LIV
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pensées me sont venues... j'ai besoin de repos, je craindrais de porter rhalheur à ceux qui m'aiment. Et puisque vous m'interrogez, mon père, laissez-moi vous dire quel est mon dessein : j'entrerai définitivement en relig^ion le mois prochain. Je vois bien qu'il le faut
— A ton âge ! Es-tu sûre d'avoir la foi? Et d'abord, tu as déclaré à Julien que tu l'aimais ; c'est un sentiment qui concorde mal avec uno aussi grave résolution. Rétléchis avant d'agir.
Tout en lui donnant ces sages conseils, M. de Terrenoire examinait attentivement sa fille. Il fit une étrange découverte: le regard de l'enfant, autrefois si doux, si franchement heureux, était devenu sombre et désespéré. M. de Terrenoire le connaissait, ce regard.
C'était le regard de Mussidan,
— Je suis fou, pensa-t-il, en se passant la main sur les yeux. Mais c'était plus fort que lui : tous ses soupçons lui revenaient.
— Pourrais-tu m'expliquer, demanda-t-il à Diane, pour quel motii tu as déclaré à Julien que tu ne voulais en aucune façon profiter de la forlune laissée par ton mari ?
Cette question la troubla. Mais le ton sur lequel elle avait été posée lui faisait pressentir des dangers nouveaux.
Avec une grande présence d'esprit, elle répondit :
— Je n'ai pas besoin de fortune pour entrer dans un couvent.
— Mauvaise raison. Tu ne dis pas la vérité. D'abord, tu n'entreras pas dans un couvent, attendu que ce n'est pas ta place. Il faudrait renoncer à tous les biens de la terre, et si tu es prête à renoncer à la fortune, je sais que tu n'as pas encore sacrifié ton amour. Tu n'as jamais cesse d'aimer Julien. Pourquoi donc as-tu épousé Mussidan?
Elle ne pouvait se sauveT, sauver sambre, qu'en recourant à la raison d'argent, la seule en laquelle tout le monde ait foi.
— M. de Mussidan m'aimait, dit-elle. Je savais qu'il vous avait sauve de la ruine après la catastrophe. J'ai considéré qu'il était de mon devoir de ne pas repousser sa demande.
Elle avait su prendre un tel accent de sincérité que son père la crut encore. Il la pressa contre son cœur.
— Pauvre enfant, disait-il, tu t'es sacrifiée pour moi.
Mais bientôt, de nouveaux doutes surgirent dans son esprit, et il tortura sa fille en la forçant à lui raconter tous les détails de ïaccident.
Diane fut d'une précision absolue. Il n'y avait pas à en douter : c'était un accident et non un suicide.
— Avant d'entrer de nouveau au couvent, dit-il à Diane, je t'ordonne de réfléchir deux ou trois mois encore. M. Julien de Vaunoise me paraît
décidé à te redemander ta main. C'est un garçon délicat ; il ne voudrait pas qu'on l'accusât de chercher la fortune dans le mariage. Là est peutêtre le plus grand obstacle à votre union, mais il ne me semble pas que ce soit un obstacle insurmontable. Tu me parais d'ailleurs, ajouta M. de Terrenoire, avoir trouvé le bon moyen de tourner la difficulté. Cette renonciation aux biens matériels pour les jouissances célestes ne cacherait-elle pas un accommodement, une transition fort bien imag'inée, ma foi! Quant à moi, à qui vous paraissez peu song'er, je ne voudrais pas non plus passer aux yeux du monde pour m'étre g-aranti, l'association de mon pauvre ami par un mariage dont j'aurais été l'inspirateur. Tu me feras le plaisir de soumettre en temps utile mes observations à M. Julien de Vaunoise. Vous ne voudriez pas, j'espère, vous faire une réputation de désintéressement à mes dépens.
Diane était enchantée de la tournure que prenait l'affaire, mais elle ne voyait pas comment jamais les choses pourraient s'arranger, et la solution du couvent lui paraissait la meilleure... jusqu'à nouvel ordre.
Il est vrai que la foi lui manquait absolument. Elle l'appelait de tous ses vœux, mais il ne suffit pas de l'appeler pour qu'elle vienne.
De nos jours, la jeunesse et la foi ne font plus aussi bon ménage qu'au temps jadis.
Diane promit à son père de réfléchir encore deux mois. Excellente façon de gagner du temps.
En faisant part à Andréa de la résolution de sa fille, le banquier essaya vainement de pénétrer le fond de la pensée de cette femme astucieuse et dissimulée. Elle joua l'élonnement et poussa la comédie jusqu'à plaisanter les scrupules des deux anciens fiancés qui, déclara-t-elle, n'étaient pas de leur siècle.
M. de Terrenoire eut à subir le lendemain un nouvel assaut au sujet de la question Mussidan.
S'étant rendu chez son frère, qu'il chargea d'informer Julien de la détermination de Diane, le colonel s'écria :
— Voilà de braves enfants. Ils ne veulent pas de l'argent de ton prétendu ami, M. de Mussidan, de ce personnage sinistre qui attristait ta maison et qui, je te l'avais dit bien des fois, devait te porter malheur. Ils ont bien raison et je les approuve des deux mains. Tu avais la fortune, ou tout au moins une situation aisée, tu as voulu l'opulence et tu t'es fourré jusqu'au cou dans les combinaisons d'argent. Tu as réussi, et ta n'es pas heureux. Voici maintenant que la justice est obligée de mettre le nez dans IH tes affaires. C'est agréable pour les Terrenoire ! IH Le banquier se récria. Est-ce que c'était sa faute si un malfaiteur
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inconnu avait assassiné un de ses garçoiis do recette et vidé la caisse de la banque ?
Le colonel fut impitoyable.
— Blhbien! puisque tu avais été volé, répliqua-t-il, il fallait subir valeureusement les conséquences de ce vol. Tu n'aurais jamais dû recourir à la bourse de ce Mussidan, qui ne s'est exécuté que pour te rançonner ensuite dans ce que tu as de plus cher. Diane ne serait pas aujourd'hui obligée de chercher un refuge au couvent pour échapper à une situation plus difficile à résoudre que tu ne le crois. Elle serait la femme de Julien.
Le banquier se fâcha tout rouge malgré la déférence qu'il devait à son frère aîné. Comme il l'avait fait à Julien de Vaunoise, il jura qu'il n'était pour rien dans ce mariage qu'on lui reprochait comme une mauvaise action.
— Alors, c'est ta femme, s'écria le colonel. Du reste, riennem'étonne de la part de ma belle-sœur, dont les besoins de luxe guident toute la conduite. Ce n'est pas elle qui se désintéresserait des millions de M. de Mussidan. Bref, je ne suis pas tranquille. Il s'est passé dans ta maison quelque chose de fort suspect. Cet assassin qu'on ne trouve pas, ce mariage fantastique, cet accident baroque, tout me fait craindre que la justice ne soit plus clairvoyante dans tes propres affaires que tu ne l'es toi-même. Puissè-je me tromper! Si tu m'en croyais, tu liquiderais au plus tôt cette funeste maison de banque, et tu te retirerais de la scène parisienne. Voilà qui, le temps aidant, arrangerait tout. Mais ma belle-sœur veut avoir des voitures, des chevaux, un hôtel, donner des fêtes japonaises. Réfléchis bien et agis.
Cette sortie du colonel bouleversa de nouveau l'esprit de M. de Terrenoire , mais Diane, qui se tenait sur ladéfensivC;, sut encore dissiper les doutes de son père. Andréa ne se montra pas moins habile, et bientôt le banquier, absorbé par ses travaux, heureux de la mise en liberté de Guerrier, partagea sa vie entre ses deux filles : Diane et Marie-Louise, passant alternativement ses soirées chez lui et chez Margival.
Cette quiétude ne devait pas durer. On a vu plus haut par quel coup de foudre M. de Terrenoire apprit à la fois le nom de l'assassin de Brigno- Ict, qui n'était autre que l'amant de sa femme, et la complicité d'Andréa comme receleuse du vol.
Quel parti allait-il prendre? Quel châtiment réservait-il à cette grande coupable? Nos lecteurs le sauront bientôt.
Au sortir du cabinet du juge d'instruction, Roger Laroque s'était fait, conduire en toute hâte à Ville-d'Avray.
Allait-il trouver un nouveau cadavre dans la maison de Larouette?
Luversanmort, c'était la ruine de toutes ses espérances. Roger Laroque aurait lutté vainement jusqu'au bout de ses forces pour obtenir sa réhabilitation.
Luversan mort, il ne restait plus à Roger-la-Honte qu'à demander sa grâce.
Telles étaient les pensées qui agitaient le cœur de Laroque durant le trajet. Mais, au moment d'arriver, une réaction se fit en lui. Il se prit à songer aux conséquences qu'auraient eues les aveux complets de Luversan. L'assassin de Larouette et de Brignolet avait deux complices et ces deux complices étaient deux femmes : Julia de Noirville et Andréa de Terrenoire. S'il avait nommé Julia, c'en était fait du bonheur de Suzanne.
Roger ne voulait pas se sauver en perdant la mère de Raymond.
Si Luversan avait nommé Andréa, c'était encore perdre, par un déshonneur immérité, le banquier qui, sans le connaître, lui avait prêté autrefois une grosse somme d'argent pour lui épargner la faillite.
Et soudain un espoir revint à l'homme qui maintenant pouvait rejeter ce nom d'emprunt, William Farney, puisque, d'après l'aveu même de M. de Lignerolles, la presse parisienne entreprenait déjà une campagne en faveur de sa réhabilitation. Si Luversan vivait encore? Si, avant d'expirer, le remords pouvait avoir raison de lui? Si Roger Laroque obtenait de ce scélérat un aveu écrit?
Cinq mots suffiraient :
« J'ai assassiné Larouette et Brignolet. »
Avec une telle preuve, la justice serait mal venue à se retrancher derrière des formalités de jugement dont aucun esprit sensé ne saurait admettre la valeur, même juridique.
Un seul homme pouvait obtenir cet aveu écrit : Roger Laroque.
Arrivé à Sèvres, oiiil prit la voiture de Ville-d'Avray, Roger constata que M. de Lignerolles lui avait dit la vérité. Oui, la presse prenait en main son affaire et vigoureusement. De nombreux camelots criaient par les rues les feuilles publiques en annonçant : Le crime de Ville- « d'Avray! Une erreur judiciaire ! Agonie de l'assassin dans la maisoîi de « la victime! Détails complets! »
Mki.
Roger acheta l'un de ces journaux et lut l'article suivant qui s'étalait en première page avec un titre en gros caractères :
« Nous avons raconté avec les détails les plus circonstanciés l'arres- « tation si extraordinaire de Luversan, l'assassin de Larouette, dans la « maison même oii, la nuit du 24 juillet 1872, il accomplit son épouvau- « table forfait.
« On ne saurait trop admirer l'énergie déployée par M. Roger « Laroque pour réparer lui-même l'erreur judiciaire dont il a été victime.
« Alors que la police et la justice, confiantes dans la cause jugée, « avaient cru pouvoir se désintéresser des doutes que cette cause célèbre « laissait dans l'esprit du public, M. Laroque, évadé du bagne, se refaisait « une fortune en Amérique, sous le nom de William Farney.
« Grâce à son intelligence, il acquérait ainsi la seule puissance avec « laquelle un homme énergique puisse arriver au but : l'or.
« Et s'il l'avait désirée, cette fortune, ce n'était point pour se pro- '< curer les vaines jouissances du luxe. Cet honnête homme, sorti du « peuple, n'avait d'autre ambition que de rentrer en France et d'y « dépenser, s'il le fallait, jusqu'à son dernier dollar, pour trouver l'assassin « de Larouette.
« Ah! qu'il fit bien de ne pas se rendre directement au parquet pour « demander un supplément d'enquête !
« On l'aurait tou t simplement réintégré au bagne oii il aurait succombé « à cette nouvelle épreuve.
« Mais on s'étonnera que M. Roger Laroque ait pu traverser impu- « nément Paris sans avoir été reconnu par aucun des nombreux ouvriers <( qu'il employait autrefois dans son usine de la rue Saint-MaUr, par aucun « des agents qui ont dans leur carnet les photographies des forçats évadés. <( Le fugitif ne doit son salut qu'à lui-même.
« S'il n'a pas été reconnu, c'est grâce à un acte d'héroïsme accompli « en Amérique. M. Roger Laroque a sauvé une jeune fille dans un incendie « en traversant les flammes. On crut qu'il ne survivrait pas à ses affreuses « brûlures ; pendant trois mois il fut entre la vie et la mort. Il guérit enfin, « mais il était défiguré.
« Tout autre eût éprouvé une véritable angoisse en se voyant dans «* cet état; lui, au contraire, s'en réjouit; il était sûr maintenant qu'il passe- « rait pour un étranger dans sa patrie.
« Et maintenant, il reste à la justice à faire son devoir. Une prompte « réhabilitation rendra à M. Roger Laroque l'honneur qu'un jugement « inique lui a ravi, mais elle ne saurait effacer de l'esprit du vieillard le « souvenir des tortures qu'il a endurées. »
Suivaient des détails très étendus sur l'agonie de Luversan, dont le dénouement fatal ne pouvait être retardé par la science des médecins.
Roger Laroque s'étonna de ce que la presse fût déjà au courant des renseignements confidentiels qu'il avait donnés aux juges. Mais peu lui importait. Il avait l'opinion publique pour lui, c'était le principal.
Arriverait-il à temps pour obtenir les aveux de Luversan?
Comme il approchait de la maison Larouette, il entendit de grandes rumeurs au milieu desquelles dominaient les cris : « A mort ! à mort! » De tous les côtés, des gens accouraient, tenant en main les journaux qui annonçaient l'agonie de Luversan.
Laroque connaissait par expérience les fureurs de la foule. Il avait vu lyncher maintes fois en Amérique des criminels ou même de simples voleurs que des forcenés, s'improvisant juges et bourreaux, arrachaient à la police impuissante et pendaient au premier arbre venu après les avoir assommés de coups.
Il courut comme un fou jusqu'à la maison fatale.
Et c'était maintenant lui, la victime, qui allait essayer, s'il en était temps encore, de sauver l'assassin.
La porte était barricadée à l'intérieur. •
Aux fenêtres, deux hommes courageux, Tristot et Pivolot, parlementaient avec la foule, espérant l'adoucir par des paroles jusqu'à l'arrivée des gendarmes. Ils s'époumonaient en vain. Leurs voix se perdaient dans les clameurs féroces des paysans accourus de toutes les communes environnantes et des nombreux curieux venus à pied de Paris dans l'espoir de voir « quelque chose ».
C'en était fait de Luversan.
Déjà, la porte volait en éclats, et les lyncheurs allaient entrer dans la place, lorsqu'un vieillard s'écria :
— Arrêtez, messieurs, je suis Roger Laroque. S'il appartient à quelqu'un de faire justice, c'est à moi, à moi seul.
Le nom de Roger Laroque passa de bouche en bouche.
Un grand silence se fit.
Chacun voulait voir la victime de l'erreur judiciaire.
Roger, devant qui tous se découvraient, s'ouvrit un passage dans la foule et se plaçant devant la porte brisée prononça d'une voix ferme ces paroles :
— Messieurs, je vous en supplie, respectez les derniers moments du misérable qui agonise ici. Vous voulez le tuer. Moi, j'ai besoin qu'il vive. Vous me plaignez, vous voulez ma réhabilitation. Eh bien, sachez-le, c'est mon juge lui-même qui me l'a dit : je ne serai pas réhabilité, je ne puis
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pas Têtre, la loi me le défend, si Luversan meurt, si un nouveau jugement, condamnant le véritable assassin de Larouette, ne contredit pas le premier jugement qui m'a condamné aux travaux forcés à perpétuité. Eloignez-vous, messieurs, et laissez-moi essayer de sauver l'assassin pour qu'il me sauve lui-môme par ses aveux, ou, à défaut de ses aveux, par l'impossibilité où il sera, devant ses juges, de réfuter les preuves recueillies contre lui. J'ai dit.
Des applaudissements couvrirent ces derniers mots.
Ceux qui avaient entendu le vieillard se retirèrent paisiblement ; mais d'autres arrivaient, voulaient voir, et dans l'ignorance de ce qui venait de se passer, criaient à leur tour ! « A mort, l'assassin! A mort! »
Roger dut répéter à cinq reprises son allocution à la foule sans cesse renouvelée.
Epuisé de fatigue, en butte à celte curiosité malsaine qui caractérise la badauderie du public des crimes ou des accidents, il sentait les forces lui manquer, lorsque les gendarmes de plusieurs brigades des environs arrivèrent enfin.
La force brutale fît plus que la raison.
En moins de cinq minutes, la villa maudite fut dégagée.
Les gendarmes restèrent en place jusqu'à ce que le commissaire de police de la circonscription eût décidé du sort de l'agonisant.
Roger, assis auprès du docteurVandeuil, examinait le criminel.
Immobile sur sa couche, les yeux fixes, Luversan qui avait eu une syncope de trois heures, pendant la nuit, écoutait les bruits du dehors. Le misérable avait peur et ce sentiment dominait ses souffrances physiques.
Plus clairvoyant que le médecin, Roger en conclut qu'une amélioration sensible s'était déclarée dans l'état du blessé. Du moment que Luversan était en proie à la frayeur, c'est qu'il espérait encore en la vie, que les ombres de la mort s'étaient dissipées soudainement autour de lui, qu'il se raccrochait à l'existence.
Cependant, le commissaire ne savait à quel parti s'arrêter.
Transporter le blessé à l'hôpital, c'était risquer de le voir succomber en route. Un magistrat de banlieue n'osera jamais prendre une telle initiative. D'autre part, il ne fallait pas songer à recourir au télégraphe pour consulter le parquet de Paris. Ou n'avait pas une minute à perdre, grâce au reportage perfectionné des journaux modernes.
Tout Paris et ses environs savaient qu'un assassin célèbre agonisait à Ville-d'Avray. La maison Larouette ne tarderait pas à devenir un but de pèlerinage pour les fanatiques du fait divers.
De ces gens qu'on ne voit au grand soleil que les jours où la voie publique nest plus libre. (P. 803.)
■^. m. JULES MARY. ROOER-LA-HONTE. - ÉD. J. aOUFF ET Cf.
En pareil cas, un régiment ne suffirait pas à garder l'habitation signalée à la curiosité publique.
Laroque eut une inspiration de génie.
Puisqu'on ne pouvait encore faire transporter Luversan dans un hôpital, on ne s'en tirerait que par une bonne ruse de guerre. On ferait amener une voiture, on simulerait le départ du blessé, et, protégé par les gendarmes, le convoi, précédé du commissaire qui aurait soin de ceindre son écharpe, irait jusqu'à la gare de Sèvres, d'oii on ferait semblant de diriger sur Paris, dans un wagon spécial, le criminel.
Cette idée parut lumineuse aux magistrats ainsi qu'à MM. Pivolot et Tri. tôt. Ce dernier s'offrit à remplacer le moribond, aux risques de se voir écharper par la foule si le convoi venait à être coupé.
Pivolot l'approuva tout en lui recommandant la prudence.
Cinq minutes après, les milliers de curieux répandus autour de la maison Larouette aperçurent un homme qu'on descendait inerte, les bras ballants, la tête renversée en arrière, du perron de la villa Larouette et qu^n hissait dans un fiacre avec les plus grandes précautions.
Etait-ce un mort ou un vivant qu'on emmenait ainsi ? Le public aurait bien voulu le savoir, mais le convoi, flanqué de gendarmes achevai, ne put être coupé, force resta à la loi représentée par vingt-cinq tricornes dont les porteurs ne sourcillaient pas sous la pluie des quolibets et d'insultes qu'on leur adressait de loin.
Tristot, étendu au fond de la voiture, ne pouvait s'empêcher de riro sous cape en jouant ainsi, lui, limier sans peur ni reproche, le rôle de criminel protégé par la force armée.
Un moment il ne ria plus. Des gens féroces, de ces gens qu'on ne voit au grand soleil que les jours où. la voie publique n'est plus libre, avaient réussi à s'approcher de la voiture. Une grosse pierre, brisant une des glaces, pénétra à l'intérieur et frappa au front le faux Luversan.
M. Tristot en fut quitte pour une légère contusion. Les gendarmes refoulèrent les agresseurs. Des gardiens de la paix, accourus à leur tour, leur prêtèrent main forte.
On arriva sans encombre à la gare de Sèvres, et Tristot, qui continuait admirablement sa comédie sinistre, fut monté à force de bras dans un wagon de première classe.
Quand la locomotive siffla et que le train se mit en mouvement, une immense clameur retentit au dehors et au dedans de la gare :
— A mort l'assassin ! A mort !
I Plusieurs femmes qui avaient vu de près 1' « assassin » en parlèrent pendant plus d'un mois à tous ceux et toutes celles qui voulurent les
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entendre. Leur opinion était que Luversan n'avait pas trop mauvaise figure, qu'on lui donnerait le bon Dieu sans confession, mais que, cependant, il y avait de la sournoiserie dans l'expression générale de sa physionomie.
A Yille-d'Avray, cinq gendarmes étaient restés pour garder la maison Ils ne se donnaient pas la peine de refouler les curieux que la more Dondaine éconduisait habilement en leur disant :
— L'assassin a été emmené à Paris. Courez vite à la gare de Sèvres. Vous le verrez peut-être encore.
Et les badauds se précipitaient au pas de course dans la direction de Sèvres.
La soirée fut tranquille, grâce au préfet de police qui avait eu la précaution de prévenir la presse du transport de Luversan à l'hôpital Beaujon. Les journaux du soir furent unanimes à insérer cette nouvelle « authentique ».
Plusieurs reporters, venus dès le matin à Ville-d'Avray, furent trompés eux-mêmes par la ruse de guerre de Roger Laroque, et M. Tristot eut la douleur, le soir même, de voir son propre signalement dans les journaux au lieu de celui de Luversan.
Il se consola en se disant que M. Pivolot serait content de lui. Ni l'un ni l'autre n'avaient jamais reculé devant un sacrifice exigé par leur profession de policiers amateurs.
Donc, Roger Laroque avait triomphé des obstacles imprévus qui, sans son énergie, sa présence d'esprit, auraient précipité le dénouement.
Le docteur Vandeuil s'était retiré un peu plus rassuré sur l'état du sujet.
Une fois seul avec Pivolot, dont la surveillance ne se relâchait pas d'une semelle, Roger se décida à profiter de suite de la demi-résurreclion de Luversan. Mais il ne pouvait rien tenter en présence d'un tiers.
— Monsieur Pivolot, dit-il au policier, vous devez être bien fatigué après un tel assaut. Je parierais que vous n'avez pas dormi de la nuit.
— En effet, monsieur Laroque.
— Vous feriez bien de vous reposer en attendant le retour de M. Tristot.
— Ce n'est pas encore le moment, monsieur Laroque. Il convient d'attendre la réussite complète de votre ruse de guerre. Si la foule vient à savoir que nous l'avons mystifiée, elle ne nous tiendra aucun compte de l'honorabilité de nos intentions. Nous avons joué un jeu dangereux.
— Je réponds du succès, monsieur Pivolot.
Ils discutaient dans une pièce voisine de la chambre du blessé et parlaient assez bas pour que ce dernier ne pût les entendre.
De temps à autre, Pivolot entr'ouvrait la porte pour s'assurer si Luversan était mort ou s'il ne tentait pas de s'échapper.
Quant à redouter une nouvelle tentative de suicide de la part de l'assassin de Larouette, l'associé de Tristot n'y pensait même pas. Son expérience des malfaiteurs le rassurait sur les intentions du ressuscité. Luversan avait pu céder à un mouvement de désespoir en se voyant pris dans un piège aussi habilement combiné ; mais maintenant il se débattait contre la mort.
Luversan lutterait jusqu'au bout.
S'il en réchappait, s'il passait de nouveau en jugement, s'il était condamné au châtiment suprême, si son pourvoi était rejeté, le misérable ne manquerait pas de signer son recours en grâce.
A peu d'exceptions près, les assassins sont lâches devant la mort. Luvorsan avait eu un éclair de courage, d'énergie.
C'était fini. Il ne lutterait plus désormais que pour sauver sa tête.
L'obstination de Pivolot à rester à son poste, malgré la fatigue, exaspérait Laroque. Il comprit que le policier ne lui laisserait point la place libre, et comme il n'y avait pas de temps à perdre, que d'un instant à l'autre les juges pouvaient survenir, s'emparer du prisonnier, en faire leur chose, l'isoler du reste du monde, il n'hésita plus à en finir.
— Monsieur Pivolot, dit-il, permettez-moi déparier un instant, tout seul, au blessé.
— A quoi bon, monsieur Laroque ? Il n'est pas en état de vous entendre. S'il l'était d'ailleurs, il ferait semblant de ne pas vous avoir entendu.
— Laissez-moi essayer, je vous en supplie. Si cet homme meurt, et l'agonie peut le ressaisir d'un instant à l'autre, je ne serai jamais qu'un gracié. Mettez-vous à ma place, monsieur Pivolot. Imaginez que vous avez passé par oti j'ai passé, vous suffirait-il d'obtenir l'ignoble faveur d'une grâce pour vous croire réhabilité?
Pivolot reconnut que s'il avait été victime d'une aussi abominable erreur judiciaire, il n'en voudrait même pas, de sa grâce. D'abord, on n'a sa grâce que quand on s'abaisse jusqu'à la demander ; il n'était pas homme à courber l'échiné devant des bourreaux, même repentants.
■ — Alors, conclut Roger, laissez-moi seul à seul cinq ou dix minutes avec Luversan.
— Je le veux bien, consentit le policier, mais prenez garde de vous emporter et de provoquer une nouvelle crise qui l'emporte en quelques
instants. Hâtez-vous. Le docteur Yandeuil va revenir et nous aurons tout à l'heure une nouvelle consultation des médecins délégués parle parquet.
Roger Laroque pénétra dans la chambre où Luversan, toujours immobile, les yeux fixes, le visage exsangue, retenait sa vie prête à lu échapper.
L'assassin ne parut pas avoir remarqué l'entrée de sa victime.
Toutefois, il ferma les yeux.
Laroque ne se laissa point prendre à ce sommeil improvisé.
— Luversan, dit-il, c'est moi, Roger Laroque, que vous avez fait condamner à votre place aux travaux forcés à perpétuité.
Luversan ne rouvrit pas les yeux, mais les mouvements fébriles de sa physionomie indiquaient qu'il avait entendu.
— Luversan, reprit l'ancien forçat, c'est moi, Roger Laroque, qui, tout à l'heure, vous ai épargné une fin épouvantable. La foule voulait se faire à la fois votre juge et votre bourreau. Je suis arrivé à temps pour l'empêcher de pénétrer dans cette maison, de vous arracher de votre couche et de vous mettre en pièces. Il m'a fallu parlementer pendant près d'une demi-heure avec ces sauvages, jusqu'à l'arrivée des gendarmes. Ce n'est point pour me vanter auprès de vous de mon rôle de sauveur que j'insiste sur ce détail. Quels que soient lés crimes que vous ayez commis, votre cœur appartient à l'humanité. Le sentiment de la reconnaissance ne saurait vous être étranger. Vous me devez la vie aujourd'hui, vous m'accorderez bien ce que je vais vous demander.
Luversan se décida enfin à entr'ouvrir les yeux.
Son regard faux et éteint rencontra le regard droit et plein de feu de l'homme dont il avait comploté la condamnation à mort et qui n'échappa à la guillotine que grâce à l'admirable plaidoirie de cette autre victime, Lucien de Noirville. Le misérable en fut comme ébloui.
Mais Roger, concentrant tous les efforts de sa volonté, le fixa, et d'une voix sourde :
— Luversan, lui dit-il, avant de mourir, il faut vous réconcilier avec Dieu.
Un sourire ironique tordit les lèvres du blessé.
— Luversan, vous ne croyez pas à la vie future. Ce que les grands philosophes n'ont pu élucider, après de longues existences passées à la recherche du grand problème en face duquel vous allez vous trouver, vous croyez l'expliquer par le doute. Vous vous imaginez que vous êtes athée et c'est pourquoi vous n'avez cherché dans cette vie que les satisfactions matérielles. Eh bien non, Luversan, tout n'est pas fini après notre disparition de cette terre. Ce serait la négation du principe de justice que
tout homme porte en soi. Il n'est pas admissible qu'un scélérat devienne, dans le néant, l'égal d'un honnête homme. Si vous échappez au jugement des hommes, vous ne sauriez échapper à celui de l'Inflexible. Repentezvous et, croyez-moi, le meilleur témoignage du repentii% c'est la réparation du mal. Avouez vos crimes, avouez que vous êtes l'assassin de Larouette, que vous êtes l'assassin de Brignolet.
Au dernier mot, Luversan fut pris d'un tremblement de tous los membres. La sueur froide lui coulait du front.
V — Qui vous a dit cela? murmura-t-il. C'est un mensonge!
Le blessé retrouvait de l'énergie pour repousser une seconde accusation dont la preuve lui vaudrait à coup sûr la peine capitale. Il pouvait espérer de l'indulgence pour un crime ancien, mais qu'au meurtre de Larouette on ajoutât à son passif un crime récent^ non moins horrible, et il devenait un de ces grands criminels pour lesquels l'avocat d'assises le plus autorisé ne peut plus plaider que la non-responsabilité, la folie de l'accusé.
— C'est un mensonge! répéta Luversan.
Il se redressa sur son lit, l'écume aux lèvres, tout frémissant.
Il ressemblait à une bête fauve qui, blessée à mort par le chasseur, darde sur lui des yeux furieux et fait en vain un dernier effort pour écharpcr son ennemi avant de mourir.
Pivolot avait parlé en homme expérimenté quand il prévint Roger de l'inutilité de sa démarche.
Il n'y avait rien à espérer de ce criminel endurci. Luversan était homme à rendre le dernier soupir sans connaître le remords.
De tels monstres de perversité sont rares. Vraiment, à les voir ainsi faits d'une seule pièce pour le mal, on se demande s'ils sont responsables. Mais qu'importe ! Mieux vaut encore les tuer dès qu'on les tient, puisqu'il est prouvé que leurs descendants peuvent hériter des vices de leur âme comme des maladies de leur corps. On parle d'établir des [hôpitaux au milieu des bois de sapins ou sur les bords de la mer ensoleillée pour soigner les enfants des misérables morts de la phthisie dans les cliniques, afin de prévenir, par un régime fortifiant, les funestes effets de l'hérédité. Ne serait-il pas plus urgent de recueillir les enfants des grands criminels et de tuer chez eux, à force de bienfaits et de bons exemples, le principe du mal?
— Luversan, dit Roger qui ne croyait pas à tant d'insensibilité et qui tenait encore le criminel sous son regard magnétique, avouez vos crimes, avouez-les par écrit avant de mourir, et à l'angoisse de l'inconnu succédera en vous la paix du devoir accompli.
Il lui tendit un feuillet de papier blanc et un crayon.
— Essayez d'écrire. Vous le pouvez, si vous voulez.
— Non!
Et le misérable, retrouvant des forces devant le danger, s'écria :
— Je n'ai pas tué Brignolet. C'est Guerrier qui a fait le coup.
En présence d'une telle perversité, Roger comprit enfin qu'il était inutile d'insister.
— Malheureux! s'écria-t-il, je vous retrouverai place delà Roquette, et nous verrons alors si vous aurez encore l'audace de vous déclarer innocent. Nous avons en main les preuves de vos deux crimes. Vous n'échapperez pas à la guillotine !
Il s'emportait à son tour, le pauvre Laroque ! Il sentait gronder en lui cette colère qui tout à l'heure animait une foubî pourtant étrangère au drame. Des lueurs rouges passaient devant ses yeux.
Il lui prenait un désir fou d'étrangler ce brigand qui lui avait fait tant de mal et qui, par ses révélations sur ses complices, sur Julia de Noirville, pouvait briser l'existence de deux innocents : Suzanne et Raymond.
Pivolot entra à temps dans la chambre du blessé pour prévenir un nouveau drame.
— Monsieur Laroque, dit-il, j'ai tout entendu. N'insistez pas auprès de ce scélérat qui appartient au bourreau. Nous verrons bien quand on viendra le réveiller un matin, à l'aube, dans la cellule des condamnés à mort, quand on lui dira : « Il faut vous préparer à mourir », nous verrons bien s'il aura autant d'assurance qu'aujourd'hui.
Ces paroles, loin d'épouvanter Luversan, le rassuraient sur le présent.
Si on lui faisait un épouvantail de l'échafaud, c'est qu'on ne croyait plus à sa mort imminente. Il remettait à plus tard le soin de songer, s'il le fallait, à son salut. Il se souvenait très bien que nombre de condamnés à mort avaient passé de vie à trépas sans aucune crainte pour la vie éternelle, l'aumônier de la prison ayant eu soin de leur laver préalablement la conscience des gros et petits péchés. 11 aurait toujours le temps de se repentir.
En attendant, il songeait à se tirer de ce mauvais pas parla fuite. Le mieux étant de continuer à passer pour un moribond, il poussa soudain un grand cri^ porta la main droite à sa blessure et s'écria :
— Vous me tuez ! Laissez-moi !
Pivolot, bonne âme au fond, fut dune d'une intonation habilement jouée et dit à Laroque qui doutait :
Jl
r.ps docteurs de Paris n'accordèrenî que fort peu d'attention à son avis. (P. 8li.)
— Je vous avais bien prévenu que vous risquiez de faire retomber
plus bas notre malade. Laissons-le. Les médecins vont venir. Il ne faut pas
qu'on puisse nous accuser d'avoir compromis une cure aussi admirable.
Pivolot entraîna Rogner dans la pièce voisine et referma la porte derrière lui.
— Vous n'êtes pas raisonnable, monsieur Laroque, lui dit-il tout
UV. 102. - JDLES MARY. - ROGER-LA-HO.NTE. - ÉD. J. ROUFF ET €*«. LIV. 102
bas. Vous voyez bien que Luversan va en réchapper. Laissez couler le temps. Avant trois semaines, Finculpé sortira d'ici pour aller passer quinze jours dans un hôpital où nous le garderons à vue, je ne vous dis que ça. Dès qu'il sera mûr pour l'instruction, Tristot et moi, nous nous chargerons de lui mettre le nez dans sa limonade. L'affaire Brignolet est dans le sac. Nous avons en main toutes les preuves, oui, toutes. Je puis vous le dire maintenant sans faire d'indiscrétion : eh bien, nous sommes en possession de la somme volée par l'assassin dans la caisse de la banque Terrenoire et C'% un miUioa ou peu s'en" faut! Est-ce bien travaillé? Ce n'est pas tout, il y a un complice dans cette affaire. Vous l'avez deviné, ce complice, c'est une femme...
— M"" de Terrenoire?...
— Elle-même.
— Pauvre homme !
— De qui parlez-vous?
— De M. de Terrenoire...
— Qui vous a rendu un grand service d'argent autrefois et à qui vous voudriez à votre tour épargner le déshonneur que lui vaudrait la condamnation de sa femme comme receleuse, et qui sait? comme inspiratrice du crime. Eh bien, ne vous alarmez pas, M. de Terrenoire est prévenu, il sait tout. Il sait aussi que nous ferons tout ce qui est humaine ment possible de faire pour que sa femme ne soit même pas appelée en témoignage. Nous possédons d'autres preuves de la culpabilité que celles concernant le recel de M"" de Terrenoire. Nous n'aurons recours à ces dernières que si le jury n'est pas suffisamment convaincu. Quant à espérer les aveux du coupable, et par conséquent le nom de ses complices, ce serait de la folie de notre part. Nous ne connaîtrons jamais par Luversan le complice du crime de Yille-d'Avray, mais nous ne devons pas renoncer à le découvrir, ce complice, par nous-mêmes. Tristot et moi, nous croyons être à cet égard sur une bonne piste. Nous vous en parlerons prochainement, et vous ne serez pas peu étonné.
Pivolot ne remarqua pas que Roger avait pâli soudainement. L'ancien amant de Julia avait peur de se réhabiliter aux dépens du bonheur de sa mie. Il se contenterait de sa grâce, plutôt que de perdre Julia. Il se prenait à espérer aussi que Luversan vivrait, qu'il passerait en cour d'assises et supporterait les débats sans faiblir une minute, sans dénoncer des, complices dont les témoignages seraient foudroyants pour lui
On avait remis en état et fermé la porte de la villa. Les fenêtres de la façade étaient hermétiquement closes.
On eût dit une maison abandonnée complètement.
Quelques curieux passaient encore devant, mais ne s'arrêtaient plus.
Les entrées et les sorties se faisaient maintenant par une petite porte du jardin, tout au fond.
Vers quatre heures du soir eut lieu la consultation des deux médecins délégués par le parquet. Le docteur Vandeuil y fig-urait pour la forme. Bien qu'il eût soigné le blessé dès le début, les docteurs de Paris n'accordèrent que fort peu d'attention à son avis.
Le plus âgé des médecins commis par le parquet déclara franc et net que Luversan était parfaitement transportable en prenant les précautions élémentaires. L'autre, qui avait besoin de la protection du premier, se rangea tout aussitôt à cette opinioi;i.
Le docteur Vandeuil protesta, et comme on voulait passer outre, exigea qu'on dressât un procès-verbal de la consultation.
— Je ne veux pas, dit-il avec énergie, prendre sur moi, même avec vous, une telle responsabilité. Que dirait la presse si le prisonnier venait à succomber durant le transport? Songez, messieurs, que du nouveau jugement de cette cause déjà trop célèbre dépend la réhabilitation de M. Roger Laroque, ce vieillard qui attend avec angoisse, dans la pièce voisine, le résultat de notre examen.
— C'est vrai! répéta le vieux médecin. Que dirait la presse? L'autre fit écho en sourdine.
— Que dirait la presse ?
On décida qu'il valait mieux laisser mourir Luversan à Ville-d'Avray plutôt que de hâter sa fin en le ramenant, selon le désir du parquet de la Seine, dans un hospice de la capitale.
Il va sans dire que Luversan ne fut pas consulté. Le misérable écoutait avec une joie dissimulée cette discussion. La vérité était que, malgré son état de faiblesse et ses souffrances, il espérait vivre.
Au fond, le docteur Vandeuil ne se trompait pas : la moindre secousse pouvait tuer son illustre malade. Mais ce dont il ne se doutait pas, ce qu'aucun médecin, si expérimenté fût-il, n'aurait pu croire, c'était qu'au bout de quinze jours, le malade pourrait déjà préparer le plan d'une
tdus audacieuses évasions dont les annales de la police aient fail ion.
fi!2 ROGER-LA-HONTfi
Quand, au retour de Ville-d'Avray, Laroque rentra le soir à Maison- Blanche, il trouva Suzanne au lit, avec une grosse fièvre. Même, elle eut dans la nuit un peu de délire. Il fit venir le docteur Lagache qui resta longtemps près d'elle et ne se prononça pas. Il la vit très agitée, et, connaissant sa nature nerveuse, il redoutait des complications.
Laroque fut alarmé.
Le docteur prescrivit du repos, le plus grand calme d'esprit possible, et interrogea Laroque afin d'apprendre de lui les raisons morales de cette fièvre brusque.
Laroque ne savait rien et ne put le renseigner.
— Un grand trouble moral, une très forte émotion... disait le médecin... voilà ce que je soupçonne...
Laroque pensait à la joie de sa fille quand il lui avait dit, quelques jours auparavant, que l'assassin de Larouette était connu, arrêté.
— C'est cela, disait-il, ce ne peut être que cela... C'est ma faute., j'aurais dû prendre des précautions...
Et au docteur avec inquiétude :
— Mais vous ne voyez là aucun symptôme inquiétant?
— Non... du moins aujourd'hui... je l'espère... je n'ose rien affirmer... Je reviendrai demain...
Et il partit en répétant :
— De la prudence ! De la prudence !
Laroque passa la nuit auprès du lit de sa fille. Elle parut dormir paisiblement. Le matin, le médecin la trouva mieux. Sa fièvre persistait, mais elle n'avait pas eu de délire.
Seulement, elle semblait abattue par une tristesse morne. En vain son père essayait-il de la disiraire, par un gai visage, par des tendresses inventives, par de gais propos, elle n'avait pas l'air de comprendre. Elle répondait à peine.
— Qu'as-tu, chère enfant? demandait Laroque.
— Je suis malade, père, et triste, oh! triste à mourir!...
— Mais qu'est-ce qui t'a rendue malade ?
— Est-ce qu'on sait jamais comment viennent les maladies?
— Mais pourquoi es-tu triste?
Elle ne répondit pas tout de suite, puis :
— Parce que je suis malade, disait-elle.
Elle ne trompait pas son père. Longuement il la regardait, en'sijence, et, n'osant plus rien dire, il soupirait.
Le mieux qui s'était manifesté ne persista point. La fièvre redoubla les jours suivants, et le délire revint. Enfin, la maladie se déclara très intense : c'était encore la fièvre typhoïde. Laroque ne vivait plus.
— Rassurez-moi, je vous en prie, disait-il au médecin. Celui-ci ne le pouvait. Il faisait preuve du plus grand dévouement.
C'était tout ce qu'il devait, alors. Plus tard, quand la maladie aurait suivi son cours, on verrait. Pour l'instant, il était impossible de l'enrayer.
— La vie de cette enfant a du être troublée... disait-il.
Il interrogeait Laroque du regard, désirant être renseig'né. Et Laroque croyant dire la vérité :
— Oui ! une g-rande joie... Une joie inespérée !...
Le médecin doutait... Il croyait plutôt à quelque grande douleur. Il insistait :
— M"° Suzanne n'a pas éprouvé de contrariété?
— Non. x4.ucune. J'obéissais à tous ses caprices.
— Aimait-elle?
— Elle aime et elle est aimée. Elle se mariera bientôt.
Le docteur Lagache ne paraissait pas convaincu, malgré tout. Laroque ne quittait plus la chambre de sa fille. Ce qu'il ignorait, il l'apprit pendant un des accès de délire de l'enfant, car elle avait le délire presque toutes les nuits, presque tous les jours.
Une nuit, elle parla... par phrases entrecoupées... heurtées... mais qui avaient un sens, pourtant. Il sut que Raymond ne voulait plus d'elle.. . Raymond connaissait son passé, Suzanne lui avait tout dit. Il sut que Suzanne lui avait confié les dramatiques événements qui avaient amené Tarrestation de Luversan... Il sut que c'était d'après cette confidence que Raymond, si amoureux auparavant, avait repris sa parole, sans donner d'explication... Il sut, enfin, que Suzanne était abandonnée, sans espoir, elle qui avait mis sa vie dans cet amour... elle qui, certes, ne devait aimer qu'une fois, et devait mourir d'être repoussée.
Il apprit tout.
— Voilà pourquoi elle était triste, se dit le malheureux père, voilà ce qui l'a rendue malade... Voilà de quoi elle se meurt!. .
Et le lendemain, comme le médecin, qui venait plusieurs fois par jour, constatait que l'état de Suzanne n'avait pas empiré, il fit atteler et courut à Méridon.
Il avait l'espoir d'y rencontrer Raymond.
Et il voulait avoir une explication avec lui.
C'était un dimanche; Raymond était arrivé la veille au soir. Il se trouvait avec son frère et sa mère à la ferme, quand la voiture do Laroque entra dans la cour.
A sa fig-ure bouleversée, Raymond comprit que Laroque savait tout, et un pressentiment, — inspiré par son amour, — lui dit que Suzanne était malade.
Il aurait voulu fuir ce père en qui il devinait une terrible douleur, mais Laroque s'approcha de lui sur-le-champ, comme s'il avait lu cette pensée dans ses yeux, et à voix basse :
— Il faut que je vous parle sans témoin...
Une demi-heure après, ils se promenaient tous deux, seuls, dans l'allée de grands arbres qui précède Méridon; M"* de Noirville, indisposée, gardait la chambre; quant à Pierre, il s'était excusé, les travaux de la ferme le réclamant.
Longtemps ils restèrent l'un auprès de l'autre, marchant à petits pas oppressés et silencieux.
Ce fut Raymond qui, réunissant tout son courage, prit la parole :
— Vous avez voulu me parler, monsieur Laroque?
— Oui, monsieur. Ma fille est très gravement malade. Elle a la fièvre et le délire. Dans son délire, elle a laissé échapper des mots qui m'ont révélé... d'abord qu'elle vous avait fait la confidence de mon passé, ce que je savais, puis qu'elle vous avait appris mon innocence et ma réhabilitation prochaine, enfin, que vous ne vouliez plus d'elle, alors que vous l'aimiez et que vous aviez demandé sa main... Tout cela est-il vrai, monsieur?
— Oui. Je sais que, malgré votre condamnation, vous êtes le plus loyal et le plus honnête homme du monde, je sais que vous avez été profondément malheureux.
— Ma fille vous aime, monsieur de Noirville, et elle est malade aujourd'hui parce qu'elle vous aime... En souvenir de l'amitié qui nous unissait, votre père et moi, voulez-vous me dire pourquoi vous la désespérez? D'où vient votre brusque changement?... Quelles inexplicables raisons vous conduisent?... Enfin, la vérité, monsieur.
Raymond resta longtemps sans parler.
— J'aurais voulu ne rien dire, murmura-t-il, oui. Dieu m'en est témoin... Vous me demandez, monsieur, — dit-il avec une infinie tristesse, — quelles sont les raisons de ma conduite... Il en est deux... L'une de ces deux raisons, la plus puissante, je ne vous la révélerai jamais, n'y comptez pas, ne m'interrogez pas. L'autre, du reste, vous suffira.
— L'autre? disait Laroque, le cœur serré.
ROGER-LA-HOi\TE 811
— Il y a un mois, quand je sollicitais la main de Suzanne, je ne «savais pas ce que j'ai appris depuis,, .
— Quoi donc? ma condamnation?... Suzanne vous a tout dit... Et cela n'a pas changé vos projets.,.
— Ce n'est pas cela... ce que j'ignorais, alors, — ce que je sais aujourd'hui, c'est que vous avez été...
— Parlez! Un forçat?
— Un forçat! Gela vous fait presque honneur, puisque vous êtes innocent !
— Alors, que voulez-vous dire?
— Vous avez été l'amant de ma... mère!
B-Oger tressaillit violemment... Une pâleur mortelle se répandit sur son visage... il ferma les yeux et baissa la tête très bas, très bas...
— Vous invoquiez l'amitié qui existait entre mon père et vous... Cette amitié, mon père en a été victime... il en est mort... Et il est mort de la révélation de son déshonneur... Le nierez-vous?...
— C'est vrai! balbutia le malheureux. »
— Insisterez-vous encore, monsieur Laroque ?
— Non. Certes, votre mère et moi, nous avons été coupables, jadis, mais j'en ai été atrocement puni... Vous le savez... Un mot de votre mère aurait pu me sauver... Ce mot, elle ne l'a pas dit... Un mot de moi pouvait la déshonorer, et m'arracher, moi, au bagne, — je ne l'ai pas dit, — j'ai préféré condamner à la honte éternelle ma femme, ma fille, moimême... J'ai donc payé suffisamment ma faute... Mais je vous le demande, monsieur de Noirville, est-il juste de punir ma fille d'une faute commise par son père... et si chèrement expiée par lui !... Elle mourra de votre abandon, monsieur, n'en doutez pas... Vous seulla sauverez... Vous seul la tuerez... Et n'invoquez pas le souvenir de votre père... Il est vrai que j'ai été la cause de sa mort que j'aurais voulu racheter par la mienne, mais le silence de votre mère, en me faisant condamner, n'a-t-il pas tué ma femme?... Nous sommes quittes... En dehors de nous, de nos souvenirs, de nos tristesses, de nos rancunes même, si vous voulez, il n'y a plus (la'une jeune fille malade, qui se mourra si vous ne lui venez en aide. LL c'est pour elle que je vous supplie...
IMais Raymond secouait la tête :
— Non, non, c'est impossible.
— Vous ne l'aimez guère, cette enfant!... — Ah ! Dieu ! fit-il dans l'explosion d'un désespoir violent. — Je vous ai montré que nos situations se valaient, par la même somme de malheurs arrivés à chacune de nos deux familles par la faute
«16 aOGER-[.A-110NTE
de l'autre... Ce n'est donc pas cette première raison, tout à l'heure invoquée, qui motive votre refus... — Vous avez parlé d'une autre... que vous taisez... C'est celle-là, j'en suis sûr, qui vous guide. Me la ferez- vous connaître?
— Jamais!
— Cette raison n'existe pas, dit Laroque avec fermeté.
— Je vous le jure.
— VoQS mentez?
— Monsieur Laroque... dit-il blême... je suis bien malheureux..- Vous voyez que je soulTre, épargnez-moi... un peu de pitié...
— De la pitié, en avez-vous pour moi qui vous supplie, pour ma Mlle, belle, jeune, innocente, et que vous tuez?... De vous, d'elle et de moi, qui est à plaindre?...
Raymond joignit les mains dans un geste désespéré. ■ — Laissez-moi, n'insistez pas...
— Soit, dit Laroque, — je retourne à Maison-Blanche... et si ma fille peut m'écoute* et me comprendre, je lui dirai ce que je vous ai demandé et ce que vous m'avez répondu.
Raymond eut un sanglot sourd, sans larmes.
— Faites, dit-il... peut-être que cela vaut mieux...
— C'est la tuer, aussi sûrement que si je la frappais d'un poignard.. Vous apprendrez sa mort le premier.
Il inclina la tête, par deux fois...
Et il se disait :
— Elle morte, je me tue...
On le sait... il excusait le suicide, parfois.
Ils revinrent à Mcridon sans plus rien ajouter. A la ferme, Raymond s'esquiva et Laroque ne le vit pas, quand il prit congé de Julia e*' de Pierre.
A Julia qui, ne lisant plus depuis longtemps les journaux, ignorait l'arrestation de Luversan, il ne dit qu'un mot:
— Raymond et Suzanne s'aiment... Raymond a rendu sa parole à Suzanne sans vouloir s'expliquer... et Suzanne se meurt... Sauvez-la, vous, madame.
Et il s'était enfui, fouettant son cheval, parce qu'il sentait que des larmes lui venaient, et qu'il ne voulait pas qu'on le vît pleurer.
Tout d'abord, Julia resta songeuse. Elle se répéta les paroles de William Farney sans les comprendre. Elle essayait de leur donner un autre sens. Mais elles étaient explicites. Il fallait bien qu'elle se rendît à l'évidence. Que s'étail-il passé? Pourquoi Raymond, qui l'aimait tant,
Je ne vous répondrai pas, (P. 819.)
fefusait-il maintenant cette ieune fillp9 fiu .a i . ^,-
Justement, ayant vu partir! ^^! ^^^°^^^ d'mterroger son fils. sourcils froncés. ^ '''^"'' '^ '''''''' '^'^ «»«» Pâle et les
^^ Il aUa s'asseoir pr.s d'une fenêtre, prit un livre et fit semblant de D vit que sa mère le regardait, et soupirait.
ÊÊtii^
Son cœur se serra. Il eut une sorte d'étouflement et mit la tête à la fenêtre ouverte pour respirer plus facilement.
Il prévoyait que quelque chose de très grave allait se passer entre sa mère et lui — et il avait peur !
Il savait bien qu'elle avait été la maîtresse de Laroque, de cela il était sûr! Mais avait-elle aussi été complice du crime? Sa vengeance avait-elle été si raffinée et si complète ? Voilà ce dont il voulait douter encore ! ce qu'il allait savoir, car il allait interroger et il verrait bien si sa mère mentait I...
L'interroger!... Mais de quel droit? Cette femme était sa mère!... Peu importait son passé... Avait-elle manqué de soins vis-à-vis de ses enfants? S'était-elle montrée dure, cruelle, imprudente? Avait-elle manqué de tendresse?... Ne les avait-elle pas élevés avec une sollicitude de tous les instants? Son amour maternel s'était-il ralenti?
Toutes ces questions se présentaient en foule à sou esprit et il y répondait: « Oui, elle a été bonne mère! »
Mais la fatalité était plus forte que ses raisonnements. Il était entraîné par une situation tragique dont toutes les scènes se déroulaient une à une, dans la logique de leur trame, comme si Dieu avait voulu verser sur son pauvre cœur, jusqu'à la dernière goutte, ce calice de tortures inexprimables.
Il avait dû, sans lui donner d'explications, redemander sa parole à Suzanne et lui rendre la sienne.
Il avait subi sa colère, ses supplications, ses larmes.
Il avait dû subir aussi la colère de Laroque.
C'était au tour de sa mère, à présent. Il allait entendre ses questions, il allait y répondre. Il allait voir sa honte, il allait la faire rougir et la faire pleurer! sa mère! S'il était un reproche qu'elle méritait, c'était d'avoir inégalement partagé sa tendresse entre ses deux enfants ; Raymond en avait eu la plus grosse part et Pierre la plus petite. Et c'était par Raymond que le malheur allait lui arriver!... Raymond s'érigeait en juge!
Le soir était venu; dans les arbres voletaient les oiseaux qui cherchaient à se percher pour la nuit. Les troupeaux rentraient à la ferme. La soirée était très calme. Le soleil se couchait au bout de l'horizon et le ciel flamboyait de lueurs rouges.
Raymond regardait, mais sans voir. D tressaillit. Une main très douce s'était posée sur son épaule.
Il se retourna.
Sa mère était derrière lui, et le regardait avec tristesse.
— Tu es triste et préoccupé, Raymond? Qu'as-tu donc?...
Une explication avec sa mère l'effrayait si fort qu'il essaya de mentir, mais sans oser lever les yeux sur elle.
— Non, vous vous trompez, ma mère, je ne suis pas triste, et rien ne me préoccupe...
— Bien vrai ?
— Je vous l'assure...
— Je croyais, cependant, que c'était un peu pour toi que M. William Farney était venu aujourd'hui. Me suis-je trompée?
— Assurément.
— ^ De telle sorte qu'il n'a pas été question de Suzanne entre vous?
— Non. Qu'eussions-nous dit?
— Vous avez causé bien longtemps ensemble, là-bas dans l'avenue. Que pouvait-il te raconter ?
— Nous parlions agriculture...
Elle soupira.
— Mon pauvre Raymond, comme tu prends de peine à mentir I Il tressaillit. Elle le devinait donc ?
— M. Farney m'a dit en partant que tu avais repris ta parole à Suzanne et que tu ne voulais plus entendre parler d'elle... Tu ne réponds pas... C'est donc vrai ?
Il baissa la tête deux fois, en signe affirmatif.
— Tu sais que Suzanne en est malade...
— Je le sais.
— M. Farney craint pour sa vie...
— Hélas!
— Pourquoi cette décision soudaine et inexplicable de ta part?
— Ne m'interrogez pas, ma mère.
— Au contraire, je veux t'interroger. C'est mon droit, c'est mon devoir...
— Je ne vous répondrai pas...
— Mon fils, il le faut... Je te l'ordonne... Réfléchis combien ce silence est cruel et insultant pour Suzanne... Qu'as-tu à lui reprocher, à cette enfant, si douce, si chaste?
— Oh ! à elle... à elle, rien, je le jure !...
— A elle, dis-tu? Et à qui donc, alors? à son père?...
— A son père non plus, le malheureux !
— Alors, je ne comprends plus... Pourquoi ces restrictions?... Pourquoi ce mystère?... Parle, je l'exige... Est-ce à moi que tu as des reproches à faire... à moi ta mère qui t'ai tant aimé?
Elle avait prononcé ces dernières paroles en tremblant. Je ne sais quel vague pressentiment s'était levé du fond de son cœur... Les souvenirs du passé n'étaient point morts en elle. Elle se savait horriblement coupable... Et si, quelque jour, le passé revivait? S'il se dressait devant elle? Quel horrible rêve !
— Quels reproches aurais-je à vous adresser? dit-il en détournant la tête.
— Que penser? que croire?
— Vous désirez tout savoir, ma mère ? dit-il.
— Si je le désire ! Tu vois, il y a quelque chose !...
Il eut une suprême hésitation qui dura une seconde à peine, puis fermant les yeux :
— Il y a un très grave secret dans la vie de M. Farney.
— Un secret?... Et tu le connais ?...
— Je le connais... Et d'abord, ma mère, je puis vous le dire, car le père de Suzanne n'a plus à s'en cacher maintenant, ce nom de Farney n'est pas le sien... Ce nom de Farney en cache un autre que vous n'ignorez pas et qui a été déshonoré...
— Déshonoré, dis-tu ? Mon Dieu, que m'apprend-il là?
— Par une condamnation infamante... Farney est un ancien forçat, condamné pour assassinat aux travaux forcés à perpétuité et envoyé à la Nouvelle-Calédonie, d'où il s'est évadé pour aller vivre en Amérique...
Elle était debout. Elle tomba sur une chaise, assommée.
— Son nom... son véritable nom? fit-elle d'une voix éteinte.
— Roger Laroque... l'ami de mon père...
Elle l'avait deviné, avant qu'il ne l'eût dit. Pourtant un vague espoir restait dans le fond de son cœur. Cet espoir s'écroulait. Une sueur froide envahit son front. Ses yeux s'obscurcirent. Un frisson très chaud monta, ensuite, de ses talons à sa nuque, et elle laissa pencher sur sa poitrine sa tête sans force.
— Le châtiment! murmura-t-elle, le châtiment î
Elle était si blanche qu'on eût dit qu une invisible blessure avait tari jusqu'à sa dernière goutte de sang.
Son fils n'osait la regarder.
Avait-il besoin de la voir pour juger de l'effet qu'il avait produit sur elle?
Pourtant Julia ne s'évanouit pas. Ce ne fut qu'un éblouissement. Après quelques minutes, le Frisson disparut. Elle vit clair. Elle releva les yeux et passa la main sur son front.
— En effet, dit-elle, — sa voix ressemblait à un souffle, en eflel, je
JÊàà
HOGER-LA-HONTE 821
me souviens... Ce Roger Laroque... Ce malheureux I... Il avait assassiné pour voler!...
Et, si bas, que son fils entendit confusément:
— Et c'est en le défendant que ton père est mort..:
Un silence s'ensuivit. Au fond de l'horizon, le disque du soleil s'était lentement abaissé, avait disparu, noyé dans des vapeurs très denses, et il ne restait plus à sa place que des nuages rouges qui faisaient paraître le ciel comme illuminé par les reflets d'un incendie magnifique.
Raymond se retourna lentement et regarda sa mère dans les yeux.
— Vous comprenez que le mariage est impossible ?
— Oui, oui, mon fils, je le comprends... la fille d'un forçat... Tu ne peux y songer...
— N'est-ce pas ? fit-il d'un ton singulier.
Elle respirait. Il ne savait rien... rien de plus que ce secret... alors c'était peu... Elle fut soudain tranquillisée... De très longs soupirs s'échappaient de son sein... et elle sentait une sorte de bien-être qui l'envahissait, dont elle était pleine... Elle s'était vue si près d'une effroyable catastrophe...
— Mon pauvre fils, dit-elle, mon pauvre enfant!..; Mais Raymond reprenait :
— Roger Laroque a été condamné... mais le croyez-vous donc coupable?
— Certes, dit-elle... ton père, lui-même, a payé de sa vie les efforts qu'il a faits pour convaincre les juges de son innocence. Du reste, tu l'ignores? Roger Laroque a avoué, à la fin de l'audience...
Raymond reprenait sans quitter Julia de son regard ardent, auquel elle essayait vainement d'échapper :
— Je répète ma question, ma mère, croyez-vous que cet homme soit coupable?...
— Ce que tu me demandes est étrange... J'ai répondu...
— Eh bien, moi, je vous le dis, il est innocent!...
— Qu'en sais-tu ? Il te l'a dit?... Tous les forçats, cela est connu, disent la même chose.
Il se leva brusquement et fit, à grands pas, deux ou trois fois le tour de la chambre. Tout à coup, il porta ses deux poings à son front, avec un geste d'insensé... Le dernier mot de Julia lui amena sur les lèvres uno parole cruelle...
— Ah! ma mère, ma mère, prenez garde, vous blasphémez I
— Mon fils, tu souffres 1... Je te plains de toute mon âme .
— Je n'ai que faire de votre pitié, dit-il durement.
822 ROGER-LA-UONTE
— Raymond !.. Je te pardonne....
— Je n'ai que faire de votre pardon !
— Grand Dieu !
— Roger Laroque est innocent... Ce n'est donc fpas l'ignominie du forçat qui m'empêche d'épouser sa fille...
— Comment peux-tu prouver ainsi son innocence?
— Une femme a joué dans toute cette affaire un rôle funeste... Entendez-vous, ma mère ?
La mère coupable fut reprise d'un tremblement violent.
Elle bégaya, se laissant maintenant conduire, sans se défendre :
— J'entends, oui, mon fils.
— Une femme que Laroque n'a voulu ni trahir, ni livrer, alors qu'en la livrant il aurait pu se sauver...
— Lucien m'en a dit quelques mots autrefois. C'est un roman. Je n'y ai pas cru.
— C'est la vérité, pourtant. Cette femme était sa maîtresse. Il lui avait prêté de l'argent. Elle est allée le lui rendre, la veille même du jour de son arrestation... le lendemain de l'assassinat de Larouette...
— Comme tu es bien renseigné ! dit-elle d'une voix sourde.
— Et ce que je devine, — ce que Laroque ne sait pas, peut-être, le pauvre homme 1 — c'est que l'argent provenant du meurtre, du vol, a dû servir à ce remboursement... Je devine une vengeance...
— Raconte-moi donc tout ! dit-elle presque morte.
— Laroque avait quitté sa maîtresse... Elle s'en vengeait...
— De telle sorte que, l'assassin, ce serait cette femme...
— Non, mais un complice...
— Et ce complice, tu le connais aussi, sans doute?
— Laroque l'a découvert, après tant d'années de recherches !
— Et il l'a livré à la justice?
En parlant de la même voix rauque et inintelligible, elle s'épongeait fréquemment le front avec son mouchoir. Les bandeaux de ses cheveux gris s'étaient dérangés, et la sueur mortelle d'angois&e les avait plaqués sur le front.
— Il allait le faire... lorsque le misérable a retardé tson châtiment en se poignardant. On espère le sauver.
— Et... a-t-il avoué?... a-t-il nommé cette... cette odieuse femme dont tu parles?...
— Non... par bonheur pour elle !...
— Ah 1 dit-elle, en s'affaissant, — tant ses nerfs étaient tendus depuis quelques minutes... Et l'assassin, tu connais également son nom?
— C'était un tripoteur de la Bourse, un Levantin, appelé Mathias Zuberi...
Le regard de Julia n'exprima que de la surprise... et involontairement elle considéra son fils.
— Oh ! dit celui-ci, il avait encore un autre nom...
— Lequel?
— Luversan !
Pour ne pas se trahir, il fallut qu'elle se mordît les lèvres jusqu'à les faire saigner. Elle n'avait plus, du reste, toute sa raison. C'était maintenant, bien plus qu'autre chose, une sorte d'instinct animal qui la faisait se défendre. Mais elle n'espérait plus rien. Elle voyait bien qu'il savait !.. Et elle ouvrait très grands les yeux, et elle regardait autour d'elle. Et par-v fois elle considérait les rouges et flamboyantes lueurs de l'horizon... Et dans son pauvre esprit détraqué passait le vague désir d'un anéantissement soudain, de quelque chose qui l'emporterait bien loin, n'importe oh dans le néant, au ciel ou en enfer, peu lui importait, pourvu qu'elle échappât à l'horrible révélation qu'elle attendait.
— Luversan ? dit-elle — et ce n'était plus madame de Noirville qui parlait, c'était une voix de naufragée c'était enfin ce quelque chose d'animal et instinctif qui se révoltait encore contre la fatalité et qui voulait se défendre — Luversan?... Ce nom ne me frappe point... n'éveille aucun de mes souvenirs... Il n'a pas dû être prononcé aux débats?
— Je ne le crois pas, en effet... pourtant cet homme a influé sur les débats, car c'est lui qui a dû en amener le dénouement tragique... Il se vengeait de Laroque, lui aussi, comme la femme, sa complice...
— Il a influé, dis-tu ? En quel sens ? Il n'a pas comparu.
— Mon père n'est pas mort de sa plaidoirie pour sauver Laroque. Il est mort de la lecture d'une lettre qu'on lui a apportée après la reprise de l'audience...
— Une lettre?... Oui, en effet, on m'a conté... mais personne ne m'en a parlé comme toi et n'y a surtout attaché autant d'importance... Que contenait-elle donc?
— Une révélation qui a tué mon père !
— Ah ! le misérable I le misérable ! dit Julia dans un accès de folie, d'épouvante et de rage.
— De qui parlez-vous donc? fit Raymond froidement. Elle comprit qu'elle avait failli se trahir.
— De l'auteur de la lettre !... Puisque cette lettre a causé la mort de ton père... Heureusement, il est arrêté!...
Et bredouillant avec une volubilité étrange :
— Et cette révélation?... Qu'était-ce donc ? Raymond eut un rire terrible.
— Oh! presque rien, dit-il, presque rien, vraiment 1... Luversan é-crivait à mon père quelle avait été l'intervention de cette femme dans le meurtre de Larouette...
— Il disait son nom !
— Il lui écrivait que Laroque ne lui avait pas menti, lorsqu'il prétendait se sacrifier à l'honneur dune femme...
— Son nom? Le nom de cette malheureuse?
— Il lui écrivait, enfin, qu'à lui Noirville moins qu'à tout autre Laroque ne devait dire la vérité...
— Pourquoi? dis-le... dis-le !... criait-elle, folle.
— Parce que la... la femme dont il s'agissait, la femme qui se vengeait, la femme qui avait remboursé les cent mille francs... la femme qui avait eu Roger Laroque pour amant...
— C'était... Dis-le... Dis-le...
— Eh I pardieu, ne comprenez-vous pas ?...
— Non, pardonne-moi; je ne comprends pas... Je suis déjà vieille, vois-tu, je n'ai plus ma pauvre tête à moi... Je la connais donc? C'était donc une amie ? C'était donc une amie de Lucien ?
— C'était, — cette femme, — c'était M"* Julia de Noirville, vous, ma mère... Vous !... Entendez-vous?...
— Si j'entends? si j'entends?... Mais oui, c'est moi, affirmait la lettre. Quelle singulière histoire !... roman, te dis-je, roman... Si ce n'était si triste, si terrible puisqu'il y a eu mort d'homme, je rirais, tiens, oui vraiment je rirais !
— Ainsi, vous niez?
— Osais-tu donc croire cela de moi, ta mère?... Mais c'est une calomnie... une infamie et une atroce calomnie. Et tu as cru cela, toi, tout de suite, sans te dire que c'était tout simplement odieux et absurde ?... Ainsi on peut dire de ta mère ce qu'on voudra, et tu ajouteras foi aux racontars?... Il ne te vient pas même à l'esprit de la défendre... On dit de ta mère qu'elle a été une femme coupable... et tu ne te révoltes pas. On dit encore qu'elle a voulu tirer de son amant infidèle une abominable vengeance en le faisant condamner comme assassin et voleur, et tu ne ris pas?... Tu prends cela au sérieux et tu me fais une scène... au lieu de venir bonnement me rendre compte de toutes ces bêtises... Sais-tu que j'aurais le droit de me fâcher sérieusement, mon enfant, et de te traiter d'ingrat et de mauvais fils ?.,.
Il erra toute la nuit dans la campagne. (P. 831.)
— Hélas ! hélas I murmura Raymond
der rJor!" "if ,""^ '" T^'" " sans bouger, au lieu de me de=„a„-
paidon?... Au lieu de pleurer toutes tes larmes'' Oui .„ . .n^at et un mauvais f.ls, Ra.moud... Car tu ne pe"! h;„ m 'reproleT
P"'=«^''^''f'''"- Je ta. toute ma vie adoré!... et voilà comme
iU..ES M,.Rr. - noOER-LA-nONTP. - ÉD. .. ROUPP O C'e.
LiV. iû4
tu me récompenses, moi, qui n'ai été coupable qu'en t'aimant trop, en te donnant même, en plus de l'affection que je te devais, une partie de celle que je devais à mon autre fils.
On entendit près de la porte de la chambre, celle qui communiquait avec le petit salon de famille, un soupir profond, comme un sanglot... Raymond et Julia l'entendirent, mais Raymond crut que c'était sa mère qui soupirait... Julia crut que c'était son fils... Et ni l'un, ni l'autre ne tourna la tête.
Raymond, comme elle se taisait, répéta ;
— Ainsi, vous niez, ma mère ?
— Si je iiie, malheureux enfant !... Si je nie pareille et aussi atroce accusation !... Mon Dieu, je ne devrais cependant pas essayer de lui expliquer... je devrais ne pas me défendre... mais je n'ai pas le courage de lui laisser pareille croyance...
Et elle se tordait les mains et elle pleurait :
— Mon Dieu, que faire? que lui dire ?... Je me sens folle... je voudrais mourir... mais mourir avec la conviction qu'il me croit innocente... autrement ce serait horrible... Que dire?
Raymond fouilla dans son portefeuille, en tira une lettre dont le papier avait jauni, — celle qu'il avait trouvée dans la robe d'avocat de son père.
Il la tendit, ouverte à Julia.
— Lisez, dit-il.
— Ah! c'est la lettre... dont tu parles?...
Et elle lut, difficilement, parce que des choses troubles brouillaient ses yeux, qu'elle frottait du doigt, de temps à autre, elle lut cette lettre dénonciatrice qui avait tué son mari.
Elle termina les dernières lignes, puis recommença cette lecture, plutôt parce qu'elle craignait, en relevant les yeux, de rencontrer le regard de son fils, que parce qu'elle n'avait pas saisi le sens de cette accusation.
— Vous avez lu? demanda froidement le jeune homme.
— Oh ! mon pauvre enfant, moi, ta mère ! Et tremblante, éperdue :
— Il faut que je te dise... Rien de tout cela n'est vrai... Il y a une vengeance d'homme, non de femme... Cet homme m'avait fait la cour...
— Oui, Laroque ?
— Non. l'autre... celui qui est l'assassin, dis-tu,
— Luversan?
— Oui.
— Vous prétendiez tout à l'heure ne pas le connaître ?
— Je mentais. Il m'avait avoué qu'il m'aimait... Il était violent, brutal... capable de tout... Je le repoussai. Je ne voulus rien entendre à ses protestations passionnées... alors, il jura qu'il se vengerait de moi... de mon mari... Et tu vois qu'il a tenu parole, puisque ton pauvre père en est mort — mort en me croyant coupable...
— Mensonge! Mensonge I
— Raymond, je te jure que je te dis la vérité...
— Croyez-vous que mon père se fût arrêté à une simple et basse dénonciation? S'il avait cru à une calomnie infâme, il eût déchiré cette lettre et eût continué de plaider... Mais non, mon père s'est rappelé. La conviction s'est faite en lui. Et il en est mort — sans même avoir pu vous maudire...
— A quelles folles imaginations obéis-tu, mon fils? Reviens à toi, c'est affreux tout ce que tu dis là!...
— Déjà, mon père avait eu des doutes... ses notes me sont restées... De graves entretiens avaient eu lieu entre lui et Laroque dans la prison... Et après chacun de ces rendez-vous, mon père écrivait sur les feuilles de son carnet, que j'ai retrouvées au dossier : « Quelle est cette femme, et pourquoi, à moi son avocat, son frère d'armes et son ami, Roger ne veut-il pas la nommer? »
— C'est faux, te dis-je, c'est faux, et tu blasphèmes en accusant ta mère... ta mère, y penses-tu? mon fils.
Raymond fut un moment silencieux.
— Ce n'est pas tout ! murmura-t-il.
Elle frissonna. Ses doigts entrecroisés se tordirent.
Qu'y avait-il encore?
• — Vous rappelez-vous qu'un jour, il y a quelques semaines, je vous apportai une photographie?... Le portrait d'un homme jeune encore que vous me dites avoir été victime de je ne sais plus quel accident, le lendemain de son mariage?
— Non, dit-elle, je ne me rappelle pas.
Dans sa pauvre tête bouleversée, cela n'était pas resté, en effet. Il précisa.
— Derrière la photographie, écrites de votre main, il y avait trois ^B dates...
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Elle se couvrit le visage de ses mains fiévreuses. Elle se souvenait enfin.
— La première date était celle du 28 juillet 1872... c'était aussi la date de l'assassinat de Larouette, à Ville-d'Avray... La seconde, le
828 ROGER-[>A-nOME
30 juillet; c'était le jour de l'arrestation de Roger Laroque, dans ses ateliers de la rue Saint-Maur. La troisième, le 14 août... C'était aussi la date de la comparution de Laroque en cour d'assises et de sa condamnation aux travaux forcés... Vous m'avez dit, vous, ma mère, que ces dates se rapportaient à la catastrophe qui enleva je ne sais plus lequel de nos amis ou parents... C'était un mensong^e... La photographie était celle de Laroque.
— Qu'en sais-tu? bégaya-t-elle, éperdue, sentant tout crouler autour d'elle.
— Je m'en suis assuré...
— Laroque est défiguré... Il est méconnaissable...
— J'ai eu entre les mains une autre de ses photographies. C'est lui. M'expliquerez-vous pourquoi vous avez écrit ces trois dates, comme on inscrirait une honte sur le front d'un homme?... Pour assouvir complètement votre vengeance?... Pour en jouir, par la vue?... car ces dates étaient, derrière ce portrait, pour ainsi dire quelque chose de palpable, de précis... Ah! vous vous êtes bien vengée!... Et vous aviez frappé ce portrait d'un coup de poignard au cœur!...
Elle s'abandonnait.
Elle se sentit perdue.
Elle n'eut plus la force de résister, ni de mentir encore.
Elle tomba à genoux, puis s'écroula sur le plancher, ses cheveux gris dénoués l'entourant de leurs ondes épaisses. Et elle se roulait, au milieu de sanglots sourds, sans larmes.
— Mon fils, mon fils, ne me maudis pas. . pardonne-moi... tu es au seuil de la vie... tu n'en connais pas les passions... j'avoue... lu ne t'es pas trompé... toute la vérité, tu la connais... c'est vrai... j'ai fait cela, ce que tu as dit... pardon, ne me maudis pas... de toi, ce serait horrible, bien plus que de tout autre... je t'aime tant... je t'ai tant aimé... Oh! mon fils, mon Raymond... regarde comme je pleure, comme je te supplie... je me suis tant repentie... j'ai eu tant de remords et j'ai tant souffert! Ah! si j'avais pu racheter le passé!... 11 était trop tard... et puis je ne suis qu'une femme... j'avais peur... une peur insurmontable... aller me livrer à la justice, non? A cause de vous, cela était impossible... Il ne faut pas, non plus, demander aux femmes, aux mères, plus qu'elles ue peuvent... Le crime commis, j'aurais voulu mourir... C'est à cause de vous que j'ai vécu, de toi et de Pierre... Et je vous aimais si bien, toi surtout '.... 11 me semblait qu'à force d'amour, j'obligerais ma conscience à se taire, le ciel à oublier... Cela n'a pas été ainsi... C'est le châtiment... Il ne pouvait m'être plus cruel, puisqu'il vient de toi !...
Jf
Raymond restait sombre.
— Mon fils, je sais bien que je suis coupable, que ce que j'ai fait est horrible, je ne veux pasm'excuser... Je le voudrais que je ne le comprendrais pas... Tu es froid, tu n'as pas de passions... Tu es maître de toi et tu ne peux t'expliquer certains entraînements; mais les femmes, vois-tu, ce n'est plus la même chose, elles sont faibles, elles ont besoin d'être protégées... elles sont nerveuses aussi et maladives... Souvent, dans leurs amours comme dans leurs haines, elles dépassent le but... Et le mal est fait... 11 est trop tard... et comme elles sont lâches à cause de leurs nerfs plus forts que leur volonté, le mal si grand et si terrible qu'il soit, elles ne le réparent pas... Mais je ne sais pourquoi je te dis tout cela... tu ne m'écoutes pas... Oh! mon fils, si je suis coupable, j'avoue tout.... tout ce que tu veux... que désires-tu que je fasse?... J'avoue et je suis à tes genoux et je t'embrasse les mains... ne me maudis pasi... Ne pense pas au crime... pense que je suis ta mère, en dépit du crime, en dépit de tout... Et il faut que je te dise encore... Je suis sans excuse vis-à-vis de ton père. . . oui, il faut que je m'humilie, parce que je veux que tu rougisses d'avoir fait rougir ta mère... sans excuse, mon fils... ton père m'aimait... et Roger, lui, ne m'aimait pas, ne m'a jamais aimée... De ma part, ce fut une sorte de folie... je ne réfléchis pas... Roger céda, et se reprit presque aussitôt... parce qu'il n'aimait pas, parce qu'il n'avait pas cessé une minute, même quand il était à moi, d'aimer sa femme. Je suis donc coupable, et coupable seule... Roger a été doublement innocent... et je me suis vengée cruellement, je le dis, je dois le dire... Oh! mon fils, regarde comme mon front est rouge... comme j'ai honte... n'as-tu pas pitié ?
— Elle avoue... murmurait Raymond. Elle avoue... Plus de doute!... Moi qui espérais encore, au fond du cœur...
Elle le comprit.
— Oui, tu doutais, n'est-ce pas? Tu ne pouvais t'imaginer!... Ah! ce secret me pesait bien sur le cœur, vaî... Et c'est parce qu'il m'était si pénible que j'ai passé tant d'années à pleurer...
Elle restait à genoux. Il voulait retirer ses mains qu'elle serrait dans les siennes, qu'elle arrosait de larmes, mais elle les retenait convulsivement.
— Que veux-tu que je fasse?... Gomment veux-tu que je répare ma faute? Gomment veux-tu que j'expie mon crime?
^^^ Il ne répondit pas.
^^B N'avait-elle pas expié, depuis douze ans, dans les larmes et le
vBl remords? Sa faute envers Lucien était irréparable, puisque Lucien était
mort. Et Roger? Comment réparer le crime, comment effacer de sa vie ces douze années de honte?
— Yeux-tu que j'aille trouver les juges qui l'ont condamné, dit-elle. Je leur raconterai tout... Je leur dirai comment j'étais coquette et dépensière quand j'étais jeune et belle... je leur dirai que j'avais des délies... Je leur dirai que, prise d'une passion insensée pour Roger Laroquc, je devins sa maîtresse... Je leur dirai que, pour échapper aux reproches de mon mari, à la menace d'une séparation scandaleuse, j'empruntai cent mille francs à mon amant pour payer mes dettes... Je leur dirai ce qui est : que Roger ne connaissait pas Lucien quand il devint mon amant, qu'il ie connut seulement pendant la guerre et se prit d'affection pour lui. ... que, revenu de la guerre, il ne voulut plus me revoir et rompit toutes relations avec moi... Je leur dirai que le secret de ces relations était entre les mains d'un misérable, — Luversan, — qui, ayant à se venger de Laroque, s'offrit à me venger du même coup... Je leur dirai, enfin, ce que tu sais... le vol, l'assassinat, la restitution des cent mille francs, la condamnation... Je ne cacherai pas un détail, et, quand j'aurai fini, j'ajouterai : « Maintenant que vous n'ignorez plus rien, que vous êtes bien sûrs d'avoir frappé un innocent, jugez-moi et frappez-moi à mon tour! » Et je serai condamnée en même temps que l'assassin... Si je fais cela, seras-tu satisfait?
— Ce serait vous livrer en pure perte, vous déshonorer de gaieté de cœur. Si Luversan n'avait pas avoué, si les juges doutaient encore, votre devoir serait tout tracé: il faudrait tout dire... Mais puisque les juges sont convaincus de l'innocence de Laroque, puisque, sans doute, la revision de son procès est certaine, il faut tout cacher!...
— Oh! mon fils, mon Raymond... bientôt tu ne m'auras plus auprès de toi... Car je sens bien que je n'en ai pas pour longtemps à vivre...
— Et moi, moi, je voudrais être mort ! dit-il...
— Et ton mariage, Raymond...
— Vous comprenez qu'il est impossible...
— Impossible! Et par ma faute!... Et tu l'aimes, cette enfant?
— Si je l'aime ! î dit-il avec une sorte d'extase.
Et il eut tout de suite, à ce signal évoqué, des larmes aux yeux.
— ïu l'aimes ! et je fais ton malheur! ! et rien, rien ne pourrait te la donner désormais, cette jeune fille?
— ■ Rien. Puis-je l'épouser, la fille de Roger-la-Honte, quand ma mère a été la maîtresse de son père, — quand ma mère a déshonoré ce pauvre homme par une abominable vengeance!...
— Alors, elle sera donc victime, elle aussi! Victime de moi!...
Mè
J'aurai été la complice d'un meurtre. — Oh ! je le jure, par exemple, j'ignorais qu'il y aurait du sang- versé ! — J'aurai causé la mort de ton père !... J'aurai fait mourir de douleur la femme de Laroque !... Et maintenant, c'est encore moi — car c'est moi, toujours!... toujours le premier crime! — qui vais faire mourir Suzanne!... Ah! tu as raison de te détourner avec dégoût... Je ne suis pas digne de recevoir un de tes regards... Ah! je ne te prie plus de ne pas me maudire... et je ne te demande plus de me pardonner. . . Le pardon, tombant de tes lèvres chéries est impossible... Ce serait par pitié que tu le loisserais tomber... il ne viendrait pas du cœur! Et je ne veux plus que tu me pardonnes!... Je suis trop bas, écrase-moi de ton pied... comme on écrase une bête malfaisante... Oh! mon Raymond, mon pauvre Raymond... Demain, peutêtre, si l'assassin me nomme à ses juges, on viendra m'arrêter ici, entre mes deux enfants!
Elle se roulait par terre, en proie à un désespoir effrayant. Tout à coup elle resta immobile. Elle était évanouie!... Raymond la releva, la mit dans un fauteuil, la fît revenir à elle.
Puis, quand il vit qu'elle rouvrait les yeux, il se retira sans lui adresser un regard.
Et il erra toute la nuit dans la campagne.
Il était sorti par la porte qui donnait sur la cour.
S'il était entré au salon, il se fût heurté du pied à un grand corps étendu en travers de la porte...
C'était Pierre, évanoui, lui aussi, et qui avait tout entendu, — tout, de cet effroyable secret!!!
M. de Terrenoire, entraîné hors de chez lui par Tristot et Pivolot, après leurs révélations sur la complicité d'Andréa dans l'affaire Brignolet, ne songea plus qu'à Diane qui avait passé la journée chez le colonel e qu'il devait reprendre sur les cinq heures pour la ramener à sa mère.
Il voulait arracher la pauvre enfant à l'épouvantable tempête qui s'abattait sur sa maison.
Mais comment se présenterait-il devant son frère dans l'état de surexcitation où il se trouvait. Il connaissait la clairvoyance du colonel et il redoutait ses questions.
Pour se donner le temps de se remettre, le banquier, parti en coupé, se fit conduire, stores baissés, au bois de Boulogne.
A la colère succéda bientôt en lui un profond abattement. Enfin, un flot de larmes jaillit de ses yeux et il se sentit soulagé.
Le danger pressait. Luversan pouvait, quoi qu'en pensaient les policiers, tout avouer d'un moment à l'autre, soit pour soulager sa conscience avant de mourir, soit, s'il en réchappait, pour obtenir la bienveillance de ses juges et assurer ainsi le succès de son recours en grâce. Andréa, ainsi dénoncée, serait arrêtée. Quel déshonneur pour une famille qui ne comptait que des héros parmi ses ancêtres ! Le colonel ne supporterait pas ce coup. 11 en mourrait de désespoir. Quel bonheur pourrait espérer Diane après un tel avilissement? M. de Vaunoise, fils d'un magistrat honorable entre tous, serait le premier à se détourner de la fille de la criminelle. Cette fois, le couvent deviendrait son unique ressource. C'est dans la désespérance que naît la foi. Quand une jeune fille ne voit plus autour d'elle que les ruines du bonheur rêvé, on peut l'excuser de s'enterrer vivante dans un cloître.
Et le malheureux père de Diane, pensant à son déshonneur, se demandait comment une femme qu'il avait prise sans fortune et élevée à son rang, pour laquelle il avait eu toutes les prévenances, était tombée à ce point de dégradation.
Maîtresse d'un Luversan! Complice d'un Luversan!
Elle s'était associée avec son amant pour voler son mari ! Quels pouvaient être les projets de ces deux misérables qui ne reculaient pas devant le crime pour arriver à leur but? M. de Terrenoirc crut les deviner, ces projets.
Après avoir pillé la caisse de la banque, les deux amants se seraient débarrassés du mari. Ainsi, tous les obstacles auraient disparu pour eux. Que voulaient-ils? La richesse et la liberté. Un premier crime leur avait assuré la richesse; un second crime devait leur procurer la liberté.
Et après, que serait devenue Diane dans cette tourmente. Sa mère l'aurait, soit poussée au couvent, soit mariée au premier venu, pour se débarrasser de la fille, comme elle se fût débarrassée du père.
Telles étaient les sombres réflexions que le malheureux se faisait avant d'aller reprendre sa fille chez le colonel.
Dans son désespoir, il enviait le sort de Mussidan.
Mais soudain, voici qu'à la pensée de son ancien associé, tous ses soupçons lui reviennent. Si Andréa a pu tomber dans les bras d'un Luversan, que faut-il croire de ses réponses au sujet de l'amour de Mussidan pour Diane? N'a-t-elle pas encore joué à ce moment une infâme comédie? Ah! s'il en est aussi, Mussidan a bien fait de se tuer. Il a évité le châtiment dû à son abominable trahison. L'infâme méritait tous les
Andréa semblait une Cléopâtre enveloppée des ombres de la mort (P. g38.;
supplices. Mais alors Diane est tille de l'adultère. Diane le sait. Elle le savait déjà, elle avait dû l'apprendre soudainement, et surprise avec Mussidan qui lui reprochait sa froideur, qui la suppliait de lui pardonner, de lui garder son affection, l'infortunée s'était sacrifiée à ce hideux mariage pour sauver sa mère.
Maintenant, M. de Terrenoire s'expliquait l'attitude énigmatique du
LIT. 105. — JL'LES MARY. - ROGKR-LA-HOMK. — ÉJ>. J, ROOrF BT C*«.