‹ Roger-la-Honte (volume 3)Chapitre 3 sur 42 · LIV · texte numérisé non relu

LIV

53 ROOFR-LA-nONTE

En face, la maison de Larouelle, morne et déserte depuis l'assassinat, parut s'animer tout à coup et vivre.

Devant la fenêtre ouverte de la victime, une ombre s'agita.

La lumière d'une bougie, placée sur la table, éclaira soudain la scène, tout le théâtre du crime.

Lacroix, alors, vint prendre Suzanne par la maiu.

La petite eut une convulsion des membres et retira les bras,

— Maman, maman, dit-elle, je ne veux pas, je ne veux pas. Henriette, machinalement, s'était approchée du balcon, ne devinant

pas ce que restait à faire là M. Lacroix.

Mais, brusquement, ayant vu, elle comprit, elle laissa échapper un cri d'horreur.

— Non, vous ne forez pas cela, dit la malheureuse fjmme, en se jetant entre Suzanne et M. Lacroix, ce serait atroce, ce serait odieux... et cela ne vous est pas permis... C'est assez de nous torturer depuis deux jours, comme vous le faites... Vous êtes chez moi, dans ma chambre, et j'ai le droit de vous chasser... Allez-vous-en... allez-vous-en...

Elle était dans une agitation voisine de la folie. *

Elle se reculait devant Lacroix,. serrant Suzanne contre elle, cachant dans sa robe le visage terrifié de l'enfant...

— Mais, madame, réfléchissez, disait Lacroix...

— Je vous ai dit que ma fille était malade. Il faut avoir pitié d'elle... une trop forte émotion pourrait la tuer, tellement elle est impressionnable et nerveuse... Ayez pitié d'elle, monsieur... Enfin, que voulez-vous doac obtenir?... Que voulez-vous de moi?... Qa'avons-nous fait!... Qu'espérezvous?... Pourquoi, depuis deux jours êtes-vous entré de force dans notre vie et ne nous laissez-vous plus un instant de repos? Un crime s'est commis près de nous... Est-ce donc la faute de ma pauvre petite fille?... Est-ce donc ma faute, à moi?... Vous outre passez votre devoir... Votre zèle vous emporte trop loin... La chambre d'une femme devrait vous être sacrée... et ce qui devrait vous être plus sacré encore, c'est l'innocence de cette enfant, ce sont ses terreurs, ce sont ses larmes... Allez-vous-en, vous dis-je... J'ai le droit de vous ordonner de partir, et je ne veux pas que vous restiez ici plus longtemps.

Elle s'emportait; elle allait se trahir peut-être, car elle n'était plus capable de feindre encore, tant son esprit était en désordre.

Un mot très froid du commissaire de police la rappela à la raison :

— Puisque votre fille et vous, vous prétendez n'avoir rien vu du meurtre de Larouette, comment devinez-vous que nous voulons reconstituer la scène du crime?..

ROGER-LA-HOlNTE 59

Elle se tut, baissant le dos, comme si, dans un accès de fièvre chaude, elle avait reçu une douche d'eau glacée sur la tête.

Puis — après un moment — d'une voix faible et suppliante :

— De grâce, monsieur... par pitié, laissez-nous.

Lacroix avait pris doucement Suzanne par la main. II disait :

— Puisqu'elle n'a rien vu, d'où vient sa frayeur?... Et pourquoi ne veut-elle pas monter avec moi sur le balcon?...

Suzanne, tout à coup, s'éloigna de sa mère et la regarda en face. Et ce regard consolait la pauvre femme et disait clairement :

— Ne crains rien. Je te comprends. Je suis forte!... Et elle se laissa entraîner sur le balcon.

Au loin, dans la guinguette de l'étang, on entendait toujours le quadrille à' Orphée aux enfers.

La lune brillait, éclairant presque nettement, tant la nuit était pure, les moindres détails de la rue.

En face, dans la petite chambre meublée d'acajou, comme au soir du crime, un homme était assis devant son secrétaire ouvert et faisant mine de compulser des papiers.

Cet homme, qui occupait la place de Larouette, c'était l'un des agents, Tristot.

Derrière lui, sur la table qui occupait le milieu de la pièce, une bougie brûlait dans un chandelier de faïence, la même bougie qui avait éclairé le crime.

Lacroix toucha du doigt l'épaule de Suzanne.

— Regarde, mon enfant, dit-il... et, si tu as vu, tu te souviendras i... Soudain, apparut dans la rue un homme de haute taille, coiffé d'un

chapeau haut de forme, de couleur grise, bordé d'un large ruban noir, — la lune permettait de distinguer ces choses, — et vêtu d'un pardessus gris à pèlerine.

Cet homme, c'était l'autre agent, Pivolot; le vêtement et le chapeau étaient ceux de Roger Laroque, le soir du crime.

Il traversa les marronniers et pénétra chez Larouette.

Un instant après, il entrait doucement dans la chambre oii Tristot travaillait, sans défiance, à son secrétaire.

Mais, tout à coup, Pivolot ayant remué une chaise, Tristot se retourna, l'aperçut, et les deux agents firent mine de se jeter l'un sui l'autre; car, d'après la déposition du médecin, la posture du cadavre, l'état des lieux, Lacroix n'avait pas eu de peine à reconstituer la scène du meurtre.

Et l'on voit qu'il ne s'était pas trompé.

— On distingue parfaitement, murmura le commissaire de police. Il est évident pour moi qu'une personne placée ici, au moment de l'assassinat, devait ne perdre aucun détail; or, comme M"" Laroque et sa fille se trouvaient — Victoire l'affirme — sur le balcon, il est facile de conclure qu'elles ont tout vu...

Il avait tenu, tout le temps de cette scène, Suzanne par la main.

Il espérait surprendre un tressaillement — à l'apparition surtout de l'agent vêtu des habits de son père.

Mais la main brûlante de l'enfant était restée inerte dans la sienne

Pas un geste, pas un tressaillement, pas une contraction I

Il se pencha sur elle et la regarda de très près.

Alors, il vit qu'elle avait les yeux si obstinément fermés et avec tant de force, que les paupières formaient sur eux mille rides.

Elle avait voulu ne rien voir, et elle n'avait rien vul

— Sublime enfant! murmura le magistrat, elle m'a vaincu... Là-bas dans la guinguette, le piston et le violon jouaient toujours

Orphée aux enjers.

Us attaquaient maintenant la chaîne des dames...

Nous allons remonter, dans notre récit, de quelques heures en arrière, et nous suivrons Roger depuis le moment où il avait quitté le bureau provisoire du commissaire de police, à la mairie, où il venait de parler du remboursement fait par lui, la veille, à Larouette.

Roger, d'un pas alerte, et sans autrement s'occuper de cet incident, avait gagné la gare de Ville-d'Avray, et pris le train de neuf heures.

Environ une demi-heure après, il était à Paris.

Il se rendit à pied rue Saint-Maur où étaient ses ateliers.

Ceux-ci occupaient un assez grand corps de bâtiment, au fond d'une cour dont les deux côtés, à droite et à gauche, rapprochés de la rue, comprenaient les bureaux, la caisse, le cabinet de Laroque, les surveillants et le portier. Le tout était séparé de la rue par un mur coupé, au milieu, par une grille en fer forgé, aussi solide qu'elle était élégante et de fort riche travail.

Après être passé à son cabinet et avoir jeté tin rapide coup d'oeil à sa correspondance, Roger Laroque sonna.

Un garçon entra :

— Monsieur Guerrier est à la caisse ? demanda-t-il.

— Oui, monsieur, M. Guerrier est même arrivé avant l'ouverture des bureaux.

— Priez-le de venir dans mon cabinet.

Le garçon sortit, et, cinq minutes après, la porte s'ouvrait de nouveau et livrait passage à un tout jeune homme à l'air droit et franc, à mine intelligente, grand, mince et distingué.

C'était Jean Guerrier, le caissier de la maison.

— Asseyez-vous, Jean, dit Roger en lui indiquant une chaise, et après lui avoir cordialement serré la main. Qu'y a-il de nouveau?

— Hélas! monsieur, dit le caissier avec tristesse, la situation ne s'est pas modifiée depuis hier. Nos aflau'es ne se sont pas relevées, vous le savez mieux que moi, depuis la guerre aveclaPrusse. Cependant, nous sommes sortis, à plusieurs reprises, de crises dangereuses et nous avons fait face à tous nos payements, à toutes nos fins de mois. Par malheur, je crains fort que ce maudit remboursement, que nous avons été contraints de faire, ne soit cause de notre perte. Il nous fallait, pour demain, environ cent quatre vingt mille francs. Le remboursement à Larouette nous en a pris à peu près cent quarante-cinq mille. Les cent mille francs que vous m'avez rendus hier matin, en arrivant, ne comblent pas le déficit. Et je ne vois pas trop comment nous ferons demain. Ah ! si nous pouvions payer demain nos échéances et nos ouvriers... Cela nous donnerait du temps.

— Oui, fit Laroque avec calme, cela serait du répit et le salut, car la situation n'est pas désespérée... nos commandes sont importantes, et quelques semaines suffiraient pour nous permettre de terminer nos machines. Celles-ci livrées, c'est de l'argent à bref délai, c'est de l'avance, c'est la tranquillité pour le lendemain ei la possibilité d'entreprendre d'autres travaux.

— Yous connaissez, monsieur, toute l'affection que je vous porte et tout mon dévouement. Je suis attristé par votre désespoir autant que par un malheur personnel.

— Je le sais, mon ami, et j'ai pleine confiance en vous.

— Avez-vous frappé à toutes les portes ?

— A toutes. Et je les ai trouvées fermées. Sur la place de Paris, les mauvaises nouvelles se répandent vite, et il n'est peut être pas à cette heure, un patron d'ateliers ou un chef d'usine qui ne s'attende à voir annoncer prochainement ma faillite. Dans ces conditions et avec la menace d'un pareil dénouement, les bourses se ferment. C'est lorsqu'on n'a pas besoin d'argent que l'on vous en offre et que les mains se tendent.

— De telle sorte qu'il n'y a plus d'espoir !

Roger demeura silencieux. Il cherchait une combinaison pour retarder

la débâcle. Et rien, rien, pas même un expédient, ne lui venait à l'esprit. De son côté, Guerrier faisait des additions. Il s'évertuait vainement à compter et à recompter les sommes à payer. Les chiffres étaient là, inexorables.

— Combien nous manque-t-il? demanda le patron.

— Cinquante mille francs, répondit le caissier, en poussant un soupir.

— Reg-ardez-moi, Jean. Est-ce que je rougis? Est-ce que j'ai l'air confus? Eh bien, je ne devrais pas oser vous regarder en face, mon enfant ; car j'ai commis une grosse faute cette nuit, une faute qui aurait pu être irréparable.

Jean Guerrier était la discrétion en personne. Il ne voulait pas connaître la faute du patron : cela ne rentrait pas dans ses attributions.

— Pardon, M. Laroque, mais c'est moi que vous allez forcer de rougir. Je n'ai pas l'honneur d'être votre confesseur.

— Si, si, mon enfant... il faut que vous sachiez tout... cela vous servira de leçon... Figurez-vous que, poussé par l'esprit malin, cet esprit qui ne manque jamais de hanter les gens près de sombrer dans un cbime, j'ai commis l'infamie, moi qui n'ai jamais tenu une carte de ma vie pour jouer del'argent, j'ai eu l'imprudence de venir prendre hier soir, 17,000 francs dans la caisse et de me faire présenter, cette nuit, dans un tripot!... ils appellent cela un cercle, l'étiquette leur suffit pour masquer le poison.

Je connais un vieux brave homme de joueur, qui vient souvent frapper à ma bourse quand il s'est fait décaver; je suis allé le demander à son tripot, certain de l'y trouver. Eh bien, le croiriez-vous, Jean, ce vieil incorrigible a encore eu un reste de bon au fond du cœur. Lui qui n'avait pas un sou pour faire son jeu, et pouvait espérer puiser à pleines mains dans mon portefeuille, il m'a dit :

« — Ah ! n'entrez pas là dedans, M. Laroque ; tous les commerçants qui sont entrés là en sont sortis pour la faillite, sinon pour Mazas. »

Et je suis entré quand même, et j'ai joué, dans l'espoir de parfaire la somme qui nous manque. Et j'ai commencé par perdre, savez-vous combien ? c'est affreux I

J'ai d'abord perdu quinze mille francs. Je ne connaissais pas la sueur froide... Je la connais maintenant. Vous ne pourriez vous imaginer, mon enfant, ce que l'on souffre, quand on est un honnête homme et qu'on voit son pauvre argent, cet argent sacré des échéances, ce dépôt confié à l'honneur d'un chef d'usine, c'est-à-dire d'un homme qui a charge d'âmes, quand on voit cet argent s'en aller, le diable sait où, par l'intermédiaire d'une ignoble palette de croupier. Il ne me restait plus que deux mille

francs. J'aurais dû partir : la leçon était suffisanta. Je restai dans l'espoir de me refaire, et...

— Et?...

— Et je me refis. La veine me sourît un instant, et j'eus bientôt les mains pleines de jetons de nacre dont ces gens-là se servent comme monnaie pour se faciliter la ruine. Vous pensez bien que je ne m'attardai pas plus long-temps. La Providence avait bien voulu s'occuper de moi, j'aurais éié ingrat de ienter le diable nne seconde /ois. Je courus à la caisse du tripot, j'étalai mes jetons sur la table, et je découvris avec volupté, qu'il y en avait pour vingt-deux mille francs, de sorte que, tout compte fait, je leur gagne encore cinq mille francs. Donc, il ne nous manque plus maintenant que quarante cinq mille francs. Si je vous ai conté cela, Jean, c'est dans l'espoir de vous dégoûter à tout jamais des jeux d'argent. J'ai gagné, il est vrai ; mais voyez un peu ce que nous serions devenus, si j'avais perdu. Nous nous serions trouvés dans la nécessité de cacher cette perte, de falsifier les livres, d'imaginer des dépenses... c'eût été du propre! N'en parlons plus et voyons comment nous pourrons nous procurer les quarante-cinq mille francs qui nous manquent. Yoyons, Guerrier, n'auriez-vous pas un oncle d'Amérique, à qui vous pourriez télégraphier de nous envoyer cette petite somme?

Le patron plaisantait. Même il riait, mais d'un rire qui sonnait faux, n arrive souvent que les naufragés hasardent encore une plaisanterie avant de couler à fond : Laroque en était là. Faute de quarante-cinq mille francs, cette usine oii il avait mis toute son intelligence, toute son énergie au travail, où tant de braves gens, pour la plupart pères de famille, comptaient sur lui, allait sombrer.

Guerrier ne se connaissait pas d'oncle en Amérique; mais la question du patron éveilla en lui un vieux souvenir auquel il se raccrocha désespérément.

— Monsieur Laroque, dit-il, c'est grâce à la recommandation de feu M. Yaubernon que je suis entré dans votre maison, d'abord comme simple employé aux écritures. De modeste comptable, vous m'avez fait votre caissier. Vit-on jamais plus jeune caissier dans un établissement de cette importance ?

— Où voulez-vous en venir? Si je vous ai donné ma confiance, c'est que vous avez su la mériter.

— Et c'est surtout parce que M. Vaubernon, m'avait recommandé tout spécialement auprès de vous. Il connaissait ma famille. Il savait que mon père s'était trouvé dans Timpossibilité de me faire instruire convenablement, mais que j'avais comblé cette lacune en suivant le soir les

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cours d'adultes, en passant la moitié de mes nuits à l'étude. M. Vaubernon m'a porté bonheur jusqu'à présent. Eh bien, c'est peut-être encore lui qui nous tirera d'alîaire.

— Je voudrais bien savoir comment. Si le pauvre homme avait vu sa fin si prochaine, il aurait pris des dispositions pour me faciliter le remboursement à ses héritiers. Quant à vous, Guerrier, il vous eût certainement laissé quelques billets de mille francs dont vous ne seriez pas embarrassé aujourd'hui. Nous ne pouvons pas le ressusciter pour combler ces regrettables lacunes, pas plus que nous ne pouvons ressusciter ce malheureux Larouette, son héritier.

Laroque recommençait à plaisanter. Le meurtre de ce voisin de campagne qui n'avait pas hésité à le ruiner, n'était pas fait pour l'émouvoir.

Jean Guerrier tira de sa poche son portefeuille et y prit une lettre cachetée sur laquelle on lisait cette suscription :

Monsieur de Terrenoire, banquier Boulevard Haussmann.

— Lisez, dit-il à son patron.

Le patron lut. Il eut un sourire amer.

— Je "'ois bien, mon cher Guerrier, que vous êtes en possession d'une lettre pour un banquier qui a nom : de Terrenoire, et qui habite boulevard Haussmann, mais quel est le banquier qui me prêterait aujourd'hui quarante-cinq mille francs, sans autre gage que mes espérances de réussite, mon labeur, mon intelligence?

Guerrier remit l'enveloppe sous les yeux du patron.

— Vous ne reconnaissez donc pas l'écriture?

— En effet, dit Laroque -.très intrigué, j'ai déjà vu cette écriture, et pourtant, je ne saurais dire de qui elle est.

— C'est l'écriture de M. Vaubernon.

— Mais oui, comment ne l'ai-je pas reconnue plus tôt; mais expliquez-vous, vous me mettez sur des charbons ardents.

— Lorsque M. Vaubernon voulut bien me recommander à vous, il me donna cette lettre, en me disant : « Je suis convaincu que tu feras ta carrière chez M. Laroque, mais il faut tout prévoir, si jamais il t'arrivait un malheur, que tu perdisses ta place, que tu fusses dans le besoin, avec cette lettre qu'il te suffira de porter à son adresse, tu trouveras aide et assistance.

— Mais c'est un conte des Mille et une Nuits?...

— Pas du tout, je vouu assure.

Fils d'ouvriers, il avait été apprenti d'abord... (P. 71.)

— Du reste, à quoi celte lettre pourrait-elle nous servir? il sagii de vous, et non de moi. Vous vous trouveriez sans place, dans la misère, il se pourrait que M. de Terrenoire, banquier, voulût bien vous prendre dans ses bureaux, vous avancer un mois de traitement pour vous faciliter Texistence, mais il ne vous prêterait pas, à coup sûr, quarante-cinq mille francs dont nous avons besom.

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