‹ Roger-la-Honte (volume 3)Chapitre 21 sur 42 · UV. '31. — JULES MARY, — ROGER-LA-HOMK. — ÉD. J · texte numérisé non relu

UV. '31. — JULES MARY, — ROGER-LA-HOMK. — ÉD. J

ROOFF ET C*».

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ROGER-LA-HONTE 72i

— Pas du tout, fit l'homme comme offensé, c'est un mensonge, je suis Alsacien.

— Naturellement. Tous les Allemands prétendent qu'ils sont Alsaciens, c'est-à-dire Français, pour être bien reçus chez nous. Vous n'en êtes pas moins Allemand et, de plus, Prussien. Nous savons d'où vous venez et qui vous êtes. Inutile de nier; car, pour vous mettre les preuves en mains, nous vous conduirons, si bon nous semble, jusqu'au cabinet du préfet de police, où vous apprendrez sans doute avec surprise et surtout avec indignation que vous faites depuis dix ans de l'espionnage pour le compte de M. de Bismarck.

— Moi? fit M. Kleper-Turner très pâle. Moi? Bonté de Dieu! qui a pu vous dire pareil mensonge?

— Ce doit être un mensonge, et vous en êtes assurément incapable. Regardez, cependant, comme les plus honnêtes gens peuvent être calomniés, fit M. Pivolot goguenard.

— Oui, c'est une calomnie, une infâme calomnie I

— Voilà qui est entendu, monsieur Kleper. Vous êtes blanc comme neige. Vous êtes Alsacien et vous aimez la France, ce qui ne vous a pas empêché d'être sous-officier de uhlans pendant la guerre. C'était pour mieux servir la France, sans doute, que vous combattiez contre elle?...

M. Kleper était hébété...

— Je vous assure, répétait-il, je vous assure... Pivolot ne le laissait pas continuer.

— Voici donc ce que je vous propose... Etes-vous prêt à m'écouter plus attentivement que tout à l'heure?

— Je suis à votre service, dit Kleper-Turner, humblement, mais je vous assure que je ne suis pas...

— Vous me céderez à l'instant la créance sur M"" de Terrenoire

A combien se monte-t-elle?

— A trente mille francs seulement.

— Vous consentez?

Le couturier hésitait, se mordait les lèvres, était blême de colère.

— Je vous préviens que si vous n'acceptez pas, dit Pivolot, je ferai prendre un arrêté d'expulsion contre vous et vous forcerai de repasser la frontière.

— Vous feriez cela? exclama l'homme.

— Avant huit jours.

— C'est la ruine pour moi... réfléchissez!

— Nous avons réfléchi. C'est à vous de choisir... M. Kleper-Turner fit une dernière grimace.

: — Au moins, dit-il, si je vous laisse cette créance pour le prix qu'elle vaut, c'est-à-dire pour trente mille francs, croyez bien que je le fais pour vous être agréable, messieurs, et non- parce que je cède à la force...

Pivolot et Tristot se mirent à rire.

— Nous croirons tout ce que vous voulez, monsieur Kleper. Ilesi convenu que si vous cédez, c'est pour nous rendre service et non parce que nous vous avons fait peur.

En rechig-nant, avec mille grimaces et mille contorsions, le couturier les mit au courant de la situation de M°" de Terrenoire; ils sortirent alors ensemble et sans désemparer s'en allèrent chez un homme de loi où acte fut pris de la cession faite par Kleper-Turner à M. Pivolot de la créance de trente mille francs sur la femme du banquier.

Ce fut après cette formalité remplie qu'ils se séparèrent.

Quand les deux compères furent seuls, ils se mirent à rire.

— Difficile à la détente, ce bonhomme !... Et si nous n'avions pas eu, sur son compte, les jolis petits renseignements que nous a donnés le chef du cabinet du préfet, nous aurions échoué. Il n'eût jamais abandonné ses droits.

— Voilà trente mille francs bien aventurés, monsieur Pivolot.

— Hé! monsieur Tristot, nous serons remboursés, comptez-y J ai acheté ce matin, chez des orfèvres, des marchands de bibelots el autres fournisseurs de M""* de Terrenoire différentes créances en souffrance depuis fort longtemps. Le tout monte à la somme assez rondelette de soixante-dix-huît mille francs. Il paraît que M"" de Terrenoire est à court d'argent. Malgré son budget, qui doit être assez large pour lui permettre de se passer bien des fantaisies, elle a fait des dettes. Pour les payer, ces dettes, il faudrait qu'elle fît des économies, c'est-à-dire qu'elle renonçât, pour une année ou deux, à son luxe, à ses dépenses; et ses habitudes sont sans doute trop invétérées chez elle pour qu'elle se résigne à ce sacrifice.

— Terrenoire, sans" être riche, fait d'excellentes affaires. Tout lui réussit. Si sa femme lui avoue cette dette, s'il paye, nous aurons perdu notre temps...

— C'est vrai, mais cela est peu probable. J'ai le pressentiment qu'elle ne dira rien à son mari et qu'elle payera.

— Nous le saurons bientôt.

— Oui, car je compte bien me rendre rue de Chanaleilles cet aprèsmidi... mais d'abord, allons déjeuner.

Après avoir déjeuné, les deux amis se rendirent en voiture rue de Chanaleilles et firent passer leurs cartes à M™* de Terrenoire.

On leur répondit que M°" de Terrenoire n'était pas chez elle.

Ils insistèrent. «

On leur répondit qu'elle était très souffrante et ne recevait pas, en 1 s priant de revenir un autre jour ou d'écrire quel était le but de leur * visite -

Ils renvoyèrent leurs cartes, sur lesquelles ils s'étaient contentés d'écrire : « De la part de M. Kleper-Turner. »

On les introduisit sur-le-champ.

.Or, à cette heure, pendant que Terrenoire était le plus occupé à sa maison de banque, quelqu'un tenait compag-nie à Andréa : Luversan.

Luversan, qui ne se savait pas surveillé de si près, mais qui, depuis la descente de police, avait la prescience d'un danger imminent, était venu pour en finir avec cette existence de fugitif. Aimait-il sincèrement sa maîtresse? Oui et non. Il avait surtout peur d'une indiscrétion de la malheureuse. Découverte, arrêtée, Andréa, il n'en doutait pas, ne résisterait pas à ses remords : elle parlerait.

Quel était le plan de Luversan? On s'en doute : s'emparer par ruse ou par violence du million de Willism Farney, enlever Andréa, et s'enfuir avec elle dans un pays oh les malfaiteurs vivent à l'abri de l'extradition.

Il n'y avait pas un instant à perdre. Or pour revoir Andréa, se concerter avec elle, Luversan pensa qu'il serait plus habile d'aller la trouver rue de Chanaleilles que de lui assigner un rendez-vous où elle risquait d'être filée par la police.

L'idée était bonne. Elle aurait dérout*^ Pivolot et Tristot eux-mêmes.

Luversan venait, après force supplications et protestations d'amour éternel, d'obtenir d'Andréa la promesse de le suivre, lorsque la femme de chambre annonça l'arrivée de Tristot et Pivolot.

Le nom de Kleper-Turner les tranquillisa — car. devinant partout des dangers, ils avaient peur, — mais Luversan, qui avait laissé seule Andréa, s'arrangea de façon à voir les deux visiteurs sans être aperçu par eux; il tressaillit; il lui sembla que ces deux figures maigres, fines, rusées, ne lui étaient pas inconnues ; il lui sembla que ces deux hommes s'étaient déjà trouvés sur son chemin, et, à force de chercher dans ses souvenirs, il se rappela que ce devait être ces deux individus dont il .s'était cru suivi, alors qu'il demeurait encore rue Antoine-Dubois.

11 rentra précipitamment au salon, s'élança vers M"® de Terrenoire et lui dit :

— Prenez garde I Soyez prudente ! . . . .

Etonnée, M°" de Terrenoire n'eut pas le temps de lui demander des

explications; Luversan s'élaiL jeté derrière un haut paravent, dani le fond du salon, oh il resta, n'ayant pas le temps de sortir ; et Tristoî et Pivolot entrèrent.

Ils saluèrent poliment. Andréa leur répondit à peine.

Elle était encore sous le coup de l'émolion produite par le dernier mot de Luversan.

Quel était donc le danger qui la menaçait?

Elle laissa debout les deux hommes et les examina attentivement, d'un œil anxieux.

— Vous êtes chez Kleper? demanda-t-elle. C'est bizarre, je ne vous connais pas... H y a peu de temps, sans doute?

— Pardonnez-nous, madame, nous ne sommes ni l'un ni l'autre employés chez M. Kleper-Turner.

— Qui êtes-vous donc?

— Nous sommes tout simplement des agents d'affaires. Nous avons fondé, M. Tristot et moi, il y a longtemps déjà, une agence de recouvrements qui est aujourd'hui en plein succès. .

— Et qu'ai-je à faire avec vous, s'il vous plaît? demanda M™* de Terrenoire, dont l'orgueil s'éveillait.

— Mon Dieu, c'est pour une affaire bien simple que nous avons le déplaisir de déranger madame.

— Et quelle est cette affaire?

— Un petit recouvrement.

— Je ne vous connais pas...

• — Je crois que nous sommes appelés à faire plus ample connaissance.

— Enfin, monsieur, veuillez être plus clair. Je n'ai pas le loisir de deviner vos réticences, et s'il vous était agréable de vous expliquer...

— C'est justement ce que nous disait ce matin cet excellent M. IQeper-Turner, lorsque nous sommes allés, mon ami et moi, le trouver pour négocier avec lui de l'achat de la créance qu'il a sur vous.

— Oh! je comprends... M. Kleper-Turner s'est fatigué d'attendre; M. Kleper a perdu confiance...

— J'avoue qu'il ne s'est pas décidé sans peine.

— Et il vous a vendu...

— La créance de trente mille francs qu'il avait sur vous.

— Et, sans doute, il l'a dépréciée?

— Au contraire, nous lui en avons offert plus de quatre-vingt mille francs; il ne la cédait pas, il préférait votre clientèle.

— Et de quel moyen vous êtes-vous servi? demanda M°*' de Terrenoire, méprisante, mais peu rassurée.

— M. Kleper-Turner, en outre de son métier, fait un peu d'espionnage pour le compte du gouvernement allemand. Nous l'avons menacé de le faire expulser. Il a courbé la tête.

— Quel intérêt avez-vous donc à posséder cette créance?...

— Aucun autre intérêt que celui d'arrondir la somme que vous nous devez déjà et qui se monte à environ soixante-dix-huit mille francs... compte rond... Nous négligeons les centimes.

M™* de Terrenoire, prise de peur, les regardait, interdite. Derrière le paravent, Luversan écoutait avec épouvante. Il entrevoyait confusément quelque danger terrible. Imperturbable, M. Pivolot continua :

— Et c'est cette petite somme que nous venons vous prier, madame, de vouloir bien nous rembourser.

— Sur-le-champ?

— ^^Sans doute. Les affaires sont difficiles. L'argent est rare et rentre difficilement. Nous sommes à découvert, et nous avons besoin de tous nos fonds.

— Et vous avez ©ompté sur moi?

— Nous serions-nous trompés?

— Je n'ai pas d'argent.

— Vous en trouverez...

— Si je ne le peux?

— Nous le regretterons, assurément, mais nous ne sortirons pas d'ici sans avoir été payés.

— Asseyez-vous donc et restez.

— Et, comme notre temps est précieux et nous est compté, nous avons de nouveau regret de vous prévenir que, si dans une demi-heure...

M. Pivolot tira sa montre, gravement.

— Il est quatre heures juste. Donc, à quatre heures et demie, si nous ne sommes pas intégralement payés...

— Que ferez-vous?

— J'irai trouver M. de Terrenoire, votre mari, je lui raconterai quelle est la situation et j'espère qu'il fera droit à notre demande.

— Vous feriez cela?

— Je vous en donne ma parole d'honneur. M°*® de Terrenoire était devenue pâle.

Elle considérait, effarée, ces deux hommes qui restaient calmes, railleurs, devant elle, et ne perdaient pas un de ses gestes. Quel était leur but?

Etait-ce donc des créanciers ordinaires?

Non. Dans la moindre de leurs paroles perçait une malignité voulue, évidente.

Mais que voulaient-ils?

Et personne pour la défendre!...

Luversan seul était là!... Mais il ne pouvait se montrer sans exciter les soupçons et il était obligé d'assister, impassible, à cette scène.

Et, en effet, à genoux derrière le paravent, la tête sur un fauteuil, Luversan entendait ce qui se disait.

Chacune des paroles de Pivolot adressées à Andréa tombait sur son Ame comme autant de brûlures.

Ne pouvoir se lever et le souffleter, cet homme...

Et il ne le pouvait pour deux raisons...

Parce qu'il ne l'eût pas fait sans compromettre M°" de Terrenoire...

Parce que, pour sauver Andréa, c'était non un éclat qu'il fallait, non un scandale, mais de l'argent!

Il n'en avait pas...

Il savait que dans le boudoir de M°" de Terrenoire se trouvait, à peu près intact, le million volé à la banque.

Mais ce million, ce n'était pas sans péril qu'on y pouvait toucher...

C'était là, justement, le péril !...

Et il se mordait, rageusement, les poings.

Pivolot profita de l'émotion oii il voyait M°" de Terrenoire pour accentuer sa menace.

— Je ne suppose pas, dit -il, que M. de Terrenoire laisserait en souffrance une pareille dette sans la payer. Je suis convaincu également que si vous faisiez une tentative auprès de lui, cette tentative serait couronnée de succès.

— Et si vous vous trompiez... Si M. de Terrenoire, pour une cause ou pour une autre, refusait de payer?

— Vous êtes solidaires l'un de l'autre. Nous serions obligés de le poursuivre en remboursement. Il payerait.

— Songez que mon mari peut ignorer cette dette... que votre réclamation peut produire entre nous un effet déplorable.

— Nous ne pouvons, hélas ! madame, entrer dans ces considérations. La façon dont répondait Pivolot prouvait à M°" de Terrenoire qu'ell»

n'avait rien à attendre de leur indulgence.

— J'ai voulu savoir, dit-elle, jusqu'où iraient vos revendications. Soyez tranquilles, messieurs, vous serez payés.

— Madame de Terrenoire peut être assurée que nous n'en avons pas douté UD seul instant.

L'inculpé avait hâte d'embrasser Marie-Louise. (P 734.)

Elle se dirigea vers son Doudoir; dans un secrétaire dont elle avait seule la clef, se trouvait la somme volée par Luversan dans la caisse do son mari ,.

Sur le point de sortir, elle s'arrêta.

Si elle laissait Pivolot et Tristot au salon, n'allaient-ils pas découvrir Luversan?

UT. 92. — JULES UART. — ROGER-LA-HOfITB. — ÉD. J. ROUFF BT C'«. UT. 92

Et s'ils le découvraient, que penseraient-ils?

D'autre part, elle ne voulait pas introduire les deux hommes dans son boudoir... elle ne voulait pas remuer, devant ces étrangers, qui lui semblaient à bon droit suspects, les masses de billets de banque ou de valeurs, produit du crime.

Elle passa dans le salon qu'avaient traversé les compères en entrant et leur fit sig'ne de la suivre. Ils obéirent. Alors, elle les pria d'attendre, ressortit; prit, sans dire un mot, Luversan par la main et l'entraîna silencieusement dans son boudoir.

Luversan se laissa conduire. Il avait compris.

Seulement cette ruse fut inutile : au moment où disparaissaient l'amant et la maîtresse, Pivolot, qui avait eu soin d'oublier son chapeau, revenait, les apercevait, et si peu de temps qu'il lui fût donné de voir Luversan, le reconnaissait quand même.

— Allons, allons, tout va bien, pensa-t-il en s'esquivant. Lui n'avait pas été vu.

— Le père Laroque, se dit-il encore, doit avoir l'adresse du citoyen. C'est pour cela qu'il fait tant le malin.

Un quart d'heure après, M™° de Terrenoire revenait à eux, se soutenant à peme, les mains tremblantes, la figure bouleversée.

Elle tendit un paquet de billets de banque à Pivolot, qui le prit 2ompta lestement, mais soigneusement, soixante-dix-huit mille francs en billets de mille francs et s'inclina pour remercier en souriant.

— Les bons comptes font les bons amis, dit-il. Je vais maintenant vous remettre une quittance en règle et les pièces qui constituaient mon droit sur vous. v

Cela prit encore quelques minutes.

Enfin, ils partirent.

Luversan entra. Il était horriblement pâle.

— Je suis sûr que ce sont deux agents de police, dit-il... Nous sommes perdus.

— Pourquoi? Comment? Que peuvent-ils connaître?

— Que sais-je? Soyez persuadée que ce n'est pas sans une grave raison et pour obéir à un plan qu'ils ont racheté ces créances et sont venus vous forcer de payer en vous influençant par la menace de tout révéler à votre mari !

Elle ne répondit pas. Elle, aussi, avait eu la môme pensée et partageait la même épouvante, tille fut envahie tout à coup par la fièvre et so sentit prise de frissons convulsifs.

Elle grelottait.

ROGEB-LA-HONTE 731

En vain, le misérable se mit à ses pieds et essaya de la calmer, de la réchaiifîer en lui adressant de douces paroles, en lui enfermant les mains dans les siennes, en Faccablant de caresses.

En vain, il essayait de la rassurer.

— Nous nous trompons peut-être, disait-il, peut-être est-ce une véritable réclamation d'argent, sans parti pris et ne cachant point de pièg-e. Peut-être nous effrayons-nous à tort. Calmez-vous, Andréa, calmez-vous, je vous en supplie, je ne puis vous voir ainsi sans être troublé moi-même.

Mais elle avait beau essayer de sourire, ses dénis claquaient.

— Partons tout de suite, disait-elle. Je ne prendrai même pas le temps d'embrasser ma fille pour la dernière fois. Partons.

— Pas aujourd'hui. Demain soir. Je veux que nous soyons assez riches pour mener une existence toute de jouissances matérielles loin, bien loin d'ici. Il me reste à régler une affaire d'où dépend ma destinée.

Et Luversan sortit sans se douter qu'il serait filé par les deux policiers amateurs.

Le même jour, M. de Lignerolles, que les explications de Terrenoire semblaient avoir convaincu de l'innocence de Guerrier, mettait ce dernier en liberté. Toutefois, dès le soir même, le juge le fit avertir que cette libération n'était que provisoire. De nouveaux doutes (avaient sans doute surgi dans son esprit.

L'inculpé avait hâte d'embrasser Marie-Louise, de serrer la main à Margival. Il les aborda franchement, repentant, les suppliant d'oublier les accusations qu'il avait portées contre eux.

Ils étaient trop heureux de le revoir pour ne pas oublier bien vite les mauvais jours qui venaient de se passer; Margival seul l'interrogea à part.

Le vieux voulait savoir de quelle façon s'était formée, dans l'esprit de Jean Guerrier, la conviction que M. de Terrenoire n'était pas coupable de ce qu'il lui avait reprocUe.

Guerrier n'eut pas de peine à faire entrer dans l'âme de Margival la plus parfaite certitude qu'il avait de l'innocence de M. de Terrenoire.

Il lui rappela, pour y arriver, les nombreuses preuves d'affection qu'il lui avait données, à lui Margival, alors même que Marie-Louise n'était qu'une fillette, une enfant, et que M. de Terrenoire ne pouvait même songer à faire d'elle, plus tard, sa maîtresse.

732 ROGER-LA-HOiNTE

Et c'était bien avant, aussi, que Guerrier eût fait la connaissance de Marie-Louise qu'il avait éprouvé déjà les efîels de la générosité du banquier.

Guerrier parlait avec chaleur et fit partager à Margival sa conviction.

— M. de Terrenoire a été peut-être imprudent, dit-il, dans la manifestation des sentiments de sympathie que nous lui avons inspirés, mais il a dii souffrir beaucoup en voyant comment et de quelle odieuse façon nous traduisions cette sympathie.

— Allons le voir ensemble, dit Margival, et la réconciliation sera complète.

Marie-Louise les accompagna.

Ce fut elle seule — sa fille — que vit le pauvre homme en cette occasion, elle seule dont il s'occupa, avant tout :

— Vous seule, ma chère enfant, dit-il, vous saviez que ni vous ni moi n'étions coupables et que nous n'avions jamais eu la moindre mauvaise pensée. Nous avons eu beaucoup de peine à nous faire croire, continua-t-il avec un sourire triste, du moins rien n'a pu altérer l'affection que nous avions l'un pour l'autre, car je ne faisais pas de différence, dans mon cœur, entre ma fille et vous...

Il l'embrassa sur le front en pleurant. Ils étaient très émus.

— J'espère, dit Terrenoire, que Margival, et vous. Guerrier, vous allez reprendre chez moi vos anciennes fonctions. Ce sera la meilleure des réponses à toutes les calomnies, et votre justification entière. Qui osera conserver un dernier doute, lorsqu'on verra disposant de nouveau librement de cette caisse celui qu'on accusait de l'avoir volée ?

— C'est juste, dit Guerrier. Je suis à votre disposition,

— Et vous, Margival?

— Je n'ai plus de raisons pour vous refuser, mon ami.

Le lendemain donc. Guerrier et Margival reprenaient possession de leur poste à la banque du boulevard Haussmann.

Et Guerrier y était à peine installé qu'un commissionnaire lui apportait un billet ainsi conçu : « Je t'attends en bas dans une voiture. >

Il reconnut l'écriture de Roger Laroque.

Déjà Guerrier se reprochait l'excès de prudence qui l'avait empêché de se rendre à Maison-Blanche le jour même de sa libération. Il descendit rapidement l'escalier et se précipita dans la voiture.

Roger le reçut les bras ouverts. Après la première accolade, son

jeune ami regarda de tous côtés dans la rue avec frayeur. Ayant aperçu Tristol et Pivolot, il se rejeta en arrière, disant :

— Nous sommes perdus. On nous file.

— Je le sais bien, et c'est pourquoi nous sommes sauvés.

— Comment?

— Tu viens de voir nos amis Tristot et Pivolot, n'est-ce pas?

— Oui. Etes- vous sûr qu'ils sont nos amis. Je ne me fierai jamais à un homme de police.

— Ceux-là sont des anges! Ils n'ont pas la beauté séraphique, loin de là, mais ils sont bons comme du bon pain, et comme ils ne doutent ni de mon innocence, ni de la tienne, tu peux te fier à eux. Au surplus, ils vont nous rejoindre dans un instant.

Et Roger ordonna au cocher de les conduire au pas sur le boulevard. Tristot et Pivolot suivaient.

— J'ai appris par ces deux policiers qui venaient me voir à Mazas, dit Guerrier, tout ce que vous avez souffert pendant votre maladie. Et M"* Suzanne, comment va-t-elle?

— Bien, et c'est un miracle : la pauvre enfant n'a pour ainsi dire pris aucun repos durant un mois. A part un peu de fatigue générale, on ne croirait jamais qu'elle a remplacé auprès de moi une sœur de charité. Avant ma maladie, Suzanne se laissait aller à une tristesse continuelle dont tu sauras plus tard la cause. A cette tristesse a succédé les préoccupations de son amour filial. L'activité qu'elle a dû déployer l'ont obligée à laisser de côté ses chagrins personnels, et maintenant, la voilà résignée.

Guerrier se garda de poser une question indiscrète. Il annonça à son tour les étranges révélations de Terrenoire, sa réconciliation avec Marie- Louise, toujours aimante, et Margival, toujours confiant.

— Je t'avais bien dit, s'écria Roger, que ces braves gens étaient innocents des vilenies qu^on leur reprochait. Le plus à blâmer, c'est M. de Terrenoire; mais ce n'est pas à moi à lui jeter la première pierre. Elles sont irréparables les fautes que la passion fait commettre! Mais songeons au présent et tâchons d'oubher le passé. Pendant que je m'occupais activement de découvrir l'assassin de Larouette, nos amis Tristot et Pivolot mettaient à ton service toutes leurs belles facultés pour obtenir la preuve de ton innocence. N'est-ce pas honteux qu'on ne t'ait accordé qu'une liberté provisoire !

De cette phrase, Guerrier n'avait retenu que le début.

— Auriez-vous réussi dans vos recherches ? demanda-t-il avec anxiété.

— Oui.

— Vous connaissez l'assassin de Larouette?

— Je le connais.

— Et vous ne l'avez pas arrèiô?

— Pas encore.

— Parce que je l'arrêterai demain.

— Et la raison de ce retard?

— Toi.

— Moi?

— Oui, toi. Ces policiers dont tu te défies à tort ont, très probablement, trouvé la bonne piste. Je connais l'assassin de Larouette; eux connaissent l'assassin de Brignolet. Conclusion : tu leur dois plus que la vie.

Guerrier s'inclina.

Mais pourquoi Tristot et Pivolot les suivaient-ils?

Il le demanda à Laroque qui, lui répondit :

— Ces messieurs attendent la fin de nos confidences. Après quoi, sur un signe de ton vieux et ancien patron, ils viendront nous rejoindre. Ils ont à te demander un renseignement de la plus haute importance pour leur enquête.

— Appelez-les tout de suite, cher monsieur Laroque.

— F'arncy, ne t'en déplaise; je reprendrai mon nom de Laroque quand je pourrai le porter avec honneur. Quant à toi, l'avenir te réserve une surprise à laquelle tu ne t'attends guère.

— L'avenir?... Pourquoi me faire attendre cette révélation? Parlez, je vous en supplie!

— Tu le veux?

— Ouil

— Tu seras discret?

— Comment pouvez-vous en douter?

— Eh bien... l'assassin de Brig-nolet ne serait autre que l'assassin de Larouette.

Et sans laisser le temps à Guerrier de manifester par des paroles la stupéfaction qui se manifestait sur son visage, il fit signe a-ix policiers de les rejoindre.

Tristot et Pivolot intimèrent au cocher l'ordre d'arrêter. Us ouvrirent chacun une portière du véhicule, et, en deux temps, furent assis en face des deux amis qui leur rendirent leur salut.

— Merci, messieurs, dit Guerrier. Je sais tout!

— - Si vous savez tout, dit Pivolot, approuvé par Tristot, vous

répondrez à chacune de nos questions. Il y va de votre salut. Mais auparavant, rendons-nous à la banque Terrenoire. Là, vous trouverez sans doute les pièces de conviction qui nous sont nécessaires.

Guerrier se conforma immédiatement à ce désir.

En entrant dans les bureaux de la banque, Tristot dit à Laroque

— Vous connaissez l'adresse de Luversan; nous aussi. Roger pâlit.

— Vous n'allez pas le faire arrêter avant moi? s'écria-t-il.

— Non. Vous avez noti-e promesse. Il sera toutefois nécessaire de nous concerter demain. Nous n'imposons pas notre concours; mais nous entendons que l'oiseau ne déniche plus sans permission. En attendant, c est votre ami Guerrier qui va vous fournir les preuves de la culpabilité.

— Croyez, messieurs, que je ne ferai rien contre Luversan sans avoir votre approbation et que vous serez, l'un, mon bras droit, l'autre mon bras gauche. Et maintenant faites ici ce que vous avez à faire.

Pivolot, promenant son regard de tous les côtés, demanda à Guerrier:

— Nous sommes bien seuls ?

Guerrier alla fermer les doubles portes qui communiquaient avec les bureaux voisins.

— Nous sommes chez nous, dit-il.

— Personne ne peut nous entendre?

— Personne. Mais pourquoi ces précautions?

— C'est que nous avons à parler de choses délicates. Et d'abord, allons au plus pressé. Dans le million volé se trouvaient, n'est-ce pas, des valeurs et des billets de banque?

— Et même de l'or.

— Plus de valeurs que de billets?

— Au contraire, il y avait plus de sept ou huit cent mille francs en billets de la Banque de France.

— Avez-vous conservé et voudriez-vousme communiquer les numéros des valeurs et de ces billets, en un mot toutes les indications qui me permettraient de les reconnaître s'ils me tombaient sous la main?

— Pour les valeurs, cela est facile... '

— Ce sont surtout les billets qui m'intéressent...

— Je puis vous donner les numéros d'une certaine partie d'entre eux; je les retrouverai par les lettres des banques correspondantes de la nôtre, desquelles nous avions reçu la veille et l'avant-veille des sommes assez fortes. Ces sommes, je les avais enfermées dans le coffre-fort et elles ont été volées avec d'autres. Ce renseignement vous suffit-il?

— Je suis bien obligé de m'en contenter.

7;ir3 ROGER-LA-HONTE

Jean Guerrier, pendant un quart d'heure, s'occupa de rechercher les numéros et les retrouva ainsi qu'il l'avait dit.

A l'empressement avec lequel Pivolot les glissa dans son portefeuille, il était aisé de deviner qu'ils étaient pour lui d'une importance extrême. Au moment où Pivolot et ïristot, suivis de Laroque, allaient prendre congé de lui, et où Guerrier les remerciait de l'aide qu'ils lui avaient apportée, Pivolot vint à ce dernier et lui dit à voix basse :

— Vous rappelez- vous, monsieur, la conversation que nous avons eue ensemble, alors que vous étiez au Dépôt?...

— Je me la rappelle... dans son ensemble...

— Je vais vous citer un détail... Vous nous avez dit, répondant à l'une de nos questions : « Je ne me connais qu'une ennemie : « M"^ de Terrenoire... » et vous nous avez raconté pourquoi vous aviez la conviction que M"* de Terrenoire cherchait à tirer vengeance de vos dédains.

— Je me souviens, en effet.

— Eh bien, monsieur, M"' de Terrenoire n'a pas oublié laffront que vous lui avez fait en refusant de répondre à son amour.

Jean Guerrier pâlit et balbutia :

— Ainsi, vous croyez... que M""* de Terrenoire... est complice... du crime... que c'est elle... ou par son conseil... ou sur ses instigations... que ce crime aurait été commis?... C'est impossible... Songez donc, monsieur... Ce meurtre, ce vol, ce n'est pas une vengeance de femme... II y a autre chose...

Pivolot hocha la tête. Il ne répondit pas, et quand il sortit, il laissa Jean Guerrier tremblant, épouvanté de cette révélation.

Tristot et Pivolot se séparèrent de Laroque, qui leur dit :

— A demain matin, messieurs.

Ils étaient, quelques minutes après, rue de Londres, chez Luvigny.

Luvigny n'était pas libre et les fit attendre.

Pivolot et Tristot s'y résignèrent, mais ne perdirent pas leur temps. . Pivolot tira de sa poche les soixante-dix-huit mille francs payés par Andréa.

Il en passa la moitié à Tristot.

Ils les étalèrent sur un guéridon et la liste des numéros remise par Guerrier ayant été placée devant eux, ils contrôlèrent les billets de banque en s'assurant s'ils répondaient à ces numéros.

Il y avait déjà un quart d'heure qu'ils se livraient à cet exercice quand un valet de chambre entra.

II s'arrêta stupéfait, bouche béante, en voyant les deux étranges visiteurs se livrer à cette besogne.

ttOGER-LA-HONTE

11 leva le poignard de toute la hauteur de son bras... (P. 742.)

PivoJot et Tristot l'avaîent entendu et se retournèrent.

— M. de Luvignyest libre?

— Libre... oui..., fit le domestique les yeux écarquillés.

— Nous vous suivons.

Ils ramassèrent les billets de banque prestement, et, en les rangeant:

— Qu'est-ce que vous avez découvert? dit Pivolot.

UT. 93. — JULES JJART. — ROGKR-LA-HONTK. — ÉD. J. ROUFF ET C'«.

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