LUI
Ce jour-là, Laroque avait été prévenu par une dépêche de Pivolot que Luversan était toujours entre la vie et la mort et qu'il ne parlait plus. Peu lui importait. Il redoutait des aveux complets. Si Luversan allait nommer sa complice !
Suzanne avait été malade, mais son përe, croyant à une indisposition sans conséquence, ne s'en était pas autrement inquiété.
Et il était parti pour Paris, où il voulait avoir un entretien avec M. de Lignerolles, le juge d'instruction.
Il trouva le magistrat au Palais, dans son cabinet.
On le fit entrer aussitôt qu'il eut passé sa carte.
M. de Lignerolles se leva vivement, en le voyant entrer, vint à sa rencontre et lui lendit les mains.
Puis il avança un siège.
Subitement, et après cette première effusion, le visage du juge avait changé, s'était assombri, et ce fut avec une sorte de tristesse qu'il le regarda, silencieusement.
Laroque ne s'aperçut de rien tout d'abord ; lui était gai et confiant. L'avenir, enfin, après tant de déboires, ne lui souriait-il pas?... La justice s'était trompée à son égard, et l'avait déshonoré, il allait demander à la justice de réparer le mal qu'elle avait fait — ce qui lui serait facile, sans doute, — et de lui rendre l'honneur.
— N'était-ce pas tout simple ? se disait-il. La justice est souveraine et toute-puissante. Elle s'est affaiblie, puisqu'elle s'est trompée. Elle regagne ce qu'elle a perdu, en reconnaissant son erreur.
Il n'avait pas la moindre inquiétude et aucun doute, depuis la mort de Luversan, ne lui était venu.
764 ROGER-LA-IIONTE
Ce fut donc en souriant qu'il interrogea M. de Lignerolles.
— Vous comprendrez mon impatience d'en finir, dit-il, car, depuis de longues années, j'ai subi trop de hontes, et quiconque les abrégera, ces hontes, ne fût-ce que d'un jour ou même d'une heure, pourra prétendre à ma vive reconnaissance. Voilà pourquoi je n'ai point tardé à venir vous trouver, monsieur de Lignerolles. Je suis assez ignorant, cela se comprend de soi, en matière de jurisprudence criminelle. Avant de confier la revision de mon procès aux gens de loi que vous me désignerez, j'ai besoin que vous me guidiez, que vous m'indiquiez le chemin à suivre. En un mot, je sollicite vos conseils. Si j'obtiens ma réhabilitation, ce sera grâce à vous et à M. Lacroix, puisque vous avez reçu les aveux du coupable.
M. de Lignerolles se taisait.
La tristesse de son visage s'accentuait. Cependant Laroque était si éloigné de croire à un nouveau malheur qu'il ne s'apercevait de rien.
Et, s'imaginant que le silence du juge venait de ce que celui-ci réfléchissait avant de lui donner une réponse, il attendait.
Le silence se faisant très long, Laroque demanda :
— Vous ne m'avez pas entendu, monsieur de Lignerolles, ou bien peut-être me suis-je mal exprimé et ne m'avez-vous pas compris?
— Pardonnez-moi, monsieur Laroque, dit le juge à la fin. Et Roger fut frappé du ton de sa voix.
— Alors, dit-il... ces conseils que je sollicite de vous?
— Ils vous seraient inutiles.
— Inutiles? C'est à mon tour de ne pas saisir voire pensée.
— Ecoutez-moi, monsieur Laroque, surtout ne vous désespérez pas et restez courageux. Vous voulez votre réhabilitation entière, complète et la revision de votre procès?
— Oui. N'est-ce pas trop juste?
— Certes, de toute justice
— Eh bien ?
— Cette réhabilitation est peut-être impossible... Luversan agonise. Laroque se pencha, croyant avoir mal entendu.
Le juge répéta avec une tristesse croissante :
— Impossible, si Luversan succombe sans avoir avoué devant la cour d'assises.
— Vous n'y pensez pas, monsieur de Lignerolles?... Rappelez-vous ce qui s'est passé... On m'accuse d'un assassinat... Je suis condamné... Pendant douze années, je suis le forçat Laroque, — Roger-la-Honte, — puis l'assassin est découvert. Il essaye de se faire justice, il va mourir,
soit, mais il a avoué, devant des témoins qui sont des magistrats. Luveraan peut mourir maintenant. Que m'importe ! Vous oubliez...
— Je n'ai rien oublié.
— Et vous dites que la réhabilitation est impossible, s'il meurt?
— Je le répète.
— Il y a une cause à cette impossibilité?
— Il y en a une, en effet.
— Laquelle? Je voudrais bien la connaître, vraiment.
— La loi !...
— La loi? Allons donc! Vous voulez rire... La loi me condamne injustement à une peine infamante... et la loi, plus tard, ne pourra reconnaître son injustice ?...
— C'est la vérité:
— C'est à mon tour de vous dire que cela n'est pas, que cela ne peui pas être, que ce serait abominable et monstrueux... Vous vous trompez, j'en suis bien sûr !
— Hélas! non, monsieur Laroque. Lorsque j'ai vu Luvcrsan se poignarder sous nos yeux, je compris qu'il nous échapperait en quelque sorte, malgré son aveu. Pourtant, doutant encore, espérant que le texte précis de la loi n'était pas très présent à ma mémoire, je ne voulus rien vous dire... je doutais encore... En revenant à Paris, je me suis rensaigné, j'ai consulté des collègues... les plus hautes intelligences dont s'honore la magistrature de notre pays... Tout en déplorant cette nouvelle el effroyable injustice, ils ont été unanimes dans leurs réponses... La loi est précise; maintenant, je ne doute plus...
Laroque tomba, écrasé, sur une chaise.
Il regardait, effaré, le juge, comme il l'avait regardé autrefois à Versailles, quand il s'était entendu accuser d'un crime horrible.
— Mais ce serait monstrueux, monstrueux ! balbutiait-il.
Et après un silence que le juge n'osait interrompre, comprenant trop bien quelles devaient être les angoisses du pauvre homme :
— Cette loi, dit Laroque d'une voix rauque, cette loi, je veux la connaître... Je le veux... tout de suite...
Et pendant que le magistrat allongeait le bras vers un code, Laroque baissa la tête très bas, très bas, comme s'il allait écouter de nouveau sa condamnation...
M. de Lignerolles parla longtemps, et ses explications tombaient sur
Ile cœur de Laroque comme autant de brûlures. — Grâce aux dispositions restrictives du code d'instruction criminelle, dit-il, il arrive presque toujours que la victime d'une erreur
judiciaire ne peut obtenir de réhabilitation légale. Vous connaissez certainement l'affaire Lesurques, c'est l'exemple le plus célèbre que je puisse citer. Lesurques a été condamné à mortel exécuté bien qu'innocent, à la suite de l'assassinat du courrier de Lyon. Eh bien, il n'a jamais pu être réhabilité parce que les revendications introduites à ce sujet par la famille se sont toujours heurtées à l'article 443.
— Et que dit cet article ?
— Il ne permet la revision d'un procès criminel qu'en faveur de celui qui peut protester lui-même contre l'arrêt qui l'a condamné.
— Mais c'est mon cas. Je proteste... L'affaire Lesurques n'a rien de commun avec la mienne... Lesurque était mort...
— Ce ne sont pas seulement les morts qui ont à souffrir de cette législation. Il ne suffit pas d'être innocent pour être réhabilité, monsieur Laroque... d'après la loi...
— Et que faut-il encore, juste Dieu! Que faut-il de plus?
— Le code a prévu les trois seuls cas dans l'un desquels il faut que soit placé le condamné pour être réhabilité. Si ces circonstances ne se rencontrent pas, le procès ne sera pas revisé. Le condamné sera gracié... la grâce est toujours possible puisqu'elle dépend uniquement du chef de l'Etat, mais son innocence aura beau être certaine... j'aurais beau l'affirmer, m'en porter garant, en donner des preuves... il ne sera jamais un innocent légal... il ne sera qu'un ancien condamné...
— Mais c'est une injustice... une iniquité 1
— Oui, mais c'est la loi, et contre elle, rien ne peut.
— Et je ne suis pas, sans doute, dans l'un des cas prévus pour la revision de mon procès?
— Pardonnez-moi le mal que je vais vous faire...
— Je vous pardonne, ne m'épargnez pas. j'écoute... Non?
— Non !... Dans l'état actuel de notre législation, la revision d'un procès n'est possible que dans les trois cas suivants :
1" Lorsque deux individus ont été successivement condamnés à raison du même fait, dans des conditions oti il y a contradiction entre les deux condamnations, de telle sorte que la culpabilité de l'un démontre forcément l'innocence de l'autre; en ce cas, l'exécution des deux arrêts est suspendue et la cour de cassation, saisie par le ministre de la justice, renvoie les deux accusés ensemble devant une cour d'assises autre que celles qui ont rendu les deux arrêts contradictoires.
2° Il y a encore lieu à reviser lorsque, après une condamnation pour homicide, des pièces sont représentées propres à faire penser que la
prétendue victime de l'homicide existe encore : l'arrêt de condamnation peut être alors simplement cassé par la cour de cassation.
3° Enfin la revision peut être encore obtenue lorsqu'un des témoins entendus aura été, postérieurement à la condamnation, condamné luimême pour faux témoignage contre l'accusé.
— Ce sont les seuls cas de revision prévus par le législateur ? demanda Laroque, accablé.
— Les seuls.
— Ils sont insuffisants... et je puis être victime de l'ineptie de la loi.
— Je vous l'ai dit, car je reconnais, comme vous, que cette insuffisance de la législation serait une nouvelle et très criante iniustice.
— Et on ne peut tourner la loi ?
— Non. Ah! si Luversan ne meurt pas! Supposons qu'il survive, qu'il en réchappe. Vous avez été condamné comme auteur d'un crime dont vous êtes innocent. Luversan, le vrai coupable, est découvert, poursuivi et condamné à son tour. On se trouve, dès lors, en présence de deux arrêts contradictoires, et l'article 443, dont je parlais tout à l'heure, rencontre son application. C'est le premier cas prévu par le code. Ce ne sera pas le vôtre si Luversan, par sa mort, échappe à la condamnation. Dès lors, plus d'arrêt contradictoire et plus de revision* .... Quant aux deux autres cas prévus, il est inutile d'en parler, vous ne tombez dans l'application ni de l'un ni de l'autre... Vous le voyez, monsieur Laroque, je n'avais pas tort lorsque je considérais votre réhabilitation légale comme très problématique.
— Que me resterait-il à faire ?
— Solliciter votre grâce. Vous l'obtiendrez, à coup sûr. Je m'en chargerais.
— Ma grâce?... Mais je n'en voudrais point... Les coupables seuls demandent leur grâce... et je suis innocent... Et voilà tout ce que vous m'offrez, au nom de la loi?
1. Depuis que ce chapitre est écrit, nous avons appris que quelques députés, frappés comme nous des inconTénients de la loi, avaient déposé à la Chambre un projet ainsi conçu :
« La revision d'une condamnation criminelle ou correctionnelle sera possible dans les deux cas suivants :
« 1' Si l'auteur signalé d'un crime ou d'un délit pour lequel il a été prononcé une première condamnation ne peut plus être poursuivi par suite de décès, de prescription, d'irresponsabilité pénaie ou d'excusabilité;
« 2" Si, dans les mêmes circonstances et par les mêmes motifs, un témoin, sur la fausse déposition duquel la condamnation s'est produite, ne peut être poursuivi. »
— Tout.
— J'aurai été déshonoré, j'aurai vécu douze ans, en cachant mon nom, mon passé, courbant la tête, moi innocent, sous une condamnation infâme; j'aurai fait mourir de honte, de désespoir et de douleur ma femme, que j'aimais et qui m'a cru coupable, comme tout le monde... et voilà, pour me payer de ces déshonneurs, de ces tristesses, ce que vous m'offrez! Ma grâce!... Pardieu, monsieur de Lignerolles, la chose est drôle et vaut la peine qu'on s'en amuse... Riez donc comme moi, je vous on prie...
Il parlait d'un ton véhément, avec de grands gestes. Et comme le magistrat, troublé, se taisait :
— Pardieu ! défendez-la donc, au moins, votre loi, vous, qui êtes le juge... N'en ètes-vous pas responsable, puisque vous l'appliquez... et vous l'appliquez tout en reconnaissant son injustice criante... défendez-la, monsieur, mais défendez-vous aussi, car vous êtes le premier coupable envers moi!... N'est-ce pas vous qui avez instruit cette affaire?... N'estce pas vous qui m'avez envoyé à la chambre des mises en accusation ? N'est-ce pas vous qui pouviez me déclarer innocent, car vous étiez souverain juge alors, et qui m'avez flétri d'une accusation dont je ne devais plus me relever? Vous n'aviez pas le droit de vous tromper... Ce que j'ai découvert, moi, — la culpabilité de ce Luversan, — vous le deviez découvrir vous-même... c'était votre devoir, c'était voire métier... Vous aviez toutes les ressources nécessaires pour cela... vous aviez tout le temps aussi... Et je vous ai supplié pourtant I... J'ai pleuré, j'ai sangloté devant vous... Mon Dieu! que ne vous ai-je pas dit pour que vous ajoutiez foi à mes paroles!... J'avais doncbienle visage d'un misérable?... Cela avait donc bien l'air d'une comédie, ce que je disais?... Et vous étiez donc bien aveugle, pour ne point voir les épouvantables tortures que vous m'imposiez en me faisant accuser, — car leur silence m'accusait, — par ma femme et par mon enfant!... Ah! monsieur de LigneroUes, monsieur de LigneroUes, la loi est coupable... soit... mais la loi est une chose inerte et je ne puis m'en prendre à elle... mais vous, le magistrat, vous êtes plus coupable encore... parce que ce qui arrive est votre faute... La loi met entre vos mains tous les moyens, tout le pouvoir possible pour éclairer votre conviction. Vous êtes coupable de vous être trompé... On ne joue pas ainsi avec l'honneur et le cœur d'un homme. Je vous criais, à genoux, et pleurant, mon innocence... Il fallait me croire!...
Il s'exaltait en parlant...
Ses gestes étaient brusques...
Ses paroles étaient pleines de colère et d'amertume.
RCGER-LA-HOiNTE
Elle prit dans le tiroir secret une liasse de valeurs. (P. 774.)
Il se débattait dans une situation sans issue, le pauvre homme et Il souffrait ce qu'il avait souffert une fois, jadis, quand tout le monde le croyait coupable et qu'il voyait, pour ainsi dire, la honte se rétrécir autour de lui, comme une haute et infranchissable muraille, au delà de laqueUe jamais il ne lui serait plus permis de regarder !...
Le juge se taisait toujours, le front un peu rouge sous les reproches qui 1 accablaient.