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LIV

586 ROGEK-LA-HONTE

Complètement dépravée par ses élraiig'es et secrètes habitudes, sans plus d'amour pour Mussidan — qui l'avait jadis si lâchement abandonnée après sa séduction — elle avait cherché quelque amour autour d'elle.

Elle n'avait rien trouvé.

Elle désirait mieux que l'amour vulgaire et banal.

C'est pourquoi elle avait songé, d'abord à Jean Guerrier; elle avait vu là une liaison plus criminelle qu'une autre, puisque Guerrier était presque un enfant d'adoption de son mari, qu'il était aimé de lui comme son fils, entouré de faveurs, choyé.

On a vu comment Guerrier avait accueilli ses avances.

Ces explications étaient nécessaires pour peindre les scènes qui vont suivre.

Lorsque M°" de Terrenoire s'était aperçue de la violente et réelle passion qu'elle avait inspirée à Luversan, bien qu'il fût très beau et très séduisant — tout occupée qu'elle était, à ce moment, par son amour pour Guerrier — elle ne voulut pas y répondre.

Elle ne se sentait pas, alors, de goût pour lui — et ce qu'elle éprouva seulement, ce fut la satisfaction intime de toute femme qui se voit distinguée par un homme dont la séduction est dangereuse et dont les bonnes fortunes sont connues.

Nos lecteurs savent comment, sous la violente colère que lui inspira le mépris de Jean Guerrier, l'idée lui vint tout à coup de donner quelque espoir à Luversan.

— Êtes-vous capable de tout, même d'un crime, si je vous aime? lui avait-elle demandé, le soir de cette fête japonaise que nous avons racontée.

Quelle était son intention? Quel projet sinistre avait-elle donc? Avaitelle vraiment résolu de se venger de Jean Guerrierpar un crime? Et de Marie-Louise, par quelque terrible intrigue oii viendrait sombrer son bonheur?

Après cette déclaration d'Andréa à Luversan, pendant la fête japonaise, quelques jours s'étaient passés sans que niTun ni l'autre n'y fissent allusion.

Andréa attendait, espérant jusqu'à la fin que Jean Guerrier n'oserait pas braver sa fureur, reculerait devant son mariage avec Marie-Louise, ou quitterait la banque du boulevard Haussmann.

Rien de tout cela n'arriva.

Un soir que Luversan et Andréa se trouvaient seuls — c'était le lendemain du mariage du caissier — le jeune homme s'approcha de

M°* de Terrenoire et, sans la quitter de son regard fixe et troublant :

— Je vous ai dit que je vous aimais... Vous souvenez-vous de votre promesse?

— Je m'en souviens.

— Vous m'avez dit que vous m'aimeriez... peut-être...

— Je l'ai ditl...

— Seulement, il m'a semblé qu'à voire amour vous mettiez une inexorable et terrible condition...

— J'ai parlé d'un crime...

Elle avait dit cela très bas — si bas qu'à peine il l'entendit — et cependant, le son de sa voix leur fit peur à tous. deux.

— Je suis prêt, dit-il, mais avant de vous dévoiler, avant de vous confier à moi, songez que nous devenons complices; songez, je vous le dis, parce que je vous aiine plus que moi, plus que ma vie, songez à quelle intimité terrible cela vous condamne... Songez que j'aurai le droit, comme votre maître, de réclamer de vous votre abandon complet!... Songez qu'ainsi l'un à l'autre, c'est la mort seule qui peut nous séparer; songez que si dans votre astuce de femme, vous aviez espéré vous servir de moi comme d'un aveugle instrument que l'on brise quand il est devenu inutile, vous vous êtes trompée... et si vous vous êtes trompée, il est temps encore de reculer... tout à l'heure, quand vous aurez parlé, il sera trop tard... Ce n'est pas un amour commun que le mien, puisque je vous aimerai jusqu'au crime... Ce ne sera pas une liaison banale que la nôtre, puisque nous l'aurons cimentée avec du sang... J'ignore ce que vous allez réclamer de moi... mais lorsque ce que vous voulez sera accompli, nous serons tous les deux hors la loi... il nous faudra vivre l'un par l'autre, l'un pour l'autre, nous détacher de tous et n'être plus que pour nous seuls...

Il s'était approché d'elle, et elle se sentait attirée vers lui, machinalement, par une étrange fascination.

— Mais je vous promets, madame, de vous aimer avec fureur, avec délire, avec folie, car je suis vraiment fou quand je suis près de vous, que je respire votre haleine et que je me fonds pour ainsi dire dans votre regard. Je vous aimerai comme jamais vous n'avez rêvé de l'être, comme jamais peut-être vous n'auriez osé rêver d'être aimée!... L'amour d*un criminel — et je le serai devenu pour vous — ne peut être un amour ordinaire... Et ce n'est point par des transports bourgeois de femme mariée ou de petite maîtresse qu'il faudra me faire oublier mon crime... N'avezvous point peur? Est-ce bien ainsi que vous désirez que l'on vous aime?

— C'est ainsi, dit-elle — croyant être en une de ses rêveries fantastiques que lui apportaient parfois le haschisch et la morphine.

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— Si je me rends, pour vous, coupable d'un crime, nous allons braver ensemble, sans plus jamais nous endormir tranquilles, la honte publique, la mort peut-être, comme expiation — nous pouvons être découverts, quelles que soient mes précautions...

Elle passa sur son front sa main toute moite de sueur. On eût dit qu'en un éclair elle avait entrevu l'avenir...

— Non, je n'ai pas peur, dit-elle. Je me venge!... Et puis, l'amour que vous m'oiïrez, c'est bien cet amour-là que je demande, que je veux. Il y a là quelque chose de terrible et de mortel qui m'attire... Oui, c'est bien cela que je veux...

Il la prit dans ses bras et leurs lèvres se réunirent, brutalement. C'était une morsure, plutôt qu'un baiser.

Et quand ils se séparèrent, Luversan, allant s'assurer que personne ne les épiait :

— Maintenant, dit-il, parlez! Qu'exigez-vous de moi?

Ce qu'elle lui dit, on le devine ; elle lui raconta comment elle avait aimé Guerrier, comment elle avait été repoussée; elle lui confia ses menaces, sa vengeance.

Elle acheva ainsi :

— C'est lui que je veux punir, mais je veux que ma vengeance soit si terrible qu'elle rejaillisse sur sa vie tout entière. Je n'ai pas d'autre projet. C'est à vous que je livre le soin de châtier cet homme. Ce que vous ferez sera bien fait. Je ne veux même point connaître votre résolution, je ne veux point vous indiquer comment il faut que je sois vengée ; je l'ignore ; vous êtes libre ; le crime ne m'elfraierait pas, il me prouverait que vous m'aimez... et je ne serais pas loin de me laisser attirer par un amour pareil... Vous avez en partie deviné mon âme... Je m'étais promise à vous en récompense de ce que vous ferez... mais, en me donnant, je pouvais réserver le cœur... Allez, ayez confiance... vous ne me faites point peur... Je n'ai plus que de la haine pour Guerrier... et je tiendrai mieux que ma promesse...

Il l'étreignit dans ses bras une seconde fois. Huit jours se passèrent encore.

Jean Guerrier avait repris son train de vie ordinaire ; Luversan n avait pas reparu devant M"" de Terrenoire.

— Que prépare-t-il? se demandait celle-ci, avec une angoisse qui lui faisait passer des frissons dans le dos.

Un matin, en se réveillant, elle apprit le vol du million à la banque du boulevard Haussmann et le meurtre de Brignolet.

Elle en fut terrifiée, car, sans rien soupçonner, prise d'une superstition

subite, elle vit là comme une punition qui la frappait, elle-même, pour avoir rêvé contre Jean Guerrier une vengeance injuste.

Ce coup l'atteig-nait d'autant plus rudement qu'elle se crut ruinée.

Elle dépensait beaucoup d'argent, sans compter — elle en dépensait même plus que Terrenoire ne lui en donnait, à des fantaisies coûteuses.

Elle était criblée de dettes.

Deux fois déjà son mari les avait payées, en lui faisant de douces remontrances, cherchant à lui prouver qu'avec ce qu'il lui abandonnait tous les mois elle devait subvenir à tous ses besoins de coquetterie et de toilette.

La troisième fois, elle n'avait pas osé les avouer.

Et elle vivait, depuis longtemps, dans des angoisses, recevant en cachette les réclamations des créanciers, leur faisant prendre patience, essayant de les convaincre et de les amener à entendre raison, jusqu'au jour où quelque occasion s'offrirait pour elle de les payer.

Cette occasion, en général, c'était un gain de Terrenoire à la Bourse, oh bien une rentrée sur laquelle on ne comptait plus.

Et voilà qu'au lieu d'un succès financier à la Bourse, au lieu d'une rentrée, la Banque Terrenoire, à la suite de ce vol et d'affaires assez mal engagées, était menacée d'une formidable débâcle!

Le soir, comme elle recevait quelques amies qui, à la nouvelle de la catastrophe, étaient venues la consoler, Luversan entra.

Il était étrangement pâle.

Il s'avança lentement vers M""" de Terrenoire qui, tout de suite, à sa vue, comme frappée d'un coup de foudre, était restée épouvantée...

Il s'inclina, correctement, prononça quelques paroles à voix basse, qu'on n'entendit pas, mais qui furent prises pour des compliments de circonstance et se retira auprès de la fenêtre, d'oii il ne perdit plus de vue M°" de Terrenoire.

Nous avons raconté quelle fut la scène.

Andréa, subitement, avait compris...

— Le meurtre ! le vol! c'est lui qui les a commis I

Telle avait été sa première réflexion.

Tout le lui criait, à elle, bien haut, dans l'attitude de Luversan : son air étrange, la pâleur de son visage, la ténacité de son regard fiévreux, je ne sais quoi de résolu et de fatal, tout à la fois, dans sa physionomie.

Quand il partit, sans autre explication, elle ne doutait plus .

C'était lui!!!...

Et, saisie par l'horreur de la situation oti elle se trouvait, elle trembla de devenir folle.

ROGEK-LA-HONTE

Le lendemain, eut lieu entre Mussidan et Terrenoire la scène qui eut pourrésullat le sauvetage de la banque.

Et ce fut ce jour-là, aussi, que Luversan, se trouvant seul avec M""' de Terrenoire, lui tendit silencieusement un portefeuille gonflé de billets de banque et de titres.

— Ceci vous appartient, dit-il, je vous le restitue, car cela est a voire mari.

— Malheureux, qu'avez-vous fait?

— J'ai tué, j'ai volé, n'était-ce pas convenu? Ne l'aviez-vous pas ordonné? Prenez ce portefeuille et cachez-le; quelqu'un peut entrer et nous surprendre...

— Jamais! vous me faites horreur!...

— Je m'y attendais, dit-il froidement — ayant toujours le million du meurtre dans sa main tendue — je m'y attendais et c'est parce que je crains vos remords que je veux que vous possédiez ce portefeuille. De cette façon vous partagerez les mêmes dangers, vous aurez les mômes épouvantes, vous tremblerez désormais, comme moi, aux moindres allusions. Enfin, vous serez bien à moi. Prenez, je le veux!...

Et elle obéissait, machinalement, secouée de frissons, n'osant plus lever les yeux sur cette homme en qui elle sentait un maître — de qui elle allait dépendre.

Elle saisissait le portefeuille, rentrait dans sa chambre, le cachait et tombait demi-morte devant le petit secrétaire oii elle venait d'enfouir celte fortune. Luversan l'attendit au salon.

Quand elle rentra, ayant recouvré un peu de force, elle lui dit :

— Allez! ne reparaissez plus devant moi!... Laissez-moi toute ma vie pleurer l'abominable crime que vous avez commis.

Il haussa les épaules.

— Trop tard, dit-il, sombre. Trop tard!

— Je vous avais dit : Vengez-moi de Guerrier! Vous avais-je conseillé de voler... d'assassiner?

— Vous aviez dit : Êles-vous capable d'un crime? Elle se tordait les mains.

Il reprit : '

— Envolant, j'ai été amené à tuer... Ce n'est pas ma faute... c'est la fatalité qui l'a voulu... Le meurtre, du reste, vous vengera mieux que le vol... Guerrier est accusé de l'un et de l'autre... Une pourra se disculper... C'est pour lui l'échafaud — ou, sinon l'échafaud, le bagne!... Votre vengeance ne sera-t-elle pas complète?... G'élail auparavant qu'il fallait avoir peur... A présent, je le répète, il est trop tard.

ROGER-LA-HONTE ^n

Puis, après un silence, il dit, plus doucement :

— Qu avez-vous à redouter, après tout?... N'avez- vous pas confiance en moi? ne vous suis-je pas dévoué jusqu'à la mort?... Craignez-vous, par hasard, que si je suis découvert, si mon crime est prouvé, je ne vous livre? Ah! soyez tranquille!... Si vous m'aimez, Andréa, si vous m'aimez comme je vous aime^ jamais, dussé-je périr sur la guillotine, personne ne connaîtra votre complicité. Je serai assez payé par votre amour et j'aurai assez vécu, puisque j'en aurai goûté les infinies voluptés.

Elle se taisait toujours.

— Andréa! dit-il avec reproche, est-ce donc vrai que vous m'avez pris en horreur et ne vous souvenez-vous plus de vos ardentes paroles?

— Allez, murmura-t-elle d'une voix étouffée, maintenant je ne peux rien dire... je vois partout du sang! Revenez plus tard, quand je serai calme...

— Et vous me retirez tout espoir?

— Non. Puisque c'est moi qui ai commandé le crime, eh bien! je le payerai.

Elle le paya, en effet.

Une sorte de folie des sens l'avait atteinte et elle se jeta en furieuse dans les bras de Luversan.

Et ni la satiété, ni la lassitude ne vinrent : rien ne l'arrêta dans ce vertige qui la faisait rouler jusqu'en bas de l'échelle de la honte.

Elle ne vivait que par Luversan.

Cet homme la possédait bien tout entière jusqu'à la moindre de ses pensées ; c'était ce qu'il avait rêvé.

Ce crime, commis en commun, les enchaînait éternellement.

Peu à peu M^^ de Terrenoire en oubliait l'horreur — ou bien, si quelques remords traversaient encore la perversité de son esprit, elles les étouffait sous les transports d'amour dont l'accablait Luversan, dans les scènes de passion exaltée, affolée, maladive, auxquelles ils se livraient.

Et, après quinze jours de cette vie fiévreuse qui à tous deux leur brûlait le sang, après avoir vainement essayé de jeter un voile épais sur le passé, elle en vint à vouloir connaître les détails du vol et du meurtre — de ce vol et de ce meurtre que Jean Guerrier expiait dans sa prison, bien qu'il en fût innocent.

— Dis-moi tout, faisait-elle à Luversan. Si nous sommes découverts, 33 veux tout savoir, afin, de tout avouer, avec toi...

Et lui, tranquille, comme s'il se fût agi d'une simple aventure et non d'une tragédie sanglante, raconta l'histoire du vol et de l'assassinat, disant de quels moyens il s'était servi pour accomplir son œuvre terrible

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— Lorsque vous m'avez dit : « M'aimeriez-vous jusqu'à commettre un crime pour me venger? » Je répondis : « Jusqu'à commettre un crime! »

Lorsque vous m'avez dit : C'est de Jean Guerrier qu'il faut que je me venge. » Je vous ai répondu : « Je suis prêt. »

Vous vouliez vous venger de Guerrier... Comment faire? Je pensai, d'abord à séduire sa femme; mais je réfléchis qu'une jeune mariée, pendant la période de la lune de miel, est une place imprenable : j'aurais perdu beaucoup de temps sans doute, et vous attendiez.

J'appris, à peu près en même temps, que sa femme ne l'aimait pas, que ce mariage n'avait été qu'un mariage d'affaires et que Marie-Louise, depuis un an ou deux, passait pour être la maîtresse de M. de Terrenoire.

On expliquait de la sorte l'avancement rapide qu'avaient obtenu Jean Guerrier et Margival dans les bureaux de la banque.

— C'est une calomnie, dit Andréa, qui avait paru surprise. Je me rappelle, en effet, que Guerrier m'a interrogée sur ce point croyant, après les menaces que je lui avais faites, que j'étais l'auteur des bruits qui circulaient. Si Marie-Louise a un amant, ce n'est pas M. de Terrenoire.

— En êtes-vous sûre ?

— Oui.

— Quelle preuve en avez- vous?

— Mon mari m'a épousé sans amour. Aujourd'hui il m'aime! Et comme Luversan faisait un geste de colère :

— Que vous importe? Doutez- vous de moi? Il se radoucit et reprenant son récit :

— Quoi qu'il en soit, je l'ai cru, comme tout le monde, et c'est moi qui ai averti Guerrier, par des lettres anonymes, des bruits scandaleux que 1 on colportait autour de lui...

— Quel était votre but?

— Ne comprenez-vous pas? Détruire son bonheur, d'abord; ensuite m'attaquer à son honneur, déjà fortement compromis; car on ne manquait point de le mettre de complicité, lui, le mari, dans les relations de M. de Terrenoire avec Marie-Louise.

Et comment pouvais-je mieux détruire son honneur, comment pouvais-je mieux le perdre, cet homme dont vous vouliez vous venger, et que je haïssais^ moi, parce qu'un jour vous l'aviez aimé, comment pouvais-je mieux vous venger, enfin, qu'en volant sa caisse et en le laissant accuser de ce vol!...

Aussitôt que l'idée m'en fut venue, je me préparai à l'exécuter et dès que j'y eus songé pendant quelques jours, je vis que ce projet présentait des difficultés presque insurmontables.

La caisse était ouverte I (P. 599.

J'appris vite quelles étaient les habitudes de la banque et je sus que lorsque la caisse renfermait une somme considérable, deux gardiens, Béjaud et Brignolet, couchaient auprès, soit dans un cabinet particulier, soit dans la pièce même oii se trouve la caisse.

— C'est bien cela! fit Andréa, qui écoulait avec une attention fiévreuse les péripéties d'un drame dont tout Paris, si capricieux et inconstant, s'occupait encore.

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