UT. 6T
Warner se moucha derechef.
Quant à Margival, il ne savait trop quelle posture prendre et se tournait et se retournait sur sa chaise. Warner reprit :
— Voyons, sacrebleu, Margival, parle un peu, qu'on entende le son de ta voix.
Le jeune homme se leva :
— C'est vrai, mademoiselle, dit-il, je vous aime, je vous aime profondément, depuis longtemps, et mon plus grand bonheur serait de vous entendre me dire que vous ne ressentez point trop d'éloignement pour moi. . .
— De l'éloignement, mort de Dieu ! fit Warner.
— Aussi, continuait Margival, vous voyez en quelle émotion je suis. Votre père a bien fait de tout dire, car jamais je ne m'y serais résolu. J'attends votre réponse, mademoiselle Blanche; quelle qu'elle soit, je ne vous en aimerai et respecterai pas moins.
Blanche écoutait interdite.
Que se passait-il en son âme?
Un comibat cruel s'y livrait entre son amour, le souvenir de sa faute, son déshonneur, qui n'en existait pas moins, si inconnu qu'il fût — d'une part — et l'envie de tout cacher au monde, à son père surtout, par un mariage avec Margival!
Elle était certaine que Terrenoire était mort.
En se mariant avec Margival, elle restait quand même, au fond du cœur, fidèle à ses souvenirs; son apparente trahison était nécessitée par son affection maternelle et par le besoin de donner un nom à cet enfant qui allait naître et était destiné à n'avoir point de père.
— Vous ne répondez pas? interrogeait Margival.
Warner trouvait le temps long et fronçait ses gros sourcils en regardant Margival d'un air inquiet.
Blanche se leva.
Sa résolution était prise.
Elle alla mettre sa main dans celle de Margival.
Sa main était glacée, mais le jeune homme était si ému qu'il ne s'en aperçut même pas.
— Ainsi, dit-il, tremblant, vous m'aimez un peu?
' — J'ai beaucoup d'a-ffection pour vous, balbutia-t-elle. Ne suisje pas habituée à vous voir?... N'êtes- vous pas sans cesse, ici, auprès de mon père, auprès de moi?... N'ai-je pas pu, chaque jour, apprécier vos qualités?
— Tu vois bien! répétait Warner à chaque mot.
— Mademoiselle Blanche, je suis bien heureux, bien heureux! disait Margival.
— Allons, embrassez-vous une bonne fois et ensuite parlons du jour de la noce. Il y a long-temps que je n'ai dansé, moi, mort de Dieu! Et je tiens, avant de tourner de l'œil, à me dégourdir les jambes!...
Ce ne fut pas la volonfé de Blanche qui pouvait entraver le mariage ; elle désirait, au contraire, qu'il fût précipité.
Elle sentait sa santé chancelante ; des accidents, qui se renouvelaient fréquemment, rendaient sa grossesse très pénible.
Enfin elle se maria.
Margival, jusqu'au bout, ne se douta de rien.
Warner, lui aussi, continuait d'être heureux et confiant; son vœu s'était réalisé; il avait dansé le jour des noces de sa fille, si bien dansé, tant dansé, qu'il en avait eu, le lendemain, une attaque de goutte, laquelle le retenait au lit depuis ce temps.
Après quelques semaines, ce ne fut pas sans honte et sans une inexprimable angoisse qu'elle avoua sa grossesse à son mari, et, devant la joie manifestée par Margival, elle éprouva un tel trouble, un tel remords, qu'elle éclata en sanglots, lorsqu'elle rentra chez elle et se trouva seule.
Mais elle était condamnée à la dissimulation jusqu'à la fin — condamnée à boire ce calice d'amertune jusqu'à la dernière goutte de lie.
Afin d'être plus libre et de mieux dissimuler sa grossesse, elle resta chez elle, s'étendit sur une chaise longue et n'en bougea plus.
— Tu as tort, lui disait son mari, tu devrais marcher.
Mais elle s'obstinait et il ne résistait pas à ses caprices; ses conseils n'étaient point suivis.
Un jour, comme il lui demandait de ses nouvelles et qu'elle se déclarait souffrante, il eut un mouvement de passion et la prit dans ses bras, la serrant contre sa poitrine.
— ■ Prends garde, dit-elle, tu me fais mal!...
Et tout à coup, se rappelant que jadis, en une pareille occasion, elle avait jeté le même cri devant Terrenoire, elle retomba sur sa chaise, pantelante, effarée, et s'évanouit.
n crut qu'il était la cause involontaire de cette faiblesse et lui demanda pardon quand elle reprit connaissance.
Sept mois après son mariage, elle accoucha.
— Avant terme ! dit le médecin.
De fait, la fille qu'elle mit au monde était si chétive, l'accou
fut si laborieux que tout faisait croire à un accident de ce genre.
832 ROGER-LA-llO.NTE
— Vois-tu, disait Margival, si, au lieu de rester inactive, tu avais suivi mon conseil!...
— Ne me fais pas de reproches, mon ami, répondit Blanche, je crois que je vais mourir!...
— Mourir! s'écria- t-ii, affolé.
Il prit le médecin à part. •
Celui-ci n'était pas très rassuré.
Certains phénomènes se manifestaient depuis l'accouchement, qui pouvaient faire craindre une péritonite, et la péritonite est toujours dangereuse.
Il ne voulut pas se prononcer et attendit.
Il n'attendit pas longtemps, la péritonite se déclara le cinquième jour. La maladie fut foudroyante.
Blanche fut enlevée en trois jours.
Elle eut le délire quelques heures avant sa mort et prononça quelques paroles que ni son mari, ni Warner — qui s'était fait porter dans sa chambre — ne comprirent.
Elle dit à plusieurs reprises :
— Je le savais bien que ce duel nous serait fatal!... De quel duel voulait-elle parler?
Ils l'ignoraient et mirent ces paroles sur le compte de la fièvre.
Cependant Terrenoire, pâle, amaigri, mais sauvé, avait pu quitter Genève et rentrer en France !
Il avait hâte de s'éloigner de cet terre où il avait failli trouver la mort et de revoir Blanche, à laquelle il avait écrit — adressant les lettres chez lui, en comptant bien qu'elle viendrait les y prendre — deux ou trois mois auparavant.
Il s'étonnait un peu de n'avoir pas reçu de réponse à ces lettres, et il craignait quelque catastrophe, — comme, par exemple, que la faute de Blanche n'eût été découverte par son père.
On devine, dès lors, quelle fut sa surprise, quelle fut son inquiétude, lorsqu'il retrouva chez lui toutes les lettres qu'il avait écrites à l'adresse de la jeune fille.
Il descendit aussitôt interroger le concierge et apprit par lui que Blanche, après être venue assidûment pendant les premiers jours, n'avait pas reparu depuis longtemps.
— Elle m'aura cru mort, la pauvre enfant! murmura Terrenoire. Et il tremblait en pensant à cette grossesse qu'elle lui avait avoué la
veille même de son duel, lorsqu'elle lui exprimait ses craintes.
— Qu'a-t-elle pu faire? Qu'est-elle devenue?
Il l'apprit bientôt.
Sachant où demeurait Warner, rien ne lui était plus facile que de connaître le sort de Blanche...
Morte ! Elle était morte I !
Morte mariée... morte en accouchant d'une fille... d'une fille qui était son enfant à lui, il n^en pouvait douter !...
Que de drames en si peu de temps !
Il était si faible que cette nouvelle le rejeta au lit et l'y retint plus d'un mois encore.
Quand il se releva, il apprit une autre nouvelle qui éta't, en quelque sorte, le complément de ces drames !...
Warner n'avait pas survécu à Blanche.
La mort de sa fille l'avait tué.
Margival restait seul, charg-é de l'enfant sur laquelle il avait naturellement reporté tout l'amour qu'il avait toujours pour la mère.
Long-temps Terrenoire resta inconsolable, ne vivant que du souvenir de Blanche.
Il avait bien vite compris les raisons de son infidélité apparente, raisons que nous avons développées, et il lui avait pardonné à cause de Marie-Louise.
Car la fille de Blanche, la fille de Terrenoire, on l'a deviné, c'était Marie-Louise .
Terrenoire, pendant les mois qui suivirent, essaya d'oublier en se replongeant plus profondément dans ses dissipations d'autrefois.
Il acheva bientôt de se ruiner.
Alors il songea à se marier.
Mussidan avait mis sa fortune à sa disposition pour lancer une banque, laquelle prospéra vite grâce à l'intelligence de Terrenoire.
Quelques affaires bien lancées et heureusement menées lui donnèrent ui; certain renom d'habileté.
Ce fut alors qu'il épousa Andréa.
Étrange bizarrerie du hasard, il épousait Andréa comme Margival avait épousé Blanche.
La femme de Terrenoire avait été la maîtresse de Mussidan, et lui avait donné une fille.
La fille d'un autre !...
La femme de Margival avait été la maîtresse de Terrenoire, et lui avait donné une fille !
La fille d'un autre I
Ainsi, dans ces deux ménages, dans ces deux familles, le même secret, le même drame douloureux.
On verra bientôt que cette double situation similaire devait donner Il .'u à des scènes tragiques.
Déjà, d'une part, Mussidan se trouvait aux prises avec un sentiment contre lequel il s'était vainement débattu : il était jaloux de Terrenoire, et il aimait d'une affection presque maladive, à force d'être intense, Suzanne, pour laquelle il n'était qu'un étranger!
D'autre part, Terrenoire se voyait soupçonné d'un odieux crime, sans pouvoir se défendre ; on l'accusait d'être l'amant de Marie-Louise.
De sa fille !
Ah ! s'il avait pu parler !
Mais il était condamné au silence.
Emporté par son amour paternel, il avait manqué de prudence peutêtre, dans la manifestation de cet amour.
C'était, hélas ! presque de gaieté de cœur et sans y prendre garde qu'il avait donné prise à la calomnie.
Marie-Louise le suppliait d'expliquer pourquoi il avait usé de subterfuge pour encombrer l'appartement de Guerrier de meubles luxueux, de bibelots précieux.
Que pouvait-il répondre ?
Margival demandait à Terrenoire pourquoi, sans le connaître, il l'avait ainsi protégé, au détriment de beaucoup d'autres.
Que pouvait-il répondre?
Pouvait-il dire qu'il avait suivi, mois par mois, année par année, l'existence de Margival, veillant ainsi de loin sur Marie-Louise, sans qu'on s'en aperçut.
Et il était intervenu alors que Margival avait perdu sa fortune en expériences et en inventions ruineuses, alors que Marie-Louise allait souffrir, peut-être, de misère et de faim.
Est-ce qu'il lui était possible d'expliquer cela?
Enfin Guerrier, Guerrier surtout — persuadé qu'on s'était joué de son honnêteté et de sa bonne foi — suppliait, menaçait, insultait.
Et Terrenoire ne savait que se taire!...
Quel supplice pour cet homme, pour ce père!...
Ainsi sont expliquées les scènes qui se passèrent dans le cabinet de M. de Lignerolles.
Le lendemain du jour oii ces scènes s'étaient passées, Margival, qui était venu au bureau, comme d'habitude, attendit que M. de Terrenoire fût à son cabinet et fit dire au banquier qu'il désirait lui parler.
On l'introduisit sur-le-champ.
Terrenoire s'avança vers lui avec empressement.
Il lui désigna un siëge, mais Margival fit un geste pour dire qu'il n'acceptait pas.
— ^ Monsieur de Terrenoire , dit-il, tremblant et d'une voix que l'émotion entrecoupait, je viens vous adresser une dernière, une suprême question.
— Parlez, Margival, je vous écoute — et n'oubliez pas, avant toutes choses, que j'ai toujours été votre ami, que je le suis encore, que je le serai toujours.
— Je voudrais le croire. Oh! oui, je voudrais, comme par le passé, avoir confiance en vous. Est-ce donc vrai, monsieur de Terrenoire? Etiezvous vraiment, êtes-vous l'amant de ma fille? Personne ici ne nous écoute, personne ici ne sait de quoi nous parlons. Soyez f ranci...
— Non, je le jure !
— Songez, monsieur de Terrenoire, à la gravité de ce que vous dites. S'il ne s'était agi que de moi, que de ma fille, vous ne m'auriez plus revu, mais il s'agit d'un autre, de Jean Guerrier, d'un innocent qu'il faut sauver et que votre aveu arracherait peut-être à la prison.
— Comment cela?
— La cause de la justice est sainte et sacrée. Elle doit passer avant toutes les autres. S'il est vrai que vous n'êtes pas l'amant de ma fille, il faut que le juge d'instruction en soit convaincu. Ainsi sera détruite la preuve morale de la culpabilité de Guerrier. Les autres preuves tomberont d'elle-mêmes, au fur et à mesure que l'enquête se complétera.
Terrenoire baissait la tête.
— Il le faut! insista Margival. Il doit vous être facile de prouver que ces relations dont on vous accuse n'existaient pas — que les apparences seules vous accablent.
— Je ne le pourrais 1 dit Terrenoire .
— Vous refusez? C'est la perte de Jean Guerrier... En refusant, vous consacrez son déshonneur, puisque votre refus passera pour
I acceptation du fait accompli.
Terrenoire se tordait les mains.
Nous l'avons dit : que pouvait-il répondre? Margival eut beau insister.
II n'obtint rien de plus. Il se retira désespéré.
Le lendemain, il envoyait à Terrenoire la lettre suivante :
— « Monsieur^ je n'ai pas besoin de grandes explications pour vou» M faire comprendre que je ne puis plus rien avoir de commun avec vous.
«as ROGER-LA-HONTE
« Je vous donne ma démission et vous prie de ne point vous préoccuper « de la façon dont je vivrai. J'aime mieux la misère, que je supporterai « avec honneur, que l'aisance avec la honte, telle que vous me l'aviez « faite. Je n'ai qu'un regret, monsieur, en vous quittant, c'est de ne pou- « voir vous rembourser l'argent da cette honte, gag-né à vous servir. Je « suis vieux et plus faible que ne le comporte mon âge. J'espère cependant « vivre et travailler assez pour m'acquitter envers vous de cette dette qui « m'est un lourd fardeau. — Adieu! h
— Que va-t il devenir? murmura Terrenoire, après avoir pris connaissance de cette lettre.
Dans les premiers jours, il n'en entendit pas parler.
Puis il apprit que Margival avait vendu les meubles, les tableaux, les tapis, les bibelots, enfin tout ce qui se trouvait chez lui.
La vente s'était faite à l'hôtel Drouot.
Terrenoire en avait été averti par les tapissiers qui le fournissaient habituellement.
Les bijoux avaient été vendus, — les bijoux achetés par Guerrier, et ceux que Marie -Louise tenait de la générosité de Terrenoire.
Rien ne restait dans le petit appartement de la rue de Châteaudun.
Et l'argent produit par cette vente n'entra même pas chez Margival, car Terrenoire apprit par le commissaire priseur qu'ordre avait été donné par le père de Marie-Louise de le verser aux pauvres.
Puis Margival quitta l'appartement pour prendre deux chambres dans la même maison, au sixième étage, sous les toits : une chambre pour lui, une chambre pour sa fille.
Et il se mit à la recherche d'un travail quelconque.
Le juge d'instruction était au courant de ce qui se passait ; Tristot et Pivolot n'ignoraient rien, eux non plus, et les agents, troublés par le suicide de Béjaud, et ^le magistrat surpris par cet acte de probité du vieux Margival, se posaient la question à laquelle une fois déjà le juge n'avait pu répondre ;
— Où est la vérité?
A Méridon, Raymond s'isolait de plus en plus. Ses yeux ne cheroiiaient plus comme jadis les regards de sa mère. Que savait-il donc? Depuis longtemps, elle ne dormait guère, hantée qu'elle. était par des
Patience, ça viendrai (P. 542.)
visions terribles. Une dernière affeclioa, Raymond, l'avait retenue à la vie et Raymond s'écartait de sa mère. Il n'avait pour elle que des phrases banales ; plus jamais une bonne parole. Elle voulut se raccrocher à l'affection de son fils Pierre ; mais il était trop tard. Froissé dès l'enfance par la préférence accordée à son frère,habitué à se considérer comme le sacrifié, il se tenait à l'écart. Aux tendresses imprévues de la repentante, il répondit :
LIV. 68. - JULES MARY. - ROGER- LA-HONTE. - ÉD. J. ROUFF ET G»«. UV. 6&
— Vous m'avez dit que M"* Farney en aimait un autre, pourriezvous me nommer cet autre?
Et, comme elle gardait le silence :
— N'espérez pas me faire oublier un amour qui m'avait consolé de Cloutes les amertumes de ma jeunesse. Cet autre que vous ne voulez pas -me nommer, je l'ai deviné. Il sera dit que je n'aurai trouvé dans ma
famille qu'humiliations et déceptions Si mon père avait vécu, tout cela ne serait pas arrivé. Il était juste, lui!
Elle se récria, fit semblant de ne pas comprendre. ' — Ne me fais pas de reproches, mon Pierre. Je t'aime à l'égal de
Raymond et je veux te le prouver à l'avenir.
— Vous n'en aurez plus guère l'occasion, s'écria-t-il. Bientôt, sans doute., M"" Farney sera conduite à l'autel par l'heureux fiancé qu'on lui a choisi et que, paraît-il, elle a accepté. On me conviera à cette fête. Eh bien je n'irai pas, par la raison toute simple que je serai à deux mille lieues d'ici.
— Partir? toi! mon Pierre. Toi aussi, tu m'abandonnes?
— Oh! si je croyais vous être indispensable, je resterais!
— Mais tu ne le crois pas. Alors, tu me quittes? Mais tu ne me reverras pas, mon Pierre! Regarde-moi... mes jours sont comptés, et...
Un Ilot de larmes lui monta aux yeux.
— Je ne voudrais pas, acheva-t-elle, mourir toute seule, loin de me* fils.
Il ne l'avait jamais entendue parler sur ce ton ému.
— Ma mère, dit-il tout repentant, mais non désarmé, il vous restera Raymond et, d'ailleurs, vous vous exagérez le mauvais état de votre santé. Vous avez encore bien des années devant vous, et quand je reviendrai, moi, j'aurai peut-être oublié... Je fais des démarches pour participer à une mission scientifique en Océanie. Mon ambition est que ma vie, désormais inutile ici, serve au progrès de la science, au bien de l'humanité.
Et il ajouta, pour couper court à cette scène pénible :
— Je ne suis pas encore parti.
Elle comprit qu'il ne fallait pas en rechercher davantage pour une première fois. Du reste on était venu la prévenir qu'un étranger la demandait au salon.
Elle ne recevait personne depuis de longues années. Que lui voulait-on? Elle descendit.
Un homme à visage sinistre, à l'œil interrogateur, très soigné de sa mise, mais sanglé dans une irréprochable redingote noire, se leva de sa chaise en la voyant entrer et s'inclina cérémonieusement.
— C'est à madame de Noirville que j'ai l'honneur de parler? dit-il.
— Oui, monsieur.
Raymond survint à ce moment. Il allait se retirer quand la piiysionomie bizarre du visiteur l'intrigua.
Il s'assit devant le guéridon et se mit à feuilleter un album.
— Je suis, dit l'inconnu, M. Pivolot. Peut-être me connaissez-vous, tout au moins de norii? Les journaux ont bien voulu parler de moi quelquefois.
— Je ne lis jamais les journaux, répliqua-t-clle avec une certaine hauteur. Veuillez me faire connaître le motif de votre visite.
— Il s'agit, madame, de la mort de monsieur votre mari et des circonstances qui l'ont précédée et suivie.
Raymond ne perdit plus un mot de ce qui allait se dire. Le visage caché derrière un journal, il observait avec attention les impressions de sa mère et celles que M. Pivolot laisserait paraître.
Ce nom de Pivolot ne lui était pas inconnu; mais il ne pouvait préciser ses souvenirs.
Quant à Julia, elle était devenue livide.
Cependant, elle se raidit et, tournant l'ennemi, lui demanda :
— A quel titre, monsieur, vous présentez-vous chez moi?
— A titre d'homme libre, mais esclave du devoir qu'il s'est tracé.
— Je ne vous comprends pas.
— Je m'explique. Tristot et moi, Tristot est mon ami, madame, mon aller ego, comme on dit, un autre moi-même; Tristot et moi, nous faisons de la police pour notre plaisir, mais de la bonne police, la seule qui mérite cette épithète. Nous cherchons les grands criminels impunis et, quand nous les trouvons, nous ne les arrêtons pas, n'ayant pas mandat à cet effet, mais nous les faisons arrêter. M'avez-vous compris, madame? Nous les faisons arrêter.
Elle ne trouva pas une parole à proférer pour faire rentrer dans l'ordre cette jactance d'un goût douteux. La terreur se lisait sur ses joues blêmes.
Raymond se leva. Il était temps qu il intervînt.
— Ma mère est souffrante, dit-il. Je suis son fils, Raymond de Noirville, avocat, et si je puis vous fournir un renseignement utile, je le ferai volontiers, mais je tiens avant tout à ce que vous me précisiez le but de votre démarche.
Julia aurait voulu sortir; mais elle se sentait rivée à sa place par une force irrésistible. L'œil finaud de M. Pivolot la fascinait.
— Mon Dieu, dit le policier, c'est bien simple. Je doute cependant
que vous puissiez me répondre au lieu et place de madame votre mère. Vous étiez bien jeune à l'époque.
— Votre but, monsieur, encore une fois, vous dis-je.
— Eh ! ne vous fâchez pas, jeune homme. Mon but est la recherche de la vérité. Tristot et moi, que messieurs les jug^es d'instruction veulent bien consulter do temps en temps, ce dont ils ne se trouvent pas mal, nous suivons rall'aire Brig-nolet. Vous connaissez l'affaire Brignolet?
— Oui, monsieur; mais ma mère qui, effectivement, ne lit jamais les journaux, ne la connaît pas.
— Madame le regrettera sans doute quand elle saura que le principal inculpé de cet assassinat est un sieur Jean Guerrier, qui fut autrefois le caissier du meilleur ami de votre père, j'ai nommé Roger Laroque... pour le populo, Roger- la-Honte.
— Ah! fit-elle très étonnée.
— Gela commence à vous intéresser, madame. Que diriez-vous si Guerrier n'était autre que l'assassin de Larouette!
• — Je dirais, fit-elle vivement, que vous vous trompez. Ce jeune homme est innocent. N'est-ce donc pas déjà assez d'une victime? Elle se trahissait sous l'œil fmaud du policier. Raymond vint à son secours.
— Et quels renseignements pourrions-nous vous fournir, monsieur Pivolot? demanda-t-il.
— Pas vous, monsieur, mais madame votre mère.
— Je vous écoute, dil-elle on détournant les yeux pour éviter ce regard dont elle se sentait tenaillée jusqu'au fond du cœur.
— Pourriez-vous me dire, madame, à Tristot et à moi, ce qu'est devenu un certain Luversan qui, à l'époque, fréquentait, je crois, votre maison?
A cette attaque directe, elle chancela, mais la peur retint sur ses lèvres les paroles imprudentes, et ce fut d'un ton en apparence très calme qu'elle laissa tomber ces mots ;
— Ce nom m'est tout à fait inconnu.
M. Pivolot se leva, salua de nouveau humblement, et se retira en s'excusant de la liberté grande qu'il avait prise.
Raymond le reconduisit, mais quand il revint au salon, sa mère n'y était plus. Julia, enfermée dans sa chambre, priait Dieu de la faire mourir, de lui épargner, au moins dans ce monde, un châtiment qui retomberait sur ses enfants.
Quant à Raymond, la visite mystérieuse de ce M. Pivolot l'avait rempli d'épouvante.
}1 était loin de se douter que M. Pivolot, agissant en « fouinard >> à rinsu de Tristot à qui il se g-arda bien d'en parler, avait fait un pas de clerc. La réponse droite et catégorique de M"* de Noirville l'avait dérouté dans ses inductions.
Les deux policiers amateurs étaient fort perplexes.
Ils avaient compté sur l'interrogatoire qu'ils s'étaient proposé de faire subir au gardien Béjaud; ils s'attendaient à être renseignés par lui sur différents points restés obscurs dans leur esprit; de plus, ils étaient persuadés de son innocence aussi bien qu'ils étaient convaincus de celle de Guerrier, et voilà que Béjaud se suicidait dans sa cellule !
Cette mort renversait leur plan.
Chose plus grave, elle faisait naître le doute chez eux.
Si Béjaud s'était suicidé, c'était donc pour éviter une condamnation?
C'était donc qu'il n'avait pas confiance en la justice?
C'était donc qu'il se savait coupable?
Il avait donc aidé le voleur, prêté la main à l'assassin?
Mais Béjaud voleur, Béjaud assassin, c'était Guerrier coupable!...
Ils employaient tous les deux le même système de défense ; tous deux, ils prétendaient qu'ils s'étaient endormis, d'une manière bizarre.
Tous deux, sans préciser, ils avaient indiqué, dans leurs déclarations, qu'ils s'étaient endormis lourdement, sans se réveiller, et qu'ils n'avaient rien entendu de ce qui s'était passé auprès d'eux.
C'était pour le moins étrange.
Telles étaient les réflexions qu'échangeaient entre eux les deux agents.
Ils s'étaient informés, auprès des gardiens de la prison qui approchaient de Béjaud, de l'état d'esprit du pauvre homme pendant les jours qui avaient précédé sa mort.
— Bien abattu ! lui avait-on répondu. Triste, fiévreux, refusant de répondre quand on lui parlait... Ah! nous aurions dû nous défier... Aussi, nous avons reçu un maître galop... Ce n'est pas notre faute, pourtant, si Béjaud a défilé son paletot pour se tresser une corde.
Après avoir recueilli le plus de renseignements possible, Tristot et Pivolot en étaient venus à recouvrer un peu d'espérance.
— Après tout, se disaient-ils, il n'est pas impossible que Béjaud se soit tué par désespoir, et sans être coupable. Il ne serait pas le premier.
Et ils reprirent de plus belle leur enquête, à laquelle cet incident avait fait subir un moment d'arrêt.
Leur instinct de policier les portait à surveiller la femme de Brignolet, qui avait supporté avec assez de philosophie la mort du gardien.
Cette femme les intéressait.
Ce qu'ils avaient appris d'elle — nous avons dit précédemment ce qu'elle était — les avait instruits sur son caractère, et il leur semblait qu'il y avait là ample matière à une étude intéressante, non seulement pour des policiers mais encore pour des observateurs.
Juliette Brignolet n'avait pas quitté son petit logement de la rue de Laval, depuis la mort de son mari.
Elle continuait d'y vivre avec son enfant.
Auparavant, elle travaillait un peu ; maintenant, elle ne faisait plus œuvre de ses dix doigts.
M. de Terrenoire, dont le cœur était excellent, et qui aimait beaucoup tous ses employés, petits ou grands, avait envoyé à Juliette mille francs pour l'aidera se trouver de l'ouvrage.
Juliette avait profité de ces mille francs pour se faire confectionner un coquet costume de veuve qui lui seyait à merveille et sous lequel elle était ravissante.
Elle montra ce costume un peu partout.
De fait elle était jolie à croquer, avec ses yeux noirs éclairant son teint rendu plus pâle par le deuil, et sa rousse chevelure épaisse qui se tordait sur sa nuque en bandeaux lourds, sous le long voile de veuve.
— Non, monsieur, elle n'a pas changé son genre de vie; elle va et vient comme auparavant — avait répondu le concierge à Pivolot qui le questionnait — on ne peut rien dire sur elle ; pour ce qu'elle fait quand elle est hors d'ici, je n'en sais trop rien ; mais pour ce qui est de chez moi, je peux affirmer qu'elle ne découche pas...
Et il ajouta philosophiquement, en prenant une prise :
— Patience, ça viendra!
Tristot et Pivolot ne s'en rapportaient pas souvent aux apparences, on l'a vu, de telle sorte que la conduite de Juliette Brignolet pouvant ne rien laisser à désirer quant à l'extérieur, ils ne la surveillaient pas moins pour cela.
Ils firent bien.
Quand Juliete sortait, elle s'en allait promener d'abord, soit au square Montholon, soit devant l'église Saint-Laurent, remontant jusqu'au parc Monceau.
Mais une fois là elle prenait l'omnibus, quelquefois même, lorsque les omnibus étaient au complet, ou qu'il pleuvait, ou qu'elle était en retard, sans doute, elle appelait une voiture et allait — toujours dans la mémo direction.
— Tiens! tiens! la petite qui se paye des voitures I se dirent les agents.
Et ils la filèrent.
Elle se dirigeait vers la rive gauche.
Elle passa le Pont-Neuf, et, à peu près devant la statue de Henri IV, tourna à gauche et s'arrêta place Dauphine.
La place Dauphine existait encore, à cette époque.
Depuis la construction' du nouveau Palais de Justice, elle a changé d'aspect.
Il y avait encore deux ou trois hôtels garnis où l'on pénétrait par d'étroits couloirs humides et sombres, donnant sur le trottoir par une porte à claire-voie faisant tinter une sonnette dans la loge du concierge.
La voiture de Juliette Brignolet s'arrêta devant un de ces hôtels, dont le rez-de-chaussée était tenu par un restaurant à dix-huit sous.
La jeune femme descendit lestement et s'engoufîra dans le couloir.
— Cest un rendez- vous! dit Tristot.
Les deux amis, en voyant s'arrêter le fiacre qui conduisait Juliette, avaient fait rétrograder leur voiture et étaient venus à pied.
Ils s'attendaient à faire là une longue station.
Déjà, ils avaient tiré de l'étui et coupé un cigare, quand tout à coup, à leur grand étonnement, ils virent réapparaître Juliette.
Elle semblait furieuse, sauta d'un bond dans la voiture, et celle-ci avait disparu avant que Tristot et Pivolot fussent revenus de leur étonnement et eussent songé à la suivre.
— Elle n'aura pas trouvé celui qu'elle cherchait.
— C'est une brouille, sans doute, à en juger par son air. Nous savons où la retrouver. Ce que je voudrais apprendre, c'est le nom du...
Il n'acheva pas.
Comme ils avaient regagné leur voiture, ils aperçurent soudain, à quelques pas, Juliette — Juliette elle-même, qu'ils croyaient loin.
Elle était sur le trottoir et parlait avec animation à un grand bel homme, encore jeune, bien qu'il eût été difficile de lui assigner un âge exact, d'allure assez distinguée, qui l'écoutait en manifestant des signes de la plus évidente impatience et semblait chercher autour de lui quelque prétexte pour rompre la conversation.
Tristot et Pivolot s'arrêtèrent sur le quai, et de là suivirent des yeux la scène.
Cela dura longtemps.
Ils auraient payé cher pour entendre ce qui se disait, poussés en cela par cet instinct merveilleux qui les avait si rarement trompés, et sans se rendre compte du degré d'importance que cet entretien d'amoureux pouvait avoir pour leur enquête.
Mais, de là où ils étaient, ils se trouvaient réduits à s'en rapporter à
la mimique.
Heureusement, celle-ci était expressive, chez Juliette surtout, et l'on pouvait mettre les paroles sous les gestes.
D'abord, elle parut emportée, menaçante, puis elle se fit suppliante tout à coup, quand elle vit que ses menaces ne réussissaient pas.
Comme cela se passait près du fiacre de Juliette , le cocher entendait, et un large sourire goguenard éclairait sa figure rouge ; celuilà, Tristot et Pivolot le comprenaient aussi ; ah 1 qu'ils auraient voulu être à sa place ! I
Juliette s'essuya les yeux; donc, elle pleurait.
Le cocher hocha doucement la tête.
Sans doute il désapprouvait le monsieur et se faisait mentalement la réflexion qu'il ne se fût pas montré, lui, si cruel; cette petite femme était si jolie ! 1 Enfin l'homme parut céder aux larmes.
Juliette remonta dans la voiture.
Elle semblait transfigurée.
L'autre prit place à côté d'elle, et le fiacre partit, refaisant le chemin de tout à l'heure et regagnant la place Dauphine.
— Ce n'est pas pour aujourd'hui la brouille ! dit Tristot.
— Tout de même, le monsieur en a assez.
Il s'agit à présent de prendre sur lui quelques renseignements. 11 a l'air bien cossu, cet amoureux, pour habiter un hôtel de dernièrG catégorie?
— Il se cache peut-être?
— Pourquoi? je flaire là-dessous quelque chose, monsieur Pivolot.
— Et moi pareillement, monsieur Tristot. Mais je veux bien me pendre, comme ce pauvre Béjaud, si je peux dire ce que je flaire! !
Les renseignements recueillis auprès du gérant de l'hôtel garni de la place Dauphine furent assez significatifs.
L'homme qui venait d'entrer, en compagnie d'une jolie femme en deuil, se nommait Parent.
Il habitait là depuis peu de temps, une quinzaine de jours environ. Du reste, son entrée était consignée, à sa date, sur le livre de police, ainsi que l'exigeait le règlement.
Habiter n'était pas le mot exact, observa le gérant, car rien n'était moins régulier que la conduite qu'il menait.
A vrai dire, Parent ne venait guère là qu^à certains jours, pendant l'après-midi, et toujours pour y recevoir la jolie veuve avec laquelle il s'était rencontré tout à l'heure et se trouvait en ce moment.
Là, des escaliers conduisaient de cette rue à la rue Anloiue-Dubois. (P. 550 )
Ce qui signifiait que les deux amoureux — s'il y avait amour sous roche, — et si ce n'était point là, simplement une aventure de grand'rue» — devaient avoir des raisons pour se cacher.
La veuve était surveillée, sans doute.
Ou l'homme était marié.
Ou il avait une autre maîtresse jalouse.
UT. 69. — JULES MAHY. — ROOER-LA-HOME. — ÉD. J. ROUFF BT C'*.
Ou bien encore, vivant dans sa famille, il était obligé à des ménagements, à des égards.
Toutes supposiLions fort possibles, proclamait le gérant, lequel, très loquace, et, comme il le disait en lui-même, ami de la police, ne demanda pas mieux que de répondre aux questions des deux agents.
Rien à ajouter, après cela.
Parent avait payé un mois d'avance ; il ne faisait pas grand bruit et on ne pouvait l'accuser de rentrer tard puisqu'il ne couchait jamais à l'hôtel.
— Depuis combien de temps est-il lié avec celte jeune femme?
— Depuis qu'il vient ici, je les vois ensemble.
— Connaissez-vous les moyens d'existence de Parent?
— Ma foi, non. 11 a mis sur le registre : « Sans profession. » Je n'ai pas à lui demander autre chose, et il faut que je me contente de ce que l'on m'avoue. Il a accusé, comme dernier domicile, la rue de l'Université. Peut-être trouverez-vous là des renseignements plus intéressants.
Tristot et Pivolot se séparèrent.
Tristot resta en surveillance sur la place Dauphine, afin de filer Parent, lorsqu'il sortirait.
Pivolot courut rue de l'Université.
Là, il eut beau consulter le registre de l'hôtel, il ne trouva point de Parent.
11 eut beau donner le signalement de l'homme qu'il avait eu le temps *le retenir, pondant le court espace de temps qu'il avait vu Parent causant avec Julielto — on ne le connaissait pas.
Il revint place Dauphine.
Il était lard; la nuit était venue.
Tristot avait disparu de son poste.
Pivolot parcourut tous les marchands de vins des environs, passa et repassa la Seine, et ne découvrit pas son compagnon.
— Je n'ai qu'à rentrer chez moi, se dit-il. C'est là que Tristot viendra, s'il a quelque communication à me faire. Je l'y attendrai.
Il avait raison.
Mais Tristot, toutefois, ne rentra que tard, vers onze heures.
— Voilà, dit-il. La petite veuve est sortie vers six heures. Elle a pris un omnibus qui passait sur le Pont-Neuf. Un quart d'heure après, Parent lui-même sortait. Il a demandé au premier cocher venu s'il était libre. C'est justement le cocher de noire fiacre. Je lui avais fait la leçon. Parent est monté, et le cheval a pris un bon petit trot bien doux qui m'a permis d'attraper moi-môme une autre voiture et de suivre facilement.
ROGER-LA-IIONTE 547
— Où est-il allé?
— Chez Lespès, sur le boulevard où il s'est fait coiffer,
— Et de là?
— Prendre une absinthe à la terrasse de Tortoni.
— Puis?
— Il a dîné au cabaret du Lion-d'Or, et comme je mourais de faim, j'ai dîné à la table voisine. Il a mangé copieusement, comme un homme qui a besoin de réparer ses forces — la jolie veuve, sans doute, a des exigences I — et il a soldé une noie de trente francs. Il semblait très satisfait de son dîner, ce qui n'est pas étonnant, étant donné le prix qu'il y a mis, et la cuisine excellente du Lio?i-d'Or. Quand il est sorti, je l'ai suivi. Il a fait deux tours de boulevard. Il est entré au cercle de la rue Laffitte. et il est bien probable qu'il y est encore. Qu'allons-nous faire?
— Le plus simple est de retourner au cercle. Ilfaut que nous sachions où il demeure.
— J'y retourne.
— Moi, je vous attendrai dans quelque taverne des environs. Vers le milieu de la nuit je vous rejoindrai.
Ils passèrent la nuit dans la rue Laffitte, Leur homme ne parut point,,
— C'est à croire qu'il sera parti pendant que moi-même je suis allé chez M. Pivolot.
Entrer au cercle, demander Parent, s'informer s'il se trouvait encore là, c'était bien possible, mais il donnait par là l'éveil.
Si Parent était mêlé d'une façon quelconque à l'affaire dont ils s'occupaient, il devait être sur ses gardes.
Mieux valait prendre patience et attendre.
La patience était une des qualilés de nos deux compères.
La nuit s'écoula; le jour parut; pas le moindre vestige de Parent.
Ils avaient faim; ils étaient fatigués et ils allaient quitter leur poste, persuadés qu'attendre plus longtemps était inutile, quand ils virent Parent le visage boursouflé, les yeux rouges,, très pâle, les vêtements en désordre, sortir et suivre le trottoir en chancelant.
— Il a pas é la nuit au jeu ! dit Tristot. Et il n'a pas gagné, sans cela, il aurait lair plus joyeux.
Deux jeunes gens étaient sortis derrière Parent, avaient pris le chemin opposé et étaient passés devant les infatigables policiers.
— Quatre-vingt-dix mille francs!... disait l'un; il n'a pas de quoi payer, c'est connu. Comment diable vas-tu jouer contre ce rastaquouère?
— J'entends dire cela dej)uis longtemps; cependant il a perdu plus d'une fois et il a toujours payé.
Le reste de la conversation no fut pas entendu.
Les jeunes gens s'éloignaient.
Tristot se pencha vers l'oreille de son ami.
— Monsieur Pivolot, j'ai une idée, fit-il rapidement, suivez ces deux joueurs. Sachez leur nom, leur adresse, surtout le nom et l'adresse de celui qui a joué contre Parent. Moi, je file celui-ci. A midi, à moins de circonstances imprévues, rendez-vous au Lion-d'Or.
A midi, en efi"et, ils étaient assis dans un coin de la grande salle du cabaret à la mode.
Ils se racontaient leurs impressions, leurs observations.
— J'ai suivi les deux joueurs, faisait Pivolot; il se sont séparés en arrivant boulevard Haussmann ; l'un est allé vers la Chaussée-d'Antin ; l'autre, celui dont j'avais à m'occuper, sur votre avis, est rentré, quelques minutes après, dans une fort belle maison de la rue de Londres. J'ai réussi à prendre sur lui quelques renseignements, dans la matinée. Il se nomme de Luvigny, il est garçon, mène grand train. Il est riche, dépense ses revenus, et, quoique joueur, n'attaque pas son capital. Il occupe tout le premier étage de l'hôtel, où je l'ai vu entrer, et qui, du reste lui appartient. Cela vous satisfait, monsieur Tristot?
— C'est plus que je n'en voulais savoir, pour le moment.
— Et à quoi serviront ces détails?
— Ne devinez-vous pas? Parent doit quatre-vingt-dix mille francs à M. de Luvigny. Les dettes de jeu sont des dettes d'honneur et doivent être payées dans les vingt-quatre heures; c'est-à-dire que nous sommes aujourd'hui mardi, à midi, et que demain matin, mercredi, sous peine d'être déshonoré et de ne pouvoir plus remettre les pieds au cercle. Parent devra rembourser la somme énorme qu'il a perdue cette nuit.
— Je comprends. Votre idée est excellente; Parent a tout l'air d'un aventurier. Où trouvera-t-il cet argent?" Payera-t-il ou non? Voilà ce qu'il importe que nous apprenions. Mais, après tout, nous avons pu nous tromper sur son compte. Il a les allures d'un bohème, mais rien ne prouve qu'il le soit. Il arrive à tout le monde de louer une chambre ou un appartement garni pour y recevoir une maîtresse de rencontre. C'est peut-être le cas de Parent.
Tristot hocha la tête.
— Je plaide le pour et le contre, dit Pivolot. Nous allons un peu au hasard depuis hier et, ma foi, si ce hasard ne nous est pas propice, je crains bien que nous ne fassions fausse route. Que Parent soit aussi riche que Luvigny et nous serons, nous, bien avancés! Avcz-vous appris sur lui quelque chose de nouveau?
Tout en parlant ainsi, les deux amis ne perdaient pas une bouchée.
Ils avaient fait leur carte tout de suite, de telle sorte qu'ils n'étaient plus dérangés que lorsqu'un garçon apportait un plat.
Ils causaient à voix basse.
Du reste, au Lion d'Or, les tables sont si commodénîent espacées que l'on s'y trouve chacun chez soi.
— Peu de choses, répondit Tristot. Notre homme, au sortir du cercle, a fumé un cigare sur le boulevard, est entré dans un tripot, d'oti il n'est sorti que vers dix heures, plus blême encore que le matin. Il est allé prendre une douche au Hammam, est passé comme la veille chez Lespès, et il déjeune en ce moment près de nous, ici même...
— Hein!
— Oui. Regardez la table du fond, parallèle à la nôtre, au bout de la rangée. N'ayez l'air de rien. L'homme qui déjeune là, seul, c'est Parent.
C'était lui, en elïet, fort tranquille, mangeant de bon appétit et n'ayant point la mine d'un homme tracassé par une dette de quatre-vingt-dix mille francs qu'il devait payer dans les vingt-quatre heures.
Cette réflexion, les deux amis se la firent à voix basse.
— Il a sans doute l'argent, dit Tristot.
— Ou bien il sait où se le procurer, répondit Pivolot. Il ne faut pas que nous le quittions de toute la journée. Il faut que nous sachions où il trouvera cet argent.
— C'est mon avis.
Ils achevèrent de déjeuner, se réglant sur Parent, afin de n'être ni en avance ni en retard.
Ils demandèrent leur addition quand ils virent Parent appeler le garçon pour lui demander la sienne, payèrent quand ils le virent payer, sortirent quand il fut dehors.
Parent ayant allumé un cigare, Tristot et Pivolot, qui, on le sait, étaient toujours fournis, en firent autant.
Leur homme se promena un instant sur le boulevard, flânant, regardant les tableaux au coin de la rue du Helder; il descendit jusqu'au cercle où il prit une voiture, qui partit au grand trot d'un assez vigoureux cheval.
Tristot et Pivolot avaient prévn le cas et avaient arrêté un fiacre sur le boulevard.
' Tristot avait dit deux mots au cocher, et la voilure les suivait pas à pas, de telle sorte qu'au moment où Parent passa dans la sienne, ils ne le perdirent pas de vue.
— Colle fois, dit Trislot, j'espëre bien qu'il va rentrer chez lui et que nous allons enfin savoir où il demeure.
Parent se dirigeait vers la rive gauche.
La voilure, après avoir suivi un instant les boulevards, prit la rue Montmartre, traversa les Halles, le Ponl-Neuf ; mais, au lieu de s'arrêter place Dauphine, comme le croyaient nos deux compères, elle enfila la rue Dauphine, tourna à gauche par la rue de l'iVncienne-Comédie, le carrefour del'Odéon et s'arrêta rue Monsieur-le-Prince.
Là, des escaliers conduisaient de cette rue à la rue Antoine-Dubois; sur les escaliers même, qui existaient encore il y a une dizaine d'années et que connaissent bien tous les étudiants en droit et en médecine qui ont vécu à cette époque au quartier Latin, était l'entrée d'un hôtel garni dont une façade donnait rue Antoine-Dubois et l'autre façade rue Monsieur-le-Prince, au-dessus d'un brocanteur et d'une brasserie mal famée, servie par des femmes.
Parent descendit là et entra dans l'hôtel.
— Je connais la maison, murmura Trislot. J'y suis venu, l'an dernier, visiter toute une smala de jeunes étudiants slaves, dont une étudiante russe, affiliés aux nihilistes, et qu'on soupçonnait de vouloir assassiner le jeune prince Milan de Serbie, alors à Paris. Si notre homme demeure là, il est coté.
Us entrèrent dans un café-marchand de vins situé rue Monsieur-le- Prince, et des fenêtres duquel on pouvait aisément surveiller l'escalier et l'hôtel de la rue Antoine-Dubois.
Ils se firent servir une consommation et attendirent.
Environ trois quarts d'heure après, Parent sortait et remontait dans la voilure du cercle, qui l'avait attendu près de l'escalier.
Il s'était habillé, était élégamment mis et avait fait disparaître toute trace des désordres et des fatigues de la nuit.
Sa taille élégante était serrée par une redingote de couleur foncée et il avait un pardessus gris clair.
Pendant que la voiture partait, il arracha le fil qui retenait une paire de gants et les passa.
La porte du petit café étant entr'ouverte, Tristot et Pivolot purent entendre Parent qui disait au cocher :
— Bue de Chanaleilles!...
Les deux amis se regardèrent.
— Rue de Chanaleilles? Mais n'est-ce pas là que demeure M. de Terrenoire, le banquier?
— C'est là, en effet.
ROGER-LA-HOiNTE 551
— Tiens, liens, si Parent allait chez M. de Terrenoire? Voilà qui serait bizarre!
— 11 a peut-être de l'argent déposé chez le banquier?
— La banque est boulevard Ilaussmann, c'est là qu'il irait. Et puis, vivrait-il en garni? Car il habite cet hôtel puisqu'il y a ses vêlements.
Ils réfléchirent un moment. Parent avait déjà disparu.
— Je vais le suivre, dit Tristot. Je garde la voilure. Il faut que nous en ayons le cœur net. Vous, monsieur Pivolot, informez-vous auprès du gérant de l'hôtel... et tâchez d'apprendre quelque chose sur Parent.
Le fiacre dans lequel se jeta Tristot ne rejoignit point celui de Parent, mais le cheval ayant marché bon train, il arriva presque aussitôt rue de Chanaleilles.
Les deux amis ne s'étaient pas trompés.
La voiture de Parent attendait rue de Chanaleilles,
Leur individu était entré depuis un instant.
Lorsqu'il sortit, ce fut pour aller rue de Londres, chez Luvigny, où il ne resta pas longtemps, après quoi, ayant payé la voiture, il la renvoya et descendit à pied jusqu'au cercle, où il passa le reste de la soirée.
Parent ne se doutait pas — jusqu'à ce moment — qu'il était filé avec tant d'acharnement et d'adresse, autrement il eût pris, sans aucun doute, ses précautions pour dépister les deux agents.
Tristot, n'ayant plus rien à découvrir pour ce jour-là — car il était plus que probable que Parent allait passer la nuit au cercle — retourna rue de Londres, s'informa auprès du concierge si Luvigny était encore chez lui et sur sa réponse affirmative, monta au premier étage.
Un valet de chambre vint ouvrir.
Tristot fit passer sa carte sur laquelle il mit un mot pressant pour le jeune homme.
On l'introduisit quelques instants après.
Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur? demanda Luvigny, en lui indiquant un siège, d'un geste indirférent.
Tristot resta un instant sans répondre.
Il réfléchissait, se disant que la démarche qu'il tentait là était fort délicate, que rien, en somme, dans la conduite de Parent, ne l'autorisait à la faire, et que, si lui et son ami se trompaient dans leurs prévisions et leurs pressentiments, ils pouvaient nuire à la réputation du fashionable.
Il se disait tout cela.
Mais il était trop tard pour reculer.
Du reste, il pouvait agir prudemment, en s'adressant à la discrétion de Luvigny.
Ce fut ce qu'il fit, en employant toutes sortes de précautions oratoires.
— Monsieur, dit-il, la démarche que je fais vous surprendra, j'en suis certain, et je suis obligé de vous prier de me promettre de garder le secret le plus profond, jusqu'au jour ob. vous saurez qu'en la faisant j'étais conduit par un plus haut intérêt que celui d'une simple et blâmable curiosité...
— Parlez, monsieur... je suis prêt à satisfaire votre curiosité, si je le peux...
— Vous le pouvez, sans contredit. Voici de quoi il s'agit. Parmi les membres d'un des cercles que vous fréquentez, se trouve un individu avec lequel vous avez joué plusieurs fois déjà, sans doute, — et en particulier dans la nuit d'hier... et auquel vous avez gagné une très forte somme...
— Luversan? dit Luvigny en se levant.
Tristot faillit tomber à Ja renverse. Parent, c'était Luversan. Ah I ah ! Cela marchait bien, très bien, et ce pauvre M. Laroque avait eu le nez fin.
— Luversan? répéta Luvigny. Eh bien?
Le policier surmonta sa joie.
— Des motifs très graves, que je suis forcé de vous cacher encore, répondit-il, et ce, parce qu'ils ne reposent que sur des observations superficielles qui vous sembleraient à vous, peu probantes, nous ont amenés, un de mes amis et moi, à surveiller cet homme qui nous paraît suspect.
— Vous êtes agent de police?
— Non point agent de police régulier, comme vous l'entendez probablement...
Luvigny fit un geste de dégoût.
— Un mouchard! murmura-t-il.
Tristot comprit et sourit.
— Ni l'un ni l'autre, monsieur, dit-il, et cependant, c'est dans l'intérêt de la justice que je suis ici. Il serait trop long et peu intéressant de vous expliquer notre situation, à mon ami et à moi. Plus tard, s'il y a lieu, nous vous mettrons au courant. Je reviens donc à l'affaire qui m'amène. Je disais que vous aviez gagné à Luversan une somme de quatre-vingt-dix mille francs?
— C'est vrai.
— Plusieurs de vos amis et entre autres celui avec lequel vous êtes iorti du cercle ce matin, ont exprimé devant vous des doutes au sujet du payement régulier de cette dette d'honneur?
— C'est encore vrai, dit Luvigny avec un geste de surprise.
Il m'a fait faire le tour du quartier Latin. (P. 558.)
— Et vos amis se trompaient, n'est-ce pas, puisque M. Luversansort de chez vous et vient de vous payer?
— Comment le savez-vous ?
— Je l'ignore, monsieur, et c'est ce que je viens vous demander.
— Je n'ai aucune raison pour le cacher.
— Vous êtes payé?
UV. 70. — JULES MART. — ROOER-LA-HONTK. — ÉD. J HOUFK KT G'«. UV. 70
534 ROGER-LA-IIONTE
— Inlégralomont. Voici, dans ce portefeuille, les quatre-vingt-dix! mille francs de M. Luversan.
— Voudricz-vous, monsieur, ne pas vous défaire de celle somme à présent, et la garder par devers vous jusqu'à ce qu'un mol de moi vous en rende la libre disposilion?
— Que soupçonnez-vous donc? Luversan serait-il...
— J\e m'interrogez pas, je ne pourrais répondre. Luvigny hésita un instant.
Peut-être avait-il trouvé quelque emploi à cette somme et éprouvaitil de la contrariété de ce qu'on lui demandait. Cependant il en prit vite son parti.
Il alla placer le portefeuille dans un secrétaire.
— Cet argent restera là, dit-il. Cependant, ne me faites pas trop attendre. J'avais grande envie de certains bibelots... et je voulais profiter de cette veine pour me les payer.
— Un mot encore. N'avcz-vous pas été surpris de l'arrivée si prompte de M. Luversan, après les paroles de vos amis?
— Vous m'en demandez trop, monsieur, dit le jeune homme avec froideur. Je no connais pas M. Luversan, que je ne vois qu'au cercle — et je ne voudrais pas qu'un mot léger de moi confirmât les soupçons que vous avez conçus.
— Puis-je compter sur le secret le plus absolu?
— Vous avez ma parole.
Quel triomphe pour Tristol quand il annonça sa découverte au confrère Pivolot. Celui-ci ne montra pas cette jalousie féroce qui distingue d'ordinaire les policiers et leur font souvent, trop souvent, désirer l'évasion d'un malfaiteur qu'ils n'ont pas eu l'honneur d'arrêter.
D'ailleur=!, M. Pivolot avait toujours son idée au sujet du procès Laroque et il se proposait de retourner sous peu à Méridon. L'air fatal de Julia, l'émotion qu'elle n'avait pu cacher devant lui, la façon ^étrange dont son fils Raymond avait pris l'initiative de toutes les réponses et bien d'autres détails qui lui revenaient en tête, lui donnaient à réfléchir.
Pivolot aurait peut-être sa revanche sur le confrère Tristot.
— Alors, dit-il en risquant pour la première fois de sa vie un jeu de mots, l'amant de Juliette serait le Parent de Luversan.
— Vous l'avez dit, mon maître.
Mais le lendemain, ils apprirent avec inquiétude, rue Antoine-Dubois que Parent avait déménagé.
Il n'avait pas laissé sa nouvelle adresse.
ROGER-LA-IIONTE
Il se savait donc filé?
Voilà ce que pensèrent tout de suite les deux amis.
Malgré leurs précautions, il était possible que leur homme avait ea certains doutes.
S'il était coupable, il devait être sur ses gardes, et son apparente confiance pouvait bien n'être qu'une ruse.
Oii le retrouver? Ce fut leur première question.
La chose était difficile. Paris compte des milliers d'hôLcls garnis où changent tous les jours les locataires.
Et si Luversan se défiait, il était à craindre qu'il ne prît de nouveau un faux nom, qu'il se déguisât ^eut-être.
Sans perdre de temps, ils envoyèrent son signalement à la Préfecture de police, avec une note confidentielle au chef de la Sûreté, expliquant leurs soupçons, sans toutefois donner de certitude, en ayant som même de n'indiquer cette piste que comme hasardée et d'un résultat plus ou moins problématique, en taisant la visite de Luversan rue de Chanaleilles.
Ils coururent place Dauphine.
On ne l'y avait point revu, depuis son dernier rendez-vous avee Juliette Brignolet.
Restait le cercle dont Luversan était un habitué.
Pendant huit jours, tantôt l'un, tantôt l'autre, ils restèrent l;i en sur- -veillance, mais ne virent pas celui qu'ils attendaient.
Il était évident que Luversan n'y remettrait pas les pieds.
— Il se méfie, dit Tristot, [il devient prudent... Donc, il n'a pas la conscience tranquille.
Ils firent une nouvelle démarche place Dauphine. Le gérant de l'hôtel leur répondit :
— Le soir même du jour où je vous ai vus, j'ai reçu la lettre suivante, que je ne demande pas mieux que de vous communiquer, car je l'ai coaservée à votre intention, pensant bien que vous reviendriez.
Pivolot parcourut la lettre.
Elle ne contenait que quelques lignes assez insignifiantes :
« Monsieur Lurelot, — c'était le nom du gérant — obligé de quitter « Paris sans relard, pour une affaire urgente qui m'appelle en province, « et comptant rester absent plusieurs mois, je vous prie de m'envoyer « mes effets dans une malle, à mon nom, en gare à Blois, où je les ferai « prendre. Ci-joint un billet de banque de cinquante Irancs pour vous « couvrir de vos frais.
« Parent. »
Il n'y avait rien de plus.
— C'est une ruse. Il n'a pas quitté Paris, dit Tristot. Ets'adressant à M. Lurelot :
— Vous avez expédié les bagages?
— Aussitôt. Je ne pouvais les garder. Mon locataire ne me doit rien.
— Veuillez nous laisser cette lettre.
— Très volontiers.
— S'il vous arrivait quelque nouvelle intéressante, ayez l'obligeance de nous le faire savoir. Voici notre adresse.
— Je vous le promets.
— Pas un mot de tout cela à Parent s'il revient par hasard.
— C'est entendu.
— A propos, et sa maîtresse, la jolie veuve rousse?
— En voilà une qui n'est pas contente. Toutes les après-midi, je la vois arriver, pâle comme un linge, et furieuse!... Et, toujours la même question : « M. Parent? » à laquelle je suis obligé de faire la même réponse : « Parti! » C'est égal, ce n'est guère chic, pour un monsieur, de lâcher une aussi jolie petite femme!... Enfin, ce n'est pas mon affaire.
Tristot et Pivolot le laissèrent pour courir à un bureau télégraphique, où ils lancèrent le télégramme suivant, à l'adresse du chef de la gare de Blois :
« Colis, au nom de Parent, à Blois, est-il encore en gare? Réponse immédiate. »
Une heure après, ils avaient la réponse qu'ils attendaient au bureau :
« Colis n'a pas été réclamé. Est en gare, à la consignation. »
— J'en étais sûr! dit Pivolot. Décidément, cet homme n'a pas l'âme pure, puisqu'il cherche à faire perdre sa piste à ceux qui s'intéressent à lui.
Ils se rendirent ensuite rue de Laval où ils grimpèrent au sixième étage et frappèrent à la porte du petit logement habité par Juliette Brignolet.
La jeune femme s'y trouvait.
Elle vint ouvrir et manifesta quelque surprise à la vue des deux hommes.
Ils entrèrent en souriant, et tout de suite Pivolot fit les frais de la conversation.
— Madame, dit-il, je n'ai pas l'honneur d'être de vos amis... et j'en suis heureux pour ma tranquillité — ajouta-t-il galamment — car si j'avais l'occasion de vous rencontrer souvent, je craindrais fort de ne plus guère dormir
Après quoi il présenta Tristot et se présenta lui-même.
— Que voulez-vous de moi? dit Juliette, qui, malgré le calme qu'elle affectait, ne pouvait dissimuler son inquiétude.
— Rien que vous rendre service.
— En quoi pouvez-vous donc m'être utile?
— En vous renseignant sur l'endroit où se cache un homme qui, nous avons de bonnes raisons pour le croire, ne vous est pas indifférent.
— Je ne comprends pas, dit-elle d'une voix altérée... Veuillez vous expliquer plus clairement.
— C'est de Parent que nous parlons...
Le visage de la jeune femme, de très pâle, devint rouge; ses yeux flamboyèrent... ses narines palpitaient... tout en elle trahissait la colère, la jalousie, la fureur.
— Vous savez oh il est? dit-elle, sourdement.
— Peut-être... Lisez cette lettre !...
Elle arracha des mains de Pivolot le papier qu'il tendait, y jeta un coup d'oeil, puis se mit à rire — mais d'un rire brusque, nerveux.
— Cette lettre, je la connais. C'est son hôtelier qui vous l'a remise; et vous croyez qu'il est à Blois, vous ?
Elle haussa les épaules, et tout à coup, changeant de ton :
— Cette lettre n'a été pour vous qu'un prétexte pour vous introduire chez moi, me parler, me voir... J'entends que vous]me disiez ce que vous me demandez. Quel a été votre but en venant ici? J'ai le droit de le savoir...
— Là, là! Vous prenez feu! Quelle femme vous êtes! Est-ce notre faute si votre amoureux vous est infidèle !
Elle serra les poings et se mordit les lèvres.
— Ah! tenez, dit-elle, qui que vous soyez, vous êtes pour moi les bienvenus, parce que vous pourrez peut-être m'aider à me venger.
Allons donc! allons donc, murmura Pivolot, tu y viens, à la fin;
voilà ce que j'attendais !
— Me venger, oui, reprit-elle avec violence. Car je l'aimais, cet homme, autant que je le hais, à présent. Il m'a prise pour dupe... il s'est joué de moi... Après m'avoir eue comme sa maîtresse pendant quelques jours, voilà qu'il me plante là, comme une chose inutile dont il n'a plus que faire.., sans plus se soucier de ce que je deviendrai; et il croit que cela va se passer de la sorte? Ah, non ! Ah! je me vengerai! oui !... Et je le lui avais dit, cependant !,.. Je prévoyais son départ... Déjà nous avions eu des scènes, et cela ne pouvait durer longtemps... alors je l'ai menacé : « Tant pis si tu me quittes, je ferai tout ce qui dépendra de moi pour
te nuire. » Je ne le prends pas en traître... comme vous voyez!...
— Je trouve, en eiïel, dit Pivolot d'an ton paternel, qu3 cet homme a prouvé là beaucoup de légèreté... et si nous pouvons vous aider à en tirer vengeance ?
— Vous êtes de la police?
— A peu près !
— Eh bien, informez-vous donc des moyens d'existence de Parent!... Malins vous serez si vous les découvrez!... Peu m'importait, à moi ! je ne suis pas une grande dame... Et puis, je sais qu'il y a pas mal de grandes dames qui l'ont aimé, et qui ne se sont pas inquiétées plus que moi de connaître le mystère de sa vie... Il vivait en garni depuis quelque temps, et de quoi vivait-il? Je l'ignore. Est-ce que vous le savez, vous?
— Non, et nous avions compté sur vous...
— Impossible de vous renseigner. Je n'en connais pas plus que vous, mais toujours est-il qu il y a, surtout depuis plusieurs jours, bien des élrangelés dans sa conduite... 11 y a un mois et demi à peu près... peutêtre deux mois, que nos relations ont commencé... Ce qu'il m'a promenée d'hôtel en hôlel garni!... Il m'a fait faire le tour du quartier Latin... On aurait dit qu'il voulait dépister la police. Je le voyais bien, mais j'étais grisée, je l'aimais... Et puis, en vivant au jour le jour, il ne pouvait me payer ce que je lui demandais...
— Pardon, interrompit Pivolot avec aménité... Vôlïs dites que vos relations avec Parent ont commencé il y a environ deux mois?...
— Oui.
— Que devenait donc ce pauvre Brignolct pendant ce temps-là? Elle tressaillit et se troubla.
— Pourquoi m'adressez-vous cette question?
— Dame ! c'est tout naturel.
Elle se fâcha, devint toute rouge :
— Est-ce que cela vous regarde? dit-elle. Je le trompais, mais il n'en a jamais rien su... Et j'en suis contente, aujourd'hui qu'il est mort. C'est un chagrin que je lui aurai épargné, parmi tous ceux qu'il a éprouvés — par ma faute.
— Par votre faute?...
Elle s'était interrompue, faisant un geste comme pour rattraper ses paroles.
Puis, tout à coup, elle s'attendrit :
— Oui, je lui ai fait du chagrin, dans les derniers temps de sa vie. Ah 1 tenez, je ne sais pas pourquoi je ne vous dirais pas tout, puisque je serai contente s'il arrive quelque malheur à Parent.
ROGER-LA-IIONTE 559
— Parlez, puisqu'il est convenu que nous serons vos amis.
— Oh ! mes amis, je m'en moque, pourvu que je me venge. C'est la faute de Parent, voyez-vous, si je suis devenue ce que l'on me reproche, coquette et dépensière. C'est lui qui m'a monté la tête en me disant tous les jours : « Jolie comme vous êtes, cela ne vous fatigue pas de mener une vie où vous travaillez sans cesse? Cela ne vous semble pas ridicule d'avoir des robes pareilles, avec une taille comme la vôtre? et d'habiter au sixième étage, c'est-à-dire de lasser vos petits pieds à monter si haut? Vous êtes faite pour rouler voiture, pour être parée des plus riches toilettes, porter des bijoux et habiter un appartement luxueux... Vous êtes faite pour qu'on vous admire, pour qu'on vous choyé et qu'on vous fête! » Pour avoir tout cela, que me manquait-il?
— De l'argent; ou un amant qui vous en eût donné?
— Oui, de l'argent. Mais comment m'en procurer?... En prenant un amant, comme vous dites... C'est ce que je fis... Mais je m'étais toquée de ce Parent, et ce n'était pas lui, comme je l'avais cru, qui pouvait contenter toutes les ambitions et satisfaire tous les rêves de luxe qu'il avait fait naître. Je m'en aperçus bientôt. Il avait quelquefois de l'argent, la plupart du temps il n'en avait point — et je commençais à lui en vouloir de m'avoir débauchée et de s'être joué de moi, en me prometlanl plus de beurre que de pain... C'est alors, surtout — après qu'il m'eût fait venir l'eau à la bouche, comme on dit — que je tourmentai Brignolet. Je lui faisais un crime de ne pas être riche et de refuser les caprices coûteux qu'il lui était, je le savais bien, absolument impossible de me payer.
— <( De l'argent! lui disais-je sans cesse, de l'argent! »
— Et comment vouliez-vous qu'il s'en procurât, cet homme?
— Est-ce que je sais, moi? Je ne rétléchissais pas ; j'étais folle... Toutefois, à la longue et à force de répéter : « De l'argent! Je veux de l'argent! » je finis par m'apercevoir que cette idée trottait dans la tête de mon mari — lequel, je dois vous le dire, m'adorait...
Trislot et Pivolot se regardèrent.
Evidemment les paroles — un peu incohérentes — de Juliette Brignolet les intéressaient.
C'était là, en quelque sorte, une étude prise sur nature.
C'était bien ainsi que s'était opérée la transformation de celte femme d'ouvrier, en coquette, d'abord, en cocotte ensuite, et peut-être — ils l'apprendraient plus tard — en coquine.
Juliette poursuivit :
— Je remarquai aussi, chose qui me parut bizarre, que mon mari et Parent avaient lié connaissance.
— Comment avez-vous fait cette remarque? dit Pivolot.
— Je les ai rencontrés deux fois dans la rue. Ils sortaient d'un café et causaient avec vivacité. Je n'ai pas fait semblant de les voir. Quant à eux, ils ne m'ont pas aperçue, j'en suis sûre.
— Et qu'avez- vous pensé? fit Tristot, qui redoublait d'attention.
— J'ai pensé que Parent était très prudent et essayait d'entrer dans l'intimité de mon mari pour rendre plus faciles ses relations avec moi.
— Vous n'en avez pas dit mot à Parent ?
— Non — répondit-elle avec un certain embarras — c'eût été entamer avec lui une conversation sur un sujet qui m'eût déplu.
— C'est la vraie raison?
— Quelle autre raison y aurait-il?
— Parent et votre mari cherchaient peut-être ensemble — sans so l'avouer — un moyen de vous donner cette fortune que vous réclamiez sans cesse?
Elle resta quelques instants sans répondre.
Elle regarda tour à tour avec frayeur Tristot et Pivolot, cherchant à deviner au fond de leur âme ce qu'ils pensaient, ce que signifiaient leurs paroles.
Puis, comme poussée par le besoin de faire des demi-confidences, peut-être pour se mettre à l'abri de tout soupçon, elle reprit :
— Enfin, un jour Brignolet me dit : « Tu veux de l'argent? Tu ne seras tranquille et heureuse que lorsque tu seras riche? Et tu promets de bien m'aimer quand je t'en apporterai beaucoup, autant que tu en voudras? Tu ne me tromperas pas? Tu me resteras fidèle quand les belles toilettes que tu pourras te payer attireront sur toi les yeux de tout le monde? » Je lui promis tout ce qu'il voulut, mais, inquiète de l'air étrange avec lequel il me racontait tout cela, je voulus m'enquérir du moyen qu'il avait trouvé pour faire fortune. Il répondit d'une manière évasive, en me disant qu'il n'était pas assez intelligent pour avoir découvert tout seul ce moyen-là, mais qu'il s'était associé avec un homme dont l'imagination était plus fertile que la sienne, et qui avait promis de le rendre riche. C'est tout ce que j'en pus tirer. J'ajoutai pourtant : « Et ça se fera attendre longtemps, cette fortune? » Je disais cela en riant, pour le réconforter un brin, parce que je le voyais tout sombre et tout drôle. Il me dit : « Ça commencera peut-être demain ! « Je n'insistai pas, et de toute la soirée nous n'en avons plus parlé...
Elle s'arrêta, en voyant avec quelle ténacité singulière l'examinaient Iristot et Pivolot.
— Comme vous me regardez ! dit-elle.
KOGER-LA-HOINTE
Que «oulez-vous? père Firmin, aernanda-t-elie. (P 565.)
UV. H. — JfJLKS MAHY. — ROQBR-LA-BOMTB. — Éft. J. ROCFF ST 0»«,
Pivolot eut un sourire froid.
— Continuez donc, madame Brignolet. Vous êtes vraiment charmante...
— Mais je n'ai plus rien à ajouter...
— Si, une chose... seulement. «D emain, vous avait dit Brignolet, demain, je t'apporterai une fortune ». Et c'est le lendemain, n'est-ce pas. qu'il a été assassiné?...
— Oui, fit-elle — sans parler — d'un geste de la tête.
— Et cette coïncidence ne vous a pas paru étrange?
Elle eut le même geste pour dire qu'elle n'avait rien soupçonné, mais Tristot et Pivolot échangèrent un regard incrédule.
Une multitude de pensées graves leur venaient et ils avaient besoin d'être seuls pour se les communiquer.
Ils se levèrent pour partir.
Juliette parut tout à coup se ranimer en se ressouvenant de la trahison de son amant.
— Il s'est joué de moi... Je vois à votre air qu'il m'a peut-être prise comme un instrument dont il s'est servi pour exécuter un plan que je ne comprends pas très bien; mais, quoi qu'il en soit, n'oubliez pas que vous avez promis d'aider à me venger... Il avait une autre maîtresse que moi... le gredin... j'en suis sûre, ah ! si je la connaissais, comme je lui jetterais volontiers une bouteille de vitriol à la figure... Je ne la connais pas, mais je parierais un doigt que c'est une femme de la haute... J'ai lu un bout de lettre, une fois. C'était signé Andréa... Je n'ai pas eu le temps de l'achever, parce que Parent me l'a reprise et arrachée... mais les femmes ne s'y trompent pas... Si c'avait été une pauvre petite ouvrière comme moi, il n'eût pas été aussi furieux. Moi, il ne m'aimait pas. C'est l'autre, cellelà qu'on nomme Andréa, qu'il aime... Oh 1 j'ai vu ça à ses yeux... Eh bien I ce que je voudrais, c'est me venger d^elle et de lui en même temps, faire d'une pierre deux coups! Ahl... si je savais son autre nom, si grande dame soit-elle, je l'atteindrais, je le jure!...
Elle trépignait et levait les poings avec menace.
— Patience I dit Tristot, patience 1...
Au moment où les deux amis allaient sortir de l'appartement, Tristot, se retournant, demanda tout à coup :
— Et vous n'avez aucuns soupçons sur l'assassin de votre mari ?
— Aucuns. Si je le connaissais, l'assassin, croyez-vous que j'aurais attendu jusqu'aujourd'hui pour aller faire ma déclaration au commissariat du quartier?
Elle avait la voix un peu altérée en disant cela.
— Songez, dit Tristot sévèrement, que si vous nous cachiez quelque chose, vous seriez coupable, très coupable, et que vous pourriez même être considérée comme complice du meurtre.
— Moi?... moi?... complice du meurtre... de mon mari?...
— Ouil réfléchissez-y !
Et sur ce mot, ils partirent, la laissant interdite et pâle.
— La croyez-vous coupable? demanda Pivolot.
— Par sottise, oui... Elle a la tête d'un moineau et des instincts mauvais. Avec cela, on va loin. — Coupable, de fait et par réflexion, je ne le crois pas...
— Et que pensez-vous de tous ses bavardages?...
Tristot mit du temps à répondre, puis, prenant le bras de son ami et lui parlant bas à l'oreille :
— Et vous, monsieur Pivolot?
— Moi, je suis persuadé que nous n'avons pas perdu notre temps avec ce Luversan...
Tristot eut un sourire approbatif, tira un étui agrémenté de son chiffre en or et offrit un cigare à Pivolot, qui accepta. Ils étaient d'accord.
Huit jours après ces incidents, Laroque revenait de Paris à Maison- Blanche avec autant de désespoir au cœur qu'il avait eu de joie, lors de son dernier voyage. Les deux policiers lui avaient tout raconté, la « filature » de Juliette Brignolet, la découverte d'un certain Parent derrière lequel se cachait Luversan, etc.. Et après? Après, plus rien; plus de Parent, plus de Luversan 1
L'homme, sentant la poudre, avait décampé.
Laroque, énervé par cette enquête interminable, les craintes qui commençaient à l'envahir pour sa sûreté personnelle, se laissait aller à la réaction du découragement.
Suzanne en profita pour essayer de le déterminer à repartir en Amérique.
Ah! s'il y consentait, ce père chéri, à oublier Paris et ses alentours ot il n'avait éprouvé que des misères et des angoisses, depuis sa coupable faiblesse, Suzanne pourrait enfin écrire à Raymond : « Nous sommes sauvés; dans un mois, vous nous rejoindrez là-bas; dans trois mois, nous serons mariés. Ce que je veux, père le veut toujours. »
— Père, lui dit-elle, depuis que je sais dans quel labyrinthe inextricable vous vous êtes eng-agé, je ne vis plus. La nuit, au moindre bruit, je me réveille en sursaut, croyant qu'on vient vous arrêter. Quand vous me promettez de revenir à telle heure, et que vous me faites attendre, je song-e avec effroi à l'idée que vous êtes retombé dans les griffes de la justice et que je ne vous reverrai plus, comme autrefois, que devant ces hommes à robe rouge dont la vue me glaçait d'épouvante, à Versailles. Si cela doit continuer encore plusieurs mois, vous risquerez peut-être de retrouver votre honneur, mais vous perdrez votre fille.
— Chère enfant 1 Oui... tu changes tous les jours... tu t'étioles dans cette solitude... Je devrais partir, retourner là-bas, où je suis honoré, où je serais heureux avec toi... si je pouvais oublier; mais il y a ici, dans cette France que j'aime tant, oti je veux finir mes jours, il y a un homme qui compte sur moi, qui est malheureux, injustement accusé, martyr...
— Jean Guerrier... c'est vrai.
— L'abandonner serait une trahison. Luttons jusqu'au bout, mon enfant. Soyons vaillants. Il n'est pas possible que cet inique jugement de Versailles ne soit pas réformé. Éloigne de toi les folles terreurs. Sois ferme dans ta conviction, dans l'ardent désir de voir ton père réhabilité et, quoi qu'il arrive, tu auras la force de lutter jusqu'au bout, que nous triomphions ou que nous soyons encore terrassés par le sort. Pour aujourd'hui, je me sens, il est vrai, tout démonté; mais rien n'est perdu. Je vais réiléchir de mon côté, certain que, du leur, mes deux braves auxiliaires, Iristot et Pivolot, ne perdent pas une minute pour retrouver la piste.
Il achevait ces derniers mots quand la porte s'ouvrit.
Le père Firmin, vieux jardinier du pays, avait passé la journée à Maison-Blanche.
Suzanne, qui adorait les fleurs, ne trouvait de distraction que dans son jardin dont elle avait fait une merveille oii les plantes exotiques foisonnaient.
— Que voulez-vous, père Firmin? demanda- t-elle.
— Pardon, mademoiselle : pardon, monsieur Farney. C'est un voisin, un bon voisin, qui demande la permission de visiter votre serre. Je crois bien qu'il voudrait vous demander quelques boutures qu on aurait bien de la peine à se procurer ailleurs qu'ici.
— Vous n'avez pas besoin de ma permission, père Firmin, dit Laroque. Donnez à ce monsieur tout ce qu'il désirs... du moment que c'est un bon voisin.
— Et un voisin rigolo, sauf vot' respect, monsieur Farney, ajouta le père Firmin qui s'arrêtait difficilement de parler quand il avait commencé.
Cet homme-là, il en a évti de toutes les couleurs. Paraît qu' c'est lui qu'a arrêté Lacenaire ; mais vous n' connaissez pas ça, Lacenaire, vous, monsieur Farney. Lacenaire, c'est un assassin qu'en a tué quinze à lui tout seul. Il s'a fait prendre le jour oii il a évu un complice.
Laroque écoutait avec intérêt le père Firmin, ce qui ne contribua pas peu à donner au vieux jardinier une impulsion nouvelle d'éloquence.
— J'vas vous dire. C'est un... un bon... un vrai... un roussin, quoil Il a été d'ia boîte pendant trente-trois ans, sept années de rabiot^ sans compter les services militaires. On ne voulait pas lui octroyer sa retraite, mais il l'a prise. C'est Cuvellier qu'y s'nomme : quand on dit : « Cuvellier » à la boîte, paraît que tout l'monde se découvre. Y en a pas, y en a jamais eu d'pareil, y en aura jamais plus. Un homme qu'a arrêté Lacenaire!... c'est c'qui s'appelle rendre un fameux service à la sociliété. Y en a qu'on décore parce qu'ils ont usé le fond d'ieur culotte sur un fauteuil moelleux de chef de bureau, et Cuvellier n'est pas décoré. Il connaît sa ménagerie depuis A jusqu'à B, si bien qu'lautr' jour, à la fête du pays, il a découvert, dans un camelot? qui filoutait le public au passe-dix, un forçat en rupture de ban. Fallait voir comme le vieux d'ia boîte y on^ l'a attrapé par derrit re... le coup du jarret! et vous l'a ficelé en un rien d'temps.« Tenez-le! Fouillezle ! » qu'il criait au public. J't'en fiche ! Le public commençait déjà à crier après lui, pour se mêler de ce qui ne le regardait pas. Sans les gendarmes, le camelot filait dare-dare; car le vieux de la boîte n'en pouvait plus... A c'I'âge-là, ça s'comprend. Mais les gendarmes ont prêté main-forte, et savez-vous, monsieur Farney, ce que Cuvellier a trouvé dans les poches du camelot? deux revolvers chargés, trois couteaux-poignards, un cassetête, une fiole de laudanum, une tabatière en argent, un trousseau de fausses clés, et une pince-monseigneur!
Laroque ne put s'empêcher de rire à cette énumération prodigieuse.
Mais, si le vieux de la boîte était réellement aussi malin, peut-être bien qu'on [pourrait l'utiliser en faveur de Guerrier.
Laroque invita le père Firmin à le mettre en rapport avec cet homme extraordinaire.
Le vieux jardinier, enchanté du succès de sa harangue, sortit avec son maître et le conduisit à un petit vieillard tout ratatiné et clignottant qui essuyait ses lunettes avec un formidable mouchoir de couleur.
— Vous êtes M. Cuvellier? demanda Laroque au visiteur, en exagérant, par prudence, son accent yankee.
— Oui, monsieur.
— Et vous désirez visiter notre serre? Très volontiers, monsieur. Le père Firmin vous expliquera nos essais d'acclimatation. Si quel-
ques boutures de nos réserves pouvaient vous agréer, ne vous gênez pas. Je me fais un plaisir d'obliger un voisin qui, paraît-il, a rendu de grands services à son pays en le débarrassant de nombreuses bêtes féroces à faces humaines.
— Mon dieu oui, monsieur, de très grands services. Mon pays m'a prouvé sa reconnaissance en m'allouant quatorze cents francs de retraite dont je vis, après avoir élevé cinq enfants qui font leur chemin à Paris.
— Quatorze cents francs seulement, c'est indigne !
— Aurais-je été plus favorisé aux Etats-Unis?
— Certes I
— Oui, mais je n'aurais pas [le plaisir d'être Français; c'est un privilège qui vous console de bien des choses.
William Farney trouva que le petit père Cuvellier ne manquait pas de finesse. Lui aussi aimait la France, sa patrie, et peut-être bientôt là lui faudrait-il quitter pour toujours.
— Quand vous aurez fait votre tournée et vos choix, lui dit-il, vous m'obligerez, monsieur Cuvellier, de m'accorder un moment d'entretien pour une affaire sérieuse oh j'aurais besoin de vos lumières.
— Soit, monsieur ; mais je vous préviens qu'elles sont bien vacillantes, mes lumières. Tant va la mèche au feu qu'elle brûle toute la chandelle. Encore deux ou trois jets de flamme et la farce sera jouée. Chacun son tour.
— Je vous attends au salon.
Laroque alla rejoindre sa fille et la pria de le laisser seul avec le vieux de la boîte.
— Oh ! prenez garde, mon père, supplia-t-elle. Ne vous compromettez pas... J'ai peur...
— Sois tranquille, j'ai déjà préparé mes questions. Le père Cuvellier revint au bout d'un quart d'heure.
— Je suis à vous, dit-il en acceptant avec plaisir le cigare que lui présentait son hôte, de quoi s'agit-il?
— Il s'agit d'un homme qui veut me faire verser cinq cent mille francs dans sa caisse pour le seconder dans une affaire industrielle.
— Cinq cent mille francs! répéta l'agent retraité. C'est un joli denier.
— C'est peu pour moi. Néanmoins, je ne tiendrais pas à les perdre.
— Je comprends ça.
— De quels moyens dispose-t-on à Paris pour vérifier l'honorabilité d'un homme?
— Il y a des agences; mais quand il s'agit d'une aussi forte somme,
568 ROGER-LA-IIONTE
il faut se garder des ag-ences. Si vous avez affaire à un coquin, croyez qu'il aura graissé la patte aux gens charg-és de vous renseigner. Il peut lui en coûter dix mille francs, mais qu'importe, puisqu'il lui en restera quatre cent quatre-vingt dix mille.
— Vraiment! Mais alors, comment faire?
— Vérifier par soi-même. Ah, cen'est pas commode, surtout pour un étranger. Connaissez-vous les habitudes du bonhomme?
— Hélas, oui! Et je crains...
— C'est un débauché? Il court les filles?
— C'est bien pis^ m'assure-t-on; mais je n'ai pu en avoir la preuve Il serait joueur.
— Joueur? Ne lui versez pas un centime. Joueur! Ah monsieur, si vous avez un ennemi, un de ces ennemis qu'on exècre jusqu'au dernier souffle, à qui on ne saurait pardonner, vengez-vous en le rendant joueur, et vous aurez fait pis que de lui crever les yeux; carie joueur, pour courir à sa perte, est cent fois plus aveugle que le pauvre hère privé du sens de la vue. Joueur! Et il vous demande cinq cent mille francs? C'est pour les jouer, monsieur! C'est pour avoir la jouissance d'éclabousser de vos billets de banque une galerie émerveillée ! Savez-vous en combien de temps il peut vous les perdre, vos cinq cent mille francs? En une nuit, en une demi-nuit !
Roger admirait ce petit vieux qui, après quarante années de services militaires et civils, avait encore tant de vigueur dans l'expression de sa pensée.
— Je vois, dit-il, que vous connaissez à fond les joueurs.
— Je vous crois; j'ai été pendant dix ans brigadier au service des garnis à la préfecture de police, oh nous avions entre autres surveillances de nuit, celle des tripots. Ah! j'en ai vu de belles! Il ne tenait qu'à moi de m'enrichiren ur^mver. Chaque jour, mes indicateurs venaient me proposer des dix mii!e, des \mgi mille, des cinquante mille francs, si je voulais bien consentir à teimer les yeux sur les roulettes clandestines qu'ils étaient chargés ae me signaler. Chaque matin, je recevais quarante rapports sur le mouvement de perte ou de gain qui avait lieu dans chacun des principaux enfers de Paris. C'était effrayant pour un homme qui n'a jamais dépensé plus de vingt-deux sous à son déjeuner et trente-trois à son dîner. En 486G, un entrepreneur de peinture perdit quatre cent mille francs en trois heures contre des grecs associés. Il sortit les mains vides le matin et alla se jeter à l'eau. Quand on lit son inventaire, on constata que l'actif dépassait encore le passif. Si le malheureux l'avait su, il aurait remis son funeste projet à d'autres temps ; mais ii avait perdu la tête. Je sais encore
n a la têle bien dure, mais il a bon cœur, ce qui fait compensation. (P. 572.)
par cœur le nom de tous les grecs, mes contemporains, de tous les pigeons de haute marque.
— Vraiment ! s'écria Laroque. Alors vous allez peut-être pouvoir me renseigner.
— J'en doute ; car ce personnel se renouvelle en moyenne tous les cinq ans. Les pigeons disparaissent, se suicident ou vont en prison pour
LIV. 72. — JULES MARY. — ROGEPv-LA-HONTE. — ED. J. ROUFF ET C'®.
Liv. 72
abus de confiance vis-à-vis des gens qu'ils ont dupés dans l'espoir de se refaire; les grecs se ruinent à Monaco, ou bien se coulent par la manie de montrer leur talent en public. Quelquefois ces derniers redeviennent honnêtes, commercialement parlant; les pigeons, jamais!
— De sorte que vous préférez les dupeurs aux dupés.
— Ma foi, je les plains, tous les deux. C'est si avantageux de suivre la droite ligne, et il faut si peu d'argent quand on n'en jette point par la fenêtre.
Un profond philosophe, M. Cuvellier.
Laroque alla droit au but.
— Dans votre collection de voleurs ou de volés n'auriez-vous pas un certain Luversan?
— Parfaitement, je tiens cet article, Roger rayonna.
— C'est un homme entre deux âges, beau garçon, brun, l oeil perçant, un accent indéfinissable, un bellâtre, une sorte de rastaqouère, comme on dit de nos jours.
— Parfait, et il ne saurait y avoir deux Luversan de cet acabit.
— C'était de mon temps un boursier, une sorte de banquier marron.
— Ah!
— Il n'a pas toujours fait que de la banque et je l'ai connu, dans les bas tripots du quartier latin. Seulement, il ne s'appelait pas Luversan à l'époque dont je veux parler. Il s'appelait... attendez!... Ah diable, c'est qu'il y a bigrement longtemps de cela. Ma foi, je ne m'en souviens plus.
— Je vous en prie, monsieur, tâchez de vous rappeler ce nom. Faites un effort.
— A quoi bon. Luversan est un coquin à qui je ne prêterais pas quarante sous. Je vous sauve cinq cent mille francs et je ne vous demande pas de remise. Le père Firmin m'a donné ces boutures dont je vous sais fort gré. Aujourd'hui que me voilà débarrassé de ma ménagerie, comme dit Firmin, j'observe la nature; j'aurais dû m'y prendre plus tôt. La vue baisse et je suis obligé de me faire lire le journal par mon petit-fils, un bambin qui m'aide à manger mes quatorze cents francs de rentes.
Il se levait pour se retirer quand soudain son visage s'illumina, Cuvellier, triomphant, s'écria :
— Le nom de votre homme, je le tiens, c'est... c'est Mathias Zo.. non ! Zu,... Zubé... Mathias Zubéri !
A ce nom de Mathias Zubéri, Roger Laroque avait fait un brusque mouvement. Son cœur avait battu plus vite. Il lui semblait se souvenir,
lui aussi ! Il lui semblait qu'il connaissait ce nom ! que Mathias Zubéri avait été mêlé à sa vie.
— Où? Comment?
Le vieux de la Boîte s'était remis.
Un joli coco, dit-il. Je revois son dossier comme si je l'avais là, sous la main. On ne connaît pas sa nationalité, mais on a la conviction qu'il a fait de l'espionnage pendant la guerre de 1870, pour le compte des A-llemands contre le pays où il ne vit que d'expédients et d'escroqueries. Il est trop maladroit de ses mains pour voler au jeu, mais il a maintes fois participé à des coups exécutés par des philosophes à sa solde. Il est gros joueur et c'est ce qui le perd. Vous êtes renseigné, monsieur Encore une fois merci, et bonsoir. Mon petit-fils m'attend.
Il se retira en saluant sans obséquiosité.
Laroque était très agité et très nerveux.
C'est que lui aussi se souvenait !
Il se souvenait de ce Mathias Zubéri.
— N'avait-il pas été soldat? Ne s'était-il pas battu autour d'Orléans? N'avait-il pas, alors qu'il était sous-officier, surpris ce Mathias Zubéri en flagrant délit d'espionnage et ne l' avait-il pas fait arrêter?
Mathias Zubéri s'était échappé de sa prison, quelques heures avant d'être conduit devant le peloton d'exécution, et dans la prison, sur les murs, il avait écrit quelques mots à l'adresse de Laroque, par lesquels il le menaçait de sa vengeance...
Tout un monde d'idées et de conjectures se développait devant Laroque.
Etait-ce donc vrai que ce Mathias Zubéri fût le même que Luversan?
Alors que de choses compliquées se simplifiaient.
En admettant chez lui un projet de vengeance, n'était-il pas possible qu'il eût profité de la gêne de Laroque, autrefois, alors qu'il était riche, pour précipiter sa ruine? Et n'était-il pas, peul-être, l'ami de ce malheureux Larouette? Ne l'avait-il pas sacrifié, ce pauvre diable, pour exécuter dans toutes ses parties un plan diaboliquement conçu et qui devait aboutir à l'accusation de Laroque et à son déshonneur?
Le hasard avait servi le misérable d'une façon bien singulière, mais le hasard est un dieu aveugle qui tend les mains et se laisse prendre par le premier venu.
Zubéri connaissait sa ressemblance avec Laroque, ill'avait augmentée, cette ressemblance, en choisissant des vêtements pareils à ceux que portait le mécanicien, d'une coupe particulière, de la même couleur, sans oublier cette pèlerine — mode assez rare — dont Laroque se couvrait les
572 ROGER-LA-IIO.NTE
épaules, car il avait gagné des rhumatismes pendant les terribles froids de la guerre de 1870.
Voilà à quoi il pensait.
Mais, tout cela, après tout, n'était que conjectures.
Rien, peut-être, n'était vrai! Zubéri avait donc calculé qu'il serait vu par la femme et la fille de Laroque? Impossible. Que des témoins le prendraient pour Roger? Impossible. Qu'il rencontrerait le mécanicien le lendemain au cercle, perdrait contre lui, et ferait ainsi passer dans sa caisse les billets volés à Larouette, billets accusateurs? Impossible, encore, toujours 1
Toutes ces hésitations, toutes ces incertitudes, Laroque était décidé à ne les confier à personne, pas même à Suzanne.
Le lendemain, il rendait sa visite au père Cuvellier qu'il trouva en train d'apprendre à lire à un bambin de six ans.
— C'est mon petit-fils, dit le retraité. Il a la tête bien dure, mais il a bon cœur, ce qui fait compensation. La tête s'amollira chez lui et je suis convaincu que le cœur ne s'endurcira pas. Je parie que vous venez pour notre homme? J'y ai pensé toute la nuit. Si vous voulez savoir ce qu'il van l. adressez-vous à une sorte de coulissier marron, nommé d'Andrimaud, rue de Rivoli, 104. Il ne vous en dira que du bien ; mais l'un vaut l'autre. Ils ont tripoté ensemble sur les valeurs à lots qu'ils vendaient à crédit, par versements de dix et vingt francs, en province, jusqu'à concurrence de la somme entière. Ils ont englouti à eux deux trois cent mille francs de la plus rude épargne française. D'Andrimaud en a eu pour deux ans de Poissy et dernièrement, étant allé à la Boîte, j'ai appris que ce coquin recommençait sur une grande échelle. C'est peut-être pour Inique Mathias Zubéri voulait vous faire verser cinq cent mille francs?
— Non; mais je vous remercie, monsieur, de vos bons renseignements. Si votre petit-fils veut venir de temps en temps faire des bouquets chez moi, il sera le bienvenu.
L'enfant sauta de joie, et Cuvellier, reconnaissant, fit à son tour visiter à M. Farney son jardinet et sa basse-cour. Les deux hommes se séparèrent en amis.
Le lendemain matin, Roger Laroque se rendait chez d'Andrimaud, rue de Rivoli, 104.
Cet incorrigible « banquier » tenait au premier étage une agence financière dénommée; « le Sauveteur du Capitaliste ».
Dans l'entrée se tenait un groom à livrée dont la veste coquette ornée de boutons de cuivre étincelants donnait la plus haute idée de l'importance de ia maison.
Trois employés à « cautionnement » g-riffoanaient des adresses dans la première pièce. Au fond, derrière une porte oii on voyait écrits les mots magiques •. Caisse-Bureau, se tenait le « banquier ».
A la vue d'un gentleman aussi cossu que l'arrivant, d'Andrimaud se lova et, d'un geste noble, lui indiqua un siège.
Laroque n'y alla point par quatre chemins.
— Voulez-vous gagner cinq mille francs à ne rien faire?
Très étonné, le Sauveteur des capitalistes se demanda s'il n'avait pas devant lui un aliéné; mais Laroque tira de son portefeuille les cinq billets de mille, ce qui rassura le banquier en lui mettant l'eau à la bouche
— Que faut-il faire ? demanda- t-il?
— Rien, vous dis-je.
— Je ne comprends pas.
— Connaissez-vous M. Luversan?
— Parbleu!
— Le voyez-vous souvent?
— Presque tous les jours.
— Pouvez-vous me mettre en rapport avec lui?
— Pourquoi?
— Ça, c'est mon secret. Aussi bien ne vous offrirai-je pas cinq mille francs si je n'avais besoin tout au moins de votre discrétion.
— Parlez et je vous réponds que pas un mot de ce que vous m'aurez dit ne sortira de ma bouche :
— Je ne parlerai pas. Je désire seulement que vous me mettiez en rapport avec M. Luversan et qu'il ignore ma démarche.
— Quand?
— Demain.
— Soit! J'inviterai Luversan à dîner; je suis garçon. Vous arriverez comme par hasard à six heures et demie, et je vous forcerai à être des nôtres. Cela vous va-t-il?
— Cela me va. Voici deux mille francs d'arrhes. Vous toucherez les trois autres mille francs fin du mois, à mon domicile.
Roger lui tendit sa carte au nom de William Farney
— C'est à deux pas de Paris, lui dit-il. La course vaut bien trois mille francs.
Laroque se retira avec la conviction que d'Andrimaud était beaucoup trop fort pour avertir son ancien complice de filouteries.
Les heures lui semblèrent interminables Jusqu'au lendemain. Vingt fois il s'était dit :
— Pourvu que Luversan accepte ! Pourvu que je ne reçoive pas da d'Andrimaud une dépêche contremandant ce rendez-vous 1
Pas de télégramme... Laroque prit le train de Paris. A six heures il sonnait au Sauveteur des Capitalistes. Et en sonnant, son cœur battait un peu, car il pensait:
— Cet homme est peut-être l'assassin de Larouette? C'est peut-être pour cet homme que j'ai été condamné à une peine infamante et déshonoré ! Et je vais me trouver en face de lui!.. Ah! si je pouvais lire dans le fond de son âme et fouiller dans son passé!..*
La porte de la garçonnière s'ouvrait. Laroque entra.
Cinq personnes dînaient ce soir-là avec d'Andrimaud; tous « banquiers », à l'exception de Laroque. D'Andrimaud fit les présentations d'usage. Il termina par Luversan.
Celui-ci s'était approché de Laroque et le saluait courtoisement. Laroque répondit à son salut avec la même politesse, mais il n'y eut rien de plus entre eux; pas un mot ne fut échangé.
A table, Laroque l'observa attentivement.
Luversan était grand et robuste, large d'épaules, la même taille et la même carrure que Laroque. Mais pendant que celui-ci avait blanchi, Luversan était resté noir; sa barbe, il la portait coupée comme autrefois celle de Roger; c'est à peine si l'on aurait compté quelques cheveux blancs près des tempes, il avait la physionomie astucieuse et froide, le front bas ei ridé entre les yeux. Le visage était pâle. L'œil noir, très brillant, avait le regard faux. Avec tout cela, il était très beau, cet homme, plus beau que ne l'avait jamais été Roger, au temps même de son adolescence, et plus jeune que lui de sept ou huit ans.
— Est-ce celui-là l'assassin de Larouette? se disait le condamné, en l'examinant à la dérobée.
Il évoquait pareillement les tristes années de la guerre ; mais, parmi les grandes et tragiques scènes auxquelles il avait été mêlé, la figure de Malhias Zubéri n'avait pas marqué son empreinte. Un espion en ces temps de misères et de calamités nationales était chose si habituelle! Tout ce qu'il pouvait faire, c'était se rappeler que le Mathias Zubéri qu'il avait arrêté était un très vigoureux garçon, de haute taille, à la physionomie mauvaise. Rien déplus. Ce pouvait être lui.
D'autre part, on lui eût affirmé que Mathias Zubéri n'avait rien de commun avec Luversan, il n'eût trouvé dans sa mémoire aucun argument pour prouver le contraire.
Après le dîner, ils lièrent conversation.
Laroque s'était donné un air bonhomme admirablement joué, et très bien servi par son horrible accent et le peu de connaissance qu'il semblait avoir des choses parisiennes. Il amena la conversation sur le monde des affaires et de la finance, qu'il disait peu connaître, ayant passé la plus grande et la meilleure partie de sa vie à chercher quelques inventions de mécanique et ne jouissant guère de l'existence que depuis quelques années.
Il ne fit pas un secret de sa fortune. Du reste, d'Andrimaud, en trois ou quatre mots, avait prévenu Luversan que William Farney était l'associé richissime d'une très grosse maison de New-York.
Luversan n'avait pas tressailli lorsqu'il s'était trouvé en présence de Laroque. Dans ce vieillard à la chevelure et à la barbe blanches, vieilli avant l'âge, il ne pouvait reconnaître Laroque, l'être exécré d'autrefois, duquel il s'était si cruellement vengé. Eût-il eu des soupçons, l'accent anglais et aussi la blessure qui défigurait le mécanicien les eussent dissipés. Il se souvint toutefois de l'avoir aperçu à la soirée japonaise de la rue de Chanaleilles.
Il eut l'air de ne point paraître intéressé aux confidences que lui faisait William Farney.
Mais il pensait pourtant, en l'écoutant :
— Cet homme est riche et naïf. Il ne connaît rien de Paris. Comme tous les savants et les inventeurs, c'est un grand enfant. Il pourra me rendre service si je me sers habilement de lui. Qui sait?... C'est peut-être cet imbécile qui m'aidera à rétablir ma fortune!...
William Farney avait-il lu dans les yeux du misérable?
Un pâle sourire éclaira un moment son visage et, dans ses yeux éteints, passa comme le rayonnement fugitif d'un éclair.
Laroque donna rendez-vous à Luversan dans un café du boulevard des Italiens. Ils se virent tous les jours. Au bout d'une semaine ils étaient intimes.
Ils étaient intimes et si bien entrés dans les habitudes de leur vie, à tous deux, qu'ils n'avaient plus guère de secrets l'un pour l'autre, du moins en apparence, car si Laroque jouait une comédie vis-à-vis de Luversan, celui-ci rendait la pareille et ne lui faisait connaître, de ce qui l'intéressait, que juste ce qu'il voulait qu'on sût.
C'est ainsi qu'il se donna comme très riche, alors que Laroque savait très bien à quoi s'en tenir sur ce sujet. Des deux, celui qui gardait sur l'autre une supériorité était donc Roger.
Il arriva ce que Roger avait prévu.
Luversan lui offrit de l'associer à différentes affaires qu'il se proposait de lancer et pour lesquelles il lui fallait une mise de fonds considérable.
Roger, pour la forme, hésita quelque temps, se fit donner le plus de renseignements possible, afin d'écarter les soupçons de Luversan, en paraissant s'entourer de toutes les précautions imaginables.
Après quoi, il consentit.
Il s'agissait encore d'une vaste agence de vente à tempérament d'obligations,
— Je prendrais cent courtiers intelligents, dit Luversan. Ils parcourront les départements et offriront de vendre au plus pauvre des pauvres une obligation de cinq cents francs, payable cent sous par mois et livrable après versement de la somme entière. A ce jeu de crédit, on peut gagner quarante pour cent. Mais pour ne pas avoir d'histoires avec le parquet, comme cela est arrivé à tant d'autres, il faut acheter les titres et les déposer à la Banque de France au nom des titulaires. Comme cela, nous serons en règle et nous pourrons en toute sécurité faire payer très cher notre crédit aux abonnés. Et ne me dites pas, monsieur Farney, que nous exploitons le pauvre monde. Une telle combinaison est essentiellement philanthropique. Si on ne leur faisait pas l'avance des cinq cents francs qui représentent la valeur totale de l'obligation, jamais les déshérités qui nous donneront quarante pour cent de bénéfice, n'auraient en leur possession un titre susceptible de gagner le gros lot.
Ainsi donc, Luversan avait l'aplomb de parler philanthropie, lui! voleur, espion, escroc, assassin!
Et Laroque ne sourcilla pas.
-^ Quelle somme vous faudrait-il?
Il posa cette question simplement, de lair le plus naturel.
Luversan hésita... puis, prenant courage mais les yeux à demi-clos sans doute pour voiler le rayon de méchante avidité qui aurait pu faire pour à l'Américain.
— Une somme énorme! fit-il.
— Dites! cela ne me fixe rien. Ce qui serait énorme pour un autre pourrait ne pas l'être pour moi. Surtout, ne diminuez rien, que ce soit le dernier mot... et la somme la plus forte... Il faut que je sache à quoi m'en tenir.
Il hésita encore, puis, ayant peine à prononcer :
— Un million est nécessaire, dit-il.
— C'est beaucoup, fit le faux Américain avec le plus grand flegme, mais enfin je m'attendais à quelque chose de plus excessif. Je vais réfléehir... Dans combien de jours vous faudrait-il cet argent?
Satisfaire sa passion, c'est aller à la mort ! (P. 584.)
— Quatre jours au plus tard.
-T- Dans quatre jours, vous aurez ma réponse... Un million, vous pensez bien, ne se réunit pas en quelques heures...
Il se tut un instant, puis, soudain, comme ayant une autre idée :
— Mieux que cela, dit-il, je puis être en mesure de vous rendre réponse dans deux jours, et de vous fournir l'argent, si je m'y décide...
UV. 13. — JULES MARY. -— ROQBR-LA HONTK. — ÉD. 1, ROUFF ET c'*.
UV. 13
— Oh! VOUS VOUS déciderez... il ne peut en être autrement...
— Je ne dis ni oui ni non... Dans deux jours donc... c'est-à-dire samedi, venez me trouver chez moi...
— A Paris, rue d'Amsterdam?
— Non.
Laroque, outre son joli château de Maison-Blanche, avait un pied-àterre élégant à Paris, Il n'avait pas dit à Luversan où il habitait à la campagne. Le boursier ne connaissait que l'appartement de la rue d'Amsterdam où il était allé la veille. Laroque avait loué en outre à Ville-d'Avray la maison où s'était commis le meurtre de Larouette, et qui, en raison de ce meurtre même, n'avait pas été habitée depuis lors. De cette location, il n'avait point parlé à sa fille, puisque l'explication suprême n'avait pas encore eu lieu entre eux, et puisqu'il continuait à croire sa fille ignorante dupasse...
Luversan demanda :
— Où donc vous verrai-je?
— A la campagne... fit William Farney.
Et il n'osait achever... dans une agitation visible qu'il aurait voulu surmonter en vain...
Et l'œil toujours fixé sur Luversan :
— Je vis très simplement, vous le savez, mon cher monsieur. Gomme je vis seul, sans famille, sans besoins, sans rien, je me contente de peu. Eh bien, j'ai trouvé à louer à Ville-d'Avray une gentille maisonnette où je vais aller m'installer pendant l'été. Ville-d'Avray me plaît. Il y a de l'eau, ily a des arbres... Et la maison est isolée... j'aime assez cela. C'est donc là que je vous donne rendez-vous pour samedi soir... Samedi après midi je serai chez moi toute la journée... Je ne sortirai pas, je vous attendrai...
Malgré sa puissance sur lui-même, dans le premier moment de surrise, Luversan s'était troublé.
Ce nom de Ville-d'Avray, ainsi jeté au hasard dans la conversation, ainsi ramené dans sa vie, l'avait frappé comme d'une décharge électrique. Sa bouche sèche n'avait plus de salive.
Il dit, péniblement, d'une voix altérée :
— Votre adresse exacte? Ville-d'Avray est grand 1
— C'est juste. La maison ne porte pas de numéro, mais elle est bien facile à trouver. Connaissez-vous le village?
— Non, dit-il, cherchant à reprendre son sang-froid, je n'y suis jamais passé qu'en voiture.,, il y a très longtemps...
— Le premier venu vous renseignera. Vous demanderez la rue de
Paris. Quand vous arriverez tout au bout, près du bois, la dernière maison, à droite, c'est la mienne...
Luversan étai,t horriblement pâle. Les yeux étaient agrandis par une épouvante atroce. Laroque le regardait.
— Du reste, fit le faux Anglais, la maison est connue... Il paraît qu'il y a dix ou quinze ans, ou vingt ans même, je ne sais plus, un crime a été commis là... on a assassiné un vieux bonhomme... et le nom de la victime est resté à l'habitation qu'on n'appelle que la Maison Larouette. Tout le monde Vous la montrera...
Les jambes de Luversan chancelaient. Il s'assit lourdement. Pour la seconde fois, son front était mouillé d'une grosse sueur. Et il l'essuyait machinalement du plat de la main.
— Qu'avez-vous? fit Roger qui l'observait. Brusquement, Luversan, se releva. On le voyait I
— Rien, dit-il... Je suis un peu énervé par tout ce qui arrive... Je ne me suis, je l'avoue, jamais trouvé dans une situation aussi critique, et cela m'émeut profondément... Pardonnez-moi si je vous fais répéter... Ainsi vous dites, n'est-ce pas : Ville-d'Avray, rue de Paris... la dernière maison à droite, près du bois... la maison... la maison Larouette...
— C'est cela. Avec ces indications, vous ne vous tromperez pas.
— Donc, à samedi?...
— A samedi.
■ — Et j'aurai une réponse certaine?
— Je serai en mesure de vous la donner.
— Favorable?
— Cela, c'est moins sûr. Je réfléchirai... Je verrai...
— Monsieur Farney, croyez que l'affaire est superbe I...
— Un million, c'est beaucoup...
- Si peu pour vous !... Je me charge de doubler le capital en moins de dix ans. Je vous enverrai demain un mémoire détaillé.
— Bien!... je verrai, vous dis-je...
Et sur ce mot il quitta le misérable.
Celui-ci le reconduisit, puis, se retrouvant seul, resta debout un instant, sombre, les yeux baissés.
— Yille-d'Avray, murmura-t-il... La rue de Paris! La maison Larouette ! . . . Qu'est-ce donc que cette fatalité qui m'y ramène, après douze ans!...
Roger Laroque ne retourna pas ce soir-là à Maison-Blanche; il envoya un télégramme à sa fille pour qu'elle n'eût pas à s'inquiéter, et sur-le-champ il partit pour Ville-d'Avray. Cette maison qu'il avait louée,
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il ne l'avait pas habitée encore et il voulait s'y trouver au moins deux jours avant le moment où Luversan y viendrait.
Les héritiers de Larouette avaient fait enlever les meubles, mais l'ameublement de la chambre où avait eu lieu le crime, et où Laroqu,e avait été confronté avec le cadavre, était resté dans sa mémoire comme un souvenir impérissable, comme si vraiment la scène s'était passée la veille.
Il revoyait encore ces deux fenêtres restées ouvertes en. face des fenêtres mêmes et du balcon de son chalet.
Il revoyait le petit bureau secrétaire, en acajou, rangé contre le mur, dans le fond, et tournant le dos à la porte par laquelle son assassin était entré...
Il revoyait, au milieu, la table renversée dans la lutte entre Larouette et le meurtrier, et la bougie traînant sur le plancher où elle s'était éteinte, écrasée par le talon de l'un ou de l'autre.
Il lui avait été bien facile de reconstituer le mobilier au moins de cette chambre, car il n'avait vu que celle-là.
Et il y avait fait porter, depuis qu'il était entré en relations avec Luversan, suivant en cela, pas à pas, le plan mystérieux qu'il s'était tracé, un bureau secrétaire d'acajou, une table ronde, quelques chaises recouvertes en velours d'Utrecht (pareilles à celles de Larouette) et des chandeliers de cuivre.
Il donna à la chambre une apparence de vie, un air habité, en jetant par ci par là des journaux, en laissant traîner sur la cheminée des cigares, des allumettes. Sur la cheminée, la pendule marchait. Aux fenêtres, des rideaux blancs et des doubles rideaux d'Utrecht. Dans le bureau d'acajou, du papier, des plumes, de l'encre, des lettres, des enveloppes, des pains à cacheter, des épingles, de la cire à cacheter, un cachet.
La mère Dondaine, qui faisait toujours des ménages à Ville-d'Avray, celle-là même qui avait trouvé un matin, douze ans auparavant, le cadavre de Larouette, avait ciré et épousseté partout
Elle ne s'était pas fait faute, la bonne femme, de raconter à Laroque l'histoire de Larouette, et si Laroque en avait oublié les détails, elle se serait chargée de les lui rappeler...
Ce n'était pas, on le comprendra, sans une profonde rriélancolie que Roger se trouvait à Ville-d'Avray. Il n'y était pas venu depuis sa visite au cimetière où reposait sa femme, où il avait cru voir Suzanne 1
Le soir, à la tombée de la nuit, il se mit à la fenêtre et, accoudé là, il regarda longtemps le chalet en face, où il avait passé de si heureuses années entre sa femme et sa fille... Les mille détails de ce bonheur,
interrompu par un coup de foudre, revenaient à son esprit. Il revoyait distinctement sa femme, douce, amoureuse et charmante, l'attendant tous les soirs avec la même impatience, à son retour de Paris. Il revoyait distinctement sa fille, rieuse, joueuse, mais déjà aussi bonne que la mère, malgré l'espièglerie de l'enfance ; il la voyait très bien, maintenant, comme parfois le dimanche, lorsque les affaires lui permettaient de rester à la maison, épanouie par ses courses sous le soleil, à travers les fleurs, rouge, les yeux brillants, les cheveux collés sur le front, battant dans le dos, sous le chapeau de paille, jamais sur la tête. Et il entendait aussi, toujours distinctement, comme si vraiment elle était venue de la maison ensevelie dans l'ombre de la nuit, une voix claire comme du cristal qui chantait une ronde enfantine bizarre :
En passant devant les bois Les petits oiseaux chantaient Et dans leur chant disaient;
« Coucou! Coucou! »
Moi je croyais qu'ils disaient:
« Coupez-lui l'eou! »
Et moi je m'enfuyais
L'évocation fut si intense et si réelle qu'il pencha la tête, machinalement, pour mieux entendre. Mais ce mouvement le tira de sa rêverie. Il soupira profondément.
— Hélas ! murmura-t-il. . . tout cela n'existe plus, ne reviendra plus!... La mort, le sang, la honte ont passé sur tout cela...
Il se retira de la fenêtre. Son cœur était serré comme par une main cruelle qui le tenaillait sans pitié.
Il essaya de penser à autre chose, voulut même se mettre au lit, le lit préparé par la mère Dondaine, mais le sommeil ne vint pas.
Tout le passé flottait devant ses yeux ouverts.
Alors, il se releva, s'habilla, sortit.
Dehors, il se dit, parlant presque haut :
— Où vais-je? Ne suis-je pas fou? Fou, oui, assurément, puisque je cours au-devant de la souffrance !
Il descendit vers l'étang. Le jardin de la villa Montalais s'étendait jusqu'au bord de l'eau. On sortait du jardin par une porte à claire-voie, fermée seulement au loquet. Il entra dans le jardin.
La villa Montalais n'avait jamais été relouée.
Personne ne pouvait voir Laroque se promener dans les allées abandonnées du jardin. Les mauvaises herbes avaient poussé partout ; les ri^ss^ eûectnfci"aïent Im lEM^kwises; les orties couvraient les allées jadis
sablées de ce sable fin où il aurait pu, le pauvre homme — si le temps n'était passé là — compter les petits pas de sa femme — et les pas plus petits encore de sa bien-aimée Suzanne.
Il alla s'asseoir dans un coin, sur un banc, et là, rêva.
Que de catastrophes, que de désastres, entre le jour oh il avait quitté ce jardin, alors verdoyant, si soigné par Henriette, tout encombré de massifs de fleurs, et le jour oti il le revoyait, lamentable, l'abandon partout.
N'était-ce pas là l'état de son cœur? Jadis plein de chaleur et d'espérance — aujourd'hui mort et désespéré I
Son front s'alourdit. 11 sentit des larmes lui monter aux yeux. Il se leva et se mit à marcher à grands pas, pour réagir contre cette faiblesse.
Sans y penser, il arriva auprès de la maison.
Ahl qu'il aurait voulu entrer! — même en malfaiteur — là où. jadis il entrait en maître aimé, oh chacun de ses retours était salué par des cris de joie!
Il poussa les portes. Elles étaient fermées, naturellement.
Mais la porte de la cuisine n'était fermée que par un verrou, à l'intérieur, et il lui sembla, en poussant, que le verrou cédait. Il poussa plus fort, d'une secousse; la porte s'ouvrit.
Son cœur battit à outrance, comme s'il venait de commettre une action mauvaise, ou comme s'il eût craint de [rencontrer là quelque apparition terrible.
Il franchit le seuil, monta l'escalier et se trouva dans les appartements. Comme la nuit était sombre, que les persiennes et les rideaux étaient fermés, il ne pouvait voir, mais ses souvenirs étaient si précis qu'il ne pouvait se tromper.
Là était le salon, oh il retrouvait presque toujours sa femme quand ~). rentrait, travaillant ou lisant, près de Suzanne qui jouait ou étudiait ses devoirs.
Là, la salle à manger, plus loin la chambre de sa fenmae, la chambre oh elle était morte.
Il ôta son chapeau, comme s'il fût entré dans un temple, et se mit à genoux près du lit.
Ses mains essayèrent machinalement de rencontrer des mains absentes et ses larmes, cette fois, jaillirent.
-^ Ma pauvre Henriette, dit-il, ma pauvre Henriette, si belle, si bonne, que j'aimais tant!.,, •
Il traversa le salon, se rendit dans son bureau.
C'était là qu'il travaillait, souvent très tard, le soir, quand sa femme
et Suzanne dormaient, car la journée, qu'il consacrait à ses affaires^ à ses ateliers de la rue Saint-Maur, ne suffisait pas à son infatigable ardeur.
Là-bas, son bureau...
L'avant-dernière nuit qu'il avait passée là, comme elle avait été navrante, terrible, avec son avenir noir, avec la perspective de la détresse prochaine, de la ruine, de la faillite !...
Et il n'avait jamais su que, du salon, deux femmes, Henriette et Suzanne, le regardaient, accroupies, ne perdant pas, hélas! un de ses gestes, et rapportant au meurtre de Larouette son agitation, son épouvante...
Il resta là jusqu'au matin, se repaissant dupasse...
Quand l'aube flotta derrière les lames des persiennes, il sortit en toute hâte, craignant d'être trouvé dans la villa et de ne pouvoir expliquer sa présence.
Il rentra chez lui, se recoucha, et s'endormit presque sur-le-champ, d'un sommeil lourd.
Tant d'émotions l'avaient comme brisé I... •
Roger Laroque s'était bien gardé d'avertir Tristot et Pivolot de l'audacieux projet qu'il avait formé. Il se réservait de les prévenir au dernier moment et de trouver en eux des témoins d'une tragédie dont le dénouement serait sa réhabilitation.
Mais un grave incident qui se produisit, sur ces entrefaites, devait éclairer les dernières ténèbres dans lesquelles les deux policiers hésitaient encore.
Nous avons esquissé, dans ce qui précède, le caractère de M"^ de Terrenoire.
Elle avait le cerveau détraqué, comme elle avait aussi les sens engourdis, et elle cherchait à réveiller l'un, à surexciter les autres, par des moyens artificiels qui indiquaient sa dépravation et une sorte de dérangement d'esprit hystérique.
Nous l'avons montrée, demandant ses jouissances sensuelles et ses rêveries fatigantes au haschisch de l'Extrême-Orient.
Or, c'est elle, aussi, qui avait été l'une des premières à introduire à Paris la funeste habitude de la morphine, aujourd'hui répandue chez beaucoup de déclassées.
La morphinomanie n'est pas — la Gazette des Tribunaux l'a prouvé
dans quelques procès retentissants — l'invention de romanciers à l'imagination épuisée, cherchant du nouveau quand même. — C'est une maladie en quelque sorte artificielle, due à un médecin anglais, le docteur Wood, de Manchester, qui, en habituant les malades à la morphine, a créé l'abus qui a vite dégénéré en maladie physique et en maladie morale.
Dans la haute société parisienne, la morphine sévit; elle a remplacé le haschisch; les piqûres de morphine jettent le malade dans une ivresse sensuelle, pleine de bien-être, de béatitude, de rêves aux voluptueuses images.
Au contraire du haschisch, les injections de morphine, au lieu d'endormir, tiennent l'esprit en éveil, relèvent d'une façon factice et pernicieuse les forces physiques, surexcitent l'intelligence; c'est lorsque la période de surexcitation est écoulée que surviennent la torpeur et l'engourdissement.
L'abus de la morphine a été constaté par plusieurs médecins; il a pour résultat l'impuissance, la perte de l'appétit, l'affaiblissement des facultés intellectuelles, la dépravation du sens moral, une vieillesse précoce, l'anéantissement de toute volonté et de toute énergie, suivi d'un marasme, d'une atrophie générale.
Or, la morphine a de commun avec l'alcool que sa privation entraîne, chez les névrosés qui s'y adonnent, des désordres aussi grands que son abus. »
Satisfaire sa passion, c'est aller à la mort.
Ne pas la satisfaire, c'est y aller, peut-être plus rapidement encore.
C'est en diminuant graduellement la dose, comme pour l'arsenic par exemple, que la guérison est possible et qu'elle est tentée par les médecins.
L'abus de la morphine n'avait encore occasionné chez M"" de Terrenoire que des désordres cérébraux ; et elle ne connaissait de la morphine que sies joies dangereuses, ses ivresses mortelles; quant à la dépravation, elle avait été aidée par une nature ardente, naturellement portée aux voluptés et que n'avait pu assouvir la jeunesse de Terrenoire, dont elle avait subi les épanchements, sans les partager.
Terrenoire, après quelque temps de mariage, s'était aperçu que sa femme ne l'aimait pas.
Il s'en était vite consolé, du reste, car son cœur était encore plein du souvenir de Blanche Warner.
Il ne demanda point à sa femme un amour qu'il n'éprouvait pas luimême; pourvu qu'elle gardât intact son honneur et le fît respecter, il n'en désirait pas plus.
Elle se tordait les mains. (P. 590.)
Mais il eût été implacable, s'il avait découvert une faute et Andréa, qui avait eu tout le temps de connaître et de redouter cette inflexible nature, tremblait, souvent, au fond du cœur, qu'une imprudence de Mussidan — dont la jalousie était surexcitée — ne fît tout apprendre à Terrenoire.
Cette épouvante — où elle vivait — était un attrait de plus qui l'entraînait vers le mal.