‹ Roger-la-Honte (volume 3)Chapitre 20 sur 42 · XL VII · texte numérisé non relu

XL VII

Tant qu'il n'avait pas connu la résolution définitive de Diane, Terrenoire n'avait parlé à personne de l'union projetée entre Mussidan et sa fille.

Dès que Diane eut accepté Mussidan, il n'y avait plus de raison pour lui de cacher ce projet.

Il l'annonça à sa femme, à brûle-pourpoint — soit qu'il eût songé à tenter sur elle cette épreuve — soit qu'il agît en cela, comme en toute autre chose, avec sa grande franchise.

— Je ne vous ai point confié, dit-il, un revirement qui s'est opéré l'esprit de ma fille, depuis quelque temps.

— Un revirement? fit Andréa, étonnée. A quel propos?

— A propos de son fiancé, M. de Vaunoise.

— Diane ne l'aime plus?

— Elle garde pour lui une certaine affection ; mais, tout compte fait, s'est aperçue que de cette affection à l'amour, il y avait loin...

— Quelle histoire est-ce là?

— C'est la vérité.

— Et Diane a repris sa parole?

— Depuis deux jours.

— Et elle me cachait cela, l'hypocrite? Je la gronderai... Que s'est-il donc passé entre eux?

— Ah! je l'ignore. Diane vous le dira...

— Il faut qu'elle aime autre part...

— De cela je n'ai pas le moindre doute...

— Vous savez? Et qui aime-t-elle?... En cachette?... Quelque joli garçon qui n'a pas de fortune et qui aura jeté les yeux sur elle, par spéculation!...

— Comme vous êtes loin. D'abord, celui qu'elle aime ou qu'elle aimera — mais qui l'aime, lui, profondément — n'est plus de la première jeunesse...

iiB..

ftOGER-LA-HONTE

— Oh ! oh! Et qu'entendez-vous par là?

— Quarante ans passés.

— Vingt ans de plus que ma fille, c'est beaucoup. N'importe, ces unions-là sont souvent les meilleures. J'espère qu'il est distingué, riche, du meilleur monde?

— 11 est tout cela. Du meilleur monde, très distingué et très riche. Vous le connaissez beaucoup.

— En un mot, c'est?...

— Devinez!..,

Andréa, surprise, cita quelques noms qui semblaient se rapporter au signalement assez vague donné par M. de Terrenoire.

— Vous en êtes loin! disait à chaque t'ois le banquier.

A la fin, Andréa, un peu inquiète — et à la pensée de laquelle n'était même pas venu le nom de Mussidan :

— Qui donc, s^il vous plaît?

11 y eut un léger silence. Après quoi :

— Mussidan ! fit le banquier.

M"* de Terrenoire, blême, épouvantée, se leva...

— Vous avez dit Mussidan? Vous voulez rire?

Sa voix était rauque. Sa gorge se desséchait. Elle essayait vainement d'avaler sa salive.

Elle enveloppait son mari de toute la puissance de son regard ; on eût dit qu'elle voulait pénétrer en lui pour deviner ce qu'il pensait, ce qu'il savait peut-être!!

— Qu'y a-t-il donc là de si étonnant? Qu'y a-t-il dans cette nouvelle qui puisse vous causer autant d'émotion?

Tous ses soupçons revenaient.

Andréa, terrifiée, ne voyait, n'entendait rien.

Elle répétait machinalement :

— Mussidan à Diane! Mussidan à Diane!...

— Encore une fois, répétait Terrenoire gravement, d'où vient votre etonnement? Vous me feriez croire, si vous gardiez plus longtemps le silence, que vous connaissez sur Mussidan des détails qui le rendent indigne de notre fille?

— Indigne! Indigne de Diane! répétait la misérable. Enfin, surmontant son émotion, essayant de parler :

— Cette nouvelle est si surprenante... elle est si soudaine surtout que vous m'en voyez toute décontenancée... Comment! un projet de mariage existait entreDianeetM.de Vaunoise?. ..Le mariage, fixé d'abord avait été retardé... par suite du vol de... la banque... mais M. de Vaunoise

Alors, vous avez cessé de m'aimer? (P. 67 o.;

avait votre parole... la mienne?... Diane l'aimait?... il nous convenait sous tous les rapports?... Et vous venez m'apprendre tout à coup que rien de cela n'existe plus... que le mariage est rompu... que M. de Vaunoise n'est plus aimé... et que c'est M. Mussidan... lui... qui estle fiancé... Et vous voulez que j'écoute cette surprenante nouvelle d'un air calme, sans donner le moindre signe d'émotion?... A quoi vous-même songezvous donc?

I.IV. 84. — JULES WART. — ROGRn-LA-HONTB. — ÉD. J. ROUFF ET c'«

— C'est vrai, dit Terrenoire, vous avez raison, Andréa... j'oubliais que je ne vous avais pas prévenue de ce brusque changement.

— Je le regrette, mon ami, car peut-être aurais-je élevé quelques objections à ce mariage.

— Lesquelles?

— M. de Mussidan n'est plus un jeune homme.

— II a quarante ans... 11 est loin d'être un vieillard et peut encore passer pour un homme jeune. Il pourrait accuser trente-cinq ans, s'il en avait la coquetterie. Il ne le veut pas.

— Etes-vous bien sûr qu'il aime,., notre fille? Elle allait se trahir... elle allait dire : sa fille l

— Je le crois, car j'ai surpris une scène d'amour entre eux...

— Une scène d'amour? fit Andréa, passant la main sur son front, voyant en une seconde d'effroyables choses — ou plutôt n'osant croire à ce qu'elle voyait et ne comprenant plus rien de ce que son mari lui disait.

Une scène d'amour entre Mussidan et Diane... c'est-à-dire entre le père et la fille... c'est-à-dire l'inceste!... Allons! c'était folie!... Terrenoire était dupe!...

Mais, pour l'avoir trompé, il fallait que Mussidan et Diane, qui paraissaient être complices, eussent de bien graves raisons!...

Lescpielles? C'était cela qu'il lui importait de savoir.

— Vous n'avez pas d'autres motifs? fît Terrenoire.

— Comment se fait-il que M. de Mussidan se soit déclaré ainsi brusquement, lui qui jamais, bien qu'il vint ici presque tous les jours, n'avait fait la moindre allusion à ce sentiment, lui qui paraissait aimer Diane, en effet, mais, semblait-il, d'une toute autre affection que celle d'un mari?...

M. de Terrenoire lui dit qu'il avait interrogé Mussidan et lui redit les réponses de celui-ci : quelles avaient été ses hésitations, ses craintes, comment surtout il avait tremblé d'être soupçonné de calcul...

Et, en entendant son mari ainsi parler, M°" de Terrenoire murmurait :

— C'est étrange ! Quel mystère cache une pareille conduite?

Mais ce qui la frappait par-dessus tout, c'était l'horreur d'un tel mariage ! . . .

Si dépravée qu'elle fût, elle se révoltait, dans sa maternité.

— C'est impossible... dit-elle tout haut... c'est impossible... ce mariage ne peut se faire!...

— Pourquoi? répétait Terrenoire.

— Que dirait le monde? que penserait-il?

— Que nous importe ce qu'il dirait, ce qu'il penserait! Est-ce que Mussidan n'est pas notre ami? N'est-ce pas à lui que nous devons tout,

fortune, même l'honneur? Car il nous a sauvé l'honneur en ces derniers temps... Le monde trouvera cette union toute naturelle et il aura raison... Andréa essayait de secouer ce cauchemar...

— C'est une épreuve assurément... De quoi se doute-t-il? Aurait-il découvert quelque chose et soupçonnerait-il que Diane n'est pas sa fille?

Cette crainte la fit, sans qu'elle le sût, entrer dans cette situation atroce et sans issue oii se débattaient déjà, à cette heure, Mussidan et Diane...

Elle eut peur que son opposition énergique, affolée, à ce mariage, ne fortifiât les soupçons de son mari, s'il en avait.

Et tout à coup, changeant de ton — toute frémissante de ce blasphème qui lui échappait; mais résolue à demander à Mussidan l'explication de cette sinistre et mystérieuse aventure :

— Après tout, dit-elle, s'il est vrai que M. de Mussidan ne déplaît pas à Diane, c'est un excellent parti pour elle!... Je n'y ferai point d'opposition pour ma part... Je sais ce que nous devons à M. de Mussidan... Etes-vous certain de ne pas aller contre la volonté secrète de Diane en la donnant à votre ami?

— Diane m'a juré qu'elle ne se sacrifiait pas!

— Alors, c'est dit, mariez-les!

Là, comme avec Mussidan et Diane, si Terrenoire avait tout d'abord conçu quelque soupçon, finalement l'attitude de sa femme le lui avait enlevé.

La préoccupation d'Andréa l'emporta, ce soir-là, sur les horribles craintes que la scène de l'hôtel garni avait fait naître dans son esprit.

Elle avait, le lendemain, rendez-vous avec Luversan dans l'après-midi.

Elle ne s'y rendit point, et ne sut pas ainsi que lui-même n'y était pas venu.

Elle avait écrit à Mussidan :

u Mon mari vient de me parler. Vous devinez ce qu'il m'a appris... « L'horrible chose!... J'ai besoin de vous voir. »

Mussidan arriva presque aussitôt.

Terrenoire était à la banque. Ils ne craignaient donc pas d'être surpris. En l'abordant, Mussidan dit, tout de suite :

— Je voulais venir. Je n'attendais que l'occasion de vous voir eu secret et de causer avec vous librement.

— Que s'est-il passé?

Mussidan — brièvement — lui raconta ce qu'on sait. Au fur et à mesure qu'il avançait dans son récit, M™^ de Terrenoire pâlissait.

Elle voyait, maintenant, la situation telle que l'avaient vue, euxmêmes, Mus-idan et Diane, en cette pénible scène où ils avaient failli être surpris par le banquier.

— Je suis perdue ! murmura- t-elle. Que peuvent faire deux ou trois jours de répit?... Ma perte est certaine. Cela ne peut que la retarder...

— Ne comprenez-vous pas, Andréa, que l'odieuse comédie que nous jouons depuis quelques jours, nous la jouons pour vous sauver?

— Qu'importe! 11 faudra tout dire!...

— Non! dit Mussidan d'une voix ferme. Je ne le veux pas. Terrenoire est heureux. Il aime sa fille. Il vous aime. Pourquoi détruire son bonheur?... Pourquoi lui dire qu'il a eu tort de mettre sa confiance en vous, de se reposer sur vous du soin de garder son honneur?... Pourquoi, surtout, lui causer cette mortelle et ineffaçable douleur de lui apprendre que Diane n'est pas sa fille... Ah! c'est cela, cela surtout qu'il faut lui épargner... Et je crois que certaines paroles qui m'ont échappé dans l'amertume de mes plaintes à Diane ont donné l'éveil à des soupçons chez lui... Ces soupçons, je les ai arrêtés à temps!... Je les voyais grandir, grandir, vous atteindre et atteindre Diane... Un seul parti me restait à prendre. Ou vous perdre, et réclamer Diane comme ma fille... Et j'y ai pensé!... Ou profiter de la situation qui nous était faite, telle qu'elle apparaissait à Terrenoire... Terrenoire venait de m'entendre dire que j'adorais Diane!... Il fallait qu'il crût que je l'aimais, ou comme père, ou comme amant!... Je n'ai pas hésité...

— Horreur!

— Oui, c'est épouvantable, je le reconnais! Et pourtant que devais-je faire?... Ah! je suis bien puni, mon Dieu! je suis bien puni de vous avoir abandonnée, bien puni d'avoir trop aimé ma fille!...

— ■ Enfin! dit Andréa, comptez-vous donc mettre votre projet à Bxécution?

— Il le faut. Je l'ai dit. Trouvez-vous dans votre imagination, vous, le moyen de sortir de ce danger?

— Est-ce que j'ai le courage même de chercher? r- Vous voyez bien. Moi seul puis penser...

c»— Mais ce mariage est infâme!...

— Oh! la cérémonie seule aura lieu... Ce qu'il y a d'infâme en elle disparaît presque à mes yeux sous l'intention qui l'a amenée... Puis, personne autre que moi ne sera sacrifié, en tout cela... acheva-t-il d'une voix sourde.

— Que voulez-vous dire?...

Il parut n'avoir point entendu, car il ne répondit pas.

— Et Diane?... que dit-elle?... Avez-vous compris sa pensée?

— Diane consent.

— Alors, elle sait tout... Nous ne nous sommes pas trompés, l'autre jour, quand nous l'avons surprise nous écoutant?... Elle sait que j'ai été votre maîtresse... et que vous êtes son père...

— Elle sait tout. Et elle consent... Elle sait qu'elle est victime de son affection pour Terrenoire... et j'ai su lui inspirer assez de confiance, malgré mon indignité, pour qu'elle attende patiemment l'heure de la délivrance .

— Vous voulez mourir?

— Vous le saurez plus tard, mais soyez certaine que si je me suicidais dès aujourd hui, les soupçons reviendraient à Terrenoire plus nombreux et plus pressants qu'auparavant. Tandis qu'après... Laissezmoi faire ! . . . Il s'agit de vous, il s'agit de lui !.. . Ma vie est peu de chose. . . Je la mène inutilement depuis des années. J'ai compris qu'elle était manquée du jour où je ressentis les premières atteintes du mal dont je souffre, dont je mourrai... Ce mal, c'est mon affection pour Diane!... Ne vous révoltez pas, Andréa... Imitez Diane ; laissez-moi faire... Fermez les yeux... N'écoutez rien, ne voyez rien... Mettez une sourdine à votre cœur, à votre amour maternel, à votre indignation, à votre horreur!... Je donne ma vie de gaieté de cœur, pour la vie d'un honnête homme... et j'espère que Diane, à laquelle le plus étrange des hasards va donner mon nom, ne le portera pas longtemps!...

Et Mussidan s'enfuit, pour éviter d'autres questions — pour échapper à d'autres attaques...

M. de Vaunoise, le fiancé de Diane, n'avait pas accepté sans se récrier, sans se plaindre, sans éclater en reproches, la nouvelle résolution prise par M. de Terrenoire.

Il s'était réclamé de la probité du banquier et lui avait demandé des explications.

— Au point oii nous en étions, dit-il, et alors que vous me faisiez déjà l'honneur de m'appeler votre gendre, je ne puis comprendre que vous me retiriez votre parole. Pourquoi? qu'ai-je fait pour mériter une pareille défaveur? Votre conduite, lorsqu'on la connaîtra, portera atteinte à ma réputation, à mon honorabilité. On se demandera, avec raison, les motifs d'une pareille rupture. On finira par savoir qu'ils viennent de vous. Chacun s'était, autour de vous comme autour de moi, habitué à me considérer comme étant de votre famille, et vous m'en expulsez tout à coup. Traitez-moi en homme, si ce n'est en ami, et dites-moi ce que j'ai fait.

— Mon cher enfant, dit Terrenoire, les femmes sont versatiles. Ce

n'est pas à moi qu'il faut vous adresser, mais à ma fille. C'est elle seule qui a changé, ce n'est pas moi. Je vais l'appeler, vous lui parlerez. Vous verrez par vous-même que vous ne pouvez m'accuser, et, s'il est quelqu'un de coupable, c'est vous, mon cher enfant, qui n'avez pas su conserver un cœur qui ne demandait pas mieux que de se donner à vous.

Il fit appeler Diane, et quand il l'entendit, il s'en alla, pour la laisser seigle avec M. de Vaunoise.

C'était la première fois que les deux jeunes gens se voyaient en tête à tête depuis leur rupture.

Diane avait évité soigneusement une entrevue de ce genre, qui eût été pénible en l'état de son cœur — et quand elle vit M. de Vaunoise, elle recula, avec le geste instinctif de s'enfuir.

— C'est d'après le conseil de votre père que je suis ici, mademoiselle, dit Vaunoise avec tristesse. Cependant, si ma présence vous est désagréable, je ne resterai pas plus longtemps... Veuillez me pardonner...

Mais Diane lui fit un signe :

— Demeurez! dit-elle avec fermeté. Il est bon, il est nécessaire que nous ayons un entretien ensemble.

Il y eut un silence entre eux.

— Mademoiselle, dit Vaunoise, je viens, il n'y a qu'un inslant, de prier votre père de m'apprendre ce qui m'avait fait démériter à ses yeux comme aux vôtres.

— Et que vous a-t-il dit?

— Il m'a répondu que seule vous étiez juge de vous-même, et maîtresse de vos actions... C'était donc à vous que je devais m'adresser. Mais j'ai cru comprendre que je n'avais plus votre amour sans doute parce que j'avais paru vous négliger. En ce cas, mademoiselle, votre affection n'était pas grande, puisque, pour l'enlever, il n'a fallu qu'un soupçon — je dirais presque un caprice...

— Ng m'accusez pas, monsieur.

— Eh! à qui donc m'en prendrais-je, si ce n'est à vous?... J'avais votre parole, votre aveu, vos serments d'amour... et tout à coup, brusquement, j'apprends qu'au mépris de la foi jurée vous êtes à un amre... Pardonnez-moi mon agitation, mademoiselle, mais je vous aime trop, hélas! pour considérer avec calme votre inexplicable conduite. Et je vous supplie, s'il n'y a qu'un malentendu entre nous, de m'en instruire bietî vite... afin que je le fasse cesser.

Elle secoua la tête.

- Il n'y a pas de malentendu !..:

— Alors vous avez cessé de m'aimer?...

Elle détourna les yeux sans répondre.

Elle l'aimait, cet homme !... Pouvait-elle lui dire le contraire?

Tout son être s'y refusait!...

Elle avait assez souffert depuis quelques jours...

Elle ne voulait pas s'infliger celte nouvelle souffrance I...

— Vous m'aimez, monsieur de Vaunoise?

— Si je vous aime, Diane! dit-il avec élan.

Elle alla vers lui, prit ses mains qu'elle mit dans les siennes et garda en les serrant doucement, faisant passer un frisson dans les veines du jeune homme.

— Si je vous priais de ne plus m'interroger! ... Si je vous avouais, en vous suppliant de l'oublier, queje vous aime toujours... toujours, entendezvous? plus que jamais!... Si je vous disais qu'un grand malheur plane sur cette maison qui vous a reçu et où l'on vous considérait comme si vous en faisiez partie?... Si j'ajoutais que ce malheur — effroyable! — mon mariage avec M. de Mussidan — mon mariage seul — peut l'écarter?...

— Diane! que me dites-vous là?

— La vérité, mon ami.

— Vous avez commencé votre confidence. Achevez-la!

— Je ne le peux. C'est pour nous tous ici un secret de vie ou de mort!... Et jugez combien je vous aime en vous révélant que ce secret existe !...

— Mon Dieu! que se passe-t-il donc?...

— Regardez-moi bien, mon ami, et dites si l'on voit que je suis ricureuse... Est-ce que vous, qui aviez l'habitude de rechercher mon regard, vous ne remarquez pas que mes yeux sont rouges à force d'avoir pleuré?... A moi, il me semble que mes larmes ont dû creuser des sillons le long de mes joues... Sentez donc mes mains, j'ai la fièvre...

— Mais oui, Diane!... Diane, vous êtes malade?

— Malade? Dites donc que je me sens mourir!...

Elle défaillit. Il la soutint dans ses bras... Elle se remit...

— Il faut, mon ami, que, sur votre honneur, vous me promettiez de ne répéter à âme qui vive un mot de ce que vous venez d'entendre.

— Mais, Diane, je veux savoir pourquoi vous vous sacrifiez...

— Vous ne le saurez jamais!...

— Si quelque malheur vous menace, ne puis-je l'écarter?

— Vous ne le pouvez.

— Mussidan est très riche. Le bruit a couru que la banque Terre- Aoire était embarrassée. On a dit ensuite que ce bruit était faux ;

672 ROGER-LA-nONTE

peut-être était-il vrai? Alors ce mariage avec Mussidan n'aurait-il pas pour objet...

— Vous vous trompez, mon ami... Mon père me sacrifierait en ce cas?... Le penser, c'est lui faire une injure... Puis, si c'était là le secret dont je parle, je ne vous le cacherais pas.,.

Interdit, M. de Vaunoise réfléchissait.

— Quoi donc? murmurait-il, quoi donc?

— N'essayez pas desavoir, ami, n'essayez pas... Dites-vous, seuler/ient, que je vous aime... et que... malgré tout... malgré ce qui peut m'arriver... peut-être je ne suis pas entièrement perdue pour vous...

— Diane !...

— Mais promettez-moi encore, mon ami, et cette promesse, sachezle, va engager votre vie tout entière... promettez-moi de ne jamais chercher à connaître mon secret... promettez-moi de ne jamais y faire allusion 1

— Vous m'aimez, Diane?

— Je vous aime, ami, et ne serai jamais qu'à vous!

. — Vous avez mon serment, Diane!... J'ai confiance en vous! Et, après une hésitation, il reprit :

— Voulez-vous me permettre encore une question?

— Parlez, mon ami.

— M. de Mussidan est un homme d'honneur... Que n'aliez-vous le trouver? Que n'allez-vous lui répéter ce que vous venez de me dire?... Il est incapable de vouloir vous prendre malgré votre volonté... Sans que vous ayez besoin, plus qu'à moi, de lui confier votre secret, il vous comprendra peut-être et vous rendra votre liberté... Alors...

— N'achevez pas, ami... et n'insistez pas, de grâce... Croyez-vous que je n'ai pas envisagé tous les moyens de sortir de cette situation, et que s'il était resté un de ces moyens, si douloureux qu'il fût, je ne l'easse pas employé?...

— Tout cela est étrange! dit M. de Vaunoise...

— Vous doutez?

— Non. Je le répète : vous avez mon serment, Diane. Quoi qu il arrive, jamais il ne sortira de ma bouche la moindre allusion à ce que vous m'avez dit... Jamais!

— Merci, mon ami, merci, fit-elle, troublée. Vous me rendez un peu de courage. Il me semble que la vie est moins noire, maintenant, pour moi!...

Et des larmes coulèrent de ses yeux.

Il réunit dans les siennes les deux mains de la jeune fille et les meurtrit d'ardents baisers.

ROGER-LA-HOiNTli;

M"»« de Terrenoire, affaissée, a'avait pas la force de se relever. (P. 675.)

— Adieu donc, Diane, dit-il, singulièrement ému lui-même. Adieu, puisque je vous perds!...

— Ayez confiance en Dieu, mon ami, et croyez en mon amour. Vous serez fortl

Et il ne l'entendit pas qui ajoutait, la pauvrette :

— Moi, j'ai bien peur de ne plus croire à rien.

UV. 83. — JULES MARY. — ROGER-LA HONTE. — ÉD. J. ROUFF gT C'«. U». glB

674 ROGER-LÀ-HGNTS

Ils avaient peine à se quitter; sans cesse, au moment de se séparer, ils revenaient l'un à l'autre.

Pourtant il fallait partir... et ce fut Diane qui en eut la force...

Elle lui jeta, de la main, un dernier adieu et s'en alla.

M. de Vaunoise resta quelques minutes accablé.

Puis, tout à coup, il se ressouvint de ce que lui avait dit M. de Terrenoire et il se rendit auprès de lui.

En le voyant, en remarquant son visage défait, le banquier n'eut pas de peine à comprendre ce qui s'était passé.

— Eh bien! dit-il, est-ce ma faute? Vous ai -je menti?

— Non, monsieur, vous aviez raison, hélas 1

— Que vous a dit Diane?

— Elle m'a laissé deviner que je pouvais lui plaire... mais qu'elle avait cru observer que je ne l'aimais pas sincèrement... Elle m'a dit qu'elle voulait être aimée ardemment et non d'un amour aussi tranquille que le mien paraissait être... Elle a été froide, elle a été indifférente... enfin, on aurait dit que la cruelle prenait plaisir à me désespérer...

— Pauvre garçon ! murmura Terrenoire.

— Je l'aime toujours, monsieur, dit de Vaunoise... et je l'aimerai, ne l'oubliez pas, quand même...

— Vous êtes jeune, vous oublierez !

— Jamais!

Quand il fut parti, Terrenoire respira plus librement.

— Diane ne l'aimait pas, se dit-il... tant mieux... Puisqu'il en est ainsi, songeons à ce mariage !... Morbleu ! je ferai bien les choses! Je veux qu'on en parle, à Paris!

Et, en effet, on en parla dans Paris.

En vain Diane essayait-elle de convaincre son père que plus modeste serait la cérémonie, plus grand serait son bonheur, M. de Terrenoire ne ▼oulut rien entendre.

En vain M"*' de Terrenoire elle-même essaya-l-elle d'élever quelques observations, car elle frémissait de honte, de rage, de désespoir; de plus, la disparition de Luversan lui faisait tout redouter de l'avenir.

Aux premiers mots qu'elle prononça, son mari parut surpris.

— Eh quoi! dit-il, vous qui aimez le monde, les fêtes, tout ce qui brille... vous qui êtes reine partout oil vous passez, vous me demandez de marier ma fille comme si je devais cacher à tout le monde ce mariage!... Non, non, je suis trop heureux... Du reste, Mussidan ne le voudrait pas... Et puis, je désire que chacun voie combien ma fille est jolie... Depuis longtemps elle se retire du monde, sous différents prétextes... comme si

eUe en était fatiguée... Elle y reparaîtra bientôt au bras de son mari I...

M"" de Terrenoire l'écoutait, blême.

Elle n'osait répondre, dans la crainte de se trahir.

Mais son supplice était effroyable.

Entre elle et Diane, pas un mot n'était prononcé.

Quand les deux femmes étaient en présence et qu'elles étaient seules, elles détournaient les yeux, pour ne point se voir, et profitaient du premier prétexte'venu pour s'éloig-ner.

Un jour seulement, M"" de Terrenoire, qui avait cru surprendre de» larmes dans les yeux de sa fille — larmes qui échappaient à Diane malgré son courag-e et sa volonté^ — fut un moment vaincue et se précipita à ses genoux :

— Diane, Diane, me pardonnes-tu?

— Je n'ai rien à vous pardonner, ma mère. Je ne suis pas votre juge. Relevez-vous, je vous en prie!...

M°" de Terrenoire, affaissée, n'avait pas la force de se relever. Une étreinte nerveuse lui broyait le cœur. Elle étouffait. Elle avait peur d^ mourir ! . . .

— Diane, tu ne m'aimes plus?... Je ne possède plus ton cœur!...

— Je vous plains, ma mère!... mais je vous supplie de ne pas me demander ce qui se passe en moi... Je n'y vois point clair moi-même et ne saurais vous répondre.

Et pour mettre fm à cette pénible scène, elle était sortie.

Pour la mère et la fille, le ménage était un enfer.

Et chacun devait sourire devant Terrenoire.

Et Mussidan, Mussidan surtout, devait paraître gai... Et il l'était peut-être, plus que les autres, parce que seul il entrevoyait, seul il connaissait la fin!...

Chaque heure du jour apportait avec elle un supplice nouveau.

Quand le mariage fut connu, les amis, les connaissances de la famille Terrenoire, ceux mêmes qui n'avaient eu avec elle que des rapports très rares, mais qui avaient quelque intérêt a ce qu'on. ne perdît pas leur souvenir, affluèrent rue de Chanaleilles.

Combien cruelles étaient les félicitations que recevait M°' de Terrenoire !

Et le même sourire devait accueillir tout le monde.

Il ne fallait pas laisser deviner une préoccupation mystérieuse qui eût piqué la curiosité et fait jaser.

Qu'eût-on dit si l'on avait vu des visages sombres?

Us avaient besoin d'une force extraordinaire pour ne se point trahir,

676 ROGER-LA-HOiNTE

Mussidan pour cacher son trouble, Andréa et Diane pour ne point mourir de honte, de peur et de désespoir.

Ce qui leur rendait un peu de force, ce qui augmentait leur énergie quand elles se sentaient défaillir, c'était la confiance et la gaieté de Terrenoire.

Il continuait de ne se douter de rien.

Dans l'impuissance où se trouvait sa femme de s'occuper de quelque détail que ce fût, c'était lui qui veillait aux multiples préparatifs du contrat et du mariage.

Pour le i'ontrat. les amis avaient été invités.

C'était pour Diai e le premier chapitre du sacrifice.

Mussidan et Diane se mariaient sous le régime de la communauté de biens, et Mussidan avait voulu que fût inséré au contrat un arllcle jiar lequel, en cas de mort d'un des époux, sans enfants, — sans enfants!.., — la fortune du mort appartiendrait au survivant.

Diane ignorait cette clause, car on comprendra qu'elle s'était écartée avec horreur de toutes les questions d'intérêt dont elle ne se fût point préoccupée, à coup sûr, même si sou mariage avait été conclu sans ces circonstances extraordinaires.

Elle signa; son écriture était illisible.

A la mairie, quelques jours après, quand elle fut obligée de mettre sa signature au bas de l'acte qui la faisait désormais la femme de son père!... quand elle eut accompli, sublime sacrifice filial, d'un trait de plume cette iniquité infâme, elle fut prise d'un tremblement si violent que son père le remarqua :

— Qu'as-tu, chère enfant? dit-il. Serais-tu indisposée? Mussidan, plus pâle qu'elle peut-être, s'était penché vers elle et doucement avait murmuré à son oreille à voix basse :

— Courage! prudence! tout le monde a les yeux sur vous! Elle allait se trouver faible. Elle se redressa.

Et d'un pas raide elle sortit, fermant les yeux, se laissant conduire, n'entendant et ne voyant plus rien!...

Une seule chose luisait pour elle, comme une flamme rouge, dans ces abominables ténèbres :

Elle était la femme de son père.

Afin d'abréger le supplice de la pauvre enfant, Mussidan avait manifesté le désir que la cérémonie nuptiale eût lieu à l'église le même jour que le mariage à la mairie.

Après quelques objections fondées plutôt sur les usages d'un certain monde que sur des raisons sérieuses, M. de Terrenoire y avaii consenti.

ROGER-LA-HONTE ê77

Il avait pris l'avis d'Andréa.

Mais Andréa était-elle capable d'avoir une autre opinion que celle de Mussidan?

N'avait-elle pas compris, du premier coup, la pensée qui faisait agir celui-ci?...

A l'ég^lise, Diane, assise à son prie-Dieu put s'abîmer dans son rêve.

Toute sa vie de jeune fille, vie d'insouciance, de calme et de bonheur, repassa devant ses yeux troublés, depuis ses années de pension jusqu'au jour où, ayant rencontré M. de Yaunoise, elle s'était mise à l'aimer...

Que de bonheur payé chèrement!

Et par quel affreux drame cela finissait!... En quel abîme de honte et de boue sa vie roulait soudain !...

Son cœur était si bon qu'elle n'avait pas une pensée d'amertume contre sa mère ; elle croyait qu'Andréa n'avait failli qu'une fois et ne soupçonnait pas ses secrètes débauches.

Elle ne haïssait pas non plus Mussidan, la cause première de la catastrophe; elle avait deviné que, par ses tortures morales sans nom, M. de Mussidan rachetait sa faute, et elle avait entrevu, sans oser trop toutefois approfondir cette pensée, elle avait entrevu le dénouement suprême et trag-ique de son mariage.

Qu'elle était pâle, la vierge, sous son voile blanc de mariée!...

Et que ses grands yeux noirs — les yeux d'Andréa sans flamme» mauvaises et plus doux — brillaient étrangement!

Elle essayait vainement de prier.

n faut plus de calme pour la prière...

Pour prier, il faut presque réfléchir... et Diane n'était plus à elle... Un torrent l'entraînait, et, machinalement, d'une seule et rapide pensée, se voyant rouler en cet abîme, elle avait remis son âme à Dieu !

Son livre d'heures restait entre ses doigts, toujours ouvert à la même page; elle n'y jetait même pas les yeux; elle sentait, sur ses épaules, peser les lourds regards de toute cette foule brillante et joyeuse convoquée par son père!...

Ahl comme cette joie lui faisait mal!... Comme elle souffrait!...

Jusqu'au prêtre, cruelle ironie, qui vint lui parler de ses devoirs d'épouse, de ses devoirs de mère I

Jusqu'au prêtre, banal et naïf, qui vint lui rappeler quels exemples d'honnêteté, de douceur, de travail, d'affection conjugale, elle avait reçus dans sa famille; qui vint l'exhorter à imiter sa mère!...

Imiter sa mère !...

Jusqu'au prêtre qui vint lui dire qu'elle devait obéir à son mari!... Apporter la concorde et Tamour dans le mariage pour consoler l'homme de ses travaux et de ses tracas!...

Jusqu'au prêtre qui, chastement, lui iit l'image du bonheur vrai de sa vie de femme : le bonheur d'être mère, et lui retraça les devoirs, les obligations de la maternité!...

Elle écoutait, la tête baissée.

Et Mussidan écoutait aussi; ses dents claquaient; il était secoué de tremblements... son âme seule réagissait contre la faiblesse de son corps.

Et il se sentait pris de l'envie de crier :

— Mais taisez-vous! Prêtre, taisez-vous et retournez à l'autel! Ne voyez-vous pas que chacune de vos paroles est un épouvantable blasphème !

La cérémonie enfin se termina.

Il était temps.

Diane et Mussidan lui-même étaient à bout de forces.

Ils allaient se trahir.

Les époux et les parents entrèrent à la sacristie.

Alors commença le défilé de tous ceux qui avaient assisté à la messe de mariage et venaient serrer la main, soit à Terrenoire, à Andréa ou à Diane, soit à Mussidan.

Pendant plus d'une demi-heure, Mussidan et Diane, debout côte à côte dans la sacristie, subirent ce nouveau supplice : c'était le dernier, heureusement.

Ce fut alors seulement que, comme on se trouvait tout près d'eux, on remarqua leur pâleur, leur air de fatigue, toute cette étrange altitude.

Ceux qui étaient les amis de Mussidan mirent cette émotion sur le compte de son bonheur.

Les ennemis ou les indifférents échangèrent des réflexions, espérant découvrir quelque mystère ou quelque intrigue.

Les jeunes filles disaient, les unes :

— Comme Diane est belle, sous ses blanches parures de mariée ! Les autres ;

— Comme elle est pâle! On dirait qu'elle est malade et qu'elle souffre. Ne voyez-vous pas son air penché? Comme elle courbe la tête I Ne dirait-on pas qu'elle porte sa couronne de fleurs d'oranger comme un fardeau trop lourd?... Regardez comme sa poitrine est oppressée... comme son cœur bat et soulève son corsage!... Regardez comme ses doigts sont crispés autour de son mouchoir trempé de sueur !. .

C'était vrai. Elle avait à peine le courage de répondre à ses amies les

plus intimes, à celles qu'elle chérissait le plus; elle avait à peine l'énergie de leur ébaucher un sourire.

Enfin, quelqu'un — c'était une femme — dit :

— Elle a l'air d'être mariée contre sa volonté.

Le mot fit le tour de l'assistance; ainsi prévenus, les esprits firent plus d'observations; cent paires d'yeux ne quittèrent plus Mussidan ni Diane.

On remarqua, alors, combien ils étaient gênés l'un à l'égard de l'autre, évitant de se rencontrer seuls, et manœuvrant toujours pour qu'il y eût une personne en tiers avec eux...

Le même manège recommença chez Terrenoire, où il y avait un lunch pour quelques amis et des parents venus de province.

On vit aussi combien M™^ de Terrenoire était pâle et changée; elle avait maigri ; sa peau avait pris une couleur jaune qui indiquait une fatigue générale de l'esprit et du corps.

La vie semblait s'être concentrée dans ses yeux noirs où flamboyaient d'insoutenables lueurs.

En quelques jours — ces derniers jours de tortures aiguës et mortelles — ses cheveux avaient blanchi!

Terrenoire seul, aveuglé par cette hypocrisie généreuse de Mussidan et de Diane, ne voyait et ne soupçonnait rien.

Le soir arriva.

Tous les préparatifs étaient faits pour le départ de Mussidan et de sa femme.

Mussidan emmenait Diane en Italie.

Leurs bagages étaient à la gare, où un valet de chambre de Mussidan attendait son maître, avec une des femmes de Diane qui devait l'accompagner en voyage.

Mussidan avait loué un wagon-salon; de telle sorte qu'il était seul avec sa femme.

Le trajet de la rue de Chanaleilles, en voiture, jusqu'à la gare de Paris-Lyon-Médilerranée, avait été silencieux.

Diane avait mis une toilette de voyage de couleur sombre, si sombre qu'on eût dit qu'elle portait, dès ce jour-là, le deuil de son bonheur et de sa chasteté d'âme.

Sur son visage, toujours pâli, elle avait rabattu le voile et, enfoncée dans le coin du coupé, elle se faisait toute petite et ne bougeait pas, craignant, en un geste, d'effleurer même du bout de sa jupe l'homme qui était auprès d'elle...

Mussidan la comprenait et l'imitait.

Ce lien nouveau qui unissait cet homme et cette jeune femme, ce père et cette fille, était si extraordinaire, qu'ils rêvaient tous les deux une fin Irag-ique pour y échapper, le briser au plus tôt. Heureusement, ils étaient libres, à présent !

Ils n'étaient plus obligés à cette horrible contrainte dont le joug leur pesait depuis un mois !

Le cœur de Mussidan était gonflé de sanglots... et rien ne les retenait plus.

Les yeux de Diane débordaient de larmes, et personne ne l'empêchait plus de pleurer.

Dans le wagon, leur altitude fut la même.

Ils s'assirent en silence, loin l'un de l'autre autant qu'ils purent, fermèrent les yeux et parurent abîmés dans leurs pensées tristes.

Le wagon où se passait cette étrange nuit de noces avait le numéro 303.

Diane pleura.

Cela lui faisait du bien, la soulageait de pouvoir s'épancher ainsi ; elle pleura longtemps, longtemps.

Et Mussidan, la tête baissée, pleurait aussi.

Les minutes, les heures s'écoulaient.

Cette nuit, en ce wagon à demi éclairé, était lugubre.

Chacun devinait bien que l'autre versait des larmes ; mais ils ne s'entendaient pas.

Le bruit du train couvrait leurs soupirs.

Et ils ne se regardaient pas.

Tout à coup, Mussidan se leva, fit en chancelant quelques pas vers Diane.

Celle-ci fut prise d'une inexprimable horreur.

Allait-il parler? Qu'allait-il dire?

Mais Mussidan s'arrêta... retourna sur ses pas.

Il essuya son front, tout ruisselant de sueur... et s'assit...

Comme, sans doute, il manquait d'air et se trouvait mal, il ouvrit un vasistas et se pencha, respirant à pleins poumons la fraîcheur de la nuit qui lui fouettait le visage, coupée par le train filant à toute vapeur.

Suffoqué, il rentra la tête.

Et des heures se passèrent encore.

Maintenant Diane avait cessé de pleurer.

Elle priait, machinalement.

Elle se sentait dans un isolement tel, en ce moment, si loin du monde et de ceux qui l'aimaient qu'elle avait besoin de se recommander à

hCGER-L* aONTE

Il se laissa glisser et tomba de son long. (P. 684.)

UV. 86, - JDLBS MARY. — ROGBR-LA-HONTK. — ÉD. J. ROUFF ET Ù^».

quelqu'un et cherchait Ln, protection au-dessus d'elle, parce que personne, sur la terre, n'aurait pu la protég^er!...

De nouveau Mussidan s'était levé.

Il avait compris que le murmure des lèvres de Diane n'était qu'un** invocation à Dieu !

Il joignit les mains :

— Priez pour moi, Diane... dit-il.

Et, avec une supplication suprême à laquelle elle ne pouvait qu'obéir, il ajouta, du même ton grave :

— Priez pour moi, je vais mourir...

Elle tressaillit : il allait mourir!...

Elle était assise, elle se laissa glisser à genoux.

Et elle pria tout haut.

Mussidan l'écoutait, les mains jointes.

Cette scène avait un caractère à la fois funèbre, saisissant et grandiose.

Mussidan ne paraissait plus aussi pâle, maintenant.

Un peu de sang colorait ses joues.

Et ses yeux n'avaient plus le même éclat fiévreux.

Il semblait, chose bizarre, sous l'empire de je ne sais quelle impression, avoir repris un peu de calme.

Presque tous les agonisants paraissent revenir à la santé quelques secondes avant le trépas.

Quand elle eut fini de prier, Mussidan retourna au vasistas resté entr 'ouvert...

Il ouvrit la portière...

Puis là, toujours penché, il attendit...

Qu'attendait-il?...

Debout, pareille à une statue, tant son immobilité était grande, malgré les oscillations du train, Diane tenait les mains sur les yeux pour ne plus rien voir ! . . .

La nuit était obscure, mais splendide.

Ils traversaient des paysages tranquilles que troublaient les ronflements de la locomotive et le bruit de tonnerre des wagons.

Parfois, un point lumineux s'apercevait dans le lointain; le train s'en approchait et le dépassait avec la rapidité d'une flèche; tantôt c'était comme une masse paraissant plus noire que la nuit elle-même; c'était une forêt où le train s'engloutissait, puis un fleuve aux eaux calmes dans lesquelles les étoiles scintillaient, puis un filet de rivière fuyant entre les arbres, puis des plaines nues où l'o" ne distinguait rien que les ténèbres insondables...

Et, en une de ces plaines où la voie ferrée fuyait toute droite à l'infini, Mussidan aperçut tout à coup un point rouge si petit qu'il ressemblait, à cette distance, à un de ces vers luisants qui rayonnent, par les soirs d'été, comme des diamants, dans les touffes d'herbes.

Seulement, de seconde en seconde, le point rouge grossissait, grossissait... semblant se rapprocher... et se rapprochant en effet.

On entendait déjà le formidable bruit d'un train qui arrivait et allait croiser celui où se trouvait Mussidan...

Encore quelques secondes et il allait être là!...

Et la nuit était si noire, que l'on ne voyait que le point rouge de la lanterne, qui apparaissait maintenant comme une tache énorme et sanglante.

Mussidan vint à Diane :

— Ma fille, dit-il, je vais mourir... Me pardonnez-vous?

Elle conserva une main sur ses yeux, étendit l'autre vers l'homme, et dit :

— Je vous pardonne !...

Alors, Mussidan alla pousser la portière, qui s'ouvrit toute grande.

Il descendit sur le marchepied.

Là, il attendit, penché déjà, et ne se retenant plus que d'une main à la rampe en cuivre qui courait à l'extérieur le long du wagon.

L'autre train arrivait, énorme et fantastique, dans la sombre profondeur de la nuit.

Quand la locomotive ne fut plus qu'à quelques mètres, il se laissa glisser et tomba de son long le corps étendu sur le rail, les bras en croix.

Tout le train passa sur lui, faisant de ce pauvre corps un amas de chairs sanglantes et d'entrailles immondes.

Il n'avait pas poussé un cri.

Dans les deux trains qui s'éloignaient, personne ne se douta de ce drame...

Mais dans le wagon une femme venait de s'évanouir en murmurant :

— Pardonnez-lui et pardonnez-moi, mon Dieu, comme je lui ai pardonné !

A Lyon, quand le train s'arrêta, des employés de la gare remarquèrent la portière entr'ouverte.

On monta dans le wagon-salon et Ton vit Diane étendue sur le tapis, toujours sans connaissance...

On devina un drame...

On la descendit et on la transporta à la gare, où un médecin, que l'on se hâta d'aller réveiller, put la rappeler à elle.

Le train était reparti.

Quand elle reprit connaissance, elle fut longtemps sans se rendre compte de l'endroit où elle se trouvait...

Elle n'avait pas encore toute son intelligence et regardait avec étonnement les visages étrangers qui étaient penchés sur elle avec curiosité et sympathie...

— Oii suis-je donc? dit-elle, et que s'est-il passé?

Le médecin le lui expliqua doucement, avec mille précautions. Des symptômes alarmants se manifestaient et il craignait la fièvre.

— Vous êtes dans un des salons de la gare de Lyon... dit-il ; tout à l'heure, quand est arrivé en gare le train de Paris, on a remarqué une portière ouverte... on est monté, et l'on vous a trouvée gisant évanouie..;

— Ah! je me rappelle!...

Et elle ajouta, plus bas, se parlant à elle-même :

— L'horrible cauchemar!...

— Un accident serait-il arrivé? demanda le chef de gare.

— Un accident... oui... épouvantable...

— Parlez! Instruisez-nous!...

— Mon mari s'est penché à la portière... celle-ci n'était pas fermée, «t sous son poids elle s'est ouverte. . . Il est tombé. . . et à ce moment passait un train... Après je ne sais plus!

— Ah! c'est horrible, murmura-t-on...

Diane était, après cet effort, retombée dans sa syncope.

Le chef de gare télégraphia immédiatement.

A l'aube, il recevait des nouvelles.

On avait retrouvé le corps de Mussidan déchiqueté, mis en pièces, méconnaissable.

Son portefeuille, resté sur la voie, entre les deux rails, à peu près intact, avait indiqué son nom.

On télégraphia sur-le-champ à Paris, où la nouvelle se répandit avec la rapidité de la foudre.

Terrenoire fut averti aussitôt,

Diane avait été conduite dans un hôtel de la place Bellecour, où elle était en proie à une fièvre ardente.

Elle n'avait plus recouvré connaissance depuis les quelques mots qu'elle avait prononcés.

Ce fut là, dans cet hôtel, que la retrouva Terrenoire.

Il s'installa à son chevet et la veilla nuit et jour.

Heureusement et grâce à des soins aussi empressés, la fièvre cérébrale que le docteur redoutait ne se déclara point.

Diane était sauvée.

Mais elle était plongée dans un abattement profond.

Quand elle fut assez forte pour entreprendre le voyage, son père l'emmena à Paris...

Il n'avait pas encore osé l'interroger sur la mort de Mussidan, craignant de renouveler sa peine...

Ce fut Diane elle-même qui lui en parla la première.

N'était-elle pas obligée d'achever la tâche commencée par Mussidan et d'éloigner tout soupçon de la pensée de Terrenoire?

Elle y réussit.

Terrenoire crut sa fille. Il crut que la mort de Mussidan était due à une imprudence.

Diane dut dissimuler jusqu'au bout.

M"" de Terrenoire seule savait la vérité!...

Mais entre elle et sa fille il n'y eut pas un mot sur ce sujet, pas une allusion!...

Ceux qui avaient assisté à la messe de mariage et qui avaient remarqué la pâleur de Mussidan et l'étrange attitude de sa femme, cherchèrent bien à rapprocher ces observations de la mort de Mussidan.

Mais il leur fut impossible de rien deviner.

On parla longtemps, dans le monde fréquenté par Mussidan, de cette fin tragique.

Puis ce fut de cela comme de toute chose : on finit par n'y plus penser.

— Diane est jeune, dit-on, elle oubliera!

Elle ne devait jamais oublier cependant... et Tamour de M. de Vaunoise ne devait jamais effacer de son front le pli creusé, en cette effroyable nuit, par le drame du wagon 303.

Elle demanda à son père la permission de se retirer dans un couvent pour y passer le temps de son deuil...

Quelque douleur que pût lui causer une aussi longue privation de son enfant bien-aimée, Terrenoire approuva cette résolution.

n n'eut bientôt qu'à se louer de cette absence, car il se trouva mêlé, coup sur coup, à d'autres drames bien autrement douloureux et tragiques qui eussent, à coup sûr, ébranlé la raison de Diane, s'ils étaient péirvenus jusqu'à elle.

î\OGER-LA-HONTE 6S7

Jean Guerrier était toujours en prison.

Les divers incidents qui venaient de se passer avaient empêché M. de Terrenoire de s'occuper de lui; mais il ne l'avait pas oublié, cependant, et il plaignait le pauvre garçon, de l'innocence duquel il était de plus en plus convaincu — il le plaignait, disons- nous, avec d'autant plus déraison qu'il devinait la cruelle souffrance de cette âme torturée par la jalousie.

Une dernière parole de Margival lui revenait sans cesse à l'esprit :

« Il y a une question de justice qui prime toutes les autres. Les preuves morales relevées contre Guerrier sont telles que, si elles n'existaient pas, il se pourrait que Guerrier vît s'évanouir toutes les autres charges. S'il est en votre pouvoir d'anéantir ces preuves morales en expliquant l'intimité qui vous est reprochée avec Marie-Louise, vous ne devez pas hésiter .. »

— Il a raison, le vieux Margival, se disait Terrenoire en repassant dans son esprit les phases compliquées du drame qui avait commencé au meurtre de Brignolet. Je me dois à moi-même et à Jean Guerrier de tenter auprès du juge d'instruction une démarche suprême.

Il n'hésita pas plus longtemps.

Il écrivit à M. de Lignerolles une lettre dans laquelle il priait le juge de lui accorder un rendez- vous, ayant à lui faire, disait-il, une confidence de la plus haute gravité.

M. de Lignerolles lui répondit aussitôt en le priant de passer le lendemain, dès le matin, à son cabinet.

Terrenoire fut exact.

Le magistrat l'attendait, lui adressa un regard curieux lorsqu'il entra, accueillit froidement son salut et lui désigna un siège d'un geste.

— \ous avez à me parler, monsieur!

— Je suis décidé à vous confier un secret que j'ai hésité à révéler jusqu'aujourd'hui.. .

— Il s'agit du vol de votre caisse et du meurtre de Brignolet, sans doute ?

— Oui.

— En ce cas, parloz, je vous écoute... Une observation, pourtant: le secret auquel vous faites allusion, ne le connaissiez-vous donc point lorsque vous êtes venu dans mon cabinet, il y a quelque temps, pour la première fois?

688 ROGER-LA-HOIVTE

— Je VOUS demande pardon.

— S'il est aussi grave, s'il peut avoir des conséquences aussi grandes que celles que vous semblez prévoir, pourquoi avez-vous tant tardé à m'en entretenir?

— Vous connaîtrez, quand vous saurez tout, les raisons qui m'ont fait hésiter.

— Parlez donc, je ne vous interromprai plus.

Alors, non sans trembler, à tous ces douloureux souvenirs qu'il était forcé d'évoquer, Terrenoire raconta ses jeunes amours avec Blanche Warner, la grossesse de sa maîtresse, son duel, sa blessure, et comment il était resté sans donner de ses nouvelles, comment Blanche s'était mariée, le croyant mort, avec Margival, auquel elle avait donné une fille, qui n'était pas l'enfant de son mari, mais bien celui de Terrenoire : Marie-Louise !...

Au fur et à mesure qu'il parlait avec cet accent pathétique qu'il est impossible de feindre, M. de LigneroUes l'écoutait avec autant de curiosité que de surprise...

Quand Terrenoire eut fini — et il lui avait été possible de deviner, sur le visage du juge l'effet de ses paroles — il ajouta :

— En vous faisant cet aveu pénible, c'est à l'homme avant tout que je me suis adressé. C'est une confession que j'ai faite, et je vous demande le secret, comme je le demanderais à un confesseur... Vous devez comprendre à présent les raisons qui m'ont forcé au silence, alors que Guerrier et Margival m'accusaient de relations coupables avec Marie-Louise, sans savoir que Marie-Louise est ma fille!.,. Que pouvais-je faire, sinon répondre par mon silence à de pareilles accusations? A Margival je ne pouvais dire que sa femme, la mère de celle qu'il considérait et qu'il aimait comme sa fille, avait été ma maîtresse... Je ne pouvais lui enlever ainsi le respect sacré de la morte et assombrir les jours qu'il lui reste à vivre par un souvenir odieux... Devant Marie-Louise, n'étais-je pas tenu à une semblable réserve? Dévoiler à cette enfant la vérité, c'était toucher à la chasteté de son âme, à la virginité de son cœur... C'eût été un crime... C'est toujours un crime que d'enlever à un enfant le respect de sa mèrel A Jean Guerrier, seulement, je pouvais tout confier!... Mais, dans l'exaltation première de sa jalousie. Guerrier ne m'eût pas cru peut-être et le mal eût été irréparable. J'aurais cependant pris plus tôt la résolution à laquelle je suis arrivé aujourd'hui si je n'en avais été détourné par des malheurs et des soucis domestiques...

A ce moment, M. de LigneroUes ne put retenir un geste d'attention. Il s'attendait, sans doute, à quelque allusion qu'il eût comprise, car

Non, ce n'est pas vrai, ce n'est pas possible... (P. 693.)

il prêta, à ce qu'allait dire le banquier, une oreille attentive... mais il tut trompe... Terrenoire s'interrompit.

Alors, le magistrat :

- Vous avez eu tort, monsieur, dit-il, de ne pas me faire connaître la vente dès le premier jour...

- Il n'est pas trop tard, heureusement, puisque voire instruction

UV. 87. - JULBS MARY. - ROCER-LA-HOME. - ÉD. J. ROUFF ET C».. uv. 87

n'est pas terminée, et puisque le dossier n'est pas renvoyé à la chambre des mises en accusation,

— Vous savez que la justice ne peutse contenter de quelques paroles... elle demande autre chose... Moi, personnellement, monsieur de Terrenoire, je vous crois lorsque vous me dites que vous êtes le père de Marie- Louise... mais le magistrat exige autre chose...

— Des preuves, n'est-ce pas? fit tristement Terrenc'-re.

— Des preuves, oui. — Des preuves de vos relations avec la mère de Marie-Louise, de cette Blanche Warner dont vous m'avez parlé...

— J'y avais pensé, monsieur, et ce n'est pas sans un serrement de cœur que je vous les livre... Les voici...

M. de Lignerolles tendit la main avec empressement.

— Ce sont, fît le banquier, les lettres d'amour de Blanche, que j'avais toujours conservées comme de précieuses reliques, car elles me rappellent les plus heureux et les plus doux moments de ma jeunesse... Elles étaient, chez moi, cachées à tous, dans le secret le plus profond... et je m'enfermais souvent, dans les premières années qui suivirent mon retour à Paris, pour les relire... Après mon mariage, je n'eus pas la force de m'en séparer... Elles étaient pour moi comme autant d'amies qui me retraçaient le tableau de quelques heures, trop courtes hélas ! de ma vie. . . Je vous les livre, monsieur... lisez-les!... Elles vous feront comprendre, mieux que je n'y réussirais, le secret de mes relations avec Margival... qui est, en même temps, le secret de cette attitude que vous avez observée et qui vous a semblé si étrange et si inexplicable...

Le magistrat prit le paquet de lettres et les parcourut.

Elles disaient tout, ces lettres, en effet.

Quelques-unes même semblaient résumer la situation :

'< 0 mon ami chéri, je ne comprends plus pourquoi je n'ai pas de « nouvelles de toi... Je n'ose croire à un aussi affreux malheur que celui « de ta mort; j'ai confiance en toi, et je sais que tu ne peux m'abandonner. « Par pitié, mon ami chéri, écris-moi ou fais-moi écrire. Si je savais où tu « es, et si tu es malade, j'irais te rejoindre et te soignerais... Souviens-toi « que, si du premier jour tu as été nécessaire à ma vie, si ton amour a « empli mon cœur, maintenant ton abandon, plus que jamais, serait ma « perte... As-tu oublié, ô mon amant, la confidence que je t'ai faite le « jour même où tu provoquais cet homme qui m'insultait?... Faut il te la « rappeler et te dire que ce qui n'était alors qu'un doute est devenu cer- « tilude?... Je suis enceinte... Reviens vite, 6 mon ami, et que notre « mariage cache ma faute à tous les yeux, à mon père, à mon père sur- « tout, qui me tuera, vois-tu, quand je serai pubhquement déshonorée... »

La lettre continuait longtemps sur ce ton ; d'autres lettres répétaient les mêmes plaintes, les mêmes terreurs, les mêmes inquiétudes.

Puis, au fur et à mesure que le temps passait, les lettres de plus en plus pressantes indiquaient que si l'amour de Blanche Warner pour Terrenoire n'avait ni diminué, ni varié, cependant la crainte de son père remportait peut-être sur cet amour...

Enfin, une dernière lettre disait :

« 0 mon ami, je t'écris, désespérée, affolée... Es-tu mort? Si tu m reviens quelque jour dans ce petit appartement qui a abrité notre bon- « heur de si peu de durée, je veux que lu retrouves toutes mes lettres « qui te retraceront mes Invmes et mes angoisses et te prouveront que je « ne te suis pas infldèU e si je me marie, c'est à cause de l'enfant

« que je porte... de l'enf <tui est à toi... et qui sera l'enfant d'un autre... « l'enfant que bientôt t'. .^ auras plus le droit d'appeler de ce nom et qui « n'aura jamais le droit de te nommer son père... C'est pour cet enfant « que je me marie, ô mon ami chéri... Reviens vite, si tu veux ne pas me « perdre, perdre ta Blanche à tout jamais. »

Et il n'y avait plus eu d'autre lettre.

Le juge d'instruction connaissait maintenant tous les incidents qui avaient suivi : le mariage de Blanche Warner avec Margival l'inventeur; la naissance de Marie-Louise ; la mort malheureuse de Blanche, enlevée quelques jours après par une péritonite aiguë ; la mort de Warner, qui n'avait pu survivre à sa fille.

L'accent de sincérité que Terrenoire avait mis à ce récit, sa profonde douleur en se ressouvenant de ces amours jeunes et fraîches qui avaient été le seul vrai moment de bonheur de sa jeunesse, tout cela avait frappé M. de Lignerolles, qui n'avait pas cessé d'étudier attentivement le banquier pendant qu'il parlait.

Il n'eut pas, même une seconde, le soupçon qu'on le trompait; le juge se connaissait en hommes, et s'il pouvait hésiter quelquefois, comme lorsqu'il avait entendu, sans en être ému, les sanglots de rage de Jean Guerrier, certains accents trouvaient tout droit le chemin de son âme.

— Je vous crois, monsieur, dit-il, et je vous prie de me pardonner si je vous ai demandé des preuves.

M. de Terrenoire s'inclina.

Le juge reprit :

— Seulement, il ne suffit pas de m'avoir fait cette confidence... il faut aussi que Jean Guerrier sache tout. Je souhaite que vous le trouviez aussi bien disposé que moi à vous entendre... Il est très irrité contre

VOUS... C'est à vous qu'il reporte ce qui |lui arrive, son malheur, son accusalion, à vous, à sa femme et à son beau-père...

— Hélas!

— Etes-vous résolu à lui parler?

— Ne le faut-il pas? N'est-ce pas nécessaire?

— Absolument — non pour moi, mais à cause de vous. Il se peut que la Justice, trouvant désormais insuffisants certains indices que n'appuient plus les preuves morales, rende la liberté à Jean Guerrier. Elle le fera sans lui donner d'explications... Elle ne lui en doit pas... mais Jean Guerrier se retrouvera dès lors en face de vous, avec là même jalousie... et, s'il ne connaît pas votre secret, qu'adviendra-t-il?... Vous serez à jamais séparé de votre fille... il vous sera désormais impossible de la revoir... C'est, je crois, le plus cruel chagrin qu'on puisse vous causer!...

— Je lui dirai tout ; Guerrier est un homme, il ne peut s'ofl'enser de ce qu'il entendra... Mon histoire n'enlève rien à l'honorabilité de Margival... elle n'enlève rien non plus à la chasteté et aux vertus de Marie- Louise... il ne pourra qu'en aimer sa femme davantage, en découvrant combien injustement il la soupçonnait!...

Et, après un moment de silence :

— Plaise à Dieu que je ne rencontre pas de résistance chez Marie- Louise et chez Margival... A eux je ne puis j-ien dire... Je ne puis déshonorer la mère aux yeux de la fille, je ne puis enlever à Margival le respect de sa femme morte... Dieu m'inspirera...

— Il faut conquérir Guerrier... Guerrier vous aidera...

— Veuillez le faire venir.

— A l'instant, et je le préparerai à vous écouter... Peut-être même, si je le vois bien disposé et calme, lui dirai-je tout moi-même ! Entrez dans ce cabinet. Je vous appellerai quand le moment me semblera propice.

— Merci, monsieur de Lignerolles.

Jean Guerrier fut amené quelques instants après.

Il était hâve et maigre ; on lisait sur sa physionomie tout ce qu'il souffrait, depuis qu'on le tenait emprisonné, de rage et d'impuissance de se sentir ainsi désarmé devant ceux qui s'étaient joués de lui et l'avaient conduit là.

Il ne rêvait que vengeance contre Terrenoire, contre Margival et contre Marie-Louise.

Après les premiers interrogatoires. Guerrier avait été écroiié à Mazas, procédure qui a lieu régulièrement; mais, depuis quelques jours, un incident très grave étant survenu dans l'enquête — la découverte de M°* de Terrenoire dans une maison meublée de la r.ue Saint-Jacques —

le juge, voulant avoir Guerrier sous la main, l'avait fait réintégrer au Dépôt.

Quand il entra dans le cabinet de M. de Lignerolles, il baissa légèrement la tête pour saluer.

Ses yeux étaient fiévreux, son teint jaune, ses lèvres d'une pâleur exsangue.

— Jean Guerrier, veuillez vous asseoir, fit le juge doucement.

Et comme le malheureux ne pouvait s'empêcher de tressaillir, étonné de ce ton auquel il était loin d'être habitué :

— J'ai une grave communication à vous faire, acheva le magistrat qui semblait éprouver quelque plaisir, même une certaine émotion h apporter à cet homme une révélation qui allait lui rendre peut-être la paix de l'âme en lui enlevant ses injurieux doutes.

— Grave?

— Ecoutez-moi et veuillez ne pas m 'interrompre.

Alors, M. de Lignerolles reprit, de point en point, le récit fait un instant auparavant par Terrenoire, n'omettant aucun détail, glissant avec une habileté qui dénotait une extrême facilité de parole sur les renseignements qui pouvaient jeter, dans le cœur de Guerrier, un peu de rancune contre la mère de Marie-Louise, appuyant, au contraire, sur tous ceux qui pouvaient faire comprendre, excuser, sinon justifier, sa faute...

Quand l'aveu fut fait, la confidence complète. Guerrier se leva brusquement, les mains au front, un flot de sang au visage, bégayant dans son affreux trouble :

— Non, ce n'est pas vrai, ce n'est pas possible... Ne voyez-vous pas que c'est une histoire inventée par eux, par Terrenoire, par Margival, par Marie-Louise elle-même... les infâmes!

Mais le juge avait les preuves.

11 avait gardé les lettres de Blanche Warner.

Il les montra :

— Vous n'avez pas, dit-il, plus de raisons que moi de vous montrer incrédule... Eh bien, moi...

— Eh bien, vous?

— Moi, j'ai cru!!

Il y eut un moment de silence entre eux. Ils se regardaient; le juge souriait.

— Lisez! dit-il... Plus tôt vous saurez... plus vite vous serez heureux !

Guerrier s'essuya les yeux.

694 ROGEK-LA-HONTE

— Je vous demande pardon, dit-il, égaré, il faut que j'aliond.' un peu. Je ne vois plus clair...

Il c^savail de lire, mais ne pouvait, le pauvre garçon.

Maintenant, de rouge qu'il était tout à l'heure, il était devenu mortellement jtâle... et il tremblait violemment...

Il approcha de très près les lettres et finit par les déchiffrer.

Il resta longtemps ainsi, les yeux fixés sur ces lignes, qu'il parcourait fiévreusement.

Quand il eut fini, il les rendit à M. de Lignerolles.

Il ne parlait point, il réfléchissait.

Il repassait en son esprit, sans doute, les pénibles scènes entre le banquier et lui et cherchait à se rappeler si les lettres qu'il avait entre les mains répondaient bien à tous les odieux soupçons que ces scènes avaient fait naître.

Un à un, tous ses doutes s'en allaient.

Une immense quiétude entrait en lui et il se sentait revivre, comme sauvé d'un danger de mort.

M. de Lignerolles épiait ses pensées sur sa physionomie.

Il lisait là comme en un livre ouvert.

— M. de Terrenoire est ici, dit-il.

— Puis-je le voir?

— A l'instant, si vous le désirez!...

— Oui, tout de suite...

M. de Terrenoire écoutait.

Il avait entendu, sans doute, car il entra aussitôt...

Il ouvrit ses bras en pleurant.

Et Guerrier s'y laissa tomber. Il pleurait, lui aussi.

— Malheureux enfant!... dit le banquier, malheureux enfant! De quoi donc m'avais-tu soupçonné? De quoi donc me croyais-tu capable?

— Pardon ! fit Guerrier, j'étais fou ; mais était-ce ma faute après tout, abandonné comme je l'étais?

— Non. Et je te pardonne.

Ils se tournèrent alors, inquiets, vers le juge. C'était de lui que dépendait la mise en liberté de Guerrier. Qu'allait-il dire? Qu'allait-il faire?

Il comprit leur inquiétude et leur hâte de savoir ce qu'il pensait; il avait pris tout à coup un air grave.

— Monsieur Guerrier, dit-il, je vais signer une ordonnance de nonlieu et vous remettre en liberté...

Guerrier euf un geste de joie...

ROGKU-LA -HONTE 695

— Cette liberté, vous la devez aussi bien à la déclaration que M. de Terrenoire s'est enfin résigné à nous apporter qu'à des découvertes que viennent de faire certains de mes ag^ents... et qui semblent éclairer le crime du boulevard flaussmann d'une lumière toute nouvelle,

— Connaîtrait-on enfin le vrai coupable? demanda vivement M. de Terrenoire.

— Nous ne le connaissons pas encore, dit le juge, mais il est probable que la piste que nous suivons cette fois est la bonne, et que nous arriverons par elle à la vérité.

— Si je puis vous être bon à quelque chose... si je puis tous donner quelques renseignements?... dit le banquier.

M. de Lignerolles fut quelque temps sans répondre.

— Vous le pourrez, dit-il, et il est probable que dans cinq ou six jours je serai obligé de vous prier de passer à mon cabinet, à moins que je n'envoie chez vous des agents qui vous instruiront de ce qu'il faut que vous sachiez.

— Vous me dites cela d'un ton étrange ! Et Terrenoire était un peu pâle.

— Ne m'interrogez pas, je ne pourrais vous répondre.

Le banquier secoua l'inquiétude qui venait de naître en son esprit et demanda s'il pouvait emmener Guerrier.

— Oui, fit le juge, je vais donner des ordres à cet effet.

Et, quelques minutes après. Guerrier, appuyé sur le bras de Terrenoire, sortait, en chancelant, du cabinet du juge et descendait sur le boulevard oti il était obligé de s'arrêter tout à coup, en proie à une émotion très vive, presque à de la faiblesse, comme s'il avait été ébloui, au sortir d'une longue nuit^ par les rayons aveuglants du soleil.

Le commissaire de police qui, dans l'hôtel borgne de la rue Saint- Jacques, avait procédé à la descente de garni que nous avons racontée, n'avait pas gardé pour lui la découverte qu'il y avait faite.

Le matin même, dès qu'il fut à son bureau, et, avant toute autre occupation, il rédigea un rapport très étendu où fut relaté l'incident avec les détails les plus infimes et les plus minutieux.

Il y disait dans quelles circonstances la descente s'était faite, et comment avait été surorise M°" de Terrenoire.

Il donnait aussi le signalement de son amant, « lequel avait déclaré se nommer Pierre Langevin ».

Enfin il joignit un autre rapport, plus sommaire, concernant l'arrestation d'une dizaine de filles qu'il avait expédiées dans la nuit même au poste, et qui avaient dû être conduites à la Préfecture.

On comprend l'émoi que causa ce rapport dans les bureaux du chef de la police de sûreté... oti il fut transmis confidentiellement, après avoir été décacheté par le chef du cabinet du préfet.

Le chef de la sûreté alla conférer immédiatement avec M. de Lignerolles, qui ne fut pas moins surpris.

Mais toutes ces surprises et tous ces émois ne donnaient pas la clé de l'intrigue, et, comme le disait familièrement le chef, tout cela menaçait de devenir la bouteille à l'encre.

L'agent Chambille, que l'on mit au courant, ne put donner non plus d'éclaircissements; il se reposait doucement, depuis le début de l'enquête, sur l'arrestation de Guerrier et s'attendait toujours à des aveux qui lui avaient semblé, surtout, de plus en plus probables depuis le suicide du malheureux Béjaud.

Chambille avait haussé les épaules :

— Est-ce que M"^ de Terrenoire ne peut avoir d'amant, dit-il, sans être accusée pour cela de complicité dans le meurtre du gardien de la caisse de son mari?... Pourquoi ce meurtre? Dans quel intérêt ce vol? Voler et déshonorer son mari, n'était-ce pas se voler et se déshonorer ellemême?

Ce qu'il disait avait un semblant de raison.

Mais le chef n'était pas convaincu. Son instinct le poussait, malgré lui, à se mêler à cette intrigue d'amour, comme jadis leur instinct de policiers avait poussé Trislot et Pivolot à se mêler des amours de la jolie M"" Brignolet.

Ce fut à eux, justement, que pensa le chef, en cette conjoncture.

Il ne les avait pas vus depuis longtemps.

Les deux compères poursuivaient patiemment leur enquête.

Ils attendaient des renseignements complets, une conviction, une certitude, avant de livrer à la police le secret de leurs investigations et de leurs découvertes.

Le chef les fît appeler. 11 leur recommanda de ne pas perdre une minute, et d'accourir à la Préfecture, toute affaire cessante.

— Il paraît que c'est sérieux, dit Tristot à Pivolot.

— Sans doute qu'il y a du nouveau.

Le cocher, auquel ils avaient promis un fort pourboire... (P. 698.)

— Pourvu que Chambille n'ait pas eu la main heureuse et ne soit pas arrivé bon premier...

— Allons donc, est-ce que c'est possible? D'abord, vous saurez, monsieur Tristot, que le mieux informé en cette affaire, c'est encore le père Laroque, qui est tout à fait rétabli et qui nous va donner du fil à retordre ; car il entend bien chasser tout seul son g-ibier.

UV. 88. — JULES MARY. — ROGBR- LA-HOME. — ÉD. t. ROUFP ET 0**.

698 RÛGER-LA-HONTE

Ds sortirent, arrêtèrent un fiacre et se firent conduire à la Préfecture de police.

Le cocher, auquel ils avaient promis un fort pourboire, fouettait son cheval à tour de bras.

La bête détalait avec une rapidité que ne faisait certes pas prévoir sa maigreur, et les passants se retournaient avec curiosité pour voir passer, dans sa course fantastique, cette carcasse vivante qui n'avait plus que la peau et les os.

— Voilà! dit le cocher en les arrêtant sur le quai des Orfèvres; maintenant Belotte en a pour jusqu'au soir à trembler sur ses guiboles.

Ils descendirent de voiture et pénétrèrent dans un long couloir en planches au bout duquel ils descendirent un escalier, également en planches — construction provisoire de cette partie de la Préfecture depuis les incendies de la Commune, — ils remontèrent, au bout d'un second couloir, un escalier en pierre qui les conduisit à un dédale de corridors le long desquels étaient espacés les bureaux des commissaires aux délégations judiciaires, et où se trouvait également le cabinet particulier du chef de la sûreté.

Ds se firent annoncer.

On les introduisit aussitôt.

Le chef les attendait avec une certaine impatience et ne put retenir, malgré tout son flegme, une exclamation de plaisir quand il les aperçut.

Il s'enferma aussitôt avec eux et défendit sa porte.

Tristot avait cligné de l'œil à Pivolot.

Pivolot avait répondu à Tristot par le même geste.

Ils étaient radieux et ne déguisaient pas leur contentement.

Le chef avait besoin d'eux!

Donc il reconnaissait, par ce fait même, leur supériorité, leur astuce, leur vigilance; donc, il était plus probable que l'on voyait à la Préfecture que l'on avait fait fausse route, et que Chambille s'était trompé... Chambille, leur adversaire, leur bête noire!

— Vous occupez-vous toujours de l'affaire Brignolet? demanda \e chef, abordant franchement la question.

— De plus en plus.

— Où en êtes-vous?

— Heu! heu! c'est un écheveau bien embrouillé...

— Ce qui veut dire?...

— Que nous ne savons pas grand'chose, jusqu'à présent...

— Quelle piste suivez-vous?

Tristot et Pivolot hésitèrent à répondre.

Ils avaient toute sorte de raisons pour ne point parler de Luversan, tant qu ils ne seraient pas sûrs de sa culpabilité ou du moins de sa complicité dans le meurtre de Brignolet.

Pivolot répondit donc évasivement.

— Nous sommes persuadés de l'innocence de Jean Guerrier. Nous partons de là pour donner un sens à tous les renseignements, à tous les indices que nous recueillons.

— Vous ne voulez rien me dire de plus précis?...

— Nous ne le pouvons... Ce serait nous enlever notre liberté... Si nous nous trompons, nous tenons à ce que vous ignoriez les moyens que nous avons employés et que vous n'approuveriez peut-être pas... Si nous réussissons, c'est vous qui en aurez gloire et profit, et alors peu vous importe par quels procédés plus ou moins réguliers nous serons arrivés au but î...

— Drôles de personnages! murmura le chef, malms, ruses comme des singes. Il faut en passer par ce qu'ils exigent. Tout cela n'est pas très régulier, mais je puis prétendre tout ignorer et personne ne peut m'obliger à ouvrir les yeux.,.

Et tout haut il reprit :

— J'ai confiance en vous. Gardez donc pour vous ce que vous avez découvert. Je suis certain que vous me direz tout lorsqu'il en sera temps,

— Soyez-en convaincu, monsieur.

— Moi, de mon côté, puisque je suis appelé à bénéficier moralement de vos services, je ne veux rien vous cacher et je vous communiquerai un renseignement de la plus haute importance, que vous utiliserez, je n'en doute pas...

— Ah ! ah '. nous y voici, sembla dire à Tristot le regard expressif de Pivolot.

— Dans une descenle de garnis, opérée rue Saint-Jacques, au-dessus du concert, le commissaire de police du quartier a pincé M°' de Terrenoire avec son amant... un personnage équivoque... Il allait l'emmener, malgré ses protestations, quand elle a déclaré son nom... et, après contrôle, il a été reconnu qu'elle disait vrai...

— C'était bien M"*" de Terrenoire?

— C'était elle.

Cette fois Tristot et Pivolot ne songeaient plus à se faire des signes. Ils se regardaient, les yeux écarquillés, avec les marques de la plus complète stupéfaction.

— Diable; diable! fit Tristot après un silence, qu'est-ce que cela veut dire?

Et tout à coup frappé d'une idée subite :

— Le commissaire de police n'a pas commis, je suppose, l'imprudence de laisser partir l'amant sans exiger son nom!

— Parbleu! fit le cbef, n'était-ce pas l'enfance de l'art?...

— C'eût été, en effet, pousser la discrétion trop loin ; les commissaires de police de Paris sont tous gens instruits, bien élevés et prudents. Mais il faut arrêter la discrétion là où la police commence, fît Tristot.

— Et le nom de l'amant? demanda Pivolot, qui n'abandonnait pas son idée.

— Pierre Langevin!...

Tristot et Pivolot firent un geste de désappointement.

Ils s'étaient, sans doute, attendus à un autre nom que celui-là.

— Au moins, le commissaire de police ne s'en est pas rapporté à cette simple indication... il a pris le signalement?

— Il l'a pris

— Pouvons-nous le connaître?...

— Le voici.

Le chef tendit une note à Tristot, qui la lut et la remit ensuite à Pivolot, qui en prit également connaissance.

Puis les deux compères gardèrent ur. moment de silence.

Mais à tous deux leurs yeux brillaient et à tous deux il y avait le même pli sur leur front.

Le chef de la sûreté les observait.

— Evidemment ils savent quelque chose! pensa-t-il.

Ce qu'ils venaient de découvrir — nos lecteurs le devineut — et ce qui avait pour eux une importance énorme, c'est que le signalement de Pierre Langevin se rapportait, trait pour trait, au signalement de Luversanl...

On conçoit leur émotion et leur curiosité.

— Qu'a fait ensuite le commissaire de police? interrogea Tristot.

— Rien de plus. Il s'est assuré que la femme ne mentait pas et était bien M°" de Terrenoire; elle habite un hôtel rue de Chanaleilles et son mari est bien le banquier dont le garçon de caisse a été assassiné... Quant à Pierre Langevin, il a laissé partir sa maîtresse et il est resté dans sa chambre. C'est rue Saint-Jacques qu'il demeure...

— Depuis longtemps?

— Non. J'ai fait prendre ce matin le relevé du garni. Il porte que Langevin n'habitait là que depuis quelques jours. Il est certain qu'il a un autre domicile. Pourquoi cache-t-il ses amours dans un hôtel de dernière catégorie? Voilà ce qui est bizarre et ce qu'il importe d'approfondir.

ROGER-LA-HOiNTE 701

Tristot eut un petit tressaillement qui fut répercuté par les nerfs de Pivolot.

— Monsieur le chef delà sûreté aurait-il quelques doutes? Le chef eut un sourire ironique.

— En police, vous êies trop fins pour l'ignorer, il faut tout approfondir, surtout les choses les plus indifférentes.

Tristot et Pivolot échangèrent leurs pensées dans un coup d'œil: on sait qu'ils se comprenaient ainsi.

Puis Pivolot prit la parole :

— Franchise pour franchise et confidence pour confidence, monsieur, dit-il... Nous allons vous faire part de nos doutes... Nous vous prions, toutefois, auparavant, de ne point nous faire d'observations sur notre manière de mener une enquête... et, lorsque vous saurez tout, de ne confier à personne autre qu'a nous, surtout à Chambille, le soin de mener à bien ce que nous avons entrepris...

Le chef connaissait sans doute de longue date la profonde antipathie des deux compères pour le gros Chambille, car il se mit à rire et répondit aussitôt :

— C'est une affaire entendue, pour ce qui concerne Chambille. Quant à contrecarrer vos plans, vous avez, j'espère, assez de confiance en moi pour ne pas me faire l'injure d'exiger autre chose que ma promesse... Je vous la réitère... J'apprécie beaucoup, vous le savez, vos services et les laisser-passer que je vous ai délivrés, et qui vous permettent de vous mêler, à votre entente, de tout ce qui m'intéresse, vous prouvent que je n'ai nulle envie de vous empêcher de réussir en cette affaire, comme vous avez déjà réussi en tant d'autres...

Le chef mêlait habilement la bonhomie à la flatterie.

Du reste, un peu rude, il passait pour être très franc.

Pivolot — c'était lui, généralement, qui prenait la parole dans les circonstances graves — tira de sa poche un carnet, sur lequel il mettait, au jour le jour, ses impressions et ses notes, le consulta pendant quelques minutes et releva la tête.

— Le signalement de Pierre Langevin répond exactement à celui d'un homme que nous recherchons, que nous avons filé, qui nous semble suspect... ou du moins dont la conduite ne nous paraît pas très claire dans cette affaire de vol et d'assassinat...

— Il s'appelle?

— Luversan.

Le chef de la sûreté parut consulter sa mémoire, mais ce nom, sans doute, ne lui disait rien, car il fit signe à Pivolot de poursuivre.

— Nous savions déjà que ce Luversan avait des relations avec les Terrenoire ; mais nous ne pouvions soupçonner qu'il fût l'amant de la femme du banquier.

— Mais vous aviez quelque raison de filer et de surveiller ce Luversan?.,. Qu'est-ce donc qui vous avait fait naître des doutes sur la possibilité de sa participation au meurtre de Brignolet?

— Voilà qui serait très difficile à vous expliquer, monsieur. De raisons vraies, de preuves, nous n'en avons point; mais, en fait de choses de police, ne vous est-il jamais arrivé de marcher un peu à l'aventure, sans vous laisser conduire par le raisonnement et par la logique?

— Souvent, au contraire.

— Et n'est-il pas advenu que le résultat a été le même?

— Souvent, aussi.

— Eh bien! c'est ainsi que nous avons marché, dans toute cette affaire. En prenant des renseignements sur Béjaud, que tout semblait accuser au premier abord, nous avons été amenés à en prendre sur la victime elle-même, sur Brignolet. Ils n'étaient pas aussi satisfaisants que ceux que nous avons recueillis sur son camarade.

Le chef eut un geste qui indiqua toute l'attention qu'il apportait aux paroles de Pivolot.

— Non pas que Brignolet eût une mauvaise conduite ; mais sa femme, qui est fort coquette, le forçait à certaines dépenses qui l'obligeaient à faire des dettes. Tout ce qu'on nous dit de M°" Brignolet nous parut si curieux et si intéressant que nous eûmes envie de la voir. Car il était évident, pour nous, qu'elle avait dû avoir une grande influence sur l'esprit de son mari, amoureux fou d'elle. Que ne peut pas sur un homme faible une jolie femme, bête, entêtée et sans scrupules! ..

— Et M""* Brignolet était tout cela?

— Peut-être quelque chose de plus encore. Du moins, c'est ainsi que nous l'avons jugée dans l'entrevue que nous avons eue avec elle.

— Qu'est-il résulté de cette entrevue?

— Rien,^en fait. Et cependant nous en sommes sortis avec la conviction que nous étions dans la bonne voie, que nous suivions la bonne piste, et que c'était la justice, c'est-à-dire vous, ou plutôt Chambille, qui faisait fausse route...

— Instruisez-moi. Je ne demande pas mieux que de partager voire conviction.

— M°" Brignolet avait certes, en elle, tout ce qu'il fallait pour devenir ce qu'elle est aujourd'hui, c'est-à-dire une fort jolie cocotte, mais cependant sa démoralisation s'était opérée si rapidement que nous

avons pensé qu'elle avait dû recevoir de mauvais conseils... De qui? Dune femme ou d'un homme?... Pour le savoir, il fallait la surveiller, afin d'apprendre quelles étaient ses relations... Ce fut ce que nous fîmes... C'est ainsi que nous avons appris qu'elle était la maîtresse de ce Luversan, lequel, je dois le dire, s'apprêtait, à cet instant, à se débarrasser d'elle. Nous avons assisté à quelques scènes qui ne nous laissaient point de doutes à cet égard. M""^ Brignolet était jalouse et nous Tavons, quelque temps après, trouvée furieuse d'être ainsi abandonnée. C'était là d'excellentes dispositions pour nous avouer tout ce qu'elle avait sur le cœur. Elle ne se fit pas longtemps prier. Voyez, chef, comme tout se lie : M""" Brignolet nous apprit qu'elle était, depuis deux ou trois semaines, la maîtresse de Luversan; que ce Luversan avait commencé à lui jeter dans la tête des idées de coquetterie; qu'il s'était lié avec son mari; elle nous dit qu'elle avait fait de son ménage un enfer pour ce pauvre diable, auquel elle réclamait sans cesse de l'argent... de l'argent... et encore de l'argent, malgré ses protestations et son impuissance ; elle nous dit aussi qu'enfin, un beau jour, Brignolet lui avait annoncé, poussé à bout par d'incessantes demandes, qu'il allait entrer, avec Luversan, dans une aflaire qui lui rapporterait beaucoup d'or II ne voulut pas s'expliquer davantage, mais répondit seulement, à une question que lui faisait sa femme : « Demain, tu seras riche! »

Pivolot fit silence, comme les acteurs qui prennent un temps, avant de lancer un mot à effet :

— Or, acheva-t-il, c'est le lendemain de ce jour, justement, que Brignolet a été assassiné près de la caisse...

• — En effet, voilà qui est singulier! murmura le chef.

— D'autre part, continua Pivolot avec un sourire, dans lequel il triompha, M""® Brignolet nous avait parlé d'une maîtresse du grand monde qu'elle soupçonnait à son amant... Elle avait surpris une fois une lettre qu'elle allait lire, quand elle lui fut arrachée par Luversan, mais M™* Brignolet avait eu le temps de lire la signature qui portait le nom d' « Andréa ».

Le chef fit un soubresaut.

— C'est le prénom de M™^ de Terronoire, dit-il.

— Bravo ! Voilà qui nous prouve — avec le signalement pris par le commissaire de police — que ce Pierre Langevin et ce Luversan ne font qu'un seul et même personnage. Je m'en doutais...

— Tout cela est, en efl'et, très intéressant, dit le chef, et ces détails semblent se rapporter, chez cet homme, à un plan de conduite; mais ce

plan, nous ne le connaissons pas. En tout cela, rien ne m'indique la participation au crime...

— C'est vrai. Il nous manque encore un peu de lumière pour éclairer ces détails... mais, patience! la lumière viendra.

— Est-ce tout ce que vous avez découvert?

— Non. Pendant deux ou trois jours, nous n'avons pas cessé de liler Luversan... 11 nous a promenés d'hôtel en hôtel, changeant de demeure comme à plaisir... voulant dépister sans doute des gens intéressés à le découvrir... même il a feint de partir pour la province et il a expédié ses malles à Blois.

— Elles doivent y être encore?

; — Elles y sont toujours, et elles y resteront longtemps, car Luversan ne doit pas avoir l'intention de quitter Paris. Nous avons étudié sa vie. Elle est très décousue, mais régulière, pourtant, dans son désordre. Il joue beaucoup ..

— Ah ! ah ! et il joue gros jeu? fit le chef.

— Très gros jeu. Nous allons citer un exemple. Il a joué contre un jeune homme très riche, nommé de Luvigny, qui demeure rue de Londres, garçon fort bien apparenté; il a perdu, une nuit, une somme assez ronde.

— Combien?

— Quatre-vingt-dix mille francs!...

— Et il n'a pas pu payer?

— Pardonnez-moi. Les quatre-vingt-dix mille francs ont été payés dans les vingt-quatre heures obligatoires.

— Voilà qui est étrange. Et vous dites que ce Luversan vit en garni?

— Hélas! nous n'en savons plus rien!

— Comment?

— Luversan, qui vivait effectivement en garni il y a six semaines environ, nous a échappé.

— Ah! ah!

Cette exclamation signifiait : « Voilà ce que c'est que de vouloir faire de la police en simples amateurs et de se priver du concours de Chambille. »

Pivolot comprit, mais n'en laissa rien paraître, pas plus que Tristot

— Déjà, reprit-il, Luversan prenait, il y a six semaines, de grandes précautions pour se cacher. C'est justement ce qui nous avait frappés, M. Tristot et moi... ce qui avait éveillé notre attention en nous engageant à le surveiller de près...

Béjaud avait trouvé ua goût étrangement amer au vin. (P. 708.)

— Luversan a dû gagner de l'argent dans un autre cercle pendant l'intervalle de vingt-quatre heures dont vous parliez tout à l'heure?

— Il n'est allé nulle part.

— Vous en êtes sûrs?

— Nous ne l'avons pas quitté I

— Alors, il est riche...

hVy. 89. — JULES MARY. — ROGER-LA-HONTE. — ÉD. J. ROUIT ET C*«.

uv. 89

706 ROGEU-LA-liOM'E

— Quand j'affirme qu'il n'est allé nulle part, j'entends qu'il n'a pas remis les pieds dans un cercle... mais il a fait des visites... il est retourné rue Antoine-Dubois, au quartier latin, et là s'est habillé... Il avait une voiture de place qui l'a conduit rue de Chanaleilles...

— Chez M. de Terrenoire.

— Justement.

— Et c'est en sortant de chez M. de Terrenoire...

— Vous avez deviné... c'est en sortant de chez le banquier que Luversan s'est rendu chez M. de Luvigny et l'a payé intégralement...

— Comment connaissez-vous ce détail?

— Parbîcu! fit M. Pivolot en riant, je suis allé trouver bonnement M. de Luvigny; je l'ai questionné; il aurait pu me mettre à la porte en me disant que je me mêlais de choses qui ne me regardaient pas... Heureusement, il ne l'a pas fait... Heureusement encore il a répondu, avec assez de complaisance, aux questions que je lui adressais... Il avait encore, dans un portefeuille, les quatre-vingt-dix mille francs de Luversan... il me les a montrés...

— N'est-il pas possible que cet homme ait de l'argent à la banque Terrenoire ?

— Nous l'avons pensé...

— Avez-vous pris des renseignements à ce sujet?

— Pas encore. Chaque chose vient en son temps. Ce que je sais, par exemple, c'est que Luversan n'est pas allé à la banque; ce que je sais encore, c'est qu'au moment où Luversan est entré à l'hôtel de la rue de Chanaleilles M. de Terrenoire était absent et n'y est pas venu pendant que noire homme s'y trouvait.

— Il avait peut-être de l'argent rue Antoine-Dubois.

— Je l'ignore. Toujours est-il que j'ai usé de prudence. Profitant des excellentes dispositions dans lesquelles je voyais M. de Luvigny, je l'ai prié de ne pas disposer de la somme que venait de lui apporter Luversan et à laquelle il me parut qu'il avait déjà donné une destination...

— Dans quel but lui avez-vous fait cette demande? Pivolol hésita avant de répondre.

— Ma foi, dil-il, j'ai agi d'inslinct, sans trop savoir, mais je suis persuadé, pourtant, que cela nous servira.

— De quoi se composait la somme? De valeurs, de billets de banque. ou d'un chèque?

— De billets.

— Et vous êtes sûr que ce M. de Luvigny les aura gardés?

ROGER-LA-HONTK 707

— J'en suis sûr! J'ai sa parole... Il s'est même relativement gêné pour conserver cette grosse somme sans y toucher. Hier encore, il m'a renouvelé sa promesse en m'accordant un dernier délai de huit jours.

— Est-ce tout ce que vous avez à m'apprendre? demanda le chef de la sûreté.

— Non, ce n'est pas tout.

— ■ Je vais résumer déjà ce que vous m'avez dit, ou du moins en tirer les conclusions rationnelles... Vous soupçonnez Luversan d'avoir assassiné Brignolet et volé la caisse de M. de Terrenoire.

— Oui, nous le soupçonnons.

— Béjaud, selon vous, n'était pas son complice?...

— Il ne l'était pas. Et cependant Luversan en avait un. Cela lui était nécessaire. Il ne pouvait entrer dans le banque sans la clé... car la serrure n'a pas été forcée... Il lui fallait un complice aussi pour l'aider à plonger Béjaud et Jean Guerrier dans ce sommeil bizarre dont ni le vol ni le meurtre ne les ont tirés... Il lui fallait un complice, peut-être deux, pour le renseigner sur le contenu de la caisse... Il lui fallait un corûplice pour le cacher dans la maison en attendant que la nuit fût venue... Il lui fallait un complice, enfin, pour l'aider dans chacun des moindres actes de ce drame.

— Et ce complice?

— Je vais bien vous étonner en vous disant que tout nous porte à croire, M. Tristot et moi, que c'est Brignolet.

— La victime?...

— Elle-même I

— Ce n'est pas vraisemblable.

— Peu importe, si cela est la vérité.

— • Mais une pareille supposition doit reposer sur des raisonnements serrés, logiques...

— Ces raisonnements, nous les avons faits, monsieur, croyez-le bien!... Pourquoi Luversan a-t-il recherché M™® Brignolet? Est-ce pour en faire sa maîtresse? Pour cela, soit, mais aussi pour influer sur l'esprit de Brignolet. Cela est si vrai, que le crime commis, Luversan s'est débarrassé de sa maîtresse, trop commune et vulgaire pour lui, et, avec sa jalousie, trop encombrante... Cela vous paraît-il probable.?

— Continuez!

— Pourquoi Luversan a-t-il eu la bizarre idée de faire la connaissance du mari, alors qu'il était l'amant de la femme? Cela lui était, avouez-le, bien inutile!... Ce n'était qu'un désagrément de plus dans cette intimité et il aurait pu s'en dispenser.

Iifl^>. .

— Je le reconnais comme vous.

— Il avait intérêt à se lier avec Brignolet et sa femme, à cause de la position du mari à la banque Terrenoire. C'est par lui qu'il a obtenu les renseignements qu'il désirait. Et, comme il n'était pas sûr d'attirer à lui Béjaud, comme d'autre part il le craignait, comme Béjaud pouvait être un empêchement pour son projet, il avait besoin de Brignolet pour écarter Béjaud.

— Comment cela?

— Ce n'est pas naturellement que Béjaud s'est endormi. Lui et Brignolet fréquentaient le comptoir du marchand de vin Cornélius, dit Lupin, rue de La Rochefoucauld. C'est là qu'ils déjeunaient ou qu'ils dînaient quelquefois. Or, Cornélius, dit Lupin, m'a raconté que, le soir même du meurtre, Béjaud avait trouvé un goût étrangement amer au vin que Brignolet venait de verser dans son verre...

— En a-t-il fait la réflexion?

— Assurément. Cornélius a goûté le vin, tiré du même litre, Brignolet a versé un second verre, du même vin, mais Béjaud n'a plus rien senti... Un second verre de narcotique était inutile; le premier suffisait.

— Cela expliquerait jusqu'à un certain point le sommeil léthargique du gardien de caisse ; mais avez-vous trouvé quelque explication au sommeil non moins extraordinaire de Guerrier?

— Certes, et des plus romanesques, vous allez voir.

— Tout ce que vous me dites, monsieur Pivolot, tient du roman, mais rien de cela ne nous surprend, car nous sommes habitués, dans noire métier, à des aventures que les romanciers eux-mêmes n'oseraient raconter sans courir le risque d'être taxés d'exagération...

— Béjaud et Brignolet étaient bien tous deux affectés à la garde de la caisse ; mais Brignolet était celui des deux qui s'occupait plus particulièrement de Jean Guerrier. Dans l'après-midi, Guerrier, qui a, paraît-il, la mauvaise habitude de trop fumer, avait fait renouveler sa provision de cigares, qu'il se procurait, comme nous tous qui détestons les cigares de la régie, par l'intermédiaire d'un garçon de restaurant. Vous savez aussi bien que moi que Guerrier a passé à travailler, dans son cabinet, la nuit qui précédait le versement des douze cent mille francs volés. Pendant cette nuit, le caissier a essayé ces nouveaux cigares apportés par Brignolet. Et c'est après avoir tenté, vainement, d'en fumer cinq ou six, qu'il s'est endormi. M. Chambille et M. Lacroix ont négligé, lors de leur première enquête, de ramasser ces bouts de cigares. M. Tristot et moi, qui ne négligeons rien, nous nous en sommes emparés.

— Dans quel but? A quoi pouvaient-ils vous servir?...

— J'ai, comme mon ami, vingt ou trente mille francs de rentes, ce qui vous donnera la certitude que je ne suis pas un ramasseur de bouts de cigares. Cependant, j'ai fait comme ces pauvres diables. J'ai fumé un de ces cigares abandonnés par Jean Guerrier. Il me serait difficile de vous dire à quelle idée j'obéissais. Cependant je n'eus pas à me repentir de m'être laissé aller à cette excentricité. Après quelques bouffées, je sentis tout à coup que je m'endormais ; j'essayai de combattre ce sommeil qu'aucune fatigue de la journée n'excusait. Peine perdue... C'était comme une main de fer abattue sur ma tête, qui me fermait les paupières. Je ne résistai plus!... Combien de temps je dormis, c'est mon ami qui pourrait vous le dire... C'est lui qui me réveilla, non sans effort, car il me crut mort ou peu s'en faut, pendant quelques minutes 1... Quand j'eus repris entièrement connaissance, je compris vite que mon sommeil avait été causé par une sorte d'ivresse engendrée par la fumée du cigare. Comme je suis fumeur, je m'étonnai... Pour être ainsi grisé, il fallait, ou que ces cigares fussent bien mauvais, ou qu'ils fussent intoxiqués. C'est l'idée qui me vint aussitôt. J'ai un ami, le docteur Corpitel, très fort chimiste. J'eus recours à lui en cette circonstance. Il analysa les cigares que je lui apportai. .

— Et il trouva du narcotique? fit le chef intrigué.

— Oui, à haute dose... Ces cigares — tous ceux que je lui remis, et il est possible qu'il s'en trouve d'autres intacts dans la même boîte — ces cigares, dis~je, ont été imprégnés d'une composition obtenue avec le chanvre indien et de l'extrait de dalurah. C'est le daturah qui les rendait exécrables. Je ne conseillerai jamais à la régie d'user du même procédé pour rendre les siens meilleurs.

— Ainsi, Brignolet;, complice de Luversan, aurait endormi Béjaud et Jean Guerrier?

— Je le crois !

— C'est une habile intrigue que celle-là, et il fallait une perspicacité comme la vôtre, messieurs, pour se débrouiller au milieu d'un pareil écheveau... Tout cela est habilement arrangé, commenté, expliqué... Je n'ai qu'une objection à faire...

— Nous sollicitons vos observations, et nous serons heureux, soyezen convaincu, de les mettre à profit.

M. Pivolot avait dit cela d'un air très sérieux. Il voulait plaire au chef, bien que, dans le fond, il se souciât peu de son opinion, ayant la sienne toute faite et ne voulant pas en démordre.

— Vous avez agi, je le vois, dit le chef de la sûreté, en partant de

cette hypothèse que Liiversan était le coupable et que Guerrier était innocent...

— C'est cela.

— Mais qui vous prouve, en somme, que ce Luversan ne soit pas un honnête garçon, un peu écervelé, menant une vie irrégulière, et ne comptant pas trop le nombre de ses maîtresses?.,. Si vous partiez de la même hypothèse, en ce qui concerne Luversan, et en supposant qu'il est innocent, êtes-vous sûr que vous ne trouveriez pas des explicatioms parfaitement suffisantes à tout ce que vous avez relevé contre lui? Tenez, supposez ceci: Luversan est riche... il est l'amant de M°" de Terrenoire... Il est obligé à une infinité de ruses pour se cacher... le mari a des soupçons, les pourchasse de rendez-vous en rendez-vous... les deux amants s'aiment et passent facilement par-dessus les inconvénients des hôtels garnis du quartier Latin... Et c'est là qu'on les trouve. Un caprice, entre temps, a pu pousser Luversan vers M™* Brignolet, ce qui est fort possible, car vous reconnaissez vous-même que M"* Brignolet est très jolie. Mais, si jolie qu'elle fût, elle ne pouvait être mise en balance avec M"" de Terrenoire, et ce n'a été là que des amourettes de quelques jours.

— Rien de tout cela qui ne puisse arriver, dit Pivolot

— Il est encore facile de faire d'autres suppositions... Luversan peut être un aventurier jouant auprès de M™* de Terrenoire le rôle de des Grieux auprès de Manon Lescaut et n'hésitant pas trop à se servir de la cassette particulière de sa maîtresse pour payer ses dettes de jeu... Cela n'est pas fort honorable... Mais c'est une affaire de conduite privée où nous n'avons rien à voir... Le reste s'explique aussi facilement... Le verre dans lequel a bu Béjaud pouvait avoir contenu de l'absinthe et avoir été mal lavé; le docteur Corpitel, en examinant les cigares, a pu se tromper et découvrir beaucoup de choses là oii il y en avait fort peu... Ce ne serait pas la première erreur des médecins chimistes... Luversan a pu lier connaissance avec Brignolet, afin de faciliter ses relations avec sa femme... Chacun de vos indices, vous le voyez, reçoit sans trop de difficultés, et avec moins d'invraisemblance, une autre explication que celle que vous lui avez vous-même donnée... Où est la vérité?

— Je crois, monsieur, dit Pivolot avec fermeté et en relevant sur le chef ses yeux intelligents, je crois que la vérité est de notre côté...

— La preuve... une preuve devant laquelle il faudra s'incliner, me l'apportez-vous?

— Non.

— Croyez-vous l'obtenir bientôt?

— Je l'ignore. Je suis trop prudent pour affirmer et promettre, sans

être sûr de tenir. Je ferai mon possible, c'est tout ce que je puis dire... et même plus que le possible...

— Revenez me voir quand vous aurez appris autre chose. Et que ce que je vous ai dit ne vous décourage pas.

— N'ayez pas cette crainte, monsieur, répliqua Pivolot avec une légère pointe d'ironie.

— J'ai voulu seulement vous mettre en garde contre vous-mêmes, en vous montrant qu'il y avait deux manières d'expliquer vos découvertes. Vous rétléchirez plus à votre aise quand vous serez seuls, et, si vous vous êtes trompés, il sera temps encore de revenir sur vos pas. Soyez convaincus que je ne tiens pas plus pour Chambille que pour vous. L'intérêt seul de la justice me guide, et j'accepte avec reconnaissance la vérité de quelque côté qu'on me l'envoie.

Le chef de la sûreté s'était levé.

Pivolot et Tristot comprirent que le moment était venu de se retirer.

Ils saluèrent et prirent congé du chef.

Pivolot n'avait pas trompé Tristot en lui disant que le père Laroque en savait plus à lui tout seul que la police officieuse et officielle sur la retraite de Luversan.

Un beau matin, le père de Suzanne débarqua chez eux, le visage rayonnant. U relevait à peine de convalescence et sa maigreur était telle que, sans ses affreuses cicatrices et sa longue barbe blanche, on aurait eu peine à reconnaître en lui l'opulent William Farney.

— Êtes- vous prêts, mes enfants? demanda-t-il aux deux policiers sans prendre le temps de leur dire bonjour.

— Cela dépend, répondirent-ils en chœur.

— Il s'agit de Luversan.

— Eh bien?

— Nous pourrions l'arrêter dès aujourd'hui, mais j'ai encore des démarches à faire auparavant en vue d'assurer la preuve de mon innocence. Il ne suffit pas de tenir le loup par les oreilles, il faut le mettre dans l'obligation d'avouer, et, dans l'espèce, comme disent les gens de procédure, ce n'est pa? commode. Tenez-vous prêts demain à me suivre. Je vous conduirai dans une maison oii vous trouverez Luversan en train de vaquer à ses occupations ordinaires.

— Ah bah! fit Tristot, à qui Pivolot lança un coup d'oeil de blâme.

Ce dernier se prit la tête dans les mains et réfléchit une demi-minute. Les deux autres l'observaient.

— Je ne doute pas, dit enfin Pivolot, du succès de votre campagne personnelle, campagne qui a commencé avant votre maladie; mais prenez garde : en voulant vous réhabiliter, vous risquez de perdre votre jeune ami Jean Guerrier.

— Moi!

— Le pauvre garçon a failli par devenir fou dans sa cellule de Mazas. Ah! voilà bien les beaux résultats de la prison préventive ! On arrache un homme à sa famille, à ses occupations. On le déshonore provisoirement, quitte à le relâcher au bout de quelques jours ou... de quelques mois.

— Mais expliquez-vous donc ! s'écria Roger, que cette tirade impatientait. Vous m'accusez de perdre mon meilleur ami et vous ne me dites pas comment je pourrais me rendre coupable d'une aussi abominable action.

Tristot crut devoir prendre la parole à son tour.

— Ne vous fâchez pas, monsieur Laroque, dit-il. Mon ami et moi, nous avons à cœur de prouver l'innocence de Guerrier.

— Moi aussi! r

— Nous n'en doutons pas; mais, si nous arrêtions dès demain Luversan comme étant le véritable auteur du crime de Ville-d'Avray, serions-nous en mesure de prouver qu'il est également l'assassin de Brignolet ?

Roger se calma aussitôt.

— Vous avez raison, dit-il; mais quand Taurez-vous, cette preuve?

— Dès demain, peut-être. Cela ne saurait tarder plus de deux ou trois jours. Êtes-vous sûr de retrouver Luversan?

— Quand je voudrai,

— Alors, accordez-nous ce court délai dans l'intérêt d'une cause qui nous est aussi chère que la vôtre.

— Vous avez dit vrai. Y a-t-il indiscrétion à vous demander des détails sur votre entreprise ?

Tristot consulta du regard Pivolot. Ils s'accordèrent instantanément pour refuser tout renseignement à Roger Laroque,

— C'est bien, dit celui-ci. Je viendrai tous les jours ici prendre vos ordres. Tâchons de nois entendre pour en finir avant la fin de la semaine.

Il se retira, désappointé et résigné tout à la fois. Puisqu'il fallait attendre, il attendrait.

Quel était le secret des policiers amateurs? Nous allons le dire.

FiGGER-LA HONTE

Ou'est-ce qu'il y a pour votre service? messieurs. (P. 718.)

Bien avant le meurtre de Brignolet, la situation pécuniaire de M"" de Terrenoire n'avait pas été sans lui causer des. discussions avec S" il mari.

Ignorant, comme il avait toujours été, des déportements de sa femme, le banquier, depuis son mariage, n'avait jamais eu de graves reproches à lui adresser ; mais Andréa était très coquette et dépensière.

UV. 90. — JULES MARY.

ROGER-LA-HONTB. — ÉD. J. ROl^FF ET C'»

UV. »0

Après s'être retenue dans les premiers temps, alors que Terrenoire ne s'était pas encore lancé dans la haute finance et ne disposait que de fort peu de capitaux, elle n'avait pas tardé à se livrer à son goût effréné de luxe, de toilettes, à ces caprices sans raison qui étaient aussi bien pour elle un prétexte à passer le temps qu'un besoin de sa nature de paraître et de briller.

Terrenoire, dont les affaires étaient prospères et qui était puissamment aidé par Mussidan, dont l'immense fortune foncière poussait la sienne, avait desserré volontiers et de plus en plus tous les jours les cordons de sa bourse.

Il arriva toutefois un moment où les dépenses devinrent si exorbitantes que Terrenoire eut peur et fut obligé d'intervenir.

11 demanda une fois pour toutes à sa femme de lui fixer un budget, en la priant, après l'avoir établi le plus large possible, de ne le point dépasser.

Il avait dit cela gaiement, moitié souriant, moitié sérieux, ne voulant pas fâcher Andréa et désireux cependant de faire impression sur son esprit par sa fermeté.

■ — Je gagne beaucoup d'argent, ma chérie, mais cet argent va et vient, paraît et disparaît. Je suis obligé, si je veux réussir, d'être en même temps audacieux et prudent. C'est la première fois que je parle chiffres avec vous. Je veux que ce soit la dernière. Quelle somme vous faut-il par an?

Andréa avait souri, elle aussi.

Mentalement elle lit un calcul.

— Soit, dit-elle, parlons chiffres et parlons ménage. C'est la première fois que cela nous arrive, que ce soit la dernière. J'ai des dentelles, des bijoux... que vous vous chargerez de renouveler quand il le faudra. Je ne parlerai donc que des dépenses courantes... Est-ce bien cela?

— Justement.

— Ma couturière peut me coûter douze mille francs ; ma modiste trois mille ; la lingère quatre mille ; le cordonnier quinze cents francs ; j'achète par an pour six mille francs de ganterie, de bas, de rubans, de nœuds, de cravates, de bibelots dont il serait trop long de vous faire la nomenclature; pour trois mille francs de dentelles d'usage; pour quatre ou cinq mille francs de parfumerie, fleurs, coiffures; le blanchissage peut être évalué à six cents francs par mois ; le teinturier, pour la lingerie de soie, me coûte trois cents francs ; mettez autant pour le nettoyage et le reste. Voilà, il me semble, ce qu'il me faut.

Terrenoire, toujours souriant, avait tiré son petit carnet de Bourse,

et crayonnait les chiffres, au fur et à mesure qu'ils tombaient de la jolie bouche sensuelle de M"" de Terrenoire.

Quand elle eut fini :

— C'est bien tout?

— Je le crois.

— Avec cela, vous n'aurez plus besoin de rien?

— De rien, je l'affirme.

— Bon.

Terrenoire additionna rapidement.

— Cela fait un total d'un peu moins de cinquante mille francs, dit-il. Vous croyez que cela est suffisant?

— J'en suis sûre.

— Je mets dix mille francs de plus pour vos pauvres et vos dépenses extraordinaires, que vous avez oublié de mentionner. Cela fait soixante mille francs, que je tiens à votre dispositiop. Préférez-vous les toucher par mois, par trimestre ou par semestre?

— Par mois, si le voulez bien,

— Je suis à vos ordres. Tous les mois vous loucherez cinq mille francs.

Il lui tendit les mains ; elle avança son front ; il y mit un baiser et la regarda un instant appuyée contre sa poitrine.

— Maintenant, dit-il, que cette grave affaire est terminée, j'espère bien qu'il ne sera plus jamais question de ces vilaines choses entre nous deux, madame?

— Jamais, dit-elle.

Et, en effet, pendant des années, il n'en fut plus question.

Ces soixante mille francs annuels suffisaient aux caprices de M"® de Terrenoire.

Puis elle trouva que soixante mille francs n'étaient pas exagérés.

A mesure qu'elle atteignit, puis dépassa la trentaine, à mesure qu'elle voyait fuir les attraits de la jeunesse, elle cherchait l'équivalent pour elle dans les artifices de la toilette.

Après s'être trouvée au large dans son budget, la jolie femme se trouva à l'étroit.

Elle souffrit quelque temps, puis s'en plaignit à son mari.

Celui-ci fronça le sourcil et ne lui vint pas en aide.

Elle fit des dettes; la première fois, Terrenoire les paya et fit quelques remontrances paternelles à sa femme.

La seconde fois, il paya encore, mais il dit à Andréa :

— Ma chère enfant, ma fortune n'est pas assez solide pour me

716 ROGKR-LA-HONTE

permettre des dépenses aussi exagérées. Je dois songer à Diane, à notre fille. Vous n'aurez désormais pas un sou de plus que la somme suffisante que je vous ai fixée. Ne m'obligez pas, je vous en supplie, à des mesures extrêmes.

Des mesures extrêmes? Lesquelles? Une séparation, peut-être? Elle frémissait à cette pensée.

Non pas qu'elle aimât Terrenoire et qu'elle eût éprouvé beaucoup de peine à le voir s'arrêter à une résolution aussi énergique, aussi désespérée, c'était un autre sentiment qui la faisait hésiter; elle ne songeait pas sans terreur à la situation fausse que cela lui eût créée, car sa fortune personnelle ne lui eût pas permis de continuer le même train et de faire les mêmes dépenses.

Pendant quelque temps, elle fut donc sur ses gardes.

Et Terrenoire, n'entendant plus parler de dettes, crut que ses remontrances avaient produit leur efîet.

Il n'en était rien, pourtant.

La conversion de M"* de Terrenoire dura quelques mois, au bout desquels elle retomba dans les mêmes caprices coûteux.

Les dettes s'accumulèrent.

Elle n'osa plus les avouer à son mari, certaine d'avance de sa colère et désireuse d'éviter une rupture.

Les créanciers attendirent longtemps, très longtemps même, puis finirent par trouver étranges les tesrgiversations constantes de M°" de Terrenoire — par s'inquiéter de ses remises de payement — et par s'impatienter.

Humblement d'abord, avec mille précautions, ils protestèrent.

Ils ne voulaient qu'être payés et tremblaient de s'aliéner une aussi riche et aussi fructueuse cliente.

Leurs prières ne réussissant pas, il fallut bien qu'ils en vinssent aux menaces.

L'un d'eux prévint M"" de Terrenoire qu'il irait trouver son mari, auquel il dévoilerait la situation, s'il n'était pas payé dans les trois jours qui*suivraient

Les trois jours passèrent; ii ne fut pas payé, et il allait exécuter sa menace, quand une lettre de M™" de Terrenoire vint le supplier — comme dernier retard — d'attendre jusqu'au lendemain.

Le créancier impitoyable qui la poursuivait ainsi avait cependant gagné avec elle presque une iorlune.

C'était Kleper-Turner, le couturier à la mode.

Quand, le lendeaiaia, Ivlcpei-rurner se présenta rue de Ghanaleille»

avec sa facture, pour être payé, il u^alla pas jusqu'à M°* de Terrenoire.

Il apprit en bas que la banque Terrenoire avait été volée de plus d'un million et qu'un gardien avait été assassiné.

Kleper-Turner fit la grimace.

M"* de Terrenoire lui devait une trentaine de mille francs.

Ce n'était pas la ruine pour lui, s'il n'était pas payé.

Il était Allemand, donc il était patient; il préféra attendre, évitant un esclandre qui eût perdu peut-être la banque.

Seulement, il se fit à part lui quelques réflexions assez malséantes sur le malheur qui accablait la maison de Terrenoire.

— C'est très trôle, très trôle; foilà un fol qui dompe à merfeille; on tirait un vait exbrès... Etranche, étranche! mais laissons fenir les éfénements.

Les événements, nous les avons retracés, et l'excellent M. Kleper- Turner les vit se dérouler devant lui avec un intérêt croissant.

A chaque nouvelle qu'on lui apporta de la Bourse, dans la journée accidentée qui suivit le crime, M. Kleper-Turner répétait, avec ce fort accent d'outre-Rhin dont tous les efforts n'avaient jamais pu le débarrasser complètement :

— La pangue zautera... la pangue ne zautera bas...

Elle ne sauta pas, grâce à Mussidan, et ce fut M. Kleper-Turner qui, dans son cabinet de la rue du Quatre-Septembre, exécuta une cabriole de joie, lorsqu'il apprit cette nouvelle !

Il y gagnait trente mille francs.

— Je me suis trombe, murmura-t-il, en trufant le fol étranche... Técitément, c'était un vrai fol... un frai fol et un assassinat pour depon...

On le voit, M. Kleper-Turner aimait parfois à plaisanter.

Il attendit quelques jours avant de se présenter rue de Ghanaleilles.

Seulement, en homme qui avait l'expérience des affaires et l'habitude des femmes — car il avait la clientèle mondaine et aristocratique de Paris — dès qu'il sut par ses renseignements particuliers que la banque de Terrenoire ne « zauterait bas » — selon son expression — il écrivit aussitôt à M"' de Terrenoire une lettre dans laquelle il lui disait qu'après le malheur qui la frappait il ne voulait pas se présenter à l'hôtel pour faire une réclamation d'argent.

Il attendrait, ajoutait-il, quelques jours, et il terminait en suppliant M"" de Terrenoire d'être persuadée qu'il avait pris une part très grande aux inquiétudes que cette catastrophe avait dû lui inspirer.

Ce dernier délai ne fut pas long.

M. Kleper-Turner se disposait un matin à sortir, et, sur la liste de

ses courses, il avait inscrit la rue de Chanaleilles, quand on introduisit dans son cabinet deux personnages longs, maigres, ayant assez l'allure de deux magistrats, et ayant entre eux un certain air de ressemblance.

Les deux caries qu'un domestique en livrée avait remis à M. Kleper- Turner portaient, l'une le nom de Tristot, l'autre le nom de Pivolot.

C'étaient nos deux amis, en effet. Leur visite au couturier à la mode avait lieu le lendemain même du jour où ils avaient demandé à Laroque un délai pour l'arrestation de Luversan.

— Qu'est-ce qu'il y a pour votre service, messieurs? demanda poliment le tailleur dont nous ferons grâce de l'accent à nos lecteurs.

Il était toujours très poli et très obséquieux — et ne devenait insolent que lorsqu'il avait employé les derniers moyens de conciliation envers un débiteur entêté.

— Monsieur, dit Pivolot, nous sommes agents d'affaires, nous nous chargeons de recouvrements, d'achats de créances, de recherches de débiteurs disparus,

— Je ne vois pas en quoi vous pouvez m'êlre utiles... Je, fais ces sortes de recherches moi-même... J'ai surtout, vous le savez, une clientèle de femmes du monde, très riches et payant presque toutes très bien. Par conséquent...

— Vous dites, monsieur Kleper-Turner, que vos clientes vous payent presque toutes. Il y a donc des exceptions?

— Il y en a, en effet.

— Sont-elles nombreuses?

— Non, fort heureusement. Mais c'est le secret de mes affaires que vous me demandez là? fit Kleper-Turner avec inquiétude. Vous poussez la curiosité un peu loin.

— Pardonnez-nous donc. Nous irons droit au fait. Parmi les exceptions dont vous parliez, c'est-à-dire parmi les clientes qui ne vous payent pas très régulièrement, n'en est-il pas une qui se nomme M"' de Terrenoire?...

M. Kleper-Turner fronça les sourcils et prit un air mécontent:

— Je n'ai pas l'habitude de raconter mes affaires à tout le monde, monsieur, et je ne suis pas disposé, mais pas du tout, à vous faire connaître, avons que je n'ai jamais vus, des détails que je ne confie à personne, dans l'intérêt de mes clientes.

— C'est très bien, monsieur Kleper-Turner, fit Pivolot imperturbable, c'est très bien; ces sentiments ainsi exprimés prouvent un caractère droit et une discrétion qui doit être, après celle d'habile coupeur, la première vertu de votre métier.

M. Kleper-Turner ne savait s'il fallait se fâcher.

Il allait peut-être répondre vertement, quand Pivolot ajouta :

— Si M"" de Terrenoire vous devait quelque somme, si forte que fût cette somme, mon ami et moi serions prêts à vous la rembourser intégralement, sur-le-champ.

M. lOeper-Turner fit un soubresaut.

— Quel intérêt avez-vous?

— Ne nous interrogez pas. Nous offrons. Acceptez-vous?...

— Cela demande examen. Il se peut que M""' de Terrenoire me doive une certaine somme. Mais je ne suis pas en peine. Je serai payé quand je le voudrai. M°' de Terrenoire est ma meilleure cliente. C'est de l'or en barre. Si je cède sa créance, elle l'apprendra et me marquera son mécontentement.

— Donc, vous refusez?

— Je refuse. M"* de Terrenoire se vengerait, en allant se fournir ailleurs. Voilà ce que j'y gagnerais.

— Jouons cartes sur table... Combien vous doit-elle?

— Je vous ai déjà dit que je ne répondrais pas. Inutile d'insister. Au surplus, messieurs, on m'attend... et si vous n'avez pas autre chose à me demander...

— Asseyez-vous, monsieur Kleper-Turner. Ne vous impatientez pas Nous appartenons — ou à peu près — mon ami, M. Tristot, et moi, à la Préfecture de police...

— Qu'est-ce que cela me fait?

— Rien, pour le moment. Beaucoup peut-être tout à l'heure.

— Je ne vous comprends pas.

— Patience. M""* de Terrenoire est donc votre débitrice? Puisque vous refusez de me dire de quelle somme vous êtes son créancier, je suis obligé de faire des suppositions. Je suppose donc qu'elle vous doit... Mettons une somme ronde... cinquante mille francs. Je vous offrais tout à l'heure de me substituer à votre place et de vous rembourser intégralement. Je vous offre maintenant davantage...

— Quoi donc? fit le juif avec curiosité.

— Soixante mille francs de cette créance.

M. Kleper-Turner eut une seconde d'hésitation.

— Non, dit-il, j'y perdrais — tout bien considéré — j'aime mieux conserver la clientèle de M™' de Terrenoire...

— Soixante-dix mille ! fît Pivolot, très calme.

M. Kleper-Turner eut un nouveau tressaillement; ses narines

720 R0Gi:il-LA-HO.NTl':

enflèrent et Je bout de sa langue alla rafraîchir ses lèvres minces et pâles; il parut faire un violent effort sur lui-même pour répondre :

— Non. Encore une fois, n'insistez pas. Je ne puis à aucun prix vous abandonner cette créance.

— Quatre-ving-t mille francs... dit Pivolot.

— J'ai dit : à aucun prix.

— Quatre-vingt-dix. .

— Non.

Et M. Kleper-Turner ferma les yeux pour échapper, sans doute, à la tentation de gag-ner, d'un seul mot et d'un seul trait de plume, soixante mille francs.

Après ce dernier chiffre, Pivolot garda quelques instants le silence. Il ne paraissait pas trop décontenancé et il s'attendait peut-être à ce que le couturier ne lâcherait pas aisément ses droits sur sa riche cliente.

Il s'était levé, en débattant ce prix.

Il se rassit, en transportant sa chaise auprès de M. Kleper-Turner.

Il le touchait presque.

Le couturier parut inquiet.

— Je vous ai dit, monsieur Kleper, que nous étions de la Préfecture. C'est vous dire que nous ne sommes pas venus chez vous sans prendre nos précautions. Vous avez deviné — le plus bête l'aurait fait à votre place — que nous avions un intérêt énorme à devenir propriétaires de la créance sur M"" de Terrenoire. Je vous ai fait des propositions si avantageuses, si extraordinaires qu'elles paraissent invraisemblables. Vous pouviez les accepter, et vous avez eu tort de refuser, car vous avez perdu l'occasion de faire un joli bénéfice.

— Je ne le regrette pas.

— C'est ce que nous allons voir. Je vous prie, monsieur Kleper- Turner — notez bien que je ne vous prie plus de la même manière — de me céder la créance pour ce qu'elle vaut, c'est-à-dire pour la somme même que vous doit M"^ de Terrenoire, sans un sou de plus,

M. Kleper-Turner eut un haussement d'épaules.

— Vous voulez rire, dit-il.

— Pas le moins du monde.

— Cessons ce babillage, je vous le conseille. Mon temps est précieux et je ne le peux perdre en futilités.

— Le nôtre ne l'est pas moins et ce que vous traitez de futilités a une grande importance pour nous. Puisque vous avez l'esprit borné au point de ne pas nous comprendre à demi-mot, je vais être plus explicite. Vous êtes Allemand, monsieur Kleper-Turner...

Prenez garde ! soyez prudente ! (P. 725.)

Page 1