‹ Roger-la-Honte (volume 3)Chapitre 19 sur 42 · LIV. 77. — JULKS MARY. — ROQER-LA-HOME. — ÉD. J. ROUFF ET C'». LIV · texte numérisé non relu

LIV. 77. — JULKS MARY. — ROQER-LA-HOME. — ÉD. J. ROUFF ET C'». LIV

On entendit le bruit du cordon et du ressort qui s'ouvrait.

Luversan, pris d'un pressentiment bizarre, s'était précipité vers la fenêtre et penché sur la rue.

Un bec de gaz éclairait.

Il ne vit que des hommes, qui s'engouffraient dans le couloir.

Il fronça le sourcil... il devinait un danger et tout de suite il en avertit M*"" de Terrenoire...

Celle-ci était couchée, dans le lit, déshabillée.

Elle se mit à rire.

— Tu as peur? dit- elle.

— Je te prie de croire que c'est pour toi que je crains, non pour moi.

— Viens ici, que mes baisers t'enlèvent ta frayeur! Mais il parut ne pas entendre.

On montait l'escalier, lentement.

La chambre où ils étaient se trouvait au troisième étage. Les hommes s'arrêtèrent au premier et heurtèrent une porte. Une voix vigoureuse cria, sur un ton insolent :

— Allons ouvrez, et plus vite que ça, s'il vous plaît!

— Ce n'est pas à moi qu'on en veut, murmura Luversan, rassuré. Et il écouta toujours, tout en s'habillant et en conseillant à M™* de

Terrenoire de s'habiller aussi pour être prêts à tout événement.

— Bast! fit-elle, j'ai encore une heure devant moi avant de rentrer rue de Chanaleilles. Inutile de me presser.

Et elle resta au lit.

Il y avait comme des cris, des pleurs, des larmes, des bousculades au premier étage.

— Qu'est-ce que cela signifie? murmurait Luversan.

C'étaient des cris de femmes surtout que l'on percevait, des plaintes, des reproches, des prolestalions.

Puis, des courses précipitées dans l'escalier jusqu'au corridor qui restait fermé et où tout cela semblait se masser et attendre.

Cela dura une demi-heure.

Puis les hommes montèrent au deuxième étage.

Et les mêmes scènes recommencèrent.

Cette fois les pleurs et les cris paraissaient plus distincts.

Et Luversan, comprenant, devint très pâle et ne put retenir une ^îxclamation de terreur.

— Qu'avez-vous donc? demanda M°° de Terrenoire, qui ne put s'empêcher, devant ce qu'elle prenait pour de la pusillanimité, d'avoir un geste d'impatience.

— Ce que j'ai? Prêtez l'oreille ! Vous n'entendez pas? Vous ne devinez pas ce qui se passe là, auprès de nous?

— Non, je ne sais... une querelle d'amoureux?... Eh bienl n'y sommes-nous pas un peu habitués, et pareilles scènes ne se renouvellentelles pas toutes les nuits?

— Il s'agit bien de cela!

Et il paraissait en proie à la plus grande agitation.

— Enfin, parlez! ! !

Il dit, avec effort :

— La police fait dans l'hôtel une descente de garni!... M™® de Terrenoire eut l'air surpris.

Evidemment l'expression dont venait de se servir Luversan ne signifiait rien pour elle.

Il fallut qu'il la lui expliquât.

Le quartier Latin est, sans contredit, celui do Paris où les filles sont «n plus grand nombre.

Toute la jeunesse qui s'y accumule amène là des viveuses qui viennent débuter et s'acclimater à la débauche parisienne : filles de province, ouvrières de Paris, cocottes sur le retour qui, après avoir « passé l'eau t> — c'est l'expression consacrée pour celles qui se lancent et ne fréquentent, plus que la rive droite — reviennent, après des hauts et des bas, à leurs anciennes amours.

La police des mœurs met souvent sa main brutale sur la prostitution parisienne, portant ou non patente.

On s'est élevé contre les rafles nocturnes qui s'opéraient, vers minuit. en plein boulevard Montmartre, aussi gro&sières et cruelles qu'une traite •de chair noire en plein cœur de l'Afrique.

Lorsque l'agglomération des filles se fait trop grande, que la prost)tution devient trop scandaleuse, lorsque des plaintes, adressées par quelques pères de famille, arrivent au cabinet du préfet de police, on juge utile d'éclaircir les rangs, et une brigade des mœurs, sous la conduite d'un commissaire de police — celui du quartier — prend d'assaut, pendant la nuit, les hôtels garnis qui passent pour être fréquentés le plus ordinairement et le plus assidûment par les filles.

On enlève pêle-mêle tout ce qui se trouve ; on arrache les vierge? folles, demi-nues, aux bras de leurs amants d'une nuit, on les envoie au Dépôt, pour être dirigées le lendemain à la prison de Saint-Lazare, d'où elles ne sortiront plus désormais qu'avec l'ignominieuse et prudente réserve que prend sur elles la Préfecture.

Voilà ce que, dans le jargon de la police, on appelle une descente de

garni. M°" de TeiTcnoire, cette fois, avait compris ; elle avait perdu son air de fanfaronnade et ne songeait plus à rire. Toute pâle, à genoux sur le lit, elle écoutait, à son tour, les bruits d'en bas, retenant sa respiration, et entendant le battement sourd et précipité de son cœur.

— Est-ce qu'ils viendront? interrogea-t-elle, haletante.

— Peut-être.

— Et s'ils viennent, que faire?

— S'ils viennent, nous sommes perdus.

— Mais peuvent-ils donc me prendre pour une fille?

— Est-ce qu'ils savent?

— Je me défendrai... je leur parlerai...

— Rien ne fera. Ils n'écoutent pas les protestations. Chacune de celles qu'ils enlèvent pleure et éclate en reproches, en récriminations, inutile! C'est au Dépôt que l'on donne les explications, quand ce n'est pas à Saint-Lazare...

— Le Dépôt Saint-Lazare!!! dit-elle, frémissante...

La situation lui apparaissait maintenant dans toute son horreur!... Eh! oui, dans quelques minutes on allait entrer là, dans cette chambre où s'abritaient ses amours adultères; on la prendrait par les épaules; on la bousculerait dans l'escalier; on remmènerait avec des filles publiques, et en route pour la prison des femmes prostituées!... en route pour la honte !

— Ah! non, non, cela ne peut pas être! dit-elle... Ils verront bien qu'ils se trompent!...

— Ils ne verront rien!... Toutes prétendent que l'on se trompe, et qu'elles sont honnêtes et vivent de leur travail... Ils ne les croient jamais!... Quand une fille prétend qu'elle est ouvrière, ils l'obligent à tendre les mains... L'ouvrière porte là les traces de son travail... Montrez vos mains!... Où sont, au bout des doigts, les coups d'aiguilles?... Vous avez les mains trop blanches et les ongles trop soignés... au Dépôt!...

— C'est horrible!... Je ne puis pas, cependant, leur dire qui je suisi

— Ce serait le seul moyen.

— Mais c'est le déshonneur!...

— C'est vrai... Tout plutôt que d'en arriver à pareille extrémité... Habillez-vous vite, Andréa! Je les entends au second étage... Dans un instant, ils seront ici... Il ne faut point qu'on nous y trouve...

— Qu'allons-nous tenter?

— Nous allons essayer de nous sauver, de nous cacher... Vous êtes prête... suivez-moi... Donnez-moi votre main, afin de ne pas trébucher, car l'escalier est noir... le corridor n'est pas éclairé. Montons à l'étage supérieur...

Ils se hâtaient, cherchant à mettre le plus d'espace possible entre eux et la police.

Au quatrième, blottis l'un contre l'autre dans un coin obscur, ils écoutaient.

Les agents des mœurs en avaient fini maintenant avec le deuxième étage et s'en venaient au troisième continuer leur triste besogne.

Après quelques minutes, pendant lesquelles ce furent encore des cris, des larmes, même des batailles, on entendit tout à coup des rires goguenards.

Les agents arrivaient devant la porte de la chambre que venaient de quitter M"" de Terrenoire et Luversanet que celui-ci avait laissée ouverte, dans la précipitation qu'il avait mis à s'enfuir.

Ils avaient poussé la porte et étaient entrés dans la chambre où tout, depuis le lit défait jusqu'à des vêtements traînant sur des meubles, attestait la présence des amants.

— Hé! h.é ! dit l'un en riant... le nid est vide; les oiseaux sont envolés...

— Oh! fit un autre... nous les retrouverons... ils ne peuvent être loin... ils ont dû grimper au quatrième... je connais la maison comme si je l'avais bâtie... nous pigerons la donzelle dans un coin...

M"' de Terrenoire s'affaissa dans les bras de Luversan ; ses dents claquaient.

Luversan, le front mouillé de sueur, rispait les poings.

Et dans ses yeux passaient de sanglantes lueurs, comme à cette minute maudite où il avait assassiné Brignolet.

La maison n'avait bien que quatre étages, mais un petit escalier conduisait, au bout du corridor pavé de briques, à un grenier où le gérant de l'hôtel mettait des malles.

C'était la dernière ressource des deux amants.

Quand ils devinèrent que la visite du troisième étage était terminée, ils grimpèrent au grenier.

Il y avait là plusieurs cabinets pleins de poussière et de toiles d'araignées, qui ne fermaient pas, et dans l'un desquels ils purent pénétrer.

Luversan souleva quelques malles, en fit une pile dans un coin, et derrière ce rempart improvisé attira sa maîtresse.

C'était leur dernière ressource.

M""' de Terrenoire était demi-morte de frayeur.

Gomme elle ne pouvait plus se tenir debout, elle fut obligée de s'asseoir en appuyant le dos contre la muraille.

Machinalement, Luversan avait tiré de sa poche un couteau-poignard et l'avait ouvert, prêt à tout.

Et Andréa, épouvantée, le suppliait :

— Je t'en prie, disait-elle, tu vas nous perdre... Jette cette arme... S'il y a, comme tu le crois, un commissaire de police avec les agents des mœurs, peut-être entendra-t-il raison.

Il ferma son couteau, mais sa respiration oppressée disait son émotion et sa colère.

La visite du quatrième étage était faite.

On entendit la voix de l'agent qui avait parlé le premier :

— Et nos tourtereaux?

Deux ou trois agents répondirent par un éclat de rire.

— Est-ce qu'ils seraient au grenier?

— Bast! nous en avons assez pour aujourd'hui, laissons-les.

— Cependant, s'ils se cachent, c'est qu'ils pourraient bien avoir quelque peccadille sur la conscience...

— Au fait! cela ne nous coûte pas de grimper là-haut...

Et ils montèrent. Cinq minutes leur suffirent pour trouver M"^ de Terrenoire et Luversan.

Celui-ci s'était jeté devant sa maîtresse, en voyant les agents.

— Que voulez-vous? dit-il. Que demandez-vous?

Les agents se mirent à rire. Pourtant, ce fut avec une certaine politesse qu'ils répondirent :

— Ce n'est pas vous que nous cherchons, monsieur, mais la personne qui vous accompagne, que nous apercevons derrière vous, et qui serait bien aimable si elle consentait à nous suivre sans résistance, afin de nous empêcher d'employer la force.

— Madame n'est pas ce que vous croyez...

— Parbleu! Est-ce que nous ne le savons pas?... Voilà la dixième fois, depuis une demi-heure, que nous entendons cette phrase. Madame est une grande dame, n'est-ce-pas? Elle est du faubourg Saint-Germain?... Vieille noblesse?... Et voilà pourquoi nous la trouvons dans un hôtel du quartier Latin!...

Les agents riaient de nouveau.

Un homme âgé s'avança.

11 portait une ceinture tricolore sous sa redingote.

C'était le commissaire de police du quartier.

Il dit, impatienté :

— Finissons-en; nous n'avons pas le temps de passer la nuit er conversations...

Deux agents écartèrent Luversan avec violence.

Et comme un de ceux qui étaient là tenait une bougie allumée audessus de sa tête, la lum.ière éclaira M"°° de Terrenoire, bouleversée par la terreur.

La malheureuse était affaissée, sans force, presque sans connaissance.

Elle cachait, d'un geste machinal, son visage et ses yeux dans ses mains jointes convulsivement.

— Allons! pas de comédie, s'il vous plaît! fit un agent.

Elle regarda Luversan, désespérée... mais ne put faire un mouvement... Elle eut un sanglot nerveux, une sorte de cri de colère et de terreur... Luversan sentait que toute prudence allait lui échapper... Il avait pris un des policiers par le» bras et d'un vigoureux eiïort l'avait jeté contre des malles.

Il était tombé en jurant.

— Eh bien, ce ne sera pas la fille seulement qu'on emmènera, dit le commissaire, mais vous ligotterez l'homme aussi... Ça lui apprendra à se mêler de ce qui ne le regarde pas.

— Ne me touchez pas ! râla Luversan.

Il allait se servir de son poignard... oubliant toute prudence... quand, soudain, M""' de Terrenoire se précipita devant lui, échevelée, blême :

— C'est vous qui êtes le commissaire de police? dit-elle, ens'adressant au vieillard.

— C'est moi!

— Ordonnez à ces hommes de ne pas me toucher... Je vais vous dire mon nom...

— Que m'importe votre nom... Demain, on vous interrogera...

— Il importe. Vous vous méprenez sur mon compte... Regardez-moi donc de plus près! Est-ce que j*ai l'air d'une de ces filles que vous cherchez?...

Le commissaire de police eut un sourire sceptique. Un agent murmura :

— Nous en voyons de toutes les couleurs, et il y en a qui se payent gratis les allures de grande dame!...

Il y eut, dans l'altitude de M""^ de Terrenoire, un désespoir si profond, si près de la folie que le commissaire en fut frappé.

— Monsieur, dit-elle, veuillez m'écouter, je vous en oupplie... et avoir pitié de moi... J'ai assez de honte de me trouver ici, ck pareille situation, sans que vous rendiez mon déshonneur public...

Le magistrat fit un signe à ses agents. Ils s'éloignèrent à contre-cœur.

6J6 ROGER-LA-IIONTE

— Oh ! dit l'un d'eux à demi-voix, si le patron se laisse gagner par les sensibleries, plus moyen de travailler en grand!

— Parlez, madame ! disait le commissaire.

— Je voudrais bien ne pas vous dire mon nom, murmura la malheureuse affolée. Est-ce possible?... Vous devez voir, à la façon dont je vous parle, que je ne suis pas une femme pareille à celles que vous êtes venu chercher?... Cela ne vous suffit-il point?

Certes, cela pouvait suffire, en effet. Le commissaire de police pouvait passer outre, ne plus s'occuper d'elle et partir.

Cela arrive quelquefois, dans ces expéditions nocturnes, lorsque la fille est jeune, qu'elle n'a pas l'air dépravé, lorsque son amant répond d'elle.

Cependant il insista.

Pourquoi? Fut-ce simple curiosité et besoin de connaître un scandale qu'il raconterait le lendemain à ses collègues?

Fut-ce son instinct policier qui lui fit flairer là-dessous quelque grave affaire qu'il serait intéressant d'éclaircir?

— Nous sommes seuls, dit-il; votre amant et moi, nous pouvons seuls vous entendre... Quel est votre nom? Qui peut vous réclamer, qui peut répondre de vous?

Elle se tordit les mains.

Son nom! Elle allait livrer son nom à cette ignominie ! Il le fallait!... Ou une honte plus grande encore, le Dépôt!... Saint Lazare! l'attendait.

D'une voix étranglée, elle murmura :

— Je suis M""' de Terrenoire...

Le commissaire de police fit un geste de surprise.

— M""" de Terrenoire!.-. dit-il, la femme du banquier du boulevard Haussmann?

— Oui.

Et Luversan la reçut dans ses bras, demi-morte.

Le commissaire de police la regardait, en réfléchissant.

Le crime du boulevard Ilaussmann avait fait trop de bruit pour qu'il n'en connût pas les détails ; le mystère dont ce crime restait entouré, malgré l'arrestation de Jean Guerrier, était trop impénétrable pour n'avoir point excité sa curiosité.

La présence de M"" de Terrenoire, dans cet hôtel, avec un amant, lui parut bizarre, inexplicable.

— Cette femme ne ment point, se disait-il, j'en suis sûr. Du reste, je puis facilement m'en assurer...

Le commissaire n'avait pas besoin, proviGoireinent, Jeu appréudre d'avantage. (P. 618.)

Et se tournant vers Luversan :

— Monsieur, j'ai également besoin de savoir votre nom...

— Mais, monsieur, pourquoi, s'il vous plaît, et de quel droit?

— Je ne veux pas vous donner d'explications... Si vous refusez, j'envoie madame au Dépôt!...

Luversan fit un pas vers le commissaire, comme s'il eût voulu l'étrangler... Un regard de sa maîtresse le contint.

LIV. 78. — JULES MARY. — HOGER-LA-HONTE. — ÉD. J, BOUFF ET C'». LIV. 78

618 ROGER-LA-HOMTE

— Je porterai plainte contre vous, monsieur, dit-il, je vous en préviens... et je saurai si vos fonctions vous permettent...

— A votre aise. Répondez-moi, je vous prie. Votre nom? Luversan hésita. Donnerait-il son vrai nom? Mais il s'était inscrit,

sur le registre de l'hôtel, sous celui de Pierre Langevin, professeur ; c'était ce nom qu'il fallait donner... Ce fut celui que le commissaire inscrivit sur son carnet, à côté de celui de M"* de Terrcnoire...

Et, en regard du nom de Pierre Langevin, le magistrat inscrivit, en, quelques coups de crayon, le signalement de Luversan.

— Vous demeurez ici? Vous êtes professeur?

— Oui, répondit Luversan aux deux questions.

Le commissaire n'avait pas besoin provisoirement d'en apprendre davantage.

Il remit son carnet dans sa poche

— Vous êtes libre, dit-il à M'"^ de Terrenoire. Vous pourrez partir quand vous voudrez.

Elle respira, puis, sans dire un mot, elle regagna sa chambre, suivie par Luversan.

Le magistrat fit signe à un agent d'approcher :

— Cette femme va regagner son domicile, vous la filerez et vous vous assurerez de son identité... Elle prétend se nommer M"* de Terrenoire et être la femme du banquier du boulevard Haussmann... Allez... je vous attendrai à neuf heures, à mon bureau.

A neuf heures du matin, l'agent était au commissariat de police.

— Cette femme ne vous a pas trompé, dit-il.

Sur-le-champ, le commissaire fit un rapport qu'il adressa à la Préfecture — à tout hasard — pour informer ses chefs de cette aventure.

— A samedi, avait dit Laroque à Luversan.

Deux jours le séparaient de celte échéance terrible.

Il passa la journée tout entière du jeudi à se promener aux alentours de Ville-d'Avray, recherchant de préférence les endroits où il aimait aller autrefois avec sa femme. Il retrouva ainsi des coins perdus de la forêt où ils ne manquaient jamais de s'asseoir, par les belles journées de soleil ou les calmes soirs de l'été. 11 reconnaissait certains arbres autour desquels, sur les feuilles mortes, avait joué Suzanne, certains points de vue que sa femme affectionnait.

La nuit, encore, ainsi que la veille, il revint à la villa Montalais, voulant revivre là autant qu'il pouvait.

Et ce fut encore ainsi le lendemain.

C'était seulement le soir de ce jour qu'il attendait Luversan. Il s'était excusé de l'heure étrange, — neuf heures, — qu'il avait donnée à ce rendez-vous en lui disant qu'il serait pris toute la journée par quelques visites à des amis de Versailles et qu'il ne rentrerait à Ville-d'Avray qu'à la nuit tombante.

La mère Dondaine lui servit à dîner, — il la congédia quand la table fut desservie et se mit à sa fenêtre, attendant l'arrivée du boursier.

Celui-ci ne se fit pas attendre.

A neuf heures, il descendit à la gare, du train de Paris.

Nous le suivrons, cet homme, qui se trouvait ainsi, après douze ans, refaire le trajet qu'il avait fait une fois pour commettre un crime horrible, non expié.

Il était très agité, en mettant le pied sur le quai. Instinctivement, il jeta un coup d'œil sur ceux qui descendaient comme lui.

Par hasard, il ne vit personne de connaissance.

Il respira. Il se sentait soulagé! Pourquoi? Il ne savait. Il aimait mieux être seul sans doute. Il ne voulait pas être vu. Il se rappelait les dernières paroles de WiUiam Farney :

« La rue de Paris!... Tout au bout... La maison Larouette... »

Ah! comme il savait où elle était, cette rue !... Et comme il la voyait, cette maison... là-bas... isolée dans les arbres...

De la sueur lui coulait du front.

Il ne demanda pas son chemin... Il le connaissait, ce chemin...

Il eût vécu mille ans qu'il s'en serait souvenu.

Il alla très vite d'abord, en croyant que l'énergie physique abattrait son émotion, aurait raison de sa faiblesse.

Mais, quand il approcha, il fut obligé de s'arrêter, de s'appuyer contre un mur, et il resta là longtemps, sans souffle, les tempes battant avec une force inouïe.

Enfin il fallait se décider. Il se remit en marche.

Aux arbres qui entouraient la maison, il s'arrêta encore.

Ses dents claquaient. Il avait beau faire, il avait peur. Il sonna... Jadis il n'avait pas sonné... Il avait trouvé la porte ouverte... Il était arrivé avant l'heure où le vieux Larouette fermait lui-même toutes ses portes...

Laroque l'avait vu, dans la nuit, et comme ses yeux peu à peu s'étaient habitués à l'obscurité, il avait surpris les hésitations étranges de

Luversan... et il avait remarqué qu\à difîérenles reprises il s'était essuyé le front...

Lorsque Luversan sonna, Roger descendit et, ouvrant la porte :

— Excusez-moi, dit-il, je n'ai pas encore de domestiques... C'est une vieille femme, la mère Dondaine, qui fait mon ménage... en attendant que je trouve une cuisinière et un valet de chambre...

Et il tendit la main à Luversan.

Une lampe, suspendue dans l'antichambre oii ils étaient, les éclairait. Laroque put voir combien le misérable était pâle et bouleversé Luversan prit en tremblant la main qu'on lui tendait; mais quand Roger prononça le nom bizarre et caractéristique de la mère Dondaine, il tressaillit si violemment que le faux Américain demanda :

— Qu'avez-vous? Etes-vous souffrant?

C'est que Larouette l'avait eue aussi autrefois à son service, celte mère Dondaine ; on le lui avait dit lorsqu'il avait préparé son crime...

William Farney vivait isolé, comme jadis Larouette...

Quelle étrange ressemblance dans les situations, et comme tout cela élaitbien fait pour le bouleverser...

— Non, j'ai marché vite, voilà tout! balbutia-t-il. Laroque monta l'escalier, le précédant.

— Je vous montre le chemin, dit-il. Excusez-moi, n'est-ce pas, de la simplicité avec laquelle je vous reçois... Je suis un vieux garçon et, par-dessus le marché. Américain. Qui dit Américain dit original... Et qui dit vieux garçon dit vieux maniaque... Est-ce bien cela? ®

Luversan esquissa un sourire... mais il ne put faire qu'une grimace... ses terreurs n'avaient point cessé... Elles redoublaient, au contraire, au fur et à mesure qu'il montait cet escalier où jadis il s'était glissé en rampant, et qu'il avait descendu les mains rouges.

Cette épouvante était plus forte que toutes ses résolutions, que l'appel suprême qu'il faisait à son énergie !...

Quand il entra dans la chambre que nous avons décrite, la chambre de Larouette, il eut un geste de recul... d'horreur...

l\ revoyait tout ce qu'il avait déjà vu... la table au milieu... et, làbas, le bureau-secrétaire.

Larouette seul manquait !...

Fasciné, terrifié, il restait là, la bouche entr'ouverte, la respiration oppressée.

— Avancez! avancez! disait Laroque... Oh! ce n'est pas joli, joli, mais je vous l'ai dit, tout cela n'est que provisoire... J'ai pris ici les meubles qui s'y trouvaient... Les miens n'arriveront que la semaine

prochaine,. Et puis, vous avouerai-je cette excentricité? Cela m'amuse de coucher dans le lit et d'habiter dans les meubles d'un pauvre diable qu'on a assassiné... C'est assez yankee, cela, je suppose!... A propos, j'ai fait allusion devant vous, l'autre jour, à cette histoire... Vous vous la rappelez, hein?

— Oui, dit Luversan faiblement.

— Il paraît, d'après la mère Dondaine, que Larouette a été attaqué par derrière lorsqu'il était assis à ce secrétaire que vous voyez là-bas contre le mur. Il a été surpris et n'a pu se défendre... La table était renversée et le cadavre à l'endroit où vous êtes, tenez, lorsque la mère Dondaine est entrée le matin pour faire le ménage...

Luversan se retira brusquement, comme s'il avait marché les pieds nus sur un fer rouge...

Machinalement, il regarda, à ses pieds, le plancher ; il croyait voir du sang... et même l'hallucination fut si intense et complète qu'il bégaya, montrant les planches auprès de la table :

— Du sang!... du sang!...

— Non! fit Laroque en riant... Il n'y en a point... J'ai regardé... Je le regrette pour ma part... C'est la mère Dondaine, avec ses manies de propreté, qui a lavé la place. Mais asseyez-vous donc, mon cher Luversan, vous restez là, debout, et vous paraissez gêné... Est-ce le logis?...

Le boursier retrouva un peu de sang-froid.

— Non, dit-il... pourtant j'avoue que je suis un peu ému...

— Pourquoi? L'histoire de Larouette peut-être?

— Oh! le pouvez-vous croire?... Je ne suis pas timide... Si vous me voyez ému, c'est que, de ce que vous allez me dire, dépend ma fortune, la réalisation d'espérances longtemps caressées, déçues toujours faute... du nerf de la guerre.

William Farney s'était assis à son secrétaire.

Il se gratta le front, en se tournant vers Luversan :

— Oui, c'est une bonne affaire, je le sais bien, c'est une très bonne affaire... Et je suis très chagriné, croyez-le bien, on ne peut plus chagriné ! . . .

— Quoi! vous refusez?...

— Non, je n'ai pas dit cela... Je ne refuse pas absolument !... non... même j'étais sur le point d'accepter... Il nous faut, n'est-ce pas, un million... Eh bien, la preuve que j'étais sur le point d'accepter, c'est que, hier, je suis allé à Paris pour le chercher, ce million... J'en ai une partie ici, en excellentes valeurs... mais, tout en m'adressant à mes banquiers, qui sont en même temps mes amis — et qui n'ignorent pas que je suis

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fort inexpérimenté en affaires financières — je n'ai pu leur cacher, grâce à leurs instances, ù quel emploi je destinais l'importante somme que je retirais de leur coffre-fort. Ils m'ont bel et bien convaincu que je faisais, en m'associant dans une entreprise de celte nature, la plus grande sottise. La vente à tempérament des valeurs cà lots est, paraîL-il, l'objet d'un examen attentif en haut lieu. Il serait question, de la part du ministre des finances, de soumettre à la Chambre un projet de loi pour réglementer ou plutôt pour abolir ce genre de trafic. Nous autres Américains, nous ne sommes pas précisément bégueules en affaiTes. Nous ne demandons pas mieux que de risquer beaucoup d'argent pour en gagner énormément, même aux dépens des petites bourses. Nous cultivons ce principe que l'argent n'a pas d'odeur. Mais, s'il faut en croire mes conseillers, je risquerais, dans l'espèce, de perdre une fort grosse somme, le jour où la loi m'interdirait la combinaison dont il s'agit. Vous me voyez, mon cher Luversan, très perplexe.

La proie échappait à Luversan. Le misérable essaya de la rattraper, et, rejetant tout remords, toute terreur de se retrouver solliciteur, dans cette maison où il avait triomphé revolver en main, la nuit du 24 juillet 1872, il eut recours aux artifices de son bagout d'escroc.

— Ces banquiers dont vous me parlez, s'écria-t-il, doivent avoir quelque affaire aléatoire à vous proposer et c'est la raison qui les pousse à vous mettre en défiance au sujet d'une combinaison que je les mets au défi de démolir par des arguments sérieux. J'aurais voulu me trouver là quand ils vous ont tenu ce beau langage. Je leur aurais dit : « Mais, intrigants que vous êtes, vous... »

— Ce n'eût pas été poli, observa Farney avec un sourire caustique.

— De la politesse avec les banquiers!... On dit que les manieurs d'argent sont retors en Amérique, mais ce sont des dupes, à côté de nos princes, petits ou grands, de la finance. Prenons un exemple récent : ne croyez-vous pas, comme moi, que ce Terrenoire, chez qui nous nous sommes rencontrés, en soirée japonaise, rue de Chanaleilles, s'est volé lui-même avec la complicité de son caissier? Cela se découvrira certainement à renquêtc. Mais, revenons à vos banquiers, dont je ne vous demande pas les noms.

— M. de Terrenoire est étranger à ces conseils, se hâta de dire le faux Américain.

— Ah! fit Luversan avec un soupir rassuré.

Et Laroque pensait : « Pour que cet homme me parle ainsi de l'assassinat de Brignolet, pour qu'il m'affirme la culpabilité de mon pauvre Guerrier, il faut qu'il en sache long sur ce crime! »

RQGER-LA-HONTE 623

— El qu'auriez-YOus dit à mes banquiers? demanda-t-il. Achevez.

— Qu'une loi u'd pas d'effet rétroactif Çii que si, d'un jour à l'autre, il plaisait à nos gouvernants, par un caprice de législateurs, de supprimer notre industrie, il nous devrait des compensations, comme aux gens dont on exproprie les biens par raison d'utilité publique.

— Vous m'en direz tant ! s'écria Farney, feignant d'être convaincu. Loin de ma pensée de vouloir vous contredire... Mais dame! un million! Ce n'est pas mauvaise volonté, regardez plutôt...

Il ouvrit son secrétaire, en vida les tiroirs.

— Il y a là trois à quatre cent mille francs que je vous destinais... Oui, je vous le jure... Demain, après-demain, j'aurais bien trouvé le reste..., ou je vous aurais donné des chèques...

Luversan restait les yeux rivés à ce secrétaire..., à cet amas de billets, d'actions, d'obligations... une fortune... Et de nouveau, sur son front, de grosses gouttes de sueur perlaient... ses mains s'avançaient avidement, et il avait beaucoup de peine à les retenir.

Laroque l'observait froidement.

Ce soir-là Roger, malgré les prières, les instances, les supplications de Luversan ne voulut pas s'engager définitivement.

Il continua d'hésiter; puis, fléchissant à la fin :

— Eh bien, je vous donne rendez-vous lundi à la même heure... Le matin j'aurai vu mes amis.

Luversan fit un geste de désespoir et de découragement.

— Oui, vous voulez dire qu'ils ne pourront que répéter leurs conseils... Peut-être bien. Enfin je pèserai leurs raisons... Je verrai... Ayez bon courage... Je suis à moitié décidé... Et il faudrait si peu pour me décider tout à fait !... Donc à lundi; l'argent sera ici. Et vous l'emporterez avec vous!...

— A lundi ! fit Luversan, un peu remis.

Et il sortit les jambes encore faibles, comme s'il n'était pas bien réveillé d'une ivresse.

De la fenêtre, Laroque le regardait s'en aller chancelant.

— C'est lui, se disait-il. Après cette émotion, cette horreur, je n'en puis plus douter. Lundi il se trahira.

Le lendemain, vers trois heures de l'après-midi, il fit passer une dépêche à Luversan, à Paris.

Le télégramme disait :

« Impossible. Tous mes regrets. Ne venez pas au rendez-vous, ce « serait inutile. Vous ne m'y trouveriez pas. »

Et, en remettant la dépêche, Laroque se disait encore :

— Si je me suis trompé, Luversan ne viendra pas... Si Luversan est l'assassin de Larouette, le sang attire le sang, il viendra.

Il prit le train do Paris et courut chez Tristot et Pivolot, qu'il eut la chance de rencontrer chez eux.

— J'aurai besoin de vous, demain, leur annonça-t-il.

— Pourquoi pas aujourd'hui môme? Avez-vous du nouveau? — ^Et vous?

— Parlez d'abord.

— Non, je vous écoute.

— Il y a, dit Tristot, que nous tenions l'oiseau et que...

— L'oiseau a disy-aru, acheva Pivolot.

— Vous le prendrez au gîte, la nuit, comme tous les carnassiers.

— Nous en acceptons l'augure. Serait-ce cette nuit même?

— Non. Mais inutile de m'intcrroger ; je ne vous dirai rien. Demain soir, vous saurez tout.

— Demain soir? répétèrent en chœur les deux policiers.

— Oui. Tenez-vous ici en permanence. Je vous apporterai de quoi surprendre le commissaire Lacroix et le juge d'instruction de Lignerolles.

— Vous savez bien que la magistrature ne s'émeut pas si facilement,

— Excepté quand on lui met le nez dans ses erreurs.

— Nous apporterez-vous l'assassin de Larouette et l'assassin de Brignolet?

— Peut-être. A demain, vers deux heures de l'après-midi. Et il sortit, laissant les deux compères à leur ébahissement.

Mais Laroque avait trop présumé de ses forces.

Depuis bientôt cinq jours qu'il vivait séparé de sa fille, tout entier aux souvenirs du passé et à la poursuite du but suprême, une fièvre intense s'était emparée de lui.

Tout autre à sa place fût tombé, anéanti par l'excès du mal. Roger ne prenait pas le temps de s'écouter. Si, par hasard, il se fût regardé dans la glace, il eût été effrayé du changement qui s'était fait dans ses traits. Les battements précipités de son cœur, il les attribuait à l'émotion due à ces longues conférences avec le misérable dont il aurait pu, la veille, arracher les aveux par la force.

Toutefois, en reprenant le train pour Maison-Blanche, il fut pris d'une

...La vida presque d'un trait, malgré les supplications de Suzanne. (P. 62S.)

telle faiblesse générale qu'il s'alTala, à demi évanoui, dans son compartiment.

Un heureux hasard lui avait donné pour unique compagnon de voyage un médecin de Sceaux, le docteur Lagache, qui se rendait tout justement à Méridon, sur l'appel de Raymond, pour donner ses soins à M"*' de Noir ville, atteinte d'une anémie chronique.

UV. 79. — JULES MARY. — ROGER-LA-HONTE. — ÉD. J. ROUFF BT C*».

uv. 79

— Vous souffrez, monsieur! demanda le docteur à Roger.

— Oh 1 oui! murmura celui-ci.

— Je suis médecin. Voulez-vous me permettre de vous donner un conseil ?

— Volontiers, monsieur. Je ne veux pas être malade, je n'en ai pas le temps... Ce serait épouvantable.

Le docteur Lagache prit la main du voyageur et lui tâta le pouls. Il constata une fièvre présentant les symptômes les plus inquiétants. Le front du malade brûlait comme un tison ardent.

— Depuis combien de temps souffrez-vous? demanda le médecin.

— Mais... je ne sais... depuis aujourd'hui.

— Où vous rendez-vous, monsieur?

— A Maison-Blanche, entre Chevreuse et Coubertin.

— Vous descendez à la station de Saint-Rémy?

— Oui, monsieur. Ma fille viendra me chercher en voiture.

— En arrivant chez vous, mettez-vous au lit. La soirée ne se passera pas sans que je vienne prendre de vos nouvelles, en sortant de Méridon.

— M""* de Noirville serait-elle en danger? demanda Roger.

— Je ne sais encore. Vous la connaissez?

— Un peu.

Il dit ces deux mots en poussant un soupir. Déjà, le délire s'emparait de lui.

— Docteur, s'écria-t-il, sauvez-moi!...

— Mais vous n'êtes, pas en danger, vous, monsieur. Un traitement énergique peut vous remettre debout en deux ou trois semaines tout au plus.

— Vous dites?

— Quinze jours... tout au moins.

— Alors, je suis perdu!

Le docteur avait reconnu les symptômes de la fièvre typhoïde.

— Ce ne sera rien, vous dis-je.

— Rien!... Et demain... Tenez, docteur, n'avez-vous pas entendu un éclat de rire. C'est luil... Il se réjouit, le monstre... L'entendez-vous encore?... Il viendra demain, fouillera les tiroirs, et ne trouvant rien, se retirera encore satisfait; car il aura échappé au châtiment. Il faut, docteur, que je sois en état demain de faire face à un homme, si robuste soit-il. Tâtez mes bras, je ne suis pas une mauviette. Dans majeunesse, j'ai forgé et je maniais le lourd marteau comme si c'eût été un jouet... Mais, vous ne l'entendez pas rire? Lui, encore hiH... Mon pauvre Jean... C'est la fatalité qui nous écrase!... Je tenais l'homme et maintenant c'est moi

qui suis tenu... par la fièvre... Ah ! je souffre trop ! Je veux me jeter sur la voie ; ce sera plus tôt fini !

Il se leva pour ouvrir la portière.

Le docteur Lagache lutta désespérément contre le pauvre homme et Tobligea à se rasseoir. Epuisé, Laroque s'évanouit.

Un son rauque s'échappait de sa poitrine, soulevée de hoquets convulsifs.

A la station de Saint-Rémy, le docteur, aidé des employés porta le voyageur dans sa voiture. Suzanne se montra vaillante ; elle renferma sa douleur en elle-même, fit promettre au médecin d'accourir sans retard au chevet du malade.

Vingt minutes après, Roger Laroque revenait à lui, étendu sur son lit; Suzanne le veillait.

Les tempes lui battaient un peu moins fort. Il y avait accalmie dans la fièvre.

— Chère enfant! dit-il.

Mais aussitôt, le souvenir lui revint.

— Si tu savais! s'écria-t-il en pleurant. J'ai rendez- vous, demain, avec..." avec l'assassin de Larouette.

Suzanne crut qu'il délirait de nouveau. Elle l'embrassa.

— Calme-toi, père. Le médecin va venir... tout à l'heure. Il m'a juré que ce n'était qu'une indisposition.

— T'a-t-il dit si je pourrais me lever demain, aller àmon rendez-vous? Nous le tenons, mon enfant; c'est fini. Nous allons pouvoir enfin relever la tête et rabaisser la morgue du Lacroix, du Lignerolles. Demain, je leur remettrai en mains propres l'assassin de Larouette... Tu me regardes avec pitié, tu crois que je parle au hasard, que je divague. Demain, te dis-je, l'assassin de Larouette viendra de lui-même se faire prendre au piège, tu ne devinerais jamais oii? Dans la maison du crime, chez feu Larouette, à Ville-d'Avray. Je l'ai louée, cette maison, et j'y ai déjà reçu une visite, celle de l'assassin. J'étais armé, comme tu penses. Il n'a. d'ailleurs, rien tenté contre moi. Et pour cause : ne s'imâgine-t-il pas que je vais lui apporter un beau million demain? Ah! tu sais, lamère Dondaine se porte comme le Pont-Neuf.

— Mon père, calmez-vous.

— Mais je suis calme, très calme. Je me sens même beaucoup mieux Donne-moi à boire?

— Non, père. Le médecin l'a défendu.

— A boire, te dis-je! Mais j'ai du feu dans la gorge. A boire! Elle lui tendit une tasse de tisane chaude.

— Pas cela! s'écria-t-il.

Et se jetant à bas du lit, il courut prendre sur la cheminée une carafe pleine d'eau, la vida presque d'un trait, malgré les supplications de Suzanne.

La fraîcheur de l'eau l'avait soulagé pour un instant. Il chargea Suzanne de guetter l'arrivée du docteur.

— Tu lui diras que nous avons une affaire sérieuse à régler demain, qu'il faut que je sois debout dès le matin, qu'il y va de notre honneur, de notre vie et que, pour arriver à faire ce que j'ai à faire, je suis prêt à absorber une épouvantable drogue. Tu m'as compris?

— Oui, père.

Elle se retira sans lui demander aucune explication. Eût-elle connu l'entreprise audacieuse dans tous ses détails, qu'elle aurait eu peine à croire le récit du père. Cette idée d'attirer l'assassin de Larouette dans la maison du crime lui paraissait être la conséquence d'hallucinations produites par la fièvre.

Un instant après, elle revenait s'asseoir au chevet de son père qui, les yeux fixés sur la pendule, attendait avec anxiété la venue du médecin.

Enfin, une voiture s'arrêta devant la grille. Un coup de sonnette retentit.

Roger renouvela ses instructions à Suzanne.

— Descends de suite, et dis-lui qu'il fasse un miracle. Suzanne se hâta de lui obéir.

Les yeux du malade flamboyaient.

C'était bien le docteur Lagache.

— Mon père, lui dit Suzanne, m'a chargée de vous supplier de le mettre en état de sortir demain. Hélas 1 je vois bien que ce qu'il vous demande est au-dessus de la science humaine. Mon père est bien mal, n'est-ce pas? Ne me cachez rien, monsieur. Je serai forte.

— Mademoiselle, répondit le docteur, je ne saurais, en mon âme et conscience, me prononcer aujourd'hui. IJ est certain que votre père est atteint d'une fièvre qui exigera de longs soins. La forte constitution du malade en viendra à bout très probablement. Tout ce que je puis faire, c'est d'éviter le transport au cerveau. Nous aurons recours à l'application de compresses glacées autour de la tète. Mais oh nous procurer de la glace immédiatement?

— Nous avons ici une glacière,

— Qu'on se hâte, mademoiselle. 11 est incroyable que votre père ait pu aller et venu- aujourd'hui. Sans moi, il se serait jeté par la portière

du wag"on. Je vois trop bien que de graves préoccupations troublent son esprit et peuvent compliquer chez lui les accidents cérébraux inhéients à sa maladie. 11 faut aussi l'empêcher de boire. La diète absolue est indispensable ; mais d'ailleurs il ne se sentira pas d'appétit avant de longs jours. Vous devrez le faire garder à vue par un homme robuste, capable de le maintenir dans son lit s'il cherchait de nouveau à attenter à ses jours, ou même à sortir pour suivre l'idée fixe à laquelle il est en proie. Pour ce soir, nous serons obligés de le tromper en lui laissant l'espoir, malheureusement irréalisable, qu'il ira mieux demain matin.

Le docteur Lagache entra dans la chambre du malade.

Après un examen minutieux des symptômes, il ne douta plus de l'existence d'une fièvre typhoïde; mais, conservant un visage impassible, il ne laissa percer aucune de ses inquiétudes.

— Eh bien? demanda Roger avec anxiété.

— Je ne puis encore me prononcer.

— Serais-je sur pied demain?

— Peut-être. Cela dépendra du succès de la médication énergique dont je vais faire usage.

— Bravo ! Torturez-moi, mettez-moi des ventouses par tout le corps, saignez-moi à blanc s'il le faut, faites-moi absorber quelque poison subtil, mais laissez-moi vivre demain. Vivre, c'est aller, venir, faire ses affaires, sauver son honneur quand, par hasard, on en a l'occasion. Je ne puis vous en dire davantage ; mais soyez convaincu, monsieur, que vous avez devant vous un honnête homme. Quant à lui, le maudit, je le tiens, cette fois, et il ne m'échappera point, dussè-je expirer après ce dernier effort de ma longue vie de tourments.

Par discrétion, le docteur lui coupa la parole. Il ne voulait pas pro' fiter du délire du malade pour connaître son secret.

James, valet de chambre amené de New-York par Roger, apporta la glace. Les compresses furent apprêtées immédiatement, enroulées autour de la tête du patient qui en éprouva un grand soulagement.

— Allons, dit-il, je me sens mieux. Demain, à huit heures, je serai à Ville...

Il n'acheva pas, ferma les yeux et essaya de dormir. Le docteur se retira en promettant de revenir le lendemain. La nuit fut relativement calme. Suzanne put dormir deux heures dans un fauteuil. James veillait, prêt à accourir au premier signal.

Ils avaient pris soin de fermer les rideaux des fenêtres; mais le matin, quand les voitures des maraîchers revenant de Paris commencèrent à rouler lourdement sur la route, Roger demanda quelle heure il était.

— Cinq heures, répondit. Suzanne.

— A dix heures, déclara le malade avec assurance, je me lève, \e m'habille, je déjeune légèrement et je pars.

Et il ajouta avec un rire inquiétant, un rire de fou :

— Ah! le Lacroix. Ah ! le Lij^nerolles. Ce que je vais les retourner sur la poêle à frire, devant l'assassin de Larouette, devant l'assassin de Brignolet! Sauvé, Roger Laroque! Plus de Rogei'-la-Honte! Sauvé, Jean Guerrier !

Et il referma les yeux, forçant le sommeil, faisant provision de repos.

A dix heures, il était debout, s'habillait avec l'aide de James.

Suzanne avait épuisé sans succès ses supplications. Le visage inondé de larmes, elle attendait la fin de cette tentative désespérée.

Ce ne fut pas long.

Soudain, le père s'affaisse dans les bras du fidèle James. Il veut se relever : ses jambes se dérobent sous lui.

C'en est fait de Roger Laroque. Adieu la vengeance, adieu la réhabilitation !

Il s'étend dans un fauteuil, se prend la tête dans les mains, réfléchit.

11 rassemble ses esprits, se rend un compte exact de la situation, reconnaît que le mal le tient, qu'il n'y a pas à lutter, qu'il faut battre en retraite, préparer la revanche.

Il congédie James, appelle Suzanne auprès de lui. Il ne délire plus, il est en possession de toutes ses facultés.

— Mon enfant, dit-il d'une voix calme, il est exact que ce soir même, j'aurais été à même de prouver à mes juges qu'ils ont frappé un innocent. Ecoute-moi, et surtout ne doute pas un seul instant de l'exactitude de

non récit.

Lentement, sans exaltation, il raconte à Suzanne comment, grâce à la mémoire prodigieuse de son voisin, le père Cuvellier, ancien agent de police, il a retrouvé Mathias Zubéri dans Luversan, retrouvé Luversan lui-même par l'escroc d'Andrimaud; dans quelles circonstances il s'est lié avec son ancien sosie au point de l'appeler « mon cher ami ».

Il relate l'affaire que Luversan lui à proposée dans l'espoir de tirer de lui un million, leur rendez-vous à la maison Larouette ; sans cette maudite fièvre, n'était-il pas certain d'en finir aujourd'hui même en apostant des agents dans celte maison pour s'emparer du coupable qui, certainement aurait commis quelque nouvelle tentative criminelle?

— Mais, mon père, c'était encore risquer votre vie.

— Non. J« ne te dis pas tout. Cela m'épuiserait ; je vais me recoucher. Qu'il te suffise de savoir que toutes mes précautions sont prises, que

l'assassin tombera dans un piège comme on n'en a jamais ^u. Il sera pris le poignard à la main, levé sur moi.

— Sur vous! Mais...

— Tranquillise-toi. Je serai cuirassé.

Mais Roger a épuisé ses forces en faisant ce récit. Il sent la fièvre le dominer. Le délire lui monte au cerveau.

Et cependant il a encore des choses graves à dire à Suzanne, des précautions à prendre pour endormir l'ennemi.

Roger rappelle James qui l'aide à se déshabiller, le couche et lui enveloppe de nouveau la tête dans des compresses glacées. Dès qu'il se sent un peu plu? calme, il redemande Suzanne.

— Mon enfant, dit-il, puis-je compter absolument sur ta discrétion, quoi qu'on lente pour te faire parler?

— Oui, père.

— Je vois qu'il me faudra de longs jours pour chasser cette abominable fièvre qui m'étreint. D iti là, tu auras peut-être des assauts à subir de la part de gens inléress-és à connaître un secret dont j'ai fait la sottise de leur toucher un niot avant-hier. Je veux parier des braves Tristot elPivolot. Certainement, ils croient à mon innocence, mais ils mettront leur gloire à trouver par eux-mêmes un coupable contre qui planent de graves présomptions au sujet de l'assassinat de Brignolet. Certes, après ma réhabilitation, mon plus grand désir est de voir sortir Guerrier de prison, d'entendre proclamer son innocence, mais le meurtre de Larouette est trop ancien pour qu'on arrive jamais, par les moyens ordinaires, à la preuve de culpabilité. Mon ancien sosie n'avouera jamais. En se chargeant d'un crime si longtemps impuni, il ne saurait échapper à la peine de mort. C'est à moi à le forcer non seulement à parler, mais à agir. Pour dessiller les yeux du Lacroix et du Lignerolles, je veux, tu m'entends, je veux, comme je le disais tout à l'heure, leur montrer l'assassin revenant de nuit à cette maison oti il a déjà trouvé une fortune par le meurtre; je veux que le misérable ne puisse plus nier; je veux qu'on le surprenne renouvelant après tant d'années, sa tentative criminelle, dans des conditions identiques à celles de la nuit fatale. N'est-ce pas bien combiné?

— Oui, père; mais ne vous fatiguez pas. Que voulez-vous faire, pour aujourd'hui? Vous pouvez m'employer en toute sécurité. Aucune raison, aucune prière, aucune torture ne pourrait me forcer à révéler aucun de vos projets. Alors, vous vous attendez à la visite de Tristot etdePivolot?

— Oui. Ils viendront pour savoir. Ils épieront mon délire.

— Faudra-t-il les éconduire?

— Non. Ce serait imprudent. Il ne faut se fier qu'à demi à tout

homme que l'esprit de police gouverne. Ferme ma porte aux curieux. Et maintenant, agissons.

Sur l'ordre de son père, Suzanne apporta une petite table de travail, une plume, de l'encre, du papier.

— Ecris, dit Laroque.

Et il lui dicta cette dépêche à adresser à Luversan, chez d'Andrimaud, rue de Rivoli :

« Mon cher ami,

« Je suis rentré très malade, et le docteur Lagache, de Sceaux, qui « me soigne, craint que j'en aie pour près d'un mois. Dès que je serai « remis, je vous préviendrai, et deux jours après je vous verserai la « somme en question. Mes amis sont revenus sur leur première appré- « ciation de notre affaire financière. Ils la trouvent très bonne, après les « explications que je leur ai données, d'après vos idées personnelles.

« Votre bien dévoué,

« William Farnet. »

M A Maison-Blanche, près Chevreuse. »

La main de Suzanne tremblait en écrivant ces lignes. La pauvre enfant se demandait si le père qui, pourtant, ne divaguait plus, ne se trouvait pas sous l'empire de troubles cérébraux.

Signer « votre bien dévoué » à un homme dont le crime, resté impuni, est retombé sur votre tête et vous a mis au nombre des réprouvés, lui paraissait un sacrifice au-dessus des forces humaines.

Roger Laroque le faisait, ce sacrifice. Pour attirer le scélérat dans le piège, il l'eût embrassé au besoin.

Pourrait-on appeler une telle accolade le baiser de Judas? Ne serait-ce pas plutôt le baiser du juste qui tient à son honneur et est prêt à tout pour le recouvrer?

Il importait maintenant de prévenir Tristot et Pivolot, ce qu'il fit par la dépêche suivante :

« Très malade. Projet remis après guérison. Rien ne presse.

« A vous, « William Farney. »

Il fallait aussi se précautionner contre un bavardage de d'Andrimaud et Roger dicta cette lettre destinée à renforcer la discrétion de ce maître escroc :

Elle est vaillante, disait le garde à Raymond. (P. 637.;

« Cher monsieur,

« Je suis tombé subitement malade en rentrant chez moi, ce cui « retarde mes projets. Si vous avez besoin de deux mille francs, venez « les prendre ici. A mon défaut, ma fille vous les remettra.

« Comme l'affaire en question prendra plus de temps que je ne * pensais,* je me considère comme étant encore votre débiteur de cinq

« mille francs, si vous voulez bien ne pas perdre de vue Luvcrsan, dont j'ai (( besoin pour une combinaison avantageuse à laquelle j'espère vous inté-

« resser, malgré lui.

« Tout à vous, « William Farney. »

— Ma lettre est à deux fins, observa Roger. Si d'Andrimaud vend la mèche, Luversan ne pourra que se réjouir. Luversan croira simplement que je liens à lui, à ses combinaisons financières, au point de le faire surveiller par son alter ego. Mais d'Andrimaud ne parlera pas. 11 aurait trop peur de perdre une gratification si facile à gagner.

Suzanne était effrayée de l'effort prodigieux que faisait le père pour parer aux dangers créés par cette maladie si inopportune.

— Reposez-vous, père. Vous allez vous tuer.

— Je me reposerai quand j'aurai fini. Il me reste à régler une formalité pour le cas où je viendrais à... à mourir... sans avoir eu la joie d'être réhabilité, de l'avoir rendu un nom honoré. Ecris.

Il dicta ce qui suit :

« Monsieur le procureur de la République,

« L'assassin de Larouettc est un sieur Luversan que vous découvrirez « facilement en faisant surveiller le sieur d'Andrimaud, directeur du u Sauveteur des Capitalisles, rue de Rivoli. Ces deux hommes se voient « tous les jours.

« Ce Luversan n'est autre qu'un certain Mathias Zubéri que j'arrêtai, * comme espion prussien, place du Martroi, à Orléans, quelques jours « après la bataille de Coulmiers. Ce misérable, déguisé en paysan, avait fait « tomber ma compagnie dans une embuscade, à la ferme des Mazures, « près de la forêt de Marchenoir... Fait prisonnier par les Allemands, je « pus m'échappcr pendant la nuit, et j'eus la bonne fortune de le retrouver « et de le reconnaître, malgré son nouveau déguisement. On devait le <« fusiller le lendemain, mais il parvint à desceller un barreau de son « cachot et disparut après avoir gravé sur la muraille ces lignes V menaçantes :

« Au sous-officier de cavalerie qui m'a fait arrêter et qui a failli me M faire exécuter...

« A charge de revanche !

« Mathias Zubéri. »

K Comment cet homme parvint-il à savoir, par la suite, que j'avais « remboursé une forte somme à Larouette ? Comment, après avoir

ROGER-LA-IIONTE 635

« assassiné ce dernier, sacrifia-t-il une bonne partie de son butin en faisant « rentrer mes billets de banque dans ma caisse, pièces à conviction qui «( devaient me perdre, c'est ce que je ne puis dire. Cet homme se trouvait « sans doute en relations avec une personne qui, le lendemain du crime, « me remboursa cent mille francs en billets, parmi lesquels on g-lissa ceux « qui m'ont perdu. Le nom de celte personne, nul ne le connaîtra jamais. « Pas plus aujourd'hui qu'en 1872, je ne dirai rien à cet égard. L'honneur « me défend de parler.

« Je termine en désignant également Luversan comme étant l'assassin « de Brignolet. A cet égard, MM. Tristot et Pivolot ont en main de quoi « vous édifier.

« Je pardonne à mes juges.

«t Roger Laroque. j)

Le malade fit mettre cette déclaration sous envoloppe cachetée à la cire, pria Suzanne de la cacher sous une feuille du parquet dont il avait fait un compartiment secret et oh se trouvaient déjà divers papiers, notamment des lettres de sa femme et des Bénardit.

— Et maintenant, dit-il, je puis mourir.

— Vous vivrez, père. Il serait impossible que Dieu nous abandonnât au moment où votre cause est sur le point de triompher.

Suzanne fit atteler la voiture et partit à Saint-Rémy pour assurer elle-même le départ des lettres et de la dépêche.

A son retour, le malade était en plein délire. James avait dû l'attacher sur son lit. Le pauvre diable en avait encore la sueur froide.

La vue de Suzanne eut le don d'apaiser l'accès, et quand le docteur Lagache arriva, il n'eut pas à constater de complications dangereuses.

Même Rog«er put soutenir avec lui une conversation à peu près suivie.

— Vous avez vu M™* de Noirville? lui demanda-t-il.

— Oui. Elle est bien faible. Je lui ai recommandé de l'exercice. Elle sortira tous les jours et même, ayant appris de moi que vous étiez malade, elle se propose de venir vous voir dès que vous entrerez en convalescence, ce qui ne sera pas long, j'espère.

— Elle viendra! s'écria Roger, terrifié. Ici 1 ! Le docteur regretta son indiscrétion.

— Si vous ne tenez pas à la voir, dit-il, je m'en charge. Je lui dirai que votre état de santé ne vous permet pas de recevoir des visites.

— Oh! oui, monsieur, qu'elle ne vienne pas I

— C'est entendu, monsieur.

C'était le commencement d'une nouvelle crise de délire. Le docteur se retira après avoir fait renouveler les compresses glacées et prescrit une nouvelle ordonnance.

A partir de ce moment, la fièvre typhoïde suivit son cours normal. Vingt fois, on crut le malade perdu. Il eut même une syncope qui dura cinq heures, durant lesquelles Suzanne le pleura comme mort; puis, la respiration, suspendue subitement, reprit peu à peu. Les joues, dont le sang s'était retiré, se colorèrent vaguement d'une teinte rose et la vie recommença.

Roger l'avait bien prévu : TristotetPivolot, furieux de ne retrouver nulle part la piste de Luversan, qui ne sortait plus que la nuit depuis son aventure d'hôtel garni, venaient [tous les jours demander des nouvelles du malade. Ils épiaient sa résurrection, convaincus maintenant qu'ils étaient que leur « bonhomme », comme ils disaient entre eux, en savait très long.

Mais, invariablement, tout en se montrant très aimable envers les visiteurs, Suzanne les retenait au salon,

— Je vous en prie, messieurs, leur disait-elle, de la patience. Dans quelques jours, mon père sera en étal de vous écouter. En ce moment, la moindre émotion peut le tuer.

Un autre visiteur se présentait de temps à autre : d'Andrimaud.

Il emportait chaque fois un billet de cinq cents francs à valoir pour ses frais de surveillance de Luversan, dont lui seul connaissait la retraite et à qui il était chargé de porter des nouvelles du malade. Le propriétaire du Sauveteur des Capitalistes ne s'étonnait en aucune façon des précautions que prenait son ancien complice pour se mettre à l'abri de la police. Entre gens de cet acabit, on ne se confie pas tous ses secrets, mais on sait bien qu'un « confrère » peut avoir de bonnes raisons anciennes ou nouvelles pour redouter la visite des gens de justice. D'Andrimaud aurait voulu que le patient durât ainsi plusieurs années entre la vie et la mort. Le riche Américain lui devenait une source intarissable de bénéfices qui lui permettaient de faire de nouvelles dupes, les escrocs ayant besoin de beaucoup d'argent pour éblouir leurs victimes par le luxe de leur tenue et de leur train de maison.

Une autre visite était plus agréable à Suzanne : celle du garde Petit- Louis, homme discret par excellence. Tous les deux jours, Raymond l'envoyait prendre des nouvelles du malade et en même temps de Suzanne. Certes, la jeune fille ne l'oubliait pas ; mais elle était tout entière à son père. Pour le soigner, ses forces s'étaient décuplées. Elle ne sentait pas la fatigue.

— Elle est vaillante, disait le garde à Raymond. Mais gare à la réaction, quand son père sera rélabli... S'il se rétablit.

Une après-midi que Suzanne était au chevet de son père, Tristot et Pivolot attendaient au salon les nouvelles quotidiennes. Soudain, la porte s'ouvre.

Un troisième visiteur entre.

C'est d'Andrimaud.

Il attend son tour, comme les autres, et au domestique qui lui dit :

— Monsieur va plus mal; je ne crois pas que mademoiselle puisse vous recevoir.

Il répond :

— Ce n'est pas votre affaire. Annoncez-moi.

L'escroc tire un journal de sa poche et baisse le nez. Mais les deux policiers l'ont vu et ont échangé un regard d'intelligence.

Cette figure ne leur est pas inconnue. Dans tous les cas, ce n'est pas la tète d'un honnête homme.

De son côté, d'Andrimaud s'est demandé dans quel couloir de juge d'instruction il a bien pu apercevoir les silhouettes de ces messieurs. Et, soudain, la mémoire lui revient.

Lors de sa grosse affaire d'escroquerie, il entendit chuchoter des agents de la sûreté au sujet de deux entêtés policiers amateurs qu'ils se désignaient sournoisement à la porte de leur chef chez qui on venait d'amener le futur propriétaire du Sauveteur. Ah! on ne les aimait pas à la Boîte, les compères. Ils donnaient trop de fil à retordre à la brigade des réguliers.

Et, pendant ce colloque, d'Andrimaud avait dévisagé les deux hommes afin de pouvoir les reconnaître au besoin.

Bien lui en prit.

Comme il ne tenait nullement à être filé par ces messieurs au sortir de chez l'Américain, il décampa lestement.

— Que pensez-vous? demanda Tristot à Pivolot.

— Et vous? riposta Pivolot à Tristot.

Tous deux convinrent qu'ils cherchaient dans leur mémoire un nom à mettre sur le visage de l'homme très bien mis devant qui le hasard, ce serviteur intermittent de la police, les avait placés.

Mais ils eurent beau secouer leurs souvenirs, ils ne trouvèrent rien.

— Que pensez- vous? réitéra Tristot à Pivolot.

— Je pense qu'il faudra nous rendre demain matin au Dépôt. Vous voudrez bien chercher dans les photographies des prisonniers libérés si vous n'apercevez pas une tête dans le genre de celle dont les yeux perçants nous dévisagaient tout à l'heure.

638 ROGER-LA-HOMTE

— Je chercherai, monsieur Tristol et vous?

— Je chercherai aussi, monsieur Pivolot. Nous aurons peut-être vingt mille photographies à examiner, et cela...

— Prend du temps...

Le docteur Lagache descendait de la chambre à coucher. Il était chargé par Suzanne de renseigner les visiteurs.

— Messieurs, leur dit-il, votre ami subit en ce moment une crise d'où dépend la vie ou la mort. S'il est vivant demain malin, je réponds de le sauver.

— Et combien de temps durera la convalescence?

— Un mois, peut-être plus.

Les policiers ne purent retenir un geste de désespoir. Ils se retirèrent, consternés.

Les doux situations semblables qui se reproduisaient dans la famille Margival et dans la famille Terrenoire devaient donner lieu à deux dénouements tragiques.

On a déjà vu quelles scènes cruelles avaient fait chèrement expier à M. de Terrenoire sa position irrégulière à l'égard de Marie-Louise ; aimant cette fille à l'adoration, puisqu'il était son père, il se voyait accusé d'être son amant, son entreteneur, et cela, après un pacte fait avec le mari de cette enfant, et sans qu'il pût se défendre, pendant les premiers jours, tant il avait été surpris et saisi à la gorge par cette accusation.

On a vu aussi par quelles angoisses avait passé Mussidanqui se trouvait, vis-à-vis de M. de Terrenoire, dans la situation de celui-ci vis-à-vis de Margival — puisqu'il était le père de Diane qu'il aimait, à laquelle, sans trahir, perdre ou déshonorer la mère, il ne pouvait avouer sa paternité.

Mussidan aussi bien que le banquier respectait M"* de Terrenoire : le premier, parce que tous les torts devaient lui être attribués dans la séduction et l'abandon d'Andréa jeune fille ; le second, parce qu'il n'avait jamais eu à reprocher à sa femme que des bizarreries de caractère et d'humeur et qu'il n'avait aucuns soupçons sur ses débordements.

Les souffrances des deux hommes étaient égales.

Mussidan était jaloux.

Le regret de la trahison commise, venu trop tard pour remédier à une faute irréparable, puisque Andréa était la femme de M. de Terrenoire,

avait développé chez lui le sentiment de la paternité à l'égal d'une sorte de folie ou de maladie.

Enfermé dans le cercle inextricable du secret à garder, il vivait pour ainsi dire de son cœur et de ses larmes.

Jaloux de Terrenoire, pendant longtemps il n'avait pu rien faire pour le bonheur de Diane — au contraire du banquier qui, par une préoccupation constante, avait doucement conduit Marie-Louise à l'aisance et au bonheur dans l'amour.

Souvent, lorsqu'il assistait aux manifestations de l'affection ardente que Diane portait à son père, il avait peine à se contenir et se sentait envahi par le furieux désir de crier bien haut à cet homme qui lui volait les baisers de sa fille :

— ■ Mais tu n'es pas son père!... Va-t-en !... Tu n'as aucun droit à ses caresses!... C'est moi qu'elle doit aimer !... ce n'est pas toi!...

Et il tendait machinalement les bras comme s'il avait voulu saisir et emporter loin cette enfant, dont l'âme était si chaste, si naïve qu'il avait fallu, pour l'instruire et lui faire comprendre enfin l'ardeur de ses regards, la tendresse déguisée de ses paroles, un de ces hasards qu'un être surnaturel semble provoquer et mener à son gré.

Entre ces deux hommes, ainsi ravagés par deux affections pareilles qui occupaient, chez tous les deux, leur cœur tout entier, M"^® de Terrenoire passait souriante et calme.

Sa réputation restait sans tache.

Elle savait dissimuler; elle avait sur elle une étrange puissance ; personne, jamais, n'avait soupçonné ses anciennes amours avec Mussidan ; personne, non plus, n'avait deviné son caprice, dédaigné par Guerrier: personne, encore, ne parlait de son amour pour Luversan.

Elle passait environnée du respect universel.

Seule, sa fille ne la respectait plus !

Diane avait surpris l'entretien de Mussidan avec sa mère, le surlendemain du vol de la banque; elle avait surpris la joie fiévreuse de Mussidan qui se félicitait de pouvoir rendre enfin à Diane un service qui allait la sauver du déshonneur et de la misère, et la forcer à lui vouer, à lui, une éternelle reconnaissance.

De la reconnaissance, et aussi de l'amour peut-être !...

Ah! bien oui, il avait compté sur ces deux sentiments, et voilà qu'il ne récoltait que mépris, honte et colère !

Son secret était connu de Diane!...

Quelle folie était la sienne lorsqu'il rêvait parfois de lui avouer sa paternité!,..

Maintenant que tout lui était connu, il eût donné sa vie pour qu'elle l'ignorât toujours!

Le savaiL-elle vraiment, qu'il était son père?

Cette fail)lcsse soudaine qui l'avait fait tomber, défaillante, entre les bras de M°" de Terrenoire, était-ce bien le signe de l'émotion qu'elle venait d'éprouver, quand, du salon par oîi elle arrivait, les paroles de ilussidan et de son ancienne maîtresse étaient parvenues jusqu'à elle?

Elle avait dissimulé, tout de suite.

Même elle avait voulu rire pour mieux dissimuler.

Alors ils étaient tentés d'hésiter encore et de ne point croire à Tirréparablc malheur d'un pareil secret d'ignominie partagé par la jeune fille.

Pendant les jours qui suivirent, Mussidan et Andréa la surveillèrent, cherchant à surprendre, sur cette physionomie indéchiffrable, ce qui se passait dans l'âme murée de la jeune fille.

Mais il leur fut impossible d'y rien lire.

Diane se tenait sur ses gardes.

Il lui fallait une énergie d'homme, à cette enfant, pour garder ce masque impassible.

Elle voyait Mussidan tous les jours, tantôt seul avec Terrenoire, tantôt seul avec Andréa.

La moindre imprudence pouvait la trahir.

El Terrenoire, comme à plaisir, élargissait la secrète et mortelle blessure de la jeune fille.

Il lui répétait, en souriant, profitant toujours pour revenir sur ce sujet de la présence de Mussidan :

— Écoute-moi, ma fille, ma Diane chérie... Tu as pour moi un peu d'affection, n'est-ce pas?

— Beaucoup, mon père, répondit-elle avec tendresse.

— Eh bien, je te prie de reporter un peu de ta tendresse sur mon ami Mussidan, que tu connais, que tu vois et qui t'aime depuis ton enfance.

— Mais je l'aime 1 disait-elle en tremblant, en baissant les yeux devant le regard scrutateur de Mussidan.

— Je n'en doute pas... Je voudrais cependant que tu l'aimasses encore davantage... Sans lui, vois-tu, à cette heure nous vivrions misérables... et comme la fille pâtit toujours du déshonneur de son père, tu vivrais déshonorée... C'est pour toi qu'il a sacrifié une partie de sa fortune, pour toi, mon enfant! afin de t'épargner les larmes et les soucis... Aime-le!... C'est mon meilleur ami, celui en qui j'ai eu le plus de confiance... à qui, si j'avais été obligé de m'expatrier, j'aurais pensé tout de suite, pour lui confier toi-même et ta mère!... Et à ce propos, mon

ROGER-LA-HONTS

Je voudrais vous parler. (P. 64*,J

tnr. 81. — JULES MARY. — ROOKR-LA-BONTK. — tU. i, ROUF» M C*«.

enfant, puisque nous parlons de ces choses, promets-moi, si quelque malheur m'enlevait à ton affection,..

— Mon père!

— On ne sait ni qui vit ni qui meurt... et personne n'est mort pour avoir pris trop de précautions... Promets-moi, dis-je, si je n'étais plus là, de considérer Mussidan comme ton père, de le traiter, dans ton jeune cœur, à l'ég^al de celui que tu auras perdu. Comme cela, vois-tu, quand tu m'auras fait cette promesse, je serai plus tranquille.

Diane avait l'âme broyée !

Que dire? que faire ? sinon dissimuler toujours I

Elle promit tout ce qu'on voulut.

— Je sais, fit-elle avec un suprême effort, le grand sacrifice que M. de Mussidan s'est imposé... Ma mère, le jour même, m'a tout appris... et, M. de Mussidan n'ignore pas que je lui ai voué, et que je lui garderai toute ma vie une reconnaissance éternelle I...

Et elle détourna les yeux.

— Comme tu dis cela! fit Terrenoire, surpris, et considérant tour à tour Mussidan et sa fille. Comme tu dis cela! On dirait que cela te coûte ! . . .

Et s'adressant à Mussidan qui était là, gêné, souffrant des tortures sans nom :

— Qu'est-ce que cela signifie? Est-ce qu'il y a une querelle entre toi et ma fille ?

Mussidan alla prendre la main de Diane.

— Ai-je fait quelque chose qui vous ait fâchée? dit-il. Elle eut la force de sourire.

— Mon père se crée des imaginations! dit-elle. Que pouviez- vous faire qui m'indisposât contre vous? Depuis longtemps mon père m'a appris à vous respecter, à vous aimer... et je vous respecte et je vous aime!... Je n'avais pas besoin, pour cela, de connaître le grand service que vous nous avez rendu... N'êtes-vous pas l'ami... de mon père?.,, l'ami de ma mère?... l'ami de ma famille?... N'est-ce pas là plus qu'il n'en faut pour être,,, mon ami?...

— A la bonne heure! dit Terrenoire, voilà comme j'aime à t'entendre parler!... Savez-vous que j'ai eu peur, un instant?... Je croyais que vous étiez en brouille!.,.

Et il les laissa seuls...

Il y eut un moment de silence entre Mussidan et Diane.

Tous les deux avaient mille choses sur le cœur et n'osaient les dire.

Tous les deux craignaient qu'une parole de l'un montrât à l'autre ce

qu'il pensait, ce qu'il savait. Ce silence, en se prolongeant, fût devenu pénible.

Diane se leva et, saluant légèrement Mussidan, se dirigea vers la porte.

Elle allait sortir, quand Mussidan se précipita vers elle, lui mit la main sur le bras et la retint.

Il avait Tair suppliant.

— Que désirez-vous? fit-ellè.

Elle tremblait. Elle avait peur.

— Je voudrais vous parler...

Elle se laissa retomber sur une chaise, défaillante. Et elle murmura :

— Mon Dieu ! que va-t-il me dire ?

— Votre père avait deviné juste tout à l'heure, Diane. 11 est évident que vous n'êtes plus pour moi ce que vous étiez auparavant...

— Vous vous trompez! dit-elle glacée.

— Je ne me trompe pas. J'ai trop d'affection pour vous pour ne pas deviner ce qui se passe dans votre cœur. Ce qui me frappe surtout, dans votre changement de conduite à mon égard, c'est, qu'il s'est produit justement après le service que j'ai eu le bonheur de vous rendre à vous et à votre père... Auparavant, vous paraissiez éprouver quelque tendresse pour moi... Depuis, je remarque avec beaucoup de chagrin que vous yous tenez éloignée de moi avec obstination, que vous fuyez mes regards, que vous me répondez à peine lorsque je vous adresse la parole, et lorsque vous me répondez, c'est d'une voix embarrassée, en baissant les yeux... Oh! j'ai tout vu, rien de ce qui vous touche ne m'échappe...

— En vérité, monsieur, j'ignorais que j'étais, de votre part, l'objet d'une pareille surveillance.

— Ne jouez pas sur les mots, Diane. Il ne peut être question de surveillance de vous à moi. Si ma pensée se reporte constamment à ce que vous dites, à ce que vous faites, c'est mieux qu'à un sentiment de curiosité qu'il faut l'attribuer.

— Monsieur, l'expression d'un sentiment aussi vif, alors que ni mon père ni ma mère ne sont là pour l'entendre, me semble déplacée, et je ne sais si je dois rester plus longtemps...

Elle faisait de nouveau mine de sortir.

— Restez ! Qu'avez-vous à craindre de moi?

— Je n'ai rien à craindre, mais je vois que notre conversation ne peut aboutir, et puisque vous n'avez rien de plus à me dire, puisque je vous ai affirmé que je n'ai pas changé à votre égard çt que je suis

aujourd'hui telle que j'ai toujours été, je n'ai plus qu'à me retirer...

Mais Mussidan gardait la porte avec l'intention évidente de ne point la laisser sortir.

Que voulait-il?

Elle le devinait.

Il n'était pas certain, devant l'habile dissimulation de la jeune fille, qu'elle connût son secret; il désirait s'en assurer; il attendait qu'une parole, un geste, un cri lui échappât qui la trahît.

Diane était sur ses gardes.

— Puisque vous avez toujours autant d'affection pour moi que par le- passé, dit Mussidan, veuillez me permettre de vous embrasser sur le front, comme vous me permettiez autrefois de vous embrasser...

Elle recula ; son visage était empreint d'horreur.

— Non, non! bégaya-t-elle.

— Vous le voyez, dit Mussidan très pâle.

Mais déjà Diane était maîtresse de son émotion. j

Déjà sur son visage il y avait un sourire.

— Je suis folle, dit-elle, je ne suis qu'une enfant... Pourquoi vous refuserais-je aujourd'hui ce que je vous ai accordé tant de fois?... Pourquoi, vous-même, demandez-vous une permission dont vous vous êtes fort bien passé jusqu'alors?

Il s'approcha d'elle doucement, sans la quitter des yeux.

Et, ayant les deux mains de la jeune fille dans les siennes, sur son front il mit un baiser.

On eût dit qu'il venait de la brûler avec un fer rouge.

Elle poussa un cri sourd et se recula, défaillante.

Mussidan la regardait avec épouvante.

Que cachait donc ce cœur de fillette? Comment y lire?

Il ne la retint plus, quand elle se dirigea vers la porte, toute chancelante et sans forces.

Le supplice de Mussidan augmenta les jours suivants.

En effet, on eût dit que Diane prenait à cœur de redoubler de tendresse auprès de Terrenoire.

Et Mussidan surprit le père et la fille au milieu de leurs effusions et de leurs caresses.

Quand il les voyait ainsi, c'était en vain qu'il faisait appel à sa force d'âme, son front se plissait, ses yeux devenaient durs; il rougissait et pâlissait tour à tour. Quelquefois, incapable de supporter un pareil spectacle, il s'enfuyait, sans donner de motif, avant même d'avoir adressé la parole à Terrenoire, laissant celui-ci surpris de sa conduite.

us ROGER -LA-HONTE

Heureusement, depuis longtemps, Terrenoire était habitué à ces excentricités et ne leur prêtait plus d'importance. Un jour, cependant, la patience lui échappa :

— Ne peux-tu me voir embrasser ma fille?... Tu te sauves quand tu nous vois ensemble!... On dirait vraiment que je n'en ai pas le droit et que nous sommes en faute...

— Que veux-tu? répétait Mussidan, riant faux, je suis jaloux do ton bonheur...

— Prends garde, Mussidan. A la fin, cette jalousie te rendra mau-

Tais, mon ami

Mussidan haussa les épaules. Est-ce que cela lui importait?

Mauvais? Il l'était de longue date ; il était pris de rage, souvent, quand il se voyait enfermé dans son impuissance, et il rêvait un crime, comme, par exemple, l'enlèvement de Diane, pour qu'elle fût toute à lui.

Enfin, un soir, eut lieu, entre la jeune fille et lui, une scène qui devait avoir un dénouement tragique.

Si familières que fussent à Terrenoire les allures étranges de Mussidan, elles en arrivèrent à un tel point de bizarrerie et devinrent si incompréhensibles que le banquier, à moins d'être aveuglé par son amitié, ne pouvait faire autrement que d'être inquiet.

Cette amitié, cette extraordinaire tendresse d'un homme pour Diane faisait naître en son esprit des soupçons vagues, indéfinis, qu'il s'efforçait vainement de repousser et qui revenaient sans cesse avec une persistante opiniâtreté.

Malgré lui, peut-être, et sans qu'il s'en doutât, ce fut d'un œil prévenu et défiant qu'il se mit à observer Mussidan, aussi bien que Diane.

Il eût été fort en peine de dire pourquoi et d'expliquer le sentiment qui le faisait agir.

Cependant Mussidan sentait comme une folie envahir son cerveau.

La vue seule de Diane, souriant à son père, le jetait dans des transports de jalousie furieuse, qu'il contenait difficilement et qui mettaient l'épouvante dans l'âme de M°" de Terrenoire, malgré l'habitude qu'elle prenait tous les jours de vivre au milieu des terreurs et des angoisses de toute sorte.

Quant à Diane, elle ne se départait pas de son attitude froide, réservée, presque méprisante à l'égard de Mussidan.

Or, un soir qu'elle était seule au salon — M°" de Terrenoire avait un rendez- vous ce soir-là avec Luversan, et le banquier était occupé, dans son cabinet, avec plusieurs financiers qui avaient dîné chez lui —

ROr.Fî -ivA-HONTE «47

Mii'^^idan entra soudain et alla, s.i is prononcer un mot, s'asseoir près de la eiine lille.

Klle fil un sig-ne pour le salin-r.

Klle travaillait à une tapisserie, et sa jolie tête brune — qui venait dp pAlir lout à coup— était érlai'»'o par deux lampes couvertes d'abatjour. placées de chaque côté du miiier.

— Diane, lui dit-il d'une voix foiice, j'ai longtemps hésité àcroireque vous coutiaissiez le secret qui me lu- à votre mère, à vous-même... Votre conduite envers moi, votre refns df me répondre franchement, l'attitude que j'ai remarquée en vous, toni nie prouve que ce secret, vous l'avez surpris le jour où vous avez mis >^iir le compte d'un malaise inexplicable la faihlesse qui vous faisait toute \uVe et toute tremblante devant votre mère et devant moi...

Elle avait cessé de travailler, s'était adossée au fauteuil oh elle était assise et ne répondait pas.

Même il ne pauvait lire dans son regard, car elle tenait les yeux fermés.

Il potirsuivit :

— De l'entretien que je vais avoir avec vous dépendra ma vie ou ma mort, car je ne peux plus vivre ainsi Cela seul peut-être — cette détermination d'en finir excuse mes paroles, car il faut être audacieux pour alxtrder un pareil sujet avec une jiMitu? fille — et Dieu sait que je ne vous ensso jamais parlé de rien si ]v n.ivais été sûr que notre secret vous esi rnnnu. Une autre considéraiion, aussi, m^a engagé à ne pas me taire plus longtemps. Rien, dans icnit ce que je dirai, conmie rien dans tout ce qui est fait, ne peut aiicmdre à vos yeux l'honneur de votre m^Té.

Diane eut un mouvement, voulut reculer son fauteuil, et son regard alla frapper droit le regard de i\lu>-i(l,ui.

— Votre mère reste digne de voire amour et de votre respect. C'est à moi que reviennent et la faute et le déshonneur; moi seul ai été coupahle, car j'ai été lâche!

— Je n'ai jamais soupçonné ma mère, dit-elle froidement. Je veux bien vous dire que je comprends vos paroles, que, malgré moi, en efîet -^ puisqu'il faut l'avouer — j'ai sui()ris votre secret — mais ne devinezvous |i.ih combien est pénible pour moi une pareille conversation que rien ue motive? Si vous n'avez d'autre but que d'excuser ma mère, c'est peine perdue, monsieur, et brisons là au plus tôt. Entre ma mère et vous l'avais à choisir... et je ne pouvais un seul instant douter que le coupable» «es deux, ce fût vousl... Adieu '...

— Je vous ai dit que ce que j'avais à demander était pour moi une question de vie ou de mort!

— Quoi donc? dit-elle sans aucun trouble.

— Je ne puis vivre avec votre haine, avec votre mépris.

— Je ne vous hais ni ne vous méprise... je vous plains...

, — Vous me haïssez, ne niez pas! Et c'est horrible de découvrir un pareil sentiment chez une fille à laquelle on est enchaîné par des liens aussi étroits que les nôtres.

— Monsieur, mesurez vos paroles, n'oubliez pas qu'on peut nous entendre.

— Qu'on m'entende donc!... Je vous aime, Diane, comme je ne croyais pas qu'il fût possible d'aimer... Ah! vous l'avez bien remarqué!... Et même avant que cet odieux secret parvînt jusqu'à vos oreilles, vous avez dû vous demander quelquefois, en vous apercevant combien votre vue seule me rendait heureux, ce qui pouvait ainsi m'attirer à vous!... Et vous ne compreniez pas, sans doute!... Et cette affection, dont j'essayais tous les jours de vous donner des preuves, vous la mettiez sur le compte de mon amitié pour votre père... de votre père que je trompais et qui, lui, ne connaîtra jamais le secret que nous lui cachons!... Mise en balance avec l'autre, mon affection pour Terrenoire est peu de chose, allez!...

Il s'arrêta, passa longuement la main sur son front.

— Je vous aime, Diane, je ne pourrais vivre sans vous. J'ai besoin de votre amitié, de votre sourire, de votre tendresse. Ah! c'est beaucoup, tout ce que je réclame! Mais votre cœur est-il si fermé que vous n'ayez pas un peu de pitié pour ce que j'ai souffert?... Ah ! s'il m'était possible de vous dire quels ont été mes remords ! . , . Etre obligé de dissimuler sans cesse, devant tout le monde, devant vous, surtout, devant vous à qui j'aurais si bien voulu tout avouer!... J'ai cru souvent que j'en deviendrais fou!... Je sentais ma raison chanceler... et j'étais obligé de fermer les yeux et de ne plus penser à rien, pour ne pas perdre ma pauvre tête... Oh! un peu de pitié, Diane, mais de cette pitié douce des femmes qui conduit au pardon, qui conduit plus tard à un sentiment plus doux! Est-ce que je vole quelqu'un en réclamant une part, quelque légère qu'elle soit, de votre cœur?... Non!... Est-ce que je ne suis pas prêt, partons les sacrifices du monde que vous m'imposerez, à me rendre digne de vous?... Quand vous verrez que je ne mens pas et que je me repens, vous serez heureuse de ne m'avoir pas désespéré! Vous ne répondez pas, Diane, vous détournez les yeux?...

Elle dit, hochant tête :

— Je pense à mon père 1

n tira de sa poche un revolver chargé. (P. 650.)

?»îussidan crispa les poings et, très bas, à son oreille :

— Vous voulez donc que je le haïsse?

Elle se recula, tant il avait mis de colère en ce mot? »

— Vous me faites peur! dit-elle.

Il joignit les mains et les éleva au-dessus de son front.

— Je lui fais peur!

UV. 82. — JULES MARY. — ROGKR-LA-HONTB. — ÉD. J. ROUFF BT C*«.

650 ROGER. LA-HOxNTE

Et après un moment de silence, domptant son trouble :

— Du reste, Diane, je ne sortirai d'ici qu'avec la certitude, qu'avec la promesse que vous me pardonnerez, que vous essayerez de ne point me mépriser... ou sinon...

— Sinon? dit-elle fièrement, relevant la tête, croyant aue cette dernière parole était un défi.

H tira de sa poche un revolver chargé.

— SinoUj c'est bien simple, je me brûlerai la cervelle ici, devant vous, à vos pieds!...

Elle allait répondre, quand tout à coup un léger bruit, qui se fît derrière eux, leur fit retourner la tête ; et tous les deux ensemble poussèrent un grand cri d'épouvante et d'horreur.

Terrenoire était là, qui venait d'entrer et écoutait...

Avait-il entendu?

Telle fut leur première pensée, telle fut leur crainte.

Terrenoire paraissait en proie à une vive émotion; une pâleur profonde était répandue sur son visage; il fit quelques pas vers Mussidan et Diane, puis chancela, comme si tout à coup les forces lui avaient manqué.

— Mon père! dit Diane, tentée de se précipiter à ses pieds. Il fit un geste pour lui indiquer de reprendre sa place.

Puis, d'une voix faible, s'adressant tantôt à Mussidan, tantôt à la jeune fille :

— J'étais là, dans le salon voisin — dit-il en balbutiant, tant son trouble était grand — j'ai entendu quelques-unes de vos paroles... ce n'est pas ma faute... mais je ne le regrette pas... cependant je n'ai pas compris certaines choses... et je voudrais vous interroger... Cela répond bien à des soupçons que j'avais depuis longtemps; je souhaite m'être trompé.

Diane et Mussidan se regardèrent.

Une même espérance naissait pour eux tout à coup.

Terrenoire, s'il ayait entendu, n'avait pas tout compris ; alors, il était possible peut-être de tout lui cacher encore. '

Ah! ce regard de l'homme et de la jeune fille, que de choses il disait !

Il disait : il faut que Terrenoire, à tout prix, ignore le secret de la naissance de Diane !

n le faut, parce que ce serait une inutile et abominable cruauté que de briser ainsi, de gaieté de cœur, la vie de cet homme'...

11 le faut, pour éviter entre lui et Mussidan une querelle qui aboutirait à un drame sanglant.

Il disait aussi : il faut que Terrenoire ignore tout à cause de sa

ROGER-LA-HONTE 6St

femme qu'il aime et respecte — en laquelle il a toujours eu confiance et qu'il n'a jamais soupçonnée.

Il faut sauver M'"^ de Terrenoire !

Ainsi, ces deux êtres, Mussidan et Diane, dont l'un était digne de pitié, dont l'autre était innocent, allaient se sacrifier pour une femme qui, à la même heure oti s'accomplissait le sacrifice, se jetait dans les bras de Luversan pour le payer et le remercier de son crime.

La vie a de ces ironies désespérantes.

Aux premiers mots de Terrenoire, et en comprenant, avec une acuité d'intelligence décuplée par la situation dramatique où ils se trouvaient, le regard que Diane venait de lui adresser, Mussidan avait répondu tout de suite, au hasard, cherchant à conserver son sang-froid :

— Tout ce que tu as entendu, mon cher ami, pouvait être dit devant toi. Je suis prêt à t'expliquer les choses que tu as entendues et que tu n'as pas comprises. Si tu avais des soupçons, tu as eu tort de ne point me les faire connaître. Je t'aurais épargné peut-être quelques inquiétudes. En tout cas, je t'aurais empêché sans doute des mauvaises pensées.

Terrenoire ne parut pas prêter attention à ces paroles.

Son front ne se dérida point, son visage resta blême.

Du reste, l'attitude de Mussidan et de Diane était bien faite pour entretenir ses soupçons, car malgré leurs efforts ils n'étaient pas maîtres de leur émotion.

— Ainsi, dit le banquier, il y a entre vous un secret qu'il ne faut pas que j'apprenne? Quel est donc ce secret, s'il vous plaît?

Ni l'un ni l'autre ne répondit.

Pris au dépourvu, ils ne pouvaient qu'hésiter dans leurs réponses. Ahl s'ils avaient eu quelques jours pour réfléchir... ils auraient inventé quelque histoire bien vraisemblable, que tous deux eussent débitée avec aplomb...

— Il faut que ce soit bien grave, reprit Terrenoire, pour que vous craigniez ainsi de me prendre pour confident... Puisque ma fille garde le silence, Mussidan, je fais appel à ton honneur... J'ai le droit de savoir,

ai le droit d'ordonner... Parmi les paroles que j'ai entendues, j'ai retenu ci, que tu me trompes depuis longtemps avec Diane... Ma fille est donc maîtresse?

— Tais-toi ! fit Mussidan avec violence.

— Ah ! c'est infâme ! murmura Diane.

— Quel est, dès lors, votre secret?... J'ai entendu encore que Mus sidan disait à ma fille : « Je vous aime, je ne pourrais vivre sans vous I »

Est-ce vrai?... Est-ce vrai aussi que, quelques instants auparavant, il avait avoué cet amour en termes plus passionnés encore : « Je vous aime, Diane, disait-il, comme je ne croyais pas qu'il me fût possible d'aimer!.. » Mussidan adressa à Diane un regard par lequel il implorait à l'avance son pardon pour ce qu'il allait dire :

— C'est vrai, j'ai dit cela, je ne puis le nier.

— Tu aimes ma fille?...

— Je l'aime!...

— Depuis longtemps?...

— Depuis que je la vois belle, -douce, digne d'être aimée...

— Pourquoi ne me le disais-tu pas?

— Je n'osais!

— Tu n'ignores pas que Diane est fiancée à M. de Vaunoise, et que leur mariage, bien qu'il ne soit pas publié encore, n'en est pas moins chose convenue entre eux... S'il a été retardé, c'est à cause du vol de la banque et des affaires de bourse oii notre maison s'est trouvée mêlée...

— Je ne l'ignore pas...

— Qu'espérais-tu donc, en aimant Diane?

— Rien.

— Tu mens. On espère, quand on est aussi pressant que tu l'étais tout à l'heure. On espère, quand on trouve dans son ccfeur — ou dans son imagination — des paroles aussi ardentes. On espère — et c'est une espérance inavouable que celle que l'on n'ose confiera un ami, à un père!...

Mussidan frissonnait. ^

Ce que disait Terrenoire était assez clair. Il l'accusait d'avoir voulu séduire sa fille.

— Diane, fit Terrenoire, puisque Mussidan ne veut pas parler, c'est toi que j'interroge. J'ai eu jusqu'aujourd'hui confiance en ta franchise. Depuis combien de temps es-tu la maîtresse de cet homme?

Elle éclata en sanglots nerveux.

Elle, la maîtresse de Mussidan, de son père !

C'était la même souffrance aiguë que celle qu'avait éprouvée Terrenoire lorsqu'on l'avait accusé d'être l'amant de Marie-Louise, sa fille!

— N'insulte pas ta fille, Terrenoire. Chacune de tes paroles est une cruauté dont tu te repentiras et dont tu lui demanderas pardon. Ne l'insulte pas. Je serais obligé de la défendre contre toi.

— C'est déjà, trop qu'elle ait besoin d'être défendue I Si je me trompe, si ma fille n'est pas ta maîtresse, pourquoi parlais-tu de remords tout à l'heure?... Car tu as dit: « Ah! s'il m'était possible de vous dire quels ont été mes remords! Quand vous verrez que je ne mens pas et que je

me repens, vous serez heureuse de ne m' avoir pas désespéré! » Que signifie ce remords? D'où viennent ces repentirs? On n'a ni l'un ni l'autre lorsqu'on n'est pas coupable!... • ■

— Mais c'est moi qui parlais...

— Mais c'est toi que j'interroge. ■ .

— Eh bien! ne tel'ai-je pas dit: J'aime ta fille!... C'est cet amour-là que j'acceptais comme une faute, et voilà pourquoi- je te le dérobais.

Mais Terrenoire secoua la tête.

— Je ne te crois pas. Il y a ici un secret que vous essayez de me cacher. Il faut que je le sache... Je le saurai, avant de vous quitter. Vous n'osez me regarder, parce que vous me craignez! Oh! je vois trop bien que vous êtes coupables tous deux et que vous êtes devant moi comme devant un juge...

— Terrenoire, que crois-tu donc?

— Si tu a-vais aimé véritablement ma fille, depuis longtemps tu m'eusses choisi pour confident... Qui t'empêchait de me la demander en mariage?... Il y a six mois à peine qu'elle connaît M. de Vaunoise...

— Diane ne m'aime pas...

— Oui, j'ai entendu aussi que tu lui reproches de te haïr. Pourquoi donc te haïrait-elle? Que lui as-tu fait pour cela? Et, en parlant de cette haine, pourquoi disais-tu qu'il était horrible « de découvrir un pareil sentiment chez une fille à laquelle on est enchaîné par des liens aussi étroits que les vôtres ?»

Terrenoire essuya son front mouillé de sueur.

— Ah! quel soupçon! quel soupçon! murmura-t-il. Et, s'approchant plus près encore de Mussidan :

— Tu étais jaloux — tu l'as avoué — de l'amour que ma fille avait pour moi!... C'était un sentiment étrange! Je ne me le suis jamais bien expliqué. Maintenant, je n'ose comprendre. Et je me rappelle, oui, je me rappelle... Au moment de mon mariage, tu connaissais la famille de ma femme... tu connaissais ma femme, qui était ton amie d'enfance I... ton amie!... Il y avait entre vous une certaine intimité, je l'appris par des amis qui fréquentaient la maison. Je n'y pris point garde, parce que j'étais confiant. Du reste, on n'avait rien remarqué de suspect, seulement, tu disparus tout à coup, puis Andréa se maria... avec moi ! Maintenant que je rapproche ces différents faits, je les trouve étranges.

Mussidan, terrifié, voyait grandir les soupçons dans l'âme de Terrenoire et, dans son affolement, il ne trouvait rien pour les écarter, pour les détruire.

Diane, la tête dans les mains, se cachait les yeux.

654 ROGER-LA-HOiNTE

Mais ses yeux étaient secs; elle ne pleurait pas.

Seulement ses dents imprimaient une trace sanglante sur ses lèvres, dans l'effort qu'elle faisait pour retenir des sanglots nerveux...

Mussidan le voyait, et cette douleur de l'enfant qu'il aimait lui causait une souffrance atroce.

— Je ne sais, mon ami, dit-il, quel travail se fait dans ton esprit. 11 faut que je sois bien malheureux pour ne pouvoir point rendre la paix à ton âme... Voilà que tu es tenté de soupçonner tous les êtres qui sont autour de toi... ta fille, ta femme, ton ami... Et cela parce que tu viens de surprendre un secret que j'aurais voulu te cacher... celui de mon amour pour ta fille!... Tu as, d'un salon voisin, entendu quelques-unes de nos paroles... d'autres sont arrivées jusqu'à toi que tu n'as pas comprises et auxquelles tu attribues tout de suite un sens...

A mesure qu'il parlait, Mussidan reprenait un peu de présence d'esprit.

L'étrangeté de la situation tragique dans laquelle il se débattait lui redonnait du courage et du sang-froid.

Et il venait de prendre un parti désespéré.

Il continua avec tant de calme apparent que Terrenoire fut un peu surpris et que Diane elle-même releva la tête pour écouter ce qu'il allait lire.

— L'injure que tu as faite à ta fille, l'injure que tu me fais à moimême nous a étonnés tous les deux à ce point que nous n'avons pas eu la force de nous défendre... Ta fille ne peut que pleurer. Moi, je suis profondément affecté de tes soupçons. Cependant, il faut en finir avec ce ieu cruel...

Il parlait d'une voix de plus en plus ferme :

— Lorsque je me suis aperçu que j'aimais ta fille, j'ai juré que jamais personne ne le saurait, pas même toi! J'ai plus de quarante ans: ta fille n'a pas vingt ans. Je ne pouvais songer à elle; puis, je me disais que si je laissais voir cet amour, tu pourrais croire que c'est en payement des services que je t'ai rendus, de la fortune que tu me dois, que je te demandais Diane, en t'obligeant à me sacrifier la jeunesse de ta fille. J'ai juré qu'elle-même ne saurait rien, parce que j'étais épouvanté à la seule pensée qu'elle pourrait croire aussi de ma part à un pareil calcul. Cependant je ne me suis pas tenu parole, puisque j'ai été faible. Je lui ai avoué que je l'aimais.

Et comme Diane le regardait avec horreur, incertaine si ce qu il disait était vrai... croyant presque à cet amour infâme, il se hâta d'ajouter :

— Je l'aime et l'entoure d'un respect profond. C'est uije idole pour

moi que ta fille. Qu'aucune mauvaise pensée ne te vienne à l'esprit. Je l'aime, avec tout ce qu'il y a de plus saint dans l'amour. Lorsque je parlais de honte, tout à l'heure, de remords, et de repentir aussi... je voulais faire allusion à cette crainte que j'avais de voir ma pensée mal comprise, et mon amour méconnu. Il ne s'agissait pas d'autre chose, et si, Terrenoire, tu avais tout entendu, si tu étais arrivé quelques minutes plus tôt, tu aurais surpris, comme le reste, cette partie de notre conservation. Tu peux invoquer, toi-même, le témoignage de ta fille.

— Est-ce vrai, Diane? dit Terrenoire dont le visage sembla s'éclairer et dont le cœur oppressé semblait se dilater un peu.

— C'est vrai, mon père ! dit Diane, mentant pour répondre au mensonge de Mussidan.

— Ainsi, tu n'étais pas offensée par cet amour?

— Non, mon père. Comment aurais-je pu l'être? Votre ami ne m'a jamais parlé qu'avec la plus respectueuse déférence.

— Ce que je ne comprends pas, dit le banquier à Mussidan, ce sont tes scrupules à mon égard. Comment pouvais-tu penser que je songerais à un calcul de ta part? As-tu si peu d'estime pour mon caractère et faistu si peu de cas de notre amitié? Quand tu t'es aperçu de cet amour, que n'es-tu venu me trouver? Diane n'aimait peut-être pas alors M. de Vaunoise. Il fallait, ainsi que je te le disais tout à l'heure, me la demander en mariage.

— Il faut un jeune homme à cet enfant. Du reste, elle n'eût pas consenti, sans doute. N'est-ce pas, Diane?

Diane fit un signe de tête. Elle n'avait pas la force de parler. H lui eût été impossible de supporter le poids de cette conversation pénible.

Terrenoire redevenait sombre et considérait Mussidan avec une persistance singulière.

Mussidan voyait avec terreur que sa conviction était loin d'être faite, que ses soupçons renaissaient, plus forts qu'auparavant.

Heureusement son énergie grandissait avec le péril.

— Cette histoire est habilement débitée, dit le banquier, mais elle ne fait pas honneur à ton invention, Mussidan. Tu essayes de te sauver d'une situation difficile...

— Je n'invente rien, mon ami, et je te prie de me croire lorsque je t'affirme que je n'aurais pas de plus grand bonheur que celui d'être le mari de ta fille...

Il était horriblement pâle en parlant ainsi.

Diane elle-même avait frémi. Tout son corps tremblait.

Terrenoire les observait avec la même persistance.

656 ROGER-LA-HONTB

Et Mussidan, — tout à son rôle, tout à son triste, lugubre, mais nécessaire mensonge — Mussidan continuait :

— C'est un rêve que j'ai souvent caressé. Et il m'a rendu bien malheureux, parce que plus j'y songeais et plus je me rendais compte des infranchissables obstacles qui me séparaient de Diane.

— Eh bien! fit Terrenoire, peut-être ces obstacles ne sont-ils pats aussi grands que tu te Tes figuré.

— Que veux-tu dire ?

— Diane... je ne crois pas que ton amour pour M. de Vaunoise soit une passion bien profonde. C'est une camaraderie plutôt qu'une affection plus vive... Tu connais Mussidan, tu sais ce qu'il vaut, de quel cœur il est doué ; tu viens de l'entendre et tu connais également la grandeur de son amour... Il est impossible que tu n'en sois pas touchée... Veux-tu vivre désormais avec la pensée que tu seras la femme de Mussidan?...

— Moi? que dites-vous, mon père! fit la jeune fille, qui ne retint pas un cri d'horreur.

— Réponds-moi!...

Derrière Terrenoire, Mussidan, les poings sur le dossier d'un fauteuil, se maintenait debout avec peine.

Diane vit qu'il allait se trahir.

Il fallait gagner du temps, continuer de jouer cette odieuse et épouvantable comédie !

— Je ne puis changer ainsi en si peu de temps, fit-elle. Que dirai-je à M. de Vaunoise? Qu'aurail-il le droit de penser? Certes l'amour de M. Mussidan m'émeut... me flatte... Il le sait... Cependant, jamais je n'avais cru qu'il faudrait me prononcer aussi vite... Oui, c'est cela, mon père... laissez-moi réfléchir quelques jours... Vous n'espérez pas, je suppose... que je vous réponde tout de suite?... Ah! mon Dien! mon Dieu!

Elle mit les mains sur ses yeux et s'étreignit la tête entre ses doigts crispés. '

Elle se calma presque aussitôt.

— Je ne veux pas forcer ton cœur, dit Terrenoire, et Mussidan, j'en suis sûr, ne voudrait pas accepter un pareil sacrifice.

— Certes, dit Mussidan. Malheureusement, je crains fort de n'être pas agréé par elle... Cela fait mon désespoir.

Terrenoire semblait apaisé et avait repris confiance. Tous ses soupçons paraissaient envolés.

— Patience, dit-il à l'oreille de Mussidan, — Diane ne les regardait pas — il faut que tu l'aimes bien, puisque tout à l'heure tu la menaçais

ROGER-LA-HONTB

A son avis, cette femme devait être minée par un chagnn :aché, un remords, peut-être. (P. 660.)

de te tuer si elle ne répondait pas à ton amour 1... Je parlerai pour toi. Patience !...

Mussidan devint encore plus pâle.

Dans quelle situation effroyable et sans issue il s'était jeté ! Les ténèbres s'épaississaient autour de lui. Comment allait-il en sortir ?

Où trouva-t-il le courage de paraître heureux en entendant les paroles de Terrenoire?

U>. 83. — JULIS MART. — ROOER-LA-aONTB. - ÉD. 1. ROUFF ET C'°

uw. 93

g^g ROGER -L\-HO NT E

Je te laisse donc avec elle, dit-il... mais tu vois comme elle est émue la pauvre enfant!... Ne lui parle plus de moi!... Tâche de la distraire'; demain, les iours suivants, il sera temps de revenir sur ce sujet... Alors tu liras plus facilement dans son cœur. Il lui sera moms aisé de te

cacher ce qu'elle pense.

Et il partit trébuchant contre les meubles, bien que les appartements

fussent éclairés.

Il n'avait plus la tête à lui.

Terrenoire était de bonne foi.

Un instant il avait douté , une folie avait traversé son cerveau.

Il avait cru sa fille coupable; un instant aussi il avait so:igé à sa

femme.

Une mauvaise pensée avait germé en son esprit, sur elle et sur

Mussidan.

Maintenant, plus tranquille, il en riait.

— J'ai eu tort de les écouter... se disait-il. En somme, je ne sais rien de ce qu'ils se sont dit... Ils parlaient tantôt à haute voix, tantôt à voix basse... tantôt j'entendais, tantôt ce n'était plus qu'un mdistinct murmure... J'ai bien pu me méprendre, en somme, sur leurs paroles... En tout cas, j'aurais dû être prudent...

Plusieurs jours se passèrent.

Terrenoire, suivant le conseil de Mussidan, ne fit aucune allusion a

Diane.

Celle-ci avait repris sa physionomie habituelle.

Mussidan n'avait point reparu.

Enfin le banquier, un jour, dit à sa fille :

As-tu réfléchi?... Je te le répète, je ne veux en rien forcer ta volonté Si tu crois qu'en renonçant à M. de Vaunoise et en épousant Mussidan tu seras malheureuse, n'en parlons plus... Si tu crois, au contraire, pouvoir être heureuse avec Mussidan, dis-le-moi!...

-L Je ne sais encore, mon père, dit-elle toute frémissante.

— C'est bien. Consulte ton cœur. Ne te presse pas. Nous attendrons. Quand Diane revit Mussidan, elle lui dit :

— Que devons-nous faire?... Je ne sais plus... je deviens folle!... En tout cela, c'est vous qui êtes coupable!... Ce serait à vous de nous sauver . Vous ne trouvez rien?... Inez-vous donc jusqu'au bout... et consentiriez-vous vraiment à ce mariage infâme d'un père... d'un père

avec sa lille?

Lui, sombre, fiévreux :

— Diane, vous avez compris que Terrenoire n'était pas lom de

ROGER-LA-HONTB 65»

soupçonner votre mère... Un mot, une imprudence peut la perdre... Me conseillez-vous de tout raconter à Terrenoire, de lui causer cette atroce souffrance en déshonorant votre mère?...

— Puis-je vous donner un semblable conseil?

— Une fois les soupçons éveillés chez Terrenoire, il finira par tout apprendre, soyez-en certaine?... Puis, n'eût-il qu'un doute, ce doute ferait le malheur de sa vie!... sans cesse, il se demanderait si vous êtes sa fille!... Quel supplice pour cet homme! plus affreux peut-être que l'affreuse vérité! Car, vous avez vu, avec les paroles surprises par lui, il essayait d'aller jusqu'au fond de notre pensée... S'il avait fait un instant fausse route en vous accusant, il avait fini cependant par rencontrer le droit chemin qui le menait à la découverte de notre secret... C'en était fait si je n'avais pas avoué cet amour pour vous que j'ai feint de ressentir... Ah! je pouvais laisser voir mon âme et je ne mentais pas en disant que je vous aimais. Seulement, il s'est mépris sur la nature de mon affection?...

— Enfin, désormais, que ferez-vous? que lui direz-vous?

— Eh! le sais-je moi-même?... S'est-il jamais trouvé au monde une situation plus tragique que la nôtre... et croyez-vous qu'il soit possible de la dénouer, cette situation, sinon par des moyens surhumains?

— Mon Dieu... à quoi songez-vous donc?

— Courbez lalête sous le sort aveugle qui vous frappe, mon enfant. Ayez confiance dans la parole d'un homme qui mourra pour vous s'il le faut, pour votre mère et pour Terrenoire lui-même dont il s'agit de sauvegarder le bonheur.

— Lorsque mon père m'interrogera, que dois-je répondre?...

— Dans la certitude que vous sauvez votre père et votre mère, vous puiserez le courage de répondre que si vous ne m'aimez pas encore, vous êtes prête cependant à unir votre vie à la mienne I...

— Grand Dieu!...

Elle joignit les mains.

Sa terreur était si grande, son désespoir, son horreur si visibles que Mussidan ne put retenir ses larmes.

Il pleura, cet homme, pour la première fois de sa vie, peut-être. Deux jours après, Terrenoire demandait à Diane :

— As-tu réfléchi, mon enfant?

Elle répondit affirmativement, d'un geste machinal de la tête.

Et comme il la pressait, voulant s'assurer qu'elle ne mentait pas et que ce n'était pas un sacrifice qu'elle s'imposait pour obéir à son père, elle dit :

— Je suis prête, mon père.

— Jure-moi, mon enfant, qu'en te mariant à Mussidan je ne fais rien contre la volonté 1

— Ne me croyez-vous pas, mon père?

— Jure-le-moi, mon enfant. Certes, je te crois. J'ai cependant besoin de ce serment pour n'avoir point de remords.

Elle eut une seconde d'hésitation.

Une seconde I Son père ne s'en aperçut même pas. El elle jura, la pauvrette, en pensant à sa mère, en regardant son père, pour lequel elle se dévouait !

A Méridon, le docteur Lagache n'avait pas tardé à s'apercevoir que le dépérissement dont M°" de Noirville était atteinte provenait surtout du moral. A son avis, cette femme devait être minée par un chagrin caché, un remords, peut-être.

A chacune de ses visites, elle ne manquait jamais de lui demander des nouvelles de son client de Maison-Blanche. Le docteur, qui savait la répugnance de M''illiam Farney à recevoir la visite de la châtelaine de Méridon, répondait invariablement :

— M. Farney va mieux, mais il a besoin des plus grands ménagements. Je recommande surtout à M"^ Suzanne, sa fille dévouée, de ne pas le faire parler, de lui éviter toute secousse, toute émotion, toute fatigue de tête.

Cependant, l'Américain entra en convalescence et le docteur ne put cacher plus longtemps la situation véritable. Pourquoi eût-il menti? Il ignorait la nature des relations qui s'étaient établies entre ses clients. Leurs affaires n'étaient pas siennes. Si William Farney ne voulait pas recevoir M"^ de Noirville, il n'avait qu'à la consigner à sa porte. Il annonça donc une guérison qui lui faisait honneur.

Le docteur croyait d'ailleurs avoir trouvé le mot de l'énigme : Raymond s était trahi devant lui à force de lui demander des détails sur le malade et surtout sur la santé de M'" Suzanne qui s'épuisait à soigner son père jour et nuit.

— Le jeune avocat, pensa-t-il, aime la charmante enfant. Il paraît être digne d'elle, mais le riche Américain ne veut pas d'un gendre sans dollars.

Sous l'influence d'un traitement énergique, les forces étaient revenues à M"" de Noirville. Cette amélioration ne la trompa point. Elle

se sentait minée par le remords qui ne pardonne jamais. Elle appelait sa fin de tous ses vœux, mais avant de s'éteindre elle voulait faire une nouvelle démarche auprès de William Farney pour assurer le bonheur de son Raymond. Quant à Pierre, elle ne s'en préoccupait plus : le pauvre garçon renonçait à la lutte; sous peu de jours, il partirait, comme il l'avait annoncé à sa mère, avec des explorateurs chargés d'une mission scientifique en Océanie. On le prenait à titre d'auxiliaire. Ses dépenses seraient presque nulles.

Pierre n'en voulait plus à Raymond. Dans sa bonne et franche nature, il le plaignait même. Les deux frères évitaient toute conversation sur un sujet qui les touchait si profondément au cœur.

Cependant, un beau matin, lorsque M™' de Noirville eut dit à ses fils : « Je crois qu'il serait convenable d'aller prendre des nouvelles de M. Farney », Raymond et Pierre trouvèrent l'idée excellente. Tous trois se firent conduire en voiture à Maison-Blanche.

Le convalescent ne s'attendait guère à cette visite et ne put l'éviter. Etendu sur un fauteuil, au jardin, il demandait au soleil la réparation de ses forces pour recommencer la lutte.

Le pauvre homme n'était plus que l'ombre de lui-même.

Comment Julia aurait-elle pu reconnaître le robuste Roger Laroque dans ce vieillard à barbe blanche, au visage sillonné d'affreuses brûlures et amaigri par la terrible maladie?

En revoyant la femme de Lucien, Roger devint encore plus pâle. Elle lui tendit la main et il eut le courage de la prendre. Il détourna ses yeux de l'infâme créature dont la complicité avec Luversan ne faisait plus aucun doute, et dit à Suzanne :

— Conduis madame et ces messieurs au salon. Je vous rejoindrai tout à l'heure .. si je puis.

Il s'excusa sur sa grande faiblesse. En réalité, il avait hâte d'éloigner de lui la veuve de Lucien de Noirville. Un instant après, il se faisait remonter par James dans sa chambre à coucher.

Suzanne était doublement heureuse : son père était sauvé et elle voyait que Raymond ne l'oubhait pas.

La conversation roula sur William Farney. Suzanne retraça toutes les péripéties d'une crise qui, pendant un mois passé, avait failli, à plusieurs reprises, emporter le cher malade.

M°" de Noirville se garda, dans une première visite, de faire aucune allusion au refus de Suzanne. Le prétexte de la maladie lui suffisait pour renouer des relations de voisinage avec rA.méricain ; plus lard elle verrait.

662 ROGER-LA-HONTB

Une idée l'inquiétait néanmoins : que ^ferait le malade quand il serait tout à fait rétabli?

— Monsieur votre père, dit-elle à Suzanne, ne songerait-il pas à retourner dans son pays?

Répondre franchement, c'eût été désespérer Raymond. Suzanne, en fille avisée, s'en garda bien.

— J'ignore, répondit-elle, quels sont les projets de père. Le médecin lui a d'ailleurs interdit d'en faire aucun. Pauvre père! Il ne sera pas en état d'aller et venir avant de longs jours encore, et cependant!...

Elle n'acheva pas. Elle en avait déjà trop dit.

A ce moment, James entra et informa la jeune fille que son maître, sans être plus malade, se sentait trop faible pour venir au salon, et qu'il reposait dans sa chambre.

— Au revoir, mademoiselle, ditM°" de Noirville. Nous vous laissons à votre père qui réclame vos soins. C'est vous qui l'avez sauvé. Votre présence, votre amour filial, votre dévouement de tous les instants, ont fait plus que la science pourtant si éclairée du docteur Lagache.

Raymond s'en était tenu aux propos banals, mais ses regards parlaient avec une éloquence dont M"° Faruey ne perdait pas un mot. Dans cette courte visite, ils s'étaient renouvelé leurs aveux.

Quant à Pierre, il restait en contemplation devant un petit tableau simplement encadré et qui lui rappelait un souvenir à la fois doux et cruel : c'était l'esquisse que Suzanne avait faite aux ruines de l'abbaye des Vaux du Cernay. Il ne pouvait en détacher ses yeux.

— Allons! Pierre, lui dit sa mère, fais tes adieux, grand voyageur.

— Mademoiselle, dii-il, permettez à un homme qui va partir pour une exploration en pays étranger, loin, bien loin d'ici, de vous présenter ses souhaits de bonheur et de prospérité. Je ne sais si je vous reverrai jamais, mais je conserverai toujours le souvenir de notre première rencoatre que vient de me rappeler cette charmante esquisse.

Suzanne comprit-elle la pensée secrète du jeune homme? Elle rougit et échangea avec Raymond un regard qui signifiait : « Pauvre garçon ! » Puis elle décrocha le tableau et le tendant à Pierre :

— Puisque cette esquisse vous plaît, dit-elle, permettez-moi devons l'offrir.

Le frère de Raymond n'hésila pas. 11 accepta le souvenir qu'il devait emporter avec lui dans son long voyage.

— Merci, mademoiselle, dit-il dune voix étranglée par l'émotion. Et M"" de Noirville se retira avec ses lils en priant Suzanne de lui

amener son père dès qu'il serait rétabli.

La jeune fille remonta aussitôt auprès de son père. Elle était rayonnante. Le convalescent évita toute parole qui aurait pu troubler la joie de l'enfant. Mais il se disait à part lui :

— Tant que cette femme, qui sort d'ici;, vivra, la fille de Roger Laroque, même réhabilité, ne pourra jamais être la femme d'un Noirville.

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