UV. 97. - JULES MARY. - ROGER-LA-HO.-STE, - ÉD. J. ROUFF ET C
uv, 97
Qu'eût-il dit à cet homme? Qu'il s'était trompé?
Mais tout autre se serait trompé comme lui...
Que les juges sont des hommes, sujets à l'erreur., et que la loi, justement aurait dû prévoir ces erreurs possibles dans une plus lange mesure?... Voilà ce qu'il aurait ditl... mais à quoi bon?
C'eût été inutile de vouloir se défendre...
Laroque souffrait... Il avait le droit d'être cruel et injuste...
Et M. de LigneroUes baissait la tête...
Roger Laroque reprit :
— Lorsque j'ai combiné, contre Luversan, le plan qui a si complètement réussi, lorsque, ayant surexcité son âpreté au gain par la vue des richesses que j'étalais sous ses yeux et que je mettais presque à sa disposition par la facilité que je lui offrais de s'en emparer, je convoquai à la suprême entrevue que j'avais avec ce misérable, non seulement Tristol et Pivolot, mais aussi M. Lacroix; je pensai à vous aussitôt. Je pouvais m'adresser à n'importe quel magistrat qui ne m'eût point refusé, dans cette circonstance. Je pensai à vous. C'est vous que je suis allé trouver, parce que je voulais vous donner l'occasion de réparer le mal qne vous aviez fait; parce que je me disais : « L'âme de cet homme n'est pas tranquille. Il achèvera sa vie dans le remords d'avoir fait condamner un innocent, s'il n'emploie pas ses forces à faire réhabiliter le condamné. Je vous ai amené devant Luversan, je vous ai fait entendre son aveu. Il vous a déclaré qu'il était coupable, et vous l'avez écouté, non pas seulement comme homme, mais comme magistral. Et vous m'avez tendu la main et vous m'avez demandé pardon, à moi le forçat évadé, vivant sous un faux nom !... Le juge demandant pardon à l'homme qu'il a condamné, quel spectacle!... Et aujourd'hui, vous me dites : « La loi est ainsi, elle vous considérera toujours comme un coupable, c'est-à-dire comme un assassin. Pourtant, vous êtes innocent, je le sais, moi, néanmoins je ne puis rien pour vous. Passez votre chemin !... » C'est une dérision, monsieur de LigneroUes, et l'on appelle cela la justice!... Vraiment, j'en hausse les épaules !
— Laroque, la douleur vous égare. Attendez au moins que Luversan soit mort. Dans tous les cas, vous obtiendrez votre grâce...
— Ma grâce... ne comprenez- vous pas que c'est, en quelque sorte, un second déshonneur?... Ma grâce complète ma condamnation... Je ne la demanderai pas...
— Vous la demanderez, monsieur Laroque, il le faut; autrement, vous ne seriez pas libre. Entre deux maux il faut choisir le moindre.
— Je retourn-^rai en Amérique... et je tâcherai d'oublier la France...
— : Vous ne l'oublierez pas. On n'oublie pas la France, quand bien même on serait victime de ses lois, et frappé par elles injustement. Vous demanderez votre g-râce et vous l'obtiendrez.
— Et je porterai toujours et' nom exécré de Laroquel
— Non, vous obtiendrez le droit d'en changer. Puis, si vous n'arrivez point, de par les lois, à la réhabilitation effective que vous aviez rêvée, vous aurez une réhabilitation morale; car, malgré nos précautions, les journaux s'entretiennent déjà de votre affaire... Je ferai en sorte que les dramatiques détails de la mort de Luversan soient connus... Il y aura, n'en doutez pas, en votre faveur un mouvement de sympathie...
— Que m'importe I C'est l'honneur qu'il me faut... Quand les journaux auront assez parlé de moi, ils passeront à autre chose. Je serai vite oublié. Le temps marchera. Ceux'qui viendront ne se rappelleront pas les articles des journaux, et comme rien de précis, de légal, ne sera resté, ils ne se rappelleront que Roger-la-Honte, sans se souvenir de Roger l'Innocent...
— Laroque n'existera plus. Vous aurez changé de nom. Le pauvre homme soupira.
— Il le faudra bien, dit-il, mais ce n'est pas là ce que j'avais rêvé.
— Toute espérance de réhabilitation n'est peut-être pas perdue, dit le juge d'instruction, même si Luversan meurt.
Laroque releva les yeux; il eut un geste de joie...
— Comment 1 dit-il, serait-ce possible ?... Qu'entrevoyez-vous?
— Vous rappelez-vous les aveux de Luversan?
— Oui, le misérable a avoué qu'il est l'assassin de Larouette.
— Et ce n'est pas tout. Il a parlé d'un complice. Mais la mort le prendra peut-être avant qu'il l'ait nommé... ce complice !
— C'est vrai.
— Eh bien, voilà notre dernier espoir, notre dernière ressource : si nous découvrons ce complice, si nous l'arrêtons, si nous le faisons condamner, nous retombons dans la première des conditions prévues par la loi. La revision de votre procès est certaine.
Laroque hocha la tête.
— Oui, évidemment. Mais ce complice, où se cache-t-il?
Ces derniers mots, Laro(jue les prononça faiblement. La complice, il ne la devinait que trop. Jamais il ne livrerait à la justice la. mère de Raymond.
— Ce seraient de nouvelb^s angoisses! ajouta-t-il. Et, si vous saviez, monsieur de LigneroUes, comhieu je suis fatigué, comme j'ai besoin de repos, comme je voudrais, désoruiais, non pas me laisser vivre, mais me
laisser doucement mourir!... Je suis jeune encore, et pourtant je suis si vieux!...
— De l'énergie, Laroque I
— Je suis découragé...
— Puisqu'il le faut... pour votre fille!
Il garda long-temps la tête baissée. Il avait les bras ballants. Debout, il rêvait. Toute sa vie, si remjilie d'amertume, passait devant ses yeux attristés.
— J'essayerai, dit-il. Mais je ne crois plus à rien.
Et saluant M. de Lignerolles, il le quitta pour courir à Ville-d'Avray. Le juge resta longtemps à réfléchir, puis tout haut :
— En dehors de ce complice, il y a un autre coupable., la Loi!...
Tristot et Pivolot s'étaient bien gardés de faire connaître en détail à Laroque les preuves qu'ils avaient de la culpabilité de Luversan dans le meurtre de Brignolet et de la complicité de M°' de Terrenoire, comme receleuse et peut-être inspiratrice du crime. Ayant à cœur d'obtenir en faveur de Guerrier une ordonnance de non-lieu définitive, ils avaient redouté que Laroque ne se montrât par trop indulgent pour la femme du banquier qui l'avait obligé autrefois, dans une circonstance critique.
La complice de Luversan eût mérité le châtiment suprême. Les deux policiers lui réservaient une fin terrible.
La veille du drame qui s'était déroulé à Yille-d'Avray, Tristot et Pivolot s'étaient présentés l'après-midi chez M°" de Terrenoire. Ils étaient certains de la trouver seule.
L'étrange femme ne vivait plus depuis qu'elle connaissait les terreurs de son complice. Chaque coup de sonnette la faisait tressaillir.
Quelques jours auparavant, Andréa songeait encore à la fuite... avec son amant. Mais maintenant, elle avait peur... peur de cet homme sinistre. Sa nature cauteleuse et lâche la rendait incapable de chercher un, refuge dans la mort. Elle attendait son sort tout en nourrissant un secret espoir d'impunité.
La fuite imminente de Luversan, qu'elle se refuserait à suivre, la délivrerait d'un joug... dont elle voyait toute l'horreur. Mais l'assassin de Brignolet la dénoncerait-il s'il était arrêté? Voilà ce qu'elle se demandait avec angoisse.
Et ces deux hommes sinistres qui Tavaient forcée à lui vendre la créance Kleper-Turner, savaient-ils réellement quelque chose? Elle n'en, pouvait plus douter. A force de tourner et retourner dans sa tête ce problème, Andréa en était venue à comprendre le but des acheteurs : pour avoir en main des billets de banque provenant de la caisse Terrenoire, ces hommes n'avaient pas r«culé devant un sacrifice énorme.
Et elle était tombée dans ce piège enfantin, et maintenant la police avait une pièce de conviction contre la complice du fugitif.
Elle se disait aussi que la fuite de Luversan n'empêcherait pas le procès de ce criminel, qui serait jugé par contumace. Alors, le juge d'instruction la convoquerait, l'arrêterait peut-être, pour lui demander compte du recel des billets de banque volés par l'assassin.
Que répondrait-elle aux questions du magistrat? Elle se forgeait vingt systèmes de défense dont l'absurdité ne tardait pas à lui apparaître. Fuir toute seule? Elle n'y songeait plus. Sa fille, Diane, rentrée auprès d'elle, se montrait douce et prévenante. La pauvre enfant attribuait la tristesse de sa mère à la mort de Mussidan, et elle avait pardonné, la première, était redevenue comme autrefois une fille aimante, Diane aussi avait besoin de con§,olations. Nous dirons plus loin dans quelles circonstances elle avait revu M. deVaunoise, qui l'aimait toujours, mais qu'elle croyait ne plus pouvoir épouser.
Et pour cette enfant, déjà si éprouvée, Andréa n'avait pas le courage d'en finir avec une existence vouée désormais à l'infamie. Et chaque matin, comme le condamné à mort, qui attend à son réveil la visite du bourreau, elle sortait d'affreux cauchemars pour rentrer dans une réalité plus terrible encore que les hallucinations du remords. Aussi, lorsqu'on lui annonça que Tristot et Pivolot insistaient pour lui parler tout de suite, tout son sang lui reflua au cœur. La sueur froide inonda son front.
— C'est bien, dit-elle à sa femme de chambre. J'y vais. Priez ces messieurs de m' attendre au salon.
Alors seulement elle eut comme un retour d'énergie. D'un tiroir secret d'une ravissante table à ouvrage, elle tira un petit poignard japonais, entr'ouvrit son corsage et chercha la place du cœur.
Elle appuya la pointe de l'arme au bon endroit, réunit ses forces et dans un sanglot, s'écria :
— Adieu, ma Diane! sois heureuse, mon enfant.
L'arme s'enfonça d'un centimètre dans la chair marmoréenne de la superbe créature. Le sang coula; mais ce fut tout.
Andréa n'avait pas eu l'énergie de se plonger le poignard dans le ecBur.
Elle essuya la plaie, rattacha son corsage, et se disposa à affronter les deux policiers. Auparavant, elle prit dans le tiroir secret une liasse de valeurs dans l'intention de les brûler.
Soudain la porte s'ouvrit.
Bravant la consigne, Tristot et Pivolot pénétraient dans le boudoir d'Andréa. M"" de Terrenoire s'évanouit.
— Monsieur Tristot, dit Pivolot, veuillez faire diligence et aller prévenir M. de Terrenoire et M. Guerrier de venir nous retrouver ici. Vous prierez M. Guerrier d'apporter avec lui tous les renseignements relatifs au vol du million.
M. Tristot comprit sans doute la pensée de son compère, car il ne fit aucune réflexion.
Il partit aussitôt. Son collègue et ami entra dans le cabinet de toilette et y mouilla une serviette, dont il frotta les tempes, le visage, les mains de M"* de Terrenoire.
Andréa ne tarda pas à revenir à elle.
Et, en se voyant près de cet homme, en voyant les valeurs étalées devant elle, elle eut un cri d'épouvante, se leva, fit quelques pas en chancelant et alla s'abattre dans un coin, à genoux, défaillante, sans forces.
Pivolot ne dit pas un seul mot.
Une demi-heure se passa ainsi, en cet étrange silence.
Tristot n'avait pas trouvé M. de Terrenoire à la banque, d'où on l'avait renvoyé à la Bourse.
Ce fut là qu'il rencontra enfin le banquier.
11 l'aborda au moment où il le vit seul.
— Monsieur, dit-il, deux mots. J'ai à vous parler d'une affaire de la plus haute importance.
Terrenoire dévisagea Tristot et, ne se rappelant pas l'avoir vu :
— Il me semble que je n'ai pas l'honneur de vous connaître.
— En effet. Et mieux eût valu pour vous ne jamais faire connaissance avec moi...
— De quoi s'agit-il?...
— Du meurtre de Brignolet et du vol de la banque...
— Avez- vous découvert le coupable? Serait-ce ce Luversan dont les journaux parlent?
— L'un des deux coupables, oui, monsieur ! c'est pour que vouâ vous trouviez en sa présence que je viens vous chercher...
— Je vous suis ! dit le banquier, sans soupçons. Montez dans ma voiture. Si vous le permettez, j'irai d'abord, à cinq minutes d'ici, reprendre ma fille chez son oncle où elle a déjeuné.
— Nous n'en avons pas le temps, dit Tristot en montant dans le coupé. C'est à votre domicile que nous irons d'abord.
Le banquier s'assit auprès de lui, intrigué, inquiet. ■ Quelques minutes après, ils étaient rue de Chanaleilles. A peine entré dans le salon, Tristot appuya la main sur le bras de Terrenoire, et d'une voix grave :
— Yous avez besoin de tout votre courage, monsieur, vous aurez tout à l'heure à supporter une douleur terrible!...
Terrenoire ne comprit pas, mais il eut cependant un frémissement d^épouvante,
Que voulait dire cet homme qu'il ne comprenait pas ? Il y eut un moment de silence pénible.
— Monsieur, dit enfin Tristot, pardonnez-moi de vous avoir conduit jusqu'ici et veuillez excuser ce qu'il y a de mystérieux dans ma conduite. Mon devoir, hélas! est de vous révéler un terrible secret... Patienter davantage serait impossible ; vous pourriez vous trouver aux prises avec un déshonneur public, être livré à un scandale abominable.
— Mon Dieu, que sepasse-t-il donc?... Et d'abord, qui êtes- vous?
— Je suis agent de police. Depuis le vol de votre caisse et le meurtre de Brignolet, je suis à la piste du voleur et du meurtrier...
— Serait-ce vous, par hasard, qui avez fait arrêter Guerrier?
— C'est moi, au contraire, qui, avec un collègue, ai beaucoup contribué à le faire mettre en liberté. Le meurtrier et le voleur que nous recherchions, ce n'était point votre caissier, que nous avons jug'é innocent dès le premier jour, mais ce Luversan dont les journaux parlent au sujet du crime de Ville-d'Avray; mais il n'était pas seul.
— Le complice ?
— Une femme, et c'est ici surtout que commence la partie la plus douloureuse de la confidence que j'ai à vous faire. Luversan avait une maîtresse, et c'est avec cette femme qu'il a conçu, mûri et exécuté son crime .
— Vous en êtes sûr... dites- vous ?
— Nous vous représenterons la plupart des valeurs qui ont été volées dans voire caisse; déjà^ grâce aux numéros qui nous ont été remis par votre caissier, nous avons découvert un grand nombre de billets de banque, lesquels sortaient tous des mains de Luversan et de sa maîtresse.
— Et cette femme, je la connais ?
,— Hélas!
— Pourquoi semblez-vous si ému?
Tristot gardait le silence, n'osant aller jusqu'au bout de sa terrible ;évélation.
— Pourquoi vous taisez-vous? Vous me parliez tout à l'heure d un grand chagrin? D'où peut-il venir?... De quelle femme est-il donc ici question? Est-ce de la femme de mon caissier, qu'on sait que j'aime comme ma fille ?
— Non, il ne s'agit point d'elle.
— Est-ce de... est-ce de ma fille? Mais non, c'est une horrible supposition! Cela n'a pas le sens commun.
— Ce n'est pas votre fille... et il faudra même que votre fille ignore, s'il est possible, le fatal secret.
— Mais quoi donc? grand Dieu ! quoi donc ?... Tout à coup, il devint pâle...
La pensée de sa femme avait surgi soudain à son esprit. Était-ce d'elle qu'on parlait?
Telle fut son émotion qu'il flageola.
Tristot se précipita vers lui, le soutint dans ses bras et le fit asseoir dans un fauteuil.
— Celle dont nous parlons, dit-il, est ici, dans cette chambre... Vous n'avez qu'à ouvrir cette porte et vous la verrez...
Terrenoire se leva et se dirigea vers la porte.
Au moment d'ouvrir, il se retint.
Il avait peur !...
C'était un doute horrible que celui qu'il venait de concevoir...
Et pourtant, au moment d'acquérir une certitude, il aimait mieux douter encore..
Blême, furieux, il essuyait machinalement du bout du doigt des gouttes de sueur froide qui lui coulaient sur le front.
Ce fut d'un pas rapide, pareil à celui qu'on prête aux fantômes, qu'il se dirigea vers la porte.
Il la poussa d'un coup brusque.
Et quand elle fut ainsi grande ouverte, quand il eut vu, tout au fond, I ne femme affaissée, demi-folle, dans un coin du cabinet, au lieu d'entrer, il recula, étendant les deux bras en avant comme pour se dé endre, comme pour écarter un affreux spectacle.
— Ma femme !... ma femme!...
Elle ne l'avait pas vu, elle ne l'avait pas entendu. Les agents se taisaient, en le regardant, pris de pitié pour la terrible souffrance de cet honnête homme.
ROGER-LA -Hv>ME
Diane, s'était, avec la permission de son père, retirée dans un couvent. (P. 780.)
Pivolot s'approcha et lui prit la main :
- Monsieur, dit-il, croyez bien que ce n'est pas pour le seul plaisir de produire un effet mélodramatique que nous vous avons montré votre femme en flagrant délit de complicité de crime avec Luversan, l'assassin de Brignolet le voleur de votre caisse... Il y a longtemps que, si nous lavions voulu, nous aurions pu vous prévenir, mais vous nous auriez
» Iir QO
LIV. 98. - JDLRS MARY. - ROGER-LA-HONTK. - ÉD J. nOVVF ET c'».
Liv. 98
demandé des preuves, et nous n'aurions pu vous les donner convaincantes; nous aurions été obligés de vous dévoiler seulement l'infidélité de votre femme, sans complicité pour le crime. Tel n'était pas notre but; nous avons préféré attendre. Nous vous prions de nous pardonner le mal que nous vous avons fait. Vous êtes libre, maintenant, monsieur, et, de plus, nous n'arrêterons pas M"^ de Terrenoire.
Nous n'aurions d'ailleurs point qualité pour opérer cette arrestation. Toutefois, nous sommes obligés de saisir à titre provisoire cette liasse de billets de banque et de valeurs qui constituent des pièces de conviction.
— Alors, messieurs, s'écria le banquier, pourquoi m'avoir prévenu si vous étiez résolus à me perdre? Pourquoi emporter cet argent qui, d'ailleurs, m'appartient ?
— Sur ce dernier point, dit Tristot, rassurez-vous. Le tout vous sera rendu en temps utile, à l'exception de soixante-dix-huit mille francs de billets de banque que M™' de Terrenoire nous a remis, il y a quelques jours, pour solder une créance.
— Quelle créance?
— Peu vous importe! M"^ de Terrenoire devait la somme. Nous avions racheté la créance. Notre but était d'avoir en main des billets de banque provenant du vol accompli par l'assassin de Brignolet.
— Et vous êtes arrivés à votre but. Fort bien. Mais ne comprenezvous pas, messieurs, que l'arrestation de ma femme, comme receleuse, sa condamnation, c'est ma mort? C'est le déshonneur d'une famille honorable. Or, messieurs, j'ai une fille sur laquelle ce déshonneur retombera directement. Vous voyez bien que c'est ma propre condamnation, que vous m'avez tué en me révélant ma honte. Je ne comprends pas votre démarche.
Les deux policiers se hâtèrent de s'expliquer.
— Ecoutez-moi, monsieur, dit Pivolot, et vous reconnaîtrez que nous avons agi en toute conscience, avec le désir ardent de vous épargner, autant qu'il nous sera possible, la douleur d'être appelé en témoignage contre votre femme.
— Vraiment!
— En dehors des preuves que nous venons de vous indiquer, nous en possédons d'autres tout aussi concluantes. L'assassin sera arrêté avant (]uarante-huit heures. Il niera énergiquement jusqu'au bout et sera condamné quand même. Peut-être n'aurons-nous pas besoin de produire à la cour d'assises les billets de banque et les valeurs qui nous viennent de votre femme. En ce cas, nous vous les rendrons, et personne ne connaîtra jamais la receleuse. Dans tous les cas, il serait de toute
prudence de vous mettre à Fabri, à l'étranger, jusqu'à la fin du procès. Des agents dépendant de la préfecture de police ne vous donneraient pas un tel conseil ; mais nous, monsieur, nous ne dépendes de personne. Nous ne voulons qu'une chose, mais celle-là, nous la voulons absolument : faire éclater l'innocence de Jean Guerrier
— Il a été remis en liberté...
— Provisoire. Bientôt, tout le monde l'accuserait de ce crime, si le véritable auteur du meurtre et du vol n'était pas découvert. Ce n'est pas tout : l'assassin de Brignolet a commis autrefois un autre crime pour lequel un innocent a été condamné. Cet innocent existe encore. Nous voulons le faire réhabiliter. Ainsi que vous le voyez, notre tâche consiste à prévenir une nouvelle erreur judiciaire et à en réparer une ancienne. Mais avant de nous séparer, ajouta Pivolot, nous devons vous donner un reçu des sommes que nous emportons. Ce reçu est préparé. Le voici. Veuillez contrôler...
Le banquier lui coupa la parole.
— Eh! monsieur, dit-il, vous ne voyez donc pas que mon cœur éclate à la vue de cette malheureuse dont le silence est un aveu accablant. Vous me demandez de m'occuper de comptabilité en un pareil moment. Emportez tout ce que vous voudrez. J'ai autre chose à faire ici que de songer à mes intérêts matériels. J'ai à faire justice!
Andréa se jeta à ses pieds.
— Tuez-moi! s'écria-t-elle. Tuez-moi tout de suite. Moi, je n'ai pas eu le courage d'en finir.
M. de Terrenoire leva le bras ; Tristot le retint.
— Et votre fille? lui dit-il. Laissez cette femme à ses remords. Elle n'en a pas pour longtemps. Quant à vous, monsieur, soyez convaincu que nous ferons tout ce qui est humainement possible de faire pour vous épargner un déshonneur pubhc.
Le banquier sentit que Tristot parlait en toute sincérité.
— Vous avez bien fait de me rappeler ma fille, lui dit-il. Je vous remercie.
Quant à quitter Paris, je ne le puis en ce moment. J'ai un devoir à remplir ici avant de songer à la fuite, ou... à la mort. Avant deux mois, ce devoir aura été rempli. En aurai-je le temps?
— Oui, monsieur. L'instruction des deux crimes commis par Luversan durera au moins six mois.
Je vous le répète, tout me porte à croire qu'il n'avouera jamais et que, par conséquent, la justice n'aura pas à prononcer sur le recel.
Le banquier, après avoir enfermé Andréa à clé, reconduisit les deux
•780 ROGEH-LA-HONTE
policiers et sortit avec eux. Tristot et Pivolot s'éloignèrent précipitamment après l'avoir salué. Ils avaient hâte de placer dans leur coflre-fort la fortune dont ils s'étaient érigés les dépositaires au nom de la sécurité publique.
M. de Terrenoire remonta en voiture et se fit conduire, rue de Choiseul, chez son frère, où il devait reprendre Diane.
LVÏI
On se souvient qu'après le imicide de Mussidan, Diane s'était, avec la permission de son père, retirée dans un couvent.
La pauvre enfant, si rieuse autrefois, si vivante, n'avait guère de vocation pour le cloître, et si elle avait pris cette résolution désespérée, c'est qu'elle ne pouvait se faire à l'idée de se retrouver entre un père dont les témoignages d'affection lui semblaient des caresses volées, et une mère qui rougissait devant elle.
Au cloître, elle vivait séparée de son ancien fiancé, Julien de Vaunoise. Il le fallait. Gomment pourrait-elle jamais divulguer au loyal jeune homme le secret de l'odieux mariage î Et elle ne doutait pas qu'il ne vînt le lui demander, ce secret!
Ce fut dans un couvent de Tarbes qu'elle se retira... Son père avait choisi cette ville de préférence à toute autre, pour deux raisons : le climat du Midi conviendrait à Diane qui, depuis plusieurs mois, avait perdu ses belles couleurs et tournait à l'anémie; d'autre part, elle ne serait pas loin de son vieil oncle, M. Ludovic de Terrenoire, ancien colonel, retiré à Pau avec sa femme, depuis la perte de son fils unique, enlevé à l'affection des siens, à l'âge de vingt ans, par une maladie de cœur.
De [la sorte, Diane ne serait pas trop isolée. La colonelle, qui l'adorait, irait la voir fréquemment, et, d'accord en cela avec le père, s'efforcerait de la ramener au monde.
^/était à Pau, pendant les vacances, que Diane avait connu Julien de Vaunoise. Ce jeune homme appartenait, ainsi que nous l'avons dit, à une famille honorable, mais peu fortunée. Son père, magistrat à Paris, s'était lié avec le colonel à Salies-de-Béarn, oii ces deux vieillards venaient chaque année soigner leurs rhumatismes.
Bien que très en froid avec son frère, à qui il reprochait de s'être jeté dans les finances au lieu de suivre la carrière des armes, Ludovic de Terrenoire, averti de l'amour de Julien de Vaunoise pour Diane, n'avait pas
hésité à recommander ce jeune homme à son frère. « Le fils de mon ami, lui écrivit-il, est déjà un architecte distingué. 11 aura à Pau, d'ici quelques années, une très belle situation; mais si ses ressources lui permettaient d'exploiter son art à Paris, il s'y conquerrait rapidement une place distinguée. Ma femme et moi, nous laisserons à Diane notre petite fortune. Je pense, d'ailleurs, que tu peux doter Diane avantageusement. De son côté, Julien possède, du chef de sa mère, cinq à six mille livres de rente. Les dfftix époux ne seront donc pas trop malheureux. Il n'y a pas besoin d'être millionnaires quand on s'.aime. »
Le banquier ne voulut pas tout d'abord faire part de la nouvelle à sa femme.
Il attendait d'avoir recueilli sur l'amoureux les renseignements complémentaires.
Le colonel lui facilita l'occasion de rencontrer Julien de Vaunoise dans une maison tierce, à Paris, où l'architecte s'était rendu avec le secret espoir d'y revoir Diane.
Julien plut à première vue au père de l'adorée.
Le banquier l'invita à venir aux réunions musicales intimes qu'il donnait dans son hôtel de la rue de Ghanaleilles. Tout était convenu entre les deux pères, lors de la grande soirée japonaise dont nous avons décrit les splendeurs, et où M. de Terrenoire se décida enfin à faire part à sa femme du double projet de mariage concernant Diane et Marie- Louise.
Cette nuit-là, Andréa était trop préoccupée de sa vengeance contre Guerrier pour s'émouvoir d'une décision qui allait la priver de Diane. Mussidan seul se sentit mordu au cœur par la jalousie en entendant son associé décider ainsi du sort de « sa fille ».
On n'a pas oublié les terribles circonstances qui obligèrent la pauvre enfant à manquer à la foi promise.
Elle avait dû épouser son père!
Avant d'entrer au couvent, elle eut à supporter un terrible interrogatoire de la part du colonel à qui son étrange mariage et l'accident non moins étrange où Mussidan avait trouvé la mort avaient donné à réfléchir. Elle ne lui répondit que par des larmes. Le vieillard renonça à obtenir d'elle, au moins pour l'instant, la justification de sa conduite.
— Diane est une folle ou une victime, dit-il à sa femme, quand la colonelle revint de Tarbes où elle avait conduit la désespérée.
Quant à renouer des relations avec les Vaunoise, il n'y fallait plus songer. En effet, M. Ludovic de Terrenoire avait reçu du magistrat la lettre suivante :
782 ROGIiR-LA-HONTE
« Monsieur le colonel,
« J'ai trop de respect pour la loyauté de votre caractère, trop de con- « fiance on la pureté de vos intentions, pour croire que vous avez approuvé « Je mariag-e significatif de votre nièce avec le capitaliste dont votre frère ne « pouvait se passer à la suite de l'assassinat suivi de vol commis dans ses « bureaux.
« Quelle que soit l'admiration qu'on puisse éprouver à l'ég-ard d'une « jeune fille qui se sacrifie à la fortune de son père, on ne saurait s'empê- « cher de reconnaître qu'une telle action a des conséquences irrémédiables.
« Jamais je n'admettrai qu'une raison purement matérielle, la raison « d'argent, ait pu changer ainsi le cœur d'une fiancée.
« Pardonnez-moi, monsieur le colonel, de vous exprimer, en toute « sincérité, mon opinion, sur cette triste affaire.
« Et si je vous dis : adieu, croyez bien que c'est moi qui suis le plus « privé d'interrompre un commerce d'amitié qui m'était si cher.
« Il le faut... pour votre nièce... pour mon fils.
« Yotre ami quand même,
« De Vaunoise. »
Le père de Julien croyait que Diane s'était ■ sacrifiée à la raison d'argent! Et il ne se gênait pas pour l'écrire à son vieil ami.
Et son vieil -ami partageait jusqu'à nouvel ordre cette manière de voir.
Seule, la bonne tante n'était pas dun avis aussi catégorique.
En femme intelligente, expérimentée, réfléchie, elle sentait qu'il y avait autre chose que ce vilain argent dans ce mystère. Mais elle n'en parlait jamais à son mari, de peur de réveiller le chat qui dort. Quand il pensait à cet abominable mariage, le colonel pestait et jurait. Il allait même jusqu'à traiter son frère de « financier », expression qui, ;dans sa bouche, équivalait à la qualification d'homme intéressé, rapace, capable de tout vendre pour remplir sa caisse.
La colonelle se rendait à Tarbes deux fois par semaine. C'était pour l'apprentie recluse une grande joie que d'embrasser sa tante qui, sans avoir l'air d'y toucher, lui donnait des nouvelles de tout le monde, Julien compris.
Au trouble que le seul prononcé de ce nom : Julien, suscitait dans le cœur de Diane, la colonelle vit bien que la foi désirée, attendue, n'était point encore descendue du ciel. Sous l'influence du calme, d'un admirable climat où on a le privilège de respirer tout à la fois l'air pur de la montagne, les brises de la mer et le souffle embaumé de la vallée, Diane se
sentait renaître. Elle redevenait la jeune fille enviée dont le visage gracieux et avenant était resté gravé dans la mémoire de Julien. Elle s'étonnait elle-même de se surprendre souriant à des riens, murmurant les doux chants de son enfance, ne pensant pas qu'à Dieu quand elle lui adressait les trop longues et trop fréquentes prières voulues par le règlement de la communauté.
Un mois ne s'était pas passé que la bonne tante disait à Diane . f — Tu n'as pas la vocation, mon enfant. Inutile de t'entèter à rester ici. Reviens chez nous, oh tu seras bien. Ton père ne s'y opposera pas et J'arriverai certainement à obtenir de lui qu'il te confie à notre garde. Ta mère est trop occupée de ses plaisirs, vois-tu, pour élever une bellejeune... fille comme toi. Et puis, vois-tu, mon enfant, il ne faut jamais désespérer de l'avenir. En attendant, avoue que tu n'as pas la vocation.
Un silence éloquent fut toute la réponse de Diane.
Elle n'avait pas la vocation.
Le soir même, au grand désappointement de la supérieure, Diane quittait le couvent. Regrettait-elle que Dieu eût si peu répondu à ses prières en détournant d'elle cette foi dont les religieuses qu'elle laissait à leurs génuflexions paraissaient illuminées? Craignait-elle de s'exposer de nouveau aux dangers du monde ? Etait-elle agitée par de sombres pressentiments? La colonelle se posait toutes ces questions en voyant Diane pleurer, mais elle se rassura bien vite : « A son âge, pensa-t-elle, les larmes ne sont pas encore douloureuses. Vienne un rayon de soleil, et les voilà séchées. »
Quanta M. Ludovic de Terrenoire, il était si ravi du retour de sa nièce, qu'il la reçut à bras ouverts et lui épargna toutes nouvelles questions désobligeantes.
Comment Julien de Vaunoise apprit-il tout aussitôt la libération de la recluse ? Nous n'oserions pas dire que la colonelle y fût pour quelque chose, mais nous avons des raisons de croire qu'elle commit directement ou indirectement cette indiscrétion.
Le surlendemain, comme la tante et la nièce s'étaient rendues en promenade au ravissant village de Bizanos, le hasard voulut (était-ce bien le hasard?) que Julien vînt à passer sur leur chemin, et à se trouver face à face avec Diane dont la colonelle, occupée à faire un bouquet le long des haies, s'était écartée.
Le jeune homme évita tout détour.
— On me défend de penser à vous, Diane. Approuvez-vous cette défense?
— Oui, répondit elle, d'une voix qu'elle essayait en vain d'aiïermir.
— Pourquoi?
— Parce que je vous ai trahi.
— Il le fallait et je vous pardonne.
Vous aviez à sauver votre père de la ruine, de la banqueroute peut-être.
Lui aussi, il croyait à la raison d'argent!
— Allez, ajouta-t-il, j'ai tout compris. Votre sacrifice consommé, vous n'avez pas eu le courage, une fois seule avec cet homme, qui se croyait assez riche pour vous acheter, de lui sourire, de répondre à son abominable amour. Et cet homme a découvert soudainement qu'il avait commis une lâcheté inutile, qu'il ne vous posséderait jamais, et, dans une lueur de clairvoyance tardive, il s'est tué. C'est ce qu'il aurait dû faire le jour où il osait proposer à votre père cet infâme marché. Vous ne répondez pas, vous n'avez rien à répondre. J'ai bien dit la vérité.
Diane baissait la tête, le visage caché sous le long voile noir des veuves.
— Je vous en prie, fit-elle, épargnez-moi... Vous ne savez pas... vous ne saurez jamais... Il y a des choses si affreuses qu'on ne peut les dire à personne, pas même à celui à qui on voudrait pouvoir tout dire. Non, ce n'est pas l'argent... Vous connaissez mal mon père... Quanta moi, jamais je ne bénéficierai de la fortune de mon mari. Adieu, Julien.
Et elle courut rejoindre sa tante, que Julien salua respectueusement au passage.
Ce n'était pas l'argent? Alors, qu'était-ce donc? Comment Julien aurait-il pu deviner ce drame intime? Après avoir essayé de toutes les inductions, il reconnut que tant que Diane ne parlerait pas, il ne saurait rien.
Et avec la confiance des amoureux, il en vint à se consoler, se disant : « Elle m'aime, que m'importe le reste? Quand elle sera ma femme, elle s'expliquera, et, j'en suis bien sûr, elle n'aura pas à rougir de son explication. »
Julien comptait sur le temps, ce grand guérisseur d'infortunes.
Il ne formait pas de plan, mais il agissait avec la logique de sa franchise. C'est ainsi qu'il n'avait pas hésité à renouveler ses aveux à Diane, devinant bien quelles devaient être les appréhensions de la sacrifiée.
L'innocente enfant ne les avait-elle pas renouvelés elle-même, ses aveux, en trahissant sa pensée secrète?
Adieu, avait-elle dit, sur un ton qui signifiait : An revoir.
Il n'est pas d'obstacle que l'amour trouve insurmontable. C'est d'ailleurs un commencement de possession que d'aimer et de se savoir
ROGER-LA-ÏIONTE
Lh bien! qu'est-ce que vous savez? vous. (P. 788.)
aimé. On a vu, il n'est que trop vrai, des amoureux avoir reccurs au suicide, par désespoir de triompher des obstacles, mais cette union dans la mort n'est-elle pas l'apothéose de l'amour, l'idéal d'une union qui, faute de lendemain, restera fidèle à son pacte?
Le soir de sa rencontre avec Diane, Julien rentra transformé chez son père. Ce désespéré de la veille semblait radieux.
LIV. 99. — JULES MARY. — ROGER-LA-IIONTE. — ÉD. 1. ROLFF ET g'«. LIV. 'M
M. de Vaunoise s'imagina qu'il prenait son parti. Il se réjouit d'avoir, lui aussi, sacrifié une vieille amitié par amour paternel. Mais, quelques jours après, le magistrat dut en rabattre : Diane, rappelée soudainement par son père, était repartie pour Paris, et depuis ce moment Julien ne parlait plus, ne souriait plus, se laissait aller à la plus noire des mélancolies.
Et pourtant le jeune architecte aurait dû avoir mille raisons de se montrer joyeux. Ne justifiait-il pas tous les éloges que le colonel avait faits de lui à son frère? Julien, recherché par les notabilités de la colonie étrangère, était déjà chargé d'importants travaux artistiques. Sa situation s'embellissait chaque jour. Tout autre se fût enivré d'une telle réussite. Julien travaillait beaucoup, mais plutôt pour chasser le chagrin que pour donner un aliment à ses belles facultés d'artiste. D'une activité fiévreuse à la besogne, il retombait dans son atonie aussitôt rentré chez lui. Son père essaya vainement de lui créer des distractions. Julien, invité à toutes les soirées, trouvait des excuses pour n'y jamais aller.
Pensait-il donc toujours à Diane? M. de Vaunoise ne put en douter en recevant de Julien, parti à son tour pour Paris, la lettre suivante :
« Mon cher père,
« Vous allez être bien surpris et bien peiné, en apprenant que je « quitte un pays où j'avais rencontré dans ma carrière tant de sympa- « thies. Je sais que je perds très probablement l'occasion de faire ma « fortune, mais je n'ai pu résister au désir que j'ai de me conquérir une « situation dans la vraie ville des lumières. C'est à Paris seulement qu'un « artiste peut se perfectionner et devenir quelqu'un.
« Votre fils qui vous demande pardon, et vous embrasse tendre-
« ment.
« Julien. »
Le magistrat ne fut pas dupe. C'était à Paris seulement que son fils pouvait revoir Diane. Quant aux lumières sur lesquelles cet artiste ambitieux de devenir quelqu'un prétendait avoir recours, M. de Vaunoise savait bien qu'elles émanaient de deux yeux charmants cachés sous un voile de veuve. Qu'en adviendrait-il? Le vieillard s'en rapporta à la Providence.
Julien de Vaunoise était avant tout un homme d'action. Il ne venait pas à Paris pour y entretenir une douleur inguérissable. Il entendait s'assurer, et tout de suite, s'il était possible encore de redemander la main de Diane. Le point délicat, c'était que Julien se trouvait toujours dans la situation médiocre d'un artiste à ses débuts. On pouvait le taxer
de cupidité. On pouvait l'accuser de faire une démarche intéressée. Tout le monde savait que Diane, héritière de Mussidan, possédait un million et demi placé par le défunt dans la maison Terrenoire et G'^
Julien prit le parti de s'en référer au colonel, dont il avait pu apprécier le bon sens et la fermeté de décision. Bien que, pour ne pas froisser son père, il eût cessé, à Pau, de rendre visite au retraité depuis la fameuse lettre de rupture, il ne doutait pas que l'oncle de Diane ne lui conservât toute son estime et toute son amitié.
Le surlendemain, le colonel recevait la lettre suivante :
« Mon cher colonel,
« Certain que vous ne m'avez pas gardé rancune de mon apparente froideur et que vous ne vous faites aucune illusion sur le but de mon départ pour Paris, je viens, comme j'aimais à le faire autrefois, vous demander conseil.
« 11 ne s'agit plus de connaître les motifs secrets qui ont fait agir ma fiancée. Je les saurai un jour, ces motifs, si... et quand je les saurai, je regretterai certainement d'avoir douté un instant d'une aiïectiôn dont Diane m'a donné une nouvelle preuve, il y a quelques jours à peine.
« Que faire? A qui parler? Je suis parti de Pau en formant mille résolutions, fort belles en théorie, mais bien difficiles à accomplir. On peut m'accuser d'être un ambitieux vulgaire, de courir après une fortune. Toutes les apparences, il est vrai, seront contre moi ; le monde est si méchant ! Mais que m'importe l'opinion de ce qu'on est convenu d'appeler le monde ! En dehors des affeclions sincères, je fais peu de cas des indifférents, toujours prêts à négliger leurs affaires pour s'occuper de celles des autres. Ce qui me préoccupe, c'est d'obtenir l'assentiment des parents de Diane, c'est de déterminer Diane elle-même à quitter au plus vite ses vêtements de deuil qu'elle n'a pas mérités. La mort de ce Mussidan cache un mystère de famille dont ma fiancée a été la victime. Nous nous imaginions qu'il y avait là-dessous une fort vilaine question d'argent. Eh bien, non! il y a autre chose. Quoi? Je ne veux pas le savoiri J'ai foi en Diane et cela me suffit.
« Et voilà pourquoi, mon cher colonel, je viens vous demander conseil, vous promettant de suivre de point en point vos sages avis. Vous aimez Diane, vous aviez préparé notre union, vous êtes étranger aux motifs secrets de la rupture, vous seul pouvez nous sauver
« Yeuillez agréer, mon cher colonel, l'expression de mon amitié
k respectueuse et dévouée.
« Julien DE Vaunoise. j>
M. Ludovic de Terronr)ire n'était pas homme à répondre par lettre à des questions aussi graves. Il se contenta d'adresser à Julien la dépêche suivanle, fort éloquente dans son laconisme :
« Viendrai m'installer à Paris la semaine prochaine et vous pré- « viendrai de mon arrivée. Bon courage. »
Julien s'applaudissait d'avoir pris directement le bon chemin en s'adressant à son cher colonel. C'était de la part du retraité un grand sacrifice que de quitter le climat du Midi pour venir à Paris.
Le jeune architecte trouva fort longue la semaine qui le séparait du jour où il reverrait l'oncle et la tante de Diane, de Diane qu'il aurait sans doute l'occasion de rencontrer chez eux.
Enfin, le jour béni arriva; le colonel, à peine installé rue de Choiseul où il s'était fait meubler un confortable pied-à-terre, invita son protégé à déjeuner. Julien fut reçu par les deux vieillards avec la même affabilité qu'autrefois. Que d'heureux moments il avait passés ainsi à Pau, alors que Diane illuminait de sa présence l'intérieur un peu monotone de ces braves gens qu'un deuil irréparable avait achevé de vieillir !
Par un singulier hasard, Julien ressemblait d'une façon frappante au fils tant aimé et enlevé à l'affection des siens quand tout lui présageait une destinée éclatante. Aussi le colonel s'était-il juré de faire le bonheur de Julien et de triompher des obstacles vraiment par trop extraordinaires qui avaient empêché son mariage avec Diane.
Durant le repas, on se garda bien de mettre la conversation sur ce terrain brûlant. Mais après le café la colonelle s'empressa de les laisser seuls, et tout aussitôt M. Ludovic de Terrenoire dispensa son convive de commencer l'attaque, en lui disant à brûle-pourpoint :
— Eh bien ! qu'est-ce que vous savez, vous?
Julien ne s'attendait pas à une invasion aussi subite dans le domaine (lu secret.
— Mais... balbutia-t-il, je ne sais rien.
— Bah ! Vous savez toujours ce que Diane vous a dit.
Julien comprit un peu tard qu'il avait commis une indiscrétion. On devrait toujours tremper sa plume sept fois dans l'encrier avant d'écrire une lettre compromettante.
Il fallait s'exécuter: Julien répéta mot à mot la conversation qu'il avait eue avec Diane, à Bizanos.
L'oncle l'écouta attentivement. Quand Julien eut cessé de parler, le vieillard alluma sa pipe et, comme s'il oubliait la présence du principal intéressé, il se renferma dans une méditation durant laquelle l'architecte eut le temps de fumer trois cigarettes.
— C'est étrange... conclut enfin le colonel. Ma foi, j'y perds le peu de latin que j'ai conservé de mes études scolaires. Cependant il me semble que la première chose à élucider, c'est ce diable de secret.
Julien n'était pas de cet avis.
— Eh! bien, non, mon cher colonel, et je vais vous le prouver. Mussidan s'est fait justice.
— fet il a fort bien fait, déclara le retraité. Au surplus, ce citoyen, que j'ai eu l'occasion de voir deux ou trois fois dans ma vie à leur satanée boutique d'argent, ne m'inspirait qu'une confiance relative. C'est lui qui, grâce à ses capitaux, a poussé mon frère dans la funeste voie de la Finance, alors que nous ne comptions pas encore un spéculateur parmi les Terrenoire, depuis le neuvième siècle jusqu'à ce jour. Il y a un autre mystère, dont vous faites abstraction, et qui me préoccupe, moi : cet assassinat suivi de vol... une vilaine affaire, mon cher ami, où le nom de Terrenoire reviendra trop souvent sur le tapis, lors du procès. En apprenant la sinistre nouvelle, je me suis écrié : « Mon frère est ruiné ! » Je me trompais, j'avais compté sans l'associé, M. de Mussidan.
Julien eut un frisson. Le colonel voulait-il dire par laque l'auteur du crime et du vol fût celui dont Diane portait encore le nom? Mais peu lui importait. Il était venu pour parler de Diane et non de l'assassin de Brignolet.
— Mon cher colonel, dit-il, je crois que nous n'avons rien à gagner à vouloir approfondir une question qui, au fond, est maintenant indépendante de celle qui nous occupe.
Le colonel eut un léger mouvement d'impatience.
— Pardon, fit-il. Je ne suis pas venu seulement à Paris pour vous. Comptez sur mon dévouement, mais n'espérez point que je me désintéresse d'un mystère où pourrait sombrer l'honneur de notre famille et par conséquent de la vôtre. Tout ce que je puis vous dire, c'est que j'ai vu mon frère hier, qu'il m'a demandé de vos nouvelles avec beaucoup d'intérêt et qu'à mon avis il serait très heureux de vous voir faire les premiers pas. Userait utile d'aller le trouver et d'avoir avec lui une explication dont vous voudrez bien me rendre compte, sans en oublier les moindres détails.
— J'irai, dit Julien, avec une inquiétude visible.
Cette enquête, à laquelle il aurait voulu rester étranger, et où le colonel le mêlait pour ainsi dire de vive force, lui faisait horreur. Il espérait bien que l'explication du banquier ne lui fournirait aucun renseignement capable de mettre l'oncle sur la piste.
Julien se sépara du colonel avec l'intention formelle de voir, le jour
790 fROGER-LA-HONTE
même, le père de Diane. Il se rendit directement à la maison de banque.
M. de Terrenoire, à qui il fit passer sa carte, travaillait avec Margival et Jean Guerrier.
Le banquier expédia rapidement sa besogne, congédia ses employés, et donna l'ordre d'introduire le visiteur.
— Excusez-moi, dit ce dernier en entrant, d'être venu vous déranger jusque dans vos bureaux. Mais l'entretien, que nous devons avoir ensemble, exige le plus grand secret.
M. de Terrenoire s'inclina en désignant un siège à l'architecte. Il paraissait très ému. Peut-être redoutait-il une explosion d'indignation de la part de l'ancien fiancé de Diane.
Julien le rassura immédiatement.
— Monsieur, dit-il, mon intention n'est nullement de récriminer sur le passé. J'ai pu croire un instant que votre fille, éblouie par la fortune de l'homme dont elle porte le nom, désireuse de vous complaire, avait oublié et trahi ses serments. En pareil cas, mon amour se fût transformé en mépris et tout serait fini entre nous. Il y a certainement, dans la décision si subite et si imprévue que vous avez prise contre moi, un mystère, une fatalité...
M. de Terrenoire, qui avait pâli, l'arrêta sur ce dernier mot.
— Pardonnez-moi, M. de Vaunoise, je n'ai pris, quant à moi, aucune décision contre vous.' Ma fille a agi en pleine liberté.
Le père de Diane parlait-il sincèrement? Son ton l'indiquait, mais Julien ne pouvait pourtant pas accepter cette protestation.
— Je dois vous croire, dit-il au banquier, mais alors, le mystère devient encore plus impénétrable. Je vous jure que Diane n'a jamais aimé M. de Mussidan, et que, par conséquent, elle n'a pu l'épouser qu'en se sacrifiant. Il ne serait d'ailleurs pas impossible que vous ignoriez le but de son sacrifice. Tenez! j'arriverais bien à vous le prouver, si vous consentiez à me relater de point en point toutes les circonstances qui ont précédé le mariage.
M. de Terrenoire devint blême.
— Mais, s'écria-t-il, c'est un interrogatoire, que vous me faites subir.
— Je n'ai point cette prétention.
— Je vous répète que je me suis gardé d'influer sur l'esprit de ma fille, que j'ai même pris votre défense. Il m'a fallu céder à Diane qui s'est trouvée très honorée de la demande en mariage de mon associé.
Cette appréciation froissait toutes les susceptibilités du jeune homme.
— Et vous croyez aussi, s'écria-t-il, que votre associé a été victime d'un accident?
ROGER-LA.-HONTE 79i
— Je le crois. C'est d'ailleurs l'avis du médecin qui a été chargé de l'examen légal.
— Eh! bien, moi, je crois que votre associé s'est fait justice, il a reconnu trop tard qu'il avait commis une lâcheté,
M. àe Terrenoire se leva, et d'un ton sec:
— Enfin, monsieur, pourriez-vous me dire le but de votre visite? Julien sentit qu'il était allé trop loin.
— Excusez-moi, monsieur de Terrenoire, mais j'en ai gros sur le cœur. Yous aimez votre fille, toute votre ambition est de la voir heureuse. Eh! bien, félicitez- vous d'une mort, dont la cause m'importe peu. Diane est redevenue libre le jour même de son mariage. Elle m'avait aimé, elle m'aimait encore, elle m'aime!
M. de Terrenoire se rassit. Une telle affirmation l'étonnait un peu.
— Que ma fille vous ait aimé, je n'en doute pas, monsieur, mais ce sentiment n'a pas duré aussi longtemps que vous l'auriez désiré, puisqu'elle a accepté la main de M. de Mussidan. Sur quoi vous basez-vous?
Julien de Yaunoise n'hésita pas à raconter au père, comme il l'avait fait à l'oncle, sa dernière conversation avec Diane. Restait le point délicat: la question d'argent :
— Si Diane, dit-il, consentait à m'accorder de nouveau sa main, je serais le plus heureux des hommes, mais à deux conditions, c'est : i" qu'elle ne bénéficiera pas de la fortune laissée par votre associé; 2° que vous ne lui donnerez pas de dot. Sur le premier point, je suis rassuré, Diane m'a déclaré elle-même qu'elle entendait ne jamais bénéficier des millions de M. de Mussidan.
Une grande stupéfaction se peignit sur les traits du banquier
— Diane, s'écria-t-il, vous a fait cette déclaration?
Etait-ce de l'étonnement joué? Le banquier n'éprouvait-il pas plutôt une amère déception? Julien ne savait que penser.
— Diane me l'a déclaré, répéta-t-il.
Des pensées tumultueuses s'entre-choquaient dans le cerveau du mari d'Andréa. A force d'énergie, il réussit à se contenir.
— Puisque vous avez vu ma fille, dit-il, vous avez toute liberté de vous adresser directement à elle. Diane est libre de ses actions. Et de même que j'ai accepté une première fois une alliance qui me paraissait des plus honorables, je l'accepterai de nouveau si yous tombiez d'accord avec ma fille. Je vous demanderai, toutefois, deux ou trois jours de répit.
Julien ne releva pas ce dernier mot, qu'il attribua au désappointement du banquier. D salua, et se retira, fort ennuyé du compte rendu qu'il aurait à faire au colonel.
Ce que Julien de Vaunoise ne pouvait deviner, dans sa droiture et dans sa loyauté, nos lecteurs le savent.
Le père de Diane passa toute l'après-midi à récapituler les événements extraordinaires qui s'étaient passés chez lui avant le mariage, le jour môme de celte union néfaste et depuis. Et voilà, maintenant, qu'il se reprenait à douter, qu'il se demandait s'il n'avait pas été victime d'une odieuse machination. Diane, sa fille légitime, Diane, qu'il aimait autant que Marie-Louise, sa fille illégitime, l'avait-elle trompé pour sauver sa mère, pour le sauver lui-même de l'afîreux doute qui surgit dans son esprit, le jour oii le hasard lui permit d'entendre les protestations d'amour de Mussidan à Diane.
D'amour? De quel amour émanaient ces douces paroles, ces reproches ?
Le mari d'Andréa se les rappelait ces paroles suspectes : « Je vous « aime, Diane, je ne pourrais vivre sans vous... J^ai besoin de votre « tendresse... Est-ce que je ne suis pas prêt, par tous les sacrifices que « vous m'imposerez, à me rendre digne de vous? )>
Et Diane, pressée de répondre, avait murmuré : « Je pense à mon père 1 »
Qu'avait-elle voulu dire?
Et Mussidan avait répliqué : « Vous voulez donc que je le haïsse? »
A quoi elle avait répondu par ces paroles : « Vous me faites peur ! » Et Mussidan avait menacé de se brûler la cervelle devant elle, à ses pieds, si elle ne voulait pas lui pardonner.
Lui pardonner? Ah! maintenant, le mari d'Andréa ne comprenait que trop le sens terrible de cette supplique.
Et pourtant, Diane, pressée de questions par son père devant Mussidan, lui avait répondu qu'elle n'était pas ofîensée par cet amour. Plus tard, lorsqu'il lui avait demandé de lui jurer qu'en la mariant à Mussidan il ne faisait rien contre sa volonté, elle avait prêté ce serment sans hésitation.
Alors comment expliquer qu'après la mort de Mussidan, elle ait déclaré à Julien de Vaunoise qu'elle l'aimait encore, qu'elle n'avait jamais cessé de l'aimer.
Diane mentait donc quand elle prêta serment à son père.
Le soir même, le banquier, profitant de l'absence d'Andréa, interrogea sa fille.
— Tu as revu Julien ?
Elle baissa les yeux sans répondre.
— Tu l'as revu, répéta-t-il. Pourquoi ne me l'as-tu pas dit?
ROGER-LA-HOiNTE
De nombreux camelots criaient par les rues... (P. 797.)
Elle no répondit toujours point.
— Julien, continua-t-il, m'a tout raconté. 11 t'aime toujours. Il m'a redemandé ta main... d'accord avec toi, paraît-il.
La jeune veuve se décida à parler.
— Il n'y a aucun accord entre nous, dit-elle, j'ai eu tort de lui laisser voir le fond de ma pensée. Je ne saurais plus être sa femme. D'autres
irV. lÛO. — JULES MAKY. — ROGER-LA-HONTE. — ÉD. J. ROUFF F.T C'».