‹ Roger-la-Honte (volume 3)Chapitre 18 sur 42 · UV. 75. — JULES MARY. — ROGER- LA-HONTK. — ÉO. J. ROUFF ET C*». UT · texte numérisé non relu

UV. 75. — JULES MARY. — ROGER- LA-HONTK. — ÉO. J. ROUFF ET C*». UT

— Il me fallut faire la connaissance de l'un de ces gardiens. Ce fut

.Brignplet que je choisis ; pourquoi? parce qu'il avait une femme fort jolie

et fort coquette avec laquelle je ne tardai pas à me mettre en relations,

,ét par laquelle je connus vite les secrets de ce ménage. Je pris le faux

nom de Parent.

Je n'eus pas de peine à développer chez M"* Brignolet les instincts de coquetterie, de bien-être et de luxe qui tenaient déjà toute la place de son cœur. .

C'est suf ces instincts que je comptais surtout pour arriver jusqu'au mari.

Bientôt la vie de Brignolet devint un enfer; sans cesse sa femme, dont je surexcitais l'imagination par l'attrayante peinture de la vie à laquelle je la disais appelée, lui réclamait de l'argent, lui faisant honte de la position servilé qu'il occupait et dont il ne pouvait sortir.

Brignolet était une nature faible.

Juliette — c'est le nom de sa femme — me tenait au courant, sans qu'elle se doutât de l'immense intérêt que j'apportais à ses paroles, des progrès que ses réclamations incessantes d'argent faisaient dans l'esprit de son mari.

Il était aux abois et cherchait des expédients.

Le pauvre diable aimait passionnément sa femme — il l'aimait peutêtre autant que je vous aime, Andréa, puisqu'il n'a point craint d'écouter mes propositions pour reconquérir son amour — puisqu'il s'est résolu à un crime pour le conserver.

Quand je devinai que Brignolet était prêt à m'écouter, je ménageai certaines occasions d'entrer en relations avec lui et je fis sa connaissance.

Je ne tardai pas à entrer dans sa confiance.

Et un jour où je le vis plus triste et plus sombre que jamais — car, la veille, Juliette avait finalement menacé de le quitter, de le planter là, selon son expression — s'il ne la rendait riche, je m'ouvris à lui...

J'étais sûr de mon homme; je n'avais plus d'hésilation à avoir; je voyais, depuis longtemps, briller ses yeux quand je tirais de ma poche une poignée de pièces d'or; ses mains s'ouvraient et se refermaient, comme s'il avait voulu les prendre. Pour moi, je ne doutais plus : cette cervelle d'homme, oti ne poussaient pas les idées qui créent les fortunes avait conçu l'idée du vol. Puisque Juliette demandait de l'or, eh bien I coûte que coûte elle en aurait !

Peut-être même est-ce moi qu'il avait rêvé de voler, car je le vis deux ou trois fois, la nuit, quand je venais de le quitter, me suivre en se

cachant, et cherchant à se rapprocher de moi lorsque je traversais, à dessein, des rues désertes.

Mais il manquait d'énergie; ou bien il avait peur.

Le lendemainje le retrouvais plus triste, plus sombre, plus découragé, et toujours je faisais étinceler et tinter devant lui des poignées d'or, machinalement.

Oui, j'étais sûr de lui, siir qu'il allait m'écouter, et qu'il ne s'effaroucherait pas aux premiers mots...

Il m'écouta, en effet, froidement.

— Que lui dites-vous? fit Andréa, haletante.

— Oh ! deux mots sans grands détails : « Il y aurait un moyen d'être riche, Brignolet, très riche, si vous vouliez... mais pour cela il faut que vous vouliez, et cette fortune dépend de vous seul!... »

— Comment? répliqua-t-il...

— Il y aura, dans trois jours, plus d'un million en or et en billets dans la caisse de M. de Terrenoire... Ce million, s'il était à vous, vous ferait heureux jusqu'à la fin de votre vie...

Il avait une grosse sueur au front, et il s'épongea à plusieurs reprises avec son mouchoir.

Il était devenu si pâle, ses yeux étaient si troublés, que je crus qu'il allait se trouver mal. En même temps il me regardait, avec épouvante.

A ce moment-là, je pensais — et je le pense encore — que Brignolet avait rêvé ce vol, et que si le crime n'était pas accompli déjà, c'est qu'il n'en avait pas trouvé le moyen!...

Je le laissai revenir à lui, sans le presser, patientant.

— Vous voulez vous moquer de moi, dit-il en riant faux... Pour qui me prenez-vous donc? Cessez cette plaisanterie...

— Ce n'est pas une plaisanterie, Brignolet. Demain, je serai ici, à ce café, et vous me direz ce que vous pensez.

Je partis, voulant le laisser à ses réflexions, à ses tentations.

Il rentrait chez lui, et il allait trouver là Juliette revêche, avec sa demande incessante : « De l'argent! » Juliette, avec ses désirs de coquetterie! Juliette qui, depuis longtemps, lui refusait le moindre baiser, jusqu'à l'affoler de fureur et de désir!... Juliette, enfin, dont la vue seule vaincrait ses dernières hésitations, s'il lui en restait I!l...

Je ne m'étais pas trompé dans mes calculs.

Le lendemain, je trouvai Brignolet qui m'attendait. Il m'avait précédé au rendez-vous que je lui avais donné.

Et avant même que je lui eusse dit un mot :

— J'accepte, fit-il... Je veux en finirl...

596 ROGER-LA-IIOME

Comme il ne m'avait pas mis dans la confidence de ses querelles de ménage, je ne lai demandai point à quoi il venait de faire allusion.

— J'accepte. Quelle sera ma part?

— La moitié.

— C'est convenu. Comment nous y prendrons-nous?

— C'est de vous que j'attends un conseil.

Il me regardait avec curiosité. Il semblait me dire ;

— Un conseil? Est-ce que vous croyez que je n'aurais pas volé la caisse, et depuis longtemps, si j'en avais découvert le moyen ou si l'occasion s'en était ollerte?

Je lui expliquai ma pensée. Je lui demandai quelle était la disposition intérieure de la banque. Cette disposition, je la connaissais déjà, mais je désirais être sûrement renseigné.

Quand il eut fini de parler, mon plan était conçu :

— Béjaud sera-t-il des nôtres ?

— Jamais! Au moindre soupçon, soyez sûr qu'il avertirait M. de Terrenoire ou M. Jean Guerrier.

— Très bien! Nous nous arrangerons pour que ce soupçon ne lui vienne pas. Depuis combien de temps avez-vous repris votre service de nuit à la caisse?

— Depuis deux jours.

— A quand le versement des douze cent mille francs?

— Demain.

— De telle sorte que nous n'avons plus que cette nuit pour agir?

— Nous n'avons plus que cette nuit.

— C'est grave. Pouvez-vous me cacher dans la maison de la banque, boulevard Haussmann?

Brignolet réfléchit une seconde.

— Ce n'est pas impossible, dit-il. Nous avons en commun, Béjaud et moi, un petit cabinet noir, sous les toits, oïl nous mettons quelques effets, pour les jours oti nous ne pouvons rentrer chez nous. Vous vous tiendrez là le soir. Vous aurez la clé et serez libre de descendre.

— Et si Béjaud vient pendant que je serai là?...

— Ma malle est très grande... et contiendrait facilement un homme.. Vous vous y cacherez...

— Tout est pour le mieux. Je me tiens coi jusqu'au milieu de la nuit Je me lève, je descends doucement jusqu'à la porte de la Banque, au premier étage. Vous m'attendez derrière cette porte et vous m'aidez à faire sauter la serrure. J'entre, «t nous allons droit à la caisse.

Brignolet hocha la tète.

ROGER-LÂ-HOiNTE 597

— Je vois à tout cela bien des inconvénients, dit-il.

— Je prévois vos objeclions. Il s'agit de Béjaud, n'est-ce pas, qui peut se réveiller et entendre?...

— D'abord...

— Eh bien! il dormira, je vous en réponds, quand vous aurez réussi, en buvant avec lui, à lui jeter dans son verre le contenu de la petite fiole que voici!...

Et je lui donnai un narcotique puissant.

— Réussirez-vous à le lui faire prendre? Tout est là.

— Je le pense. Mais une fois dans le bureau, tout n'est pas fini. Vous n'avez pas le mot de la caisse...

— Je vois avec plaisir, monsieur Brignolet, que vous êtes un homme de précaution. En eiïet, je n'ai pas le mot de la caisse, et je ne l'aurai pas, car il est probable que M. de Terrenoire ne vous le confiera, ni à vous, ni à moi. Mais le coiïre-fort doit être construit comme tous les autres. Il est scellé au mur et inattaquable par devant...

— Je le crois.

— Eh bien, nous défoncerons la muraille et nous l'attaquerons par derrière... De ce côté-là, avec d'excellents outils, nous rencontrerons moins de résistance.

— Et Béjaud ne se réveillera pas ?

— Non, il ne se réveillera pas, quand on démolirait même son lit, si vous lui avez fait boire ce que vous tenez entre les doigts.

— Ce n'est pas du poison, au moins?

— Tranquillisez-vous. Béjaud ne sera même pas malade.

— Je dois vous faire part d'un détail qui a son importance.

— Ne me cachez rien. Un rien qu'on oublie peut nous faire échouer au dernier moment.

— Il arrive parfois que M. Guerrier, à la veille des grands versements, conserve de la besogne pour le soir et passe à travailler une partie de la nuit. En ce cas, que ferions-nous?

J'avoue que ce détail, que j'ignorais, et que pourtant j'aurais dû prévoir, m'embarrassa sur le moment. Cela était de nature à faire échouer mon projet. Je dus le modifier.

Et d'abord je priai Brignolet de mettre en ma possession, ne fût-ce que pendant un quart d'heure, la clef de l'entrée, qui restait sur la porte tant qu'il y avait du monde dans les bureaux. Ce qu'il fit. C'était une clé ordinaire, et je n'eus pas de peine à trouver sa pareille chez un serrurier.

De ce côté-là, j'étais tranquille, et, si Guerrier était dans son cabinet.

598 HOGER-LA-HONTE

il n'entendrait pas ouvrir ; n'ayant plus besoin de faire sauter la serrure, je ne ferais aucun bruit.

En m enquèrant des haDitudes du caissier, j'appris qu'il fumait beaucoup.

Cela me sug'g'éra l'idée de me servir de certains cigares qu'un de mes amis m'avait rapportés de l'Amérique du Sud et qui avaient subi une préparation opiacée.

Je remis ces cigares à Brignolet avec ordre de les mélanger à ceux de Guerrier.

J'étais sûr que, s'il les fumait, il s'endormirait.

Et, le caissier endormi, le vol de la caisse devenait une œuvre d'enfant...

Luversan s'arrêta avant de poursuivre.

Il avait conservé jusqu'alors la plus froide tranquillité, en racontant les péripéties qui avaient précédé le crime.

Mais, sur le point de raconter le crime lui-même, un nuage passa sur son front... le sang versé reparaissait à ses yeux... Il se raidit contre cette émotion, tenta de sourire et reprit :

«— J'arrive à la nuit où je vous vengeai... dit-il, à cette nuit oh, par amoar pour vous, je devins un meurtrier, un voleur.

J'étais monté le soir dans la maison. Brignolet m'avait remis la clé du cabinet noir. Je m'y cachai. Je n'eus pas besoin de me jeter dans la malle, car Béjaud ne vint pas. La nuit s'écoula lentement. Dans la soirée, Brignolet, qui conservait plus de sang-froid que je n'aurais osé l'espérer monta m' avertir que M. Guerrier prenait ses dispositions pour passer une partie de la nuit dans les bureaux.

— A-t-il fumé ? demandai-je.

— Pas encore.

— Je désespérai de réussir. Tout dépendait de Guerrier. Heureusement, il était peu probable que le caissier resterait dans son cabinet la nuit tout entière. Je n'avais donc qu'à attendre qu'il fût parti. Minuit sonna. Quelques instants après, on frappait doucement à la porte du cabinet noir et je reconnus la voix de Brignolet qui me disait d'ouvrir.

— MM. Guerrier et Béjaud sont endormis, dit-il, et sa voix tremblait, cette fois — les portes sont ouvertes. Le premier venu pourrait entrer et voler la caisse, sans risques ni périls, car M. Guerrier s'est endormi brus quement sans avoir la force de la refermer.

Je pus à peine retenir un cri de surprise.

Nous avions du bonheur et le hasard se mettait de notre côté — tout nous venait en aide.

Je descendis. Pour sortir, Brignolet s'élail servi de la clef de Jean Guerrier. La mienne ne devait plus nous être utile que pour refermer les portes afin que le vol devînt inexplicable.

GueiTier dormait I . . .

Je pus m'approcher de lui; il ne se réveilla pas; il ne fit pas un seul mouvement.

Cinq ou six bouts de cigares, jetés autour de lui, me prouvaient que mon ami ne m'avait pas trompé sur leur efficacité.

La caisse était ouverte !

En une seconde, j'eus fait un paquet de tout ce qu'elle contenait. Ce n'est pas très lourd, un million.

J'avais conseillé à Brignolet de se recoucher auprès de Béjaud et d'attendre patiemment le petit jour. Brignolet s'assit sur son lit.

Il paraissait en proie à l'émotion la plus violente.

J'essayai de le rassurer en lui montrant comme nous avions facilement réussi et je froissais sous ses yeux les papiers satinés de la Banque de France.

— Demain, lui dis-je, vous viendrez chez moi et nous partagerons cette fortune. Je ne vous laisse rien aujourd'hui car vous serez, vous et Béjaud, sûrement interrogés, et si l'on trouvait de l'argent sur vous, vous feriez concevoir des soupçons à la police...

L'émotion de Brignolet redoubla.

Il était pris de frissons si violents que ses dents claquaient.

— Ce mot de police, que j'eus le tort de prononcer, lui inspira comme de refi"arement.

— Non, non, dit-il, on verra tout de suite que je suis coupable. Je n'aurai jamais la force de nier, d'inventer et de soutenir des histoires...

Eu vain je voulus lui prouver qu'il n'aurait rien à inventer, rien à soutenir; que ses réponses aux demandes qu'on lui ferait seraient bien simples et qu'il n'aurait qu'à dire :

« Je ne sais rien. Je dormais. Je n'ai rien entendu. »

Mais il répétait obstinément :

— Non, non, je ne veux pas... j'ai peur de la police... Remettez cet Mgent dans la caisse...

— Vous êtes fou?... Jamais!...

Et je voulus partir.

A cet instant de son récit, Luversan s'essuya le front. Ce qu'il dit ensuite, ce fut d'une voix rauque :

— Il était bien décidé à rentrer en possession de cet argent, car il se jeta devant la porte pour m'empêcher de m'enfuir.

— Vous ne vous en irez pas, disait-il en regardant d'un air effaré Béjaud qui dormait, vous ne vous en irez pas ou vous me passerez sur le corps... J'ai eu tort d'écouter vos propositions... J'étais fou... J'ai vécu honnête jusqu'aujourd'hui et je ne veux pas changer... Je suis un vieux soldat et j'ai de l'honneur... j'ai pu me laisser égarer... Heureusement, il n'est pas trop tard... vous êtes là... Allons, hâtez-vous! décidez-vous! M. Jean Guerrier peut se réveiller... Nous serions pinces, et ce n'est pas ce que vous cherchez, n'est-ce pas?

La colère me montait au cerveau. Je voyais rouge. Cependant j'eus encore assez d'énergie pour essayer de le convaincre sans me fâcher.

— Brignolet, lui dis-je... songez à ce que vous me conseillez de faire... Vous tenez votre fortune dans vos mains ; jamais pareille occasion ne se représentera. Personne ne vous soupçonnera, car vous allez vous recoucher dans votre lit, et attendre l'aurore, comme si rien ne s'était passé. M. Guerrier, endormi auprès de vous, n'est-il pas là pour prouver que vous êtes de bonne foi?... Laissez-moi passer, Brignolet, il le faut, je le veux !

— Non, non, non, tu ne passeras pas! dit-il, élevant la voix au fur et à mesure que moi, au contraire, je baissais la mienne. Rends-moi cet argent et disparais, et que je ne te revoie jamais plus, car je ne sais ce que je ferais...

— Réfléchissez, Brignolet, à ce que tous perdez. Vous avez un enfant, qu'il vous serait facile de faire riche plus tard et auquel vous épargneriez toutes les tribulations du travail, tous les soucis de la misère. Vous avez une femme qui est jeune, m'avez-vous dit, qui serait enchantée, sans doute, d'avoir de jolies toilettes et vous aimerait davantage pour le plaisir que vous lui donneriez en lui permettant d'être jolie et bien mise. Si vous refusez, c'est la gêne pour toute votre vie dans votre état de domesticité... Acceptez-vous? Oui... Rangez-vous donc, et ne me défendez plus celte porte...

— Je refuse. Tu ne partiras pas!...

— Tu refuses? Rien ne te fléchira?... Tu as peur?

— Oui, oui, j'ai peur! ..

Il tremblait horriblement et sa ligure était décomposée.

— Place! une dernière fois, je te l'ordonne!

— L'argent! je veux cet argent !

J'avais, sans qu'il le vît, tiré de ma poche un poignard que j'y mis, à tout hasard, pour me défendre...

Je me précipitai sur lui et le saisis à la gorge.

Ces misérables osaient taire des projets d'avenir (P. 607 .J

UT. 16. — JDLBS UA^Y. — ROGER-LA -HONTK. — ÉD. J. ROUFF ET C".

Il se défendit ; il était robuste, mais l'épouvante lui enlevait la moitié de sa force ; quant à moi, la hâte d'en finir doublait ma vigueur...

Je fus bientôt maître de lui...

— Choisis, lui dis-je à voix basse, ou tu resteras mon complice ou il vas mourir...

11 essaya, sans me répondre, de se débarrasser de moi.

Alors le poignard que j'avais levé s'abattit.

Il s'écroula, sans un cri^ en poussant seulement un profond soupir, essaya de se relever, machinalement, en tendant les bras en avant et resta immobile.

Il était mort. Je l'avais tué raide.

J'eus un moment de frayeur... Danc 'a courte lutte que j'avais eu à soutenir, j'avais repoussé Brignolet sur son lit... C'était là, sur ce lit, qu'il était tombé... Je le tirai fortement par les bras pour le placer de son long sous les draps et les couvertures, afin de faire croire qu'il avait été frappé là, pendant son sommeil...

Je regardais Béjaud...

Il continuait de dormir.

Je sortis et passai dans le cabinet de Jean Guerrier.

Le caissier, lui aussi, dormait.

Je pouvais être tranquille. Toutes mes précautions étaient prises, et rien ne viendrait me trahir.

Je m'esquivai, doucement, sans faire de bruit.

Le matin n'apparaissait pas ; toute cette scène, si longue à raconter, avait duré un quart d'heure à peine.

La porte de l'hôtel devait être évidemment fermée.

Je pouvais me faire ouvrir, mais j'allais être obligé de donner un nom... un des noms des locataires... Lequel prendre? Celui de Guerrier?... Mais la maison était bien tenue, et le concierge pouvait, s'il avait quelr que soupçon, venir sur le seuil de sa loge... Il me verrait, et plus tard pourrait donner mon signalement et me reconnaître?... Que faire?... J'avais hâte de m'éloigner. ..

Je réfléchis encore que, si je sortais en criant au concierge le nom de Guerrier, c'était en quelque sorte déclarer l'innocence de celui-ci puisqu'il serait reconnu, deux ou trois heures après, qu'il n'avait pas bougé.

C'était donc aller contre le but que je me proposais.

Je remontai dans le cabinet oh je m'étais caché et là j'attendis, au risque d'être découvert, ce qui allait se passer.

.Je m'étais fait la réflexion suivante : « Lorsque Béjaud et Guerrier se réveilleront, leur premier soin, en s'apercevant du meurtre et du voî, esra

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de prévenir M. de Terrenoire et un commissaire depohce. C'est Béjaud qui sera chargé de ce soin. On ouvrira la porte et je pourrai sortir. Le moyen est dangereux, je le reconnais, mais puisque j'ai la chance pour moi!... »

J'attendis donc, et mes prévisions se réalisèrent.

J'avais l'oreille aux aguets.

A l'aube, j'entendis du bruit dans la maison, et ce bruit semblait venir du premier étage.

J'écoutai plus attentivement.

On ouvrait et refermait des portes ; on descendait l'escalier précipitamment...

Un moment assez long s'écoula sans que le bruit de l!a porte ne donnant sur la rue parvînt jusqu'à mes oreilles.

Je devinai que l'homme descendu devait parlementer avec le concierge et le mettre au courant du drame.

Enfin, je me hasardai à descendre.

La maison était retombée dans le sommeil et le silence.

J'avoue qu'au premier étage, en passant devant la banque, j'éprouvai un bizarre frisson... J'avais peur!... Si Guerrier était sorti au même moment, il m'eût aperçu et il lui eût été impossible de ne point remarquer mon trouble. J'aurais été perdu...

Au milieu de l'escalier, je m'arrêtai!...

La porte de l'hôtel était-elle ouverte?... Allais-je être obligé de frapper à la loge pour la faire ouvrir?

Non, fort heureusement.

Une seconde après, j'étais sur le boulevard...

Sur le boulevard désert...

Un instant après, remontant les petites rues du quartier de Clichy et des BatignoUes, afin d'être sûr de ne pas être suivi, j'étais sauvé.

Je n'ai plus rien à vous dire, Andréa. Maintenant vous savez tout !... Vous pouvez me livrer!... Je vous appartiens comme vous m'appartenez!... Je suis un meurtrier et un voleur!... Mais c'est par amour pour vous que j'ai volé et que j'ai tué...

Et après un silence :

— M'aimez-vous?

— Je vous aime ! dit-elle avec une violence farouche.

Ce furent des amours terribles que celles-là — telles que nous n'en avons point racontées encore — et qui brûlèrent leur vie... des amours de sauvages qui se sentent au ban de la société et se rendent compte que le moindre hasard peut révéler leur crime et leur honte abominables.

Luversan occupait jadis un assez joli petit appartement, de ceux qu'on appelle garçonnières — rue Royale.

Ce fut là, dans les premiers jours, qu'il reçut M"' de Terrenoire ; mais, au fur et à mesure que l'enquête de la police agrandissait son investigation, Luversan comprenait qu'il ne serait en sécurité qu'autant qu'on ne •e trouverait plus à son domicile.

Il partit de la rue Royale, un soir, en disant qu'il se rendait à Blois, où il passerait sans doute quelque temps.

Et ne sachant pas, disait-il, où il s'installerait tout d'abord, il avait donné l'ordre à son valet de chambre de garder ses lettres jusqu'à ce qu'il lui enjoignît de les lui envoyer.

Puis il courut les garnis tantôt descendant dans les meilleurs hôtels de Paris, au Grand-Hôtel, à l'hôtel du Helder, à l'hôtel Scribe, au Louvre tantôt retournant à son ancienne vie de bohème et dégringolant jusqu'aux garnis borgnes du quartier Latin, où nous l'avons vu.

Il ne se départit plus de cette bizarre conduite qui lui donnait, à ce qu'il croyait, la sécurité, surtout quand il remarqua qu'il était suivi depuis quelques jours par deux singuliers personnages dont les allures lui paraissaient suspectes.

Pourquoi le filait-on? qu'avait-on pu découvrir?

Il n'avait commis aucune imprudence pouvant laisser prise aux soupçons.Il avait eu Juliette Brignolet quelques jours pour sa maîtresse — caprice peu fait pour le distraire de sa passion pour M"* de Terrenoire.

Il avait fini par s'en débarrasser...

Mais il ne craignait rien de Juliette...

Il n'avait eu garde de lui confier ses projets sur la caisse de M. de Terrenoire, elle ne pouvait donc le livrer.

Dans ses fuites d'hôtel en hôtel, M"® do Terrenoire le suivait; cette vie de terreurs continuelles, de continuelles angoisses, en l'énervant, doublait pour ainsi dire les voluptés criminelles qu'elle éprouvait à se retrouver auprès de Luversan. ^

Habituée à tous les raffinements que donne la richesse, elle ressentait une curiosité malsaine à passer quelques heures de sa vie — heures remplis d'amours et de baisers — dans ces maisons garnies où s'abritaient, en tout temps, les banales amours des étudiants et des grisettes.

Rien ne la dégoûtait, rien ne l'épouvantait : ni l'entrée souvent

puante, noire et humide qui était fermée presque toujours sur la rue par

une porte à claire-voie; ni l'escalier sombre et mystérieusement cynique,

ni les gérants et les gérantes de ces nids d'amours interlopes, la dévisa-

ant, sous ses robes, comme une marchandise que l'on détaille ; ni les

coups d'oeil ironiques ou grossiers du garçon: ni la promiscuité des filles du quartier dont on entendait les rires éraillés elles propos libres à travers les cloisons minces, ni les chambres nues avec la pendule qui ne marchait pas, le canapé en velours rouge, défoncé, montrant les crins et les ressorts; ni le lit dans le bois duquel par les fortes chaleurs d'été, couraient les punaises, enfin ni ce milieu écœurant du garni où tout le monde est chez lui, où personne n'est chez soi.

Après avoir quitté le garni de la place Dauphine, après être resté quelques jours dans un hôtel de la rue de l'Odéon et quelques autres dans la maison de la rue Wntoine-Dubois, Luversan était allé, pour éviter la curiosité gênante de Tristot et Pivolot, se réfugier rue Sainl-Jacques, dans une maison meublée d'assez triste apparence, non loin d'un concert, situé presque en face de l'entrée des artistes du théâtre Cluny et que la fantaisie de quelques journalistes, aux soirs de premières, avait rendu presque célèbre.

C'était là qu'il avait donné rendez-vous à M°" de Terrenoire.

Depuis qu'elle était sa maîtresse, il n'avait eu, en somme, que d'assez rares moments à passer avec elle ; Andréa était obligée, pour ne pas être soupçonnée, à d'incessantes précautions; ce n'était que de loin en loin seulement qu'elle pouvait se donner une heure de liberté et jamais elle n'avait accordé à Luversan, qui la réclamait avec les instances de la passion partagée, une nuit tout entière.

Une nuit d'amour, pendant laquelle il aurait été tout à Andréa, jusqu'au lendemain — pendant laquelle, elle aurait été tout à lui!

C'est le rêve de tout amant.

Elle le lui avait promis, à la première occasion.

Cette occasion se présenta plus tôt qu'elle ne pensait.

M. de Terrenoire fut obligé de s'absenter pendant plusieurs jours pour un court voyage en Allemagne.

C'était Tété ; M""' de Terrenoire témoigna le désir d'aller passer ces quelques jours à la "campagne, dans une maison que son mari venait de faire construire et meubler aux environs de Vernon.

Elle y envoya donc son domestique, afin de partir seule avec sa fille.

De telle sorte qu'elle se trouva libre, sinon pour une nuit entière, au moins pour une partie.

Elle était sortie vers neuf heures sous prétexte d'une soirée chez une ie.

Et elle était allée droit rue Saint-Jacques.

Luversan l'y attendai*, dans la rue même.

Ils montèrent aussitôt, sans prononcer une parole, s'enfermèrent à double tour et tombèrent dans les bras l'un de l'autre.

Il était minuit; peu à peu les locataires, filles et garçons, étaient rentrés à l'hôtel; coup sur coup, la porte du corridor s'était ouverte, puis fermée avec un bruit retentissant, après des coups de sonnette à réveiller un mort.

Depuis quelques minutes, l'hôtel était devenu plus tranquille

On n'entendait plus aucun bruit.

Une heure sonna.

Comme il faisait très chaud, Luversan et Andréa avaient laissé entr'ouverte la fenêtre de la chambre, sur la rue.

A voix basse, les deux amants causaient.

Ces misérables osaient faire des projets d'avenir.

— Nous courons trop de dangers, disait Luversan, à rester à Paris. La terre ne nous appartient-elle pas? N'y pouvons-nous trouver, à deux mille lieues d'ici, s'il le faut, un asile oii il nous sera permis de nous aimer, sans redouter les comptes à rendre à la justice.

— Partir? Partir avec ioil

— Que veux-tu dire?

Elle ne s'expliqua point. Elle n'osait pas dire à cet assassin qui la subjuguait : « Partir avec toi, c'est me livrer pieds et poings liés à tes fantaisies sanglantes. Quand tu auras assez de moi, je sais trop bien ce dont tu serais capable pour que ton horrible secret ne sorte jamais de ma bouche. »

Lui ne comprenait pas.

— Est-ce pour ta fille que tu ne voudrais pas me suivre?

Sa fille! Qu'il y avait longtemps qu'elle ne l'embrassait plus comme autrefois ! Devant cette candide enfant, elle rougissait de honte d'être tombée au dernier échelon du vice et de l'infamie.

— Eh bien oui, dit-elle, je voudrais assurer le bonheur de Diane. Son mariage est retardé par...

Elle ne savait comment dire.

— Par notre crime, n'hésita pas Luversan.

Elle trembla : ainsi donc elle était la complice de cet homme. N'avait-elle pas recelé l'argent du vol ? N'avait-elle pas provoqué le meurtre pour assouvir une basse vengeance I

— Bref, dit-elle enfin, je ne puis songer à la fuite avant d'avoir marié Diane à celui qu'elle aime.

— Son père s'en chargera.

— Ma fuite rendrait ce mariage impossible.

— Et cependant, il faut fuir, et à tout prix, déclara Luversan. Divers indices m'ont révélé que j'étais surveillé. Je puis être arrêté d'un moment à l'autre. Je réponds de moi ; mais je ne réponds pas de vous. Les femmes sont sujettes aux remords. Quand la peur de l'Eternité les assaillit, elles parlent... elles disent tout.

Elle se révolta à cette idée.

— Alors, ce n'est donc point par amour que tu veux m'enlever, mais par peur? Je te croyais moins pusillanime.

Luversan se redressa.

— Ecoute, Andréa, dit-il, et ne m'insulte pas.

Sa voix était vibrante. Il ne songeait même plus qu'il pouvait se trahir si, par hasard, quelqu'un écoutait dans la chambre voisine séparée de la leur par une mince cloison.

— Rester à Paris, continua-t-il, c'est notre perte à tous deux. Mettons que j'aie peur. Eh bien, c'est pour toi et non pour moi. J'ai beaucoup voyagé dans ma vie, si bien que je ne me souviens pas d'avoir jamais eu une patrie. Je parle plusieurs langues aussi bien que le français, ce qui m'a permis, à mes débuts dans la vie d'aventures, d'exercer le métier d'interprète un peu partout. En me suivant, tu es assurée de l'impunité. Toi-même, tu parles un peu l'anglais, une langue qui peut servir de passe-partout dans le monde entier. Je me procurerai des papiers en règle pour nous deux. On achète cela aux pauvres émigrants qui vendraient leur âme si cette denrée avait un cours quelconque. Je sais un beau pays oii nul ne viendra nous chercher : Melbourne, reine de l'Australie. Et puis, je ne te dis pas tout. A la forte somme que je t'ai confiée en dépôt viendra s'adjoindre un million tout rond qui m'est promis à bref délai.

— Par qui?

— Peu t'importe, pourvu qu'il vienne.

— Sera-ce à un nouveau forfait que tu devras cette fortune?

Il hésita à répondre, mais songeant qu'il n'avait aucun intérêt à révéler ses sinistres projets sur William Farney :

— Non, répondit-il.

— Un vol, peut-être?

— ■ Oui.

Elle détourna la tète. Ne savait-elle donc pas que l'homme, une fois laûcé sur la pente du crime, doit rouler jusqu'au fond du gouffre, qu'il n'y a plus pour lui de repos jusqu'à ce qu'il soit perdu tout, à faiti

Le quartier Latin est, sans contredit, celui de Paris où les filles sont en plus grand nombre. {P. 611.)

Soudain ils entendirent le bruit que fait, sur le trottoir, la marche d'une petite troupe de cinq ou six personnes arrivant ensemble.

Cette petite troupe parut s'arrêter devant l'hôtel.

Personne ne parlait.

Quelqu'un sonna vigoureusement, le concierge étant endormi, oa sonna derechef et l'on secoua la porte.

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