‹ Roger-la-Honte (volume 3)Chapitre 22 sur 42 · LIV · texte numérisé non relu

LIV

— J'ai déjà trouvé vingt billets correspondant à ceux qui ont été volés dans la caisse. Et vous, monsieur?

— Et moi dix-huit. Nous ne nous étions pas trompés. M"» de Terrenoire est bien complice. Nous allons voir maintenant de quoi nous pouvons accuser Luversan.

Luvigny les attendait. Ils entrèrent. Le jeune homme reconnut l'un d'eux presque aussitôt et fronça le sourcil ; il se rappelait l'étrange demande qu'on lui avait faite à propos de Luversan, et ces gens ne lui étaient pas sympathiques.

— Que désirez-vous ? dit-il.

— Avez-vous conservé, monsieur, les quatre-vingt-dix mille francs que vous avez gagnés à Luversan un soir, au cercle?

— Je n'ai pas oublié, l'étrange supplique que vous m'avez adressée. Vous m'avez prié, je crois, jusqu'à nouvel ordre, de ne point disposer de cette somme... Cela m'a gêné, sur le moment; cependant, comme vous affirmiez qu'il s'agissait d'un intérêt supérieur, de l'intérêt de la justice, j'ai consenti.

— Vous les avez encore ?

— Les voici.

Luvigny alla ouvrir son secrétaire et d'un tiroir secret tira un portefeuille gonflé, qu'il jeta sur la table.

— Que faut-il que j'en fasse à présent? M'en donnez-vous la libre disposition?

— Encore quelques jours de patience, monsieur. Vous aurez rendu à la justice un si,£;nalé service, et nous devons vous remercier tout d'abord de votre complaisance.

Luvigny s'inclina d'un air assez mdifférenl.

— Permeltez-nous de vous importuner un quart d'heure en nous livrant à un travail de contrôle auquel vous pouvez assister.

Luvigny s'assit et alluma une cigarette.

Tristot et Pivolot recommencèrent leur besogne, pointant d'un coup de crayon, sur leur liste, les numéros qui correspondaient aux billets remis par M. de Luvigny.

Leur travail réussissait, sans doute, car ils avaient la ligure épanouie Un large sourire ouvrait leurs lèvres; et de temps en temps, à chaque coup de crayon, ils s'envoyaient un coup d'œil expressif.

Quand ils eurent fini, ils se levèrent.

Pivolot remit le portefeuille et les billets à Luvigny.

— Je vous prie de nouveau, monsieur, de vouloir bien ne pas disposer de cette somme avant que nous vous l'ayons permis —

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pardonnez-moi d'user de celte expression. — J'espère que vous nous ferez cette promesse avec autant de complaisance que la première.

— Vous avez ma parole..., dit Luvigny. Ainsi, cette somme qui est ici a été volée?...

Il avait un geste de dégoût en prononçant ces mots, et ses doigts s'essuyaient les uns contre les autres, comme s'il avait craint de garder une souillure, après avoir touché les billets de banque.

— Volée, oui, monsieur, dit Pivolot. Et le vol a été commis dans des circonstances tout à fait dramatiques...

— Par ce... Luversan? C'est son nom, je crois?

— Nous ne pouvons vous en dire davantage... Et après une hésitation, Pivolot ajouta:

— Nous sommes persuadés, cependant, que si vous rencontrez quelque jour cel homme en face de vous, dans un cercle, vous refuserez de faire sa partie...

Luvi«-uy resta un peu interdit.

Il avait jusque-là marqué beaucoup de froideur aux deux compères, il les considéra avec plus d'attention et de bienveillance... Leurs allures n'étaient en rien celles des agents de police ; ils étaient polis et réservés, s'exprimaient en termes choisis, enfin, avaient presque l'air de gens du monde.

Il leur tendit la main spontanément.

— Vous savez, leur dit-il, que je ne considère pas du tout cette somme comme m'appartenant, bien qu'elle ait été loyalement gagnée au jeu. Je vous l'abandonne. Vous aurez l'obligeance de la restituer à celui auquel elle a été dérobée, ou, à son défaut, je vous autorise à en faire l'usage que vous jugerez le plus charitable.

— J'accepte, monsieur. Cette résolution ne m'étonne pas de la part d'un galant homme. Je vais vous donner un reçu, que nous signerons, mon ami et moi, et nous vous rendrons compte de la façon dont nous aurons disposé de cette somme. En attendant, elle restera en dépôt à la Préfecture de police.

Les trois hommes se saluèrent, et Tristot et Pivolot prirent congé.

Munis d'indications aussi précieuses, les deux compères étaient siirs de confondre le criminel que Roger devait leur livrer le lendemain.

Luversan pouvait, avec sa complice, cacher le reste du million volé, les soixante-dix-huit mille francs payés par M"* de Terrenoire et les quatre-vingt-dix mille francs confiés aux policiers par Luvigny, le tout en billets de banque provenant antérieurement de la caisse de Jean Guerrier,

suffiraient à fixer le jury. C'est décidément chose utile que de relever >es numéros des billets qui vous passent par les mains.

Le lendemain matin, Luversan recevait de William Farney la lettre suivante :

Cher monsieur,

C'est une fatalité, je vais toucher aujourd'hui même à Paris le million que je destinais à notre affaire, mais je dois, à mon regret, le garder pour une opération tout à fait sûre qu'on m'offre dans mon pays.

J'aurais mauvaise grâce à ne pas vous donner de vive voix toutes les explications qu'on doit à un honnête homme et je vous convie, à ce dessein, d déjeuner après-demain matin à ma villa de Ville-d' Avray , où, je couché ce soir. Ne croyez pas à un nouveau refus de ma part. Personne ne m'a influencé, je vous le jure, et pom vous le prouver, je veux bien m' engager dès demain à faire votre affaire dans six mois.

Tout votre William Farney.

— Ah I il fera mon affaire dans six mois, s'écria Luversan. Moi, je .ui ferai la sienne ce soir, et demain, ma chère Andréa, vous dont je crains les indiscrétions, vous filerez sans plus tarder en ma compagnie. Avec dix-huit cent mille francs représentés par le magot Terrenoire et le magot Farney, on peut vivre honorablement en Australie.

Il resta seul jusqu'au soir, immobile au fond d'un fauteuil, se laissant envahir par les ombres de la nuit naissante.

Il rêvait. Et sa physionomie était sinistre.

Vers dix heures du soir, il sortit, après avoir caché dans sa poche un couteau-poignard qu'il détacha d'une panoplie.

Il était d'une pâleur mortelle. Ses yeux étincelaient. Ses dents étaient serrées Quiconque l'eût abordé n'aurait point reçu de réponse de lui. Il n'aurait pu parler.

Il suivit les petites rues pour se rendre à la gare Saint-Lazare. Il ne fit aucune fâcheuse rencontre. Dans le train, non plus, personne de connaissance.

A Ville-d'Avray, comme il faisait très beau, des groupes se promenaient dans les rues, mais déjà peu à peu rentraient.

Il rôda aux alentours de l'étang, attendant que la nuit fût plus avancée.

Onze heures sonnèrent.

Il y avait un peu de lune, les becs de gaz n'étaient pas allumés. On voyait clair. La nuit était douce, très calme.

Pourtant il tressaillait à toute minute, secoué par les frissons d'une fièvre intense.

Le souvenir l'obsédait.

Devant la pâle clarté de la lune, en cette nuit sereine, ayant au beat de la ruelle la vague et sombre silhouette de la maison oii dormait William Farney, il dit presque haut :

— C'est comme il y a douze ans I

Il se retourna, comme si un autre avait parlé, épouvanté par le timbre étrange el profond de sa voix.

Et, coïncidence singulière, ainsi que le surlendemain du meurtre de Larouette, on entendit tout à coup une musique lointaine, venant d'une guinguette du bord de l'étang... — Henriette et Suzanne jadis, l'avaient entendue aussi, — c'étaient un piston et un violon qui jouaient le quadrille à! Orphée aux Enfers...

Il s'avança lentement, courbé le long des haies, jusqu'au coin de la rue Montalais, et dissimulé dans l'ombre projetée par la villa, il attendit.

Il hésitait.

Avait-il des remords? Avait-il peur?

Non, mais de là, en avançant la tète, il apercevait les fenêtres de la maison de William Farney... Les fenêtres étaient ouvertes... Un peu de lumière les éclairait...

Farney était donc là, mais il n'était pas couché!..

Voilà pourquoi il hésitait.

Mais ce ne fut pas long.

— Larouette non plus, dit-il, et il est mort!

Il se jeta sous les arbres, sans sortir de l'ombre.

Courbé, la tête rasant presque le sol, il arriva à la porte... Il avait emporté une pince pour faire sauter la serrure... Il poussa la porte... Elle n'était fermée qu'au guichet...

Il retint un rugissement de joie :

— Comme il y a douze ans! murmura-t-il encore.

Celle fois, il n'avait plus peur. L'enfer aplanissait tous les obstacles. Le démon était pour lui. Il rit silencieusement, d'un rire féroce. Mais il était toujours pâle.

Les planches ne craquèrent point quand il monta les marches de l'escaher.

Et il fut à la porte de la chambre de Farney sans avoir fait plus de bruit que s'il avait été un fantôme...

74'i ROGER-LA-HONTE

William, — commo Tavait deviné le bandit, — était chez lui, en ce moment.

Il tournait le dos à la porte d'entrée...

Il était à son bureau, la tête penchée sur le bras... et. dans les tiroirs entr'ouvorts, Luversan aperçut des liasses de billets de banque : le million convoité.

L'Américain, très occupé, n'entendit pas que la porte s'ouvrait... Du reste, cela se fit si doucement qu'eût-il écouté, il n'eût rien entendu...

Il resta le dos courbé, — présentant une large place au couteau de l'assassin...

Non, il n'entendit pas, car il ne fit aucun mouvement... aucun...

Il dormait... assoupi par la chaleur d'orage, par le calme delà nuit.. 2

Une bougie brûlait sur la table, une autre sur le bureau...

Quand la porte s'ouvrit, le courant d'air fit vaciller la flamme.

Et, en cet instant, dans cette chambre au même décor, avec cette table, ce bureau, cette mise en scène exacte, cet homme sans méfiance, tranquille et ne se doutant de rien, ce n'était pas William Farney que Luversan voyait!... Non, c'était distinctement Larouette... comme il y avait douze ans!

Il tira doucement de la poche intérieure de sa redingote son couteaupoignard tout ouvert et, avec lenteur, sans plus trembler, sans plus respirer, mais la bouche ouverte, les dents visibles, blême, effrayant, horrible, il s'avança.

Il avait cinq ou six pas à faire, pas plus.

Et, par une bizarre illusion de perspective, cela lui semblait long... long à ne jamais finir...

Au deuxième pas, il s'arrêta... serrant plus fort, dans une contraction aie briser, le manche du poignard...

Il avait cru voir Farney remuer...

Peu importe... Farney était un homme mort...

Il fit encore deux pas...

Cette fois, l'effroyable voyage était terminé...

En avançant le bras, il touchait l'Américain endormi...

Alors, brusquement, serrant les dents, il leva le poignard de toute la hauteur de son bras...

Une seconde, le poignard resta en l'air, puis il s'abaissa et disparut dans le dos de l'homme qui était là...

L'homme ne poussa même pas un soupir et resta sans bouger ; les bras seulement retombèrent inertes.

Alors, Luversan, ivre, fou, dans un épouvantable accès de fureur,

dans un paroxysme de rage, releva son couteau vingt lois et vingt fois le couteau disparut dans le dos.

Et le misérable riait, fou vraiment, riait, riait... et sa gorge rendait un râle sourd... une sorte de grondement inhumain qui était comme la satisfaction suprême, ignoble, d'une bête qui s'assouvit.

Et il ne voyait, ne remarquait, n'entendait rien...

Il frappait... Il frappait toujours... Son bras se levait, s'abaissait, comme une machine...

Et quand il fut fatigué de frapper, il s'arrêta, retira le couteau et, froidement, voulut l'essuyer...

Alors, soudain, il eut un cri d'atroce terreur.

Littéralement, ses cheveux se dressèrent sur sa tête...

Il n'y avait pas une goutte de sang sur le poignard...

Il se crut le jouet d'un rêve...

Sous ses coups répétés, sous ses attaques de bête fauve, l'homme qu'il avait frappé avait roulé sous ses pieds. Le brouillard rouge qui aveuglait ses yeux l'empêchait de le voir. Il se pencha sur lui... de très près.

Mais il ne se releva pas...

Il sentit tout à coup sur son épaule une pesanteur énorme...

Cela lui parut comme la pression d'une machine sous l'engrenage de laquelle on l'eût jeté...

En même temps tout son sang reflua vers le cœur...

Il se tourna...

Cinq hommes étaient debout derrière lui... froids... sans émotion apparente... simplement un peu pâles...

Celui qui appuyait la main sur Tépaule du misérable était cet homme même qu'il avait cru assassiner... William Farney... et sa main, il l'appuyait doucement... A peine effleurait-il l'épaule... Voilà ce que Luversan, dans sa terreur, qui centuplait les sensations, avait pris pour l'engrenage brutal, mortel, d'une machine.

Les autres étaient M. Lacroix et M. de LignerolJes, — plus loin, derrière eux, Tristot et Pivolot...

Luversan bégaya :

— Je suis perdul... je suis perdu!...

il n'eut même pas un mouvement pour se relever...

Il roula, au contraire, sur le plancher... côte à côte avec le mannequin inerte qu'il avait pris pour Farney et vingt fois troué de son couteau.

— Luversan, dit William Farney qui n'avait plus son accent anglais

à celle heure-là, une seule chose pourrait vous sauver de la vengeance des lois, — de la morl, — votre aveu!...

— Qu'ai-je besoin d'avouer? Ce que vous avez vu suffit.

— Il ne s'agit pas du crime que vous avez voulu commettre sur moi... Il s'agil d'un autre...

— Un autre?... Je ne vous comprends pas.

— Vous me comprenez trop bien, au contraire. Cette maison vous rappelle de terribles souvenirs. Ce n'est pas la première fois que vous y venez.

— Non, c'est la seconde, puisqu'il y a six semaines...

— Vous mentez... Vous y êtes venu un soir, par une nuit belle comme cette nuit... Vous êtes monté en rampant par cet escalier, et vous êtes entré, sans qu'on vous entendît, dans cette chambre où nous sommes, il y a douze ans!...

Attiré vers Laroque par une sorte de magnétisme surnaturel, Luversan se soulevait sur les mains, les yeur effroyablement ouverts, si bouleversé par ce qu'il entendait qu'il faisait peur.

— Il y a douze ans! il y a douze ans ! murmura-t-il.

— Un homme était à ce bureau, vous tournant le dos, ainsi que vous avez cru m'y voir ce soir... Vous vous êtes précipité sur lui, et vos deux poings retombant sur sa tète l'étourdirent... Pourtant il se défendit... Quand vous êtes ressorti, vos poches gonflées d'or et de billets, Larouette était morl... Luversan, vous êtes l'assassin de Larouette!

— Qui donc êtes-vous? râla le misérable.

— Avouez voire crime... l'aulre. .. celui d'il y a douze ans.

— Qui êtes-vous? Je veux savoir...

— Avouez votre crime... Voici M. de LigueioUes, juge d'instruction, et M. Lacroix, magistral comme lui, qui vous écoutent... Avouez, si vous voulez que plus tard on ait pilié de vous...

— Qui êtes-vous?... Je veux savoir... Vous! vous! William Farney hésita. Puis d'une voix grave :

— Vous ne m*avez pas reconnu, dit-il... 11 est vrai que l'on me croit mort... et puis cette brûlure au visage, et mes cheveux blancs, et ma vieillesse précoce, tout cela m'a bien changé...

— Qui êtes-vous?... Je regarde... Je ne me souviens pas...

— Souvenez-vous d'un homme que vous haïssiez jadis, que vous avez commencé à haïr alors que vous vous appeliez Mathias Zuberi, que vous étiez espion au service de l'armée allemande... un homme qui n'a fait que son devoir en vous livrant à la loi martiale, mais qui, de ce fait, a encouru votre haine et excité chez vous un désir de vengeance...

ROGEK-LA-HONTfi

Mais il était trop tard. (P. 746)

Rappelez- VOUS cet homme auquel vous ressembliez si élrang-ement à cette époque...

— Laroquel... Laroque! dit-il hagard, reculant en se traînant.

— C'est moi 1 moi que vous avez déshonoré... moi qui ai expié votre crime... moi qu'on appelle Roger-la-Honte!... moi qui me suis évadé et qui n'ai qu'une pensée depuis mon évasion : prouver mon innocence !

UV. 94. — JVIES MARY. — ROGER-LA-HONTE. — ÉD. J. ROUFF ET C'«. UV. 94

— Roger Laroque 1 ! Roger Laroque ! ! Après douze ans !. . .

Il était resté couché près du mannequin... Une des bougies venait de s'éteindre...

La bougie allumée sur le bureau, s^eule, éclairait maintenant la chambre devenue un peu plus obscure... Il y eut un silence... Tous regardaient Luversan...

L'assassin de Larouette, c'était cet homme, on lisait son aveu dans sa terreur même... Blême, les yeux enfoncés et plus noirs, il avait le visage tordu par des contractions nerveuses. Tous ses membres étaient agités de violentes convulsions.

Oui, son épouvante criait son aveu... Pourtant Laroque eût voulu un mot... le mot qu'il attendait... le mot qui, prononcé devant ces magistrats, — ses anciens juges, — lui eût fait relever le front, eût rendu de la sérénité à son âme, un peu de bonheur à sa vie...

Sous sa main, Luversan venait de rencontrer le poignard, échappé,, tout à l'heure, au moment de sa première surprise!.. Il lé saisit. Tris'tot vit le mouvement et se précipita. Mais il était trop tard. Il ne put que retirer l'arme que le misérable s'était enfoncée dans la poitrine jusqu'à la garde.

Le sang bouillonna en sortant de la blessure horrible. Luversan resta étendu de son long...

— Mort ! murmura Roger avec un geste de désespoir.

M. Lacroix et M. de Lignerolles s'agenouillèrent auprès du misérable. Leurs mains cherchèrent le cœur.

Il battait encore faiblement.

— Il respire! fit M. de Lignerolles, on pourra peut-être le sauver I Luversan rouvrit enfin les yeux. Il cracha du sang qui lui venait

aux dents en écume rose. Il essaya de respirer et l'air qui entrait par la blessure fit entendre un sifflement sourd...

Il essaya aussi de se soulever, mais retomba. Ses yeux roulèrent égarés.

Ses lèvres s'agitèrent

— Parlez! parlez! fit M. de Lignerolles, au nom de Dieu! Penché sur le moribond, ne respirant plus, aussi pâle que l'homme

qui allait mourir, Laroque attendait... haletant. Luversan fit un effort.

— C'est moi qui ai tué Larouette... je l'avoue... Laroque est mnocent... Mais je ne suis pas... pas seul... coupable...

Il s'arrêta... cracha du sang encore... ses yeux se tournèrent...

— Complice... complice! dit-il.

Il eut un hoquet et fut pris de syncope. Pivolot s'agenouilla, le tàta :

— Cet hommeachèvera-t-il jamais sa pensée? dit le policier. Monsieur Tristot, ajouta-t-il, courez chercher un médecin.

Tristot partit.

M. de LigneroUes prit les deux mains de Roger Laroque :

— Monsieur, déclara-t-il avec une sincère émotion, j'ai été autrefois un de ceux qui n'ont pas voulu croire à votre innocence et qui vous ont fait condamner... Me pardonnerez-vous jamais?

— Je vous pardonne, monsieur de LigneroUes.

— J'ai été un de ceux-là, moi aussi..., dit humblement Lacroix.

— Tout est oublié, monsieur Lacroix.

— Et maintenant, dit le juge, nous avons fait le mal, c'est à nous de le réparer.

— Je ne demande que l'honneur, monsieur de LigneroUes. Encore s'il ne s'agissait que de moi!! Ma pauvre fille!.,. Mon pauvre Jean!

— Ne vous inquiétez pas de Guerrier, assura Pivolot. Cette semaine nous aurons en main toutes les preuves de son innocence.

Par un heureux hasard, un médecin de Versailles, le docteur Vandeuil, passait la soirée dans une villa du voisinagt Tristot, à qui on l'avait désigné, l'amena de suite. On étendit Luversan sur un lit improvisé. Le docteur opéra un premier pansement. Il déclara que l'état du blessé était très grave, mais non désespéré. Il consentit à passer la nuit dans l'ancienne maison Larouette, où Luversan, qui n'avait pas repris connaissance, fut confié à la garde vigilanLc des Jeux policiers. On convint de garder le secret sur cette arrestation extraordinaire. Les magistrats redoutaient la presse, qui ne manquerait pas de commenter l'erreur judiciaire.

Roger partit à Maison-Blanche. Ses anciens juges l'accompagnèrent à Paris et lui renouvelèrent, avant de se séparer de lui, leurs témoignages de repentir.

LU

Depuis l'affreuse découverte de la complicité de sa mère dans le crime de Ville-d'Avray, Raymond n'avait fait, à part sa visite en famille à Maison-Blanche, aucune tentative pour revoir Suzanne. L'infortuné

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comprenait que le fils de Julia de Noirville ne pouvait épouser la fille de Roger Laroque.

Et cependant, il espérait encore, non dans le présent, mais dans l'avenir. Cet espoir, il n'osait se le dire : il le conservait au fond de son cœur, l'y refoulant, décidé qu'il était à attendre tout de ce grand guérisseur : le temps.

On a deviné sa pensée : l'obstacle, c'était, pour Suzanne, la flétrissure jetée, par un jugement erroné, sur le nom de son père; pour lui, Raymond, l'abominable machination ourdie par sa mère dans le but de perdre un homme qu'elle avait eu pour amant et qui sans doute l'avait délaissée.

Pendant que Julia s'éteignait lentement, minée par l'anémie, Roger Laroque cherchait l'assassin de Larouette. Qu'en adviendrait-il?

Et sous l'empire de ces pensées, le jeune avocat quittait souvent Paris pour revenir à Méridon où sa mère le rappelait et où il pouvait avoir, par son ami, le garde, des nouvelles de la bien-aimée.

Un matin que, poussé peut-être par un pressentiment, il était allé tuer le temps près des ruines de l'Abbaye des Vaux-de-Cernay, quel ne fut pas son élonnement d'apercevoir Suzanne en train de prendre le croquis de la brèche faite dans les ruines l'année précédente par l'écroulement du mur dont les débris avaient failli la tuer. Il voulut rebrousser chemin; mais elle l'aperçut et l'appela.

Le moyen de résister à un tel appel!

— Je vous attendais, dit-elle. Je savais que vous étiez à Méridon el j'étais certaine que vous viendriez vous promener par ici.

— Vous ne vous étiez pas trompée. C'est ma promenade favorite. Vous m'attendiez?

— Oui. J'ai à vous faire part de graves événements... Rassurez-vous, ces événements ne peuvent que consolider notre bonheur.

Leur bonheur! Raymond soupira. Elle poursuivit:

— Mais d'abord, mon ami, n'avez-vous rien à me dire? Vous étiez convaincu de l'innocence de mon père. Avez-vous cherché à prouver cette innocence?... Avez-vous découvert quelque indice?

— Rien, dit-il, d'une voix mal assurée. Elle battit des mains.

— Eh bien, consolez-vous, dit-elle. Tout est pour le mieux... Il frémit. Que savait-elle, de son côté?

— Oui, mon père, sans rien me dire, cherciiait aussi, lui, et activement... Hier, en rentrant d'une absence de plusieurs jours, il m'a tout

raconté... Le coupable... l'assassin de Larouette... est connu...

— Connu, dites-vous?

— Oui. Et il a avoué... Et il a tenté de se tuer... de se faire justice... Son aveu, qui n'eût point suffi, si mon père avait été seul à l'entendre, a été fait devant plusieurs témoins, — et parmi ces témoins se trouvaient deux magistrats...

Et comme Raymond restait sans parler, elle lui dit ce qu'elle savait, elle lui fît l'histoire de l'arrestation de Luversan et de sa tentative de suicide. Il eut un violent soubresaut, lorsqu'elle rapporta les paroles du bandit : « Je suis coupable... mais je ne suis pas seul coupable... J'ai un complice ! »

— Vous le voyez, mon ami, acheva Suzanne, tout est pour le mieux. Maintenant, mon père peut être fier de sa vie, et moi je puis être fîère de mon père... caria re vision du procès ne peut se faire attendre...

Il avait la têle basse. Il ne trouvait pas un mot à dire. Le malheureux pensait à ce complice que, par bonheur, Luversan, dans son agonie, n'aurait peut-être pas le temps de nommer avant de mourir.

— Maintenant, plus d'obstacles entre nous, Raymond! Nous pouvons avouer notre amouri Nous sommes libres de nous aimer... et je vous aime, Raymond, oh! je vous aimei tant... si vous saviez... plus que je ne l'ai jamais laissé voir.

Et, pendant qu'ils longeaient l'étroit sentier sous les feuilles, elle s'appuyait doucement sur son bras, se rapprochant de lui le plus qu'elle pouvait, le frôlant de son corps et cherchant sa main, qu'elle serrait.

Lui ne répondait pas à cette étreinte. Ses yeux la fuyaient. Son cœur était gros. Il aurait désiré être seul pour pleurer. Il était infiniment désolé et troublé.

Elle, toute à son amour, ne remarquait pas cette attitude.

— Oh! mon pauvre Raymond, disait-elle, vous avez cru que je ne vous aimais pas!... Et vous l'avez cru longtemps... Et je souffrais plus que vous de vous tenir rigueur!... Quand je vous rencontrais et que je passais auprès de vous sans vous adresser la parole, me contentant d'un salut bien froid et bien cérémonieux, comme j'étais triste après! que de fois j'ai pleuré, en me disant que je vous avais rendu triste aussi!

Tout à coup se» joues se couvrirent d'une vive rougeur.

— Raymond, dit-elle, vous rappelez-vous ce jour où vous m'avez surprise endormie près de mon chevalet, contre les roches de granit de la vallée? Oui, vous vous le rappelez, n'est-ce pas? Comment en serait-il autrement? Eh bien, je ne dormais pas, Raymond... non... je faisais semblant, parce que je vous avais vu... votre pied avait fait rouler un

750 ROGER-LA-HOiNTE

caillou près de moi et je m'étais réveillée... vous m'avez regardée longtemps, tout attendri... C'est à ce moment-là que j'ai compris que vous m'aimiez... Moi, je vous laissais faire... Cela était si doux d'être regardée ainsi... Je ne savais pas encore que je vous aimais... c'est après, seulement, que je le compris... Ah! que je fus malheureuse! et que de larmes versées... quand j'étais sûre de n'être pas surprise...

— Chère bien-aimée ! murmura-t-il, emporté par cette tendresse.

— Hier, mon père me l'a dit : « Tu peux maintenant aimer Raymond, puisqu'il est digne de toi et qu'il t'aime. Considérez-vous comme fiancés!... » Raj^mond, mon père a tant souffert... voulez-vous, avant d'aller à Méridon, venir à Maison-Blanche?... Il sera si heureux de nous serrer dans ses bras... tous les deux... lui qui depuis douze ans a dévoré silencieusement une honte imméritée!... Après sa fille, ce sera vous qu'il aura vu le premier, mon ami, depuis son bonheur... Et ce lui sera une double joie, croyez-le bien!...

— Suzanne!...

— Vous acceptez?... Oh! que vous êtes bon !..•

— Suzanne, écoutez-moi...

Mais elle ne l'écoutait pas.

— Et ce qui le rendra plus heureux que tout, ce qui augmentera son affection pour vous, c'est que nous lui dirons, à mon pauvTe père, que jamais, depuis que vous savez la vérité, jamais vous n'avez cru un moment qu'il fût coupable. Alors, plus d'arrière-pensée pour lui, lorsqu'il partagera notre vie dans quelque temps... Car il vivra auprès de nous, n'est-ce pas, mon ami? Il est si bon... Vous verrez comme il vous aimera... Oh! je ne serai pas jalouse... Et si gai aussi, car la gaieté va lui revenir... Autrefois il était si plein de bonne humeur... Je me rappelle, de lui, sa figure toujours souriante, découvrant toutes ses dents très blanches, comme encore aujourd'hui. Jamais une tristesse, au milieu de ses travaux même les plus fatigants... Toujours, si petite que je fusse, — car je me souviens de loin, — son large et bon sourire essayait de faire naître le mien. Toujours il voulait que je chantasse, trouvant que j'avais la voix très jolie... et il avait une prédilection, dans ce temps-là, le pauvre père, pour une ronde d'enfant :

En passant devant une église Où les prêtres chantaient, Et dans leur chaut disaient.

« Alléluia! Alléluia! »

Moi je croyais qu'ils disaient :

« Le diable est làl » • '

xROGER-LA-HONTE

Sa joie débordait. Lui restait pensif et morne.

— Gourons, courons vite au château... Ensuite, nous irons apprendre la bonne nouvelle à votre mère... à votre mère, mon ami, qui va être aussi bien heureuse... à votre mère que j'aime déjà... que j'aime tant... Courons!...

Sa mère ! . . . Il tressaillit. , . , retira son bras. . .

Alors seulement elle vit son embarras, sa pâleur. Alors seulement elle vit qu'il n'osait la regarder, et que, lorsque son regard, à elle, se posait sur lui, il détournait les yeux.

— Mon Dieu, fit-elle, Raymond, qu'avez-vous? Il ne répondit rien.

— Raymond, à coup sûr, il y a quelque chose... un secret que vous me cachez...

— Non, Suzanne, vous vous trompez,

— Je me trompe? Regardez-moi donc bien. Vous n'osez!

— Suzanne, je vous assure...

— Ne mentez pas. Jamais je ne vous ai vu ainsi... Que s'est-il passé pendant notre séparation, mon ami?...

Il se taisait, souffrant cruellement.

— Vous craignez de me prendre pour confidente? Vous avez si peu confiance en moi? M'aimez-vous encore?...

— Oh 1 Suzanne, plus que ma vie, plus que tout...

— Alors pourquoi avez-vous des secrets pour moi?

— Je n'ai point de secret, Suzanne, je vous le répète.

— Et moi, je vous le répète, vous mentez! dit-elle d'une voix qui faisait trembler son émotion contenue.

Et, après un court silence, très lourd, oh chacun entendait battre avec violence le cœur de l'autre :

— Raymond, je vous ai prié de venir à Maison-Blanche afin que mon père pût vous serrer dans ses bras.

n secoua la tête.

— A quoi bon? murmura-t-il d'une voix étouffée.

Il l'avait dit si bas qu'elle n'entendit pas. Mais comme elle le regardait, — effarée, — elle comprit au mouvement des lèvres. Elle devint plus pâle encore.

— J'ai peur... dit-elle... il y a un malheur, c'est certain... vous allez m'apprendre un malheur... Aussi, depuis hier j'étais trop heureuse... Je riais, je chantais... moi qui depuis si longtemps n'avais ni ri, ni chanté, hélas!...

— Je ne puis aller voir votre père, Suzanne... au moins lout de suite — dit Raymond, effrayé de l'état dans lequel il la voyait — mais j'irai bientôt... Permettez-moi, tout d'abord, d'aller embrasser ma mère que je n'ai pas encore vue ce matin et qui a été, tous ces temns-ci, un peu souffrante...

— Je vous accompagnerai donc, dit-elle, soupçonneuse, voulant connaître la vérité à tout prix, nous reviendrons à Maison-Blanche avec votre mère, et, en chemin, nous lui raconterons cette triste affaire de Ville-d'Avray que nous n'avons plus de raison de lui cacher, désormais.

Il fit un brusque mouvement do frayeur.

• — Non, Suzanne, je resterai auprès de ma mère toute la journée. Et, comme je suis obligé de repartir c.i soir même pour Paris — une affaire importante y exigeant ma présence pour demain — je ne verrai M. Laroque que plus tard.

Ce fut à Suzanne de se taire

Ils marchaient, l'un auprès de l'aut/e, la tête basse. Elle avait quitté son bras, et semblait réfléchir profondi?ment, les lèvres blanchies, le tour des yeux cernés, les traits fatigués.

— Raymond, dit-elle d'un ton ferme, je veux savoir la vérité, dùt-il m'en coûter le bonheur de toute ma vie!

— Je vous en supplie, Suzanne, ne m'interrogez pas.

— Vous voyez bien !... Il y a quelque chose!...

— Hélas!

— Parlez... je veux savoir...

— Notre mariage est impossible... Suzanne...

Elle reçut le coup sans faiblir. Depuis qu'elle pensait à un malheur, c'était bien à celui-là qu'elle s'attendait.

— Je ne puis le dire... ou plutôt, j'ai réfléchi, depuis quelque temps... Suzanne... Vous rappelez-vous un mot qui vous est échappé un jour, chez le garde Petit-Louis, lorsque vous avez cru à une comédie préparée par Catherine... Vous avez dit que l'un des fils de la fermière de Méridon ne ferait pas une sotte affaire s'il prenait pour femme la fille de William Farney.

— Ohl Raymond, ce propos, vous me l'aviez pardonné. Et voilà que vous me le reprochez de nouveau.

— Je vous l'ai pardonné, Suzanne, et je ne vous le reproche pas... mais il revient, malgré tout, à mon esprit... J'ai réfléchi depuis quelque

RUGER-LA-HONTE

Il revinrent au bord de la futaie. (P. 756.)

temps, Suzanne... Je suis très pauvre, ma confiance en moi... en l'avenir, peut être de l'org-ueil et ne pas se justifier... Je puis rester un avocat obscur... Avec son grand talent, mon père est mort pauvre... Et je ne veux pas que l'on m'accuse d'avoir fait un mariage d'intérêt... Non, Suzanne... Je serais déshonoré à mes propres yeux... Et si jamais, plus tard, je devinais que semblable soupçon vous est venu, ah! Suzanne, que jo

UT. 95. — JULES MARY. — ROOER-LA-HONTK. — ÉD. J. RODFF ET C'».

Liv. 95

serais humilié et malheureux!... Voilà ce que je veux éviter... Voilà d'où viennent mes hésitations... Voilà pourquoi je ne veux pas revoir votre père... pourquoi je ne voulais pas vous revoir vous-même... voilà pourquoi, enfin, il faut que nous nous disions adieu.

Il s'arrêta. Elle ne l'avait pas interrompu. Quand elle vit qu'il ne disait plus rien et attendait sa réponse, elle lui prit les deux mains et les serra dans les siennes de toutes ses forces.

^ — Raymond, dit-elle gravement et lentement, vous mentez'encore. Il y a autre chose que vous me cachez. Comment voulez-vous que je mette votre refus inexplicable d'aujourd'hui sur le compte de pareils scrupules? N'avons-nous pas eu jadis un entretien qui a roulé justement sur ce sujet? Ne nous sommes-nous pas expliqués en toute franchise? Gomment puis-je croire à vos paroles aujourd'hui, alors que jadis — il y n mois à peine — votre plus grand désir était de me nommer votre femme, malgré ma fortune, malgré le déshonneur de mon père?

— J'avais tort... j'avais tort...

— Ne serais-je pas votre femme, si j'avais alors consenti? V — C'eût été un grand malheur!

— Un grand malheur, dites-vous... Raymond, vous m'effrayez... Raymond, vous m'avez trompée... vous avez été le jouet de votre imagination, en vous persuadant que vous m'aimiez... Vous ne m'avez jamais aimée... Vous êtes lié avec une autre femme... par une affection plus ancienne, plus profonde... oui, voilà la vérité...

— Suzanne, je vous le jure, je n'aime que vous.

— Comment vous croirais-je?

— Je vous jure... oui, je vous jure, Suzanne, qu'en parlant de votre fortune j'ai dit la vérité...

— Ah!

Elle le regarda avec une fixité singulière. Sous son regard limpide et droit, il se sentait trembler. Il craignait de n'avoir pas assez d'énergie pour dissimuler encore...

— Ainsi, dit-elle, c'est la vérité... vraie?

— Oui.

— Vous le jurez?

— Jo le jure !

— Ma fortune est le seul obstacle à notre mariage, à notre bonheur?

— Le seul.

— Eh bien, tranquillisez-vous, mon ami, dit-elle avec une sorte de dédain. Rien n'est plus facile que de faire disparaître cet obstacle.

ROGEU-LA-HONTE 755

— Comment?

— En Amérique, il est une coutume que vous ig-norez peut-être. Les jeunes filles se marient sans dot... Les parents, si richesqu'ils soient, ne sont pas tenus d'enrichir leur fille. Mon père suivra la coutume américaine. Votre fierté ne sera donc pas blessée.

— Mais le monde? '

— Ah ! vous vous occupez au monae, a présent? Vous n'y preniez doint garde, il y a quelques jours, quand vous étiez prêt à épouser, malgré son déshonneur, la fille d'un forçat évadé. Vous meniez, Raymond, vous mentez toujours !! !

Et, le ramenant de force sous repaisseur du bois, parce que les paysans épars dans la campagne auraient pu les apercevoir :

— Singulière situation que la nôtre, Raymond; y avez-vous réfléchi?. , . Jadis, je vous refusais, vous aimant, et je ne pouvais vous donner les raisons de mon refus... C'est vous, aujourd'hui, qui me repoussez... et vous n'avez pas le triste courage de me dire pourquoi...

— Non, pensait-il, ce courage, je ne l'aurai jamais.

— Vous m'aimez, Raymond?

— De toute mon âme... et avec joie je donnerais pour vous ma vie, sur un mot de vous, sans regret, sans hésitation...

— Je vous crois. Ainsi^ c'est un secret que vous ne voulez pas me dire?

Il baissa la tête par deux fois, n'ayant plus de force...

— Et ce secret, comme le mien — il faut bien qu'il y ait quelque chose comme cela pour que vous observiez vis-à-vis de moi un pareil silence — entache donc l'honneur d'un des vôtres!

Il tressaillit violemment. De très pâle qu'elle était, sa figure devint d'un rouge violent aux pommettes. Il se tut.

Il joignit les mains avec angoisse. Il souffrait.

— Eh bien, à mon tour, je vous dis : Quel qu'il soit, ce secret de honte, quel qu'il soit, le déshonneur, je vous aime...

— Suzanne! mon Dieu, mon Dieu! Que lui dire?... Que faire?...

— Vous ne trouverez pas de honte plus grande, de déshonneur plus complet que la honte et le déshonneur sous lesquels, pendant douze ans, j'ai courbé la tête. Malgré cela, connaissant tout, vous m'avez dit : « Suzanne, je vous adore... Voulez-vous être ma femme? » C'est moi, aujourd'hui, qui viens à vous pour vous dire : « Raymond, je vous aime... Je serais malheureuse sans vous... Sans vous je ne veux pas de la vie! Voulez-vous être mon mari? »

Il pleurait de grosses larmes, le visage caché dans ses deux mains

jointes. Elle essaya de les détacher [jour voir ses yeu\, boire ses larmes. Mais il résista.

Seulement, elle l'entendit qui disait, dans ses sanglots :

— Non, non, je ne veux pas... C'est impossible...

Elle aussi, autrefois, quand il l'avait priée, suppliée, avait répondu par la même parole — cruelle et sans espoir. Elle Favait fait souffrir, alors, autant qu'elle souffrait aujourd'hui.

— C'est impossible? murmurait-elle. Pourquoi? Quelle chose si g^ave, quel si terrible secret nous sépare-t-il donc?... Je ne puis le deviner!... Et ce secret n'existe que depuis un mois, puisqu'il y a un mois vous demandiez ma main?

— Ne cherchez pas, Suzanne... vous ne trouverez jamais... et, si vous trouviez, je serais le plus misérable des hommes, si misérable qu'il ne me resterait plus que le suicide.

— Vous êtes trop noble et trop fier pour que ce déshonneur soit le vôtre... Votre âme est droite et n'a jamais failli...

— Il est des hontes dont on n'est pas coupable, mais dont on est pourtant puni... N'en êtes-vous pas un exemple?

— Mais s'il faut que je vous attende, comme vous m'avez attendue, moi... croyez-vous que je n'y consentirais pas?...

— Ce serait inutile, hélas!

ils revinrent au bord de la futaie. Il lui tendit les mains pour prendre congé d'elle... Il aimait mieux en finir ainsi brusquement, plutôt que de supporter plus longtemps pareilles angoisses, pareilles tortures.

— Raymond... Raymond, fit-elle, en proie à une agitation extrême, j'ai peur que tout ce que vous m'avez dit ne soit pas vrai... Je suis méfiante, j'ai tant souffert! — J'ai peur que tout cela ne soit qu'un prétexte pour vous séparer de moi, pour reprendre votre liberté. En ce cas, mon ami, avouez-le franchement... Je préfère cela, je serai seule à être malheureuse... Du moins, ce qui me consolera, c'est la certitude que j'aurai que je serai seule à souffrir... Oui, mon ami, dites-le franchement... Je vous pardonne d'avance le mal que vous me ferez... Vous ne m'aimez plus, n'est-ce pas? Vous aviez cru m'aimer pendant un temps... Vous vous faisiez illusion... La tête parlait, sans doute, plus que le cœur. Et vous avez trouvé, sur votre chemin..., une jeune fille plus belle, plus aimable, par le charme de laquelle, cette fois, votre cœur s'est trouvé pris... Il n'y a point de honte à le dire, et vous n'êtes point coupable vis-à-vis de moi, Raymond... Car le mal est né du jour où je vous vis. Que vous m'eussiez aimée ou non, moi, je vous aimais. Dites-moi la vérité, Raymond l... Regardez comme je suis calme.

— Je VOUS aime, Suzanne... Je ne puis pas mentir.

— Ou bien, c'est autre chose... On m'a élevée comme toutes les filles d'Angleterre et d'Amérique, librement. Je connais un peu certains douloureux mystères de la vie... Vous m'aimez... Cela peut être vrai!... Je l'admets... je le suppose... Et vous vous êtes laissé emporter jusqu'à me le dire, jusqu'à songer à m'épouser... Puis voas avez réfléchi que derrière vous, vous alliez... peut-être, laisser une autre affection... datant de plus longtemps... une amie... laissez-moi dire le mot... une... maîtresse... ayant des droits sur vous... une maîtresse qui vous aime et mourrait de vous perdre... Et un lien, plus cher encore que cette affection, vous attache sans doute à elle... un enfant... Voilà, n'est-il pas vrai, le secret? Un enfant dont vous êtes le père? C'est là ce que vous n'osez dire...

— Oh! Suzanne, je n'ai jamais aimé que vous... Et vous pouvez lire dans ma vie, Suzanne, sans craindre de me faire rougir...

Elle passa les deux mains sur son front, demî-folle.

— Alors, je ne sais plus, dit-elle, je ne sais plus... Je ne puis pas croire cela... ce n'est pas vrai... C'est une épreuve, évidemment, mais bien horrible... Faites-la cesser, mon ami... Montrez-moi votre bon sourire... vos yeux doux et caressants... Regardez-moi comme vous me regardiez... Comment voulez-vous, vous ayant ainsi près de moi, vous voyant, vous parlant, que je me fasse à l'idée de vous perdre à tout jamais?... C'est mon bonheur et c'est ma vie que vous emporteriez avec vous... Et ce n'est pas juste... je n'ai rien fait pour que ma vie fût éternellement en deuil... Ce serait injuste... Laissez-moi l'espérance, ami, si vous ne voulez pas que je meure!...

— Adieu, Suzanne, puisqu'il le faut.

— Je ne veux pas, disait-elle, je ne veux pas.

Et elle se retenait à lui désespérément. Et elle balbutiait :

— Puisque vous m'aimez, Raymond, puisque vous m'aimez!

— Hélas! disait-il, quel trésor je vais perdre en vous! moi qui m'étais depuis longtemps si bien habitué à mon bonheur... Si vous saviez, 6 ma Suzanne chérie, combien j'ai été heureux, depuis que je vous aime!... Ma vie tout à coup, dujoar oti je vous ai rencontrée, s'est trouvée pleine de vous... Nulle pensée ne me vint plus qui ne se rattachât à vousmême... Nul projet d'avenir où vous ne jouiez votre rôle... En vous perdant, je perds plus que la moitié de moi-même... Quel infini bonheur, pourtant, auprès de vous!... Tout était en vous, pour vous... de vous .. Jadis je travaillais par ambition... Maintenant, je n'avais plus d'ambition que pour vous... J'aurais été fier de mes triomphes au Palais à cause de

VOUS... Dans mes préoccupations, votre fortune ne tenait pour rien... Je mentais tout à l'heure en vous le disant, — vous l'avez deviné, — est-ce que vous étiez capable de soupçonner de moi une indélicatesse 1... 0 Suzanne, que vais-je être, comment vais-je penser, travailler sans vous?... A quoi bon le travail, l'ambition, la gloire, tous les rêves, puisque vous ne serez pas auprès de moi pour les partager?... Oh! comme vous étiez aimée, Suzanne!... Les femmes savent bien comment on les aime et j'aurais beau dire que mon amour est mort^ vous ne me croiriez point...' Ma vie jusqu'aujourd'hui, si la vôtre a été triste, n'a pas été gaie nonplus... Elle s'est passée, presque solitairement, tout à l'étude, sans autre compagnie que celle de mon frère et de ma mère. Je ne connais de la vie que le travail et n'ai jamais vécu que pour le travail. Vous étiez dans la brume froide de cette existence comme une clarté bien douce qui allait me réchauffer. Ma vie retombe dans la brume, et mon soleil se meurt. Oh! comme vous étiez aimée, Suzanne!...

Ils s'étaient de plus en plus enfoncés sous bois, dans un sentier au-dessus duquel les hautes coupoles de chênes formaient une voûte feuillue que ne traversait pas la lumière. Autour du bois, la campagne était inondée d'un soleil éclatant. Le bois restait frais et mystérieux dans son obscurité. Et, au-dessus de leur tête, autour d'eux, des myriades d'oiseaux chantaient, voletaient, se bataillaient.

Un orage de la saison dernière avait déraciné un chêne dont les branches s'étaient trouvées arrêtées dans les branches d'un autre chêne voisin. Le tronc formait un siège adouci par la mousse qui tout de suite avait poussé là.

Elle s'y assit, l'attira de force auprès d'elle. Il se laissa tomber presque à genoux, mais détournant toujours les yeux et n'osant la regarder.

Dans ses deux petites mains dégantées elle serrait étroitement sa main, ses doigts s'entrelaçant aux doigts du jeune homme, voulant à toute force vaincre son obstination, lui communiquer son épouvante de l'avenir; s'il persistait, le ramener à elle en augmentant ses regrets, s'il était possible encore.

Il aurait bien voulu fuir, se sentant éperdu sous cette caresse ardente, les yeux troublés, le cœur douloureusement serré.

— Raymond, je vous en supplie...

C'est à peine s'il eut la force de murmurer, d'une voix éteinte :

— Laissez-moi, Suzanne, adieu, il le faut...

— Raymond! dit-elle, aussi à voix basse, comme l'appelant dans une langueur d'amour... Raymond, je vous aime tant!...

Il eut dans une contraction de la gorge un spasme de douleur hcrrible, insupportable...

Mais par-dessus ces atroces angoisses, l'énergie surnageait.

— Adieu... Plus tard... Si vous saviez...

— ' Raymond... ton secret, garde-le... garde-le pour toi... qu'il reste éternellement enseveli dans ton cœur... Jamais je ne t'interrogerai, jamais je ne te le demanderai... Je le jure sur ta vie, ô mon Raymond bien-aimé, et sur Ja vie même de mon père, jamais je n'y ferai la moindre allusion... Jamais même je n'y penserai... Si cela ne disparaît pas complètement de ma vie... c'est que je ne pourrai m'empècher de voir, parfois sans doute, les plis que le souci creusera sur ton front, et si je m en souviens, ce sera pour rendre la paix à ton âme... Et le bonheur sera possible encore, ô mon Raymond... Ne me refuse pas... Si tu savais combien j'ai versé de larmes depuis l'enfance... et comme je voudrais connaître un peu ce que c'est que la vie heureuse!...

Elle portait à ses lèvres la main de Raymond et l'embrassait comme les mères embrassent, doigt par doigt, les mains des enfants tout petits, et si fraîches et humides que fussent ces lèvres qui prononçaient de si douces et enivrantes paroles, Raymond sentait des brûlures qui lui faisaient mal... sa tête flottait dans une ivresse, ses yeux ne voyaient plus... et les paroles de Suzanne n'arrivaient à son oreille que comme venant de loin...

Et de tout ce qu'elle avait dit, quelque chose restait : « Ton secret, garde-le... jamais je ne te le demanderai...

« Jamais je ne voudrai savoir..., je le jure, et le bonheur est encore « possible, si tu consens ! »

Et cela, c'était une séduction presque irrésistible, une tentation contre laquelle il était faible...

Oui, le bonheur était possible, puisqu'elle le disait...

Et elle ne mentait pas cette jeune fille vraiment femme, qui, toute petite, par un courage presque au-dessus de l'humanité, avait attiré sur elle l'admiration des hommes.

Puisqu'elle entrevoyait la vie bonne encore ainsi, elle qui avait tant souffert, c'est que cela était vrai...

Et dans son affolement, passa une espérance idéale, une étoile brilla dans l'implacable obscurité de son désespoir... et il releva la tête, presque transfiguré... les yeux séchés de leurs larmes... un vague, ineffable sourire errant sur ses lèvres...

Et Suzanne, les bras autour du cou de son amant, oppressée,

fiévreuse, souriant aussi, le baig-nant des rayons de son regard humide, attendait, penchée sous sa bouche, ce qu'il allait dire...

Il allait dire: « Je t'aime, sois à moi, sois ma femme, puisque tu promets d'oublier! »

Ce mot qu'elle attendait, après lequel Suzanne aspirait de toutes les forces de sa tendresse, il ouvrait la bouche pour le prononcer.

Et pourtant il ne le dit pas. Sa tête retomba sur sa poitrine...

C'est que tout à coup devant ses yeux était passée toute l'histoire du drame qui l'avait amené là... le meurtre de Larouette, la complicité de sa mère... la condamnation ignominieuse de Laroque... et la mort misérable de Lucien de Noir ville... et les demi-aveux de l'assassin qui peut-être avait déjà désigné sa complice !

Et ce qu'elle demandait dans son ignorance, celte jeune fille, c'était qu'il l'épousât, elle, la fille de l'homme victime de sa mère...

Allons donc! son cœur se révoltait à cette pensée!...

Est-ce qu'une pareille abomination était possible? Non... Il n'avait même pas besoin d'y réfléchir à deux fois.

Quelle situation atroce, insoutenable, n'ayant pour issue que la mort si jamais, marié à Suzanne, celle-ci apprenait la vérité! !...

Elle découvrirait peut-être que tout ce qui était arrivé de malheur à son père, de hontes, de mépris, d'insultes, était arrivé par la faute d'une femme, d'une femme trahie qui se vengeait.

Et elle serait l'épouse du fils de cette femme! Et elle l'aurait aimé! Et quand il se refusait, elle l'aurait supplié!...

Raymond se leva, se secouant d'un mouvement brusque, comme pour échapper à un cauchemar.

Et tout à coup, sans plus lui adresser une parole, sans même un regard, sans même un adieu, il se mit à courir de toutes ses forces, gagnant la bordure de la forêt, pour s'éloigner d'elle, craig^nant de succomber à son amour, à ses prières si tendres et si douces.

Il ne s'arrêta point sur la lisière et s'élança dans la campagne... Elle s'était levée, elle aussi, interdite, ne comprenant pas tout d'abord... Ce ne fut que lorsqu'il disparut qu'elle vit qu'il la fuyait... Elle s'élança...

Déjà, il était loin, courant toujours entre les moissons, dans les prés et les blés de la campagne, courant sans s'arrêter, comme un fou ..

Elle tendit vers lui, d'un mouvement instinctif, ses mains suppliantes, et par deux fois appela :

— Raymond! oïl vas-tu, Raymond?

Mais il était trop loin pour l'entendre.

Et quand elle ne le vit plus, pour ainsi dire évanoui derrière les

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Elle resta ainsi une heure. (P. 763.)

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arbres qui entouraient Méridon, elle sentit en elle un vide énorme, comme s'il avait emporté avec lui sa vie, son âme, son souffle, avec son bonheur.

Et elle tomba sur la mousse, les bras en croix, son pâle visage de morte tourné vers la voûte feuillue des chênes où chantaient toujours des bandes de petits oiseaux, et où, de temps en temps, passait la brise, comme la respiration légère de la nature, un peu alourdie par le soleil accablant.

Elle resta ainsi une heure.

Quand elle se releva, elle reprit en trébuchant, les deux mains sur le front, le chemin de Maison-Blanche.

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