis quelques jours quand Marie-Louise et Margival se présentèrent au cabinet du juge d'instruction.

M. de LigneroUes les fit introduire sur-le-champ.

ROGER-LA-HOiNTE 431

Marifi-Louise, pâle, les yeux rouges comme si elle avait passé les nuils à pleurer depuis rarrestation de son mari, entra, se tenant à peine debout, tant son émotion était grande et tant elle était faible.

Le vieux Margival, aussi triste, mais plus énergique et plus résolu, la suivait.

Ce fut lui qui prit la parole.

— Monsieur, dit-il, nous vous remercions de nous avoir reçus. Dans notre malheur, ce nous est une consolation, et nous n'espérions pas tant, ma fille et moi.

Il avait dit cela d'un ton très simple et très digne.

Sa longue figure ridée, encadrée de barbe blanche, son haut front qui se terminait sous une broussaille de cheveux entièrement blancs, donnaient à sa physionomie un cachet d'honnêteté, de naïveté, de franchise, que le juge ne fut point sans remarquer et qui fit impression sur lui.

Il reprit :

— Nous ne savons ce qui se passe, monsieur; tout le monde nous délaisse depuis quelque temps, depuis l'arrestation du mari de ma fille... Seul, M. de Terrenoire nous a gardé son amitié... Car il ne croit pas plus que nous à la culpabilité de mon gendre. 11 cherche partout uue preuve de son innocence, la trouvera, j'en suis certain, et réhabilitera ainsi ce pauvre garçon... Et voilà pourquoi je viens vous trouver, monsieur, de notre part et de la part de notre ami Terrenoire.

— Pourquoi?

— J'avais l'intention de vous demander s'il seiait possible de remettre Guerrier en liberté...

— Impossible !

— Mais il est innocent, nous vous le jurons. Il faut, pour qu'on le croie coupable, un concours de hasards si extraordinaire que nous ei» sommes accablés, nous autres, et que nous ne pouvons que nous élever contre de toute notre indignation. Ayez pitié de nous, monsieur de Lignerolles. Voyez en quel état se trouve ma fille, à laquelle on enlève son mari quelque temps après son mariage ; ma fille, malade en ce moment, qui réclame tous nos soins, et qui n'a même pas la force de vous adresser la parole.

En effet, Marie-Louise se contentait de joindre les mains Son regard suppliait.

Mais elle se taisait.

M. de Lignerolles les examinait tous deux d'un œil attentif, et il pensait :

— Ces gens là sont très forts. Ils continuent devant moi la comédie

432 ROuER-LA-HONTE

que me joue le caissier. Évidemment tout était préparé d'avance. Rien n« les a pris au dépourvu.

Et sèchement, laissant voir malgré lui l'antipathie que lui inspirait une pareille fourberie :

— Je voudrais vous être agréable. Je ne le puis

— Le rendrait-on à la liberté sur caution ?

— Non plus. Mais en tout cas la caution serait trop forte et dépasserait assurément vos ressources.

— Les nôtres, certes, car elles sont minimes, et mon gendre et moi nous n'avions que nos appointements pour vivre. Mais vous savez, sans doute, combien M. de Terrenoire s'intéresse à Guerrier, à ma fille et à moi. C'est lui qui a fait le mariage de Marie-Louise...

— Ces détails me sont connus, dit le magistrat d'un ton singulier, et je vous trouve audacieux d'oser faire celte allusion devant moi.

— Audacieux?... Une allusion? fit Margival étonné. Je ne vous comprends plus, monsieur, et vous vous êtes abusé sur le sens de ma demande. Il n'est pas rare qu'un prisonnier sorte sur caution. Cette caution, on peut l'exiger aussi forte qu'on le voudra. M. de Terrenoire, qui semble né pour nous rendre service et nous tirer de peine, se chargera de la payer. J'ai sa promesse ; au besoin, du reste, il viendra vous trouver et renouvellera en personne la prière que je vous fais en ce moment.

— C'est inutile, que M. de Terrenoire ne se dérange pas ! dit le juge, qui, depuis quelques instants, semblait être sous le coup d'une sourde irritation. Je sais quels sont les services que vous pouvez attendre de lui. Je sais que votre complaisance coupable vous est grandement payée. Je sais qu'un mot de votre fille est tout-puissant auprès de lui.

— Monsieur, dit Margival, blême, je vous jure, par tout ce que j'ai de plus cher, — par ma fille — que je ne comprends pas un mot à ce que vous me dites.

Marie-Louise s'était levée^ dans une agitation extrême, l'œil brillant, les pommettes rouges.

— Monsieur, il m'a semblé voir dans vos paroles une intention qui serait pour mon père et pour moi une insulte mortelle... Je vous ordonne de vous expliquer...

Sa voix tremblait.

Ses calmes traits de jolie blonde s'étaient transfigurés. Sa douceur avait fait place à sa colère.

Elle commandait, et comme le juge accueillait avec ironie cette véhémente parole :

— Vous avez compris, dit-elle à son père. Mon mari nous accuse,

On eût dit vraiment, à le voir, qu'il était fouî (P. 435.)

et la justice ne voit pas que le malheureux est fou. Oui, fou ! s'écria-t-elle, et c'est vous magistrat qui êtes cause de sa folie!

M. de Ligneroiles sonna, et au garde qui apparut sur le seuil de la porte il ordonna d'aller chercher Jean Guerrier et de Tamener dans son cabinet.

Il ne fut pas dit un mot jusqu'au moment où le caissier entra.

LIV. 55. — JULES MARY. — ROGER-LA-HONTK. — ÉD. J. ROUFF BT C'^. UV. 55

Gomma il avait la tête baissée, comme Marie-Louise et Margiva! étaient dissimulés derrière la porte qu'il poussa, il ne les vit pas d'abord en entrant.

Il resta debout devant le bureau du juge.

Il avait le front ridé, l'œil éteint: son allure était celle d'un homme dont le désespoir a tué l'énergie et qui se laisse abattre, sans plus trouver la force de réagir.

En le revoyant, Mario-Louise, d'instinct, avait tendu les bras vers lui, mais elle avait été effrayée par cet air d'abattement répandu sur toute la personne de Guerrier.

Et elle le considérait tristement.

Un sanglot lui monta aux lèvres et ses larmes jaillirent.

Et Jean Guerrier, qui entendit ce sanglot, tressaillit, se retourna, aperçut sa femme et eut un geste de répulsion.

— Marie-Louise! dit-il.

Tout à coup, voyant Margival auprès d'elle :

— Vous, vous !

^t se précipitant vers eux, l'œil brillant de colère, les poings serrés:

-rr-T Vous voilà! Je vous revois!... Oh! pour oser ^e présenter devant

qaoi sans tomber à genoux, il faut que vous n'aye? plus honte ni pudeur ! . . .

— Jean!... dit Marie-Louise, effarée... que veux-tu dire?... De quelle bonté parles-tu?... Pourquoi rougirions-nous de te voir et quels reproches as^tu à nous adresser?

Le juge souriait en les regardant — ' comme un spectateur qui assiste à une représentation qui l'amuse.

Et il murmurait à part lui :

— Comédie! comédie! Jusqu'où pousseront-ils l'effronterie de st; jqiier ainsi de moi?

— Infâmes tous les deux, infâmes! disait Jean Guerrier. Ah! ne dissimulez plus, je vous en prie... cela est inutile, et j'aime cent fois giieux vous voir tels que vous êtes... Ne dissimulez pas, je ne suis pas votre dupe!... Assez longtemps vous avez abusé de mon honnêteté, de ma naïveté, je devrais dire de ma sottise!... Assez longtemps vous avez fait de moi la risée de tous ceux qui me connaissent, vous avez cmpoit sonné ma vie, vous avez attiré sur moi le mépris universel; j'ai beau être fier, me sentir innocent, me révolter contre pareille injustice, tout est ligué contre moi et m'accable. J'ai beau crier que je suis un honnête homme... personne ne me croit!... Vous avez fait de moi un être bafoué, vil, méprisable!... Et vous osez soutenir mon regard!... Oui, tenez, vous avez bien raison de me braver. Je ne suis qu'un pauvre imbécile... qui ne

vaut pas la peine qu'on s'occupe de ses larmes et de ses menaces. Puisque j'ai tant fait que d'être ce que je suis, qu'avez-vous à redouter de moi?

Margival écoutait ces sanglants reproches avec une stupéfaction douloureuse.

Il prit Marie-Louise dans ses bras, l'attira contre son cœur comme pour la proléger de son affection paternelle.

Marie-Louise, dont les yeux s'étaient séchés soudain, murmura :

— L'entendez-vous, mon père, l'entendez- vous?

— Ma pauvre fille, dit le vieillard, ma pauvre enfant, qu'allons-nous devenir? N'en doutons plus : Jean est fou 1

Il n'avait pas baissé la voix.

Guerrier l'entendit donc.

Et il eut un éclat de rire strident.

— Ah ! vous allez me faire passer pour fou, à présent? Je vous préviens que l'on ne vous croira pas. J'ai toute ma raison. Et c'est avec toute ma raison que je vous juge. Vous êtes deux misérables !

— Jean!... cria Marie-Louise en s'élançant vers lui, ne pouvant plus se contenir.

Elle voulait l'enlacer de ses bras.

Il la repoussa brutalement.

Il avait le sourcil froncé, l'œil dur et mauvais, et ses lèvres entr ouvertes laissaient passer péniblement son haleine oppressée.

Marie-Louise chancela, en reculant sous la poussée.

Et elle fût tombée, si Margival ne l'eût reçue dans ses bras et ne l'eût déposée sur une chaise.

— Jean, dit celui-ci avec une tristesse navrante, s'il est vrai que vous n'êtes point fou, si vous pouvez nous comprendre... ayez pitié de votre femme... Regardez-la, elle est toute faible et toute malade, regardez-la!... Et le médecin que j'ai consulté, s'il nous a rassurés sur son indisposition, nous a cependant conseillé de prendre grand soin d'elle... Regardez-la. Jean, et dites-moi si vous comprenez?...

— Quoi? Qu'y a-t-il?... bégaya Jean, livide...

— Elle vous rendra père, mon ami !...

Guerrier passa la main sur son front... Ses yeux étaient égarés.

Toute sa figure était crispée.

On eût dit vraiment, à le voir, qu'il était fou!...

— Ah! dit-il d'une voix basse, mais où Ton sentait l'eiTort suprême pour rester calme... quelle joyeuse nouvelle vous m'annoncez là !... Que je suis content!... Ma femme enceinte ! Quelle joie dans la maison! Et que

436 ROGER-LA-HONTF.

d'honneur pour moi, pensez donc, de donner mon nom, mon pauvre nom modeste, que ne rehausse ni fortune ni particule, à l'enfant de ma femme el de M. de ïerrenoire !

— Mon Dieu! mon Dieu ! fit Marie, droite, épouvantée.

— En quel vilain moment vous m'apprenez cette heureuse nouvelle!... Il fallait attendre ma mise en liberté! Alors, en compagnie de M. de Terrenoire, tous les quatre, nous aurions fait la fête... Ma femme porte l'enfant de Terrenoirc, quelle aubaine ! Songez donc!... Fort honorée, ma femme, ma foi, et moi aussi, en vérité! Merci, Marie, merci, Margival!...

Et il riait, en se tordant les mains — et parfois, à travers son rire, ses dents se rencontraient et grinçaient avec une furieuse rage de mordi*e et de broyer.

Margival était allé à lui et essayait, en employant toutes ses forces, de lui étreindre les bras.

Mais Guerrier se débattait, le repoussait avec dureté.

Alors, le vieillard s'approcha du iuge d'instruction, qui était resté calme pendant cette étrange scène.

— Monsieur de Lignerolles, si vous avez quelque pitié pour nous, dites-nous ce qui s'est passé... dites-nous comment est survenue l'effroyable folie de cet homme.

Mais Jean Guerrier intervenait :

— Je ne suis pas fou, monsieur de Lignerolles, ne les croyez pas> Vous le savez, du reste. Ah! je comprends que leur intérêt, en ce moment, serait de me faire passer pour un insensé...

Margival sentait ses idées s'en aller.

Il ne possédait plus son sang-froid, et, hébété partout ce qu'il entendait, il essayait de recouvrer sa présence d'esprit. Ce fut Marie-Louise qui fit acte d'énergie.

— Jean, dil-elle, de grâce, un mot!

— Aurais-tu l'audace de vouloir te défendre?

— Certes, non, je ne me défendrai pas. Après quelques semaines de mariage, entendre, dans la bouche de son mari, une pareille accusation est assez pénible. Me défendre, ce serait donner prise à cette accusation. Me défendre, Jean, et de quoi, s'il vous plaît? Ai-je bien compris? Vous avez sur moi, sur mon honneur, sur mon amour un doute qui me fait injure... Et ce doute répond à l'insulle que me lançait tout à l'heure M. de Lignerolles. Non, vous n'êtes point fou, ce que vous avez dit, ce que disait M. de Lignerolles est raisonné. Qui vous a inspiré à tous deux pareils soupçons? Je l'ignore, mais je veux le savoir. Mon Dieu, faut-il que, vous aimant ainsi que je vous aime, je sois obligée de relever cette horrible

calomnie, et faut-il que ce soit vous, Jean, loi, pauvre Jean, si calomnié toi-même, qui me renvoie semblable insulte!

— Plût au ciel que ce ne fût qu'une insulte !

— Jean, il est impossible que tu ajoutes foi à ce mensonge. Réfléchis un peu, mon ami. Cela n'a pas le sens commun. Quels sont les semblants de raisons qui ont pu donner naissance à ces bruits?... Je te le demande, à toi, et je suis sûre que tu ne sais rien... C'est vous, monsieur de LigneroUes, que je devrais interroger, car c'est assurément de vous que partent ces accusations.

Le juge restait silencieux, incrédule à ces manifestations d'angoisse et de désespoir. *

Alors elle se tourna vers son mari :

— Puisqu'il ne veut rien dire, éclairez-moi, Jean! Il est horrible poui moi d'avoir à discuter ces choses ; pourtant, puisqu'il le faut, je m'y résigne !

Guerrier, devant cette douleur franchement exprimée, se reprenait à douter et tournait ses regards vers le juge d'instruction. Celui-ci, froid et sarcaslique, écoutait.

— Cet homme croit à une comédie de ma part, de la part de Margival et de sa fille !... Il ne voit pas que je suis la première victime de la duplicité de ces deux misérables!... Comment faire pour le convaincre?... pensa le caissier.

Et il se mordait les lèvres.

— Jean, reprit Marie-Louise, votre accusation repose sur des preuves, sans doute, ou du moins sur des indices qui vous semblent probants, sur des observations que vous avez faites vous-même ou que l'on vous a suggérées. Je suis certaine que l'on vous a trompé, mon pauvre ami, que l'on a abusé de la surexcitation d'espiit où vous étiez après votre arrestation pour vous raconter je ne sais quelle histoire que je vous prie de me dire. Je suis certaine, aussi, qu'un mot de moi suffira pour vous persuader.

— J'en doute ; mais, dans tous les cas, je ne veux rien dire tant que M. de Terrenoire ne sera pas ici. C'est en sa présence qu'il faut que cette explication ait lieu. Monsieur de Lignerolles, ne me refusez pas cette grâce! Ces tristes antécédents que vous croyez avoir relevés contre moi constituent une sorte de preuve morale de culpabilité dans le meurtre de Brignolet et le vol de la caisse. Je reconnais, comme vous, que ces antécédents prouveraient, sinon le crime, du moins que j'étais capable de la concevoir et de le commettre. J'ai donc hâte de vous montrer que je ne suis pas l'homme que vous croyez. Il s'est passé dans mon ménage, avant que je fusse marié, une abominable intrigue. Je n'ensuis pas responsable, puisque je l'ai toujours ignorée, voilà ce qu'il faut que vous sachiez,

monsieur de Ligrierolles. Quand votre conviction sera formée sur ce point, le reste de l'accusation tombera de lui-même. Veuillez écouler ma prière, monsieur. C'est peut-être le seul moyen qui soit en mon pouvoir de prouver mon innocence.

— Parlez, Guerrier.

— Ce ne serait pas outrepasser vos droits que d'envoyer prier M. de Terrenoire de venir en votre cabinet. Il se peut que vous ayez besoin de renseignements complémentaires ; le prétexte à cette convocation est donc trouvé...

— Soit, demain donc... fit le juge.

Jean Guerrier eut un geste pour l'arrêter.

— Demain, il sera peut-être trop tard. M. de Terrenoire sera prévenu et aura le temps d'inventer quelque histoire... Monsieur de Lignerolles, je vous en supplie, que ne l'envoyez-vous chercher tout de suite?...

Marie-Louise s'avança, et avec une grande dignité:

— Je joins mes prières à celles de mon mari, dit-elle, et mon père se joint à moi pour vous supplier, lui aussi. Que M. de Terrenoire paraisse et que je sache au moins pourquoi l'on m'accuse.

— Ne nous refusez pas, monsieur, dit Margival. J'ai eu, en ma vie, bien des peines, j'ai traversé bien des déboires, mais je n'ai jamais souffert — même dans les moments de mon plus grand découragement — comme je souffre depuis un quart d'heure.

M. de Lignerolles réfléchit une seconde, griffonna quelques lignes et les tendit à son greffier, après lui avoir parlé à voix basse.

Le greffier sortit aussitôt.

Margival et Marie-Louise rentrèrent dans le couloir qui précède les cabinets des juges d'instruction.

Une heure se passa.

Le père et la fille se taisaient, n'échangeant aucune réflexion, pas même un regard, tous les deux accablés; seule, Marie-Louise, qui soupirait, murmurait de temps en temps en se parlant à elle-m.ème:

— Mon Dieu ! mon Dieu ! que s'est-il donc passé?

M. de Terrenoire, qu'on n'avait point trouvé chez lui, mais que l'on était allé rejoindre à la Bourse, arriva enfin.

Quand il aperçut Marie-Louise et Margival, il fit un geste d'étonnement et parut inquiet.

— Qu'y a-t-il et que faites-vous là?

Marie-Louise, en le voyant, s'était mise à pleurer.

— Ahl mon ami, mon bon ami, dit-elle, si vous saviez ce dont on nous accuse... ce que prétend Guerrier!...

ROGER-LA-HONTE 43f

— Quoi donc? De quoi peiit-on vous accuser? Mais ils n'eurent pas le temps d^en dire davantage. On les introduisit chez M. de LigneroUes.

En se trouvant en face de Guerrier, le banquier eut une exclamation joyeuse et s'avança cordialement:

— Bonjour, cher enfant... Patience et ne vous découragez pas... Nous finirons par montrer votre innocence. Et ce sera bientôt, j'en suis certain.

Et il restait les mains tendues.

Guerrier s'était reculé et détournait les yeux.

— Qu'avez-vous? Vous refusez de me serl'er la main, à moi qui vous aime tant?... Vous pouvez prendre cette main, mon ami, car je n'ai pas cru un seul instant que vous pouviez être coupable de ce meurtre et de ce vol...

La porte du cabinet était fermée ; les gardes étaient sortis.

Il n'y avait plus là que M. de Lignerolles, Marie-Louise, le banquier, Margival et Guerrier.

Celui-ci, qui paraissait n'avoir pas saisi un mot de ce que venait de dire M. de Terrenoire, s'avança vers lui tout à coup, pâle, résolu :

— Monsieur, je suis heureux de vous entendre dire que vous êtes convaincu de mon innocence. Votre conviction pèsera d'un grand poids dans l'esprit de M. de Lignerolles, je n'en doute pas. Mais il est en votre pouvoir de prouver ma probité en enlevant les doutes qu'a fait naître l'histoire de votre intimité avec M. Margival et sa fille.

— Que voulez-vous dire, mon cher enfant...?

— Je veux dire, fit Guerrier avec force, que vous avez lâchement abusé de votre situation et de ma dépendance pour vous jouer de ma crédulité et de mon honnêteté...

— Jean! que signifie...

— Je veux dire que vous étiez l'amant de Marie-Louise avant mon mariage... comme vous êtes demeuré son amant depuis que je suis devenu son mari.,.

— Moi! moi! disait Terrenoire effaré, ne trouvant pas un mot pour se défendre, tant l'émotion l'étranglait.

— Je veux dire que vous étiez son amant, et que pour assurer votre tranquillité, celle de votre maîtresse, pour sauver les apparences, pour éviter un scandale, peut-être pour assurer aussi la paix de votre ménage, vous me l'avez donnée pour femme... Cette fille que vous avez déshonorée... qui supportait, du reste, de gaieté de cœur sa honte... vous vous entendiez avec elle, avec son père, dont la coupable complaisance

VOUS servait... vous vous entendiez tous les trois pour me tromper... moil Qu'est-ce que je vous avais fait pour cela, je vous le demande?...

— • Malheureux! criait Margival en se précipitant sur lui, les poings en avant comme pour lui fermer la bouche, oses-tu avancer contre moi pareille calomnie I

— Contre vous, contre Marie-Louise, contre M. de Terrenoire, contre vous trois, car vous êtes des misérables... Vous vous entendiez de longue date. Il vous fallait une dupe, une victime. C'est moi que vous avez choisi!...

Terrenoire disait à Marie-Louise :

— Pauvre chère enfant, pauvre douce créature, qu'a-t-on pu lui dire pour qu'il nous croie aussi infâmes!

— Oui, infâmes, répétait Jean Guerrier dans une exaltation si grande qu'elle touchait à la folie... Ah ! ne niez pas, je vous en préviens, ce serait inutile !... Je sais tout !

Et il faisait de grands pas dans le cabinet du juge pendant que celui-ci ne cessait de l'observer.

— Vos relations avec Marie-Louise datent de plusieurs années déjà, et de tous ceux qui vous entourent, moi seul peut-être les ignorais. Voilà ce qui me condamne, car il était public ce bruit qui vous faisait l'amant de cette jeune fille, et je me rends bien compte qu'il est difficile de croire que ce bruit ne soit parvenu jusqu'à moi.

Au lieu de se défendre, Terrenoire ne songeait qu'à Marie-Louise.

— Ma pauvre enfant! disait-il, de quelle odieuse duplicité il vous jii^e capable !...

— ■ Trêve à vos hypocrisies!... Vous ne connaissiez pas Margival, vous ne connaissiez pas Marie-Louise. Tout à coup, cet homme et cette fille se trouvent sur votre chemin. La fille vous plaît : vous l'aimez. Le père s'en aperçoit et ne vous éloigne pas. Il sait que vous êtes marié, et cependant il ne semble pas redouter cet amour. Au contraire, cela l'encourage, lui dicte la conduite à tenir. Il voit sa fortune faite. Vous êtes riche. Il est pauvre. Vous aimez sa fille. Ce n'est plus qu'un marché. Les conditions de ce marché, sans doute, ont été vite débattues. L'horrible chose ! Un père vendant sa fille !

Margival, assis, agité de tremblements, les mains tordues l'une dans l'autre , était terrible à voir.

— Qu'est-ce qu'il dit? faisait-il, hébété.

Ses cheveux blancs, mis en désordre par les doigts convulsés, étaient plaqués par une sueur sur son large front intelligent et noble.

Quant à Marie-Louise, soutenue par le banquier, elle écoutait les

Les cadeaux commencent à affluer. (P. 445).

UT. 56. - JDLE8 «ART. - ROGER-LA-HONTE. - ÉD. J. ROUFF ET Cf.

cris de son mari, comme on écoute quelquefois certaines choses en un cauchemar.

Elle ne comprenait pas, elle se refusait à comprendre.

Elle aimait mieux croire à de la folie chez Jean — une folie déterminée par le malheur immérité qui le frappait — par l'accusation injuste qui pesait sur lui — par la honte de se voir soupçonné de ce crime — par la crainte de l'avenir !

Oui, elle le croyait fou!...

Et, dans sa bonté généreuse et divine, elle disait comme le Christ :

— Pardonnez-lui, mon ami! pardonnez-lui, mon pèrel... il ne sait pas ce qu'il fait!...

Jean Guerrier reprenait, avec une violence croissante :

— Ce marché conclu, il fallait conserver les apparences. Que fitesvous? Vous auriez pu vous débarrasser de Margival en le payant tout de suite, et d'un seul coup. Mais c'était laisser place aux soupçons. La considération dont vous jouissez en eût souffert. Margival accepta une place dans vos bureaux et sans aucun motif reçut une augmentation rapide. Margival ne pouvait s'étonner d'une pareille protection dont il connaissait le motif. Enfin, lorsqu'on jugea que le scandale allait devenir public — peut-être lorsqu'on s'aperçut — ô honte abominable ! ! — que Marie-Louise était enceinte, il fallut songera lui chercher un mari'... Il fallut cacher la faute ! !... Etce fut sur moi que le choix tomba ! Pourquoi?... Parce que j'étais jeune, sans défiance, tout à mon travail, sans expérience de la vie. Parce que j'offrais lé terrain le meilleur pour y semer une pareille récolte... Et cette œuvre d'iniquilé et d'atroce hypocrisie s'accomplit ainsi! Et j'en porte aujourd'hui le poids et la responsabilité... Et ma honte est devenue publique! Tout le monde se détourne de moi depuis longtemps. Ah ! les lettres anonymes avaient raison, vous auriez pu, tous les trois, m'expliquer pourquoi l'on me fuyait comme la peste, pourquoi je n'excitais plus que le mépris et le dégoût. Je comprends maintenant pourquoi vous refusiez et paraissiez étonnés, à la lecture de ces lettres, misérables que vous êtes et sot que je suis !

Une accusation de ce genre, arrivant àl'improviste, avait surpris à tel point M. de Terrenoire, l'avait si fort effrayé et bouleversé que, dans les premiers moments, il écoutait sans rien trouver pour sa défense.

Une anxiété terrible était peinte sur son visage.

Il était d'une étrange pâleur, et ses yeux, errant tour à tour de Margival à sa fille, trahissaient un trouble profond, incompréhensible.

— Mais défendez-vous! défendez-vous donc! criait Jean, exaspéré, que la fureur avp"e"lait.

Et, en effet, cette attitude du banquier était bizarre.

Pourquoi ne lui répondait-il pas?

Si cette accusation avait été fausse, tout autre, à sa place, eût laissé paraître son indignation...

Lui, au contraire, continuait de s'empresser auprès de Marie-Louise, demi-morte de frayeur, de douleur, de honte.

Margival intervint, s'efforçant d'être de sang-froid.

— M. de Terrenoirc se défendra, dit-il au juge, car il est des infamies contre lesquelles toute une vie de probité proteste : et celle que vous lui altribuez, comme à moi, est du nombre. Mais, puisque vous accusez, il faut que vous prouviez... Nous écoutons...

— Jean! soupira Marie-Louise, je t'en supplie, reviens à toi, approche-toi de moi .. viens mettre tes mains dans les miennes pour que je t'empêche de fuir et me regarder de tout près dans les yeux afin d'y lire à ton aise le fond de ma pensée..; Viens, Jean, avant de parler... Oh! nous verrons, ensuite, si tu oses m'accuser toujours!...

— Taisez-vous, dit Jean, et écoulez! Vous avez payé au père le déshonneur de sa fille, en lui donnant dans votre banque un poste sans importance, dont vous avez plus que triplé les appointements. Le prédécesseur de M. Margival ne gagnait pas deux cents francs par mois. M. Margival a repris les mêmes fonctions — modestes, et il a gagné, du premier jour, neuf mille francs. Pourquoi?... D'où venait donc cet intérêt manifesté, tout d'un coup, à un homme que vous ne connaissiez pas quelques jours auparavant?... Répondez!...

Le banquier, de plus en plus pâle, se taisait.

— Ce n'est pas tout!... Margival était inscrit, pour ne pas exciter les soupçons, comme percevant les appointements de son prédécesseur. Je payais le surplus, que M. de Terrenoire remboursait à la caisse. Dans les premiers temps, je m'efforçai de comprendre les motifs de cette générosité. Je n'y parvins point et ne m'en occupai plus. Ces motifs, je n'ai plus besoin d'en demander aujourd'hui l'explication. Margival touchait une rente, dont le capital était sa fille!...

Marie-Louise sanglotait.

Margival vint à Guerrier, troublé, tremblant:

— Cela est vrai, dit-il, mais pourquoi ne pas attribuer à la générosité, au bon cœur de M. de Terrenoire ce que tu mets sur le compte d'une ignominie?... M. de Terrenoire avait entendu parler de moi, de mes tentatives scientifiques, aussi honorables que malheureuses. Il avait lu mes rapports à l'Académie des sciences. Un hasard nous mit en présence. J'étais alors dans une misère complète, sans aucune ressource. Il eut

pitié de moi. Si j'avais été seul, j'aurais refusé, mais j'eus peur de la pauvreté pour ma fille. J'acceptai. Telle est toute l'histoire, mon pauvre enfant... Revenez à vous, pour jug-er plus sainement les choses!...

— Il est possible que, dans les premiers jours, vous ayez agi de Donne foi, mais par la suite ! D'où vient l'intimité entre vous et M. de Terrenoire? D'où vient l'intimité entre M. de Terrenoire et votre fille?... On vous voit partout ensemble — moi seul ne voyais rien, en ce tempslà, mais depuis on m'a ouvert les yeux — partout on vous rencontre, dans les magasins, dans les théâtres, sur les boulevards, au Bois, aux courses ; où va Marie-Louise, se trouve aussitôt votre étrange protecteur, le sienl 1 Il néglige son intérieur, il néglige ses amis, le cercle, le monde pour passer ^es soirées entre vous et Marie-Louise... Et vous estimez que cela est naturel?... Les cadeaux commencent à affluer; les bibelots, les bijoux sont apportés tous les jours!... Et des bijoux, des bibelots précieux... dont la vente générale constituerait une fortune!... Vous ne vous y opposez pas, loin de làl... C'est un prix convenu, sans doute!... Ah! si votre vie a été misérable, vous êtes sûr, désormais, que votre vieillesse s'écoulera dans l'aisance !... Mais alors vous vous apercevez que j'aime Marie-Louise. Au lieu de me faire congédier par votre fille, vous semblez autoriser mon amour. Marie-Louise, conseillée par M. de Terrenoire, ne me repousse point. Votre plan était conçu. Si quelque malheur arrivait, si une grossesse se manifestait, on m'accorderait la main de cette fille. Le mariage se bâclerait, en quelques jours, avant que le scandale fût public. Et c'est moi qui serais le père de cet enfant de la honte !... Et c'est bien ainsi, en effet, que les choses se sont passées!... Pour m'aveugler, pour me retenir, on m'offrait de l'avancement!... Et je me croyais au comble du bonheur quand je roulais dans un abîme de boue!... M. de Terrenoire faisait largement les choses... ou plutôt vous étiez circonspect, vous, Margival, et vous preniez vos précautions!,.. Notre ménage, à Marie-Louise et à moi, fut monté avec un luxe qui, à tout autre que moi, moins crédule et moins naïf, eût inspiré des soupçons... Allez-vous affirmer encore que vous ignoriez ce qui s'est passé? que vous n'êtes pour rien, ni vous, ni votre fille, dans ces achats de bijoux que je croyais, que vous me disiez faux, pour la plupart? dans ces achats de meubles, prétendus d'occasion, dont je ne payais pas le sixième de la valeur, et que M. de Terrenoire allait acquitter derrière moi?... dans ces œuvres d'art que l'on me conseillait d'acquérir, que j'achetais pour rien et qui, cependant, coûtaient des prix qui m'eussent enlevé toute envie si je les avais connus?... Vous voyez que je n'ignore plus rien! Il est un peu tard, vraiment, pour être aussi bien renseigné!... Mais je ne trouve pas qu'il soit trop tard pour vous

44« ROGER. LA-HONTK

cracher au visage la colère et le dégoût que vous m'inspirez tous les trois I...

Quand il eut ainsi parlé, ce fut un silence.

Une épouvante régnait là.

Seul, le juge, appuyé nonchalamment contre le fond de son fauteuil, les yeux demi-clos, gardait sa présence d'esprit, écoutait, regardait, ne perdant ni un mot ni un geste.

— Monsieur de Terrenoire, dit Margival d'une voix altérée, il y a dans les sanglantes injures de Jean Guerrier quelque chose que je ne comprends pas très bien et sur quoi il est besoin que vous vous expliquiez! Jean, reprenez-moi si je me trompe.

Et tantôt s'adressant au jeune homme, tantôt s'adressant à M. de Terrenoire :

— Je jure, mon cher Guerrier, que vous avez été abusé comme tout autre aurait pu l'être, par des apparences trompeuses. Je vous pardonne vos insultes, bien que vous eussiez dû prier M. de Terrenoire d'éclairer certains détails de sa conduite qui vous semblent obscurs et à moi aussi. M. de Terrenoire le pourra facilement, n'en doutez pas 1...

— Que voulez- vous dire?

— Je veux dire que, pas plus que vous, je ne suis au courant de ce qui s'est passé; je n'ai pas saisi vos allusions, et si j'ai compris seulement que vous portiez sur moi l'horrible, l'épouvantable calomnie d'avoir vendu ma fille, ma fille bien-aimée, j'ignore ce que vous entendez par ces achats de bijoux, d' œuvres d'art et de meubles précieux, dont vous n'auriez payé qu'une partie, et dont M. de Terrenoire aurait acquitté le reste...

— Vous mentez !

— Je le jure, sur le saint nom de Dieu! Il y a là un mystère qui va nous paraître très simple, sans doute, après que nous aurons entendu M. de Terrenoire. Veuillez me répondre, monsieur... Vous voyez en quelle angoisse nous sommes.

Le banquier gardait les yeux baissés.

Il était si pâle qu'on eût dit qu'il allait s'évanouir.

Des frissons le secouaient violemment.

— Pardonnez-nous, monsieur de Terrenoire, notre cher bienfaiteur, de vous poser de semblables questions. Elles sont autant d'insultes pour vous. Mais nous avons été calomniés tous deux, tous les trois, dois-je dire, puisque Marie-Louise, que nous aimons tant, est la première que l'on attaque. De l'opinion du monde, nous nous soucions fort peu, et ni vous ni moi, ne songerions à nous défendre, s'il ne s'agissait que du monde. Mais vous voyez en quelle surexcitation est ce pauvre Jean. Par quel artifice a-t-on réussi à lui faire aîouler foi à ces calomnies? Je l'ignore.

Puisque le mal est fait, il faut y porter remède. Parlez, monsieur de Terrenoire, répondez-moi...

— Que puis-je vous dire?... Ne voyez-vous pas combien je suis attristé que de pareilles atrocités aient pu trouver créance auprès de Jean Guerrier?...

Et se tournant vers le caissier :

— Jean, vous que j'aime tant, que je protège, que je défends depuis qu'on vous accuse !. .. Moi qui n'ai rien voulu croire de ce qu'on dit contre vous!... Comment avez-vous pu croire ce qu'on vous a dit contre moi!... Jean, que vous me faites de peine!

Mais Guerrier restait sombre.

Il n'écoutait que sa jalousie, sa colère, sa rancune!...

Alors, s'adressant à Margival plus particulièrement :

— Interrogez!... Que voulez- vous savoir?

— N'avez-vous pas entendu?... Est-il vrai que vous ayez pris avec les fournisseurs de Guerrier les singuliers arrangements dont il parlait?

— Avec qui donc? balbutia Terrenoire, comme pour gagner du temps ; et regardant Marie-Louise avec désespoir.

— Je vais préciser, dit Guerrier. Avec M. Bontemps, le bijoutier auquel vous avez payé plus de quarante mille francs de bijoux destinés à Marie-Louise... Avec M. Letelliez, l'horloger, auquel vous avez payé huit cents et douze cents francs des pendules que j'avais achetées deux et trois eents francs!... Avec M. Cormatin, le tapissier, auquel j'achetais, pour quatre à cinq mille francs, des meubles qui en valaient trente mille et dont vous soldiez la facture quelques jours après. Les factures sont là, sur le bureau de M. de Lignerolles. Elles ont été saisies chez moi, dans une perquisition. Et des experts ayant indiqué la véritable valeur de ce qui se trouvait à mon domicile — valeur que j'ignorais moi-même dans ma simplicité — les marchands ont été consultés. Ce sont eux qui ont révélé la vérité. Ne niez donc pas!

— Je ne nierai pas! fit Terrenoire, accablé.

— Ainsi, tout cela est vrai?

— C'est vrai!

Margival fit un brusque mouvement de stupeur Quant à Guerrier, il semblait triompher.

— Ah! vous avouez! vous avouez enfin! Achevez donc, puisque vous avez commencé, et faites-nous l'histoire de vos amours... Tenez, je suis toutprêtà en rire, parole d'honneur! Carj'ai été si bien trompé, quej'aurais, ma foi, mauvaise grâce à me fâcher!... Allons, monsieur de Terrenoire,

contez-nous comment vous devîntes l'amant de ma fiancée et comment l'idée vous prit de me choisir pour son mari.

Et il riait d'un rire éclatant où il y avait quelque chose de funèbre.

C'était comme le dernier effort de la raison qui se brise avant de se laisser aller aux divagations de la folie.

Terrenoire avait entouré Marie-Louise de ses bras.

— Ne l'accusez pas, dit-il avec égarement, ne l'accusez pas, cette chaste et innocente enfant... En l'accusant, c'est plus qu'un sacrilège que vous commettez !

— De quel droit la défendez-vous?

— Du droit qu'a tout honnête homme de s'opposer à une injustice I

— Disculpez-vous donc et disculpez-la en même temps. Marie-Louise se dégagea de l'étreinte du banquier.

— Mon mari a raison, dit-elle. Tout nous accuse. J*ai accepté trop facilement vos cadeaux!... Vous sembliez tantm'aimeret tant aimer mon père... Et ces cadeaux, vous étiez si joyeux de me les otîrir!... Mais il y a dans votre conduite un mystère que je vous demande d'éclaircir... comme le demandent mon père et mon mari... Pourquoi cette entente avec le tapissier et les autres?... Pourquoi avoir trompé mon mari sur le prix de ces meubles, de ces bibelots, de ces œuvres d'art?... Pourquoi?...

Terrenoire ne répondit point.

— Vous vous taisez? Vous ne trouvez pas un mot? Guerrier riait toujours.

Marie-Louise, tout près de Terrenoire, le regardait avec horreur. Quant à Margival, comme si la lumière s'était faite dans son esprit, il s'était approché de Guerrier, et :

— Mon pauvre enfant, murmurait-il, tout ce que tu as dit est peutêtre vrai — excepté cependant ma complicité dans cette honte !... J'ai été victime... comme toi... trompé, abusé, dupé, comme toi!... Aie pitié de moi 1 . . . Regarde-moi, et vois si je te mens ! . . .

Guerrier détourna les yeux pour ne point voir!... Cependant, Terrenoire balbutiait :

— Oui, je l'avoue, j'ai fait ce qu'on me reproche. J'ai eu tort. J'aurais dû agir avec franchise. Je n'ai pas osé. J'aime Marie-Louise d'une affection pure oh n'entre pas l'amour. J'ai été séduit par les grâces de cette enfant, par le charme qui se dégage de sa personne. Mais m'accuser de l'avoir voulu séduire! De l'avoir achetée, elle, à son père, comme une vile marchandise!... M'accuser de l'avoir fait servir à me» plaisirs, elle!... C'est horrible, entendez-vous, horrible !... Il faut que vous ayez l'âme bien perverse pour imaginer pareille monstruosité 1... Qu'y a-t-il d'étonnant

11 prit une pile de dossiers. (P. 455.)

à ce qu'on se prenne d'amitié pour une fille comme Marie-Louise? ...Et pouvais-je lui témoigner mon amitié autrement que je l'ai fait?... Marg-ival était pauvre... il n'eût rien accepté de moi directement. J'ai eu recours à la ruse. Je l'attirai chez moi tout d'abord, en lui offrant une place dont j'augmentai à dessein les émoluments. Ensuite, parce que je craignais, pour Marie-Louise et pour son père dans le cas où je perdrais ma fortune,

LIV. 57 — JULES MARY. — ROGER LA-HONTE ÉD ROUFF ET c'» LIT. 57

OÙ je viendrais à mourir, un avenir aussi sombre que le passé qu'ils venaient de traverser, je crus agir prudemment en faisant ce que j'ai fait. Je voulais peu à peu, et sans que personne s'en doutât, constituer une petite fortune à Marie-Louise. Et mon entente avec Bontemps, Cormatin et les autres n'a pas d'autre raison !

Ceux qui l'écoutaient restèrent pensifs et soucieux.

Et Tenenoire, toujours tremblant, pâle et troublé:

— J'ai eu tort, je le vois, puisque tous ces actes ont pu donner naissance à ces bruits injurieux... j'ai eu tort...

— Certes, dit Margival, je comprenais que ma fille vous eût inspiré quelque affection. Mais ce n'est pas un simple sentiment d'amitié que celui qui se traduit de la sorte ! C'est de la passion... ce ne peut être que de l'amour. Auprès de moi se passait une intrigue honteuse, que je ne voyais pas... J'étais trahi par vous, qui, sous prétexte de me rendre service^ abusiez de ma confiance. J'étais trahi par ma fille... ma fille que j'avais élevée avec tant de soin... et qui est tombée si bas! I... Quelle épreuve pour ma vieillesse ! Et combien peu je la méritais! !

— Mon père, dit Marie-Louise, je vous en conjure, si vous ne voulez pas me faire mourir de douleur, sous vos yeux, ne me croyez pas coupable ! Est-il possible que j'aie pu dissimuler au point de vous tromper ainsi, vous et mon mari! Avais-je l'âme si dépravée naturellement, que sans me découvrir, toujours forte et sûre de moi, je puisse concevoir un tel crime!

— Hélas! murmura Margival, je voudrais bien ne pas croire!... Le puis-je?...

— Mon père, je vous ai toujours aimé et vénéré... Est-il jamais sorti de mes lèvres une parole qui fûl un oubli du respect que je vous dois?

— Jamais I

— Et vous eussè-je respecté ainsi, en vous trompant, en me jouant de vous, comme vous m'en accusez?...

Et Margival se taisant, Marie-Louise voyant qu'elle ne le convaincrait pas, voyant que Jean Guerrier, blême, l'œil brillant de fièvre, l'accusait oncore, Marie-Louise, dans un élan de colère et de douleur, se précipita vers M. de Terrenoire:

— Mais parlez, vous, monsieur, parlez donc 1... Puisque c'est vous et moi que l'on accuse... Vous savez mieux que tous, que je suis innocente... Moi, je proclame que vous n'êtes pas coupable, que ma confiance en vous n'a pas diminué... que jamais vous ne m'avez témoigné qu'une affection dont je pouvais être et dont je suis encore fière!... jMais défendez-moi donc!... Vous vous taisez, commis si vous ne trouviez rien... comme si tout cela était vrai !... Monsieur de Terrenoire, il est impossible que vous

ne trouviez pas un mot, une preuve... que sais-je !... Puisqu'on nous accuse tous les deux, nous sommes solidaires l'un de l'autre 1... Je ne suis qu'une femme, c'est à vous de me protéger! L'affection que vous me témoigniez, et qui me paraissait naturelle, puisque mon père en avait sa part, me semble extraordinaire, étrange, incompréhensible, depuis que j'ai appris comment elle se manifestait... Certes, vos cadeaux me faisaient plaisir... ils flattaient mon orgueil... mais pourquoi trompiez-vous mon mari sur la valeur des objets que vos conseils lui faisaient acheter?... Répondez I Et Terrenoire, la tête basse :

— J'ai dit tout ce que je pouvais... Pourquoi ne pas me croire?... Je n'ai pas d'autres explications à donner I

Marie-Louise se fit plus pressante ; sa colère augmentait avec ses instances, en même temps que la résistance inattendue de Terrenoire l'effrayait :

— 11 est impossible que vous ne consentiez pas à la demande trop juste que nous vous faisons, monsieur de Terrenoire, il est impossible que vous n'écoutiez pas nos prières. C'est horrible d'être soupçonnée ainsi.

— Vous savez tout, Marie-Louise ; je vous aimais trop, mon affection a été imprudente ; il n'y a rien de plus.

— Vous mentez, dit-elle avec énergie. Nous devinons tous, d'instinct, qu'il y a un secret que vous nous cachez — et comment ne le devinerait-on? Votre trouble, votre pâleur, vous trahissent. — C'est ce secret qu'il importe à notre honneur que vous nous fassiez connaître surle-champ...

Le banquier, obstinément, balbutiait :

— Il n'y a pas d'autre secret que celui de ma trop grande affection pour vous.

Marie-Louise se tordait les mains:

— Mais, dit-elle, si vous refusez de nous avouer les motifs de votre étrange conduite — et d'autres motifs existent, quoi que vous en disiez — ne voyez-vous pas que votre silence sera ma condamnation, celle de mon père, celle de mon mari — tous les deux aussi innocents que moi, ( ependant? — Ne comprenez-vous pas que votre silence me fera considérer comme votre complice? me fera passer pour votre maîtresse?... De grâce, monsieur de Terrenoire, un mot, un seul mot, par pitié !,..

Le banquier se taisait. Mais il était visible qu'il souffrait. Des courants nerveux secouaient tout son corps. Marie-Louise se mit à genoux.

— Monsieur de Terrenoire, en vous taisant, vous nous déshonorez. C'est notre malheur que vous consommez ! Qu'avons-nous fait , de quoi

sommes-nous coupables, pour que vous laissiez retomber sur nous cette honte ?

Le banquier détourna les yeux.

Mais ses lèvres restèrent closes, comme si quelque secret mortel les eût cadenassées.

Margival mêlait ses prières à celles de sa fille.

Seul, Guerrier, comme le juge, souriait ironiquement, ne voulant pas prier.

Et le banquier s'entêtait dans son silence.

Margival s'approcha de M. de LigneroUes.

— Monsieur, dit-il, nous vous demandons la permission de nous retirer. Nous n'avons plus rien à faire ici. Demeurer plus longtemps serait nous infliger un supplice inutile.

Le juge d'instruction inclina la tête en signe d'adhésion.

Margival et Marie-Louise partirent,

Terrenoire, abîmé dans ses réflexions, les yeux obstinément fixés à terre, ne s'était même pas aperçu qu'il restait seul avec Guerrier et le juge.

Ce fut celui-ci qui le tira de ce rêve.

— Monsieur de Terrenoire, vous êtes libre! dit-il.

Le banquier releva les yeux, et soudain, avec chaleur:

— Ah! monsieur, je vous jure qu'ils sont innocents et moi aussi des infamies qu'on nous reproche I... Jean, mon fils, croyez- vous vraiment que je suis l'amant de votre femme? vous que j'aime autant qu'elle?

Et Guerrier, sombre, haineux :

— Je le crois !

Terrenoire semblait hésiter. On eût dit qu'il allait parler, avouer enfin un secret qu'il cachait, le secret de sa conduite, sans doute...

Mais il se tut et;, sans saluer, sortit lentement.

Cinq minutes après, deux gardes de Paris emmenaient Jean Guerrier au Dépôt.

Et, seul dans son cabinet, le juge d'instruction resta longtemps pensif et soucieux.

Des réflexions, graves traversaient son esprit.

Et ces réflexions il les traduisit d'un mot, qu'il laissa échapper tout haut, malgré lui :

— Où est la vérité?

Pendant que Roger Laroque essayait de sauver Guerrier et de préparer sa réhabilitation, quelqu'un déployait tout autant d'activité en sa faveur... Raymond de Noirville n'avait plus qu'une pensée: rendre riionneur au père de celle qu'il aimait.

Ainsi travaillait-il à sa propre félicité.

A Paris, à la préfecture, comme au Palais, on lui fournit tous les renseig-nements qu'il désirait.

L'affaire Laroque était dans toutes les mémoires; à l'exception de M™* Laroque, morte, de Lucien de Noirville, mort aussi, tous les personnages qui y avaient joué un rôle devaient encore exister.

Et, en effet, il n'eut pas de peine à retrouver leur piste, — à l'exc^ tion de Victoire, la femme de chambre, laquelle avait, celle-là, complète ment disparu.

M. Lacroix, le commissaire de police de Versailles, était, depuis des années, le collègue de M. Liénard aux délégations judiciaires, et on avait mis son nom en avant chaque fois que s'ouvrait la succession du chef de la sûreté.

Toujours vivants aussi, M. de Ferrand, le magistrat ami de Lucien ; M. de Lignerolles, qui avait instruit l'affaire à Versailles et qui était juge à Paris; les deux agents Tristot et Pivolot, ces types étranges de policiers amateurs; le père Ricordot, l'expert que les tribunaux employaient toujours à la vérification de certaines écritures embrouillées.

Raymond, en relisant les procès-verbaux et les dépositions, avait pris tous ces noms, avec des notes en marge de chacun d'eux, afin de se rappeler quelle avait été leur attitude pendant le procès, et la somme de renseignements qu'on pouvait leur demander.

Le nom du principal témoin à décharge, « Jean Guerrier », l'intrigua beaucoup. Il n'ignorait pas l'accusation capitale portée par le parquet contre l'ancien caissier de Roger Laroque. Cet accusé était-il l'assassin de Larouette?Déjà certains journaux qui cultivent à fond le reportage des faits divers avaient fait remarquer la singulière coïncidence.

— Si cet homme n'est pas remis en liberté, se dit Raymond, j'obtiendrai du parquet de plaider d'office ; s'il refuse mes services, il me suffira de lui rappeler que mon père est mort en défendant son ancien patron, dont il sauva la tête. Il acceptera d'être défendu par moi, je le verrai tous les jours sans qu'il se doute que derrière le défenseur se cachera

un instructeur qui donnerait la moitié de sa vie pour débrouiller le mystère de Ville-d'Avray.

Sa mère l'avait renseigné aussi, maintes fois, sur la manière de travailler de son père.

Il savait que Noirville, quand il se chargeait d'un procès important, préparait sa plaidoirie longuement, à force de notes, en s'entourant di' toutes les pièces, de tous les documents possibles. Le dossier de l'aiïain Laroque devait être, avec une foule de papiers, jamais classés, dans un bahut de Méridon. Il se promit de le chercher et de l'étudier, afin d'y découvrir la pensée de son père...

Les jours se passèrent dans un travail de reconstitution minutieuse, oh chaque mot était étudié, chaque réponse, chaque phrase, presque chaque hésitation de Laroque, d'Henriette et de Suzanne était pour ainsi dire fouillée, parce qu'il espérait y découvrir quelque allusion, quelque sens caché qui le mettrait sur la voie.

Les interrogatoires et les procès-verbaux ne lui apprirent guère que ce qu'il savait déjà, c'est-à-dire que l'assassin de Larouette, ou s'était faii la tête de Roger Laroque ou lui ressemblait naturellement.

En outre, toutes les déclarations de Laroque confirmèrent Raymond dans le récit que Suzanne lui avait fait.

Depuis le matin oii M. Liénard était venu surprendre le constructeur dans son atelier de la rue Saint-Maur, jusqu'au jour de la comparution devant la cour d'assises, les dépositions de Roger n'avaient point varié.

Un mystère apparaissait dans toutes ses réponses.

Ce mystère, Lucien de Noirville Tavait-il pénétré?

Ou bien peut-être Laroque, tout en lui recommandant le secre! le plus impénétrable, ne lui avait-il pas fait des confidences?

Et ne restait-il pas, dans le dossier formé par Lucien, des traces de ces confidences?

Voilà ce qu'il importait de savoir et ce qu'il se mit en devoir de rechercher sur-le-champ.

On avait enfermé dans un grand bahut, à la ferme de Méridon, nous l'avons dit, la plupart des paperasses, dossiers, notes, pièces quelconques, encombrant le bureau de Lucien.

Après la mort de l'avocat, et lorsque M""" de Noirville quitta sdu rippartement de la rue de Rome, pour aller habiter Méridon, on avait emporié pêle-mêle ces papiers.

Depuis douze ans, personne n'y avait touché 1

ilayiuond se décida à en faire un inventaire complet, dût-il trouver son malheur au bout de l'exploration de ce mystérieux passé. Un mali:i.

sûr de n'être pas dérangé, il monta dans la chambre et installa une table auprès du bahut, afin d'être à son aise et de pouvoir plus facilement compulser les dossiers.

La chambre où il se trouvait n'était que très rarement habitée, et seulement lorsqu'il survenait quelque visite inattendue.

Elle était meublée du strict nécessaire : un lit, des chaises, une armoire, une table, elle bahut de vieux chêne, à serrure énorme, qui se dressait contre le mur, tapissé d'un gai papier, juste en face d'une large fenêtre qui s'ouvrait sur la campagne et par laquelle entraient les rayons du soleil.

Raymond ouvrit les deux portes du bahut, et le soleil qui donnait en plein sur le vieux meuble inonda de lumière des papiers jaunis amoncelés en piles. Une odeur pénétrante de poussière se dégagea de ce coin.

Les rayons du soleil semblaient rendre un peu de vie, en même temps qu'ils apportaient un peu de chaleur, à ces restes de travaux qui avaient occupé l'existence Je Lucien de Noirville.

C'était tout ce qui subsislail de ses ambitions, de sa jeune renommée; en fouillant là, Raymond aurait pu reconstituer, point par point, les différentes phases de cette vie d'avocat, que la guerre avait tranchée par une terrible blessure, et sous laquelle la plaidoirie pour Laroqae avait mis le trait final.

Sur des pages sorties des dossiers se voyait l'écriture de son père ; de? notes, des chiffres, des renvois, des réflexions, des bouts de plaidoirie.

Et, avant de se mettre à l'œuvre, Raymond, pensif, songeait à cet homme, — dont chacun lui avait vanté la loyauté, la bonté et la grande intelligence, — à cet homme qu'il avait si peu connu.

Et il soupira.

Mais à ce souvenir évoqué vint s'opposer un autre souvenir; celui de l'enfanl qui, à Maison-Blanche, attendait la revision du procès de son père, et qui l'aimait de toute la tendresse de son cœur.

Il prit une pile de dossiers et les parcourut.

Jusqu'au soir, il travailla sans rien trouver, remuant sans succès toute cette poussière accumulée par les ans.

Le lendemain, il recommença, mais sans mieux réussir.

Beaucoup de dossiers, dans le désordre d'un déménagement, avaient perdu leurs pièces; celles-ci étaient éparpillées au hasard, et cela décuplait la besogne de Raymond, puisqu'il était obligé de donner un coup d'œil sur chacune des feuilles qui lui tombaient sous la main.

Il n'y avait pas là seulement que des pièces de procédure, mais des correspondances, factures, papiers de famille intéressant les uns Julia, les autres Lucien.

Il était évident que tout avait été jeté pêle-mêle dans le bahut et que, depuis la mort de l'avocat, personne n'avait songé à y mettre un peu d'ordre.

Entre temps, il avait relu la Gazette des Tribunaux et le Droit, où étaient relatés les débats, avec la plaidoirie de son père ; il s'était procuré facilement ces numéros.

Une seule chose l'étounait, à la lecture de cette émouvante affaire.

Après avoir nié depuis son arrestation, pourquoi brusquement, à la fin des débats, Roger Laroque avait-il avoué?

Car il avait avoué! Son aveu était inscrit en toutes lettres dans le compte rendu de la Gazette.

Par deux fois Roger avait dit :

« Je suis coupable. Condamnez-moi ! »

Et cet aveu, il l'avait laissé échapper après la mort de Lucien, comme si, soudain, après cette mort, un immense découragement lui était venu, comme s'il n'avait plus eu aucun intérêt à paraître innocent, comme si, même, il s'était senti soulagé à paraître coupable et à attirer plus vite le châtiment sur sa tête.

Cette attitude imprévue, Raymond ne se l'expliquait pas.

Ce qu'il devinait vaguement, par exemple, et d'instinct, c'est qu'il y avait une corrélation mystérieuse entre cet aveu suprême et la mort de Lucien de Noirville.

Laquelle?... L'apprendrait-il jamais?

Il reprit son travail avec ardeur; il avait dépouillé déjà la moitié des pièces renfermées dans le bahut, et il n'avait rien trouvé, quand il tomba enfin sur des notes qui avaient trait à l'assassinat de Larouette.

Avec quelle impatience il les lut!

Peu à peu, il reconstitua le dossier! Peu à peu, il eut devant les yeux tout le plaidoyer de son père! Et, à chaque pièce, presque à chaque page, presque sur toutes les marges, il lisait la préoccupation de Lucien, traduite par ces mots: « Quel mystère dans la vie de Roger?... D'oil vient le remboursement et pourquoi Roger ne nomme-t-il pas son débiteur?... Une femme a joué en tout cela un rôle néfaste... Mais pourquoi?... Et quelle est cette femme ? »

— Mon père ne se trompait pas, murmura Raymond, il y avait une femme... Mais qui?

Enfin le bahut se vidait.

Avec quelques papiers épars sur les rayons, il ne restait plus que des feuilles, égarées des dossiers, et dont quelques-unes avaient glissé entre les rayons et le fond de l'armoire.

11 erra toute la journée dans les bois. (P. 460.)

Elles restaient prises là.

Comme il voulait tout voir, il les tira avec précaution, dans la crainte d'arracher quelque document précieux.

Il amena, parmi eux, une carte-photographie. Que faisait cette photographie dans ce désordre? Elle avait été perdue, à coup sûr.

UV. 58. — JULES Sl.^RY. — ROGER-LA-nONTB. — ÉD. t. ROUFF ET C*«

458 ROGER-LA-IIONTE

Elle était bien jaunie, comme le reste, d'une teinte d'un brun clair et sale. Cela représentait un homme, d'apparence vigoureuse, très brun, à la physionomie énergique et expressive, âgé d'une trentaine d'années.

Cet homme, Raymond ne le connaissait pas, ne l'avait jamais vu.

Ce n'était pas son père, à coup sûr, dont un portrait, sans compter les photographies de l'album, lui rappelait chaque jour les traits chéris.

Celui-là était un étranger, sans doute. Qui?

Le portrait-carte était en assez mauvais état. — Un trou le fendait du côté du cœur, comme si l'on avait voulu l'attacher à quelque clou. Ce fut ce qu'il pensa au premier abord,

11 retourna la carte, pour voir le nom du photographe.

Il y avait quelques lignes manuscrites écrites au dos, — d'une écriture fine de femme, et qui le fit tressaillir violemment, — sans savoir pourquoi, car il avait reconnu l'écriture de sa mère.

Les lignes manuscrites étaient trois dates.

La première portait :

28 juillet, {{ h. 1/2 du soir.

La seconde :

20 juillet 1872.

La troisième :

14 août 1872.

Qu'est-ce que cela voulait dire? Et pourquoi ces trois dates derrière le portrait de cet inconnu?

Pourquoi, surtout, ces trois dates écrites de la main de sa mère?

Quelles étaient ces dates?

A quels événements se rapportaient-elles?

28 juillet, 30 juillet, 14 août... Que s'était-il passé?

Raymond se prit à rêver, essayant de percer ce mystère.

Il n'y parvint pas et rejeta la photographie dans le bahut.

Après tout, que lui importait! Cela ne pouvait-il avoir traita des choses qu'il ne connaissait pas, et toutes naturelles encore?

Il ne s'en occupa plus et se mit à classer, dans un même dossier, toutes les pièces du procès Laroque.

Mais tout à coup ses yeux rencontrèrent, sur les manchettes de la Gazette des Tribunaux, une date :

14 août 1872.

C'était la troisième de celles inscrites au dos de la photographie : cela devenait singulier... Cette coïncidence le frappait...

Il feuilleta machinalement le journal, par curiosité... d'abord... et

sans arrière-pensée... mais tout à coup, dans ses doigts passe un courant de fièvre, un tremblement violent... Il est devenu pâle et, suffoquant, il arrache sa cravate et brise le bouton de sa chemise...

C'est qu'il vient de découvrir, ou plutôt de se rappeler, en relisant pour la dixième fois peut-être l'affaire Laroque, que cette première date du 2^ juillet est celle du crime de Ville-d'Avray, — l'heure même, onze heures et demie, est celle de l'assassinat de Larouette !...

C'est qu'il a découvert aussi que la seconde date du 30 juillet est celle de l'arrestation de Laroque!...

C'est qu'il a découvert enfin que la troisième date est celle de la condamnation de Roger aux travaux forcés!...

Il a découvert cela, il ne comprend pas, mais il a peur!

Il contrôla dix fois les dates. Il croyait se tromper. Mais non.

Et la même et incessante question revenait à son esprit affolé :

— Pourquoi, au dos de ce portrait, la date de ce crime... la date de l'arrestation... la date de la condamnation?

Il ne trouvait pas. 11 se faisait d'épaisses, d'insondables ténèbres dans son cerveau.

Il cacha la photographie dans son portefeuille.

Puis, la tête en feu, il sortit et alla se promener à travers champs, courant parfois, de toutes ses forces, parce qu'il espérait que la fatigue aurait raison de sa fièvre.

Mais, partout oii il alla, il fut hanté par l'image de l'homme dont il avait le portrait et qui, tout le temps, sembla fuir devant ses yeux, comme un fantôme qu'il eût poursuivi vainement.

Et il avait beau vouloir échapper à cette hantise, trois dates reparaissaient sans cesse, s'offraient à lui sans cesse, trois dates fatales pour un innocent.

— Qui donc est cet homme? se demandait-il à chaque instant.

Et, s'écartant des sentiers, dans l'ombre des bois, il tirait la photographie de son portefeuille et la contemplait avidement. Et, à force de regarder, il en venait à se dire :

— Ce ne peut être que Roger Laroque !

Il essayait bien de fouiller sa mémoire, mais il ne se rappelait rien de précis sur la physionomie de l'ami de son père.

Jadis, quand il était enfant, après la guerre, Raymond avait pu voir Roger à plusieurs reprises, chez son père, mais ce n'avait été que très rarement et à de longs intervalles. Il était alors en demi-pension au lycée Condorcet, et ne rentrait que le soir, avec son frère Ses souvenirs étaient donc très vagues, impossible de préciser.

Mais, comme il avait maintenant l'esprit tendu vers cette idée, il lui semblait retrouver dans la photographie certains traits de la physionomie de Laroque, du Laroque qu'il connaissait.

Certes, le premier, celui du portrait, était plus jeune de douze ou quinze ans. Les cheveux et la barbe étaient noirs. Il y avait là un air de santé, d'énerg-ie, de bonne humeur, que n'avait plus William Farney; Farney avait les cheveux blancs; son front s'était ridé; sa barbe aussi était blanche; et puis, cette terrible cicatrice, voilà ce qui le défigurait et le rendait méconnaissable.

Et pourtant, une chose n'avait pas changé : le regard!...

C'était bien toujours ces mêmes yeux noirs et profonds, vifs et spirituels tour à tour.

Et puis le front aussi était pareil; le front qu'avait respecté l'incendie de Québec, et qui n'avait pas été atteint par la cicatrice.

C'était Laroque, il n'en pouvait douter.

Mais pourquoi ces trois dates? De la main de son père, il les eût comprises, peut-être, mais de la main de sa mère? Elle connaissait donc bien Laroque? Mais alors, comment ne lui en avait-elle jamais parlé?... Que de mystère !...

Il erra toute la journée dans les bois.

Il rentra le soir à la ferme, sombre et silencieux.

— Qu"as-tu donc ? demanda sa mère ; serais-tu malade ?

— Un peu de migraine, dit-il pour s'excuser.

Il remonta dans sa chambre aussitôt le dîner, il n'avait pas mangé et il n'avait pas prononcé une parole.

Sa mère le regardait avec une infinie tristesse.

— Vraiment, tu n'as rien? rép6ta-t-elle.

— Rien, rassurez-vous!

Dans sa chambre, il se prit à examiner de nouveau la photographie de Laroque. Plus il l'étudiait ainsi, et plus il était sûr de ne pas se tromper. Nul doute n'était plus possible.

Un soupçon lui vint, affreux et mortel...

Il savait qu'une femme avait été mêlée mystérieusemeat au crime de Ville-d'Avray, il recherchait les traces de cette femme, et voilà que le premier indice qu'il découvrait le conduisait droit à sa mère.

A sa mère!! Cela était-il possible?... Non, l'indice était faux, assmrément; quel rôle pouvait jouer sa mère en tout cela?...

Cette pensée le tint éveillé toute la nuit. Il entendit sonner toutes les heures à la pendule de sa chambre, et, le matin, le soleil levant le trouva debout.

ROGER-LA-nONTE 461

Il devait être à Paris ce jour-là pour ses affaires. Avant de partir, il resta seul avec sa mère :

— Tu ne t'es pas ressenti de ton malaise? dit-elle avec inquiétude.

— Non, dit-il, j'ai bien dormi... je ne me suis pas réveillé.

— Il m'a semblé pourtant que tu t'étais levé de bonne heure.

— Oui, il y a bien long-temps que je voulais mettre en ordre les papiers de mon père... vous savez? qui se trouvent dans la grande armoire de la chambre proche de la mienne?... Cette besogne m'a pris toute ma journée d'avant-hier et d'hier...

Et soudain, après un silence embarrassé :

— J'ai trouvé une photographie dans ces paperasses... avec des dates au dos... Il m'a semblé que ces dates étaient de votre écriture... La voici...

Et il tendit le portrait de Roger Laroque.

L'effet fut foudroyant.

Pâle comme une morte, Julia eut à peine la force de gagner une chaise. Au premier coup d'œil, elle avait reconnu Roger, et la photographie s'était échappée de ses mains.

Elle tremblait de tous ses membres, et le regard qu'elle arrêta sur son fils n'était plus le regard d'une femme ayant toute sa présence d'esprit, tout son sang-froid, tout son calme: c'était le regard d'une folle!...

C'est en vain qu'elle essayait de se retrouver, de surmonter son horreur, son épouvante, c'était plus fort qu'elle et elle s'abandonnait.

— Ma mère !... ma mère!... dit-il, effrayé de l'effet produit

Et il se précipita à ses genoux, lui prit les mains, les embrassa.

Elle ne l'entendait pas. De grosses gouttes de sueur lui coulaient du front. Et Raymond était non moins troublé qu'elle.

Ses terribles soupçons lui revenaient plus pressants, plus victorieux.

Et il lui semblait que tout s'écroulait autour de lui. Et il lui semblait qu'il étendait vainement les bras, pour se retenir, et qu'il ne trouvait rien, rien. C'était le vide, un abîme effroyable oii roulait toute sa vie, toutes ses illusions, ses affections et ses espérances.

Et sa mère qui ne prononçait pas une parole !

Il en était à ce point qu'il eût désiré je ne sais quel mensonge; il avait tant besoin d'être rassuré !

A la fin, elle comprit, — peut-êtce! — ce qui pouvait se passer dans ce cœur bouleversé.

Elle parut se remettre. Elle essaya de sourire.

— Cette chaleur d'orage m'a rendue nerveuse ! murmura-t-elle.

Il alla ouvrir les fenêtres. Une bouffée de l'air matinal entra. Elle respira par deux fois, à pleins poumons.

— A propos, dit-elle, tu me disais tout à l'heure... Que me disais-tu donc ? Tu me parlais d'une photographie ?...

Il la ramassa et la lui tendit.

Cette fois, elle eut le courage delà regarder sans faiblir.

— Oui, dit-elle, tu as bienfait de mêla donner... Comment celte photographie était-elle égarée là? C'est un jeune homme ami de notre famille... auquel il est arrivé un grand malheur... Tu vois ces trois dates... écrites derrière... la première, du 28 juillet, est celle de son mariage avec une jeune fille qu'il aimait depuis longtemps. .. le 30, deux jours après son mariage, sa femme mourait... quinze jours après, il était fou... fou de douleur... de désespoir...

— Et aujourd'hui, qu'est devenu ce pauvre garçon?...

— Aujourd'hui!... il est mort !...

Raymond respira, profondément soulagé...

Cette histoire semblait vraie... Et, si elle était vraie, tous ses soupçons tombaient d'eux-mêmes !... Et pourquoi n'eiiL-ce pas été la vérité? Gela était possible, en somme.

Il tendit la main pour reprendre la photographie.

— Je la mettrai dans l'album, dit-il.

Elle la lui rendit. La main de la malheureuse femme tremblait. Il classa devant elle le portrait-carte dans l'album ; avant de fermer celui-ci, il dit en se penchant:

— C'est curieux... on dirait que le carton est percé d'un coup de poignard... là, du côté du cœur?... Avez-vous remarqué, ma mère?...

— Il se sera trouvé serré contre un clou, dans le déménagement, dit-elle d'une voix altérée.

11 n'y eut rien de plus entre eux. Quand Raymond eut quitté la ferme pour se rendre au chemin de fer, Julia resta pendant des heures l'œil fixé sur l'album. Le portrait l'attirait invinciblement. A la fin, elle céda à La tentation. Elle rouvrit l'album et contempla Roger.

Puis, espérant sans doute qu'en anéantissant la photographie elle détruirait le remords, elle effacerait le souvenir, elle alluma une bougie, enflamma la carte et la jeta dans le feu.

Quinze jours après, Raymond était là de nouveau.

En arrivant à la ferme, son premier soin avait été de feuilleter l'album.

Pourquoi? Doutait-il encore? Non, c'était chez lui instinctif.

— Tiens ! dit-il, surpris, elle n'est plus là?

— Quoi donc? fit la mère.

— La photographie de ce pauvre homme... dont vous m'avez raconté la terrible histoire. . .

— Ah! c'est vrai... Elle rappelait un passé trop triste... je Tai jetée au feu...

Raymond baissa la tête.

Ses doutes étaient revenus.

Quelques jours aprës cette scène, Raymond se rendit à Maison- Blanche. Il s'était dit, pourtant, qu'il n'y reparaîtrait, à cette maison, où il avait laissé la moitié de son cœur, que lorsqu'il aurait quelque bonne nouvelle à y apporter.

Mais le doute affreux le poussait.

C'était plus fort que lui. Il voulait savoir.

Suzanne était au château. Il lui demanda un entretien particulier.

Laroque se trouvait à Paris depuis plusieurs semaines ; il avait un air très préoccupé, parfois sombre, et s'absentait beaucoup; nous saurons bientôt pourquoi.

Suzanne remarqua l'altération du visage de son ami.

— Qu'avez-vous? dit-elle. Vous serait-il arrivé malheur? Il était bien obligé de dissimuler. Qu'eût-il dit en effet?

— Non. J'ai besoin d'un renseignement.

— Lequel? Parlez!

— Il est fort probable qu'il ne vous reste aucune photographie de votre père, il y a douze ou quinze ans? Obligé de se cacher, de dérober sa figure, ayant changé sa physionomie, M. Laroque commettrait la plus grave imprudence s'il laissait chez lui un portrait qui pût rappeler à un ennemi ses traits d'autrefois...

— En effet.

— Il ne vous reste donc rien... absolument rien...

— Si. Écoutez. Mon oncle, lorsqu'il m'eut prise à Ville-d'Avray pour m'emmener dans les Ardennes, choisit, entre autres choses, une photographie de mon père et une de ma more qui se trouvaient dans l'album ; ces photographies sont restées à La-Val-Dieu, sans doute, et jamais ne m'ont été montrées, car mon oncle et ma tante furent persuadés, comme mon père, que, par suite de la maladie qui faillit m'emporter, j'avais perdu la mémoire; mais ce n'est pas tout. J'avais, moi, un petit médaillon où ma mère avait mis une réduction de la photographie de mon père. Lorsque j'étais toute petite, j'ai réussi constamment à le cacher. Encore maintenant personne ne le découvrirait. Mon père y est très reconnaissable. Voulez-vous que je vous le montre ?

— Si vous avez confiance en moi, Suzanne.

— Oh 1 mon ami...

Elle sortit. Quelques minutes après, elle était de retour.

Elle ouvrit un petit médaillon d'or et le tendit à Raymond.

Celui-ci n'y jeta qu'un coup d'œil. Cela lui suffit pour reconnaître Roger Laroque, — le Roger Laroque dont il avait vu la photographie cinq ou six jours auparavant, caries deux portraits étaient bien ceux du même homme.

Quelle était donc cette histoire racontée par sa mère, à ce propos?

Et pourquoi ce mensonge?

Pourquoi donc, aussi, avait-elle eu tant de hâte d'anéantir cette photographie, — qu'elle croyait sans doute n'exister plus?

Et ces trois dates... trois dates si fatales à Roger?

Autant de mystères !

Suzanne eut beau se montrer tendre et empressée, elle ne réussit pas à dissiper le nuage qui assombrissait la figure de Raymond. Un profond désespoir s'était emparé du jeune avocat. Il sentait tout s'écrouler autour de lui et il lui semblait qu'il se trouvait comme ui homme qui aurait les pieds sur un récif assez large à peine pour le, supporter et qu'entourerait de toutes parts un insondable abîme.

En vain elle voulut l'égayer, le faire sourire.

En vain l'interrogea- t-elle. Il s'excusa et s'enfuit.

Tout en marchant, tout en courant, il répétait :

— Pourquoi?... pourquoi?

Eternelle question... Éternelles ténèbres. Il avait la fièvre.

Rentré à Méridon, vers le soir, il se trouva en face de sa mère.

La malheureuse avait l'instinctif pressentiment de ce qui se passait d'anormal dans le cœur du jeune homme.

Elle aurait bien voulu savoir, deviner ; son regard essayait de comprendre le regard de Raymond, et elle ne retenait pas un soupir quand elle voyait l'âme de son fils fermée pour elle.

Le dîner fut silencieux, plus triste que d'habitude.

Pierre, tout à son amour pour Suzanne, s'isolait maintenant presque toujours de son frère et de sa mère, et ce n'était pas lui qui pouvait apporter un peu de gaieté dans ces réunions de famille.

Après le dîner, Juliaet son fils furent seuls un moment.

11 y eut un assez long silence. Puis Raymond demanda, dissimulant du mieux qu'il pouvait le tremblement de sa voix:

— Je ne sais pourquoi l'histoire que vous m'avez contée me revient sans cesse à l'esprit.

filMIl --^'--'■^ fcfrff ••' V lî'

ji.^"' ..r ^r•'' ',•'•-

Il lui les lignes mortelles qu'il contenait. (P. 469.)

Elle eut l'air très étonné :

— Quelle histoire? fit-elle,

— Celle, si lamentable, de ce pauvre garçon dont j'ai retrouvé la photographie dans l'armoire oij étaient les dossiers de mon père...

Elle tressaillit et le regarda attentivement. Mais Raymond avait les yeux baissés.

UV. 59. — JULBS MARY. — ROGER-LA-HONTE. — ÉD. ). ROUrF KT C*«,

uv. 59

— Se marier, reprit-il, aimerune jeune fille... s'attendre à laprochaine réalisition de ses rêves... toucher à un de ces rares instants de bonheur presque complet qu'on a dans la vie... et voir comme un fantôme ce bonheur disparaître... voir mourir la femme aimée, la voir mourir dans tout leclat de la beauté, dans le plein triomphe de sa jeunesse... C'est horrible et je comprends que cet homme n'ait pas survécu à un aussi grand chagrin... Il est mort... Il a bien fait...

— Comme tu me dis cela... Et pourquoi me le dis-tu?

— C'est que j'approuve le suicide, dans certains grands, injustes et irréparables malheurs...

— Mon fils!

— Et vous le dirai-je, ma mère ?... J'ai le pressentiment qu'une catastrophe pareille me menace...

Julia se leva vivement et vint embrasser son fils.

— Veux-tu bien ne pas avoir de pareilles idées !

— C'est plus fort que moi, dit-il.

Il resta de nouveau silencieux, puis, ayant l'air de se remettre, et prononçant ces mots avec une feinte indifférence :

— Quel est le nom de cet infortuné?

Pour la seconde fois, elle tressaillit violemment. Ses yeux noirs, presque toujours éteints, flamboyèrent une seconde, en s'arrêtant sur ceux de Raymond.

Elle hésita un peu, cherchant sans doute ; enfin, ayant trouvé :

— C'était, dit-elle, un de nos parents éloignés, portant le même nom que nous... Jean de Noirville...

— Et la jeune femme?

Elle était d'une vieille famille de commerçants très riches... les Lasserre, elle s'appelait Marguerite... Tu as entendu parler des Lasserre... marchands de fourrures?

— Non.

— Ils n'existent plus, du reste. . . morts. . . Marguerite était orpheline.. . Toute la fortune s'en est allée à des parents plus rapprochés que nous...

Gomme il ne répondait pas et semblait profondément absorbé, elle respira... Il la croyait, sans doute, et ne se doutait pas d'un mensonge. Du reste, ce qu'elle avait dit n'était pas inventé... C'était vrai!... L'histoire était arrivée... Elle n'avait fait que la mettre sur le compte deLaroque...

-^ En mettant de l'ordre dans les papiers, dit-il, j'ai eu entre les mains le dossier de ce mystérieux assassinai de Villc-d'Avray, la dernière plaidoirie de mon père... Et j'essayais, tout en le parcourant, d'évoquer le souvenir

de mon enfance... J'avais cru me rappeler la figure de ce Laroque... Vous l'avez connu, ma mère?

— Oui, dit-elle, presque prise de faiblesse, c'était, tu le sais, un g-rand ami de Lucien... Ils s'étaient sauvé la vie, l'un à l'autre, pendant la g-uerre.

— Et, en me rappelant les traits de cet homme, je m'étais imaginé que la photographie était la sienne.

— C'est une erreur, tu le vois.

— En effet, mais j'étais d'autant mieux fondé à le croire, et c'est ce qui fit mon erreur, que les trois dates mentionnées au dos du portrait-carte sont justement les dates de l'assassinat de Ville-d'Avray, de l'arrestation de Roger Laroque, et de sa condamnation aux travaux forcés.

— C'est une coïncidence, et rien de plus.

— Avouez qu'elle est bizarre.

— Bizarre, je le reconnais,

— Et vous êtes bien sûre, ma mère, que ce n'était pas le portrait de Laroque ?

— J'aurais donc menti?... et menti en le sachant?... Pour quelle raison? Dans quel but?... C'est moi qui ai mis les dates... c'est mon écriture... Si elles n'étaient autre chose que les trois époques fatales de la vie de Roger, dans quel intérêt et pour obéir à quelles mystérieuses pensées les eussè-je écrites là ? Réponds à ton tour.

— Ce que je dis n'a pas le sens commun, fit-il, riant faux... Ne voyez dans toutes ces questions que la préoccupation d'un esprit malade, assiégé par les pressentiments dont je vous parlais tout à l'heure...

— Est-ce qu'un homme devrait avoir de ces craintes-là? Tu me fais beaucoup de peine. Je ne suis pas déjà si bien portante. Tu devrais m'épargner des émotions trop fortes pour moi, mon enfant... Regarde en quel état tu me laisses !

Elle était digne de pitié, en effet, tant ses pauvres membres tremblaient, tant elle paraissait souffrir.

Elle avait espéré que Raymond la consolerait d'un mot... Mais les lèvres de Raymond restèrent closes.

Son esprit était absent. Il était loin, cherchant la vérité dans l'infini du doute.

— C'est elle, elle m'a menti! Elle veut me mentir encore I Pourquoi? Il faut que je le sache... Je le saurai!

Et Julia, qui comprenait, fermait les yeux, voulant éloigner un fantôme qui, obstinément, se dressait, à cette heure, entre elle et le fils bien aimé de son cœur.

Ses journées et ses nuits, Raymond les passait à consulter et à étudier sans cesse le dossier de l'aflaire Laroque. Il se pénétrait des moindres phrases, des nuances les plus légères des interrogatoires, apportant à ce travail autant de soins que si sa vie ou sa mort en eussent dépendu.

Et n'en dépendaient-elles pas, en effet?

Ce qui attirait surtout son imagination, parmi les incidents du procès, c'était le dénouement même.

Tout à coup, en pleine plaidoirie, alors que Lucien était dans toute la chaleur de ses arguments, alors que peut-être la persuasion, ou du moins le doute, commençait à entrer dans l'âme des jurés, alors que Laroque n'avait pas eu un moment de faiblesse, et fièrement avait nié toujours, un de ces effets, si puissants au théâtre, s'était produit :

Lucien était mort ,^sa plaidoirie l'avait tué.

Et, aussitôt, pour comble d'émotion, Laroque s'était levé et il avait dit : « Ne cherchez plus ! J'avoue ! Je suis coupable ! »

Raymond s'était fait raconter cela par des amis de son père et ce que la Gazette des Tinbimaux n'avait pu dire, il le savait, lui.

Un huissier était entré, avait remis une lettre à Noirville. N'était-ce pas cette lettre qui avait fait tout le mal? Que disait-elle? Ne révélait-elle pas quelque terrible vérité? Et n'était-ce pas cette vérité qui avait tué l'avocat?

Accoudé sur sa table de travail, Raymond, dans son petit appartement de la rue de Douai, songeait à ces choses; il avait les yeux fermés, pour mieux concentrer ses idées, et la tête dans les mains.

Il ne s'apercevait pas que la nuit était venue.

Il revivait, à cet instant, douze ans en arrière, et assistait, comme un spectateur au théâtre, au spectacle des derniers moments de son père... Il évoquait les derniers moments de cette vie avec une intensité de volonté telle qu'il voyait et entendait vraiment son père à cette heure-là... Ah ! qu'il eût payé cher celui qui serait venu lui dire :

— La lettre à laquelle vous pensez est là!

Soudain, il se lève , un rayon de lumière a traversé son esprit. Il se lève et murmure :

— Peut-être ! peut-être ! !

Que veut-il dire? A quelle pensée répond-il?

Il allume lui-même une bougie, traverse, cette bougie à la main, son appartement, et entre dans un cabinet noir où se trouvent pendus des vêtements à des portemanteaux.

Il décroche une robe d'avocat, sous des vêtements dans un coin.

Il la considère un instant, avec crainte, avec de l'attendrissement

aussi, car le cœur de son père a battu sous cette robe; c'est sous cette robe qu'il a cessé de battre.

C'est cette robe qu'il portait, quand il défendait Laroque.

On l'arapporté mourant, rue de Rome, et son pauvre corps d'infirme, maigri et émaciépar de longues souffrances, était encore couvert de cette robe, quand on le mit sur le lit.

Raymond l'avait gardée comme une relique.

Il avait voulu être avocat et il s'était dit :

— La première grande cause criminelle qui me sera confiée, je la plaiderai avec cette robe. Cela me portera bonheur.

Il ne l'avait jamais mise.

Pourquoi, ce soir-là, venait-il chercher cette relique?

Il l'emporta dans son cabinet.

Là, il s'assit, la robe sur ses genoux.

Il n'osait plus !...

La bougie l'éclairait faiblement et l'air qui entrait par une fenêtre faisait danser la flamme.

Il alla fermer sa fenêtre.

Il voulait être seul: il eût même voulu être très loin, dans un cachot, dans un souterrain, pour être sûr de n'être pas vu.

Il s'était dit :

— Mon père avait cette robe quand il est mort. Peut-être la lettre s'y trouve-t-elle.

Et il allait s'en assurer. Mais il tremblait. Et la main qui fouilla la première poche était agitée de soubresauts, comme si elle commettait une mauvaise action.

Rien... Raymond respira, malgré tout soulagé.

C'est que parfois il est des vérités si atroces et si douloureuses que le doute est préférable.

Il restait une poche.

Il y plongea la main et frissonna violemment, comme si sa m.ain avait touché une vipère, ou quelque bête immonde.

Un papier froissé était là, ses doigts l'avaient rencontré, le tenaient, et voilà ce qui l'avait fait trembler...

Il avait le papier devant les yeux... et il n'osait le déplier...

Le papier était jauni, et il avait conservé le froissement de la première main qui l'avait tenu et qui sur lui s'était crispée avec colère et désespoir.

Enfin, il se décida, la su^r au front, à le déplier.

Et il lut... il lut les lignes liaortelles qu'il contenait.

470 ROGER-LA-HOiNTE

Il n'était pas signé; ces lettres ne le sont jamais.

Quand Raymond en eut achevé la lecture, il le laissa tomber de ses mains inertes, et sa tête se baissa, affreusement pâle.

Toutes ses illusions s'en allèrent.

Tout ce qu'il y avait de bon en lui s'écroulait.

Il assistait pour ainsi dire à la mort de son âme.

Il ne pleura point. Sa douleur était trop forte. Il était dans un anéantissement complet.

Longtemps il resta ainsi, sans bouger, comme endormi, tant il était immobile, et pourtant les yeux fixes, largement ouverts.

Sa poitrine laissait échapper une respiration oppressée et sifflante.

— Ma mère ! ma mère! murmura-t-il après un long silence.

Il l'aimait tant! Il l'avait tant aimée!! Et il découvrait qu'elle était criminelle !... qu'elle avait tué son père après l'avoir déshonoré!... Il découvrait qu'au lieu d'amour, c'était de l'horreur qu'il devait avoir pour elle!...

Voilà donc pourquoi elle avait déchiré la photographie de Laroque !...

Il ne cherchait pas à deviner si elle avait trempé dans le crime de Larouette.. il n'y pensait même pas!... Tout pour lui se résumait dans la découverte atroce qu'il venait de faire... Ce fut dans le milieu de la nuit, dans la fièvre qui le prit, qu'il y songea.

Si sa mère avait encore aimé Roger au jour de la cour d'assises, elle ne l'eût point laissé condamner; elle se serait sacrifiée; donc, leur liaison était finie, et Julia se vengeait! Et la date de sa vengeance, elle l'avait inscrite au dos de la photographie, comme si elle avait dû l'oublier! Et ce trou qui perçait le cœur du portrait était un coup de poignard.

Laroque disait vrai. . . Suzanne n'avait pas menti : son père était innocent.

La coupable, c'était Julia...

Et ce n'était pas seulement l'effrondement de son bonheur et de sa vie qui le faisait souffrir atrocement, c'était aussi l'irréparable perte de son amour...

Car Suzanne était perdue pour lui... à jamais.

La situation entre eux s'était transformée.

Hier, Suzanne se refusait à aimer Raymond, refusait d'être sa femme, parce qu'elle croyait son père coupable...

Aujourd'hui, c'était Raymond qui ne pouvait plus épouser Suzanne, k cause de sa mère I

Et le jeune homme prévoyait dans un prochain avenir bien des

scènes lamentables et des explications douloureuses qu'il se voyait impuissant à fuir, et que la mort seule, — le suicide, — eût pu lui éviter!..

Et il avait dit à sa mère, une fois:

Il comprenait et justifiait le suicide, dans les grands et irréparables malheurs I

Si singulière que fût leur façon de travailler^ M. Tristot et M. Pivolot ne perdaient pas leur temps.

On se rappelle qu'au cours de son premier interrogatoire Jean Ciuerrier avait déclaré au commissaire de police que rien ne lui eût été jilus facile que de s'enfuir, puisqu'il avait été prévenu le matin même de son arrestation.

Et devant la surprise incrédule de M. Lacroix, le caissier avait répliqué:

— Ce sont deux personnages bizarres, MM. Tristot et Pivolot, qui m'ont averti 1

Ce qui avait fait bondir et jurer Chambille.

Les deux compères, en effet, étaient allés rendre visite à Guerrier, /e matin du meurtre.

— C'est en le voyant, c'est en causant avec lui, que nous nous formerons une conviction, avait dit l'un d'eux.

Et lorsqu'ils étaient sortis de cet entretien, leur conviction était faite : Guerrier était innocent.

Ils se trouvaient rue de Châteaudun, quand leSj agents et le commisaire de police emmenèrent le jeune homme et le firent monter dans un fiacre.

Chambille ne les aperçut pas.

— Nous ne nous étions pas trompés, dit Pivolot. A présent, il faut marcher de l'avant... En essayant de prouver l'innocence de Jean Guerrier, nous découvrirons le coupable!...

— Dans tous les cas, nous pouvons payer d'audace. Si nous faisons fausse route d'abord, personne n'en souffrira. Nous n'appartenons pas à la Préfecture. C'est ce qui a toujours fait notre force!...

Et Tristot ajouta :

— Savez-vous, monsieur Pivolot, que Guerrier est pour nous une vieille connaissance !

— Je le sais, monsieur Tristot.

472 ROGER-LA-IIONTE

— Que Guerrier était le caissier de Roger Laroque?

— Oui, monsieur Tristot.

— Et que...

— Ne concluez pas, monsieur Tristot. Attendons, s'il vous plaît. Ils combinèrent leur plan.

Béjaud leur paraissait suspect.

Pour eux, Béjaud pouvait bien, s'il n'avait pas commis lui-même le crime, avoir agi de complicité avec le meurtrier.

Tristot prit des renseignements sur Béjaud pendant que Pivolot en prenait sur Brignolet.

Béjaud et Brignolet étaient mariés et pères de famille tous les deux.

Le premier demeurait, ou plutôt — comme il couchait la plupart du temps à la banque du boulevard Haussmann — sa famille demeurait dans un étroit logement composé de deux pièces, une chambre et un cabinet, et situé rue Saint-Lazare, dans la partie étroite qui touche à la rue de Maubeuge.

La femme de Béjaud était repasseuse; tant qu'elle n'avait pas eu d'enfants, elle avait travaillé hors de chez elle; — maintenant que la famille était venue, d'année en année plus nombreuse, elle s'était vue obligée de rester au logis, pour y soigner et surveiller les marmots.

Une économie étroite faisait vivre ce ménage.

Jamais le moindre plaisir, jamais la moindre dépense, jamais le plus humble des colifichets pour la femme.

Tout était réduit au strict nécessaire et à la plus extrême simplicité.

Grâce à cette économie, tout était en ordre au logis de Béjaud; la propreté y régnait; on devinait là de braves gens vivant de peu et dont l'unique souci était de faire entrer le moins de dépenses possible dans le cercle restreint de leur petit budget, afin de mettre bout à bout le i" janvier et le 31 décembre.

Pas un sou de dettes dans le quartier, chez l'épicier, le boulanger, le charcutier et le boucher.

Béjaud, du reste, prenait ses repas rue Saint-Lazare, lorsqu'il alternait avec Brignolet pour le service de garde, c'est-à-dire lorsque M. de Terrenoire ne jugeait pas à propos de les retenir tous les deux.

Il en était de même de Brignolet.

Mais il arrivait aussi que souvent, comme ils cumulaient le service de garçons de bureau avec celui de gardiens, ils ne trouvaient pas le temps de rentrer chez eux, Brignolet, rue de Laval, Béjaud, rue Saint-Lazare.

Alors, ils allaient manger un morceau de pain et du fromage chez un marchand de vin de la rue de La Rochefoucauld.

Elle entendit des pai-oles flatteuses des ccmpliments, des promesses... (P. 415).

Ils s'attablaient là, dans un coin, et, comme ils vivaient en camarades, ils se partageaient leurs maigres provisions, en buvant un litre de vin à douze sous.

La vie de BéjauJ, c'était la vie de Brignolei,

Cependant, les renseignements sur celui-ci différèrent sur plusieurs points.

LIV. 60. — JULES MARV. - ROGER-LA-HONTB . - tO. 1 . ROUFF BT C'».

uv. GO

Le ménage de Brignolet était aussi bien tenu, aussi propre que celui de Béjaud.

A peine quelques petites dettes, par-ci, par-là, que le gardien finissait toujours par payer.

Môme sobriété chez l'un que chez l'autre.

Mais alors que la femme de Béjaud supportait vaillamment la misère — riant et dorant de gaieté la vie de son mari — la femme de Brignolet, une jolie fille rousse avec des yeux noirs, frêle comme une Parisienne, délurée et coquette, souffrait impatiemment la servitude de la pauvreté.

Il y avait parfois des scènes dans ce ménage.

Les voisins les entendaient.

M°" Brignolet se savait belle — d'une beauté originale et vigoureuse, devant laquelle il était impossible de passer indifiérent.

On le lui avait dit trop de fois pour qu'elle n'en fût pas orgueilleuse.

Cependant, on ne lui connaissait point d'intrigues ni d'aventures, et, de fait, elle n'avait pas encore d'écarts de conduite à se reprocher.

Mais Brignolet adorait sa femme — laquelle n'avait guère que vingtdeux ans, alors qu'il en comptait quarante.

11 i'adorait et il en était jaloux.

Dans les premiers temps de leur mariage, Juliette — c'était le nom de fille de M"* Brignolet — avait vécu modestement des ressources de son travail et du travail de son mari.

Elle sortait d'une famille d'ouvriers, où elle avait été habituée à la gêne et tenue très sévèrement par son père et sa mère, qui se rendaient bien compte du charme dangereux de leur fille et craignaient pour elle.

C'est ainsi que rarement on l'avait laissée sortir seule, de telle sorte qu'elle avait échappé aux séductions de Paris.

Le mariage — et surtout la position de Brignolet, qui restait souvent absent, même les nuits — donna à la jeune femme une indépendance à peu près complète.

Elle n'en jouit pas tout d'abord et se tint tranquille, d'autant plus que quelques semaines après son mariage elle se reconnut enceinte.

Quand elle fut délivrée, quand l'enfant fut sevré, celui fut déjà une compagnie pour sortir.

Tous les après-midi, après avoir fait son ménagea la hâte, elle s'en allait, vaguant au hasard des rues, des squares, des promenades, sous prétexte de faire prendre l'air au petit et de lui faire essayer ses premiers pas.

Cette rousse au teint de lait, aux yeux noirs très doux, fut remarquée par plus d'un passant, suivie plus d'u.ne fois, accostée, escortée malgré elle.

Elle entendit des paroles flatteuses, des compliments, des promesses.. .

Elle ne s'était peut-être pas doutée, jusqu'alors, qu'elle était si jolie...

Elle le savait, à présent.

Ces adorateurs de grand chemin, à la piste d'une bonne fortune ambulante, qui lui glissaient à l'oreille quelques mots dont elle rougissait de plaisir, n'étaient point tous les premiers venus.

Deux ou trois firent autre chose que promettre, et lui glissèrent des bijoux d'une réelle valeur, en lui disant — c'était toujours à peu près la même phrase :

— Ceci n'est rien. Si vous vouliez m'écouter, si vous vouliez me suivre, vous seriez riche et fêtée... Vous auriez les plus iolie? toilettes de Paris... Vous seriez heureuse entre toutes...

Ces paroles lui mettaient de l'ivresse au cerveau.

Les bijoux lui brûlaient les doigts, et pourtant elle les ov&it gardés et cachés et, plus tard, vendus pour acheter quelques toilettes et du linge plus lin.

Brignolet s'en était aperçu et avait demandé des explications — sans défiance.

Juliette avait répondu, de l'air le plus naturel du monde :

— Ce sont mes économies sur mon travail et sur le ménage Elle faisait son apprentissage du mensonge.

Brignolet avait pensé que ces économies, au lieu de les dépenser en futilités, il eût été préférable de les mettre à la caisse d'épargne, mais allez donc faire cette réflexion à une aussi jolie petite femme, si coquette, si heureuse d'être proprement mise, sans reproches et sans défauts... et cela après deux ans de mariage, et quand on est amoureux fou d'elle?...

Cependant Juliette ne succombait pas aux tentations.

Elle hésitait, tantôt se sentant toute faible, tantôt réconfortée par le souvenir de ses années d'enfance et de jeunesse écoulées sans mauvaises pensées.

Mais ces hésitations n'étaient pas sans avoir une influence sur son caractère, et c'était Brignolet, inconscient de ce drame du cœur, qui en recevait le contre-coup.

Juliette s'aigrissait.

Sachant qu'un seul mot d'elle pouvait bouleverser de fond en comble son existence; sachant qu'en cinq minutes, de par sa volonté seule, elle pouvait passer de la misère à l'abondance, du manque absolu de tout au luxe le plus raffiné, sachant cela, mais n'ayant pas encore en elle le triste courage d'une pareille résolution, elle s'en vengeait stir son mari par mille

fr76 ROGER. LA-HONTE

allusions détournées qui d'abord avaient surpris, puis maintenant faisaiem pâlir le pauvre homme.

Elle devenait mauvaise.

Ces allusions avaient toujours le même but, contenaient toujours le le même reproche.

— Ah! si j'étais riche, si j'avais de quoi vivre, comme je serais mise! Il n'y en aurait pas de plus élégante que moi!... Et dire qu'il faut que je passe ma vie comme je suis, quelle misère!

Ou bien, c'était ce reproche :

— Ainsi, tu ne peux donc pas gagner un peu d'argent?... Tu ne trouves pas, dans ton esprit, pour vivre, pour m'être agréable, un autre moyen que celui d'être domestique?... Et tu dis que tu m'aimes?... Si tu m'aimais, tu me donnerais ce que je te demande... Tu essayerais de me faire plaisir... Dire que j'ai des bas reprisés et que je ne peux pas mettre seulement deux jupons blancs par semaine, dans la crainte, le lundi, de ne pouvoir plus payer la blanchisseuse !

Il baissait la tête, la plupart du temps, sans répondre. Un jour, pourtant, il hasarda une observation :

— Autrefois, tu étais contente, tu ne pensais pas à tout cela, tu ne me parlais pas comme tu le fais... Qu'est-ce qui t'a changée? Je ne te reconnais plus.

— Je voudrais être riche!...

Et tout bas elle se disait, mais à elle-même :

— Si je le voulais, pourtant!

Cette idée ne l'abandonnait pas, restait en elle constamment, se manifestait dans les détails les plus infimes.

Elle se plaignait du logement trop étroit, situé au dernier étage ; elle se plaignait de la sobriété nécessaire des repas et des fournitures de mauvaise qualité qu'elle était obligée d'acheter, par économie, et de ses robes trop simples, et de ses petits chapeaux de paille noire, sans plumes ni (leurs; elle se plaignait de manquer d'un tas d'objets nécessaires à sa toilette ; elle devenait plus raffinée, ou plus difficile dans ses goûts, comme aussi plus gourmande.

Elle se coiffait, se décoiffait, s'habillait, se déshabillait toute la journée, c'était là son seul plaisir.

Et quand, enfin, à force de coquetteries, d'inventions, elle se trouvait convenablement mise, elle sortait.

Brignolet ne croyait pas le mal aussi grand.

Il ne s'en aperçut que lorsque des factures impayées ar^'ivèrent de chez l'épicier et les autres.

JM

ROGER-LA-HONTB 4T7

Où était passé l'argent?

Il y eut des explications entre le gardien et sa femme, et l'amour de Brignolet pour Juliette n'empêcha pas qu'ils n'en vinssent à des violences.

Juliette reçut deux soufflets vigoureux dont il lui demanda, du reste, aussitôt pardon.

Elle parut domptée pendant quelques jours, mais elle gardait à présent une rancune au fond du cœur.

Petit à petit, certaine de dominer cet homme par le cœur comme par les sens, glorieuse de son pouvoir sur lui, elle perdait toute prudence, jusqu'à lui confier presque les promesses dont elle continuait d'être l'objet, par les rues parisiennes,

— Est-ce que je passerai toute ma vie comme cela? disait-elle. N'auras-tu jamais le courage de travailler à autre chose?... A quoi es-tu bon, s'il te plaît?... Est-ce que, ayant une femme comme moi, tu ne devrais pas te mettre en quatre pour m'être agréable?... En connais-tu de plus jolie?

Depuis leur dernière algarade, il laissait passer la tempête, sans faire semblant d'entendre.

Mais ce jour-là elle alla plus loin, rageuse :

— ïu dors sur tes deux oreilles en te disant que je t'aime, hein? et que je n'aimerai jamais que toi, comme si tu étais le phénix des hommes?.. Ah! ah! ahi... Regarde-toi donc dans la glace... Joli coco!,.. On rit dan? la rue quand on nous voit ensemble!... Ça n'a pas l'air d'être arrivé et ceux qui nous rencontrent ne nous prennent pas pour ce que nous sommes.

— Juliette !

— Eh! ne vas-tu pas te scandaliser.^ Ma foi, je te conseille d'être fier!... J'en ai refusé et j'en refuse tous les jours, des occasions!... Si je voulais, j'aurais de l'argent... autant que j'en demanderais!...

— Juliette, ne me dis pas cela!

— Si, je te le dis, puisque c'est la vérité !

Le pauvre diable se leva, un flot de sang au visage, et il chancela comme s'il allait être pris d'une attaque d'apoplexie.

Il arracha sa cravate, cassa le bouton de sa chemise, et, se précipitant à la fenêtre qu'il ouvrit, respira à pleins poumons...

Puis, revenant à sa femme :

— Juliette, tu ne m'aimes plus?

Elle lui rit au nez :

— Je veux de l'argent, j'en veux beaucoup, entends-tu! ou sinon, 'écoute bien...

— Ou sinon? demanda-t-il hébété.

•— Je te plante là !

— Mais oh. veux-tu que j'en trouve, de l'argent?

Et Juliette, avec l'obstmation bête et entêtée de certaines femmes :

— Ce n'est pas mon affaire. Cherche!

— Je ne peux pas remplir un autre emploi que celui que j'occupe. Je n'ai point d'instruction. Je ne sais rien, qu'obéir et être honnête. En te demandant, je ne t'ai pas caché tout cela. Je t'ai dit que je ne t'apportais pas de fortune, loin de Là, que nous serions pauvres et qu'il faudrait trimer. Tu as accepté et dans les premiers temps tout<a bien marché. Pourquoi vois-tu k présent la vie en noir et qui est-ce qui t'a donné de mauvais conseils?

— Personne, je ne prends conseil que de moi.

— Tu ne penses pas à ce que tu dis quand tu me menaces d'en aller voir d'autres qui te promettent monts et merveilles?

— Ma foi! je ne suis pas loin de dire oui?

— Malheureuse ?

— Pourquoi te fàcherais-tu? Est-ce que tu te mets en quatre pour me faire plaisir? La première chose que je te demande tu me la refuses!

— Quoi donc?

— De l'argent!

— Est-ce que j'en ai? Est-ce que je ne te donne pas ce que je gagne? Est-ce que je dépense un sou en dehors du ménage? De l'argent? C'est facile à demander. Est-ce que j'en fais, moi? Oii veux-tu que je le gagne? Est-ce que tu veux que j'en vole?

— Je ne te dis pas d'être voleur... mais je veux de l'argent, là... Tu es un homme, tu dois bien savoir ce que tu as à faire!... Si j'étais homme, j'en gagnerais !

Brignolet, pâle, désespéré, s'arrachait les cheveux.

Il sentait d'instinct — malgré son intelligence lourde — que son bonheur était bien près de s'écrouler — si cela n'était fait déjà!

Sa femme demeurait devant lui froide et dédaigneuse, l'œil ironique et méchant.

Brignolet s'en alla, parce qu'il craignait de la tuer, cette créature sans cœur qui prenait plaisir à le torturer... il s'en alla, mais elle ne le laissa point sortir sans lui crier une dernière fois, comme un défi et une dernière menace :

— Tu y penseras !

Et le long des trottoirs, tout en marchant tête basse, il bousculait les passants et ne les voyait pas.

Les passants criaient, plaisantaient, le prenaient pour un homme ivre, mais il ne les entendait pas.

Dans ses oreilles bourdonnait un mot, un seul mot, celui de sa femme :

— Oe l'argent!

Et to is les soirs ce fut la même scène, répétée par la jeune femme avec la même obstination, la même sottise, la même cruauté.

Brignolet, jadis très gai, devenait triste et sombre.

Quand il rentrait chez lui, c'était avec un serrement de cœur, car chaque fois il se demandait avec angoisse :

— Yais-je retrouver Juliette? IS'est-elle point partie?

Les nuits du pauvre homme étaient hantées par des rêves insensés dans lesquels, comme Danaé, il se trouvait sons une pluie d'or, et ce qui augmentait ses regrets, ce qui attisait son chagrin d'être pauvre et de ne pouvoir point répondre aux désirs de Juliette, c'était qu'à cette banque Terrenoire qui le faisait vivre et qui manipulait des fortunes il entendait parler de millions toute la journée.

Autour de lui, on jouait avec l'or, ainsi que les enfants jouent avec les cailloux.

Cela n'excitait point chez lui de mauvaises pensées, mais seulement le regret vague de ne pas être assez intelligent pour se mêler à ces tripotages, retirer sa part des bénéfices, rendre Juliette heureuse et raffermir son amour chancelant.

On comprend qu'il fallut plus d'un jour à Tristot et Pivolot pour s'enquérir de tous ces faits.

— Je crois inutile de remarquer, monsieur Tristot, dit un jour Pivolot, que ces détails, qui sont en eux-mêmes fort intéressants, perdent une partie de leur importance du fait qu'ils s'appliquent à Brignolet, c'est-à-dire à la victime.

— En effet, et je payerais cher pour que ce fût de la femme de Béjaud qu'il fût question, car on pourrait, croire que Béjaud. à force de prières, de menaces, d'obsessions, a cédé à sa femme et s'est fait le complice d'un crime, tandis que c'est le contraire : la femme de Béjaud et Béjaud paraissent être de braves gens, — alors que M""' Brignolet est une petite pécore un peu propre à tout faire...

— Quelle a été son attitude depuis la mort de son mari?

— Bonne, à tout prendre. Elle a pleuré. Elle cherche de l'ouvrage. En attendant qu'elle en trouve, M. de Terrenoire lui donne de l'argent qu'elle dépensera bientôt en sottises, je le parierais, car je ne lui laisse pas plus d'un mois pour se consoler de son mari.

Mà^^

480 ROr.ER-LA-HOiNTE

— Et après?

— Après? eh bieni elle suivra les instincts mauvais que la bêtise et la coquetterie ont fait naître chez elle. Le premier venu la prendra pour maîtresse et la gardera jusqu'à ce qu'il en ait assez... Elle passera à un autre, puis à un troisième, jusqu'à ce qu'elle soit vieille, ou qu'une maladie l'ait enlaidie et qu'on n'en veuille plus. C'est le sort commun. Ce n'est pas la première que nous aurons vue débuter de la sorte. Ce ne sera pas la dernière.

— Je ferais volontiers sa connaissance...

— Tiens, tiens I . , . Auriez-vous, par hasard, l'intention de faire oublier Brignolet?...

— Non, en tout bien, tout honneur. Mais j'ai comme un pressentiment que cela ne sera pas sans profit pour nous... Elle a été courtisée, cette petite femme.

— Et beaucoup, nous le savons.

— Ce que nous ne savons pas, c'est le nom de ses courtisans.

— A quoi bon?

— Rien n'est inutile dans une enquête.

— Ce n'est pas difficile à apprendre. De tous les gommeux et les vieux messieurs qui lui ont fait des propositions, elle n'a dû en encourager qu'un certain nombre, un seul peut-être — c'est même probable — et celui-là n'a pas dû se laisser décourager par la mort du mari — au contraire. En surveillant notre jolie rousse, nous verrons plus clair dans son cœur, et, en filant son amoureux, nous apprendrons comment il se nomme.

— C'est une idée.

La conversation des deux hommes fut interrompue par un coup de sonnette discret.

Avant d'ouvrir, Tristot alla, sur la pointe des pieds, inspecter le visiteur par le judas de la porte d'entrée.

— Inconnu au bataillon, murmura-t-il.

Il tira les verrous, et un inconnu, de mise confortable, grand, robuste, aux cheveux blancs, au visage encore jeune, mais ravagé, défiguré, par des traces d'horribles brûlures apparut.

— Messieurs Tristot et Pivolot? demanda-t-il avec un fort accent yankee,

Tristot continuait son examen, sans laisser paraître le moindre étonnement.

— C'est ici, dit-il. Auquel des deux désirez-vous parler?

— A tous deux

J'ai tant pleuré, voyez-vous, dit le pauvre homme d'une voix sourde... (P. 488).

UV. 61. — JULES MARY. — ROOER-LA-UONTE. — ÉD. J. ROUFF KT c'e. LIV. 61

— Entrez.

Il le fit passer dans le salon où Pivolot attendait, le visage caché derrière un journal.

La pièce était meublée assez luxueusement et avec goût.

Pivolot se leva et indiqua un fauteuil à l'inconnu.

Les trois hommes se regardèrent un moment en silence. Très maigres, très longs, et la peau sur les os, Tristot et Pivolot avaient une singulière physionomie. Ils eussent prêté à rire, sans l'expression malicieuse de leurs yeux noirs perçants, au regard intelligent et fin, et où il n'était pas difficile de lire une sorte de bonté compatissante, faite d'indifTérence, de pitié et d'ironie.

Evidemment c'étaient deux originaux.

— Messieurs, leur dit l'homme défiguré, je viens pour l'affaire Guerrier. Vous vous en occupez, n'est-ce pas?

Quel rapport cet étranger pouvait-il avoir avec l'assassinat de Brignolet? Tristot et Pivolot, très intrigués, ne purent retenir un mouvement de curiosité.

— Nous nous en occupons, répondirent-ils d'un commun accord et sur le même ton.

— J'ai le plus grand intérêt, reprit le visiteur, à ce que l'assassin soit découvert.

— Découvert? observa Pivolot. Mais l'assassin est arrêté, ainsi que son complice. Demandez-le au juge d'instruction, demandez-le à M. Lacroix, ils vous diront tous deux que les coupables ne sont autres que Jean Guerrier et Béjaud, l'ancien collègue de la victime. Pour eux, cela ne fait aucun doute, et ces magistrats ont déjà, en maintes affaires, prouvé leur perspicacité, leur compétence. Vous êtes étranger, monsieur, peut-être n'avez-vous jamais entendu parler, avant ces derniers temps, de M. de LigneroUes et de M. Lacroix.

— Pardon, je les connais depuis 1872, et c'est justement parce que je les connais que je suis venu vous trouver.

Pivolot échangea un regard significatif avec Tristot. Evidemment, cet étranger leur apportait du nouveau.

— Je sais, messieurs, continua l'inconnu, que, pour arriver à la découverte de la vérité, vous êtes prêts à tous les sacrifices, guidés en cela par le seul amour de la justice, par la haine du criminel. Vous êtes d'autant plus méritants qu'aucun intérêt ne vous guide. Mais lorsqu'un profond mystère enveloppe une cause, lorsque la vérité ne peut se faire

Ih joiir, lorsque, sur de simples apparences, de terribles soupçons pèsent IV sur un malheureux, que la foule le désigne comme coupable alors que

des esprits plus clairvoyants lisent son innocence sur son visage empreint de loyauté, la tâche devient plus pénible. Il faut remuer ciel et terre et on sait ce qu'il en coûte. Je suis riche, messieurs, très riche, et je viens mettre toute ma fo^rtune à votre disposition pour vous aider dans vos recherches. N'en doutez point, Jean Guerrier n'est pas coupable et cependant, si nous ne trouvons pas la preuve de son innocence, cet homme sera, comme Roger Laroque, victime d'une erreur judiciaire.

— Ah! dit Pivolot, vous connaissez l'aiïaire Laroque.

Roger se leva et se mettant devant la fenêtre, en pleine lumière :

— Voyons, messieurs, dit-il en dépouillant l'accent yankee auquel les policiers amateurs s'étaient laissé prendre, vous ne vous souvenez donc pas de moi?

Les deux hommes tressautèrent sur leur fauteuil :

— Roger Laroque ! s'écrièrent-ils à l'unisson.

— Eh oui, Roger Laroque, ou plutôt Iioger-la-Ho?îie, comme on dit maintenant, comme on dira jusqu'à lafm des siècles dans les annales des causes célèbres, si vous ne nous rendez l'honneur, messieurs, à moi et à mon fidèle Jean Guerrier, le seul qui n'ait jamais douté de l'innocence de son ancien patron.

— Le seul? répliquèrent Tristot et Pivolot en se levant. En étes-vous bien sûr?

— Alors, vous aussij messieurs, vous avez cru... à mon innocence?... Les larmes lui vinrent aux yeux.

— Vous me croyez donc? répéta-t-il... C'est vrai que vous me croyez ?

— Oui, fit Pivolot, en lui serrant la main; comment diable ne pas vous croire après ce que vous venez de faire?... Mais cela ne suffit pas, et, si vous voulez que nous vous tirions d'alfaire, il faut tout nous dire... vous entendez... absolument tout...

Sa confession fut pénible ; elle ravivait tant de douloureux souvenirs! Nous ne le suivrons pas dans tous les détails qu'il donna aux deux agents et que nos lecteurs connaissent. Laroque ne cacha rien. l\ devait tout dire. Il raconta sa liaison avec Julia et l'amitié qui était née pendant la guerre entre lui et Lucien de Noirville. Voilà pourquoi il avait dû tout cacher aux juges, ne pouvant dévoiler la vérité sans révéler le déshonneur de sa maîtresse.

Pivolot et Tristot écoutèrent, visiblement impressionnés.

Il ne leur vint pas même à l'esprit que Laroque pût mentir. Non, tout ce qu'ils entendaient était vrai!

Quand il eut terminé sa triste histoire, ils lui serrèrent la main de nouveau, en signe d'amitié et de compassion.

Ils se connaissaient en courage, et ils avaient mê^e un peu d'admiration pour cet homme, qui avait fait preuve de tant d'énergie...

Ils lui adressèrent certaines questions, dans le but de lui faire préciser plusieurs détails sur lesquels il n'avait pas assez insisté.

— Nous écartons tout de suite la culpabilité de M™' de Noirville, fit Tristot; le coup ne vient pas d'elle, bien que nous ayons vu d'étranges choses, à propos de vengeances inspirées par des femmes. Nous l'écartons donc, — en théorie, s'entend, — car, pour ce qui est de la pratique, c'est autre chose, et il demeure entendu qu'au moindre indice de sa culpabilité nous partons en guerre.

Laroque, persuadé, fit un signe pour indiquer qu'on ne trouverait rien de ce côté-là.

— Reste le cercle, où vous avez joué et gagné cinquante mille francs. Connaissez-vous tous les joueurs qui pontaient contre vous ! C'était, je crois, une partie de baccarat?

— Oui, je connaissais les pontes, au moins de nom.

— Aucun incident ne vous a frappé là plus particulièrement? Parmi ceux qui jouaient, vous ne vous connaissiez aucun ennemi ? Il y avait peut-être là quelque amant ancien ou nouveau de M°* de Noirville? Cherchez bien.

— Je ne me connaissais aucun ennemi et personne ne m'avait jamais fait de mal, — si ce n'est ce malheureux Larouette, dont la réclamation subite me ruinait et me déshonorait.

— Rappelez bien vos souvenirs.

— Vous avez parlé d'incident; il s'en est passé un.

— Ah! ah! Lequel?

— Pendant les longues nuits d'insomnie de mon exil, que de fois j'ai repassé dans mon esprit ce lamentable procès!... J'étais soutenu par l'espérance de découvrir la vérité, de recouvrer mon honneur, et je me disais que peut-être, dans un de ces détails jusqu'alors ignorés ou négligés, résidait le premier germe de cette espérance et de cette rénovation. Et je me creusais la tête, en me disant, comme vous me le demandiez tout à l'heure : «As-tu donc un ennemi? » Longtemps, pendant des années, je ne trouvai rien. Et je cherchais pourtant, je cherchais! A force de chercher, un incident arrivé au cercle, la nuit même où je gagnai, me revint à la mémoire... Un incident futile... mais qui sait?

— Il n'y a rien qui ne soit sérieux dans une affaire aussi malheureuse que la vôtre, monsieur Laroque.

486 ROGER-LA-IIONTE

— Voici donc ce que j ai trouve, ce dont je me suis souvenu. Alors que je jouais, le baron de Ce est entré dans la salle de jeu, et, bien qu'il me connût parfaitement, puisqu'il était alors un de mes amis, il s'est approché d'un des joueurs, par derrière, en lui touchant familièrement l'épaule et en l'appelant par mon nom.

Le joueur s'étant retourné, le baron reconnut son erreur et lui fit des excuses en lui disant, confus, qu'il l'avait pris pour moi.

— Cet homme vous ressemblait donc?

— Il le paraît. Le baron de Ce me le dit en me racontant l'aventure. Et cependant, je regardai à peine mon prétendu sosie, tellement j'étais absorbé. Songez, messieurs, que je risquais pour la première fois de l'argent au jeu, et que je pouvais y compromettre mon honneur commercial.

— Et dans ce regard, aA^ez-vous constaté la ressemblance?

— Oui, et, chose plus curieuse, la vue de cet homme réveilla en moi d'anciens souvenirs que je ne pus préciser. Mais, je vous le répète, mon esprit ne s'est pas arrêté plus d'une seconde sur un sujet qui n'avait aucun intérêt pour moi, dans un moment où je luttais contre la faillite en frisant la banqueroute.

— Vous exagérez, monsieur Laroque. "Vous n'aviez pris dans votre caisse qu'une somme relativement minime et dont la perte n'eût pas entraîné de conséquences fatales pour votre réputation d'honnête homme.

■ — Ma conscience me condamnait et elle me condamne encore.

— Et le nom do cet homme?

— On me le dit, mais j'écoutais à peine. Or, le croiricz-vous, messieurs, ce nom m'est revenu hier en me rappelant deux autres circonstances dont je vous parlerai tout à l'heure. Mon sosie s'appelait Luversan

— Luversan? dit Tristot en regardant Pi volot. Nous ne connaissons pas cela... Mais le baron de Ce pourrait sans doute nous fournir des renseignements sur ce personnage.

— Le baron de Ce est mort, répliqua Laroque. J'ai perdu toute uns semaine à le rechercher; c'est seulement ce matin que j'ai appris qu'il avait succombé au cercle à une attaque d'apoplexie après y avoir achevé sa ruine dans une seule et même soirée.

Tristot et Pi volot considérèrent Roger avec attention.

— Ma foi, dit le premier, il est possible qu'il y ait eu jadis une certaine ressemblance entre vous et ce Luversan, mais aujourd'hui elle ne doit plus exister.

— J'ai tant souffert! fit Laroque simplement,

— Cet homme n'avait aucune raison de vous délester et de se venger de vous ?

.'i^Vltrfd^

aOGER-LA-HONTE 487

— Aucune que je sache. Je ne me rappelle pas lui avoir jamais adressé la parole.

— C'est un indice assez vajue et je doute que cela nous conduise sur une piste, mais enfin c'est un renseignement, et, puisque nous acceptons de vous aider, nous ne devons rien négliger. Mais ne disiez-vous pas tout à l'heure que deux autres circonstances vous avaient rappelé le nom de Luversan?

— Oui. Peu de jours après avoir retrouvé Guerrier, j'eus la curiosité de revoir ce M. de Tcrrenoire qui m'avait rendu service avec tant de générosité et je me fis inviter par Jean à une soirée donnée par ce banquier dans son hôtel de la rue de Ghanaleilles. Personne ne m'y reconnut. Or, parmi les valseurs intrépides qu'on remarquait à cotte soirée, je surpris l'un deux parlant mystérieusement à la maîtresse de la maison. M"" de Terrenoire, qui, je le savais, avait conçu pour Jean une passion malheureuse et s'opposait à son mariage avec M'"* Margival. Elle l'appela « monsieur de Luversan ». Ni le nom de cet homme, ni son visage ne m'étaient inconnus. Néanmoins, à ce moment, l'incident du cercle ne me revint pas en tête. Je revis une seconde fois ce Luversan, le jour du mariage de Jean. Il rôdait autour de l'église, et, l'examinant sans qu'il put s'en douter, je me dis encore : « Voilà un homme dont la physionomie m'a impressionné déjà quelque part. » Où? Quand? Je ne saurais le dire. [lier seulement, un peu de lumière se fit dans mon esprit et, s'il m'est impossible de préciser à quelle époque et dans quelles circonstances j'ai vu pour la première fois ce personnage, je puis affirmer que Luversan était bien le nom dont on a appelé au cercle l'homme qui me ressemblait.

— De sorte, conclut Pivolot approuvé par Tristot, qu'il se pourrait que Luversan en sût long tan* sur l'assassinat de Larouelte que sur celui deBrignolct.

— Je ne conclus pas. A vous de chercher, messieurs. En attendant, voici un carnet de chèques de 50,000 francs au nom de William Farney, sur la Société générale.

Les deux policiers amateurs refusèrent ces subsides.

— Nous vous compterons nos frais, dit Tristot, approuvé par Pivolot, quand nous aurons réussi.

Roger eut un sourire bon enfant.

— Oh! messieurs, je ne songe nullement à vous corrompre, croyez-le bien.

Tous trois se prirent à plaisanter sur ce sujet, malgré la gravité de la situation. Puis Laroque remercia de nouveau ses dévoués auxiliaires.

— Vous êtes bons de prendre ainsi une lâche aussi ardue...

— Oh ! ne nous remerciez pas trop, monsieur Laroque ; d'abord, c'est de toute justice que l'on vous aide, puisque vous êtes malheureux injustement; il faudrait avoir une âme bien dure pour vous refuser assistance en pareille occasion ; ensuite, la difficulté même dont vous parlez n'est pas sans stimulant pour nous; nous aimons les affaires enchevêtrées, si obscures que les agents du quai de l'Horloge s'y perdent. Nous n'avons pas encore échoué. Nous comptons, Tristot et moi, bien des Austerlitz, pas un Waterloo,

— Vous me donnez bon espoir!

— Ce qui est humainement possible sera fait....

— Merci, messieurs; je n'aurai pas assez de ma vie tout entière pour vous remercier, vous bénir et vous aimer, car, je vous le répète, ce n'est pas pour moi que je cherche la vérité, mais pour ma fille; si je veux l'honneur, c'est pour que Suzanne ne soit plus contrainte de porter un nom qui n'est pas le sien. Si je veux la revision de mon procès et la réhabilitation, c'est pour qu'elle soit heureuse, — car elle aime. — Quant à moi, ma vie est finie, et, si j'étais seul, j'accepterais le fait accompli.

— Et vous auriez tort, monsieur Laroque, grand tort. Ce serait une faiblesse, prosque une lâcheté. Pendant que vous avez souffert, et que la honte vous accablait, un homme, le vrai coupable, a joui de son crime, il triomphe encore d'une déplorable erreur de la justice... Il est peut-être honoré, riche, qui sait même s'il n'est pas heureux, malgré le sang versé? Cela s'est vu. Nous avons rencontré dans notre vie des criminels qui n'ont jamais connu le remords. En reconnaissant le fait accompli, vous deviendriez presque le complice de cet homme — d'une complicité morale. Vous ne pouvez plus hésiter maintenant que vous luttez pour deux honneurs.

— Pour trois, messieurs. J'ai tant pleuré, voyez-vous, dit le pauvre homme d'une voix sourde, que les larmes m'ont fatigué ! Mais la pensée de ma fille m'a soutenu, m'a fait vivre, je vous confie son honneur et son bonheur, messieurs,

— Nous lui rendrons l'un et lui assurerons l'autre, monsieur Laroque. Comptez sur nous!

— Quand vous reverrai-je?

— Nous l'ignorons. Nous nous mettrons en campagne dès aujourd'hui. Si nous avons besoin de vous, un de. nous deux ira vous trouver à Maison-Blanche.

Il dormait encore... (P. 493.)

— JNon, je craindrais d'exciler les soupçons, — ou seulement la curiosité de ma fille.

— Alors, un télégramme vous avertira.

— C'est cela, et à toute heure du jour ou de la nuit, je serai à votre disposition.

Les trois hommes se séparèrent après s'être cordialement serré la main.

UV, 62. — JULES MARY. — R002R-LA-H0Nr8. — ÉD J. HOCFF BT C*«. UT. 99

490 ROGER-LA-HONTK

on a vu que les deux policiers amateurs s'étaient bien gardés de faire connaître leur avis, de révéler leur piste. Avant de s'occuper de Luversan, qui, d'ailleurs, ne leur paraissait pas sérieusement compromis dans l'affaire, tant qu'ils n'auraient pas d'autres renseignements sur son compte, ils avaient à vider la question Juliette Brignolet.

Sitôt Laroque parti, ils se dirigèrent vers l'établissement du marchand de vins, rue Larochefoucauld, oh nous avons dit que Béjaud et Brignolet prenaient parfois leurs repas.

Ils entrèrent et se firent servir de la bière dans une petite pièce jéparée du débit.

Ils appelèrent un gros homme à large panse sur laquelle s'étalait un tablier dont la blancheur était loin d'être immaculée.

— C'est vous qui êtes le patron?

— C'est moi, Cornélius dit Lupin, pour vous être agréable, si cela se peut.

— Cela se peut, monsieur Lupin. Asseyez-vous auprès de nous, et Èi vous désirez prendre avec nous un verre de bière...

— La bière, ça n'est pas mon fort... mais je prendrai un demi-setier, pour profiter de vos bonnes intentions.

— C'est comme il vous plaira.

Cornélius s'en alla au comptoir, oh il se versa un verre plein, qu'il ipporta auprès de ceux de Tristot et de Pivolot, et trinquant :

— A la vôtre I

— A la vôtre, monsieur Cornélius.

M. Lupin but une rasade, après quoi s'essuyant les lèvres :

— Qu'est-ce qu'il y a pour votre service?

— Nous allons ^ous le dire. Est-ce que vous avez des garçons qu vous aident quelquefois?

— Jamais.

— Et votre femme?

— Elle reste au comptoir, comme vous voyez.

— De telle sorte que c'est vous qui vous occupez des clients, jamais un autre?

— Toujours moi et jamais un autre.

— Depuis longtemps?

— Depuis que je suis installé, c'est-à-dire dix an».

ROGER-LA-HONT'E 491

— Et vous ne vous êtes pas absenté?

— Une fois, à la mort du père de ma femme, il y a de cela trois ans...

— Bon. Avez-vous entendu parler du crime de la banque Terrenoire'^

— Parbleu! L'affaire a été tout au long' racontée dans les journaux. Et puis ça me touche un peu, car Brig-nolet, qui a été assassiné, — et Béjaud, qui est l'assassin, à ce qu'on dit — étaient nos clients.

— Ils ne vous doivent rien I

— Non. Brig-nolet, de temps en temps, se laissait mettre en retard, mais il finissait toujours par payer.

— A quel moment les avez-vous vus pour la dernière fois?

— A quel moment? Ma foi, c'est la veille même du meurtre, au soir, vers sept ou huit heures, que je les ai vus pour la dernière fois.

— Où?

— Ici où vous êtes, à cette même table.

— Tous les deux?

— Oui. Ils ne se quittaient presque jamais. C'était une paire d'amis. Ils avaient été soldats ensemble.

— Vous leur avez parlé?

— Je leur ai dit bonjour en leur donnant une poignée de mains, comme je fais à tous mes clients.

— Et vous n'avez rien remarqué d'extraordinaire chez eux, dans leur physionomie, leur allure?

— Rien du tout. Ils avaient l'air d'être très gais, tous les deux, surtout Béjaud... oui, surtout Béjaud, car je me rappelle maintenant que Brignolet, qui avait demandé une portion, n'en a pas seulement mangé la moitié... Béjaud lui disait : « Mange donc! ça n'est donc pas de ton goût?» Et Brignolet réfiondait en disant qu'il ne vivait que d'amour et d'eau fraîche, ce qui faisait encore rire Béjaud.

— Il ne s'est rien passé d'anormal pendant ce repas?

— Rien.

— Ont-ils bu beaucoup ?

— Un litre à deux. Oh! ils étaient très sobres Jamais pour ma part, je ne les ai vus se piquer le nez. C'étaient leur grosse, très grosse ration, un litre, quand ils mangeaient ensemble quasi une débauche pour eux, quoi. Ils n'étaient pas trop à leur aise, n'est-ce pas, ils avaient '.ous les deux de la famille. Alors, vous comprenez?

M. Cornélius, dit Lupin, s'arrêta tout à coup, en se frappant la tête, comme s'il avait eu l'esprit traversé d'une idée lumineuse.

— Quest-ce donc? demanda Pivolot.

— Eh bien, je vous trompe en disant que ce soir-là ils n'ont bu qu'un litre. Ils en ont bu... ou plutôt je leur en ai servi deux.

— Ah! ah!

— Oui, et voici comment cela s'est fait. En entrant, Béjaud me tape sur le ventre et me dit : « Père Cornélius, un litre, S. V. P. ! » Je sers, et ils trinquent. Béjaud et Brignolet avalent leur verre d'un trait... Et Béjaud jette son verre en criant qu'on l'a empoisonné. Il était furieux et se démenait comme un possédé...

— Père Lupin, qu'est-ce que vous avez fichu dans votre vin? disait-il. Et il s'essuyait la bouche, en crachant, en toussant, et en faisant des :

Pouah! et des : Pouah!!

Brignolet regardait Béjaud d'un air étonné :

— Tiens! qu'il dit, c'est drôle, je n'ai rien senti...

— Vrai? qu'il dit, Béjaud.

— Ma parole. Je lui ai trouvé le goût de tous les jours.

Béjaud nous examinait, ne sachant trop s'il fallait rire ou se mettre en colère.

Il était persuadé que nous lui avions fait une farce, et à la fin il se mit à rire :

— Je vous revaudrai celle-là...

Mais Brig-nolet se fâcha; il ne voulait pas être accusé.

— Tu avais pour sûr un crapaud dans le gosier, qu'il dit, et voilà ce que t'auras senti en buvant...

Il reversa deux verres. Moi-même je goûtai le vin.

Cette fois Béjaud ne s'aperçut de rien, pas plus que moi, pas plus que Brignolet... Béjaud s'était trompé.

Le litre était à peu près vide, je' l'emportai en déclarant qu'ils ne le payeraient toujours pas, et j'en apportai un autre pour lequel Béjaud ne trouva rien à redire.

Voilà comme quoi ils ont bu les deux litres, ce soir-là contre leur habitude.

Tristot et Pivolot avaient pris quelques notes.

— Vous êtes de la police! demanda Cornélius.

— A peu près! fit Tristot. Et Béjaud et Brignolet sont-ils restés longtemps chez vous?

— Comme chaque fois, une demi-heure.

— Et c'est tout ce que vous avez remarqué?

— Tout. Béjaud avait mangé de bon appétit et Brignolet, au contraire, ainsi que je vous l'ai dit, n'avait presque rien pris. Il n'avait fait que boire.

— Ils sont partis ensemble?

— Ensemble.

— C'est bien, nous vous remercions, monsieur Cornéliu.

Les deux amis payèrent leur consommation, glissèrent un fort pourboire dans la main du patron, qui se confondit en remerciements, et s'en allèrent. Pivolot rentra chez lui en se remémorant ce qu'il venait d'entendre et en essayant d'en dégager quelques éclaircissements.

— Il est bien possible, se disait-il, qu'on ait essayé de verser un narcotique dans le vin de Béjaud... Cette amertume bizarre qu'il a sentie... ce serait le narcotique, et cela expliquerait le sommeil profond dont cet homme a été accablé, si profond qu'il n'a pas entendu qu'on assassinait soii camarade. Admettons l'hypothèse du narcotique... Qui le lui aurait versé?.. Ce ne peut être que M. Cornélius, dit Lupin, ou Brignolet lui-même. Cornélius, c'est bien invraisemblable... d'abord parce qu'il aurait été vu, ensuite parce que ce n'est pas dans le verre de Béjaud, c'est dans le litre qu'il eût versé le narcotique... Mais ici se présente une nouvelle difficulté... Le vin eût été aussi bien infecté pour l'un que pour l'autre, et le narcotique n'eût pas manqué d'exciter chez les buveurs ce dégoût d'amertume remarqué par Béjaud... Donc, impossible. S'il y a narcotique, c'est dans le verre de Béjaud et non autre part qu'il se trouvait... Ceci admis, c'est donc Brignolet qui l'a versé?... Dans quel but?,.. C'est l'invraisemblance la plus complète; ce serait supposer que le complice, U coupable, n'est autre que Brignolet... Or, ce pauvre diable est victime.,, par conséquent, inutile de s'arrêter plus longtemps sur une aussi absurde supposition.

Et tout en marchant, tout en réfléchissant, Pivolot se grattait \dgoureusement l'occiput, comme s'il avait voulu en faire sortir une explication plus sensée.

— Ahl nom d'un petit bonhomme, se dit-il, cela nous irait comme un gant, cette idée du narcotique... parce qu'elle explique aussi le sommeil étrange de Jean Guerrier. Parbleu ! la voici, l'explication : on endort les gardiens; on endort le caissier; on entre; on a des fausses clés; on vole : un gardien se réveille; on l'assassine; puis on se sauve. C'est l'affaire d'un quart d'heure, tout bien examiné... Mais comment a-t-on endormi Brignolet, comment a-t-on endormi Guerrier? Voilà ce qu'il faut chercher, ce qu'il faut trouver. Chambille nous traiterait de farceurs et dirait que nous sommes bons tout au plus à faire des romanciers. Il y a là quelque chose à trouver, je le sens, mais quoi?

Il était rentré chez lui, s'était déshabillé, avait chaussé des pantoufles et passé un veston de chambre.

494 ROGEB-LA-HOMTE

Toujours plongé dans ses réflexions, il s'assit, ou plutôt se coucha à demi dans un fauteuil large et commode, où il avait l'habitude de faire sa sieste, après déjeuner, et il tira un cigare dont il coupa l'extrémité avec soin.

— Assurément, il y a du narcotique sous jeu, se disait-il ; assurément, Jean Guerrier a dû être envahi par un sommeil contre lequel il lui fut impossible de lutter... Et ce qui le prouve, pardieu! ce qui le prouve, c'est qu'il a oublié d'éteindre sa lampe... Je me rappelle encore, en entrant, le matin, dans le cabinet près duquel avait été commis le meurtre, je me rappelle cette abominable odeur d'une lampe qui avait filé... Et quelle lampe?... celle de Guerrier. Si ce garçon avait été coupable, aurait-il eu la présence d'esprit de réfléchir qu'en éteignant sa lampe, il se livrait? Non... Il l'eût éteinte, avant de feindre de s'endormir, naturellement... Tandis que la lampe s'est éteinte d'elle-même, parce que personne n'était là pour la remonter... parce que Guerrier était tombé sans force sous la puissance de ce sommeil maladif... C'est une explication, cela!

Il alluma une allumette et, pendant qu'elle commençait à flamber, il jeta un coup d'œil distrait sur un guéridon placé près de son fauteuil, où il avait mis des notes et différents objets relatifs à l'enquête.

Cinq ou six cigares entamés, mais non fumés, étaient sur ce guéridon, épars, — les cigares essayés par Jean Guerrier la nuit du meurtre.

Il les regarda machinalement — et son allumette, flamblant toujours, lui brûla le bout des doigts — puis tout à coup, poussé par un singulier soupçon, il lança son cigare dans la cheminée, saisit un de ceux de Guerrier et l'alluma.

— La bonne intention excuse la malpropreté, murmura-t-il avec conviction.

Il tira quelques bouffées et toussa.

— Exécrable! Quel horrible tabac! Ça ne peut être que des cigare» de la Régie!... C'est égal, je veux savoir. J'irai jusqu au bout.

Et il se remit à fumer consciencieusement.

Il lui fallait du courage, car il faisait des grimaces bien comiques, et il ne cessait de tousser... et de cracher, lui qui ne crachait jamais en fumant.

— Il n'est pas possible que tous ces cigares soient aussi mauvais, murmura-t-il.

Et, imitant Jean Guerrier, il jeta le premier pour en allumer un autre. Et celui-là, il ne le fumait pas depuis cinq minutes que des symptômes étranges se manifestèrent chez lui tout à coup.

11 fut pris d'un engourdissement général ; des choses de toutes les

ROGER-LA-HONTE ^n

couleurs dansaient devant ses yeux; sa tête retomba sur sa poitrine lourdement.

— Tiens! tiens! dit-il, c'est bizarre !

Cela, il le pensa plus qu'il n'eut la force de le prononcer, car sa langue était épaisse.

Il se souleva sur ses mains; ses bras tremblaient; il essaya de se mettre debout, n'y parvint point et retomba.

La terre tournait autour de lui.

— Je suis ivre, pensa-t-il et je vais m'endormir.

Et songeant à Guerrier et à ce que le jeune homme avait dû éprouver en fumant ces mômes cigares :

— Très bien ! très bien! faisait-il.

Il eut encore un effort, pour essayer de se rendre maître de lui, mais il perdit complètement connaissance et s'endormit.

Il y avait déjà fort longtemps qu'il dormait ainsi, quand Tristot frappa à sa porte.

La bonne de Pivolot, une vieille domestique fidèle et dévouée qui le servait depuis vingt ans, alla ouvrir.

— M. Pivolot est chez lui ?

— Il est dans son cabinet, en train de dormir...

— A cette heure?... il est neuf heures du soir

— Voilà ce qui m'inquiète... Monsieur est rentré vers une heure et s'est renfermé... De toute l'après-midi, je ne l'avais pas entendu bouger... Ayant eu besoin de lui parler... car je voulais savoir si monsieur dînait chez lui, j'entrai... Il dormait encore... et le bruit que je fis ne le réveilla pas... Je lui adressai la parole, en lui demandant pardon de le réveiller; mais il était inutile de prendre tant de précautions; on aurait pu, je crois, tirer le canon à son oreille, il ne se serait pas réveillé... J'écoutai sa respiration... elle était régulière... Je n'avais donc rien à craindre... monsieur ne semblait pas malade... J'ai fait mon dîner, comme s'il m'avait donné des ordres... A sept heures, j'entrai de nouveau dans le cabinet, en criant de toutes mes forces :

— Monsieur est servi!

J'entendis un ronflement pour toute réponse. C'est à croire qu'on lui a fait avaler l'opium du monde entier. Mon dîner est resté sur le feu. Il y a deux heures qu'il y mijote et il est dans un joli état, mon dîner, bon à jeter dans la rue!... Ce n'est pas la peine d'avoir une bonne cuisinière pour s'en moquer pareillement. Enfin, c'est son affaire.

— Et il dort toujours?

— Toujours. Entrez, vous le verrez.

4dd ROGER-LA-HONTE

Tristot pénétra dans le salon avec une certaine anxiété.

Ce sommeil lui semblait extraordinaire.

Il s'approcha de son ami et le contempla attentivement.

Pivolot dormait au fond du large fauteuil, les mains jointes sur les genoux, le menton sur la poitrine, dans 1 abandon de lui-même le plus complet. Tristot le secoua vigoureusement.

Et il criait :

— Hé! monsieur Pivolot, réveillez-vous 1 Quelle idée de dormir! Est-ce que vous êtes malade?

Le bonhomme ne fit pas un mouvement,

— Si je ne l'entendais pas respirer, je jurerais qu'il est mort: murmura Tristot.

Et il recommença à le bousculer et à crier.

— Monsieur Pivolot!... C'est moi;, c'est Tristot.

Et comme il ne bougeait pas davantage, Tristot pria la bonne de lui apporter une cuvette d'eau fraîche et un linge.

Il fit mettre le tout près de lui, sur le guéridon, et bassina les tempes, le visage, le cou, les mains, les poignets de Pivolot.

— Ce sommeil-là n'est pas naturel ! disait-il.

Enfin, il fit tant et si bien que Pivolot ouvrit un œil; puis l'autre, étendit le bras gauche, puis le bras droit, bâilla, se détendit, se souleva, promena des regards effarés autour de lui, reconnut la cuisinière, reconnut Tristot et, ahuri, demanda :

— Qu'est-ce qu'il y a donc, monsieur Tristot, et pourquoi suis-je (out mouillé?

— Vous dormez depuis six ou sept heures.

— Hein?

11 passa sa main sur son front.

H se rappelait :

— Ce sont les cigares! Sapristi, que j'aimai à la tête! Mais je suis bien content!

Tristot le considérait d'un air stupéfait.

— Il est fou, pensait-il.

— Oui, je suis rudement content d'avoir si bien dormi. Maintenant, je vois clair dans tout cela. Parbleu! un enfant comprendrait!... Ehl c'est très fort.

— Monsieur Pivolot, si vous vouliez m'expliquer?

— C'est vrai, j'oubliais que vous n'êtes pas au fait.

D éloigna sa bonne qui s'en alla, en levant les mains en l'air d'un geste désespéré.

Les sombres mystères du sérail des kalifs. (P. 4y&.)

Elle n'était pas loin de penser, comme Tristot, que son maître avaii perdu la raison.

Quand elle fut partie, Pivolot se hâta de mettre Tristot au courant de ce qu'il avait tenté.

Quand il eut fini :

— Vous voyez, monsieur Tristot, que cette découverte est assez

Uy. 63. — JULES MARY. — ROGER-LA-HONTB. — ÉD. J BOUFF KT g'«. JJV. 63

importante. Nous sommes sur une bonne piste. Ces cigares opiacés nous confirment dans l'opinion que Béjaud lui-même a dû être pareillement endormi — non pas avec des cigares, mais avec un narcotique mêlé à son vin. Qui a fait boire ce narcotique à Béjaud? Et qui a mélangé ces cigares à ceux de Guerrier? Voilà ce qu'il importe de savoir. Quand nous le saurons, nous tiendrons la clef de l'énigme.

— Pour cela, il faut que nous voyions Béjaud et Jean Guerrier. M. de Lignerolles ne nous refusera pas, je l'espère, l'autorisation de sauser avec eux.

— Surtout, si nous lui faisons part de nos soupçons. Peut-être nous donneront-ils quelques renseignements; mais auparavant, et afin d'agir avec plus de sécurité, je veux aller trouver le docteur Gorpitel, un de mes amis intimes. Je le prierai d'analyser deux de ces cigares, un de ceux que Guerrier a allumés et dont il a tiré quelques bouffées. Il nous dira ce qu'ils renferment. Si nous nous sommes trompés et s'ils ne contiennent aucune matière propre à faire dormir, il faudra mettre mon sommeil sur le compte de la mauvaise qualité du tabac. Alors, adieu nos soupçons! Mais cela n'arrivera pas!... Ou je ne suis qu'un fier imbécile, ce qui n'est pas prouvé, ou les cigares ont été empoisonnés!... et nous le saurons demain.

Pivolot se mit à table après s'être rafraîchi le front à plusieurs reprises.

— On dirait que je porte trois cents kilogrammes sur la tête, disaitil en riant.

Sa cuisinière maugréa, en apportant le dîner, et s'excusa, d'avance, sûre qu'on ne trouverait rien de bon.

Mais Pivolot la rassura :

— Je vous pardonne, puisque c'est ma faute, dit-il.

Il mangea d'assez bon appétit, pendant qu'auprès de lui, tout en causant de l'affaire qui les préoccupait, Tristot prenait un verre de fin et vieux cognac.

Tristot qui était allé au Palais pendant l'après-midi, avait appris là tous les bruits qui couraient sur Guerrier, sa femme, Margival et Terrenoire.

Ces bruits l'avaient étonné et rendu inquiet

Il en fit part à Pivolot.

Et, à son grand étonnement, il vit que son compère, tout en écoutant avec attention celte histoire, n'avait pas l'air de s'en soucier.

— Gela ne dérange aucunement nos plans, dit-il. Est-elle vraie, cette histoire?

— On le dit.

— On n'en sait rien! Je les connais, les calomnies parisiennes. Des tombereaux d'horreurs, et puis, rien!... Puisque nous avons commencé à manœuvrer comme si Guerrier était innocent, continuons, monsieur Tristot. Cela ne nous a pas trop mal réussi jusqu'aujourd'hui. Et si vous le voulez bien, jusqu'à ce que le docteur Corpitel m'ait remis son rapport, laissons cette affaire et parlons d'autre chose.

A onze heures, les deux amis se séparaient.

— Je vais dormir sérieusement, cette fois, dit Pivolot. Et, en effet, il dormit jusqu'au lendemain à huit heures.

Il se leva, s'habilla, avala son chocolat, et sans perdre plus de temps alla sonner chez Corpitel.

Le docteur Corpitel, consulté, décomposa et analysa les cigares, ce qui lui prit la journée, et, le soij: même, il adressait à Pivolot un assez long- rapport oii il expliquait le résultat de son analyse.

Dans ce rapport, il rappelait à son ami qu'en Extrême-Orient on cultive une plante assez semblable à notre chanvre européen, mais plus grêle et plus basse, dont les fleurs desséchées offrent une certaine analogie avec les grappes du réséda.

C'est ce chanvre indien qui sert de base à une préparation connue des Orientaux sous le nom de haschisch^ substance qui remonte à la plus haute antiquité. L'hébreu, le syriaque, le chaldéen, l'arabe, le persan, le turc, le mongol, le sanscrit, le paâlhi, l'indoustani, le téluiga, le bengali, le tancoul, le cingalais, le birman, le siamois, le malais, le chinois, le japonais, toutes les langues mortes ou vivantes qui se sont parlé ou se parlent encore en Asie, mentionnent le haschisch en lui affectant une dénomination particulière. Tous les voyageurs ont raconté « les sombres mystères du sérail des kalifs, des sultans, des shahs de Perse; les obscénités du zennanah des grands mongols, des rajahs, des nababs; le dévergondage des gynécées de Koonnpore, de Delhi, de Véziapour... Nul attentat perpétré dans les palais ou dans les harems, pas une scène de débauche accomplie dans les temples des brahmes, aux réjouissances publiques en l'honneur du Dieu Lingary et aux processions de la Trimourty hindoue ; pas un meurtre, pas un acte commis à la fête de la déesse Khâli, ou aux saturnales sanglantes des musulmans sectateurs d'Ali, n'ont eu lieu sans que le chanvre indien n'ait participé, sous une forme ou sous une autre, à ces monstruosités... »

Le docteur Corpitel constatait que les cigares qui lui avaient été remis par Pivolot avaient été imprégnés d'une composition obtenue avec le chanvre indien et de l'extrait de daturah. Jadis, les Thugs — qu'on

appelait aussi « Datureahs » — , cette association d'endormeurs et d'étrangleurs, de chauffeurs et d'assassins, mêlaient le suc du daturah vénéneux aux boissons ou aux aliments des personnes qu'ils voulaient plonger dans un sommeil aussi profond que la mort.

Le daturah, bien plus que le chanvre, avait donné aux cigares cette détestable odeur qui les avait fait jeter par Jean Guerrier.

Et, en lisant le rapport du docteur Corpitel, Pivolot pensait que c'était l'amertume très grande du daturah qui avait dû mettre Béjaud en défiance.

Béjaud n'avait bu qu'un verre de vin, auquel était mêlé le narcotique.

Jean Guerrier n'avait fait, pour ainsi dire, que toucher du bout des lèvres aux cigares.

Enfin, Pivolot, lui-même n'avait pas eu le temps de fumer jusqu'au bout un cigare commencé.

Tout cela, pourtant, avait suffi et le sommeil qui s'était déclaré, plus ou moins de temps après l'absorption, avait été léthargique.

Quand le bonhomme fut bien pénétré des observations scientifiques sur lesquelles le docteur s'était longuement étendu, il alla trouver Tristot, auquel il rendit compte de ce qu'il savait, et tous deux s'empressèrent de courir au parquet, où ils demandèrent à parler à M. de Lignerolles.

Le juge d'instruction pensait à eux depuis quelques jours; il savait par M. Lacroix, qu'ils s'occupaient de l'affaire, et il commençait à s'étonner de ne les point voir : il les connaissait, en effet, et savait de quelle importance était leur opinion.

L'esprit du juge avait été fortement troublé par les scènes violentes qu'il avait provoquées et qui s'étaient passées devant lui entre Jean Guerrier, Margival, Terrenoire et Marie-Louise.

On se rappelle de quelle réflexion inquiète M. de Lignerolles, lorsqu'il s'était trouvé seul, avait résumé ces scènes de désespoir et de larmes :

— Où est la vérité? s'était-il dit.

On comprend, dès lors, avec quel empressement il accueillit Tristot et Pivolot, et avec quelle curiosité il les interrogea.

C'était la première entrevue qu'ils avaient avec le juge pour celte affaire; ils ne lui cachèrent rien de ce qu'ils avaient fait, rien de ce qu'ils pensaient, rien non plus de ce qu'ils avaient découvert.

Ce n'était ni une explication bien précise qu'ils apportaient, ni la preuve indiscutable de l'innocence de Béjaud et de Guerrier, mais c'était du moins une piste qui mènerait au coupable, quel qu'il fût.

M. de LigneroUes le comprit, et n'attendit pas, pour signer aux deux compères une permission de voir Jean Guerrier, qu'ils la lui demandassent.

— Tenez, dit-il, voilà ce que vous désirez, n'est-ce pas?

— En effet, nous vous remercions, monsieur de LigneroUes.

— C'est bien plutôt moi qui vous dois des remerciements pour le zélé que vous apportez gratuitement aux affaires de la justice.

— Nous trouvons notre récompense en nous-mêmes, monsieur.

Et Pivolot, se penchant à l'oreille de son camarade, ne manqua pas d'ajouter :

— Et aussi dans la satisfaction d'embêter Chambille.

Ils se rendirent au dépôt, après avoir pris congé du juge, et ils furent introduits sur-le-champ auprès du prisonnier; le gardien qui les avait amenés se retira après avoir lu le mot de M. de LigneroUes, et ils restèrent seuls avec Jean Guerrier.

Celui-ci, assis sur un escabeau, la tête appuyée contre le mur, dormait à demi; ou plutôt rêvait, ayant les yeux fermés.

Pivolot l'appela doucement.

— Monsieur Jean Guerrier?

Le jeune homme les regarda tour à tour et ne les reconnut pas. Croyant qu'il avait affaire à quelques agents nouveaux, à des indifférents, il referma les yeux et se replongea dans ses réflexions tristes.

— Monsieur Guerrier, reprit Pivolot, nous avons déjà eu, mon ami et moi, le plaisir de nous rencontrer avec vous — le matin même de votre arrestation — et vous avez dû voir que nous n'étions ni l'un ni l'autre, animés de mauvaises intentions à votre égard... Je vous prie donc de nous considérer bien plus comme des amis que comme des ennemis.

Ce langage surprit Guerrier.

Il examina attentivement les deux compères et, après un moment d'hésitation, finit par les reconnaître.

— Je vais vous expliquer tout de suite et sans autre préambule, monsieur Guerrier, l'objet de notre visite. Nous croyons, mon ami et moi, que vous êtes innocent.

Le caissier eut un geste attristé. Ce geste voulait dire :

— Que m'importe votre opinion I Ce n'est pas d'elle que dépend ma liberté. Que m'importe aussi que l'on me croie ou non coupable, la vie est fmie pour moi I...

Pivolot comprit ce que voulait dire ce geste.

— Vous avez tort de vous décourager, monsieur. A votre place, je

me débattrais comme un beau diable, ne fût-ce que dans l'espoir de me venger plus tard de ceux qui m'ont fait delà peine. Les yeux de Guerrier brillèrent tout à coup.

— Vous avez raison, dit-il, parlez! Que me voulez-vous?

— Peu de choses. Nous desirons être renseignés sur un point. Le soir du meurtre, en travaillant aux comptes de votre caisse, vous avez fumé beaucoup?...

— Oui, beaucoup, comme j'en ai la mauvaise habitude.

— De deux choses l'une : ou vous étiez préoccupé et vous laissiez éteindre vos cigares, que vous jetiez aussitôt pour en allumer d'autres, car un cigare rallumé ne vaut rien, c'est connu, — ou bien vous trouviez vos cigares détestables et en cherchiez un meilleur.

— Votre dernière supposition est exacte. J'allumai quatre ou cinq cigares. Je les trouvai tous infumables.

— Vous n'avez pas remarqué qu'ils vous portaient à la tête ?

— Si. Je me suis endormi presque aussitôt d'un sommeil de plomb, et malgré moi, je l'ai dit dans l'enquête, malgré mes efforts pour me réveiller, me lever, fermer ma caisse que je voyais ouverte... et en appelant Béjaud et Brignolet.

— Eh bien! vous êtes victime d'une intrigue fort habile, les cigares avaient subi une préparation savante dans laquelle entraient, à des doses inégales, le daturah, le chanvre indien et l'opium ordinaire.

— Que dites-vous?

— La vérité ! . . . Et il est probable — nous l'apprendrons tout à l'heure par Béjaud lui-même — que ce gardien a été endormi de semblable façon... Et il est aussi probable que pareille tentative a été faite sur Brignolet, mais n'aura pas réussi. Ce qui explique que Brignolet se soitréveillé et ait été assassiné!.,.

Guerrier semblait épouvanté :

— Et>vous êtes sûr de ce que vous prétendez? dit-il.

— Absolument sûr, monsieur... Nous venons, il n'y a qu'un instant, de déposer entre les mains de M. de Lignerolles le rapport du médecinchimiste qui a analysé les cigares.

Les trois hommes gardèrent le silence.

Guerrier réfléchissait profondément.

— Vous connaissez-vous des ennemis? demanda Tristot à son tour. Le premier mot que répondit Jean Guerrier fut :

— Non!

Puis, soudain, une scène pénible de larmes, de prières se retraça devant son esprit — la scène de la fête japonaise de l'hôtel de Terrenoire,

OÙ Andréa, bouleversée par l'annonce du mariage de Guerrier, lui avait brutalement avoué son amour, lui reprochant de s'être servi de cet amour pour obtenir de l'avancement; et celte scène s'était terminée par une menace terrible, à laquelle il n'avait point prêté d'attention, tout d'abord, mais qui lui revenait maintenant à la mémoire :

— J'attendrai jusqu'à votre mariage I Prenez garde I après votre mariage, je ne pardonnerai plus !

Elle avait dit cela et elle était femme à tenir sa parole. Elle avait une nature violente, capable de tout briser, de ne tenir compte d'aucun obstacle.

Il venait de répondre : non, à Tristot qui lui demandait s'il ne se connaissait point d'ennemis.

Il se reprit :

— Une femme, pourtant — dit-il — avait juré de tirer de moi une vengeance...

— Une maîtresse abandonnée?

— Non, une femme dédaignée...

— Oh I oh ! ceci est grave. Rancune d'amour! Les femmes dédaignées ne pardonnent pas... Quelle est-elle?

Guerrier hésita au moment de prononcer le nom d'Andréa... Qu'allait-il faire?... Ne se trompait-il pas? Quelles raisons avai^l de croire Andréa si méchante et si perverse? Un pressentiment seul le poussait.

Si Andréa avait été veuve, il se fût tu, peut-être, mais Andréa était la femme de M. de Terrenoire, c'est-à-dire de l'homme que, depuis quelques jours, il détestait le plus au monde; de l'homme avec lequel il eût voulu se battre, en sauvage, loin de tous, afin de pouvoir sentir palpiter sa vie sous ses doigts!...

La colère l'emporta sur toute autre considération.

— C'est M™' de Terrenoire !

Tristot et Pivolot ne parurent nullement étonnés.

— Nous le savions, dirent-ils simplement.

— Comment? Par qui?

— Par l'homme qui vous aime et qui vous estime autant qu'il est possible d'aimer et d'estimer un ami fidèle dans le malheur. Vous comprenez?

— Oui, fît-il tout bas. Ah ! gardez-lui son secret, messieurs. Celuilà fut un martyr.

— Il ne sépare pas votre cause de la sienne et n'aura de repos que orsque tous deux vous serez lavés de la boue sanglante qu'on vous a

jetée. Dites-nous bien tout, mon ami. Nous avons besoin d'être guidés par les victimes elles-mêmes dans ce labyrinthe inextricable.

— Oui, je vous dirai tout, car je n'ai point de ménagements à garder... On n'cj pas eu pitié de moil On a détruit mon honneur,, . On a piétiné sur mon cœur. Pourquoi aurais-je compassion, à mon tour, de ceux-là mêm« qui m'ont fait tant de mal ?

Et il raconta tout ce que nos lecteurs savent, c'est-à-dire ses relations avec M. de TiuTenoire ; il dit comment il remarqua d'abord la bienveillance d'Andrén, puis comment il s'était aperçu, à la fin, que cette bienveillance se chanf^uait en un sentiment plus vif.

Il l'avait l...ie, alors, pour échapper à la tentation, mais elle l'avait recherché, suivi.

Enfin, quîiud elle avait appris son mariage avec Marie-Louise, elle l'avait menacé, dans le bal, de sa colère, si ce mariage se réalisait — de sa colère qui serait d'autant plus terrible qu'Andréa avait été plus dédaignée.

Il s'animftit en parlant, et ses souvenirs affluaient, de telle sorte que des observations, des détails, des mots de M™® de Terrenoire, de ces mots de femme, cruels, emportant le morceau, lui revenaient à l'esprit.

Et il citait tout pêle-mêle, avec l'âpre plaisir de se venger de Terrenoire, bien pLus qu'avec l'espérance secrète que tout ce qu'il racontait servirait à fa^re découvrir le vrai coupable.

Tristot <;t Pivolot l'avaient écouté avec la plus profonde attention. Les confidences sincères de Jean Guerrier confirmaient celles de Roger Laroque.

M"' de Terrenoire avait rêvé de se venger du caissier, mais de quelle façon?

Et avjiit-elle accompli sa vengeance?

C'était- un fait intéressant à connaître, que cette inimitié d'une femme,

— M"*" de Terrenoire vous hait, c'est visible, dit Pivolot, mais cela ne prouve riea, malheureusement, quant à ce que nous cherchons. La haine de cette iemme, le meurtre de Brignolet et le vol de cette caisse n'ont rien de «^jmmun. Rappelez-vous bien les moindres incidents de votre vie,,. Vous ne vous connaissez pas d'autres ennemis?

— J*Mon.

— i'armi les employés de la banque, vos supérieurs ou vos inférieuis...

— Je n'ai compté parmi eux que des amis jusqu'au jour de mon mariagiiî. Alors, à peine marié, je n'ai plus rencontré chez eux que mépris et éloignement...

ROGER-LA.-HONTB

Béjaud s'était pendu. (P. 510.)

■> — Ah! je comprends... ils connaissaient les relations de votre femme ei de votre patron...

— Il les connaissaient, oui.

— Et vous?

— Pouvez-vous croire que je fusse capable...

— Vous ne saviez rien en vous mariant?

UV. 64. — JULES MARY. — ROGER-LA-HONTB. — ÉD. J. ROUFF ST c'«. Uf. &i

nm ROGER-LA-HONTE

— Je le jure!

— Nous avons besoin de tout savoir. Racontez-nous donc comment vous avez été instruit de ces relations et quelles preuves vous en ont été données.

Guerrier fronça le sourcil.

C'était un cruel supplice que de revenir sur une pareille honte.

— A quoi bon? dit-il, sombre.

— Il le faut! dit Pivolot. Croyez que si nous insistons, ce n'est ni par curiosité ni par plaisir.

Le caissier rendit compte aux deux agents des scènes qui s'étaient passées devant le juge d'instruction, rapportant fidèlement les moindres paroles de Margival, de Marie-Louise et de Terrenoire.

Tristot et Pivolot ne l'interrompirent point. Ils hochaient la tête, et de temps en temps, se regardaient.

— Tout cela est singulier, murmura Pivolot...

Le récit qu'il venait de faire avait rejeté Guerrier dans une surexcitation nerveuse.

Il s'épongeait le front fréquemment, et en même temps il grelottait, secoué de frissons.

Tristot et Pivolot avaient sans doute des pensées graves, car ils gar daient maintenant le silence et ne songeaient plus à interroger.

— Nous avons besoin de réfléchir à tout ce que nous venons d'entendre, monsieur Guerrier, dit Tristot à la fin, c'est pourquoi nous allons vous quitter. En prenant congé de vous, nous n'avons qu'à vous souhaiter un peu de patience, car votre aifaire nous passionne mon ami et moi, et nous sommes de fichues bêtes, si nous ne parvenons pas à la débrouiller.

Guerrier haussa les épaules.

Cela lui était indifférent, à la vérité.

— Avant de partir, j'ai une question à vous adresser. D'où tenie^vous les cigares que vous avez fumés?

— D'un garçon de café qui les reçoit directement de la Havane, comme cela se fait d'ordinaire, car les cigares de la régie ne sont pas fumables.

— C'est vrai. Nous procédons de la même manière, n'est-ce pas, monsieur Tristot? Mais vous aviez déjà fumé de ces cigares, de la même boîte, sans ressentir d'effets soporifiques?

— Assurément.

— Qu'en concluez- vous?

— Que si ce que vous dites est vrai, des cigares empoisonnés ont

dû êtve mélangés aux miens, — placés par-dessus, de façon que je dusse les prendre les premiers.

— Qui s'en occupait d'habitude?

— Moi-même, quelquefois Brig-nolet...

— Qui avait apporté ceux-là?

— Brig-nolet, justement. Je l'avais envoyé dans l'après-midi renou» vêler ma provision. Et c'est lui qui, sur mon ordre, plaça la boîte dans le placard.

— Bien. Cette boîte était-elle ouverte?

— Oui.

— • Ah ! ah ! Et Brig-nolet ne vous donna pas une explication de ce fait?

— Si. Je crois qu'il me dit que la boîte avait été ouverte par erreur... Peu m'importait, du reste, puisque c'étaient les cigares que je voulais.

— Dans l'après-midi, vous n'avez pas fumé?

— Jamais je ne fume à mon bureau dans la journée, mais seulement lorsque je suis seul, et obligé de veiller ou de passer la nuit.

— Très bien. Vous aviez confiance en Béjaud et en Brignolet?

— La plus grande confiance.

— Ni l'un ni l'aulre ne vous a jamais donné le moindre sujet de soupçon.

— Jamais!

— Le soir du meurtre, vous n'avez rien remarqué d'anormal chez eux, sur leur visage, dans leur allure !

— Brignolet était silencieux et distrait. A plusieurs reprises, je lui adressai la parole et il ne répondit pas. Quant à Béjaud, il s'est couché de bonne heure, disant qu'il avait des coliques violentes et une envie de dormir qui lui coupait bras et jambes... Tous les deux se sont mis à ma disposition, pour le cas où j'aurais besoin de leur service pendant la nuit. Je n'ai pas remarqué autre chose.

— Un dernier mot, dit Pivolot. M"* de Terrenoire ne s'est-elle pas consolée de vos dédains avec un amant.

— Je l'ignore. Cela me semblerait peu compatible avec ses idées de vengeance.

— Vous raisonnez en honnête homme. Si, comme nous, vous aviez eu souvent l'occasion d'expérimenter la perversité do certaines femmes chez qui la passion parle en souveraine, vous auriez remarqué en elles d'étranges inconséquences, de monstrueuses aberrations. Permettez-moi de vous adresser une question sur laquelle je vous prie de me garder le secret le plus absolu vis-à-vis de M. de LigneroUes.

SOS nOGER-LA-nONTE

— Parloz.

— Connaissez-vous bien M. de Luvcrsan?

— Ce boursier qui venait de temps à autre à la banque.,.

— Et aux soirées de la rue de Chanalcilles,

— Oui. Je le connais peu, mais j'avoue qu'il m'est antipathique.

— Ne le' soupçonnez-vous pas d'avoir reçu, à un titre quelconque, !es confidences de M"" de Terrenoire?

— Je ne puis rien vous dire à cet égard. Je vois bien que l'ami dont vous me parliez tout à l'heure a attiré votre allcntion sur cet homme qui, comme à moi, lui inspire les plus vives répugnances; mais je dois vous avouer que je ne saurais vous fournir aucun renseignement utile à son sujet.

Tristot et Pivolot n'avaient pas, provisoirement, d'autres questions à adresser à Jean Guerrier, Ils le quittèrent donc pour se rendre dans la cellule du gardien de caisse Béjaud.

Béjaud avait été interrogé à plusieurs reprises par le juge d'instruction et confronté avec Jean Guerrier.

Dans les premiers temps, il avait paru act epter son mauvais sort avec résignation.

Il se défendait de son mieux.

Mais, quand il vit que toutes ses protestations étaient inutiles, il déclara énergiquement qu'il serait désormais superflu de l'interroger, attendu qu'il ne répondrait pas — quelles que fussent les questions.

Et il tint parole, opposant le mutisme le vlus absolu à toutes les habiletés de M. de Lignerolles.

Il l'avait dit, une fois :

— Je ne suis pas coupable et je ne sais vraiment comment la pensée peut être venue à n'importe qui, parmi ceux qui me connaissent, que je suis capable de commettre un crime. Je n'ai de ma vie dérobé une épingle, ce n'est pas pour voler un million. Qu'est-ce que j'en aurais fait, de votre million? Il m'aurait joliment embarrassé, par exemple 1 Où l'aurais-je caché, d'abord?... J'aurais acheté des rentes, n'est-ce pas?... Et j'aurais tranquillement vécu, sans rien faire?... Et après avoir volé mon petit million, j'aurais attendu la police dans mon lit, au lieu de m'en aller, au lieu de filer en Belgique, ou ailleurs? Mais interrogez donc un peu les cens avec lesquels j'avais affaire. Demandez-leur donc — cela vous regarde et c'est un pou votre devoir, après tout — demandez-leur donc si jamais je me suis plaint de mon sort, si j'avais de l'ambition, si j'étais dépensier, buveur, coureur de femmes, joueur! On vous dira qu'il n'y avait pas d'homme plus tranquille que moi. Jamais une parole plus

ROGER-LÂ.-KONTE 509

haute que l'autre ! Et ce n'était pas ma femme qui m'en faisait dépenser de l'argent! J'étais bien tombé avec elle : aussi économe que moi!... Un million!... Vous m'accusez d'avoir volé un million! Oh! oh! elle est bien bonne!... Pour avoir des maîtresses, n'est-ce pas, et des chevaux, et des voitures, et des domestiques... et probablement aussi pour me faire appeler de Béjaudl... Ah! ah! monsieur de Béjaud... Voyez-vous ça... Tenez, vous me faites rire, parole d'honneur!...

Oui, cette accusation, il avait commencé par ne la point prendre au sérieux.

Mais, au fur et à mesure des interrogatoires, il avait perdu sa confiance et sa gaieté.

C'est alors qu'il déclara qu'il ne répondrait plus.

Ce qui lui avait imposé silence, en l'exaspérant, c'était l'impossibilité où il était d'expliquer comment il avait pu dormir si lourdement qu'on avait assassiné un homme tout près de lui sans qu'il entendît rien.

— Je ne sais pas, moi, avait-il dit, je ne peux pas vous donner de renseignements. J'ai le sommeil léger. Faut croire que, cette nuit-là, je dormais comme une souche. Pauvre Brignolet, va, pauvre Brignolet! Mais il n'y a pas que moi qui dormais, puisque M. Jean Guerrier luimême... Enfin, il y a delà gabegie là-dessous, c'est sûr, il y en a...

Cependant sa détention lui paraissait longue.

Il était au secret, aussi bien que le caissier, et cette solitude était lourde.

Dans les premiers jours, il conserva le vague espoir d'être remis en liberté; mais cet espoir diminua bien vite pour disparaître tout à fait.

Il tomba dans un abattement profond, une prostration absolue, dont les gardiens qui lui apportaient sa nourriture ne purent le tirer.

Un jour, on l'entendit, furieux, qui battait du poing contre les murs de sa cellule, contre la porte, en jurant et en criant.

On le menaça de lui mettre la camisole de force.

Il se tut.

Le lendemain, il devint plus calme; mais il pleura les jours suivants, sanglotant et se plaignant.

C'était le souvenir de sa femme et de sa famille qui l'obsédait.

— Qu'est-ce que tout ça va devenir, mon pauvre bon Dieu, répétait-il vingt fois de suite, machinalement, qu'est-ce que tout ça va devenir, si je ne suis plus là pour donner la pâtée?... Ils sont capables de me garder des années sous les verrous... Et pourquoi, mon pauvre bon Dieu, pourquoi?

Puis il cessa de pleurer et de se plaindre.

Mais ses yeux fiévreux indiquaient qu'il était obsédé par une idée fixe.

Pivolot montra au gardien la permission signée par M. de Lignerolles.

Le gardien s'inclina et précéda les deux amis.

Arrivé à la cellule, il tira le verrou, passa la clé dans la serrure.

— 11 n'est pas gai, le prisonnier ! dit-il en ricanant. Il ouvrit la porte.

Tristot et Pivolot voulurent entrer, mais reculèrent en laissant échapper une exclamation...

— Nom de Dieu !... dit le gardien.

Béjaud s'était pendu.

La découverte de l'abominable lettre anonyme trouvée dans les vêtements de son père avait porté un coup terrible à Raymond de Noirville. Déduisant les faits avec l'inflexible logique de l'homme habitué à débrouiller les causes les plus obscures, il y voyait clair dans ce passé de honte et de scélératesse. Sa mère qu'il vénérait, dont il admirait encoie hier la constance dans le deuil, la résignation, sa mère, qui le choyait, lui, Raymond, jusqu'aux dépens de son frère, avait commencé par tromper le plus noble, le '.meilleur des époux, et pour se venger de son amant qui, sans doute, la aélaissait, avait poussé la haine jusqu'à se rendre complice d'un crime.

Complice? Avec qui? Là était le mystère impénétrable, le mur devant lequel se brisait cet ardent désir de réhabilitation dont Roger Laroque était animé!

Pourquoi cet assassinat, dont, à coup sûr, le vol n'a pas été le principal mobile? Pour reprendre les billets de banque versés à Larouette par Roger Laroque et pour les faire rentrer ensuite dans la caisse de ce malheureux. El qui a tué? Un scélérat à la solde de cette vengeance implacable.

L'assassin s'est grimé assez habilement pour que des témoins, et quels témoins, la mère et la fille de l'inculpé! aient pu croire à la culpabilité de celui qu'il s'agissait de perdre.

Mais au dernier moment, à cette mémorable séance de la cour d'assises de Versailles, l'éloquence d'un avocat, ami et ancien compagnon

ROGER-LA-HONTE 5il

d'armes de l'inculpé, avait été sur le point de triompher des doutes du jury et peut-être de lui arracher, à force de conviction, d'émotion sincère, un acquittement inattendu. Dans la salle, l'assassin veillait, 11 fallait, pour sa sûreté personnelle, pour remplir jusqu'au bout le pacte fait avec la complice, il fallait que Roger fût condamné !

Quelques lignes d'une écriture masculine ont suffi pour anéantir à la fois et l'éloquence du défenseur et le reste de vie qui avait permis à ce héros mutilé sur le champ de bataille de Sedan de venir m extremis défendre son meilleur ami.

Vingt fois Raymond la relut cette lettre dont chaque mot avait été un coup de poignard pour son père. Ecrite h. la hâte, dans la précipitation de la peur, elle n'en était pas moins conçue de façon à foudroyer sa victime, débutant ainsi : « Vous prenez la défense de Roger Laroque, comme s'il n'était pas l'amant de votre femme », et se terminant par cette apostrophe : « Retournez-vous, interrogez Laroque. »

Si habile qu'eût été ce coup droit frappé en plein cœur de la victime, il avait néanmoins dépassé le but. Ce n'était pas la mort de Noirville que les deux complices souhaitaient, mais bien celle de l'innocent, de Roger Laroque.

La mort de Noirville, en impressionnant douloureusement le jury, sauva la tète de cet innocent, qui, condamné aux travaux forcés à perpétuité, devait revenir plus tard et chercher, avec toutes les ressources de la richesse, le vrai coupable. Voilà ce que les criminels ne pouvaient prévoir.

Raymond avait fini ses déductions. Maintenant, il énumérait une à une les fatalités qui avaient rapproché les acteurs de cette tragédie.

N'était-ce pas une chose inouïe que le fils de Lucien de Noirville aimât la fille de Roger Laroque et en fût aimé !

Raymond s'était juré d'aider Roger dans son œuvre de réhabilitation, et maintenant qu'il tenait la preuve de l'innocence de cet homme, il lui était interdit d'agir. Il fallait qu'il gardât cet horrible secret au plus profond de lui-même, et pourquoi? Pour sauver sa mère!

Puisque cette lettre ne devait jamais servir à éclairer la justice, Raymond ne la garderait pas. Il livra aux flammes la pièce à conviction et sa conscience ne lui reprocha rien. Un fils ne peut fournir des armes contre sa mère.

Mais le matin, quand Julia, avertie que Raymond, en proie à une fièvre ardente, gardait le lit, vint à son chevet et pencha son visage anxieux sur le sien, il ne put, dans son délire, réprimer un mouvement d'horreur.

512 r\OGER-LA-HONTE

— Non! non! criait-il. Retirez-vous! Votre baiser me brûle... Je ne veux plus...

Il proféra ainsi des mots sans suite qu'elle écoulait avidement, cherchant à en comprendre le sens caché, prise de peur, tremblant de tous ses membres.

Par bonheur, le jeune homme, instinctivement, garda son secret, et la mère se retira à demi rassurée.

Grâce à sa robuste constitution, Raymond en fut quitte pour une courte crise suivie d'un profond anéantissement.

Huit jours après, son parti était pris. Suzanne et lui ne pouvaient subir sans injustice les conséquences d'un passé où chacun avait, à des degrés divers, même Laroque, sa part de responsabilité. Si Suzanne consentait à l'écouter, s'il pouvait la convaincre, tous deux verraient encore de beaux jours.

Profitant de l'absence de Laroque, Raymond se rendit à Maison- Blanche. Il trouva Suzanne très alarmée. Elle connaissait tous les détails de l'enquête concernant Guerrier, et elle ne voyait pas sans frayeur son père se compromettre en démarches qui pouvaient attirer sur lui l'attention de la justice. Elle fil part de ses appréhensions à Raymond.

Le jeune avocat n'avait pas été sans remarquer Tétrange coïncidence qui allait amènera la cour d'assises, sous inculpation d'assassinat suivi de vol, l'ancien caissier de Roger Laroque. Alors qu'il était fermement résolu à faire triompher l'innocence du père de la fiancée de son cœur, il songeait à proposer à l'inculpé le secours de sa parole, déjà fort estimée au barreau. Use disait : « Si cetindividu est pour quelque chose dansTaffaire Larouette, je le saurai bien en causant avec lui dans sa cellule. Il ne se défiera pas de son avocat, et, tout en le défendant, j'arriverai peut-être à préparer la défense de l'homme que, pour mon bonheur, je dois sauver. » Mais, après sa découverte, pouvait-il chercher à en savoir davantage? Prouver l'innocence de Laroque, c'était affirmer la culpabilité d'une femme que Raymond n'accuserait jamais.

Les craintes de Suzanne servaient d'ailleurs les intérêts de l'amoureux.

— Suzanne, dit-il, il n'y a qu'une solution possible à nos misères. Nous sommes tous perdus si nous n'agissons au plus vite.

— Mais que faire? s'écria-t-elle enjoignant les deux mains. Tant que mon père portera ce fardeau de honte et d'infamie qui lui rend la vie intolérable, devons-nous nous occuper de nous-mêmes ? Ne serait-il pas d'un égoïsme odieux de sacrifier l'honneur de mon père à notre amour ? Je vous aime, Raymond, vous m'aimez. N'est-ce pas déjà un bonheur que de pouvoir nous le dire sans contrainte?

ROGER-I.A-IIO.NTÊ

Il fallait voir le vieux Warner... (P. 519.)

— Sans espoir aussi, Suzanne. Mais laissez-moi vous exposer le plan que j'ai formé. Vous verrez que je ne Toublie pas, votre père, et que je ne sépare point son bonheur du nôtre.

— Je vous écoute.

Il lui prit la main, qu'il couvrit de baisers passionnés, et la gardant serrée dans les siennes, lentement, il lui parla ainsi :

— Suzanne, depuis notre dernière entrevue, il s'est passé des choses

UV. 65. — JULKft «AKY. — BO(-.BB-LA-HONT£. — 4d. J. ROUFF «T c'».

UV. 65

terribles dans ma vie, des choses que je vous dirai peut-être plus lard, quand nous serons unis par les liens du mariage, mais que ma conscience m'ordonne de vous taire. Qu'il vous suffise de savoir que rien ne m'attache plus dans mon pays, et que je le quitterais sans regret, quitte à revenir fidèlement à son secours, si la patrie était menacée. Suzanne, voulez-vous fuir avec moi ?

A celte demande imprévue, elle devint très pâle, et chercha, mais en vain, à dégager sa main.

— Vous vous révoltez à cette idée, Suzanne? Vous croyez sans doute que je veux vous arracher à votre père. Non, telle n'est pas mon intention. Fuyons, Suzanne. Nous partirons, comme frère et sœur, nous irons loin, bien loin, et quand nous serons arrivés dans ce pays que votre père a quitté et oti il s'était fait une nouvelle patrie, un nom honorable, nous lui écrirons : « Revenez vite. Vos enfants n'attendent plus que votre retour pour tenir de vous un bonheur que seul vous avez le droit de leur donner. » Croyez-moi, Suzanne, votre père, qui vous aime, qui ne peut vivre sans vous, renoncera à une enquête où il risque à chaque instant de trouver sa perte.

— Quitter mon père ! dit-elle simplement. Y songez-vous, Raymond I Il en mourrait.

— Ne le croyez pas. Je prendrai soin de l'avertir par une lettre. Il saura que sa fille est sous la sauvegarde d'un cœur loyal, et il attendra patiemment notre appel. Et dès que nous lui aurons dit d'accourir, il viendra.

Mais Suzanne n'était pas convaincue. Elle aimait encore son père, alors qu'elle le croyait coupable. Maintenant qu'elle était sûre de son innocence, cet amour s'était décuplé par le sentiment de profonde pitié que lui inspiraient les soutTrances de ce père vénéré.

Raymond ne se découragea pas. Il plaida la cause de l'amour avec toute l'éloquence d'une conviction sincère, et tombant à genoux, se montra si suppliant, si désespéré, qu'elle craignit encore une nouvelle tentative de suicide, si elle refusait.

Et comme elle se laissait aller à dire :

— Calmez- vous, Raymond, je verrai... je réfléchirai.

— Non 1 s'écria-t-il, ces décisions-là se prennent tout de suite ou famais. Je ne m'adresse pas à votre raison, mais à votre cœur. Que dit-il, ce cœur adoré?

— Il dit qu'il vous aime, mais qu'il chérit un père... ,

— C'est justement parce que vous le chérissez, votre père, interrompitil, que vous devez forcer sa résolution. Rester ici, c'est risquer pour lui

ROGER-L\-HONTB 6i5

une nouvelle comparution en cour d'assises, son renvoi au bagne où il finira en martyr.

Raymond avait frappé juste, cette fois.

— Eh bien, oui, s'écria-t-elle, nous partirons...

— Ne dites pas : « Nous partirons .» C'est tout de suite qu'il faut partir. Nous serons demain matin au Havre, et dans trois semaines à New-York.

Partir ainsi, sans avoir embrassé son père. Elle ne pouvait s'y décider.

— Eh bien, soit, dit-il, ce soir, à onze heures, soyez à votre fenêtre. Je vous attendrai dans une voiture attelée d'un bon cheval qui nous mènera tous deux à Paris, oi!i nous prendrons le premier train du matin pour le Havre. Vous me promettez, Suzanne, de répondre à mon appel.

Elle hésita encore, et enfin, les yeux pleins de larmes, la poitrine oppressée, elle répondit en détournant les yeux :

— Je vous le promets.

Promesse qui scellait les fiançailles de ces deux êtres dans lea yeux desquels rayonnait le pur amour.

— Par prudence, Raymond, dit-elle, retirez-vous. J'attends mon père d'un moment à l'autre, et, s'il survenait, il comprendrait, à notre émotion, qu'il s'est tramé quelque chose contre lui. Pauvre père 1 Comm*. il va souffrir !

A cette pensée, elle eût voulu pouvoir reprendre sa promesse. Raymond la serra contre son cœur, l'embrassa au front et s'enfuit comme un fou.

Quelques instants après, Laroque revenait tout joyeux de Paris.

C'est qu'il venait de voir Tristot et Pivolot et que ces deux messieurs lui avaient dit :

— Faites-nous le plaisir, monsieur Laroque, de ne plus bouger de chez vous. C'est jouer avec le feu que de vous montrer au nez et à la barbe des magistrats dont les yeux pourraient se dessiller tout d'un coup.

Et Pivolot, approuvé par Tristot, avait ajouté sur un ton des plus mystérieux :

— Nous tenons une piste. Est-elle bonne? Est-elle mauvaise? C'est ce que nous vous dirons bientôt. En attendant, ne nous demandez rien, si vous ne voulez pas nous rendre tout à fait sourds et encore plus muets.

Roger se frottait les mains, embrassait sa fille, et dans sa joie, s'écriait :

— William Farney ressuscitera Roger Laroque.

noGb;R-LA-iio:HTE

Et comme Suzanne, toujours attristée, ne se laissait pas aller à cet enthousiasme, il redevint sérieux.

— Je vois, dit-il, que tu doutes du succès. Aussi bien, ne connais-tu pas ces deux prodiges de policiers amateurs en qui j'ai mis tout mon espoir. Quand ces gens-là espèrent, c'est qu'ils sont sûrs de réussir. Je me suis bien gardé d'insister pour connaître leur fameuse piste, mais si mes pressentiments ne me trompent pas, ces gens-là me feront réhabiliter et alors... alors... tu sais ce que je veux dire?... Tu baisses les yeux... Alors, rien ne t'empêchera plus d'épouser sous ton vrai nom de Suzanne Laroque, le fils de mon meilleur ami, de l'homme qui est mort en me défendant.

Il prononça ces derniers mots avec une certaine hésitation, et un tremblement dans la voix. Le souvenir de Lucien réveillait toujours en lui un cuisant remords. Plus l'homme s'éloigne en vieillissant des grandes fautes de sa jeunesse, plus la conscience, qui n'oublie jamais, elle, parle avec fermeté, plus le remords est cuisant.

Le père et la fille dinèrent silencieusement. Laroque se laissait absorber par les souvenirs du passé; Suzanne songeait à sa promesse envers Raymond.

La pauvre enfant s'était laissé arracher cette promesse dans un moment d'abandon.

Elle frémissait à l'idée de tenir parole, d'abandonner son père. Elle n'en aurait jamais la force. Des scrupules, des craintes se soulevaient en elle. Si on allait arrêter ce père adoré pendant qu'elle traverserait l'océan avec le bien-aimé? Si, en arrivant là-bas, elle apprenait cette terrible nouvelle... trop tard. Ici, au moins, elle pouvait élever la voix en faveur de celui que ses réticences d'enfant, ses sanglots comprimés, ses défaillances, avaient contribué à perdre. Elle pouvait dire aux juges : « Je suis aussi sûre aujourd'hui de l'innocence de mon père que j'étais eonvaincue autrefois de sa culpabilité... » Et si Roger persistait dans son noble silence au sujet de cette femme mystérieuse qui semblait avoir joué un rôle actif dans le drame de Yille-d'Avray, oh ! alors, elle ne se ferait aucun scrupule de tout révéler.

Le soir, Roger la pria de se mettre au piano et de lui jouer les sonates de Mozart qu'il avait entendu si souvent exécuter à Henriette, quand il revenait exténué de l'usine de la rue Saint-Maur.

Plongé dans un fauteuil, les bras croisés, Roger écoutait les suaves mélodies du Raphaël do la musique. Il revoyait Henriette, Henriette heureuse, souriante, ne songeant qu'à plaire à son mari. Que de douces heures il avait passées ainsi auprès d'elle avant cette maudite rencontre de

Julia. A onze heures du soir, Suzanne était encore au piano et Roger répétait pour la cinquantième fois :

— Recommence, mignonne. C'est si beau! Tu joues le Mozart avec le même sentiment que ta pauvre mère. Il me semble l'entendre. Tu me la fais revivre. Va, mignonne.

Et mignonne tournait les pages, et ses doigts agiles couraient sur l'ivoire, nuançant les andante avec une délicatesse inconnue aux virtuoses de profession, menant de verve les allegro^ sans jamais les précipiter.

Elle avait laissé la fenêtre entr'ouverte et, tout en jouant, prétait l'oreille aux bruits du dehors.

Un roulement de voiture se fait entendre.

C'est sans doule Raymond.

Suzanne attaque un scherzo avec une maestria surprenante. Les notes crépitent sous ses doigts.

Roger, qui sommeillait, se réveille. Il.se lève et va à la fenêtre.

La nuit est sombre et il ne saurait voir ce qui se passe sur la route. Son ombre, immensément grande, se projeté sur la pelouse du jardin.

Nouveau bruit de voiture. C'est Raymond qui s'éloigne.

Il a compris.

Elle ne partira pas.

Désespéré, il rentre à Méridon :

Et demain, entre cette mère qu'il n'aime plus, parce qu'il ne peut plus l'estimer, et cette jeune fille qu'il aime, mais qui ne sera jamais sa femme, à quel projet se résoudra-t-il?

Quelle était l'énigme de la vie de Terrenoire? Quel était le secret qui lui clouait la bouche lorsqu'on l'adjurait de défendre Marie-Louise de l'accusation d'être sa maîtresse?

Dans sa jeunesse, alors qu'il avait vingt ans, Terrenoire menait la vie dissipée d'un garçon auquel la mort de son père et de sa mère a tout à coup laissé une fortune indépendante.

Cette fortune — deux ou trois cent mille francs tout au plus — lui eût permis de choisir une carrière, mais Terrenoire avait le goût du luxe et de la dépense. Maître do ses biens, presque au sortir du collège, il en fut grisé et bientôt il attaqua le capital.

Le capital allait bon train et il devenait évident, qu'à ce train, les trois cent mille francs, déjà fortement écornés, ne résisteraient pas à un an ou deux d'attaques pareilles, quand tout à coup Terrenoire, comme par enchantement, disparut.

On ne le vit plus au cercle, dans les salles d'armes qu'il fréquentait, aux bains de mer, au théâtre, à l'opéra, au Bois, partout enfin où l'on avait pris l'habitude de le rencontrer, c'est-à-dire là où se trouve — où se transporte — le high-life parisien.

— Ruiné, fini, plus personne, dit-on. Déjà?

Et ce fut tout. Quinze jours après il était oublié.

Cependant il n'était pas complètement ruiné. S'il avait disparu, ce n'était pas pour faire une fin, c'est qu'il était amoureux.

Cela avait commencé, ainsi que commencent presque tous les amours, à Paris. Une fillette, un jour, trottinait devant lui.

Comme il avait plu, elle relevait un peu sa robe — une robe de toile claire, c'était l'été — elle laissait voir coquettement le bas de ses jupes blanches brodées à la main battant le talon de ses petits pieds fins et cambrés.

Cette fillette avait une tournure gracieuse, la taille souple, les épaules larges; ses cheveux tordus derrière la nuque, se relevaient en masses sous son chapeau de paille orné de fleurs.

Elle allait très vite.

Terrenoire hâta sa marche et la dépassa.

Et en la frôlant, il la regarda.

Son air était modeste; elle avait les yeux baissés ; son visage ovale était d'une exquise distinction, pâle, avec des lèvres rouges et fermes, dessinées d'un coup de pinceau délicat; avec des yeux bleus, paraissant d'autant plus bleus qu'elle était brune.

Certes, il y a bien des jolies filles sur le pavé parisien : il n'est même point de ville au monde où il y en ait tant et d'aussi séduisantes. Celle que Terrenoire venait de rencontrer l'était entre toutes, et elle avait au plus haut point ce charme de la vierge qui se sait belle et dont le cœur ni les sens n'ont point encore parlé.

Ses grands yeux, au regard tout à la fois doux et ferme, s'arrêtèrent une seconde sur Terrenoire.

Il n'y eut rien de plus.

Elle passa, gagnant de l'avance, se hâtant, comme si elle avait été en retard.

Terrenoire la suivit de loin et la vit entrer dans une maison de la

rue Lepic.

ROGER-LA-IIONTE 619

Il attendit cinq minutes et ne îa vit pas ressortir. Il allait entrer, lui aussi, et s'informer auprès du concierge, quand il la vit apparaître à une fenêtre du troisième étage.

Elle, aussi, l'aperçut, car aussitôt la fenêtre se referma. Il attendit encore, mais ce fut vainement.

— C'est bon. Je reviendrai, se dit-il.

Et il revint tous les jours, en effet.

Tous les jours, il suivit la jolie fille, l'accompagnant dans toutes ses courses, d'abord sans qu'elle parût s'en douter; ensuite, malgré elle; enfin, peut-être avec son consentement.

Comme il avait fait parler le concierge de la maison de la rue Lepic, ' il n'avait pas eu de peine à savoir ce qu'était la jeune fille, ce qu'elle faisait, comment elle vivait, à quoi elle passait son temps.

Toutes choses qu'il apprit bien vite.

Elle s'appelait Blanche Warner; elle était la fille unique d'un ancien commandant en retraite, vivant là assez pauvrement, veuf depuis de longues années, et qui avait reporté sur son enfant toutes les joies et les espérances de sa vieillesse.

Blanche ne travaillait pas; elle s'occupait seulement du ménage de son père, qu'elle tenait très gentiment avec le plus d'économies possible.

— Locataires tranquilles et polis ! avait dit le concierge. Jamais un motl Jamais une observation! les loyers payés régulièrement; les contributions à la première feuille blanche. Jamais de papier timbré ; et pourtant, point riches, mais très fiers.

Il fallait voir le vieux Warner, quand il sortait, raide, sa longue taille maigre serrée par sa redingote étroite, sur laquelle il eût été impossibî" de distinguer un atome de poussière !

Sa figure anguleuse, aux joues rentrées, allongée par la barbiche, et coupée d'une grosse moustache, annonçait, par son calme regard, une conscience tranquille, une vie sans amertume et sans soucis.

Et il ne se faisait point faute de le dire :

— Je suis heureux. Je ne désire rien. Et à qui dois-je mon bonheur? A ma petite Blanche chérie !

Il avait confiance en elle, et il avait raison, car il n'était pas une fille plus honnête et plus chaste.

Jusqu'au jour oh le hasard — ce dieu qui se plaît à brouiller tant de vies — avait jeté Terrenoire sur son chemin, aucun trouble d'amour n'avait fait rougir son front; jamais la pensée d'un homme ne l'avait inquiétée et fait tressaillir. Le commandant Warner recevait peu de aaoude, quelques anciens officiers seulement.

B«0 nOGER-LA-IIONTE

Point de jeunes gens.

C'était une règle qu'il s'était imposée.

Mais, sans doute, pour confirmer cette règle, il avait soufTert un© exception en faveur du neveu de son colonel, Margival, un chimiste très distingué et travailleur, lequel consumait sa jeunesse en expériences assez malheureuses, mais fort honorables.

Margival était doux et timide.

Blanche avait dix-huit ans; il en avait plus de trente-cinq; elle était jolie; il n'avait jamais songé à aimer; il se trouva pris un beau jour et laissa là, chimie, expériences, travaux et projets pour se mettre à être malheureux tout à son aise, car sa timidité insurmontable l'empêcha longtemps de se déclarer — non seulement à Blanche, ce qui eût été au-dessus de ses forces, mais à Warner lui-même.

Blanche ne remarqua pas cet amour, tout d'abord, car il se manfestait par un silence obstiné, des rougeurs furtives, des embarras sans raison, des regards jetés sur elle à la dérobée, et quand elle comprit Margival était amoureux fou, mais elle ne l'aimait pas.

Certes, il ne lui déplaisait pas non plus; elle était loin d'avoir de l'antipathie; à force de le voir, même, elle avait conçu une certaine affection de camarade pour ce grand garçon, si occupé de sa science, de ses inventions, qu'il en était resté d'une naïveté étonnante pour les choses les plus simples de la vie.

Mais de celte camaraderie à l'amour, il y avait loin.

Et pourtant Margival possédait une certaine fortune. • C'eût été avec lui l'aisance large, la vie plus facile qu'avec son père, à l'étroit dans sa retraite, la vie sans la crainte de l'avenir, sans la préoccupation du lendemain.

Mais allez donc parler raison à une fillette de dix-huit ansl

Warner eût vu cette union avec plaisir.

Il observait du coin de l'œil sa fille et Margival, comprenait bien les hésitations de celui-ci, et attendait patiemment qu'il se décidât.

Quelquefois aussi, il procédait par allusions, lorsqu'il se trouvait seul avec sa fille, et Blanche, fine comme toutes les femmes, n'avait pas de peine à comprendre ces allusions.

Les jours se passaient; personne ne parlait de cet amour, et Blanche n'aimait toujours pas Margival.

C'est alors qu'elle connut Terrenoire.

Dans les premiers temps, elle ne s'aperçut point del'efTet qu'elle avait produit sur le jeune homme ; ce ne fut qu'à la longue, à force de le remarquer sur son chemin, qu'elle commença de s'en préoccuper.

Le leune homme ttei dit les bras et tomba. (P. 52d.)

UV. 66. — JULES UABY. — ROQER-LA-HONTR, — iO. ». ROUFF BT C?

UV. 60

Comme Terrenoire ne lui manquait pas de respect et lui témoignait au contraire une grande déférence, elle s'enhardit, à la fin, jusqu'à le regarder.

Il lui plut; il était joli garçon, mis avec élégance, sans s'astreindre à toutes les sévérités souvent ridicules de la mode, et trës distingué.

Puis il avait l'air si doux, et fort amoureux, ma foi!

Après s'en être préoccupé, quand elle sortait, Blanche y pensa chez elle.

Après y avoir pensé toutes les journées, elle en rêva toutes les nuits.

Dès lors, elle était conquise.

Ce n'était plus qu'une question de temps et de prudence pour Terrenoire.

Bientôt ils se donnèrent des rendez-vous.

Blanche ne croyait pas mal faire.

Quant à Terrenoire, il ressentait un goût très vif pour cette enfant et n'avait d'autre but que d'en faire sa maîtresse, sans aucune préoccupation de l'avenir.

Et ce fut ce qui arriva.

Blanche abusa de la liberté que lui laissait son père, de la confiance qu'il avait en elle.

La faute commise, elle eut comme le pressentiment de son esclavage ; elle se vit à jamais enchaînée à cet homme qu'elle aimait et sans cesse obligée de recourir au mensonge, auprès du commandant Warner, pour cacher sa défaillance, mais l'amour l'emporta sur ses craintes.

Et puis, elle ne se défiait pas de Terrenoire.

Du reste, elle avait raison en cela.

Tout d'abord, nous l'avons fait comprendre, le jeune homme n'avait vu là qu'une aventure galante, de celles qui désennuient et tirent de l'uniformité; mais, quand Blanche fut à lui, n'eut plus rien à lui refuser, il sentit tout à coup pénétrer dans son âme un sentiment plus doux que le désir de cette belle enfant, — un sentiment de pitié pour cette jeunesse qu'il déflorait, de regrets aussi.

En un mot, il se mit à aimer bel et bien.

Lorsqu'il s'en aperçut, deux ou trois mois déjà s'étaient passés.

Ce fut pendant ces deux ou trois mois qu'il disparut complètement des clubs, des boulevards, des théâtres et des salons qu'il fréquentait.

Il devint introuvable.

Il était tout à Blanche et ne pensait qu'à elle.

Un jour qu'il se promenait avec elle — elle s'appuyait, languissante, à

son bras, étant malade depuis quelque temps — il rencontra un élégant, nommé du Vollerier, avec lequel il avait eu autrefois quelques rapports mondains.

Au moment oii il fit cette rencontre, il rentrait dans la maison où il avait loué un petit appartement près de la rue Lepic, et où il recevait Blanche mystérieusement.

Il vit sa retraite découverte et en éprouva un vif désappointement; il savait que Volterier se hâterait de raconter la chose, et qu'il se ferait un plaisir d'ébruiter sa jolie aventure d'amour.

Son mécontentement redoubla quand il vit Volterier s'approcher de lui, le saluer et adresser galamment la parole à Blanche — défaillante.

Ensuite, se tournant vers Terrenoire :

— Voilà donc pourquoi vous avez disparu?...

Mes compliments!... Parole d'honneur, je vous comprends!... J'en aurais fait autant à votre place !..

— Assez 1 dit brusquement Terrenoire, dont rirritation était extrême...

— Hein ! fit le crevé.

— Passez votre chemin et veuillez ne pas vous souvenir que vous m'avez vu, sinon....

— Sinon... fit Volterier, pâle, se redressant,

— Vous avez deviné.

— A votre aise. Mais je n'ai pas l'habitude d'écouler les menaces. Je trouve très gai ce que j'ai découvert, et rien ne m'empêchera de le raconter.

— Pas même moi?

— Pas même vous!.., surtout vous!...

Blanche, demi-morte de frayeur, avait écouté cette conversation en frémissant.

Bien que les deux hommes eussent baissé la voix, elle avait tout entendu.

Ils avaient échangé leur carte, sans plus ajouter un mot.

Ils se quittèrent en so saluant froidement.

Terrenoire fut obligé de porter Blanche dans son appartement, tant elle était faible.

Là, elle s'évanouit.

Il lui prodigua des soins, la fit revenir à elle.

Son premier mot fut pour lui, pour l'empêcher do se battre ; il fit l'étonné, comme si la pensée d'un duel ne lui était venue ni à lui ni à Volterier.

ROGER-LA-HONTE 52b

Mais elle secoua la tête et se mit à pleurer :

— Non, dit-elle, j'ai compris. Tu veux te battre. Cela ne se puul. Il t'arriverait malheur. Et à moi aussi, j'en ai le pressentiment.

Il essaya de nier encore.

— Jure-moi donc que tu ne te battras pas. Il se tut.

— Tu le vois bien !

Et elle eut une crise de nerfs.

Quand elle fut plus calme, il la recoaduisit jusqu'aux envirnus de la rue Lepic.

Il n'osait jamais s'aventurer dans la rue, dans la crainte de rencontrer Warner ou quelque ami de la famille.

Là encore, elle eut peine à retenir ses larmes, et ce fut avant les yeux roug^es qu'elle rentra chez elle,

Heuroiisoment son père n'était pas là; elle put se rafraîchir le front, les paupicrc.5, le visage.

Mais elle était si étrangement pâle qu'en rentrant son père le remarqua du premier coup d'œil.

— Qu'as-tu donc? Serais-tu malade? demanda-t-il.

Elle trouva un prétexte, une raison pour expliquer sa pâleur; il ne se douta de rien.

Le lendemain, elle alla chez Terrenoire aussitôt qu'elle put sortir.

Il n'était pas chez lui ; elle l'attendit.

Il ne tarda pas à rentrer.

Il la prii dans ses bras, l'embrassa avec plus de tendresse que jamais; il paraissait très gai.

— Tu ne te bats pas!

— J'aime mieux ne pas te mentir. Je me bals.

— Quand?

— Demain matin, vers dix heures.

— Loin d'ici?...

Il eut une hésitation.

— Non, dit-il; dans le bois de Ville-d'Avray.

— Et rien ne peut empêcher ce duel ?

— Rien, ma chère âme. Ce Volterier, vois-tu, est un de ces plaisantins insolents qu'il faut châtier un jour ou l'autre. Il m'a toujours été profondément antipathique. Je solde une vieille dette.

— Vous vous battez au pistolet?

— A l'épée.

— Au moins, es-tu fort?

— De la force de Vollcrier ; tranquillise-toi...

— Non, je ne suis pas tranquille. Est-ce ma faute? Me comprendras-tu quand je t'aurai dit que ce serait effroyable... s'il t'arrivait malheur... effroyable, oui, parce que... je vais te confier un secret...

— Un secret? De toi à moi?

— Je doutais encore, maintenant je ne doute plus... -— Quoi donc? Que veux-tu dire?...

— Je suis enceinte...

— Dicul

Et il la prit dans ses bras, l'étreig-nit contre sa poitrine, la serrant de toutes ses forces.

— Prends garde ! dit-elle, tu me fais mal.

— Chère enfant I !

— Comprends-tu, à présent?

— Sois courageuse, Blanche, et prie pour moi l

— Hélas I dois-je faire autre chose que prier?...

— Et si tu veux ne pas m'enlever à moi-même le courag^e et le sangfroid dont j'ai besoin, sois raisonnable... retourne chez ton père... laissemoi!...

— Oui, adieu! dit-elle, cherchant à être calme.

Et ils se quittèrent ainsi, essayant tous les deux de sourire.

Ils ne devaient jamais se revoir.

Terrenoire avait menti en disant qu'il se battait à Yille-d'Avray.

Rendez-vous avait été pris sur la frontière suisse : il partait le soir même.

Le lendemain, dans la matinée, les deux adversaires étaient en présence, l'épée à la main.

Terrenoire s'était-il trompé, en se prétendant de laforce de Yolterier, ou bien le souvenir de Blanche et de son funèbre pressentiment jeta-t-il quelque trouble en son âme?...

Toujours est-il que les témoins, dès la première passe, s'aperçurent de sa faiblesse ; et il leur fut facile de prévoir un dénouement fatal.

Sur une fausse attaque, Volterier para et riposta avec une telle vigueur que son épée entra profondément dans la poitrine de Terrenoire.

Le jeune homme étendit les bras et tomba.

Il ne proféra pas une parole : la syncope était complète.

Le médecin ne put se prononcer et ne voulut pas sonder immédiatement la blessure pour se rendre compte de sa gravité.

On transporta le blessé en voiture.

Et la voilure prit au pas la route de Genève

On n'en était pas loin, heureusement.

Terrenoire était toujours évanoui.

La nuit, le médecin put se prononcer.

— S'il en revient, dit-il, ce sera miracle . Connaissez-vous sa famille?

— Il est orphelin.

— Il n'est pas marié?

-r- Non.

— Eh bien ! tant mieux l S'il meurt, comme c'est probable, il y aura moins de larmes derrière lui.

Le docteur Sernois était un vieux médecin établi à Genève depuis le coup d'État de 1851.

Il était très habile et avait beaucoup d'expérience.

Son fâcheux diagnostic ne l'empêcha point de donner à Terrcnoire tous les soins que réclamait son état.

L'abandonner, autant eût valu l'achever.

Terrenoire resta entre la vie et la mort pendant de longs mois, sans pouvoir recouvrer la parole.

Dans les premières semaines, une fièvre ardente le consuma.

Peut-être avait-il tout son sang-froid, mais la force lui manquait pour exprimer ses réflexions et expliquer ses volontés.

Le docteur Sernois le disputa pied à pied à la mort, et ce ne fut qu'après trois mois qu'il put se dire à lui-même et dire à Terrenoire :

— Maintenant, je suis sûr de sauver mon malade !

La convalescence fut aussi longue qu'avait été la maladie.

Que devenait Blanche Warner pendant ce temps-lè?

Le jour même du duel, elle vint deux fois chez Terrenoire demander si l'on n'avait rien reçu.

Terrenoire avait promis de lui écrire aussitôt pour lui apprendre l'issue de la rencontre, ou, dans le cas où il serait blessé et dans l'impossibilité d'écrire, il devait prier un des témoins de lui donner de ses nouvelles.

Toute la journée, elle attendit vainement.

Le lendemain, rien non plus.

Et Terrenoire, qui aurait dû être de retour, s'il avait été sain et sauf, ne revenait pas.

Donc il était blessé, mort peut-être.

Comprend-on son angoisse?

Et les jours se passèrent ainsi dans une attente cruelle ; et pendant les nuits elle ne cessait de pleurer silencieusement.

B2ê ROGER-LA-HONTE

Piiis les jours et les semaines s'écoulèrent.

— Il est mort! se dit Blanche.

A qui pouvait-elle s'adresser pour le savoir?

Elle ne connaissait pas les amis de son amant, ni les gens qu'il fréquentait.

Personne, de ceux-là, ne la connaissait elle-même, leur liaison ayant été très mystérieuse.

Sans doute, puisqu'il n'avait pas fait écrire, sa mort avait dû être foudroyante.

Elle n'en doutait plus!...

Et sa grossesse devenait visible, et cela lui était un atroce supplice que de se serrer la ceinture, comme elle le faisait, pour ne point trahir son état.

Warner ne voyait rien encore.

Mais, d'un jour à l'autre, dans un mois, dans deux mois, il allait tout découvrir, si elle ne trouvait pas moyen de tout cacher.

Quel moyen?

Un infanticide?

Elle n'y songea même- pas.

Ah ! si elle avait été seule, elle eût accepté cet enfant qui allait venir, lui apportant le déshonneur, avec une sorte de joie farouche !

Elle eût vécu pour lui, et avec le souvenir de Terrenoire, elle eût vécu heureuse!

Mais le vieux Warner, le]soldat honnête et confiant, qu'allait-il dire? qu'allait-il faire?

Ce fut l'amour de Margival qui la sauva.

Voyant que le chimiste ne venait pas à lui, Warner lui parla, le forçant ainsi de s'expliquer.

Margival avoua son amour.

— Est-ce que tu crois, dit Warner brusquement, qu'elle t'aurait demandé en mariage?

— Ainsi, vous pensez qu'elle m'aime?

— Je n'en sais rien, mais nous allons l'apprendre.

— Quoi ! vous voulez... ?

Warner se mit à rire.

— Tout simplement, oui, garçon. Je vais l'appeler, et je lui dirais. « Ma petite Blanche... » Mais au fait, au lieu de répéter, je vais te donner ma première représentation.

Il alla chercher Blanche, qui était dans sa chambre, et l'amena au salon, où Margival attendait.

5iy

S^ïiss^

Elle alla mettre sa main dans celle de Margival. (P.530).

— Assieds-toi là, dit-il, et écoute.

Il se moucha, tordit sa moustache, ensuite.:

— Ma petite Blanche, voici, devant toi, un excellent garçon qui. t aime tendrement, et qui, si tu n'y mettais pas d'opposition, ne dema^iderait qu'à devenir ton mari.

Blanche, très rouge, se taisait.

UV. 67. JCLES MARY. - HOCBR-LA-OONTU. - ÉD. i. RODFF ET C««.

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