‹ Roger-la-Honte (volume 3)Chapitre 26 sur 42 · LIV · texte numérisé non relu

LIV

sombre personnage que son frère haïssait d'instinct; les soi as dont flentourait Diane, les mille attentions qu'il avait pour elle.

Il ne doutait plus. Son déshonneur avait commencé avec son mariage. Andréa ne consentit k l'épouser que pour masquer sa faute. Mais alors, pourquoi Mussidan l'abandonna-t-il pour revenir si longtemps après et se prendre d'amour paternel vis-à-vis d'une enfant dont il aurait pu faire sa fille légitime? Sur ce dernier point, M. de Terrenoire renonçait à

comprendre.

Dans tous les cas, il trouverait bien les moyens de se procurer la

^ireuve de la trahison de Mussidan.

Par qui ?

Par sa fille!

Ce désespéré n'hésiterait pas à interroger l'innocente enfant, à lui

torturer le cœur.

Et il le ferait tout à l'heure, dès qu'il serait seul avec Diane.

Dans sa hâte d'éclaircir le mystère de son déshonneur, il réussit à se composer une physionomie à peu près calme et se fit conduire, rue de Ghoiseul, chez son frère.

Le colonel, étendu dans sa chaise longue, souffrait d'une nouvelle crise de ses rhumatismes.

— Tu as bien fait de venir, dit-il au banquier. J'endure un véritable martyre. Mon médecin m'avait bien dit que le climat de Paris ne me

réussirait pas.

Et le vieux soldat, prenant les mains de Diane qui, depuis deux heures, se tenait auprès de lui, ajouta :

— C'est pour toi, ma belle enfant, que je suis venu affronter les frimas de ce maudit tas de pierres qu'on appelle Paris. C'est pour que tu ne fasses pas la bêtise de te cloîtrer par désespoir d'amour que j'ai voulu veiller de près sur ton sort. Eh bien, jj renonce. Les choses iront comme elles pourront. Je m'en retourne au bon soleil de Pau.

La colonelle approuva son mari, mais elle qui, d'ordinaire, prenait rarement la parole dans les grandes occasions, ne craignit pas d'aller de l'avant, certaine d'avoir l'approbation de son seigneur et maître.

— Mon cher beau-frère, dit-elle au banquier, vous savez comme nous aimons Diane. C'est moi qui ai réuss* à lui faire renoncer à un dessein funeste, à l'arracher de ce couvent de Bayonne où sa jeunesse et sa beauté se seraient perdues dans des prières inutiles. Celui ou celle qui n'a rien à se reprocher n'a pas besoin de demander pardon à Dieu. Diane est la pureté même. Laissez-nous l'emmener à Pau. Confiez-nous-la encore quelques mois et nous vous la ramènerons complètement guérie de ses

idées de conversion. Si le banquier ne se sentait plus pour Diane l'amour d'un père, il était trop bon, trop logique, pour la rendre responsable de sa naissance. Aussi accepta-t-il avec empressement une proposition qui lui permettait de commencer le châtiment d'Andréa en séparant l'enfant de sa mère.

— Quand partez- vous? leur demanda-t-il.

— Le plus tôt possible, répondit le colonel, ravi de l'initiative que sa femme avait prise. Demain soir, si tu veux...

— Si je veux, mais cela dépend de toi.

— Non pas, cela dépend du temps dont tu auras besoin pour décider ma belle-sœur à nous céder Diane pour quelques mois.

— Oh! 56 ne sera pas long! fit le banquier d'un ton étrange.

Le colonel qui avait à peine regardé son frère, remarqua l'intonation. Oubliant un instant ses souffrances, il leva les yeux sur lui.

— Mais qu'as-tu donc? Que t'est-il arrivé aujourd'hui? Tu as le visage bouleversé.

M. de Terrenoire reprit aussitôt son sang-froid.

— Un peu de fatigue, dit-il naturellement. Le travail commande. J'ai passé la nuit sur les ohitîres.

— Un joli travail ! ne put s'empêcher d'observer le vieux soldat Pour un homme dont les ancêtres ont servi leur pays non avec la plume mais avec Fépée. Enfin!... '

Le banquier ne répliqua point comme il en avait l'habitude lorsque son frère critiquait sa profession. Il se disait à part lui : « Oui, j'aurais mieux fait de suivre la carrière des armes. Je n'aurais sans doute pas rencontré une Andréa sur mon chemin. »

Il pria Diane de s'apprêter de suite.

La jeune femme avait, elle aussi, remarqué les changements effrayants qui s'étaient opérés en moins d'une journée dans la physionomie de son père, Sans cesse sur le qui-vive, elle redouta quelque nouveau malheur et se promit de se tenir sur la défensive.

Même elle prit les devants.

- Mon cher oncle, dit-elle en embrassant le colonel, et vous, ma chère tante, je ne saurais trop vous témoigner de reconnaissance pour tout ce que vous avez fait et tout ce que vous voulez faire pour moi, mais il y a quelqu'un qui, en ce moment, a besoin de votre nièce. C'est ma pauvre mère, dont la santé est très ébranlée et qu'un rien attriste. Elle ne me laissera point partir et d'ailleurs, en la quittant, en retournant à Pau, je faillirais au devoir filial.

— Ta mère, dit le bananier qui, s'oubliant encore, laissa percer la

menace sous une apparente condescendance aux désirs de son frëre, ta mère consentira!... je t'en réponds.

Diane n'en doutait plus ; il était arrivé quelque chose. Le cœur lui battit violemment ; mais elle prit congé de ses bons parents sans rien laisser percer de son trouble.

Elle monta avec son père dans le coupé et attendit que la scène, prévue par elle, éclatât.

M. de Terrenoire ne prononça pas une parole. Il se fit conduire à sa maison de banque, dont les bureaux étaient fermés. Il prit la clé chez le concierge et pénétra dans son petit salon de réception.

Diane s'assit, résolue à supporter vaillamment l'attaque.

Le banquier resta debout.

— Diane, dit-il d'un ton sec, je sais tout.

Elle pâlit légèrement, puis levant sur son père des yeux où se reflétait l'innocence du cœur, l'abnégation d'une résignée :

— Que savez-vous? Qu'ai-je fait de mal? En quoi vous ai-je déplu, mon père?

La riposte était bonne. M. de Terrenoire, tout confus, recula un instant. Respecterait-il la conscience de cette enfant qui faisait sa gloire, qu'il aimait à l'égal de Marie-Louise, avec l'avantage de pouvoir l'appeler « ma fille » devant tous ?

Diane n'avait fait que détourner le coup.

— Il ne s'agit pas de vous, dit-il sans pitié. Il s'agit de votre mère! Je sais tout, vous entendez? Tout !

— Ma mère I Oh ! ma mère est incapable de vous avoir fait de la peine!

Elle dépassait le but, sans le savoir, la pauvrette I

— Incapable de me faire de la peine! s'écria-t-il en riant d'un rire strident, d'un rire de fou. Ah ! Ah! Ahl

Diane surmonta sa traveur et, prenant un air digne, se dirigea vers la porte.

— Ne blasphémez pas, dit-elle. Quoi que vous pensiez de ma mère, vous n'avez pas le droit de le dire à sa fille?

Il lui barra brutalement le chemin.

— Ah ah! fit-il, tu avoues! Tu en sais long, toi I Eh bien, tu n'en sais pas encore le quart de ce qui existe! Ta mère n'a pas été seulemeut une épouse adultère, c'est la plus infâme des créatures! Tu souhai'ais le couvent, Diane. Tu avais raison. Au couvent, les filles des mères qui ont trahi la foi jurée et transformé le foyer conjugal en un lupanar! Au

couvent, les filles des mères qui se sont souillées de tous les \dces et de tous les crimes! Au couvent!

Elle crut qu'il devenait fou, ets sans souci da danger, se jeta au cou de son père et lui dit à travers ses sanglots :

— Ne parle plus ainsi.

— Des méchants te l'auront calomniée, ma pauvre mère, et tu les as crus! C'est horrible !...

Autrefois, un baiser de Diane suffisait à faire rentrer le calme dans l'esprit de son père. Maintenant, ce baiser le brûle comme un fer rouge.

Le malheureux se dégage de l'étreinte de sa fille, la repousse.

Diane va tomber sur un fauteuil. Sa tête porte avec violence contre le bois du meuble.

Diane s'évanouit.

Son père, la voyant toute blanche et inanimée, revient à la raison-.

— La pauvre enfant, se dit-il, ne sait rien ! le suis un lâche ! L'évanouissement de Diane ne dura que quelques minutes qui

parurent un siècle au mari d'Andréa.

Dès qu'elle se ranima :

— Pardon! lui dit-il. Pardon! Demain, tu partiras avec ton oncle et ta tante et tu n'auras plus à subir mes colères. Crois que je suis un pauvre fou et oublie tout ce que je t'ai dit.

Quelques instants après, ils rentraient à l'hôtel.

M. de Terrenoire pénétra dans la chambre d'Andréa, dont il referma la porte à clé.

La criminelle, allongée sur son lit, avait les yeux ouverts et pourtant semblait dormir. Près de sa main, sur un coussin brodé d'or, se trouvait un petit flacon bouché à l'émeri.

M. de Terrenoire crut d'abord qu'Andréa s'était empoisonnée. Il prit froidement le flacon, l'examina et lut sur l'étiquette ce mot : morphine.

Il comprenait maintenant l'étrangeté du regard de l'hallucinée. La maîtresse et complice de Luversan avait cherché l'oubli momentané dans le poison qui enivre. Son bras nu, relevé au-dessus de sa tète, se détachait en une courbe gracieuse sur le satin clair; de nombreuses traces de piqûres s'y voyaient nettement.

— Votre fille part demain, lui dit M. de Terrenoire. Vous ne la reverrez plus. Ayez le courage de ne rien laisser paraître devant elle de vos remords, si vous en avez, de votre ignominie et surtout de vos craintes. Il faut, autant qu'il sera en notre pouvoir, épargner à Diane la connaissance de vos crimes.

Mais elle ne le voyait, ni ne l'entendait.

838 ROGEIi-LA-HONTE

EJIe flottait dans les rêves de la morphine.

Elle souriait à son mari, comme si son mari n'était pas l'homme qui savait. Entre elle et cet homme, des rêves radieux passaient comme autant de tableaux enchanteurs.

Sur le divan, vaguement éclairé par les lueurs du soir à travers les rideaux de satin rose de la fenêtre, Andréa semblait une Cléopâtre enveloppée des ombres de la mort.

M. de Terrenoire se laissa aller un instant à admirer celle qui avait été sa femme ; puis, honteux de cette faiblesse, il sortit de ce boudoir habité par les chimères, et revint auprès de sa fille.

— Ta mère est soudVante, dit-il à Diane. Elle désire rester seule. Elle va s'endormir. Tu lui feras tes adieux demain matin. Active tes préparatifs de départ, nous dînerons ensemble, et tu me feras le plaisir de passer la nuit chez ton oncle, oii j'irai te prendre de très bonne heure pour que nous en finissions.

Diane eut un frisson.

— Mais... hasarda-t-elle, je voudrais embrasser maman ce soir.

— C'est inutile. Elle dort, te dis-je. Elle a besoin de repos.

Diane n'insista pas; mais le soir, quand elle se retrouva toute seule, chez le colonel, dans une chambre que sa tante lui avait apprêtée en grande hâte, elle craignit de ne plus retrouver sa mère à son réveil, et passa la nuit en prières qui, loin de calmer ses angoisses, les exaspéraient.

Dès huit heures du matin, le banquier venait la reprendre pour les adieux. Ainsi donc, on ne demandait plus à M"° de Terrenoire si elle consentait à se séparer de sa fille, on lui imposait cette épreuve. Diane en conclut que son père avait dû faire quelque terrible découverte sur les véritables causes de la mort de Mussidan. La jeune veuve, abandonnée do tous les siens, se sentit bien seule dans la vie, mais elle pensa à Julien et il lui sembla que l'amour de son ancien fiancé lui tiendrait lieu de toutes les affections perdues.

Réveillée du lourd sommeil de la morphine, arrachée de l'extase, rejetée dans la vie réelle où elle entrevoyait au bout le châtiment, les longs jours silencieux de la prison centrale, Andréa commençait lexpiation.

M. de Terrenoire lui avait dicté sa conduite.

— Vous ne laisserez rien voir sur votre visage. Vous sourirez à l'enfant qui s'en va et que vous ne reverrez plus jamais!... jamais! !

Et pas un muscle du visage de la mère ne tressaillit, et elle sourit comme tous les matins quand Diane venait l'embrasser à son réveil. Aux

questions de l'enfant qui partait, et qu'elle ne reverrait plus jamais, jamais elle répondit :

— Je suis très heureuse, Diane, que mon beau-frère et ma belle-sœur aient la bonne inspiration de te ramènera Pau, oii le soleil des Pyrénées fera plus pour le retour de ta santé, pour l'oubli d'un passé lugubre, que les témoignages de mon amour maternel.

Elle serra Diane contre son cœur, réprimâtes sanglots prêts à éclater, renfonça ses larmes et sourit encore.

— Au revoir, mère. Écris-moi souvent.

— Au revoir, Diane... Adieu, murmura-t-elle. Seule, l'enfant pleurait.

Quelles que soient les fautes de la mère, l'enfant ne s'érigera jamais en juge contre celle qui lui a appris à prononcer ce premier mot : « Maman ».

Diane devina que son père exerçait une horrible vengeance. Elle se promit de tout tenter pour sauver sa mère.

Le colonel invoqua ses rhumatismes pour se dispenser de venir faire ses adieux à sa belle-sœur. Il avait décidé qu'on partirait dès le matin et qu'on s'arrêterait quelques heures à Tours, où un ancien compagnon d'armes viendrait lui serrer la main à la gare.

Le banquier les accompagna jusqu'au train, laissant Andréa à son désespoir.

Or, ce matin-là, Gélestin Damour, inconnu de nos lecteurs, mais qui ne tardera pas à jouer un rôle très important dans cette tragédie, se demandait comment un détenu libéré après une année pleine passée dans, une prison de la capitale pourrait le mieux employer sa première sortie.

Gélestin Damour, orphelin de père et de mère, âgé de dix-sept ans en paraissait à peine quinze, tant il était chétif, malingre, aussi peu développé en hauteur qu'en largeur. Il faut dire que le pauvre diable, resté seul sur le pavé parisien dès l'âge de dix ans, y avait trouvé rarement l'occasion de réparer ses forces, trois fois par jour, devant une assiette ^bien garnie

Le malheur voulut qu'il fut recueilli, après la mort de son père, par petit patron cordonnier.

Cet estimable commerçant, établi non loin de la porte Saint-Denis,

se garda bien de lui apprendre l'art de rapprocher, au moyen de colles variées, des morceaux de carton découpés à la cisaille. Il lui fit faire toutes ses courses, balayer l'atelier, laver la vaisselle, pousser la voiture à bras surchargée de frais cartonnages qu'il lui recommandait « comme la prunelle de ses yeux ».

Pas d'appointements. Pour toute nourriture, un morceau de pain sec le matin, des légumes sans bœuf à midi, la soupe le soir, à manger sur le pouce, à la cuisine,' avec le chien. Pour tout coucher, une paillasse au fond d'un cabinet de débarras, sans autres couvertures, été comme hiver, qu'une pile de sacs percés à jour et où le chat de la maison aimait à se gratter les puces.

La faim n'a jamais été bonne conseillère, surtout à l'état chronique.

Célestin Damour, pris de fringale, un soir de Mardi Gras, alors que retentissaient, autour de lui, les joyeux appels de plaisir sonnés parles trompes, ne résista pas à la tentation d'escamoter un gigot à l'étal d une boucherie du « faubourg Antoine ».

Son patron lui avait permis de passer la soirée à s'amuser. S'amuser? C'est facile à conseiller, mais, quand on a le ventre creux et pas un sou en poche, on est peu porté à prendre de l'intérêt aux choses plaisantes. On pense avant tout aux choses sérieuses.

Donc, Célestin Damour s'empara du gigot d'autrui en s 'exposant à le payer plus cher qu'au marché. La faim aux dents cruelles lui fit perdre la notion du juste et de l'injuste, oublier jusqu à l'existence du commissaire de police et des juges qui condamnent les voleurs à aller en prison.

Il prit le gigot, le fourra sous sa blouse, ne fut aperçu de personne et, pressant le pas, se mit k l'abri des importuns.

Ce n'est pas tout que de posséder un gigot, même au péril de sa liberté, il faut le faire cuire.

Célestin serait bien rentré à l'atelier, mais le moyen d'y cuisiner au nez et à la barbe d'un patron et surtout d'une patronne qui lui demanderaient avec quel argent il s'était procuré de la viande.

Rassuré sur les conséquences de ce premier pas dans la voie de perdition, le vaurien avait enveloppé le gigot dans un débris de journal ramassé sur le trottoir et enviait le sort des sauvages qui vivent dans les « forêts vierges » et y font cuire la venaison au rayonnement d'un brasier de branches sèches.

Il arriva ainsi aux fortifications, l'estomac criant après le gigot qui ne pouvait pourtant pas répondre, tout cru, à son appel.

Soudain, il se voit entouré par une bande de ieunes rôdeurs dont le

Ne serait-ce pas un gigoi, par hasard? (P. 843.)

UT. 106. • TOLES MARY. — ROGBR-LA-HONTB. — ÉD. J. ROUFF ET C}*.

-,rrZ.^.:^m-&.

LTV. lOô.

ik,

ik

IlUGER-LÀ-HONTE 843

plus grand porte sur son dos une besace aux flancs de laquelle se modèlent vaguement des formes de bouteilles.

— Tiens ! lui dit le gavroche à la besace, tu m'as l'air d'avoir sous le bras quelque chose avec de quoi on pourrait se caler les joues ? Ne serait-ce pas un gigot, par hasard?

Gélestin ne pouvait nier que ce qu'il avait sous le bras ne fût un gigot. Le manche leur crevait les yeux ; par les déchirures du papier se voyait la chair, la chair fraîche.

— Eh bien oui, c'est un gigot, fit-il. Mais ça ne vous regarde pas. Au large !

Le chef de la bande se contenta de lui rire au nez.

— Faut pas crier si fort, quand on a peur des gendarmes, dit-il. Si tu as un gigot, nous, nous avons du bon vin, du cacheté, et de la charcuterie. En se fouillant dans toutes les poches, on arrivera bien à se trouver de quoi se payer un pain de six livres. Quant au feu, à la salle à manger et à la chambre à coucher, nous nous en chargeons.

Gélestin comprit. Les cinq polissons qui en voulaient à son gigot étaient, comme lui, de petits voleurs, à cette différence près que lui avait très faim et que les autres ne pensaient qu'à faire bombance. Il les suivit à cause du feu.

Seulement, il ne voulut pas se séparer de son gigot dont le chef prétendait s'emparer.

Ils marchèrent encore une demi-heure. En chemin ils avaient acheté un gros pain.

Le chef s'arrêta enfin à la porte d'une cahute. Il frappa cinq coups et aboya. ,

La porte s'ouvrit.

Un vieux déguenillé parut sur le seuil. Il était hâve, décharné et puait l'alcool.

— Ah ! c'est vous, mes enfants, dit-il. Vous arrivez bien. J'ai soif. Ils entrèrent, tous les six. Le vieux tira une bouteille de la besace,

la déboucha et se versa un plein verre de cacheté.

— A votre santé, dit-il. A ta santé. Monsieur de la Tire. Ainsi était surnommé le chef de cette bande de voleurs.

— Merci, répondit-il.

M. de la Tire alluma du feu dans un fourneau de terre, ustensile qui,

avec un mauvais lit de sangle, une chaise et un grand coffre en bois, formait tout le mobilier du locataire.

^L Voyant pétiller la braise, Gélestin consentit enfin à lâcher le gigot

^K que le chef mit en casserole avec de la graisse de porc.

— En attendant que ça cuise, proposa M. de la Tire, si nous prenions un acompte.

On étala sur le coffre renversé tout ce que contenait la besace, à savoir : trois harengs saurs, une boîte de sardines, six oranges, deux poignées de figues, un morceau de salé et une paire de bottines d'homme.

— Qui a pris les bottines? c'est toi, Grain de poivre. Un avorton de huit à dix ans répondit:

■ — C'est moi qu'a pris les bottines.

— Encore si c'était les bottes de l'ogre du Petit-Poucet, on pourrait plus facilement se tirer des pattes avec, quand la rousse déboule!

Célestin Damour mangea de tout et surtout du gigot.

C'en était fait de lui. Il avait goûté sans permission au bien du prochain. Il appartenait maintenant à la justice et quand celle-là vous tient, c'est pour loujours.

Si les coquins comprenaient que, abstraction faite de la conscience, il est bien plus avantageux de se metLre du côté des honnêtes gens, que de hurler avec les loups, nous n'aurions bientôt plus à appointer des policiers et des magistrats.

Céleslin Damour, véritable étourneau, crut qu'il suflisait de prendre un gigot quand on en avait envie. Il en prit encore quelques-uns et se fit prendre à son tour. On l'envoya dans une sorte de colonie pénitentiaire dirigée par un particulier qui avait eu l'ingénieuse idée d'acheter une île inculte, d'y établir des baraquements et de demander à l'Assistance publique de lui confier des enfants moralement abandonnés qu'il instruirait, nourrirait et ferait revenir au bien.

Sauvé de la correctionnelle, grâce à l'indulgence de ses juges, mais n'ayant été réclamé par personne, Célestin élait donc enfin assisté par ses semblables. Par malheur, le directeur de la colonie valait le cartonnier dont le pauvre enfant avait déserté l'atelier, (^e philanthrope faisait défricher son île par ses pensionnaires, les nourrissait de promesses, et les laissait rouer de coups par ses gardes-chiourmes quand ils se permettaient de réclamer du beurre dans les haricots.

Le petit Damour, qui avait appris à nager en Seine, aux bains à quatre sous, s'échappa de l'île et trouva le moyen de revenir à Paris sans faire de dettes. Il y vécut de toutes sortes de métiers qu'il inventait, suivant les saisons et les besoins de la clientèle. Lorsque les inventions ne rendaient pas, il attrapait de ci de là un gigot, à moins que ce ne fùl une paire de bottines.

Bref, il en était à sa quatrième incarcération quand le directeur de la prison le fit comparaître devant lui.

— Damour, lui dit-il, êtes-vous dans l'intention de revenir au bien?

— Au bien! s'écria le gavroche. On ne m'a jamais dit ce que c'était. Je ne connais encore que le bien d'autrui. Ce n'est pas de celui-là dont vous voulez me parler sans doute, monsieur le directeur.

Le fonctionnaire, qui est l'auteur d'un traité intitulé : la Moi'ale naturelle, s'empressa d'en réciter à ce jeune égaré les deux premiers chapitres.

Célestin parut écouter, mais interrogé sur le sens d'aussi profondes pensées, il déclara :

— C'est peut-être très beau, mais je n'y comprends rien. Il y a là-dedans des mots que je n'ai jamais entendu dire dans la rue.

Le directeur se pinça les lèvres, haussa les épaules de pitié.

— Heureusement, s'écria-t-il, qu'il y a encore des saint Vincent de Paul!

— Saint Vincent de Paul? fit Célestin. Connu! C'est celui-là qui recueillait les orphelins dont les auteurs s'étaient dérobés. Ce saint aurait mieux fait de les laisser crever dans le ruisseau. Les pauvres petits seraient allés tout droit au paradis, tandis qu'en les laissant vivre dans la misère et sans personne pour les conseiller, ils étaient forcés de mal faire et d'aller rôtir en enfer pour l'éternité, comme disent les gens qui ne vous marchanderont jamais le feu tant qu'ils n'auront pas à payer les fagots.

Le gavroche voyait bien qu'il amusait son directeur. Aussi ne lui ménagea-t-il pas le fond de sa pensée.

— Assez ! fit enfin le fonctionnaire. Je ne vous ai pas appelé, Célestin, pour vous entendre développer des théories subversives de tout ordre social.

— Comprends pas!...

Le directeur leva les bras au plafond.

— Silence! s'écria-t-il.

Puis, reprenant le ton paternel qui convient à l'auteur du traité de la Morale naturelle :

— Cette fois, vous allez comprendre, dit-il. Célestin, le saint Vincent de Paul dont je vous parlais est une dame.

Le gavroche ouvrait des yeux énormes.

— Une dame patronnesse, continua le fonctionnaire.

— Comprends pas.

— Une dame qui patronne.

— Des patronnes, n'en faut plus!

— Qui patronne les malheureux, particulièrement les jeunes prisonliers sans famille et repentants. Êtes-vous un prisonnier repentant?

ROGEM-LA-HONTE

— Ça dépend.

— Des reslrictious ! Prenez garde, Célestin.

Le gavroche ouvrait en vain toutes les portes de son intelligence. Rien n'entrait.

— Parlez-moi du français ordinaire, monsieur le directeur, suppliat-il, et je comprendrai. Du français de la rue.

Le fonctionnaire s'exécuta.

• — C'est bien simple. Il existe une société de bienfaisance, composée de dames riches, qui se sont donné pour mission de veiller sur les jeunes détenus abandonnés et repentants, de les assister au besoin pendant leur détention et de leur procurer de l'ouvrage après libération.

— Bravo ! fit le gavroche. Voilà ce qui s'appelle une société convenable.

— Cette société envoie des déléguées visiter les prisonniers qui sont dans le cas prévu par la fondatrice de l'œuvre. J'ai parlé de vous à la déléguée qui visite notre prison et vous la verrez aujourd'hui. C'est la femme d'un riche banquier. Elle peut vous être fort utile. Soyez poli avec elle.

— J'ai toujours été poli en société.

— Et surtout montrez-vous repentant.

— Ça dépendra.

— Encore des restrictions !

Le directeur fit reconduire le récalcitrant à sa cellule.

Dans l'après-midi, Célestin fut mandé au parloir. Une dame, tout habillée de soie et qui sentait bon, lui parla morale, religion, vertu et travail. Il approuva tout et accepta sans rougir la belle pièce de quarante sous que lui offrait la déléguée pour améliorer son ordinaire. Avec deux francs, on peut en « griller » des cigarettes !

La déléguée n'était autre qu'Andréa de Terrenoire. Elle faisait partie de diverses sociétés de bienfaisance et ne dédaignait pas les honneurs de la délégation.

Après tout, ne récriminons point. Quels que soient le mobile et la source du bienfait, il n'en est pas moins efficace. Ils sont rares, ceux qui soulagent les misères humaines sans y trouver prétexte à flatter leur vanité !

Mais revenons à Célestin Damour. Ce jeune récidiviste qui, avonsnous dit, touchait au bienheureux moment de sa libération, se demandait comment il pourrait le mieux employer sa première journée de liberté.

Les formalités de la levée de l'écrou furent enfin remplies, et Célestin, devant qui les portes verrouillées s'ouvrirent toutes grandes, put gagner la rue.

La rue ! c'était son idéal , la rue ! N'était-ce pas dans la rue que Célestin avait tout appris et retenu.

Il ne formait pas encore de projet, allait tout droit devant lui.

Comme il humait délicieusement l'air chargé des vapeurs du ruisseau ! Il n'avait pas fait trois cents pas qu'il s'arrêtait en extase devant une échoppe où une marchande de pommes de terre frites retournait sa marchandise dans la graisse crépitante.

■ — Donnez-m'en pour quatre sous, dit-il.

Et, fièrement, il déposa d'avance, dans la main de la marchande, ses vingt centimes. Elle lui fit bonne mesure, en un cornet de papier jaune dont elle saupoudra le contenu d'une pincée de sel.

— Eh! la mère, vous n'avez pas besoin d'un commis pour tenir vos écritures?

— Avez-vous des références? répondit la marchande qui avait bonne langue et aimait à plaisanter avec ses clients de passage.

— Comprends pas.

— Des références, vous ne connaissez pas ça? C'est des bons renseignements sur votre compte, des certificats de bonne conduite, de probité, signés et paraphés par les patrons chez qui vous avez travaillé! Pas de références, pas d'emploi !

Célestin s'éloigna, tout attristé ! Il songeait à la belle dame qui sentait si bon et qui lui avait donné deux francs pour améliorer son ordinaire. Ne devait-elle pas lui procurer du travail à sa sortie de prison? Ah bien ouiche ! Une lâcheuse! Est-ce qu'on emploie les gens qui ont « fauté! »

Les pommes de terre frites dans la rue ont l'avantage de soulager la faim et de procurer la soif. Célestin entra chez un marchand de vin et se fit servir un litre. Pas d'économies! On verrait après. Une large rasade raviva l'appétit, et Célestin demanda du pain et du fromage.

— Il y a de quoi ! dit-il en faisant sonner dans son gousset deux pièces de cent sous gagnées loyalement en prison à monter ces petites locomotives-joujoux, qu'on vend dix centimes dans les bazars.

Le repas terminé, Célestin commanda un café qu'il sirota en fumant des cigarettes.

Qu'allait-il faire? Que deviendrait-il? Où trouver du travail? Quel métier inventer? Autant de questions qu'il se posait et dont la solution lui paraissait bien difficile. Encore si la dame bienfaisante lui avait donné sou adresse ! Le malheureux s'était raccroché à cette branche de salut. C'est si bon d'espérer!

Il se souvenait des bonnes paroles de sf* visiteuse, se les répétait

comme .0. douces mélodies restées gravées dans la mémoire et qu on arrive à se chanter en dedans aux heures de tristesse :

„ Vous aurc- bientôt payé voire dette à la société, lui avait-elle dit. Prenez dès maintenant la ferme résolution de vivre en honnête homme et vous retrouverez la pai)C du cœur. Vous avez su vous plier à la discipline de la prison; le joug du travail en liherté vous semblera doux en comparaison des rigueurs de Tesclavage. Je sais que vous aurez de la peine a trouver de l'ouvrage, qu'on vous repousserade partout; mais je suis là, moi, et vous pouvez compter sur mon appui comme sur ma discrétion. Je reviendra, tous les quinze jours. Si vous continuez à mériter de bonnes notes par votre obéissance et votre ardeur au travail, il me sera possible de vous recommander, lors de votre libération , à un industriel qu. emploie de nom-

breux iournaliers. » . „ . i '

Et elle n'est pas revenue, la dame? Pourquoi? Serait-elle tombée

malade? . . ,

A cette idée, Célestin reprend un brin d'espoir. Ou,, mais commcn savoir le nom et l'adresse de sa bienfaitrice? Par le directeur? Il ny fanl

pas songer? .

L'esprit des gamins de Paris est toujours en travail. Celestin a .0,. idée. 11 règle ses consommations et, d'un pas rapide, s'en retourne vers la

prison d'où il sort. .^..oii

En face du sombre monument, à l'encoignure d une rue, se tenait constamment un vieux commissionnaire médaillé, ^^f^^^^'^;" rhumble travailleur de la rue, posa le pied droit sur la sellette a cirer les bottes, et montrant ses souliers éculés :

- Allez-y! mon petit père, lui dit-il. Nous avons de quoi.

Et il se retapa le gousset où cette fois le son du cuivre se mêla a

'" L'mni^'sionnaire s'exécuta. Quand U. eut fini, Célestin lui mil dans la main la pièce de deux sous réglementaire, puis il 1 invita princièrement à prendre « quelque chose sur le zinc >>.

Le bonhomme acceptait toujours. Tous deux entrèrent au débit ,lu

coin.

— Que prenez-vous? dit Célestin.

— Oh! du vin... . , Célestin commanda une chopine. A la seconde « trmquette » le

gavroche ouvrit le feu par celte question : . . . ,

Le voisinage d'une prison doit être bon pour un commissionnaire?

— Comme ça!...

— Il n'y a pas que des souHers à cirer...

KOGER-LA-HONTE

Je le jure! fit Célestin Damour en levant le bras droit. (P. 833.)

— Sans doute,

— Lesvisiteurs,parentsouainisdes prisonniers, vousconfientsouvent des commissions délicates.

— Pas assez souvent.

— D'aucuns vous chargent bien d'acheter régulièrement quelques bricoles à se mettre sous la dent et que vous faites parvenir au détenu.

LIV. 107. - JULCS MAEÏ. ROGER-LA-HOME - &D. J. ROUFF ET C»» UV. 107

par le canal du commissionnaire attaché à l'intérieur de la boîte.

— Bien sûr. Malheureusement, les affaires ne vont pas et ceux qui voudraient bien, ne le peuvent pas. Oti est le temps bti j'achetais de cinq à six poulets par jour pour les besoins de la clientèle. Au jour d'aujourd'hui on se contente de la galantine, et comme ça se vend au poids, pas moyen de gratter là-dessus.

— Et les nouvelles à prendre et à rapporter aux familles?

— Oui, oui, mais pas comme au bon temps jadis. Le monde est pané, et puis, le monde, il devient égoïste. Ah! les prisonniers ne se la coulent pas aussi douce que dans ma jeunesse. C'est que, voyez-vous, j'en ai vu de toutes les couleurs, moi qui vous parle. J'ai quarante ans de sellette, ici, à cette même place.

Célestin Damour touchait au but.

— Des gens charitables, y en a encore, observa-t-il. — - Oh, pour si peu!...

— Et la dame patronnesse qui vient ici visiter les prisonniers sans famille et sans amis? Vous n'allez pas me dire qu'elle n'est pas charitable, celle-là !

— Non, je ne dirai pas cela, répondit franchement le médaillé. Je serais un ingrat si je le disais, à preuve qu'elle ne m'a jamais donné moins de dix sous pour lui ouvrir la portière de sa voiture. Sans son cocher, qui est bavard comme une pie, je n'aurais jamais su qui elle était et ce qu'elle venait faire à la prison.

Célestin était sur le point de triompher.

— Je me suis laissé dire que c'était la femme d'un banquier, dit-il en trinquant pour le coup de la fin.

— On ne vous a pas menti. Que même le cocher m'a dit le nom de son maître qu'est fectivement un riche banquier, un noble qui s'appelle... attendez!... oh un nom pourtant bien facile à retenir... parbleu, les journaux en ont assez parlé par rapport à l'assassinat d'un de ses garçons de recette... ah! j'y suis! de Terrenoire, oui, c'est bien ça, elle s'appelle M"" de Terrenoire, une belle femme, mais qui a l'air triste, triste... Aussi c'est une drôle d'idée de soulager les prisonniers quand il y a tant d'honnêtes gens en liberté qui auraient besoin qu'on les ravitaille.

Célestin Damour en savait assez. Il serra la main au bonhomme, le quitta dans la rue, puis, rentrant au débit, demanda à consulter le Bottin. Ce précieux dictionnaire de toutes les adresses contenait à la rubrique, Banquiers^ le renseignement suivant : De Terrenoire, boulevard Haussmann 48.

Très bien, mais ce banquier avait-il son domicile à sa maison de

ROGBR-Là-HONTE S51

banque? Célestin qu'un immense besoin de mouvement tourmentait depuis «a mise en liberté partit au pas gymnastique boulevard Haussmann.

Là il obtint sans peine l'adresse de la rue de Ghanaleilles, reprit sa course et arriva un peu essoufflé à destination.

La vue du somptueux hôtel Terrenoire le refroidit sensiblement. On ne devait pas entrer là-dedans comme dans du beurre. De temps à autre un domestique galonné se montrait sur le pas de la porte et sa figure aussi dure que majestueuse disait assez : « Ici, faut des recommandations pour voir la patronne. »

Après avoir réfléchi cinq minutes, Célestin entra de nouveau dans un débit de vin où il demanda « un rhum et de quoi écrire ».

Il avala facilement le contenu du petit verre ; mais il ne lui fallut pas moins d'une demi-heure pour écrire la lettre suivante dont nous avons rectifié l'orthographe :

« Madame la comtesse,

« Je suis Célestin Damour, le jeune prisonnier orphelin à qui vous « avez eu la bonté de vous intéresser. J'ai été libéré ce matin et je viens « vous rappeler vos bonnes promesses.

« Si j'avais le bonheur d'être placé par vous, madame la comtesse, « je mettrais toute mon ambition à vous faire honneur.

« Votre très humble et très reconnaissant serviteur

« Célestin Damour. i»

Il plia, mit sous enveloppe, inscrivit l'adresse, cacheta^ régla le petit verre dont il huma les dernières gouttes, fit claquer sa langue, craquer '^es doigts, et se rendit à l'hôtel Terrenoire.

— Portez ça à votre maîtresse, dit-il avec un grand air au domestique galonné.

Ce dernier le toisa d'importance, vit les souliers, fit une grimace significative, appela un de ses collègues, le chargea de la commission et, barrant le passage au mistoufier :

— Attendez! lui dit-il, on va vous répondre.

Andréa se trouvait seule depuis le départ de son mari avec Diane, quand sa femme de chambre lui remit la lettre de Célestin Damour. Elle lut, tressaillit, essuya ses larmes, et s'écria :

^M — C'est peut-être le salut.

^R Et la dame patronnesse donna l'ordre qu'on introduisît le visiteur au

^m salon.

Célestin Damour retira sa casquette en entrant, esquissa un salut, et, invité à s'asseoir, se posa au bord d'une chaise, très embarrassé de sa personne, les yeux fixés sur un luxueux tapis d'Aubusson, plus honteux de ses souliers éculés que de son audacieuse démarcne.

— Vous avez bien fait de venir, mon enfant, dit la dame patronnesse. Célestin releva les yeux et regarda curieusement celle qui l'appelait

« mon enfant ».

— Je connais votre histoire, continua-t-elle. Je sais combien vous avez été malheureux depuis que voas êtes au monde. C'est la misère qui vous a poussé au vol...

— Et un peu la fainéantise, interrompit le libéré.

Cet aveu dépouillé d'artifice parut troubler la dame patronnesse.

— C'est surtout la misère, reprit-elle. Vous m'avez l'air d'un garçon décidé, intelligent, souple...

— Oui, oui, je suis ce qu'on appelle un dégourdi.

— Si l'on vous confiait une tâche sérieuse, lucrative surtout ; si, au bout de vos efforts, vous étiez certain de trouver la fortune, votre prétendue fainéantise se transformerait en une ardeur infatigable au travail, j'en suis convaincue.

— Pour sûr alors ! s'écria Célestin qui pressentait une aubaine sous ces compliments démesurés.

Andréa tira de sa poche un carnet, l'ouvrit et en sortit un billet de cinq cents francs qu'elle tendit au libéré.

Célestin eut un éblouissement. Cinq cents francs ! Il en avait aperçu parfois, de ces fa/îots affriolants, mais seulement dans le tiroir-caisse du terrible cartonnier chez qui il contracta, avec la faim, le dégoût du travail.

— Prenez, mais prenez donc ! lui dit Andréa. Cette somme vous est nécessaire pour accomplir la mission dont je vais vous charger.

Une mission? rien que ça!

Célestin prit possession du billet. Puis il demanda en quoi consistait la mission,

— D'abord, lui demanda Andréa, êtes-vous discret, Célestin?

— Comme un poisson, quand mon intérêt le commande.

— Voulez-vous gagner cinq mille francs?

— Inutile de demander à un homme qui sort de prison s'il veut gagner cinq mille francs !

— Obéirez-vous aveuglément à mes ordres?

— Je me ferais crever les yeux au besoin.

— Et si jamais quelqu'un vous demande de lui rendre compte de ce

que vous avez fait pour moi, seriez-vous de force à ne rien dire qui puisse me compromettre?

Diable I diable ! cela devenait inquiétant. Hanté par des idées d'honnêteté, de retour au bien, Gélestin aurait bien voulu être dispensé d'accomplir des besognes compromettantes.

Tout ça lui paraissait fort louche, à Gélestin. Allait-il rendre le billet de cinq cents franos et s'en retourner à la rue, sans autre viatique que le restant de sa masse, avec la perspective des nuits passées sous les ponts ou dans les carrières d'Amérique, des soupes à dix centimes quémandées à l'aube sur le carreau des Halles à des passants charitables ? Le malheureux en eut la velléité, il faut le dire à sa louange, mais la bonne pensée ne fit que traverser sa cervelle, et craignant de perdre une si bonne occasion :

— Rien, s'écria-t-il. Je ne dirai rien, la tête sous le couperet de la guillotine.

— Vous le jurez !

— Je le jure ! fit Gélestin Damour en levant le bras droit.

— Attendez un instant.

Andréa se mit à son secrétaire, et toute tremblante, craignant au moindre bruit de voir rentrer l'homme dont elle redoutait la vengeance inexorable, elle écrivit fébrilement quelques lignes, mit le pli sous enveloppe, le cacheta à la cire et le tendit à son protégé.

— Prenez ceci, lui dit-elle et portez-le à destination.

Gélestin fit remarquer qu'il n'y avait pas d'adresse inscrite sur l'enveloppe.

— Oh I si c'était si facile !... Ecoutez-moi bien.

Gélestin fourra le pli dans sa poche de côté, près du faflot, et ouvrit ses oreilles toutes grandes.

— Il s'agit, dit-elle, de faire parvenir ce billet à un criminel qui est arrêté, a tenté de se tuer en se poignardant, et se trouve entre la vie et la mort, sous la surveillance de la police, dans une maison de Ville-d'Avray, la villa Larouette, près de Sèvres.

Un criminel! La mission devenait tout à fait compromettante.

— Savez-vous, madame, fit observer Gélestin, que je risque les galères ?

— Pour avoir porté une lettre?

— On peut m'accuser de complicité dans le crime commis par votre homme. Vous m'interdisez de vous nommer si je suis pris ; mais ce serait ma perte.

— Vous direz qu'un inconnu vous a accosté dans la rue at voas a

chargé de porter la lettre. On sera bien forcé de vous relâcher quand on verra que vous n'êtes pour rien dans le crime, et vous aurez les cinq mille francs à vous, bien à vous.

— Quand faudra-t-il venir les palper?

— Quand vous aurez remis la lettre et que vous m'aurez rapporté la réponse.

La réponse? Case corsait!

— Allons ! je vous donnerai mille francs de plus, reprit Andréa, sans préjudice de ce que vous pourrez g-agner par la suite à mon service. Acceptez-vous? répondez vite.

— J'accepte, fit Gélestin.

— Pour la réponse, ne vous présentez pas ici à l'improviste. Tous les jours à trois heures de l'après-midi, je serai à cette fenêtre et je regarderai si vous passez dans la rue. Si j'agite un mouchoir blanc, c'est que vous pourrez monter ; sinon vous attendrez mon signal.

— Compris. Donc, c'est à Ville-d'Avray, villa Larouette? Et comment le nomme le particulier?

— Luversan.

— Connais pas.

Gélestin oubliait que, depuis une longue année, aucun journal ne lui avait passé sous les yeux. Or, quand il n'était pas en prison, il ne manquait jamais un seul jour de lire la gazette, dût-il l'escamoter à l'étalage d'un kiosque, ce qui, pour lui, était l'enfance de l'art.

— Allez, lui dit la dame patronnesse, et n'oubliez pas votre serment. Elle le reconduisit jusqu'à la porte avec son plus gracieux sourire. Célestin sortit radieux, à cause du fafiot\ ennuyé, à cause de la

mission. Il croyait rêver.

Un faux pas qu'il fit dans la rue le rappela à la réalité. La semelle de son soulier gauche venait de le lâcher de plusieurs crans.

Impossible d'aller plus loin.

Célestin héla un fiacre.

— Au bazar d'Amsterdam, dit-il au cocher.

C'était là qu'il s'était fait prendre la dernière fois en flagrant délit de vol d'une douzaine de chaussettes.

n n'aurait garde d'y changer le fafiot. Avec le reste de sa masse, il se paierait des « croquenots » de deux francs quatre-vingt quinze, réglerait le cocher; puis il ferait de la monnaie au guichet de la gare Saint-Lazare en prenant son billet pour Sèvres.

Tout marcha à souhait, si ce n'est que l'employé préposé à la délivrance des tickets jeta un coup d'œil soupçonneux sur la façon du pauvre

diable q^i se trouvait en possession d'une somme si peu en rapport avec sa mise.

— Suis-je bête! se dit Gélestin. J'aurais dû me payer un complet. Pourvu qu'on ne me file pas.

Il songeait à la lettre cachetée. Qu'est-ce qu'il pouvait bien y avoir d'écrit là-dedans?

Au fait, cela ne le regardait pas !

Arrivé à Sèvres, Gélestin commença par y déjeuner confortablement. Histoire de se donner des idées.

Il n'avait eu garde d'entrer dans un restaurant confortable. Il s'offrait un bifteck saignant chez le « mastroquet ».

C'était l'heure du déjeuner. La salle se trouvait pleine de maçons aux blouses tachetées de plâtre frais, valeureuse équipe de travailleurs occupés à construire une maison dans le voisinage.

Gélestin s'était assis au bout d'une table.

Le premier repas qu'il avait fait tout à la fantaisie de la rue ne lui avait point retiré l'appétit, encore moins la soif.

Les maçons causaient bruyamment des choses du métier. L'un d'eux qui parcourait un journal poussa une exclamation de colère.

— Qu'est-ce qu'il y a de cassé? lui demanda un camarade.

— Oh rien 1 C'est encore le bandit de Ville-d'Avray.

— Eh bien?

— Paraît qu'il va mieux à Beaujon où on le dorlotte. Si la police nous avait laissé faire l'autre jour, l'affaire serait dans le sac. Nous pendions le bonhomme au premier arbre du chemin, ce qui laurait guéii de sa blessure et aurait épargné les frais d'enquête, d'instruction, de jugement et d'exécution. Voilà un gaillard qui va coûter cher au budget.

— Paraît qu'il ne s'appelle pas Luversan, dit un troisième.

— On ne saura jamais son vrai nom! s'écria un autre. Luversan! Gélestin n'avait pas perdu un mot de la conversation. Ça se compliquait.

La mission devenait tout à fait délicate.

Il ne s'agissait plus de faire parvenir la lettre dans une villa de Villed'Avray, mais dans une salle d'hôpital où le criminel devait être gardé à vue par des agents. Les six mille francs à gagner devenaient tout à fait problématiques.

Le reste de la conversation ne lui en apprit pas davantage. Les maçons s'étaient remis à parler manique. Bientôt ils se levèrent, payèrent leur écot au comptoir et s'en retournèrent à la besogne.

Le journal que l'un de ces ouvriers venait de commenter appartenait

au débit, Célestin, resté seul, s'en empara et lut avidement l'article suivant intitulé : le crime de Ville-d' Avray :

« L'un de nos reporters s'est vainement présenté à trois reprises à « l'hôpital Beaujon pour avoir des nouvelles de l'assassin. On s'est refusé 1 à nous laisser pénétrer dans la salle où serait sqigné le prisonnier. Nous « avons dû nous contenter pour aujourd'hui du bulletin de santé que le « service de sûreté a bien voulu communiquer à la presse et qui est ainsi « conçu : Légère amélioration générale. La fièvre tend à diminuer.

<c Dans ces conditions, il ne faut pas s'étonner si l'instruction « n'avance pas. Il paraîtrait cependant que le trop fameux Luversan « serait fortement soupçonné d'être l'auteur du crime du boulevard « Haussmann. De graves présomptions pèseraient sur lui à ce sujet.

« On sait que la justice avait cru devoir mettre en état d'arrestation, « comme coupable, le caissier delà banque Terrenoire,M. Jean Guerrier, « qui a eu à subir toutes les tortures de la prison préventive. Une ordon- « nance de mise en liberté provisoire a été rendue en faveur de cet employé « par M. de Lignerolles, juge d'instruction. Nous osons croire que ce « provisoire ne tardera pas plus longtemps à devenir du définitif.

« Qui sait si, sans l'arrestation aussi extraordinaire qu'imprévue, « M. Jean Guerrier n'aurait pas subi le sort de M. Roger Laroque, son « ancien patron de la rue Saint-Maur.

« A demain de nouveaux détails ».

Célestin Damour trouva toute cette histoire bien compliquée. Il en retint toutefois un détail important : Luversan, auteur d'un premier crime commis à Villle-d'Avray, en aurait commis un second, boulevard Haussmann, et le caissier de la banque Terrenoire restait sous le coup d'épouvantables soupçons.

Boulevard Haussmann^ banque Terrenoire. La lumière se faisait dans l'esprit du protégé de M°" de Terrenoire. Diable ! Diable ! Cette femmelà devait en savoir long sur le crime.

Et Célestin se demandait si elle n'était pas folle de remettre sa destinée à la discrétion d'un inconnu.

Il ignorait qu'Andréa, tout près de sa perte, traquée parla police, par son mari, n'avait plus à compter que sur le hasard pour se sauver. Le hasard lui avait amené un de ces parias que leurs fautes mettent au ban de la société, elle s'était empressée de lui donner de l'argent, de lui promettre une grosse somme s'il consentait à faire ce qu'elle lui commanderait, à obéir en aveugle. Quant au serment exigé de lui, elle n'y comptait guère, en cas de malheur, mais perdue pour perdue, elle tentait l'impossible. Il fallait à tout prix avertir Luversan des preuves que Tristot

m» nt encore en clignant de l'œil au client. (P. 860.)

et Pivolot s'étaient procurées par la ruse, org-auiser son évasion. Célestin, qui n'en savait pas si long-, se disait tout franc et tout net :

« La particulière me croit joliment canaille. Elle n'a pas douté un seul ^^ instant que pour six mille francs, je ne sois capable d'aider à la fuite d'un ^K criminel. »

^B Célestin Damour n'était pas homme à parlementer indéfiniment avec

^B 8a conscience.

UV. 108. — JULKS HARY — ïlOGKR-LA-HOrtTÏ. — *D. J. R0UF7 F7 C'«.

UV. 10g

L'occasion s'offrait de gagner une somme qui lui semblait énorme, à lui, le récidiviste de la rue, le happeur de bibelots aux étalages, il tâcherait d'en profiter. Avec six mille francs, quand on a un brin d'imagination, de savoir-faire, et surtout d'envie de travailler, on peut tenter honorablement la fortune. Célestin, nouvelle Perrette de la fable du pot au lait, faisait déjà des châteaux en Espagne.

Avant de se tracer un plan de conduite, il se laissait aller aux doux rêves de la possession.

De Sèvres à Ville-d'Avray, il n'y a que le temps de faire sa digestion. Célestin, profitant du beau temps, se mit en route. Il verrait la villa Larouette, prendrait quelques renseignements aux environs, et s'il fallait s'introduire à Beaujon, dès le lendemain, il aurait soin tout d'abord d'enterrer son argent dans un coin bien retiré du bois.

— C'est égal, se disait-il en « grillant » une cigarette au pied d'un arbre, la patronne n'est guère renseignée sur son criminel. Elle m'envoie me promener à la campagne, ce dont je ne me plains pas, tandis qu'elle aurait dû m'expédier à l'hôpital.

Une pensée bizarre le fit rire aux éclats : Luversan devait être soigné à Beaujon dans la salle des blessés; donc, pour arriver jusqu'à lui, il suffirait de se faire écraser par une voiture. Un tel expédient, auquel ne se résoudrait jamais Célestin, même pour un million, excitait son hilarité.

Arrivé à Ville-d'Avray, le mandataire d'Andréa entra dans le premier cabaret venu, pour se rafraîchir et surtout pour se renseigner.

Avec ses habitudes de la rue, Célestin comptait toujours sur les hasards des rencontres. Que de fois, désespérant de la soupe, après une nuit blanche passée sous une porte cochère, par le mauvais temps, il avait lié connaissance avec quelque rôdeur nanti d'un argent suspect, mais compatissant à la faim d'autrui.

Dans le cas présent, Célestin se contentait de fouiner pour sa grosse affaire. Fouiner^ c'est en terme d'argot, chercher sa piste sans trop savoir où, profiter de la moindre indication pour se mettre en route dans la bonne voie, écouter sans avoir l'air d'entendre, parler de la pluie ou du beau temps en attendant mieux, voir venir, s'approcher avec des sabots garnis de semelles de velours. C'est ainsi que notre dégourdi avait tiré ses renseignements d'un commissionnaire médaillé et sensible aux « trinqueries » sur le zinc.

Plus les six mille francs promis par la patronne en cas de réussite s'éloignaient de lui, par suite des difficultés à vaincre, plus il en appréciait l'importance pour l'avenir. C'est qu'un vaste projet venait de naître dans son esprit : il se proposait d'émigrer en Amérique, d'y changer d©

nom, et d'y conquérir une honnête aisance en montrant de ville en ville im diorama représentant les plus belles vues de la France. De la soïte, il éviterait la nostalgie. Ne voulant plus revoir une patrie oti son casier judiciaire entravait ses idées de réhabilitation, il l'emporterait avec lui en une cinquantaine d'images coloriées que grandiraient pour les clients du Nouveau-Monde de superbes lentilles achetées en bric-à-brac à quelque forain peu chançard.

Pas un client au cabaret oti Célestin s'offrait une canette de bière. Le débitant rinçait des verres, pendant que sa femme, immobilisée au comptoir par un embonpoint exagéré, reprisait une paire de chaussettes.

Il fallait pourtant demander l'adresse exacte de la villa Larouette et s'enquérir des crimes de Luversan. Mais la physionomie renfrognée du cabaretier décourageait d'avance les questions,

Célestin attendit et fit bien.

Le patron descendit à la cave et tout aussitôt la patronne, cherchant l'occasion de délier sa langue, dit en regardant au dehors :

— Une belle journée! On est heureux de respirer l'air des bois.

— Ma foi oui, fit Célestin. J'en ai profité pour venir voir la villa Larouette.

— Oh! oh! Vous êtes en retard. Il n'y a plus personne. L'assassin a été transporté à Beaujon. Et puis quand même, vous ne verriez rien. C'est une maison comme toutes les maisons. Les Parisiens ont donc bien du temps à perdre !

— Dame! Quand on n'a pas d'ouvrage, on se promène pour tuer le temps et casser sa pièce de cent sous. Allez-vous quelquefois à Paris?

— J'y allais quand je pouvais encore remuer.

— Eh bien, je parie que vous y avez visité la Morgue.

— Oui. Que même j'y suis allée exprès pour voir la femme coupée en morceaux...

— Laquelle!

— Oh ! je ne sais plus son nom ; il y en a tant ! Eh bien, j'ai été volée. On ne l'exposait plus, la femme, sous prétexte qu'elle était reconnue.

Célestin montra toutes ses dents en riant jusqu'aux oreilles.

— Vous voyez bien, s'écria-t-il, qu'il n'y a pas que les Parisiens aui aient du temps à perdre ! je vous y pince.

Elle rit de bon cœur à son tour.

— Qu'est-ce que vous auriez voulu voir h la villa Larouette? lui demanda-t-elle.

- La chambre du crime.

860 ROGER-LA-IIONTE

— Il y a quelqu'un qui pourrait bien vous la faire voir, s'il voulait, la chambre du crime.

— Qui?

— Le juge d'instruction.

Céleslin eut un haut-le-corps. Se remettant de suite :

— Est-ce que vous pourriez, ma bonne dame, dit-il humblement, me recommander à ce magistrat?

Elle rit encore en clignant de l'œil au client. Cette cabaretière avait dû être fort belle femme, avant de tourner en graisse. Elle aimait la jeunesse, et Céleslin l'intéressait par son air futé de vieux gamin de Paris. ,

— Autrefois, je ne dis pas, fit-elle; mais maintenant que je ne sors plus, je n'ai plus guère d'influence. J'y pense, la mère Dondaine vous la montrera, la chambre du crime, si elle veut.

— La mère Dondaine? connais pas.

— C'est la domestique de ce pauvre M. Laroque.

— La victime? Je croyais qu'elle s'appelait Larouette.

— Ah c'est comme ça que vous êtes renseigné! fit-elle en haussant les épaules. Vous confondez Larouette avec Laroque ; mais vous ne lisez donc pas les journaux!

— Jamais ! C'est des cancaniers.

— Je vas vous conter l'affaire du commencement jusqu'à la fin. Célestin l'écouta avec une patience, une attention dont elle se

montra enchantée.

— A la bonne heure! dit-elle en terminant, on a du plaisir à causer avec vous. Vous n'interrompez pas les gens à tout bout de champ, comme il y en a tant.

L'histoire de Roger-la-Honte avait profondément ému le récidiviste. Travailler contre cet infortuné lui paraissait une action tout à fait infâme.

— Et ce crime du boulevard Haussmann dont les journaux parlent ce malin et oti Luversan aurait trempé, vous ne m'en dites rien?

— Par la raison que je n'en sais pas le premier mot.

— Vous ne lisez donc pas les journaux? demanda à son tour Célestin,

— Si ; mais quand mon mari est de mauvaise humeur, ce qui lui arrive plus souvent qu'à son tour, il allume sa pipe avec mon journal.

Céleslin raconta le peu qu'il savait sur ce nouveau crime pour lequel un innoceni avait été déjà arrêté. Puis il demanda où demeurait la mère Dondaine.

— A la villa Larouette, répondit-elle. C'est elle qui en a la garde.

ROGER-LA.-HOiNTE 86t

Mais vous perdriez votre temps. Paraîtrait qu'un Anglais lui a offert cent francs avant hier pour avoir la permission de visiter la baraque. Elle a refusé.

— Vous la connaissez intimement?

— Nous sommes du même pays. Seulement, vous savez, elle a vingt ans de plus que moi.

— Ah vous êtes deux payses. De quel pays?

— La Ferté-Milon.

Célestin prolongeait la conversation. En apprendrai t-il davantage? D ne l'espérait guère.

— C'est loin de Paris ?

— Non. Dans l'Aisne, à deux lieues de Villers-Cotterets. On y va par la ligne du Nord. C'est l'affaire de deux heures de voyage, par l'express. La mère Dondaine et moi, nous avions projeté d'y aller cette année, moi pour embrasser mon vieux père qui finit ses jours à l'hospice, ça lui était bien dû; elle, pour revoir son frère qui a un fils de dix-sept ans, Isidore» qu'elle n'a jamais aperçu, même en photographie.

— Ah ah ! fit Célestin sur un ton dont la bavarde, tout entière à ses souvenirs, ne remarqua pas la singularité.

— Me voilà clouée ici pour le restant de mes jours, continua- t-elle, k cause de mon poids. Nous ne le reverrons plus, notre beau pays. D'aborJ la mère Dondaine n'a guère plus de jambes que moi, la pauvre femme! si son neveu ne prend pas la peine de venir la voir, elle ne l'embrassera pa& avant de mourir. Et pourtant, c'est lui qui héritera de toutes ses économies près de quatorze mille francs. Un joli denier, pas vrai?

Elle aurait continué très volontiers à causer toute seule, si son marî^ remontant de la cave, ne s'était écrié :

— Tu n'as pas fini de dévider ton chapelet ! En voilà une maladie de bavarder avec le premier venu sans savoir pourquoi ni qu'est-ce.

Le premier venu! Célestin n'était pas homme à laisser passer cetteinjure.

— Le premier venu vous vaut bien, s'écria-t-il, quand il paie comptant. Réglez-vous?

Et il poussa un louis de vingt francs sur la table.

Après avoir empoché sa monnaie, Célestin se dirigea vers la vilÎE Larouette. Il l'eut bientôt découverte ; mais la vue des fenêtres hermétiquement closes à la façade, ne lui suffisait pas. II s'était mis dans la tête d'apercevoir tout au moins cette mère Dondaine qui avait, à La Ferté-Milon, son pays natal, un neveu dont elle ne connaissait seulement.

pas la couleur- des cheveux et à qui elle réservait ses quatorze mille francs d'économies, un joli denier.

Il fit le tour de la propriété et constata ainsi qu'elle possédait une seconde issue donnant sur une ruelle ombragée par les grands arbres du fond du jardin.

Comme il regardait par le trou de la serrure, il vit à quelques pas de lui deux messieurs tout de noir habillés qui, assis sur un banc, semblaient perdus dans leurs réflexions.

— Tiens! Tiens I se dit Gélestin. La villa n'est pas tout à fait abandonnée. Quels sont ces deux particuliers. On dirait de la rousse.

Célestin ne les connaissait que trop, les agents. Il les flairait à quinze pas. Retenant son souffle, il écouta.

■ — M'est avis, monsieur Tristot, dit l'un des hommes noirs, que notre homme est sauvé.

— C'est aussi mon avis, monsieur Pivolot, répondit l'autre. Hein! l'avons-nous assez roulée, la presse. Tous les reporters sans exception ont annoncé que Luversan avait été transporté à Beaujon. Pas un d'eux ne sait que l'assassin a mangé son premier potage aujourd'hui. Si le juge veut bien m'en croire, nous expédierons le prisonnier à la Santé d'ici à quatre ou cinq jours. Qu'en pensez-vous?

— Je partage votre manière de voir, monsieur Tristot ; mais n'oubliez pas que nous ne sommes ici que de simples volontaires au service de la justice. Le juge ne nous demandera pas notre sentiment. Déjà, il voulait nous faire remplacer ici par des agents du service officiel. Sans l'insistance du père Laroque, on nous aurait mis au rancart.

— Laissez faire, monsieur Pivolot, nous aurons notre revanche avec l'afl'aire Brignolet. Les juges ne se doutent guère des preuves que nous possédons. Laissons-les ^«/^er jusqu'à ce que l'assassin soit en état de passer à l'instruction... Alors seulement, nous les produirons, nos preuves. En attendant, nous ferions bien de remonter là haut et d'envoyer la mère Dondaine aux provisions. Le père Laroque vient dîner ici ce soir. N'avezvous pas remarqué qu'il a peur de nous ?

— Si. Il craint que nous ne fourrions le nez dans l'affaire Larouette. Il voudrait que le prisonnier avoue, mais sans nommer la complice!

— Parbleu! Il y a beau jour qu'il la connaît, la complice.

— Ne la nommez pas, monsieur Tristot. Les murs ont des oreilles.

Rentrons.

Les deux hommes noirs s'éloignèrent lentement. Célestin respira à pleins poumons, regarda de tous côtés si personne ne l'observait, longea le mur et se posta à cent mètres plus loin.

— La mère Dondaine ne peut pas faire autrement que de passer par là, se dit-il, pour aller aux provisions. Je la verrai sans qu'elle me voie et je saurai ainsi comment elle a le nez fait.

Il avait déjà conçu son plan, Gélestin Damour. Un plan audacieux, comme on le verra bientôt.

Mais la porte s'ouvre. Une vieille femme apparaît, traînant la jambe g-auche, le dos voûté. De temps à autre, elle s'appuie au mur pour assurer son équilibre. Quant à disting-uer, tout là bas, le gaillard qui s'en va, les mains dans les poches, elle ne le saurait, même avec ses lunettes.

C'est la mère Dondaine : soixante-dix à soixante-quinze ans, ni grande, ni petite, grasse et jaune de teint, les cheveux rares tout blancs sous un bonnet à rubans bleus, les yeux rouges et clignotants, une grosse loupe à l'angle du sourcil droit ; signalement que Gélestin a retenu et dont il jouera au besoin comme un aveugle de l'accordéon.

Deux heures après, l'homme de confiance de M"* de Terrenoire prenait, à la gare du Nord, l'express de Soissons. L'idée de faire peau neuve en Amérique lui avait enlevé tous ses scrupules. Il allait de l'avant, écornait bravement son billet de cinq cents, prêt à le manger tout entier en frais généraux pour arriver au but.

Tant que le criminel à qui il avait une lettre à remettre et une réponse à demander mangerait des potages dans la villa Larouette, on pourrait arriver jusqu'à lui, mais à la Santé, prison fermée aux curieux, bernique ! Il n'y fallait pas songer.

Dans le court trajet qui conduit de Villers-Cotterets à La Ferté, Gélestin trouva encore l'occasion d'en apprendre autant et plus qu'il ne lui en fallait.

Ge fut un vieux jardinier du pays qui se chargea de ce soin.

— La mère Dondaine, dit-il, je l'ai connue qu'elle était encore jolie fille et bonne à marier. Même je lui fis un brin de cour. Elle ne disait ni oui ni non, mais comme j'étais pressé, je n'ai pas attendu son bon plaisir et j'en ai épousé une autre.

Ge disant il montrait une grosse femme endormie dans un coin du wagon.

— J'ai pris celle que vous voyez-là et qui fait bien mon affaire. La mère Dondaine qu'on a tort d'appeler « la mère », attendu qu'elle est encore M'" Dondaine, a son frère qui tient un petit débit de vin et d'épicerie, rue

Ide Meaux, presque au bout, à droite. Son neveu qui est donc jardinier, un jardinier à la manque, comme on les fabrique maintenant, habite avec papa et maman. G'est des braves gens qui n'ont qu'un tort, celui de n'avoir jamais pu mettre un sou de côté, par rapport au peu d'affaires qu'ils

font dans un pays où il n'y a que de pauvres ouvriers agricoles habitués à «vivre de peu et à supporter vaillamment leur misère. Et pourtant si l'on •voulait! Ce n'est pas l'eau qui manquerait ici pour alimenter des usines! •Sans compter que le pays possède des sources ferrugineuses et sulfureuses qu'on dit bonnes pour toutes les maladies.

Célestin descendit à La f 'erté à huit heures du soir. Son compagnon •de voyage tint absolument à iui indiquer la rue de Meaux. En chemin, il lui fit admirer le Mail que traverse l'Ourcq, aux rives ombragées par de hauts peupliers, la statue de Jean Racine, de David d'Angers, la cathédrale qui, avec les ruines du vieux château féodal détruit par Henri IV, domine le site le plus pittoresque du Valois, au milieu des bois et à deux pas de la forêt.

• Si on voulait, dit le brave homme en quittant le jeune Parisien, il n'y aurait bientôt plus de pauvres ici! La nature y serait assez riche pour nourrir tout son monde.

Célestin n'eut pas de peine à trouver les Dondaine, rue de Meaux.

Pas un chat dans le débit oil quelques rares bouteilles aux trois quarts 'vides et grises de poussière traînaient sur une planche, au-dessus du comptoir. Le visiteur frappa du pied. Un homme âgé d'environ cinquante ans accourut d'une pièce voisine oti, par la porte entre-bâillée, Célestin aperçut le neveu en train de manger la soupe à côté de sa mère.

— Vous êtes le patron? demanda le Parisien.

— Oui, pour vous servir.

— Y a-t-il moyen de manger une omelette au lard et de vous donner des nouvelles de la tante?

A ces derniers mots, la physionomie du bonhomme perdit son caractère de méfiance.

— Ah! vous avez vu ma sœur! Y a si longtemps, bon Dieu, que je l'ons point vue. Comment qu' c'est qu'ai' va?

— Bien, à part les jambes, la gauche surtout. La vue baisse aussi. Et puis vous savez, ça lui a fait de l'émotion, à cette pauvre femme, l'arrestation de Luversan.

— J'avons lu c t'affaire-là dedans 1' Petii Journal. C'est des histoires 4 n'y rien comprendre. Ah ben! Vous n'êtes seul'ment pas v'nu pour 4îa?...

— Non. Faut que je sois rendu demain matin à Château-Thierry •pour me faire embaucher dans une imprimerie. C'est moi qui tire la feuille.

— Ahl vous tirez la feuille... Alors, comme ça, vous avez vu ma sœur?

Elle le fit passer par une allée entièrement cachée sous les arbres, et le poussa Ahes !a cuisine au rez-de-chaussée. CP. R68.)

— Je la voyais tous les jours. Mes parents habitent Ville-d'Avray. Vous savez, votre sœur, elle a toujours sa loupe, à l'angle du sourcil droit.

— Ah al'a toujours sa loupe... Comme ça, vous l'avez vue p'têtre ben aujourd'hui.

— Tout juste. Et qu'elle m'a dit comme ça : « Puisque tu vas à

UV. 109. — JULES MARY. — ROGBR-LA-HONTI. — É». J. ROUFF ET c'«. 'uY. 109

« Château-Thierry, mon fieux, tu seras bien gentil de passer à la Ferté- « Milon pour prendre des nouvelles de mon frère, de ma belle-sœur, et « de mon neveu Isidore. Ça te fera faire un petit détour, voilà tout. » Et me voilà.

Le père Dondaine se décida à lui tendre la main.

— Eh la mère! cria-l-il à sa femme, viens donc un peu. V'ià un gas d' Paris qui nous apportions pourtant des nouvelles d'Ursule.

La mère s'amena tout doucement, suivi d'Isidore qui dardait de petits yeux en vrille sur le voyageur.

— Comme ça, fil la mère, vous avez vu ma belle-sœur?

— Eh oui, se chargea de répondre Dondaine. Paraît qu'ai' a toujours sa loupe au sourcil droit, et qu al' boitons de sa jambe gauche.

Célestin, dévisagé par toute la famille, faisait bonne contenance. Dans cette congédie sinistre, il réservait sa poudre. Mais le moment était arrivé de faire feu de toutes pièces.

— Coquin d'Isidore ! dit-il au neveu en lui tapant familièrement sur le ventre.

Le jardinier devint très rouge. Cette familiarité lui déplaisait visiblement.

— Coquin d'Isidore, répéta le voyageur. C'est lui qui aura le gâteau. Le gâteau? Le père Dondaine comprenait un peu, mais n'osait pas le

dire.

— Queu gâteau donc? demanda-t-il en affectant un air indifférent.

— Eh! Les économies d'Ursule. Ah! vous pouvez vous vanter d'en avoir, une bonne tante. Elle me parle tous les jours de vous. Quatorze mille francs d'économies !

— Quatorze mille francs ! s'écrièrent en duo les époux Dondaine. Et comment qu'ai va?

— Oh! pas bien ! c'est l'âge.

— Oh ben, si ça n'est qu' l'âge, elle ira core ben longtemps.

— Un an tout au plus, déclara Célestin. J'ai consulté le médecin de la maison qui est celui de ma famille. Un an tout au plus. Ursule est usée par le travail. Ah! elle vous aime bien, et elle sait ce qu'elle fait en léguant son bien à Isidore qui est, paraît-il, le modèle des fils.

— C'est-y qu'vous avez vu le testament? demanda Isidore.

— Comme je vous vois.

Il avait vu le testament !

Cette nouvelle lui valut une invitation à souper et à coucher. Après le repas, Isidore le mena visiter les ruines du château qu'éclairaii un sucerbe clair de lune. De temps à autre, le jeune jardinier répétait

cette question : « C'est-y ben sûr qu't'as-vu Ttestament ? » Et Célestin répondait : '< Gomme je te vois, mon fieux. »

A son rotour, il trouva son lit dressé dans la salle à manger. Le père Dondaine l'attendait pour trinquer une dernière fois.

— Ouf ! fit le récidiviste quand il fut débarrassé de la famille d'Ursule.

Qu'était-il venu faire chez ces braves gens?

Célestin inspecta tous les meubles. Dans le tiroir d'un antique bahut, il découvrit des papiers de famille, l'acte de naissance d'Isidore, diverses épreuves photographiques, les états de service militaire du père Dondaine, et quantité de lettres intimes.

— Voilà mon affaire, dit-il en empochant les papiers d'état civil d'Isidore et une photographie du frère d'Ursule. Avec ces pièces-là, je tiens mes six mille balles.

Il se coucha et s'endormit du sommeil d'un homme qui fait des châteaux en Amérique.

Au matin, on le gratifia d'un café au lait exquis et on le reconduisit en grande pompe jusqu'à la gare. Il dut prendre un billet pour Château- Thierry, mais arrivé à la première station, Neuilly-Saint-Front, il s'empressa de descendre et regagna Villers-Cotterets par les grands chemins, à travers la forêt. Pour s'orienter, le trop intelligent vaurien s'était acheté à la librairie de la gare une carte du département. Il s'en tira sans le secours d'aucune boussole et ne demanda son chemin qu'aux gendarmes, ce qui était un excellent moyen de leur ôter l'idée de lui demander ses papiers.

Le soir même, de retour à Ville-d'Avray, il venait sonner à la grande porte de la villa Larouette ; mais il avait eu soin de dépouiller ses vêtements pour une blouse bleue et de s'acheter une casquette neuve. Sa défroque était soigneusement roulée en un paquet qui lui donnait l'air d'un voyageur décidé à rester quelque temps hors de chez lui.

La mère Dondaine avait ordre de ne pas ouvrir aux visiteurs Néanmoins, elle regarda par la fenêtre du premier étage.

— Il n'y a personne, dit-elle.

— C'est moi que j'suis Isidore, ma bonne tante, répondit-il.

— Isidore !...

Elle courut chercher ses lunettes, les assujettit sur son nez, et contemplant le fils de son frère, lui recommanda le silence.

— Fais le tour delà maison, lui dit-elle d'une voix câline, et attendsmoi à la porte de derrière, tu m'entends, Isidore?

Célestin ne se le fit pas répéter deux fois.

Tout marchait à souhait. Il contourna la villa et s'arrêta à la petite porte à travers laquelle il avait entendu causer la veille MM. Tristot et Pivolot.

Ursule vint ouvrir d'un air mystérieux. Célestin l'embrassa sur sa loupe.

— J'vous apportons d'bonnes nouvelles de La Ferté. Le père et la mère m'envoyons à Paria pour que j'me pl'acions à Vitry, dans quêque pépinière. J'irons d'main m'proposer en service.

Ursule lui trouvait un drôle d'air, à son neveu.

— Comme tu es pâle, mon garçon, observa-t-elle. On ne dirait jamais que tu arrives de chez nous.

— J'sortons d'avoir la fièvre thyphorique; mais ça va bien marintenant. J'vous apportons la photographie d'papa. Tenez, la v'ià.

En avant les preuves! Célestin tira le portrait et l'acte de naissance d'Isidore qu'il déplia du même coup.

— Dix-sept ans, ma bonne tante. J'marchons sur mes dix-sept ans.

— Ça ne me rajeunit pas, fit-elle.

Elle jeta un coup d'œil sur le papier officiel et embrassa la photographie de son frère.

— As-tu dîné, Isidore?

— Non, ma tante, mais si quéqu'fois ça vous dérangeait?...

— Tu vas dîner avec moi ; mais faut pas qu'on te voie. Tu sais pourquoi?

— Tsavons rien.

— Nous avons ici un grand criminel, l'assassin de M. Larouette.

— J'croyais qu'les journaux avaient dit qu'il était transporté à l'hospice?...

— Il est ici... oh il n'en mène pas encore large. Tout de même, la police a l'œil sur lui, et j'ai ordre de ne laisser entrer personne.

— J'm'en allons, ma bonne tante, j'm'en allons...

— Mais non, viens avec moi. Tu vas monter dans ma chambre par l'escalier du jardin et tu m'attendras. C'est compris, Isidore?

— C'est compris.

— Suis-moi.

Elle le fit passer par une allée entièrement cachée sous les arbres et le poussa dans la cuisine au rez-de-chaussée. De là, elle le conduisit à sa chambre.

— Prends patience, Isidore. Dans une. petite heure, je remonterai avec la soupe. Repose-toi en attendant,

Gélestin était dans la place. Mais que d'obstacles il lai restait à surmonter avant d'arriver à Luversan !

— Du calme! se répétait-il. Du sang-froid!

Bientôt la vieille Ursule revint avec la soupe, le fricot, une bouteille de vin et deux couverts.

— Mon service est fini, dit-elle tout bas. Le bandit a mangé son potage et dort. Il va mieux, mais la moindre imprudence peut faire rouvrir sa blessure. Le médecin a recommandé qu'on lui tienne la fenêtre entr'ouverte toute la nuit. C'est de l'air qu'il lui faut, à ce brigand. Pense, il s'est traversé un paumon avec son poignard.

■ — Oh! fit Gélestin. Et où est-ce qu'est sa fenêtre?

— Au-dessous de la mienne, juste au-dessous.

— C'est-y qu'on le garde ?

— Oui. Deux agents veillent dans la chambre à côté. Ils ne se couchent jamais. L'un reste éveillé pendant que l'autre sommeille dans un fauteuil. Il est temps que ça finisse. Dans trois jours, on transportera le monstre à la Santé.

Le repas fut des plus touchants. Ursule ne tarissait pas en compliments sur son frère

— Il a eu bien du mal dans sa vie, dit-elle, et il ne m'a jamais rien demandé. Aussi c'est à toi que je léguerais tout mon bien avec l'usufruit à tes père et mère. Va, tu as une bonne tante, Isidore.

— Oh oui! faisait le jeune scélérat en feignant d'essuyer une larme. La conversation se prolongea à voix basse jusqu'à neuf heures du

soir.

Gélestin déclara qu'il était bien fatigué et qu'il irait coucher à l'hôtel. . ,

— Non pas! déclara Ursule. Je vas te tirer un matelas par terre. Tu serais un mauvais jardinier si tu ne savais pas coucher à la dure.

— Ça va! répondit Isidore.

Il l'aida à préparer sa couchette et se jeta dessus tout habillé. Elle étendit sur lui une bonne couverture de laine, puis elle éteignit la bougie et se coucha à son tour, rompue des fatigues de la journée.

Un quart d'heure après, elle ronflait, et Gélestin debout à la fenêtr attendait la nuit pour profiter de la sujjerbe occasion qui s'offrait à lui.

Une profonde amitié régnait entre Diane et Marie-Louise.

— Nous n'aurons jamais de secrets l'une pour l'autre, aimaient-elles à se dire à l'âge où les pensées ne font encore qu'effleurer les choses sérieuses de la vie.

On sait qu'elles devaient se marier le même jour. Ainsi l'avait annoncé à sa femme M. de Terrenoire, lors de la soirée japonaise donnée rue de Chanaleilles. Le bonheur des deux amies eût été complet si ce projet se fût réalisé. L'amour qui, d'habitude, chasse l'amitié, n'eût fait que resserrer les liens de ces deux âmes sœurs.

Quelle tristesse pour Marie-Louise quand elle apprit l'afîreuse nouvelle. Diane refusait d'épouser l'homme à qui elle avait promis sa foi.

Interrogée par son amie, Diane pleura à chaudes larmes, mais refusa d'expliquer les motifs de son apparente inconstance.

— Ne me demandez rien, disait-elle. Dieu seul connaît mon secret. Marie-Louise l'aimait trop pour insister. Le jour de son mariage, tout

le monde remarqua qu'un nuage de tristesse flottait sur sa physionomie.

La jeune épouse de Jean Guerrier était heureuse, bien heureuse, mais quelque chose manquait à sa félicité. Elle savait que Diane cachait, derrière un sourire de commande, le chagrin qui ne pardonne jamais, et elle s'en voulait presque de ne pas avoir attendu le bonheur de son amie pour s'abandonner au sien.

Jean Guerrier reçut à ce sujet les confidences de sa jeune femme. Il ne se montra point jaloux d'une amitié qui ne faisait aucun tort à amour. Tout au contraire, il n'en éprouva que plus d'estime pour sa compagne.

11 n'était pas de ces égoïstes qui, rapportant tout à eux, s'ofi'usquent d'un sentiment étranger à leur personnalité.

Marie-Louise n'en doutait plus : Diane aimait toujours Julien de Yaunoise et ce brave garçon n'avait en aucune façon démérité de sa fiancée.

Ce fut pour Marie-Louise, pour le vieux Margival, une afi"reuse déception quand M. de Terrenoire se décida enfin à leur faire part du prochain mariage de Diane avec Vassocié, le sombre Mussidan, le riche capitaliste qui venait de sauver d'une catastrophe la maison de banque.

Marie-Louise s'écria :

— Diane est folle ou on lui force la main.

— Diane a toute sa raison, répondit froidement le banquier, et je n'admets pas que vous, Marie-Louise, qui méconnaissez bien, vous m'accusiez de forcer la main à mon enfant.

Marie-Louise baissa la tête.

Le jour de l'odieux mariag-e, elle eut bien de la peine à contenir son indignation : la pâle jeune fille que l'on conduisait à l'autel était une victime qui ne se résignerait jamais.

Pourquoi Diane se sacrifiait-elle? Pour la première fois, Marie- Louise douta de la parole du bienfaiteur de son père. Il mentait, M. de Terrenoire, quand il disait que la fiancée de Mussidan préférait cet homme à Julien.

Marie-Louise pensa ce que tout le monde pensait : le sacrifice de Diane avait été imposé par Mussidan.

En apprenant, dès le lendemain du jour maudit, la fin terrible de V associé^ elle se dit que le misérable s'était fait justice.

Elle ne crut pas à Taccident, mais au suicide, et elle se réjouit d'un événement qui rendait toute sa liberté à son amie.

Ce drame intime dont elle ne pouvait deviner les véritables causes, les angoisses par lesquelles elle passa durant la détention de son mari, les explications embarrassées de M. de Terrenoire au sujet de ses libéralités envers elle, tout avait refroidi l'amitié et le respect qu'elle portait au banquier.

M. de Terrenoire s'en aperçut dès le premier jour. Vainement il essaya, après sa réconciliation avec Margival, de regagner le terrain perdu par un redoublement de tendresse. Marie-Louise trouvait cent prétextes pour ne jamais rester seiile avec lui. Elle ne lui tendait plus son front, comme autrefois, quand il arrivait, le sourire aux lèvres. Elle évitait ses questions. Une fois cependant, comme il lui reprochait sa froideur et qu'il lui en demandait le motif : « Vous le savez bien, n lui répondit-elle. Et rompant tout de suite l'entretien, elle parla de choses indifférentes, jusqu'à l'arrivée de Margival qui, lui, dans sa confiance aveugle, ne se doutait de rien.

Quand Diane revint à Paris avec le colonel, Marie-Louise, transportée de joie, la supplia de venir la voir souvent. Mais la jeune veuve lui répondit :

— Non, je n'attristerai pas de ma présence votre bonheur. Tu ne pourrais pas t'empêcher de me demander mon secret, et ce serait po4ir moi le plus cruel des supplices. Je viendrai te faire mes adieux avant de prononcer mes vœux et je passerai ma vie à prier pour toi.

Ses vœux ! Diane parlait-elle sincèrement en prononçant ces deux

mots? Marie-Louise le crut et son cœur se serra douloureusement.

— Tu aimes Julien, dit-elle à son amie, et Julien doit t'aimer encore. Pourquoi désespérer?

— Tu le vois, répliqua Diane, tu me questionnes encore et tu sais bien que je ne puis te répondre.

Et Diane était repartie à Pau sans faire ses adieux à Marie-Louise. L'amie pleura de ce manque d'égards, puis elle se consola en se disant : « Allons ! ce n'est pas encore cette fois-ci qu'elle quittera définitivement le monde. »

Deux jours après, Marie-Louise recevait de Diane, par l'intermédiaire d'une amie commune, une lettre confidentielle qui la remplit de terreur :

« Ma chère Marie-Louise,

« Pas un mot à ton mari, à ton père, à personne ! Je ne vis plus!... « Mais comment te dire cela? Il le faut bien. Ma mère est en danger... « Oui, j'en suis sûre. En danger au'près de mon père quia tout appris. « Tiens-toi au courant de ce qui se passe chez moi. Donne-moi des nou- « velles de ma mère, et, s'il le faut, rappelle-moi par dépêche, j'accourrai.

« Ton amie

« Diane. »

Tout appris? Ah! Marie-Louise savait bien qu'un affreux mystère planait sur la famille de son amie. Pour que Diane se fût décidée à lui écrire des choses qui n'auraient pu sortir de sa bouche, il fallait que le danger pressât. Quel danger ? Elle ne chercha pas à approfondir le mystère.

Diane lui confiait une mission : sauver sa mèrç, Marie-'Louise congédia la messagère, et sortit pour courir chez M™' de Terrenoire.

Comme elle descendait l'escalier, des pas bien connus retentirent à l'étage au dessous.

Diane s'arrêta.

Jean Guerrier rentrait *vec M. de Terrenoire.

Tous deux causaient à voix basse.

— Il faut que vous le décidiez, dit le banquier.

— J'y réfléchirai, répondit Jean, C'est bien délicat...

— Vous y arriverez par Marie-Louise.

— C'est encore plus délicat...

Avec une décision, une promptitude dont les femmes sont seules capables, Marie-Louise rentra chez elle sans .faire de bruit, et se cacha dan* un cabinet de débcirras.

tk^i ne me Qéfiez pas ! (P. 880. )

dait t7f\r'T'r. """"" '' ^''"^'^'-^^ ^^^^ ^ '' ^^^^«^ d'où dépen. dat peu -être celui de la mère de Diane. S'il ne s'était agi que d'ellemême, elle n aurait pas employé un semblable moyen

Il le fallait! .

Guerrier avait une double clé de l'appartement.

-Tiens! dit-il en entrant, Marie-Louise est sortie Je l'avais pourtant prévenue que je reviendrais déjeuner.

UT. 110. ;„,Es ^,„ „o„,,.,,.3^^^^ ^^ ^ ^^^^^ ^^ ^^^ ^^^ ^^^

yÉi^w*.

Il alla à la cuisine interroger la domestique. Celle-ci ignorait que sa maîtresse fût sortie.

Les deux hommes s'installèrent au salon en attendant lé retour de Marie-Louise qui, de sa place, put entendre toute leur conversation.

— Oui, mon cher Guerrier, dit le banquier, j'ai offert ce matin à Margival la direction de ma maison de banque pendant le long voyage que je vais entreprendre. Il a refusé, prétextant qu'il ne se sentait pas de force à endosser cette responsabilité. Il ne me restait plus qu'à compter sur vous. Puisque vous refusez, à votre tour, que voulez-vous que je devienne?

Après un silence pénible. Guerrier répondit:

— Mon beau-père a bien fait de refuser.

— Pourquoi?

— Je vais vous le dire, monsieur de Terrenoire. Mon beau-père, qui est la modestie même, s'est retranché derrière sa prétendue infériorité. Voulez-vous mon sentiment? C'est son instinct d'honnête homme qui le pousse à décliner des bienfaits dont il n'a que trop usé.

— Oh! Jean, vous êtes dur pour moi. Ce n'est pas seulement de la dureté, c'est de l'ingratitude.

— Je vous dois tout, c'est vrai, monsieur de Terrenoire. Mais je ne puis oublier la raison de vos bienfaits. Si Marie-Louise n'était pas votre FILLE, vous n'auriez jamais songé à lui choisir un mari et à la doter. Il a fallu cette abominable enquête judiciaire pour vous forcer à me confier ce secret. Au premier moment, j'étais si heureux de l'innocence de ma pauvre femme que je n'ai même pas songé à la fausseté de notre situation. Depuis j'ai réfléchi. Ce serait une bassesse de ma part si je continuais à profiter de vos largesses, si je poussais mon beau-père à se déshonorer à son insu en acceptant la fortune des mains d'un honuue qui l'a, disons le mot, indignement trompé.

— Jean!...

Le voile se déchirait.

Marie-Louise, atterrée, comprenait maintenant l'infâme motif pour lequel le bienfaiteur, de son père avait tant tardé à se disculper devant Guerrier.

Elle était la sœur de Diane, la sœur adultérine!

Mais l'autre mystère, celui de la maison Terrenoire, allait-elle l'apprendre aussi?

Marie-Louise, prête à défaillir, rassembla ses forces.

Elle espérait tout savoir.

— Et pourquoi voulez-vous quitter la France? demanda Jean.

— Il le faut.

— J'ai lieu de m'étonner de cette résolution au moment où le procès de Luversan va s'ouvrir. Vous serez certainement appelé en témoignage.

— Tranquillisez-vous à cet égard. Les juges auront contre l'assassiii toutes les preuves nécessaires. Mon témoignage leur serait donc inutile.

— Cependant... on parle d'un complice... Le connaîtriez-vous donc, ce complice?

M. de Terrenoire eut une hésitation singulière.

— Comment voulez-vous, dit-il enfin, que j'en sache si long.

— Vous en savez toujours plus long que moi puisque vous me parlez de preuves parvenues à votre connaissance et dont le juge d'instruction n'a pas daigné me parler.

— J'ai vu Tristot et Pivolot. Ils m'ont affirmé que la culpahilité de Luversan ne faisait plus un doute. Mais, ajouta le banquier sur un ton mal assuré, ils ne m'ont donné aucun détail.

— Et qui vous dit que ces preuves, recueillies par les deux agents, n'exigent pas la confirmation de votre témoignage?

— Non, vous dis-je.

— Allons, vous en savez plus long que vous ne voulez bien le dire. Partez, puisqu'// le faut, mais ne comptez ni sur mou beau-père, ni sur moi, pour diriger votre maison.

— Pas même pendant un mois?

— Un mois?... Eh bien, si... je ne puis pas vous abandonner aussi précipitamment. D'ailleurs, il me faut bien tout un mois pour déterminer mon beau-père à quitter la banque sans éveiller ses soupçons.

— Et que ferez- vous, mon ami?

— Tranquillisez -vous... Nous ne sommes pas embarrassés. M. Laroque nous emmènera en Amérique, après le procès.

— En Amérique ! Mais c'est affreux. Alors, vous voulez me séparer de Marie-Louise?...

— Tant que mon beau-père vivra. Après, nous verrons.

— Jean, vous êtes impitoyable !...

— Non, je suis logique. Je ne saurais me prêter plus longtemps au maintien d'une situation indigne de M. Margival, indigne de vous-même.

Marie-Louise entendit un sanglot étouffé.

M. de Terrenoire s'abandonnait à l'excès de sa douleur.

— Si vous saviez I Jean, s'écria-t-il. Si vous saviez! Un ahl déchirant s'échappa de sa poitrine.

— Adieu I Jean, fit-il, adieu I Vous ne me reverrez peut-être jamais !

876 ROGEK-LA-HONTE

— N'oubliez pas, dit Guerrier, que vous avez une çiutre fille. Dian»; a bien mérité d'être heureuse. €e serait un crime que de la laisser s'étioler dans un cloître, par désespoir d'amour.

Le banquier ne répondit pas.

. — Adieu! fit-il encore.

Et il sortit précipitamment.

Aussitôt, Marie-Louise entendit Jean s'écrier :

— Ah je savais bien que cette femme était la complice de Luversan! La malheureuse! Il la tuera!

C'en était trop. Marie-Louise s'affaissa inanimée. Jean n'entendit pas le bruit de sa chute. Il sortit à son tour, décidé qu'il était à voir de suite Roger Laroque pour l'avertir.

Quand Marie-Louise revint à elle, les allées et venues de la domestique lui firent comprendre que la maison était vide. Elle quitta sa cachette, gagna l'escalier sans être vue et se rendit en toute hâte à l'hôtel Terrenoire.

Il était trois heures de l'après-midi. Avant d'entrer, Marie-Louise jeta un coup d'œil sur les fenêtres de cette demeure princière. Au premier étage, entre les épais rideaux tirés de côté, un visage pâle lui apparut.

C'était Andréa.

Les yeux étincelants de M°* de Terrenoire cherchaient quelqu'un dans la rue.

Elle aperçut Marie-Louise et essaya de lui sourire, mais ses lèvres serrées se contractèrent nerveusement.

La visiteuse fut reçue avec une aménité à laquelle M"" de Terrenoire ne l'avait pas habituée.

— Enfin, dit Andréa, voici donc une amie.

— Oui, une amie qui ne vous demande aucune explication, qui ne veut rien savoir. Sauvez-vous I II y va de votre vie. Diane m'a écrit. Elle soupçonnait pour vous des dangers dont j'ai eu la certitude tout à l'heure.

— Vous avez vu mon mari?

— Je ne sais rien, vous dis-je. Un hasard m'a permis d'entendre une conversation que M. de Terrenoire a eue avec Jean...

— Et vous prétendez ne rien savoir!...

— Rien de précis. Le peu que j'ai entendu a suffi pour légitimer les sombres pressentiments de votre fille. Il ne faut pas que vous restiez une minute de plus ici. Votre vie est en danger.

Pour toute réponse, Andréa éclata de rire.

Ce rire saccadé, sec, aigu, sinistre, fit peur à Marie-Louise.

— Attendez! s'écria M"" de Terrenoire.

Elle entr'ouvrit de nouveau les rideaux et inspecta la rue.

— Il ne viendra pas! murmura- t-elle. Je suis perdue! Qu'attendait-elle! Nos lecteurs l'ont deviné. Celui qu'elle guettait

ainsi n'était autre que le jeune et ingénieux Cèlestin Damour.

— Partons! dit Marie-Louise. Nous trouverons bien un refuge où vous pourrez échapper à tous les dangers qui vous menacent et revoir votre fille. Je vous jure que personne au monde, pas même mon mari, ne connaîtra, quoi qu'il arrive, votre retraite.

— Ecrivez à Diane, répondit froidement Andréa, que ses craintes sont mal fondées, je ne cours aucun danger. Vous êtes folles, toutes les deux, avec vos chimères !

— N'essayez pas de m'abuser, j^en ai assez entendu pour savoir à quoi m'en tenir. Faut-il donc préciser! Vous êtes compromise dans le crime pour lequel mou pauvre Jean a été indignement torturé !

Andréa recula, terrifiée.

— C'est une infamie! s'écria-t-elle. Je ne suis pour rien dans ce crime, et la preuve, c'est que je ne veux pas me sauver. Je n'ai rien à craindre de la justice !

— Pas encore peut-être. Mais vous avez tout à craindre de votre mari.

— Lui!

Elle courut encore à la fenêtre, chercha vainement Cèlestin sur le pavé de la rue, et se retournant vers la visiteuse.

— M. de Terrenoire ne peut rien contre moi, dit-elle d'un air triomphant. Quant aux soupçons infâmes dont vous venez de me parler, l'avenir vous en prouvera l'inanité. Je n'ai pas à me sauver. Je ne me sauverai pas. Il n'y a que les coupables qui se sauvent!

Marie-Louise fit un dernier effort.

— Admettons que votre mari se trompe. Vous n'en avez pas moins tout à redouter de lui.

— Il n'oserait pas ! fit ironiquement Andréa.

Marie-Louise se retira le cœur serré. Elle entra dans un bureau de poste et écrivit à Diane la lettre suivante :

« Chère amie,

jK « Je viens de voir ta mère. Elle se porte bien. Tes pressentiments ne

v^È sont fondés sur rien.

^^B « Profite du beau climat des Pyrénées et surtout ne désespère point

I^B de l'avenir. Tout s'arrangera.

IB « Je t'écrirai ces jours-ci. „ Ton amie,

I^b' « Marie-Louise. »

En signant cette lettre rassurante, l'amie de Diane n'en était pas moins envahie par de mortelles inquiétudes. Elle connaissait l'énergie de M. de Terrenoire. Cet homme était capable de tuer Andréa et de se tuer ensuite.

Elle le plaignait, ce malheureux, et elle plaignait encore plus Margival si abominablement trompé, déshonoré. Elle s'expliquait maintenant les témoignages d'affection que M. de Terrenoire lui avait prodigués quand elle était toute petite et qu'il pouvait la presser sur son cœur sans éveiller aucun soupçon. A ces caresses avaient succédé des sacrifices d'argent dont Margival s'était, dans sa confiance aveugle, montré reconnaissant. Grâce au « bienfaiteur » de sa famille, Marie-Louise avait reçu une instruction complète. Il n'y avait eu rien de trop beau pour elle, et, au souvenir des toilettes luxueuses dont elle s'enorgueillissait en se mirant dans la glace, elle rougit de honte.

Comme elle l'avait chéri cet homme, dont Margival ne lui parlait qu'avec respect. Il fallut tous ces sinistres événements pour la détacher de lui. Et maintenant, sachant qu'il était en danger, qu'il avait tout à craindre de son désespoir, elle comprenait qu'il lui tenait au cœur par un lien secret.

Elle courut à la maison de banque.

M. de Terrenoire, retiré dans son bureau avec Margival, le mettait au courant de toutes les affaires en instance.

A l'entrée de Marie-Louise, les deux hommes s'avancèrent à sa rencontre. Margival l'embrassa tendrement.

— Quelle bonne surprise ! dit-il. Jean sort d'ici. Il est inquiet de toi. Pourquoi n'es-tu pas rentrée déjeuner?

Elle avait son excuse.

— Parce que, dit-elle, je me suis mise en retard en faisant des emplettes dont Diane m'avait chargée et qui pressaient.

M. de Terrenoire lui avait tendu la main et, cette fois, elle ne s'était pas détournée.

Elle s'assit pour les laisser travailler, et fit semblant de lire un journal.

Quelques instants après, Margival quittait le bureau pour aller donner des ordres aux employés.

— Monsieur, dit-elle à Terrenoire, j'ai à vous parler. Sa voix tremblait et des larmes perlaient à ses yeux.

— De quoi s'agit-il, ma chère enfant?

— De vous et de M"" de Terrenoire.

Il faillit tomber à la renverse.

— Quoi qu'il arrive, dit-elle précipitamment, jurez-moi que M°' de Terrenoireesten sûreté chez vous et que vous n'attenterez pas à vos jours.

— Tu m'en demandes trop, Marie.

Il la tutoyait, comme autrefois.

— Jurez-le moi,

— Jure-moi alors que tu ne feras rien contre moi, que tu empêcheras ton mari de m'éloigner de sa maison?

Margival venait de rentrer. Du regard, le banquier répéta sa question à Marie.

Elle baissa la tête en signe d'assentiment.

Un bonheur ineffable se peignit sur les traits de M. de Terrenoire.

— Je m'en vais, papa, dit-elle à Margival. Tu dînes avec nous ce soir?

— Oui, chère enfant. Et vous, demanda-t-il au banquier, ne viendrezvous pas nous tenir compagnie.

— Je pars ce soir, répondit-il; mais, selon mes prévisions d'aujourd'hui, j'espère revenir plus tôt que je ne pensais.

— Et moi, déclara Margival, j'espère que vous reprendrez la direction de votre maison et que nous ne nous quitterons plus jamais. Je dis : jamais ^

parce que je n'oublierai jamais tout ce que je vous dois, tout ce que nous vous devons, moi, mon gendre, et ma fille.

M. de Terrenoire remarqua la confusion qui se peignit sur les traits de Marie-Louise.

La jeune femme les laissa à leurs travaux.

— Saurait-elle quelque chose? se demanda le banquier avec angoisse.

Quand il eut donné à Margival et à Guerrier les explications nécessaires pour la gestion de la maison durant son absence, il rentra à son hôtel et pénétra de suite dans le boudoir de sa femme.

Andréa, nonchalamment étendue sur une chaise-longue, n'avait pas eu recours à la morphine pour sortir de la réalité. Elle attendait de pied ferme les événements.

— Que me voulez-vous encore? lui demanda-t-elle.

— Nous partons ce soir ?

— Où?

— En Espagne.

— Un beau pays, dit-elle, j'ai toujours eu dessein de le visiter, mais, cette année, je tiens à rester à Paris.

M. de Terrenoire se demandait si cette créature était folle de le braver ainsi. Ah ! Marie-Louise avait eu une heureuse inspiration de lui

faire jurer qu'il contiendrait sa vengeance et qu'il n'attenterait pas à ses jours. Des lueurs rouges passaient devant ses yeux.

Sans Marie-Louise, il étranglait cette femme qui osait le persifler; qui, au lieu de baisser la tête, prenait une attitude hautaine et dardait sur lui des regards de défi.

— Vous partirez ce soir avec moi, répéta-t-il.

— Je ne partirai pas I

— Vous partirez! Vous me dispenserez d'employer la force.

— Osez-le donc.

Il leva ses deux bras au-dessus de sa tête et, les mains crispées :

— Ah ! ne me défiez pas!...

— ^ Vous auriez tort de me tuer, dit-elle froidement. Ce serait dommage pour votre Marie-Louise et... pour M. Margival.

De stupeur, il se laissa tomber sur un fauteuiL

Andréa savait tout! Comment? Par qui? »

Elle tenait son secret !

Elle avait cette arme contre lui !

Les menaces, la violence, tout devenait inutile.

Il fallait parlementer.

M. de Terrenoire reprit peu à peu possession de lui-même. Andréa le fixait, sondant ses pensées les plus intimes.

Elle triomphait.

— Que savez-vous? demanda-t-il enfin.

— Tout.

— Expliquez-vous.

— J'ai eu besoin de dix mille francs. Je ne les avais pas, je vous les ai pris.

Ce fut un trait de lumière pour le banquier. Il avait commis l'impfudence de laisser traîner un portefeuille contenant les lettres de Blanche Warner.

— Mes lettres ! s'écria-t-il. Je veux mes lettres!

— Vos lettres? vous voulez dire celles de Blanche Warner. Je ne les ai plus. Elles sont en bonnes mains.

Il se leva terrifié. En bonnes mains? Les avait-elle adressées à Margival ?

— Calmez-vous, reprit-elle. Les lettres de Blanche Warner ne parviendront à qui de droit que si je disparaissais. De la sorte, je suis tranquille. Vous ne pouvez rien contre moi. Vous n'avez même plus le droit de critiquer ma conduite privée, vous qui, depuis tant d'années, avez joué auprès de moi, auprès de Margival, le rôle de Tartufe.

fiOGER-LA-HONTE

Il descend doucement... doucement... à la force des poignets. (P. 888.)

m. — iOLBS MART. — ROOKR -LA-HONTE. — Ad. j. rouFF ST C".

ur. m

Il blêmit de fureur, mais que pouvait-il contre l'abominable créature qui lui jetait à la face ses vérités ? Ne lavait-il pas joué, en effet, ce rôle d*» Tartufe ?

L'expiation commençait pour lui.

Mieux valait continuer à parlementer.

— Pourquoi refusez- vous de partir ce soir?

— Parce que ma présence est nécessaire à Paris.

— Nécessaire à quoi?

— A mon salut.

— Mais on peut venir vous arrêter d'un instant à l'autre. Je suis même étonné que vous soyez encore en liberté.

— Vous savez bien que vos agents m'épargnent. On espère que Luversan ne parlera pas. D'abord, sachez-le bien, je ne suis point complice de l'assassinat. J'ignorais les projets du misérable. Tout mon crime consiste à avoir recelé l'argent. J'ai voulu sauver Luversan, voilà tout.

— Mensonges ! Vous m'avez fait voler pour vous sauver avec votre amant et mener avec lui une vie luxueuse à l'étranger. Ceux que vous appelez : « mes agents » ne vous ont pas laissé le temps de mettre les valeurs à l'abri des recherches. Le lendemain, de leur perquisition, votre amant était arrêté par sa première victime, Roger Laroque. Vous êtes complice du crime etla justice vous demandera compte de l'assassinat de Brignolet.

Elle se redressa à son tour, et d'une voix éclatante :

— Vous me parlez comme un juge d'instruction. Pourtant j'ai dit la vérité.

— Admettons-le. Vous n'en êtes pas moins perdue. Tout vous conseille de partir ce soir. Il vous faudra prendre des précautions. Vous serez suivie.

— Mais non, vous dis-je! Puisque vos agents ne m'ont pas encore dénoncée. J'ai le temps. Luversan peut mourir en emportant son secret. S'il ne meurt pas, j'ai encore espoir qu'il taira mon nom à ses juges.

— Vous comptez sans les perquisitions qu'on a dû faire à son domicile. On y aura sans doute trouvé des lettres de vous.

Elle se mit à trembler à cette idée.

Elle n'avait pas songé à ses lettres.

— Vous voyez bien, conclua-t-il, qu'il faut partir toui de suite- Elle se passa la main sur son front brûlant.

— Le domicile de Luversan? fit-elle. Personne ne le connaît.

— Si, vousl ^ Non.

— Ah I vous mentez encore I

— Si je le connaissais, j'y serais déjà partie chercher mes lettres. Vous voyez bien qu'il faut que je reste à Paris. Laissez-moi agir. Dans trois jours, je serai fixée. Vous m'emmènerez où vous voudrez. Pourquoi avez-vous choisi l'Espagne?

— Parce qu'il y a en Espagne des couvents dont les portes ne s»,rouvrent jamais pour celles qui y sont entrées.

— Jamais ! répéta-t-elle avec effroi. Et ma fille? Comment expliquerez-vous mon absence, si vous la mariez avec celui qu'elle aime?

— Par une expatriation ou par une disparition. Dans le premier cas, c'est que vous n'aurez plus rien à craindre de la justice. Dans le second cas, inutile de discuter. La famille de Vaunoise ne consentira jamais au mariage de Julien avec la fille de la complice de Luversan.

— C'est bien, dit-elle. Partez lo premier. Attendez-moi à Bayonne. J'y serai dans quatre jours, à l'hôtel dd la Dorade, sous le nom de M°' Maignan. Vous ferez de moi ce que vous voudrez. Le couvent ne m'eflraie point.

Il réfléchit un instant.

— Me rendrez-vous les lettres?

— Oui, lorsque Diane sera mariée et que vous m'aurez permis de l'embrasser une dernière fois.

— Vous aimez donc votre fille?

• — Vous aimez bien la vôtre !

— Diane n'est donc pas ma fille?

— Si je vous dis qu'elle est votre fille, vous ne me croirez pas. A votre fantaisie !

Il reçut le coup sans sourciller.

— El quelles mesures prenez-vous pour... votre salut?

— Ceci me regarde.

— JNe craignez-vous point de vous compromettre davantage? Vous avez la promesse de Trislot et Pivolot. Vous feriez mieux de vous en tenir là. Il importe d'ailleurs que Jean Guerrier soit entièrement disculpé, que Roger Laroque obtienne sa réhabilitation.

Elle haussa les épaules.

— Je comprends que l'honneur de l'époux de Marie-Louise vous tienne tant a cœur; quant à ce M. Laroque, vous ue le counaissez pas, ni moi non j)lus.

Il soupçonna la terrible vérité.

— Essaieriez-vous de faire évader Luversan?

— Vous êtes fou! Puisqu'il se meurt..

— Faciliter son évasion serait un crime de plus, le plus abominable de tous...

— A cause de Jean Guerrier?

— Certes!

— Tranquillisez-vous. Je n'ai point ce pouvoir. Allez rejoindre Diane à Pau. Dans quatre jours, je serai àBayonne. Et surtout, pour votre sûreté personnelle, n'essayez pas à savoir ce que je tente pour... mon salut... pour noire salut; car de mon déshonneur dépend le vôtre.

Il se sentait désarmé contre elle. Il la laissa à ses desseins ténébreux et partit le soir même à Pau

La première parole de Diane fut en voyant son père ; — Où est maman?

— A Paris.

— Pourquoi ne l'avez-vous pas amenée?

• — Elle n'a pas voulu quitter Paris.

Le doute se lisait dans les yeux de la jeune femme.

— Je te jure que ta mère est à Paris, lui dit-il tout bas. Elle se rassura.

Quant au colonel, l'absence d'Andréa ne l'inquiétait nullement.

— Ma belle-sœur a trop d'occupations agréables dans la capitale, dit-il, pour venir s'ennuyer ici auprès des siens. Voilà ce que c'est que de mener l'existence fastueuse des hauts financiers. Vous ne connaîtrez jamais les joies du foyer, vous autres.

La mission de Célestin Damour avait-elle réussi? Il est temps d'en informer nos lecteurs.

Reprenons les faits où nous les avons laissés.

Ursule ronflait. Penché à la fenêtre, Isidore, de sou vrai nom Célestin Damour, neveu et apprenti jardinier improvisé, se tenait, fort perplexe, à la fenêtre.

Comment ferait-il parvenir au criminel qui reposait au-dessous do lui le billet de la banquière.

Agissait-il d'après un plan tracé d'avance? S'abandonnait-il au hasard des circonstances?

Disons-le à la louange de Célestin, qui eût beaucoup mieux tait d'employer en tout honneur les facultés transcendantes dont la nature l'avait

doué : il s'était tracé dès son départ de Ville-d'Avray une ligne de conduite. Non pas qu'il ne comptât sur l'imprévu, comme les grands généraux toujours prêts à modifier leurs dispositions primitives pour profiter d'une faute de l'adversaire.

Or, il faut avouer que l'imprévu se faisait le complice de Célestin. D'abord l'imprévu lui avait fourni, par la langue déliée d'une débitante da vins à Ville-d'Avray, des renseignements circonstanciés sur l'ancienne» domestique de Roger-la-Honte, la mère Dondaine née Ursule Dondaine, vieille demoiselle très attachée à ses devoirs.

Mais, dira-t-on, dans quel but le jeune libéré du matin s'était-il rendu dans un pays oti, d'après les journaux, d'après les on-dit des gens de Sèvres, l'assassin, objet de tant d'attentions, ne se trouvait déjà plus. Et l'instinct? Comptez- vous pour rien l'instinct qui dirige le policier tout aussi bien que le malfaiteur?

— Allons toujours voir, s'était dit Célestin.

C'était d'ailleurs une occasion splendide de respirer l'air des bois, après celui du préau. Tout en ouvrant ses poumons à l'oxygène réparateur, Célestin apprit encore, grâce à l'imprévu, par une conversation surprise derrière une porte, que le célèbre Luversan n'avait jamais quitté le théâtre de sa dernière tentative criminelle.

La donnée du problème devenait moins obscure, la solution moins impossible. Renoncer aux six mille francs promis par la banquière, aux joies d'une tournée productive en Amérique avec un diorama patriotique, à l'espérance de redevenir quelqu'un, de ne plus sentir la police sur ses talons, de pouvoir regarder son prochain sans crainte d'être reconnu pour un pilier de prison, Célestin n'y était nullement disposé. Il irait jusqu'au bout de sa périlleuse entreprise.

Avec une décision qu'on aimerait à lui voir appliquer à des missions légales, il était parti à la Ferté-Milon pour y reconnaître les parents de M"* Dondaine, voir la tête du neveu, et principalement se procurer des pièces devant lesquelles la tante s'inclinerait sans chercher « midi à quatorze heures ».

Ces pièces, il les avait empruntées à ses hôtes... oh! sans le moindre scrupule.

Muni de la photographie de M. Dondaine, frère d'Ursule, de l'acte de naissance d'Isidore, il était certain de pénétrer dans la place; mais arriverait-il jusqu'à Luversan ? Eh bien, l'imprévu l'avait servi encore au moment décisif en inspirant à la bonne tante l'heureuse pensée de faire souper Isidore avec elle en cachette, dans sa chambre, et de lui étendre un de ses matelas par terre pour lui éviter des frais d'hôtel. Comme elle

chérissait le fils de son frère, la tante Ursule ! Ah ! si Célestin avait eu ce privilège, si la famille l'eût gratifié d'une tante de cet acabit, c'est lui qui n'aurait jamais eu l'idée d'escamoter un gigot à l'étalage !

Mais l'inslant critique est venu.

Voyons-le agir, Célestin Damour.

Il se résume : 1* donner la leLlre à Luversan ; 2° recevoir de lui une réponse.

Le messager ne doute pas un seul instant que, quand bien même il réussirait à porter à destination la lettre de M"" de Terrenoire, cette grande dame ne lui baillera les six mille francs qu'au reçu de la réponse,

La réponse? C'est facile à dire, mais quand on s'est flanqué un grand coup de poignard dans la poitrine et qu'on gît sur un lit de douleur, on ne doit pas être en état de faire sa petite correspondance en pleine nuit, sans chandelle, à côté de deux agents qui épient vos moindres mouvements,

— Baste ! on verra, se dit Célestin. C'est égal, je suis un riche idiot : j'aurais dû acheter une corde et tout ce qu'il faut pour écrire

Il cherche à tâtons sur tous les meubles dans l'espoir peu vraisemblable de rencontrer sous ses mains un crayon. Force lui est bien d'ouvrir les tiroirs,

Patatra! Il heurte du coude un verre placé imprudemment au bord de la table et le fait tomber.

Au bruit de la casse, Ursule se réveille.

— C'est loi, Isidore?... Qu'est-ce que tu cherches? demanda-t-elle sans concevoir, dans sa bonne âme crédule, le moindre soupçon,

— Un crayon et du papier, répond-il eff"rontément,

— Pourquoi faire?

— Pour écrire le nom et l'adresse du patron chez qui je dois aller ce matin à Vitry. Figurez-vous, ma tante, que je l'avions oublié et qu'il m'a fallu plus d'une heure pour le repêcher dans ma mémoire. Si je ne l'écrivons pas de suite, j'sommes fichu de ne pouvoir fermer l'œil de la nuit.

Ursule, qui ne connaît que son travail, est tout attendrie des préoccupations d'Isidore.

— C'est bien, mon garçon, dit-elle. Mais ne parle pas si fort, on pourrait t'entendre au-dessous, et dame! Cane marcherait pas comme sur des roulettes. Tu trouveras du papier à lettre et un crayon dans le tiroir du bas de la commode, à droite. Le crayon est taillé depuis cinq ans , je n'y ai jamais touché. Rallume la bougie.

— Pas la peine, ma bonne tante, j'y voyons clair la nuit mieux que

888 ROGi:R-LA-nONTE

l'jour. Faut ça, dans l'mélier, pour surveiller les maraudeurs qui aimonl mieux prendre les légumes au marais qu'au marché.

— Bonsoir, Isidore. Dors bien.

— Bonsoir, matante. J'tenons l'crayon. En deux temps, c'est fait, et j'vous laisserons la paix.

Cinq minutes après, le sommeil des justes a refermé les yeux d'Ursule et provoqué chez la vieille fille des troubles nasaux qui se manifestent par un bruit analogue à celui résultant du frottement des cordes graves d'une contrebasse.

A défaut de mieux, Célestin a recours au vieux moyen dont tous les prisonniers, célèbres par leurs évasions, ont fait usage. Il tord ses draps de ht, les noue au bout l'un de l'autre, en attache solidement l'une des extrémités à la barre d'appui de la fenêtre, et laissant retomber au dehors cette échelle de toile, constate que, grâce au peu d'élévation de la villa Larouette, il ne risquera pas de se casser le cou dans le jardin au sortir de chez Luversan — s'il parvient à en sortir et à remonter chez Ursule.

Préalablement, il a retiré ses « croquenots » achetés au bazar d'Amsterdam, et les a accrochés, ainsi que le paquet renfermant ses elTets de ville, au bout de l'échelle pourles reprendre au besoin.

Afin de ne pas s'embrouiller dans les « chevaux de file », il a épingle à sa blouse la lettre de la banquière et serré crayon et papier blanc dans sa poche droite.

Quant à son boursicot, qu'il avait eu d'abord l'intention de cacher au pied d'un arbre, il se l'était passé autour du corps, dans une ceinture hygiénique.

Le voilà parti, Célestin Damour, parti par la fenêtre d'Ursule, la bonne tante aux ronflements non moins sonores que rassurants.

Il descend doucement... doucement... à la force des poignets.

Ça le connaît, la gymnastique. Peut-être aurait-il pu s'évader, comme tant d'autres, de toutes ses prisons, mais il avait jugé que la liberté sans le sou ne valait pas la peine d'être reconquise au péril de sa vie.

A hauteur de la fenêtre du criminel, il s'arrête.

Il a bien pris ses précautions, ayant eu soin d'opérer sa descente du côté où les rideaux tirés masquent le jour au blessé.

Il pose un pied sur le rebord de la corniche, reprend haleine, écoule.

La nuit est profonde. Enveloppé d'obscurité, il ne craint rien du dehors, mais dans un instant il va falloir entrer. Voilà le « chiendent ».

La respiration haletante du prisonnier parvient jusqu'aux oreilles de l'audacieux Damour.

Luversan dort-il ? Faudra bien le réveiller, le monsieur à la banquière.

Célestin se frotta les yeux, aperçut la tasse de chocolat. (P. 894.)

Et les agents, où sont-ils? Dans une pièce à côté, a dit la mère Doridaine.

Est-ce bien sûr? Célestin n'aura-t-il pas plutôt mis les pieds dans la place que quatre poignes solides d'agents s'abattront sur lui. Adieu la liberté! Adieu les rêves de voyage au long cours, les espérances de fortune à "parcourir l'Amérique avec la France sous son bras pour tout moyen d'existence.

LIV. 112. — JULES MARY. — ROGER-I.A-HOJJTE. — ÔD. J. ROUFF ET C'* .

Page 1