LIV. il
Mais on ne peut s'attarder en vaines réflexions entre ciel et terre.
Célestin saccroupil doucement sur le rebord de la fenêtre, empoigne la barre d'appui et «xécute ce qu'on appelle en gymnastique un « rétablissement » des poignets, le tout sans frôler une viire.
C'est à peine ai le bois a craqué dans la pierre sous le poids léger du jeune Damour.
Il n'est pas encore dans la place, mais, appuyé sur les mains, il peut faire l'inspection des locaux.
0 sublime concours de l'imprévu ! La chambre est délicatement éclairée par une veilleuse et Célestin sondant tous les coins, a maintenant la certitude que le blessé est seul, tout à fait seul, et qu'il'tmirne le dos à la fenêtre.
Dans la chambre voisine, par la porte restée ouverte, il aperçoit une jambe démesurément allongée devant un pied de fauteuil. Ce membre doit appartenir à l'un des deux agents chargés de la surveillance du prisonnier. Or, un homme éveillé ne laisserait pas traîner ainsi sa jambe. D la ramènerait auprès du corps, dans l'attitude qui convient à un gardien vigilant.
Célestin en conclut que le policier préposé à la surveillance du blessé pendant la nuit a cédé au sommeil.
Il ne faudrait pourtant pas s'y fier; ces gens-là, ça ne dort jamais que d'un œil, ça a bientôt fait de rassembler ses pattes et de rouvrir les griftes , à la moindre alerte .
Le 'fils Damour se laisse glisser tout doucement dans la place sur la barre d'appui, pose les mains sur le parquet, rÊimène les ïambes une à une, rampe jusque sous le lit du blessé et s'y blottit.
11 était temps.
La jambe de l'agent endormi vient de se replier comme mue par un ressort.
Un éternuement suit.
C'est M. Pivolot qui se réveille.
M. Pivolot a cédé un instant à la nature : il a dormi.
Et pendant qu'il dormait, il faisait des rêves de triomphe; il se voyait à la cour d'assises, terrassant de ses dépositions Luversan qui ne voulait pas avouer, lui mettant le nez dans ses deux crimes.
Il aurait dormi encore longtemps sans cette maudite fenêtre que le médecin veut qu'on tienne ouverte. La fraîcheur peut être salutaire pour un homme qui s'est perforé le poumon d'un coup de poignard, mais pour un citoyen bien portant et prédisposé aux rhumes de cerveau, c'est pernicieux.
ROGER-LA-HOiNTE 89i
Donc, M. Pivolot s'est éveillé en éternuant.
— Maudite fenêtre , murmure-t-il.
Il bâille, se détire, regarde Tristot qui dort à poing-s fermés, envie le sort de ceux que rien n'enrhume, se lève et vient faire son inspection.
Ah! s'il avait l'idée de regarder sous le lit! Mais il faudrait être un brin sorcier pour avoir cette idée. Comment se douter qu'un jeune homme, aussi agile qu'audacieux, s'est introduit dans la villa Larouelte et est descendu de l'étage supérieur par la fenêtre jusque sous le lit de Luversan.
— A boire, demande le blessé.
Le son de cette voix éteinte fait tressaillir Célestin.
— Diable ! se dit-il. Voilà mon bonhomme qui n'aura jamais la force de lire le billet de la banquière et surtout de m'écrire la réponse. Si seulement il pouvait me faire un petit reçu, je serais sauvé de la faillite.
Pivolot, suivant l'ordonnance du médecin, a versé du liquide dans une cuillère et l'a fait absorber à son prisonnier. C'est un excellent infirmier que Pivolot.
— Avez-vous besoin d'autre chose? mon ami, demande-t-il à Luversan.
— J'ai soif, répète ce dernier.
— Tout à l'heure, vingt minutes après votre potion. Mais, dites-moi, mon ami, ne trouvez -vous pas que l'air est plus frais cette nuit que d'habitude ! Si vous alliez vous enrhumer?
Qui ne dit mot consent. Pivolot ferme la fenêtre et va se rallonger dans la pièce voisine sur son fauteuil.
Luversan n'a pas protesté. Encore moins Célestin Damour, qui se demande avec terreur comment il sortira de sa cachette.
Il réfléchit un instant, le jeune récidiviste, et déjà dans sa cervelle fertile en combinaisons variées un plan ingénieux a germé. Étendu sous le lit, il regarde anxieusement la jambe du policier, la suit dans ses moindres contractions et la voyant enfin inerte, conclut qu'il est temps d'en finir.
Il passe dans la ruelle sans faire le moindre bruit, se dresse le long du mur, et légèrement appuie l'index sur l'épaule du blessé auquel il dit à l'oreille :
— N'ayez pas peur, c'est un ami.
Luversan retourne la tête.
tLe prisonnier est un de ces hommes que rien n'étonne et qui sont oujours en possession de leur sang-froid. Ses yeux perçants ont découvert l'étrange personnage qui se présente
ainsi, sans aucune recommandation, à son chevet, en pleine nuit. Au risque de rouvrir sa blessure, il se retourne lentejnent, fait face à son ami.
Toujours penché à Foreille du blessé, Célestin le rassure en lui disant :
— Je viens de la part de M"" de Terrenoire. Et il lui explique l'objet de sa visite.
II lui montre que la lettre est bien cachetée, mouille de sa salive les bords de l'enveloppe, en retire ainsi le pli sans faire craquer le papier, tend le billet au prisonnier qui essaye vainement de le lire.
— Attendez, lui dit Célestin. Je vais vous donner de la lumière. Avec son ongle, il frotte discrètement le phosphore d'une allumette,
l'enflamme, soulève le drap du blessé et sous cet abri improvisé, lui facilite la lecture du billet dont il prend lui-même connaissance, histoire d'être édifié sur le but exact d'une entreprise aussi dangereuse.
Ce n'est pas long à lire.
La banquière s'exprimait ainsi : ...
Je vous envoie uji garçon intelligent, sur qui vous pouvez compter. Agissez vite : Tristot et Pivolot ont entre leurs mains les billets de banque payés à Luvigny et tout le reste de la somme qu'ils ont trouvée chez moi. Ils ne produiront ces preuves que si vous n avouez pas.
— Merci, murmure le blessé.
L'allumette s'était éteinte.
— Ce n'est pas tout, lui dit aussi bas que possible Célestin, il me faut une réponse.
Leurs yeux se sont faits à l'obscurité et ils se comprennent admirablement du regard. Luversan indique qu'il n'a rien de ce qu'il faut pour écrire et que la force lui manquera.
Célestin lui passe quand même du papier, le crayon d'Ursule et uno enveloppe.
— Du courage ! dit-il. Il me faut au moins un reçu. Sans quoi madame ne croira pas que je vous ai vu. Quand on a été à l'école, on écrit très bien sans y voir clair.
Luversan obéit. Il trace quelques lignes, signe et prie son ami de mettre lui-même le pli sous enveloppe.
Tout cela s'exécute sans un froissement de papier. L'homme le plus maladroit devient un prestidigitateur quand il s'agit de sa liberté.
— Ce n'est pas tout, dit à son tour Luversan chez qui les forces
ROGER-LA-IIONTE . . 893
reviennent en même temps que l^spoir. J'ai une seconde lettre à écrire. Vous la porterez à son adresse et me ferez parvenir ce qu'on vous aura donné pour moi.
Célestin se g-ratte l'oreille.
— Alors, faudra revenir?
• — Mais oui, demain, à la même heure,
— Par le même chemin?
— Comme vous voudrez.
Luversan devenait loquace.
— Et cela me rapportera?
— Cinq mille francs, sans compter ce que vous gagnerez par la suite â mon service.
Au service d'un assassin ! Il n'y tient pas du tout, Célestin Damour. Mais il se garde bien d'exprimer sa répugnance.
Il tend à Luversan une nouvelle feuille de papier et le précieux crayon d'Ursule.
Cette fois, le blessé y met le temps. Il ne lui faut pas moins de cinq minutes pour écrire sa seconde lettre et tracer l'adresse sur l'enveloppe. Célestin cachette la missive, met le tout dans sa poche.
— Et maintenant, dit-il, faites-moi ouvrir la fenêtre.
— J'y pensais.
Le messager se reglisse sous le lit.
Luversan reprend sa première position et tousse péniblement.
La jambe de Pivolot se replie soudain.
L'agent éternue sans réveiller M. Tristot qui, confiant dans la vigi" lance de son collègue, profite largement d'un repos bien gagné.
Il se lève, regarde la pendule et constate avec dépit qu'il est en retard de cinq minutes pour donner à boire au blessé.
Lentement, méthodiquement, il va remplir une tasse de tisane chauffée à la flamme d'une lampe à essence et la présente au malade qui boit avec avidité.
— Merci, fait Luversan.
Et il ajoute, non sans malice, ce seul mot qui fait sourire dans sa moustache naissante le récidiviste caché sous le lit :
— J'étouffe.
— Ah! vous étouffez?...
— De l'air?
— Alors, vous désirez que j'ouvre la fenêtre?...
— Toute grande.
— Toute grande, mais... il fait un froid de loup.
894 ROGER-LA-HOiNTE
— J'étouffe.
— Ne parlez pas ! Le médecin a défendu que vous parliez. Je vait ouvrir la fenêtre, un seul battant suffit, comme tout à l'heure, croyez-moi.
Céleslin respire. Si l'agent l'ouvrait toute grande, la fenêtre, il découvrirait fatalement l'échelle de toile !
Pivolot n'a rouvert qu'un battant. Il n'a pas vu l'échelle.
Du reste, la nuit continue à se faire complice du mauvais coup qui se prépare. Elle en a fait bien d'autres, la nuit !
— Merci, dit Luversan, en prenant une forte bouffée d'air.
— Eh eh ! fait Pivolot, vous respirez très bien, celte nuit. Après demain au plus tard, on pourra vous sortir d'ici. Savez-vous que ce n'est pas une sioécure que do vous soigner. Heureusement que vous n'êtes pas encore de force à filer par la fenêtre. Sans quoi, ce serait déjà fait, n'estce pas, mon ami?
Luversan ne répond pas, mais il recommence à geindre, sentant bien qu'il s'est compromis par excès de respiration.
— Bonsoir, mon ami, maintenant vous n'avez plus besoin de rien. A cinq heures sonnant, je viendrai vous donner votre potion. Sapristi, qu'il fait froid.
Pivolot empoigne une couverture de voyage accrochée à une patère, se l'enroule autour du corps, et passant dans l'autre pièce, s'étend tout de son long sur son fauteuil.
Cinq minutes après, Gélestin déguerpissait par la fenêtre avec la légèreté d'un fantôme, remontait à la force des bras chez Ursule, béatement endormie, reprenait son échelle et, la décrochant, s'en faisait un excellent drap. Il ne tarda pas à s'endormir du sommeil des coquins qui espèrent réussir dans leur œuvre ténébreuse.
Il ronflait encore lorsque sa « tante » le secoua aussi vigoureusement que son grand âge le lui permettait.
— Isidore 1 Isidore ! Il est temps de te lever si tu veux arriver à l'heure chez ton nouveau patron.
Célestin se frotta les yeux, aperçut la tasse de chocolat fumant que lui présentait Ursule sur une soucoupe garnie de deux énormes lartines bien beurrées, remercia et déjeuna de l'appétit d'un homme qui s'est livré aux agréments de la gymnastique en plein air.
Excellent, le chocolat d'Ursule; succulentes, les tartines beurrées d'Ursule. Coquin d'Isidore!
La tante attendit qu'il eût tout absorbé pour lui poser une question.
— Ah çà, Isidore, dit-elle enfin, pourquoi n'es-tu jamais venu me voir?
Question embarrassante. Célestin s'en tira par une répartie qui ne fut pas 1res goûtée d'Ursule.
— Dame! ma tante, j'pouvions pas nous douter qu'vous nous laisseriez en héritage toute votre galette.
— Quelle galette?
— Vos économies, quoi !
Le gamin de Paris s'était trahi.
Elle fit une moue significative.
— Je savais que ton père est intéressé, dit-elle, mais je ne le croyait» pas à ce point, ni toi non plus. Bon chien chasse de race. Je ne m'en dédis point et puisque vous pouvez compter sur ma galette, — un vilain mot, Isidore, — j'espère que tu viendras plus souvent et mon frère aussi.
— Oui, ma tante. Que même j'pourrions ben revenir ce soir, si je n'me plaisons pas à Vitry.
— Ce soir? Non, pas ce soir. Tu risquerais de me faire perdre ma place.
— Oh pour si peu. C'est que, voyez-vous, ma tante, si je m'accordons pas à Vitry, je Tverrons ben avant l'bout d'ia première journée de travail. Alors, je r'filons cheux nous, mais auparavant, j 'voulons vous embrasser et vous donner des nouvelles. Dans c'cas, j'arrivons ici, à la petite porte, à neuf heures du soir,^t j'repartons demain au point du jour. Ça va-t-y?
— Ça va. Ce soir, j'irai voir à la petite porte si tu y es.
— Merci, bonne tante.
Ursule s'assura si ces messieurs n'avaient pas besoin d'elle et Célestin fit un bout de toilette. Bientôt, elle fut de retour.
— File, mon gars, tu n'as que le temps. On attend les juges d'un moment à l'autre pour un interrogatoire. M. Laroque y sera, ainsi que son ancien caissier, M. Guerrier...
Oh oh ! le bain chauffait à la villa Larouette.
Célestin embrassa derechef la tante sur sa loupe et fila par l'allée couverte, son petit paquet sous le bras.
Il était à peine sorti et longeait paisiblement l'allée qu'il se croisait avec un vieillard au visage tout sillonné d'affreuses cicatrices.
Le vieillard regarda sévèrement le récidiviste qui perdit de son assurance.
Avant de tourner l'allée, Célestin jeta un coup d'œil en arrière.
Cela avait été plus fort que lui.
ILe vieillard s'était arrêté devant la porte de la villa Larouette II observait le passant suspect.
Célcslin fila tout de bon. Il n'osait courir, mais pressait le pas, avait hâte d'échapper à ce regard inquisiteur. ,
Arrivé à Sèvres, il se dit après mûre réflexion :
— Ce vieux-là doit être le père Laroque.
Et il rougit de servir les intérêts d'une bande de misérables qui, pour se sauver, laisseraient encore dans le pétrin deux innocents. Sale besog-ne !
Mais le jeune Damour, tout entier à ses projets de lucrative émigration, eut bientôt fait de bâillonner sa conscience". 11 n'en voulait plus, dé cette existence au jour le jour. La crainte du gendarme commençait à lui peser. Puisque personne ne voulait lui donner d'ouvrage, il vendait son âme au diable que représentait convenablement la belle M"° de Tercenoire.
A cette heure matinale, peu de voyageurs se trouvaient dans le train de Paris. Célestin s'installa dans un wagon vide et commença l'inspection des lettres fermées sur lesquelles il comptait pour se constituer une malhonnête aisance.
L'une des enveloppes portait « M°" de Terrenoire » ; l'autre : « M. d'Andrimaud, rue de Rivoli 104. »
Bien que tracées d'une main tremblante, dans la nuit, l'écriture de Luversan se lisait facilement.
Tout autre malfaiteur que ce messagej de hasard eût éprouvé la curiosité de déchifîrer le contenu des lettres ; mais le faux neveu d'Ursule n'y pensaitmême pas, non par indiscrétion, encore moins par indifférence. Il en savait assez. Il redoutait d'en savoir davantage. A tout moment sa conscience lui criait malgré le bâillon : « Jusqu'à présent, tu n'étais qu'un petit voleur incorrigible ; te voilà maintenant lancé dans les combinaisons criminelles. Tu sais bien ce que tii fais. Tu aides un assassin à se tirer d^s griffes de la justice. Tu t'entends avec ses complices pour lui rendre la liberté. Tu risques lebagne, malheureux! Et quand bien même tu resterais impuni, je ne te laisserais jamais tranquille. »
Ce qui prouve que Célestin Damour avait une conscience comme tout le monde.
Chez les énergiques, quand .une résolution est prise, même pour un but exécrable, le retour en arrière, dans la bonne voie, est presque impossible. L'engrenage les tient et ne les lâche qu'après les avoir broyés
A Paris, Célestin courut au plus pressé. Il se rendit de suite chef d'Andrimaud.
L'ancien associé de Luversan, le financier véreux, directeur du Sanveteur des Capitalistes, n'était pas encore levé. Selon son habitude, il avait passé la nuit à jouer au baccarat dans un des cercles tripots qu'on appelait
Voilà! dit-il en tendant la lettre. (P. 9oO.)
autrefois des enfers et que les joueurs modernes ont décorés du nomni,,. resque de cla,ue-aent. C'était sa façon d'opérer le sauvetage des ca ta ZZr'''' '\ '"'''' '- "''"'' '- circulaires., s!: atZt ^^^^Un petit groom en superbe livrée répondit dun ton hautain à l'arri- - Repasser à une heure précise, avant l'ouverture de la Bourse .
Célestin calcula qu'il aurait le temps dé se trouver à trois heures, rue de Chanaleilles. Il n'insista pas et s'en fut déjeuner.
A une heure précise, il était reçu par d'Andrimaud qui adorait les blouses bleues sous lesquelles on trouve parfois de gros sacs d'écus dont maint prétendu bourgeois se contenterait pour ses vieux jours. Mais en constatant la jeunesse du paysan, il fit une grimace de déception.
— Que voulez-vous? lui demanda-t-il sèchement.
— Je ne veux rien, répondit le messager. C'est au contraire vous qui attendez quelque chose de votre serviteur.
Ce langage énigmatique déplut fort au directeur du Sauveteur des Capitalistes.
— Expliquez-vous! fit-il d'un ton péremptoire.
— Eh oui, vous attendez quelque chose de moi qui suis, pour l'instant, mais pour l'instant seulement, votre serviteur, votre très humble serviteur.
D'Andrimaud n'aimait pas la plaisanterie.
— Je n'attends rien de vous, déclara-t-il. Je ne vous connais même pas.
— Vous apprendrez à me connaître. Voici une lettre qu'on m'a chargé de vous porter et je vous déclare qu'il était plus difficile de prendre livraison du billet qu'un abonnement à votre Sauveteur.
Célestin lui remit la lettre de l'assassin de Larouette. Le financier examina l'enveloppe avec défiance, la retourna, la flaira, et finalement la décacheta.
— Ayez pas peur, dit le gamin de Paris. C'est pas une machine infernale.
D'Andrimaud lut ce qui suit :
Allez rue Poliveau numéro 13, et préseiitez-vous de la part de M. Morand qui a loué pour deux mois la chambre numéro 26 de r hôtel garni. Vous trouverez une petite valise tout en haut d'tm placard d'autant moins exposé aux visites des indiscrets quil n'est pas fei'mé à clé. Reinettez cette valise au porteur de ce mot. En écharige, ce jeune homme vous donnera une enveloppe fermée dont il ne connaît pas le contenu. Vous y trouverez ime som?ne de dix mille francs . Vous en remettrez secrètement cinq mille sous pli à mon profit et garderez les cinq mille autres pour vous. Nous 7ious reverrons bientôt. Le porteur decemot me rapporteravotre pli avec la valise.
Un étonnement prodigieux se peignit sur la physionomie de d'Andrimaud.
— Vous venez de Ville- d'Avray? demanda-t-il au messager.
— Parfaitement.
— Vous avez vu... M. Luversan?
— J'ai vu M. Luversan.
■ — Sans témoins ?
— Sans témoins.
— Ce n'est pas possible !
— Je l'avoue, mais l'impossible, ça me connaît.
D'Audrimaud relut le billet de son ancien associé. Il n'y avait pas à discuter; c'était bien- l'écriture de Luversan.
— Vous connaissez depuis longtemps M. Luversan? demande-t-il au messager.
— Depuis cette nuit.
— Et comment êtes-vous parvenu jusqu'à lui sans témoins.
— Par la fenêtre.
— Ah bah !
— Ah bah si vous voulez; mais je n'ai pas de temps à perdre. J'ai d'autres commissions à faire pour M. Luversan, et si vous n'avez rien à me dire de plus, permettez-moi de me carapater.
D'Audrimaud lui montra cérémonieusement un des fauteuils de cuir qui garnissaient son bureau.
— Asseyez-vous, je vais réfléchir.
— Je vous accorde cinq minutes, pas' davantage.
Le directeur du Sauveteur des Capitalistes lui tourna le dos et alla tambouriner à la fenêtre.
C'était sans doute sa façon de réfléchir. Les cinq minutes étaient écoulées.
— Eh bien? fit Célestin.
Le financier se retourna comme un automate discipliné.
— Revenez à quatre heures, dit-il.
• — Parfait... C'est tout ce tjue vous payez?
D'Audrimaud tira péniblement une pièce de cent sous de son gousset et la lui tendit.
— Je n'accepte pas l'aumône, dit Célestin qui lui tourna le dos et disparut en s'écriant : « A tout à l'heure. »
11 se fit conduire en fiacre, rue de Chanaleilles, en face l'hôtel Terrenoire.
A sa fenêtre se tenait Andréa qui lui envoya le signal convenu.
Les domestiques, stylés d'avance par la patronne, s'inclinèrent devant lui. Il revit le grand salon éblouissant de dorures, le merveilleui
tapis d'Aubusson, la splendide banquiëre dont les yeux brillaient comme des escarboucles.
Il ne prit pas le temps de saluer.
— Voilà! dit-il en tendant la leltre.
Andréa déplia fiévreusement le billet oùLuversan s'était contenté de donner cet ordre :
Remettez, sous enveloppe fermée, dix mille francs au porteur de ce mot, à cette adresse : ^ M. d' Andrimaud, rue de Rivoli, 104. » Je vous verrai bientôt. Que le messager ne sache pas ce qu'il porte.
Dix mille francs ! On sait comment Andréa les trouva dans le portefeuille de son mari en même temps que les lettres de Blanche Warner.
Quant aux six mille francs promis à Célestin en cas de rjéussite, elle les avait en réserve et les lui donna de grand cœur.
Le récidiviste les accepta comme argent bien gagné ! Il prit la lettre fermée à l'adresse de M. d'Andrimaud sans se douter qu'elle contenait une petite fortune et se chargea bien volontiers de la porter à destination.
Célestin, suffisamment lesté, croyait pouvoir se retirer, mais la banquiëre réclama de lui des détails complets sur sa visite à Luversan.
Au récit des moyens étonnants auxquels il avait eu recours, elle s'extasia.
— Le blessé, dit-elle, vous attend cette nuit? N'allez pas lui faire faux bond. Il vous a promis cinq mille francs pour votre course, moi j'augmenterai la somme, et je vous attends demain à la même heure.
Elle appelait ce tour de force : une course! Pas gênée, la banquière
— A demain, répondit-il en s'éclipsant.
Une fois dehors, une révolution momentanée se fit dans l'esprit dn jeune Damour. Il eut bien envie de lâcher tout, de barbotter un millier de francs en noces et festins dans sa bonne ville de Paris, d'acheter les éléments du diorama patriotique qu'il projetait d'étaler sous les yeux éblouis des Américains, et de mettre l'Océan entre lui et la justice française.
Six mille francs, c'est énorme pour un prisonnier qui sort de sa geôle avec deux pièces de cent sous économisées en douze mois de travail ; mais pour un homme sérieux, industriel en herbe, spéculateur de l'avenir, c'est une misère.
— Avec les cinq mille francs promis par Luversan, se dit-il, je serai «u large, et vogue la galère !
A quatre heures, il était de retour chez d'Andrimaud. Ce dernier revenait de la rue Poliveau où il avait eu toutes les chances. Le patron de l'hôtel se trouvait absent.
— Ma clé ? avait demandé le financier au garçon de service. i , Et comme cet employé le dévisageait :
— Vous ne me reconnaissez pas? lui dit-il. Je suis M. Morand J'arrive de voyage.
Sans ajouter un mot il détacha du clou la précieuse clé et monta.
Le garçon avait à peine aperçu Luversan qui, d'ailleurs, n'était resté que deux nuits dans sa chambre, rentrant tard et sortant à la pointe du jour. Il laissa passer d'Andrimaud qui trouva la petite valise dans sa cachette, s'en empara, et partit aussitôt, après avoir raccroché la clé dans le bureau de l'hôtel.
Il n'eut rien de plus pressé que de faire ouvrir par un serrurier cette valise dont il examina le contenu en fiacre.
Il y trouva des papiers d'identité à différents noms, un paquet de lettres écrites en allemand, diverses petites fioles non étiquetées et contenant des liquides suspects, un poignard, un revolver chargé et enfin deux petites liasses soigneusement enveloppées, ficelées, cachetées él portant l'une, comme suscription : « Lettres de Julia » ; l'autre : « Lettres d'Andréa ».
— Tiens ! se dit d'Andrimaud, le gaillard aurait aimé assez une Julia et une Andréa pour conserver leur correspondance. Voilà qui me surprend. Il doit y avoir encore là-dessous quelque mystère.
Cette correspondance le tentait. Il y devinait les éléments de quelque chantage productif. Il brûlait du désir de connaître la prose de M°" Julia et Andréa.
Mais l'arrivée de Gélestin qui s'était fait annoncer par le groom lui rappela qu'il n'avait pas de temps à perdre. Il remit tous les objets dans la valise qu'il referma à clé et donna l'ordre d'introduire le blousard.
— Voilà! lui dit le récidiviste en lui remettant la lettre de M°" de Terrenoire.
- Le dos tourné au messager, d'Andrimaud décacheta la missive qui ne contenait aucun mot d'écrit, mais d'où s'échappèrent dix billets de mille francs que le financier fourra dans sa poche de côté.
— Qui vous a remis cette lettre? demanda-t-il à Gélestin.
— Ça, c'est mon affaire. Faites votre service; moi, je fais le mien. D'Andrimaud fut tenté de garder les dix mille francs et de mettre le
messager à la porte ; mais tant que Luversan n'aurait pas rendu son âme au diable, le financier devait redouter ses révélations.
Il se résigna donc à glisser sous enveloppe cinq beaux billets de mille francs et à se contenter des cinq autres billets.
— Vous porterez celle réponse à M. Luversan, dit-il à Gélestin, et vous lui ferez passer cette valise.
Il lui remit la lettre cachetée à la cire et lui tendit la valise. Gélestin prit les deux objets.
— Et la clé? demanda-t-il, vous ne me donnez pas la clé?
— Je ne l'ai pas.
— Au fait, ça m'est bien égal! Alors, c'est bien tout ce que j'ai à porter là-bas?
— C'est tout.
— Et si le prisonnier n'était plus à Ville-d'Avray, si on l'avait transporté à la Santé comme il en est question?
— Vous iriez à la Santé.
— Votre serviteur ! On ne va pas à la Santé comme on va à Villed'Avray. Pour y entrer, il faut s^y faire mettre et on n'en sort pas de sitôt. Si je rate mon coup, je vous rapporterai la lettre et la valise. Comme je n'ai aucuns capitaux dont vous puissiez opérer le sauvetage, j'espère que nous ne nous reverrons plus.
— Et moi aussi, riposta d'Andrimaud.
A ce moment, la porte du bureau s'ouvrit doucement, et le joli groom, casquette galonnée en main, annonça :
— Monsieur, il y a un monsieur très bien mis qui veut vous parler de suite.
— Son nom?
— Roger Laroque.
D'Andrimaud tressaillit.
— C'est bien. Priez M. Laroque d'attendre une seconde. Dès qu'il fut seul avec Célestin :
— Tout est convenu entre nous, vous pouvez vous retirer. Célestin, très pâle, très émotionné, demanda :
— Est-ce qu'en me retirant, je passerai devant M. Laroque?
— Sans doute.
— Evitez-moi cette corvée.
— Pourquoi?
— Parce que le père Laroque m'a aperçu ce matin comme je venais de sortir de la villa Larouette et qu'il pourrait me reconnaître.
— Après?
— Après, ça ferait du gâchis, pour moi, pour vous, pour luversan et pour d'autres.
— C'est juste, entrez dans mon lavabo et attendez que je vous délivre. II le poussa dans une petite pièce attenante à son bureau, l'enferma
a clé et fit entrer Laroque.
Le récidiviste avait acquis dans la solitude de la prison une finesse extraordinaire du sens de l'ouïe. 11 colla son oreille à la porte et put entendre, sans en perdre un seul mot, toute la conversation des deux hommes.
— Monsieur, dit Roger, je viens encore- vous offrir de gagner de l'argent à mon service.
— Bien volontiers, monsieur Laroque.
— Connaissez-vous la dernière adresse de Luversan?
Le financier se garda bien de se compromettre avant ,de savoir la nature et le prix du service que le vieillard attendait de lui.
— Non, répondit-il.
— Est-ce bien sûr? Vous n'avez rien à craindre de moi. Je vous donne ma parole qu'en aucun cas, nul ne saura jamais que j'ai eu recours à vous. Répondez-moi donc bien franchement. Oui ou non, la dernière demeure de Luversan vous est-elle connue ?
— Non, mais je pourrais peut-être arriver à la découvrir.
— A la bonne heure ! Ce n'est pas tout. Il faudra quand même pénétrer dans ce domicile et y prendre, avant la justice, tous les papiers qui peuvent intéresser le procès, notamment des lettres sur lesquelles je compte pour établir mon innocence. Ce sont des lettres de femme. Je vous les paierai vingt mille francs.
Les lettres de Julia et d'Andréa I Vingt mille francs ! Et tout à l'heure d'Andrimaud les tenait, ces lettres.
Malgré sa présence d'esprit, un grand trouble se manifesta sur son visage.
— Monsieur Laroque, dit-il au vieillard, revenez dans une heure, j'aurai peut-être les lettres que vous désirez.
— Bien et je vous remettrai les vingt mille francs.
Le directeur du Sauveteur des Capitalistes reconduisit le vieillard jusque sur le palier et le salua obséquieusement.
— Dans une heure, lui dit-il.
D'Andrimaud regagna précipitamment son bureau et ouvrit la porte du lavabo.
A peine entré, il poussa un formidable juron. .
Le blousard s'était échappé en cassant un carreau donnant sur l'escalier de service.
On devine l'idée non moins ingénieuse que pratique qui avait inspiré la fugue de Célestin Damour. Les papiers de Luversan. si papiers il y
avait, devaient se trouver dans la valise confiée à ses soins. Le récidiviste se proposa immédiatement de vérifier le fait sans le concours de d'Andrimaud à qui il soufflerait les vingt mille francs promis parle père Laroque. Toutefois, comme il n'avait pas une confiance illimitée dans la parole 4ii pauvre vieux, il commencerait, une fois en possession des précieuses lettres, par déguerpir. Il lui serait facile ensuite de négocier rafl"aire par correspondance avec l'intéressé.
Vingt mille francs ! De quoi vivre largement en attendant la réussite. Or, on sait que tout homme pourvu d'un capital a des chances de se faire bien voir de ses contemporains et de tirer son épingle du jeu.
Célestin, que d'Andrimaud rechercha vainement n'eut pas besoin de recourir à un serrurier pour ouvrir la valise. Tranquillement installé dans un fiacre, il vint à bout de la serrure avec un simple crochet, selon un procédé qui lui avait été enseigné en prison par un jeune cambrioleur.
En sentant sous sa main le froid du revolver et du poignard, Célestin se prit à trembler. Que voulait-il faire de ces armes, le criminel de la banquière ? Encore quelque mauvais coup.
Confisqués, le revolver et le poignard. Célestin ne voulait pas se rendre complice d'un nouveau crime de l'assassin de Larouette et de Brignolet.
Quant aux fioles non étiquetées, il ne vit aucun inconvénient à les portera domicile. Si le blesséy trouvait de quoi s'empoisonner et échapper ainsi au châtiment suprême, l'enquête serait close, ce dont personne ne se plaindrait.
Restaient les papiers, Ohl oh! lettres de Jutia, lettres d'Ajidréa. Il y en avait pour vingt mille francs au bas mot.
Confisquées, les lettres! Et pour leur laisser toute leur valeur vis-àvis du père Laroque, Célestin se promit de respecter les enveloppes, les cachets, la ficelle. Tout ce que ces dames avaient pu écrire à Luversan lui importait fort peu. Seuls, les vingt mille francs l'intéressaient. En quinze jours, il serait en Amérique ; dans six semaines, le père Laroque s'exécu- .terait.
Il referma la valise aussi facilement qu'il l'avait ouverte.
A neuf heures du soir, débarrassé des armes compromettantes qu'il avait cachées dans le bois, au pied d'un arbre, avec les papiers du blessé, il attendait Ursule devant la petite porte de la villa Larouette.
La tante d'Isidore se montra ponctuelle au rendez-vous.
— Tu ne t'es donc pas accordé avec ton patron? Isidore, lui demanda-t-elle.
— Ne m'en parlez pas, ma tante. Il avont la prétention d'me prendre
C'était la première fois que Célestin Damour contemplait l'Océan. (P. 9114
à condition sans être nourri, ni blanchi. J'm'en r'tournons demain maliû à La Ferté.
Ursule l'installa comme la veille dans sa chambre.
— As-tu soupe, mon fieux?
— Oui, ma tante.
— Ben vrai ?
UV. 114. — JULES MARÏ. —
BOGER-LA-HO.NTK. — tD. J. ROUrK ET C»«.
UT. Il»
— Ben vrai. Je n'demandons qu'à dormir. Il avait hâvie d'en finir avec le brigand.
Mais Ursule avait préparé pour son Isidore du thé qu'elle lui servit avec une assiettée de gâteaux secs. Il fallut bien collationner jusqu'à dix heures du soir.
— Nous avons eu du nouveau ce matin, lui dit-elle tout bas. Le? médecins étaient d'accord pour autoriser le juge à interroger notre scélérat. Paraît qu'ils lui ont sauvé la vie tout de même et qu'on va pouvoir le transporter demain à la Santé. Donc ce matin, à dix heures, les juges sont venus. Ce pauvre M. Laroque était là depuis le poin* du jour. Tu penses s'il se fait vieux, s'il a hâte que ça finisse, lui qui était obligé de se cacher sous un faux nom. Quand on pense à tout ce qu'il a souffert, ça fait frémir : ça a été d'abord le jugement en cour d'assises, la condamnation aux travaux forcés à perpétuité, le bagne avec tous les vrais assassins, empoisonneurs, incendiaires, pour uniques compagnons, puis l'évasion. Il s'est sauvé dans une barque par une nuit d'orage. Bien sûr que Dieu le protégeait ; de gros navires se sont brisés sur Ja côte; sa barque a flotté au large, et quand le soleil est revenu, l'évadé a trouvé un refuge à bord d'un navire qui l'a porté en Amérique.
Célestin ouvrait de grands yeux à ce simple récit fait par la bonne fumme, d'après ce qu'elle avait lu dans les journaux, d'après le peu que ces messieurs Tristot et Pivolot avaient bien voulu lui dire.
Vrai, ces péripéties, ces malheurs arrivés à un honnête homme, ça lui gonflait son cœur desséché par l'égoïsme des prisons, par l'habitude de ne considérer son prochain que comme une proie difficile à prendre, à cause des gendarmes.
— En Amérique, continua Ursule, M. Laroque travaille, travaille tant, qu'il devient riche. Il est obligé de laisser son nom, le nom de ses pères, tous des honnêtes gens, pour emprunter celui d'un Américain dont il a sauvé la fille dans un incendie. Si tu voyais son visage. Un homme qui était si beau, étant jeune; il est maintenant tout couvert d'affreuses brûlures qu'il s'est faites en traversant les flammes pour arracher à la mort un enfant.
EUe devenait éloquente, la bonne Ursule.
— les yeux se remplissent de larmes, dit-elle en observant le faux Isidore. Ça prouve que tuas du cœur. Aussi, je suis bien heureuse d'avoir fait des économies dont tu profiteras.
Ces témoignages d'alïection achevèrent la honte de Célestin qui pleura tout de bon.
— Continuez, ma tante, continuez. Qu'est-u arrivé ce matin?
— Oh !rien de bon pour M. Laroque. Les juges ont eu beau retourner sur le gril l'assassin, ce misérable n'a rien voulu avouer. Il nie tout et dit qu'il ne parlera que devant le jury. Je suis entrée pour mon service dans la chambre où on l'interrogeait au moment oii M. Laroque s'écriait : « Vous êtes perdu, à quoi vous sert de nier? Ne m'avez-vous pas assez fait souffrir? Ne voulez-vous donc pas aider à ma réhabilitation? Si quelque chose peut attirer sur vous la pitié du jury, ou, à défaut de cette pitié, celle du chef de l'Etat qui commuera votre peine, ce sera d'avoir rempli votre devoir envers celui que vous avez laissé appeler Roger-La-Honte. » Eh bien, ces paroles qui auraient ému le plus grand criminel des temps passés et futurs, Luversan les a écoutées sans un frémissement. « Yous me fatiguez inutilement, a-t-il dit. Laissez-moi mourir tranquille. » Les médecins se sont opposés à la continuation de l'interrogatoire, mais ils disent que le blessé est beaucoup mieux et qu'il joue la comédie de l'agonie. Ce pauvre, ce bon M. Laroque, que j'ai connu si heureux, du temps de feu sa digne épouse qui est morte de chagrin, oui, morte de chagrin, aussi vrai, Isidore, que tu es bien digne de porter le nom honorable de Dondaine, ce pauvre M. Laroque se brûlerait la cervelle s'il n'était pas réhabilité !
— Ahl y s'brûlerait la cervelle? G'est-y ben sûr, ma tante, qu'y s'ia brûlerait, la cervelle?
— Il a assez d'énergie pour ça.
Célestin, tout rêveur, tout décontenancé, but une gorgée de rhum.
Cela lui rendit des forces. Il se coucha en disant : « Après tout, j'ai confisqué le poignard, le revolver, Luversan ne peut pas faire du mal avec ce qui lui reste dans sa valise. Quant aux lettres, puisqu'elles sont si utiles au père Laroque, il les aura bientôt. Pour aujourd'hui, n'oublions pas que j'ai encore cinq mille francs à gagner. Mais où notre homme les prendra-t-il, les cinq mille francs? Bah! dans le portefeuille de la banquière à qui il m'enverra porter un petit papier.
A une heure, il recommençait sa descente par la fenêtre et parvenait à se blottir aussi heureusement que la nuit précédente sous le lit du blessé.
Luversan prit la lettre et la valise qu'il glissa entre ses deux matelas, du côté de la ruelle. Puis, se penchant à l'oreille du messager :
— Reprenez la lettre, lui dit-il, elle contient les cinq mille francs promis.
Ainsi, Célestin avait eu la sottise d'apporter lui-même la galette^ comme il disait élégamment. Quand, avec mille précautions, il eut réussi
à ouvrir l'enveloppe sans produire le moindre froissement de papier, et à palper les cinq billets de banque :
— Imbécile! pensa-t-il. Je pouvais m'éviter la corvée et être payé quand même. Vous n'avez plus besoin de moi? dit-il à Luversan.
— Non. Adieu.
C'était au tour de M. Tristot de veiller dans la chambre voisine. A bout de forces, les deux policiers s'étaient endormis tout de bon et ronflaient comme des tuyaux d'orgue.
Célestin, cette fois, ne remonta pas chez sa tante. Il se laissa glisser jusqu'en bas et regagna, dans les bois, sa cachette où il prit seulement les lettres. Le revolver et le poignard ne pouvaient qu'aggraver sa situation si la justice remettait la main dessus II les enterra de son mieux.
Il repartit à Paris à pied sans encombre et attendit avec impatience les journaux du soir pour avoir des nouvelles de Ville-d'Avray.
Dès trois heures de l'après-midi, une volée de camelots, chargés d'énormes paquets de journaux de toutes nuances, de tous formats, s'abattaient de la rue du Croissant rue Montmartre, pour se répandre ensuite dans les artères de Paris oii le papier noirci s'enlève comme par enchantement.
Le moins expérimenté de la corporation pouvait espérer qu'il ne crierait pas sa marchandise dans le vide. Quand le canard (c'est ainsi qu'ils appellent la gazette) barbote dans le crime, on est sûr que le lecteur ira de son sou et même de son décime.
Les camelots hurlaient à s'égosiller ce titre bien fait pour engager le passant à mettre la. main à la poche : « L'évasion de Luversan. »
Célestin frissonna de la tête aux pieds. Il croyait avoir joué un bon tour au protégé de la banquière en soulageant sa valise de toutes armes offensives et défensives, et voici maintenant qu'il devenait le complice du criminel pour avoir favorisé sa fuite. Il pouvait en redouter des conséquences plus désastreuses qu'un vol de gigot à l'étalage.
Un limier de la sûreté qui aurait vu Célestin lire en pleine rue le r'^rit de cette évasion inouiVî. l'eût certainement suivi pour s'assurer de son identité et savoir ce qui l'émotionnait tant dans l'affaire de Yille- 'd'Avray.
Ce récit était ainsi conçu :
« Nous n'en avons pas fini avec le trop fameux Luversan.
« On croyait que l'assassin de Larouette agonisait à l'hôpital Beaujon. • Il n'en était rien. L'assassin de Larouette n'avait jamais, depuis sa tentative de suicide, quitté Ville-d'Avray, où il vient déjouer le tour aux deux agents chargés de le garder à vue.
« Ce matin, M""' Dondaine, vieille domestique au service de M. Roger Laroque, étant descendue à son heure habituelle de la chambre qu'elle occupait au-dessus de celle de l'assassin, constata que toutes les portes étaient ouvertes.
« Luversan ne reposait plus sur son lit de douleur. Avec une énergie qui tient du prodige, le blessé avait réussi à gagner la campagne et sans doute à rentrera Paris, où les criminels recherchés se perdent comme une aiguille dans une botte de foin.
« Qu'étaient devenus les deux agents ?
« Ils dormaient! Ils dormaient comme des sourds I
« M"" Dondaine eut beau les secouer, ils ne se réveillèrent pas. Il fallut appeler le médecin, qui constata que ces malheureux avaient dû absorber un puissant narcotique. Deux petits verres à liqueur se trouvaient à portée de leurs mains, près d'un flacon de cognac qui a été saisi et qui sera l'objet d'une analyse de la part des chimistes experts attachés au parquet.
« Il ne fallut pas moins d'une heure de soins pour réveiller les agents. En app'ienant la fuite de leur prisonnier, ils faillirent tomber en syncope.
« Interrogés par le commissaire de police de Sèvres qu*on était allé chercher en toute hâte, ils n'ont pu fournir aucun renseignement utile. Voici le résumé de leur déclaration :
« Yers deux heures du matin, le prisonnier s'est mis tout à coup à pousser des cris de douleur, prétendant éprouver de vives souffrances internes. Il lui firent prendre un calmant et bientôt Luversan parut s'endormir, tout à fait soulagé. Auparavant il avait demandé qu'on lui fermât sa fenêtre restée entr'ouverte par ordre des médecins, en vertu des nouvelles théories de la Faculté de médecine qui ne trouve jamais assez d'oxygène dans les chambres des malades atteints d'affections pulmonaires. Les agents avaient accédé à son désir, et comme la fermeture de la fenêtre achevait de les rassurer sur le bouclage du prisonnier, ils crurent pouvoir sommeiller une petite heure. Avant de s'étendre sur leur fauteuil respectif, ils prirent la goutte, ce qui n'a rien d'illicite. Peu d'instants après, ils s'endormaient.
« C'est tout ce qu'ils purent déclarer au magistrat.
« Le parquet de la Seine, prévenu à son tour, s'est mis en mouvement... A onze heures du matin, le procureur de la République, accompagné de son substitut, de M. de LigneroUes, juge d'instruction et de M. Lacroix, commissaire de police aux délégations judiciaires, s'est transporté à la villa Larouette et a recueilli des mformations.
« Le chef de la sûreté n'a pas tardé à les rejoindre. Ce magistrat, convaincu de l'existence d'un complice de Luversan, a interrogé M"' Dondaine, qui s'est coupée dans ses réponses. Menacée d'une arrestation immédiate, la pauvre vieille, dont M. Roger Lçiroque répond comme de lui-même, a fini par raconter une histoire tellement extraordinaire qu'on 8'est demandé un instant si elle n'était pas devenue folle.
« Elle déclare avoir reçu secrètement avant-hier la visite de son neveu, Isidore Dondaine, domicilié chez ses parents à La Fertc-Milon (Aisne). Ce jeune homme, ouvrier jardinier, se rendait à Vitry pour se faire embaucher dans une pépinière. La tante, à qui les agents avaient défendu de laisser pénétrer aucun étranger dans la villa, l'introduit à leur insu dans sa chambre, lui donna à souper, et, par bonté d'âme, lui improvisa un lit de camp pour le dispenser des frais d'hôtel. Il revint hier soir, à neuf heures et reçut la même hospitalité.
« Or, ce matin. M"" Dondaine, qui, dans sa terreur de la justice, n'osa pas tout d'abord dénoncer le fait, a constaté que son neveu avait filé par la fenêtre en s'aidant d'un drap de lit transformé en échelle de toile. Or, rien n'empêchait cet étrange fugitif de faire station à la fenêtre ouverte de Luversan et de l'aider dans sa fuite.
« Le plus curieux de l'affaire, c'est qu'Isidore Dondaine n'a aucun rapport avec l'audacieux visiteur introduit dans la place parla domestique de M. Roger Laroque. Elle n'avait jamais vu son neveu et s'est laissé prendre au piège.
« En effet, une dépêche envoyée à La Ferté-Milon par le chef de la sûreté à l'appariteur de cette commune a été suivie de la réponse suivante parvenue, quai de l'Horloge, à deux heures :
« Isidore Dondaine pas venu à Pans. Est victime d'un imposteur inconnu qui lui a volé ses papiers de famille. »
« La chambre de M"* Dondaine a été visitée minutieusement. L'examen du drap qu'elle avait décroché de la fenêtre et remis en place a permis de retrouver les traces de son enroulement et de sa tension sous le poids du faux Isidore qui a dû partir avec Luversan, lui fournir une voiture et le ramener à Paris.
« La fuite de l'assassin de Larouette peut retarder, sinon empêcher à tout jamais, la réhabilitation de M. Roger Laroque.
« Tous ceux qui ont compati à ses infortunes feront des vœux sincères pour que le coupable ne tarde pas à être retrouvé.
<i A demain des détails complets sur cette évasion si mouvementée et si mystérieuse. »
Gélestin ne douta pas que son signalement ne fût dpnné par le père
ROGER-LA-HONTE SlH
Laroque qui lavait aperçu la veille à Ville-d'Avray, près de la petite porte de la villa ; par la marchande de vin, amie et payse d'Ursule ; parles époux Ûondaine et enfin par Isidore.
Il résolut de gagner le Havre le jour même et de s'embarquer par le premier paquebot. Ses idées de commerce lui semblaient absurdes maintenant qu'il se sentait des billets de mill-e dans la poche.
Il commença par s'acheter une modeste tenue de voyage, afin de ne pas tirer l'œil, bourra sa valise de linge demi-fin, et s'en fut tout tranquillement en troisième classe du train omnibus au chef-lieu de la Seine- Inférieure.
Trois jours après, il faisait viser ses papiers d'identité par l'autorité locale, et pour ne pas éveiller les soupçons, js'embauchait dans une équipe d'ouvriers recrutés par un indnstriel de Buenos-Ayres.
Il s'attendait à voyager peu agréablement, mais il se rattraperait à l'arrivée.
Le départ s'opéra par un temps splendide.
C'était la première fois que Gélestin Damour contemplait l'Océan.
L'immensité l'écrasait.
L'eau verte lui faisait peur. Il sentait le gouffre au-dessous de lui, oi ie récidiviste qui n'avait jamais redouté que le gendarme, tremblait à * cri de sa conscience révoltée :
— Misérable! Tu as fail sauver un assassin et tu seras complice des nouveaux crimes qu'il pourra commettre. Misérable 1 Tu as replongé dans la douleur cet honnête homme, Roger Laroque, dont les malheurs racontés par une simple servante t'avaient tiré les larmes des yeux.
La veille de son évasion, Luversan, tout entier à l'espoir de rattraper sa liberté, se sentit renaître. Grâce à sa robuste constitution, il avait échappé à la mort. Maintenant, il voulait guérir, et ce vouloir, poussé à son paroxysme, valait mieux pour le rétablissement du blessé que les drogues dont sa table de nuit était encombrée.
En deux phrases bien claires, Andréa l'avait mis au courant de la situation. Les preuves de son second crime se trouvaient en possession de Tristot et de Pivolot ; il fallait les leur arracher à tout prix, reprendre du même coup la fortune volée dans la caisse de M. de Terrenoire, et fuir avec Andréa.
^2 ROGÉR-LA-HOISTE
Tels étaient lés projets de Luversan.
On sait par le récit d'Ursule Dondaine comment l'inculpé, pressé de questions paf les juges, supplié par Roger Laroque, résista à ce premier interrogatoire, opposant des dénégations énergiques, déclarant qu'il ne parlerait qu'à la cour d'assises, et se plaignant du supplice qu'on imposait à son agonie.
Cette secousse aurait certainement amené une rechute du blessé sans l'espérance de salut que Célestin lui avait apportée dans un message. Luversan retrouvait des forces pour nier, et la lutte, au lieu de le briser, le régénérait à l'insu des témoins de la confrontation.
Il n'en feignit pas moins un grand abattement qui abrégea la séance et lui valut la faveur d'un remède au goût de la plupart des malades.
Luversan demanda un verre de Champagne, et les médecins, fidèles encore aux doctrines de la Faculté qui prône les vertus du vin mousseux pour les sujets en passe de tourner du mauvais côté, accédèrent à son désir. Ils eurent soin toutefois de ne pas laisser la bouteille au col d'argent à la portée du blessé.
La Faculté n'a pas toujours tort. Le jus divin champenois amena sur les joues de Luversan une teinte rose de meilleur augure.
Sans la confontration, Tristot et Pivolot eussent obtenu de suite leur délivrance, c'esl-à-dire le transport immédiat de l'inculpé à la prison de la Santé. On décida toutefois que ce transport se ferait le lendemain, à la tombée du jour, pour éviter les rassemblements des curieux, aussi féroces qu'indiscrets.
Un grand pot de lait superfm fut mis à la disposition du malade qui le vida dans son après-midi, sans préjudice d'un second verre de Champagne.
Tant et si bien que Luversan se sentait presque gaillard sur le soir, respirait moins péniblement et sentait que la cicatrisation de sa blessure serait l'affaire de quelques jours à peine.
De là à décamper de la villa avec la facilité du mystérieux messager qu'Andréa lui avait envoyé, et ce la nuit suivante, il y avait à franchir un monde de difficultés insurmontables. Mais les impossibilités, Luversan ne s'en inquiétait pas encore. Une fois dehors, il aviserait. Dans tous les cas, il préférait crever dans les bois comme un tigre blessé plutôt que de retomber sous la main du bourreau. Il ne se faisait aucune illusion. Il était certain qu'au bout de la cour d'assises il passerait par les quarante jours d'atï'reuses angoisses du condamné à mort, délai qui excite la pitié «tupide des philantropes à rebours et dont la crainte en impose autrement à l'esçrit des scélérats que la décapitation elle-même.
ROr,ER-LA-HuiSîK
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Et nul, parmi les blancs, ne sut jamais s'il devint la proie des crocodiles. (P. 916.)
I Enfin la villa Laroiielte s'enveloppa de^ ombres d une nuit opaque. Tristot et Pivolot, écrasés de fatigue, luttèrent vainement contre U sommeil.
A cet instant propice pour Luversan, Céleslin opéra sa descente de chez Ursule Dondaine.
— Adieu ! lui dit tout bas le blessé après l'avoir payé. yY J\g. lULKS MAliY. — BCGEn-I.A-HONTE. — ÉD. i. «OUKF KT c'*. LIV lîî
914 ROGER-LA-HOiNTE
Et Célestin se laissa dégringoler avecjbonheur dans le jardin, d'où il gagna la campagne.
Luversan tenait sa valise.
Pour l'ouvrir, il avait pris ses précautions en s'emparant d'une paire de ciseaux oubliés sur la table de nuit par la mère Dondaine, qui crut les avoir perdus au jardin et n'en parla pas aux agents.
Luversan creva ie cuir et plongea sa main dans l'ouverture béante.
Il faillit pousser un cri de rage en constatant que le revolver et le poignard manquaient.
— Canaille d'Andrimaud! pensa-t-il. Tu me le paieras !
L'absence de tous papiers, la disparition des lettres de Julia et d'Andréa, lui donna à penser que le directeur du Sauveteur dés capitalistes projetait de se faire une arme de ces pièces pour rançonner deux familles, mais il s'en consola par cette réflexion sinistre : « Je lui fermerai la bouche avant qu'il sache le nom de mes maîtresses. »
Il ne restait au fond de la valise que les fioles enveloppées dans une ignoble loque dont Célestin s'était servi pour faire poids.
Luversan palpa chacune d'elles. Il rit silencieusement en serrant dans sa main gauche un petit flacon bouché à l'émeri.
— Je les tiens ! murmura-t-il.
Il prêta l'oreille.
Tristot et Pivolot ronflaient encore.
Doucement il sortit de son lit, s'avança dans la chambre des dor meurs qu'éclairait vaguement la lueur de la veilleuse, prit un carafon de cognac qui se trouvait sur la table, le déboucha, en but une large gorgée et le remplaça par le liquide contenu dans son petit flacon.
Cela fait, il alla se recoucher.
Une seconde plus tard, il eût été pris. Tristot venait de se réveiller et bâillait à se décrocher la mâchoire.
Luversan proféra des plaintes qui réveillèrent également Pivolot. Les deux agents accoururent à son chevet.
— Je SG afre! dit-il en simulant des douleurs internes.
— Voilà ce que c'est, fil Tristot, que d'écouler les médecins. Du Champagne! En voilà un remède !
— Le fait est, approuva Pivolot, que c'est une niauvaisc drogue. Je n'en ai bu qu'une fois, à un repas de noce, et j'ai été fort malade.
— Vous en aviez peut-être trop bu, observa timidement Tristot. Mais le blessé continuait à se contorsionner le visage, comme s'il
allait passer de vie à trépas sans autre transition.
Les deux agents, atTolcs, présentèrent à l'inculpé toutes les potions
ordonnées par les médecins. Il refusa d'absorber quoi que ce fût et continua de geindre. Peu à peu il se calma, cligna des yeux en s:;:gne d'assoupissement, réclama la fermeture de la fenêtre et parut s'endormir tout à fait.
— Voulez-vous mon opinion? demanda Tristot à Pivolot.
— Allez-y.
— Eh bien, l'inculpé est ivre.
— Je t'en ficherai, moi, du Champagne! déclara Tristot qui, sans songer que son acte répondait mal" à ses paroles, alla se verser du cognac dans la chambre voisine.
Pivolot le rejoignit.
— On ne trinque donc pas ce matin? demanda-t-il à Tristot, qui se hâta de le servir. A votre santé!
— A la vôtre.
Chacun \ida son verre d'un seul trait.
— L'abominable drogue ! déclara Tristot.
— Abominable, en effet, approuva l'autre. Si les gouvernements n'y mettent ordre, la fin de l'homme arrivera avant la fin du monde, par l'alcoolisme.
Pivolot baissa la tête en signe d'assentiment.
Ce fut le dernier effort d'esprit de M. Pivolot.
Il s'endormit tout aussitôt pour ne se réveiller que le lendemain; de même l'honorable M. Tristot.
Luversan, maître du terrain, n'avait plus rien à craindre que de luimême. Il se leva, réussit par un effort suprême de la volonté à s'habiller, mais, pris de faiblesse, se laissa tomber sur un fauteuil.
De sa valise, il tira une seconde fiole, plus grande que la première et hermétiquement bouchée. Elle contenait un liquide rouge comme du sang dont il se versa quelques gouttes entre les lèvres.
De qui tenait- il ce breuvage destiné à lui rendre ses forces ?
Mathias Zubéri, en vrai Levantin, avait beaucoup voyagé. Voulant la fortune à tout prix, à vingt ans il parcourait déjà le centre de l'Afrique, à la tête d'une bande de marchands d'esclaves, et arrachait à leur famille, à leur tribu, au sol natal, les malheureux noirs qui tombaient dans ses embuscades.
Au cours d'une de ces expéditions, il s'empara d'un jeune nègre de haute stature qui opposa une résistance acharnée et blessa grièvement de sa sagaie le lieutenant de la bande. Tout dans le prisonnier, l'énergie hautaine peinte sur ses traits, la fierté du regard, le mépris du. vainqueur el de la mort, indiquait sa noble origine.
Mathias Zubéri l'interrogea avec le secours d'un interprète et essaya Vf'iacment de l'intimider.
— Je suis fils de roi, lui dit sa victime, et je ne plierai pas devant toi.
— Si tu es fils de roi, tu paieras rangoîi.
— Mon père ne connaît pas l'argent et ne pourrait donner que des troupeaux dont tu serais embarrassé. Mais, situ consens à me retirer mes liens et à me rendre ma liberté, je te ferai connaître le secret de longue vie.
— Parle.
— Jo sais composer un breuvage qui relève la force du guerrier blessé ot sur le point de succomber à la perte de son sang. Tu pourras l'expérimenter tout à l'heure sur l'homme blanc que j'ai frappé d'un coup de sagaie.'
Mathias Zubéri lui promit la liberté s'il réussissait à sauver son lieutenant.
Le jeune prince composa un breuvage avec des herbes qu'il cueillit sur la lisière d'une forêt et en fit absorber quelques gouttes à l'agonisant. Aussitôt, le blessé se sentit renaître. Une teinte rose remplaça la pâleur livide que les approches de la mort avaient donnée à ses traits. Le sai:g cessa de couler de sa blessure. Il se leva régénéré.
— Sous l'effet du breuvage, dit le nègre, l'homme blanc pourrait monter à cheval et. supporter une longue course, mais, à peine arrivé, il succomberait s'il n'avait recours de nouveau au remède. Avec dix gouttes par jour, il sera guéri avant que le soleil se soit levé six fois de suite.
Mathias Zubéri prit le vase qui renfermait le cordial, mais au lieu de rendre la liberté au prince :
— Es-tu fou d'avoir cru, lui dit-il, que je me priverais du savoir d'un esclave tel que toi?
Et il fît signe à ses hommes de s'emparer du prince. Mais ce dernier, aussi souple que le jaguar, s'était déjà élancé dans la direction d'un lleuve qui traversait la forêt et y avait tracé une voûte au-dessous de laquelle s'enchevêtraient les branches d'arbresjcentenaires. Viugt^coups de fusil furent tirés sur lui ; aucune balle ne l'atteignit.
On le vit s'élancer dans le guull're el nul, parmi les blancs, ne sut jamais s'il devint la proie des crocodiles.
Comme autrefois son lieutenant blessé par la sagaie du fils d'un roi africain, Luversan se sentit régénéré sous l'influence du mystérieux élixir. Il n'avait pas à monter à cheval et à supporter une longue course, mais ce qui lui restait à faire exigeait des forces surhumaines.
Le secret de longue vie y pourvoirait.
Luversan serra dans sa valise le précieux élixir et lestement passa dans la pièce voisine. Les agents dormaient d'un sommeil de plomb.
Il étaient à la discrétion de l'assassin. Luversan les contempla avec un sourire ironique. Pour l'instant il triomphait.
— Agissons, se dit-il, et vitcl
Il retourna les poches de Tristot qui, renversé sur son fauteuil, ressemblait à s'y méprendre à une poupée de cire comme on en voit au musée Grévin.
En dehors de sa tabatière en ar-cnt, d'une paire de lunettes dorées, d'un foulard à carreaux rouges et bleus et d'un revolver, l'agent n'était porteur d'aucun papier pouvant intéresser le fugitif.
Luversan prit le revolver.
Dans les poches de Pivolot il trouva cent vingt-huit francs quatre-vingtcinq centimes dont il s'empara.
Cela le tirait d'un grand embarras. Sans un sou, l'homme le plus résolu est réduit à l'impuissance.
Mais ce n'étaient ni de l'argent, ni des armes, qu'il cherchait. Il lui fallait, à tout prix, connaître la demeure de ces deux hommes, l'appartement oti ils tenaient en réserve les pièces de conviction du crime du boulevard Haussmann, savoir : les billets de banque repris à Luvigny et les valeurs dont Andréa s'était laissé déposséder.
Luversan tressaillit d'aise en découvrant un portefeuille dans la poche de Pivolot. Avec quelle joie féroce il déplia ce portefeuille, certain qu'il était d'y trouver au moins des renseignements précis sur le dormeur.
Il ne se trompait pas. D'un des compartiments, il tira des cartes de visite ainsi conçues :
fRISTOT ET f lYOLOT
(Volontaires de .'a sùrcié)
Rue de Douas !2.
— Ah ! ils demeurent ensemble, murmura Luversan. Ce!a va m'é.iargner des pertes de temps. « Cherchez et vous trouverez! » Il y a du bon dans cette vieille devise. J'ai cherché, messieurs, et j'ai trouvé.
Les autres compartiments du portefeuille ne contenaient que des papiers sans importance.
— Ces gens-là, se dit le Levantin, ne doivent pas demeurer à l'hôtel garni. Conséquemment, ils ont leur clé sur eux.
Il refouilla Tristot avec la méthode d'investigation recommandée par Edgar Poë, conimençant par les poches du pantalon pour finir aux goussets du gilet.
— Je cherche, dit-il au dormeur, et... je trouve !conclua-t-il en retirant deux clés d'une poche secrète placée sous le revers droit de la redingote.
Et Tristot ne se réveilla pas. Peut-être rêvait-il avec béatitude à son prochain triomphe en cour d'assises quand il présenterait au jury émerveillé les preuves de la culpabilité de son criminel récalcitrant.
— Bonne nuit, messieurs ! dit Luversan en prenant sa valise et en descendant l'escalier. Bien que volontaires de la sûreté, c'est bien involontairement que vous manquez le coche. Bonne nuit!
Il gagna lestement la campagne.
Si les savants médecins qui l'avaient condamné quelques jours auparavant eussent rencontré sur ies grands chemins ce voyageur nocturne, ils auraient conçu immédiatement le plan d'un mémoire à adresser à l'Académie au sujet de cette guérison miraculeuse, nouvelle preuve de l'efficacité du Champagne dans les cas de lésion au poumon. Ne suffit-il pas qu'un remède soit à la mode pour qu'il agisse à coup sûr? N'est-ce pas d'ailleurs un signe du progrès que de voir nos Esculapes préconiser des remèdes sur lesquels les pharmaciens ne gagnent point cinq cents pour cent.^
Luversan marchait d'un pas allègre. Il avait hâte d arriver à Paris, seule ville oii la police serait fort embarrassée de dévisager tous les passants pour découvrir le gibier de potence.
Une circonstance favorable lui fit gagner du temps et ménager ses forces. Grande-Rue de Sèvres, un fiacre vint à passer, s'arrêta devant un porte. Deux voyageurs descendirent du véhicule et réglèrent le cocher, qui retourna vers Paris.
Luversan allait devant, très doucement, attendant que les voyageurs fussent rentrés chez eux. Le cocher flaira un client et ralentit l'allure de son cheval.
— Vous êtes libre? lui demanda le Levantin.
— Cela dépend.
— Où remisez-vous'
— A Grenelle.
— Parfait. Conduisez-moi jusqu'à votre dépôt. Vous aurez un bon pourboire.
Enchanté de l'aubaine, le cocher rentra bon train dans sa bonne ville de Paris.
Luversan lui donna dix francs, prit un autre fiacre et se lit conduire rue de Douai.
Il était cinq heures du matin.
En face du n" 22 oii habitaient Tristot et Pivolot se trouvait un débit de vin dont le patron était occupé à ouvrir ses volets.
Luversan entra dans cet établissement et demanda un verre de chartreuse.
Le débitant l'examina tout en le servant. Le voyant si pâle qu'on eût dit un mort relevé de sa couche funèbre, il le prit pour un joueur qui s'était fait décaver par des fripons dans quelque tripot clandestin.
— Vous connaissez MM. Tristot et Pivolot? lui demanda Luversan.
— Comme on connaît ses bonnes pratiques. Ce n'est pas que ces messieurs consomment beaucoup sur le zinc, mais ils savent que j'ai du beaujolais comme on n'en trouve nulle part et ils en usent, suivant leur droit. Des clients qui payent toujours comptant, sans rechigner. Et des malins!
— Oui, on les dit très forts.
— Je vous crois. Ce sont eux qui ont arrêté Luversan.
— Luversan?
— Oui, Luversan, l'assassin de Ville-d'Avray, quoi ! Si vous avez besoin de leurs services, si on vous a joué quelque mauvais tour, si votre femme vous trompe et que vous ne sachiez pas avec qui, si vous avez commis l'imprudence d'étaler des billets de mille devant des philosophes qui se sont empressés de vous les rafler, vous ne sauriez mieux faire que de vous adresser à Tristot ou à Pivolot, les deux font la paire, dans le bon sens du mot.
— Ils demeurent près d'ici, je crois?...
— En face, vous voyez d'ici les fenêtres.
— A quel étage?
— Au troisième au-dessus de l'entresol, un petit appartement de neuf cent cinquante francs, sans compter les impositions. On les dit très à leur aise, mais ils ne font pas d'épaté. Pas de femmes, pas d'enfants, ni chien, ni chat. Par exemple, quand il s'agit de dénicher un criminel, comme ce fameux Luversan — ah ! si je le tenais, le misérable, je lui
jb^
rég-lerais son compte à la mode de chez nous, — ils n'ont pas peur d'y aller de leur poche. M""' Chalumet, qui est donc leur femme de ménage, m'a assuré hier que Luversan leur coûte à eux deux plus de dix mille francs. Entre nous, vous ne les trouverez pas. Ils n'ont pas couché chez eux de la semaine. Or, quand ils découchent, ce n'est pas pour la briguedondaine ou la briguedondon. Nos gaillards doivent être sur une bonne piste, M°" Chalumet m'a assuré hier qu'ils travaillaient pour le crime du boulevard Haussmann, vous savez bien, l'assassinat de Brignolet.
— Je ne connais pas ça, dit Luversan, qui s'était assis et n'avait pas la force de se relever
Le débitant vit qu il tombait en faiblesse et lui présenta son verre de chartreuse.
— Eh! eh! l'ami, faudrait voir à ne pas tourner de l'œil dans ma boutique.
Luversan repoussa le verre.
— J'ai ce qu'il me faut, dit-il.
Il tira de sa valise la fiole renfermant le Secret de longue vie et s'en versa quelques gouttes entre les lèvres.
Immédiatement ses yeux reprirent de l'éclat; son teint, delà couleur.
— Combien? demanda-t-il en souriant.
— Soixante centimes. Mais vous n'avez pas bu votre chartreuse?
— Cela ne fait rien, payez-vous.
Il posa sur le comptoir une pièce de cent sous.
Tout en faisant la monnaie, le patron regardait avec admiration l'heureux changement qui s'était produit dans la santé du client grâce au liquide rouge dont il avait simplement humecté ses lèvres.
— Vous ne pourriez pas me donner la formule de votre élixir? lui demanda-t-il. C'est pour ma femme qui a souvent des syncopes, par rapport à l'époque critique...
— On n'en fabrique qu'au Soudan ou encore en Abyssinie, répondit Luversan, Bonjour, monsieur.
Il sortit et constata avec joie que la porle du n° 22 venait de s'ouvrir pour donner passage à la marchande de lait.
Il surveilla les entrées et sorties du débit de vin et dès qu'il jugea, par l'aflluence des clients, que le patron devait être assez occupé à son comptoir pour ne pas s'inquiéter do ce qui se passait dans la rue, il traversa la chaussée.
Hapidement il se glissa, par la porte entr'ouverte, dans l'allée de la maison où habitaient MM. Tristot et Pivolot, volontaires de la sûreté, au troisième étage, au-dessus de l'entresol.
ROr,ER-LA-HONTE
Toute effarouchée, elle rentra chez ses maîtres. (P. 923.)
UV. il6. — JLLES MARÏ. — ROGEK-LA-HO.NTE. — J. ROUFF ET Ci% liDlT. UV. 116
Après avoir tiré le cordon aux fournisseurs, les concierg-es s'étaient empressés de refermer les yeux sur le doux oreiller. Demandez-le à tous nos vigilants gardiens d'immeubles : c'est le matin, après le premier réveil, qu'on s'enfonce le plus volontiers dans les voluptés d'un sommeil qui n'est pas assez profond pour qu'on n'en sente pas les bienfaits réparateurs. Il est vrai qu'à l'heure oti Paris achevé de secouer sa torpeur à l'appel nasillard du tramway, les locataires peuvent bien se garder euxmêmes. MM. les cambrioleurs et autres briseurs de portes leur font la concession de ne pas les déranger dans leurs ablutions. Seul, le criminel de profession, l'assassin des filles principalement, qui opère de nuit, profite pour s'éclipser du court moment oiala maison reste accessible aux allées et venues de la laitière, de la porteuse de pain et autres serviteurs empressés du ventre de Paris.
Le Levantin, expert dans l'art d'étouffer le bruit de ses pas, de rétrécir son ombre, passa devant la loge des concierges sans éprouver la moindre émotion. D'un coup d'œil, il avait jugé, d'après la fermeture hermétique (les rideaux du vitrage, que ces braves gens n'entreraient pas en fonction avant une demi-heure. C'était plus qu'il ne lui en fallait, s'imaginaiL-il, pour opérer sa perquisition.
Au second étage, il se croisa avec une jeune domestique qui descendait de sa chambre située dans les combles.
— Bonjour, jolie fille, lui dit-il au passage. Tout effarouchée, elle rentra chez ses maîtres. Gomment se défier d'un
homme bien mis qui vous fait des compliments I
Au troisième étage, Luversan s'arrêta sur le palier. Deux portes se trouvaient devant lui.
Il hésita un instant.
— Suis-je bête! pensa-t-il. C'est à droite qu'il faut entrer. II y a une serrure de sûreté.
Ce jeu de mots le fit sourire. Il ouvrit de deux tours de main les serrures, pénétra dans la place et commença par explorer toutes le? chambi:es pour s'assurer si la femme de ménage ne gardait pas l'appartement.
Personne.
D'autre part, Luversan appréhendait de se heurter à quelque coffrefort inexpugnable. Les particuliers jouent de ces tours aux malfaiteurs. Le temps n'est pas loin oh tous ceux qui possèdent quelques écus les mettront à l'abri dans un meuble incassable, « inemportable » et incom-
Kble. C'est ainsi que dernièrement les héritiers d'un mendiant d'éghse rèrent une petite fortune dans un Fichet ou le défunt inscrit au bureau
de bienfaisance, renfemmait ses recettes quotidiennes et devant lequel il se nourrissait du pain sec des contribuables.
Tristot et Pivolot étaient en retard avec le siècle. Pas le plus petit coffre-fort à leur domicile.
En revanche, Luversan eut fcoau faire sauter les tiroirs de tous les meubles, il ne trouva pas ce qu'il cherchait.
— Bah! se dit-il, les gaillards ont une cachette. Cherchez et vous trouverez.
Le cabinet de travail des agents était garni au fond d'un vaste placard-bibliothèque rempli d'ouvrages concernant l'organisation judiciaire et policière en tous pays,
Luversan le vida du haut en bas, s'aidant d'une échelle roulante.
A ce métier, il suait à grosses gouttes. Le pansement de sa blessure s'était un peu dérangé. Le misérable éprouvait d'atroces souffrances. La respiration recommençait à lui manquer.
Et cependant il cherchait sans relâche. Il serait mort sur place plutôt que de renoncer à trouver.
A deux reprises, il eut recours au secret de longue vie. Ses forces lui revenaient aussitôt, mais à quel prix! Il ne lui restait plus, au fond du flacon, que quelques gouttes du liquide régénérateur.
A sept heures du matin, Luversan cherchait encore.
A la souffrance physique se joignait la peur, l'horrible peur d'être pris au piège.
Il regrettait de n'avoir pas égorgé les deux agents pendant qu'il les tenait à sa discrétion.
Réveillés, tous deux constateraient la disparition de leurs clés et ils devineraient le plan du fugitif. Grâce au télégraphe, la police, avertie, pouvait surgir d'un instant à l'autre.
Tout en furetant partout, il prêtait l'oreille aux bruits du dehors, tressaillant jusqu'au plus profond de son être quand des pas faisaient craquer l'escalier de la maison.
Soudain, il entend la porte d'entrée s'ouvrir. Il n'a que le temps de se baisser derrière un fauteuil du cabinet et de s'armer du revolver de Pivolot.
— Au voleur! crie une voix chevrotante.
Il s'élance en avant, saisit à la gorge la pauvre vieille mère Chalumet, femme de ménage des deux amis, et lui braquant son arme sur la tempe :
— Un mot de plus et vous êtes morte!
Elle tombe à genoux.
ROGEK-LA-IIO.NTE 525
— Grâce! balbutie-t-elle.
— A une condition; c'est que vous m'indiquerez l'endroit où vos maîtres cachent leur argent.
— Je ne sais pas...
— Vous mentez!
— Grâce!
Il la bâillonne et saisissant un large couteau de cuisine.
— Allons, la vieille! montrez-moi la cachette. Sinon, je vous coupe le cou.
Elle lève sur lui des yeux suppliants et demeure inerte sous le regard fixe ei dominateur de l'assassin.
Mais son instinct d'honnête femme a raison de sa terreur. Elle se laissera égorger plutôt que de trahir ses bons maîlres.
— Je ne sais pas, répète-t-elle.
Il la saisit aux cheveux, lui renverse la tète en arrière, lui promène le dos du couteau autour du cou.
— Oti est la cachette?
— Je ne sais pas...
11 brandit son arme, mais, au moment de commettre ce nouveau crime, le Levantin en reconnaît l'inutilité!
Une idée infernale surgit dans son esprit.
Luversan s'était familiarisé avec une science nouvelle : Vhypnotisme. C'était pour lui un jeu que d'endormir par la fascination les êtres plus faibles que lui et de les forcer à obéir à ses suggestions.
Son regard se riva sur celui de la vieille domestique. 11 ne proféra plus une menace, mais concentrant toute la puissance de sa volonté, il obtint en moins de cinq minutes la réalisation du phénomène.
La vieille dormait à moitié. Il l'étendil à terre, lui ferma les paupières et continua à la fixer avec rigidité.
Comme elle rouvrait les yeux, il lui étendit lentement et doucement les paupières sur les globes oculaires, les fermant de plus en plus, progressivement, imitant ce qui se produit quand le sommeil vient naturellement. Il finit par les maintenir closes, tout en continuant la suggestion.
— Vos paupières sont collées, disait-il avec énergie, vous ne pouvez plus les ouvrir; le besoin de dormir devient de plus en plus profond; vous ne pouvez plus résister.
LU baissa graduellement la voix, répétant l'injonction: « Dormez! » Il suggérait ainsi à la pauvre vieille l'image du sommeil. Il le lui insinuait dans le cerveau.
Mais le sommeil simple ne lui suffisait pas. Il lui fallait obtenir :\ catalepsie.
— Vous sentez de l'engourdissement, de la torpeur, lui dit-il ; ler> bras et les jambes sont immobiles; voici de la chaleur dans les paupières; vous n'avez plus de volonté, vos yeux restent fermés, le sommeil vient.
Il leva les bras du sujet. Ils restèrent en l'air, semblables à des barres fixes.
C'était le sommeil cataleptique!
En cet état, comme le dit le docteur Bernheim dans son beau livre : De la fiuggestion et de ses applications à la thérapeutique^ le sujet g-arile les paupières closes, ses membres sont en résolution. Il entend tout ce qu'on lui dit, tout ce qui se dit autour de lui. Mais il reste assujetti à 1 •. volonté de l'endormeur; son cerveau est dans cet état que les magnéliseurs appellent hypotaxie ou charme.
Ce deg^ré est caractérisé par la catalepsie sugcjestivs.
La vieille était au pouvoir de l'endormeur.
— Levez-vous! lui commanda-t-il.
Elle se redressa et demeura roide comme une statue. Elle gardait les yeux fermés, la tète penchée vers l'homme à qui elle était obligée d'obéir.
— Montrez-moi la cachette de vos maîtres! commanda-t-il d'une voix sifflante.
Elle traversa lentement le cabinet, passa dans la chambre à coucher, et frappa du pied sur une lame du parquet.
Luversan examina cette lame et vit qu'elle était fixée au planciier par deux vis soigneusement dissimulées.
Avec son couteau, il retira les deux vis.
Il mit tant d'action à cette besogne qu'il oublia la femme de menai; o.
La vieille s'était réveillée.
Elle valait le chevalier d'Assas, la mère Chalumet.
— Au voleur! cria-t-elle héroïquement, à l'assassin!
Les bandits qui réussissent ont trop souvent comme complice le stupide hasard.
A ce moment une troupe de musiciens italiens exécutait à grand renfort de crincrins accompagnés par deux harpes une des chatoyantes mélodies écloses sous le beau ciel de Naples. Tous ceux des locataires qui auraient pu entendre l'appel déchirant de la vieille se grisaient aux fenêtres de !a cour à l'audition de ce concert en plein courant d'air. '
Luvers.-m, qui venait do saisir sons la lame du parqnot un épais potlefeuille, le lâcha pour s'élancer de nouveau sur la lualiicureuso.
nOGER-LA-HONTE «27
Eat-il pitié d'elle? Il se contenta de lui remettre le bâillon et de l'attacher au pied du lit.
Puis il reprit le portefeuille, l'ouvrit et poussa un rug-issemenl de joie.
— Cherchez et vous trouverez! s'écria-t-il. J'ai trouvé!
11 sortit, descendit l'escalier et se croisant au premier étage avec Id conciorg-e :
— Pardon 1 lui dit-il.
Cette excuse arrêta la question sur les lèvres du vigilant gardien. Comment se défier d'un monsieur bien mis et qui connaît à ce point les convenances !
Arrivé au carrefour de Châteaudun, Luversan héla un fiacre. 11 tomba épuisé sur la banquette.
— Rue de Chanaleilles ! dit-il au cocher.
Revenons à Ville-d'Avray oti Tristot et Pivolot ont dû faire une trists figure à leur réveil.
Il serait inutile de revenir en détail sur la réussite du coup de théâtre si habilement préparé par Célestin Damour. On sait déjà que la pauvre mère Dondaine, après avoir dissimulé les délicates attentions qu'elle avait eues pour son neveu Isidore, finit par tout avouer au commissaire de police.
L'excellente femme ne pouvait vraiment pas se douter qu'Isidore n'était pas Isidore. Comment se serait-elle défiée d'un brave jeune homme qui lui apportait la photographie de son frère et entre les mains duquel elle avait vu l'acte de naissance du visiteur.
Une chose passait son imagination : Isidore favorisant, aidant la fuite de Luversan. Non!... jamais on n'aurait pu penser qu'Isidore aurait des fréquentations quelconques avec Luversan.
Aussi, avec quelle impatience attendait-elle la réponse de l'appariteur de La Ferté-Milon à qui les agents avaient expédié une dépêche concernant le fils Dondaine !
Pivolot et Tristot entièrement remis de leurs émotions avisèrent au plus pressé. Gomme l'avait pensé Luversan, la disparition de leurs clùs leur criait assez quel était le but du fugitif. Il commencerait par pénétrer chez eux et par s'emparer des billets de banque et valeurs repris à.
Luvigny et à M"' d« Tcrrenoire. Oh ! cette femme, c'était elle assurément qui avait organisé à prix d'or l'évasion de son amant.
Et ils avaient eu la sottise de la ménager quand ils. la tenaient sous leurs grilfes !
Les deux vieux amis partirent pour Paris, après les aveux d'Ursule. Préalablement, et pour la satisfaction de leur conscience, ils avaient prévenu par dépêche le procureur de la République et le chef de la Sûreté.
— Eh bien, monsieur Pivolot, dit Tristot dans la voiture qui les ramenait de la gare Saint-Lazare à la rue de Douai, m'est avis que nous avons eu notre Waterloo ce matin.
— Peut-être, monsieur Trislot. Il faudrait que Luversan ait découvert votre cachette. Or, je me demande si, dans l'état où il était à son départ, il n'a pas échoué en chemin. Vous ne me ferez pas croire qu'un homme qui a le poumon perforé puisse monter et descendre des escaliers, enlever des fardeaux, et décrocher des lames de parquet.
— Certes, monsieur Pivolot, mais ce qu'on ne peut faire par soimême, on en charge un complice. Or, du moment que M"' de Terrenoire est dans l'affaire, ce n'est pas l'argent qui leur manque, et avec l'argent, on soulève très facilement des lames de parquet.
Ils étaient arrivés, rue de Douai, devant la porte du n° 22.
Pas le plus petit rassemblement. La maison avait l'aspect tranquille qui convient à une voie où, à part quelques dames galantes de haute volée et fort discrètes, on ne trouverait pas un immeuble mal habité.
Le concierge accueillit ses locataires avec un sourire béat.
— Il n'est venu personne?
— Personne. Ah si!... La mère Ghalumet.
— Elle est encore là-haut?
— Ma foi, je ne l'ai pas vue redescendre.
— Et vous êtes sur, demanda Pivolot, que personne ne peut entrer ni sortir de la maison sans que vous le voyiez*^
— Certainement.
Il le pensait comme il le disait, l'excellent concierge. Tristot et Pivolot gravirent rapidement leurs trois étages. Ils frappèrent à la porte Pas de réponse.
— Nous aurions dû commencer parle commencement, observa Tristot. 11 fallait amener le serrurier.
— Je vais le chercher.
Luversan avait pris la précaution de refermer les serrures à doubla
La mère Chalumet pendait, évanouie, bâillonnée au pied du lit. (P. 930.)
tour. Il ne fallut pas moins d'un grand quart d'heure pour venir à bout de celle de sûreté.
La mise à sac de la première pièce ne leur laissa aucun doute sur le passage de Luversan ou de son complice dans l'appartement.
L'assassin avait-il trouvé la cachette?
Us s'élancèrent dans la chambre à coucher.
UT. llï. JDLKS MART. — ROOER-LA-HONTK. — ÉD. J. ROCrr «T 0»*.
uv. 117
«30 ROGER-LA-HONTF
La mère Chalumet pendait, évanouie, bâillonnée, au pied du [lil, les poignefs solidement attachés à une colonnette.
Sans cette syncope, elle aurait péri, étouffée. Ses maîtres s'empressèrent de la délivrer.
Ils avaient hâte de connaître par elle le sig-nalement de l'agresseur.
Le Waterloo était complet.
A la place de la cachette, un trou béant, vide.
Les locataires perdaient, en même temps que la fortune de M. de Terreuoire, toutes leurs valeurs, environ trois centm:ille francs.
Ils étaient ruinés et déshonorés.
La mère Chalumet se ranima enfin.
En apercevant ses maîtres, le souvenir de l'horrible scène lui revieal tout à coup, et elle s'écrie :
— Ce n'est pas moi ! Ce n'est pas moi !
— Remettez-vous, lui dit Tristot. Vous répondrez tout à l'heure.
Ils lui font prendre un cordial. Peu à peu, les couleurs reparaissent à ses joues fripées comme un vieux parchemin.
Interrogée, elle raconte le drame d'un bout à l'autre, sans omettre un détail.
C'est bien Luversan qui est venu, Luversan lui-même.
— Je ne pouvais pas lui indiquer la cachette, balbutie la vieille domestique, puisque je ne la connaissais pas.
— Alors pourquoi en parlez-vous? fait observer Tristot. Dites donc la vérité, vous espériez que nous vous laisserions quelques petites rentes sur nos testaments, et vous nous avez épiés pour savoir ce que nous possédons. C'est ainsi que vous avez dû, en regardant par le trou de la serrure, connaître la cachette. 11 n'y a pas grand mal à cela, pas plus qu'à avoir cédé à la menace de mort. C'est même heureux pour vous que vous l'ayei connue, la cachette. Sans quoi, l'assassin vous aurait égorgée.
Elle avoua qu'elle avait commis l'indiscrétion, mais jura sur lescendres de son fils, Ernest- Victor Chalumet, mort au champ d'honneur, qu'elle était innocente.
— A partir du moment oti le brigand, dit-elle, m'a saisi par les cheveux en brandissant son couteau au-dessus de ma tète, je ne me souviens plus de rien.
Nous savons qu'elle ne mentait pas, la pauvre mère Chalumet. Pendant son sommeil hypnotique, elle avait parfaitement entendu l'ordre de Luversan, mais elle n'en conservait aucun souvenir. Le docteur Bernheim, dont on ne saurait suspecter la bonne foi, attendu qu'il n'utilise cette science nouvelle que pour guérir, dans son hôpital, certaines maladies réputées
ROGEa-LA-HO!HTg 931
incurables, cite de nombreux cas de ces sortes d'onblis. Bien mieux, il est arrivé à créer chez certains somnambules des sugg^estions d'actes, d'illusions sensorielles, d'hallucinations qui se manifestent non pendant le sommeil, mais au réveil. En voici un curieux exemple que nous puisons dans lo-uvrage du célèbre professeur de l'école de médecine de Nancy :
« X... est un ancien marin, ancien employé de chemin de fer, âgé de cinquante et un an, affecté de rhumatisme articulaire chronique des genoux avec rétraction des membres en flexion. C'est un homme intelligent, bien équilibré, l'esprit assez cultivé, rien moins que nerveux, nullement crédule. Quand je lui proposai de l'iiypnotiser, il affirma que je n'arriverais jamais; j'essayai etdans la première séance j'obtins l'occlusion des yeux, il prétendit n'avoir point dormi.
« A la seconde séance, j'obtins la catalepsie suggestive, il prétendit cependant n'avoir pas dormi et avoir tenu les bras en l'air parce qu'il le voulait bien, par pure complaisance. Il me fallut le rendormir de nouveau et le mettre au défi de moditier les attitudes diverses imprimées à ses membres pour qu'au réveil il avouât qu'il avait été influencé réellement. Quelques jours plus tard, le trouvant naturellement endormi, je m'approche doucement en lui disant : « Continuez à dormir ; ne vous réveillez pas » ; j'applique ma main sur son front pendant deux minutes, puis je lève son bras, il reste en catalepsie suggestive; le sommeil naturel était devenu de nouveau sommeil hypnotique; autrement dit, j'avais pu me mettre en relation avec lui par l'organe auditif pendant son sommeil ; à son réveil il ne se rappelait pas que je lui avais parlé, ni que je l'avais touché.
« Depuis lors, c'est-à-dire depuis la cinquième ou sixième séance, je le mets en sommeil profond sans souvenir au réveil; je produis sur lui à l'état de veille de la catalepsie et des mouvements automatiques; il est susceptible d'hallucinations posthypnotiques complexes ; on peut lui suggérer pendant son sommeil des actes et des idées qu'il exécute ou formule à son réveil, les croyant émanés de son initiative intellectuelle. Je ne citerai que la suggestion suivante, intéressante au point de vue psychologique. L'ayant hypnotisé, je vois un manuel de chimie au chevet de son lit : « Voilà un livre de chimie, lui dis-je, quand vous serez réveillé, l'idée vous viendra d'y lire le chapitre Or ; vous le chercherez à la table des matières; vous lirez ce chapitre. Alors vous me direz à moi: « De « l'or! si j'en avais, je vous en donnerais bien, pour vous remercier de « vos soins. Malheureusement, je n'en ai guère. On ne gagne pas d'or, « ni dans la marine, ni au serv'ce du chemin de fer. » Cette idée vous viendra en lisant.
« Au bout d'une demi-heure, l'ayant réveillé, je m'éloigne et continue
à l'observer de loin, je le vois chercher son étui, en retirer ses lunettes, les mettre, prendre le livre, feuilleter au moins cinq minutes, finir par trouver, lire; je m'approche: c'était l'article Or. « Pourquoi lisez-vous cet article? » lui dis-je. — « C'est une idée », me dit-il; et il continue à lire. Après quelques minutes, il me regarde. « De l'or, dit-il, si j'en avais, je vous récompenserais bien, mais je n'en ai pas, » Il se remet à lire et après quelque temps, ajoute : « Ce n'est pas la compagnie des chemins de fer qui enrichit ses employés. » Puis il continue sa lecture, sans affectation; il eût été bien étonné d'apprendre que l'idée exprimée par lui avait été introduite par moi dans son cerveau. »
Tristot et Pivolot avaient vaguement entendu parler d'hypnotisme, mais comme les procédés de cette science ne sont pas encore en usage dans la police, ils les connaissaient à peine.
Convaincus que la mère Chalumet mentait effrontément, ils se contentèrent de rire au nez de cette héroïne du devoir, la firent sortir, et prenant soin de ne rien déranger au désordre de l'appartement, se rendirent en toute hâte rue de Ghanaleilles.
Espéraient-ils retrouver M"^ de Terrenoire dans son hôtel? C'eut été fou de leur part; mais au moins leur fallait-il tâcher de savoir si Luversan était venu chez sa maîtresse. Car ils n'en doutaient plus : l'homme qui avait arraché, par menaces de mort, à la femme de ménage, le secret de la cachette, cet homme-là n'était autre que Luversan.
Et cela tenait du prodige que Luversan fût encore de ce monde après un tel effort. Qui sait ? Ils le trouveraient peut-être râlant à l'hôtel Terrenoire, dernière étape de sa fuite.
Les domestiques du banquier édifièrent de suite les agents. « Monsieur était parti en voyage depuis plusieurs jours; quant à madame, elle venait de sortir avec un vieillard à longue barbe blanche et à lunettes bleues. On ne savait pas à quelle heure elle rentrerait. »
Les agents se dispensèrent d'entrer et d'attendre. Ce vieillard, ils l'auraient parié, c'était Luversan.
Tous deux se firent conduire de suite à la Sûreté. Devant lajporte du chef, ils trouvèrent l'inspecteur Chambille qui triomphait.
— Eh bien, messieurs, leur dit-il sans pitié, vous n'avez pas voulu de mon concours pour garder le prisonnier et vous voilà roulés. Dites-moi, quand vous avez bu le cognac, cette nuit, vous ne lui avez donc pas trouvé un goût particulier. Vrai, si j'ai jamais besoin d'un dégustateur, ce n'est pas vous que j'irai chercher.
Le chef fut plus clément que son subalterne.
Lorsque les deux volontaires de la Sûreté lui eurent fait leur
HUGliK-LA-HONTE 933
confession entière, à savoir qu'ils possédaient encore la veille les preuves de la culpabilité de Luversan dans le crime du boulevard Haussmann, que ces preuves, l'assassin venait de les reprendre chez eux avec la fortune de M. de Terrenoire et leur sienne propre, le fonctionnaire ne put que les plaindre.
— Courez vite, leur dit-il, former opposition à la vente de vos titres, Avez-vous les numéros de ceux volés dans la caisse de M. de Terrenoire ?
— Nous n'avons rien, dit Tristot. Nos listes se trouvaient dans le portefeuille.
Le chef de la Sûreté prit le signalement de la fugitive ; mais il trouva très étrange que M. de Terrenoire eût disparu le premier.
Jean Guerrier pouvait seul expliquer le motif du voyage de son patron. Le chef de la Sûreté l'envoya chercher en toute hâte par Cliambille.
Le caissier, très intrigué, répondit franchement aux questions du magistrat.
— Quant au but du voyage et à la direction prise par M. de Terrenoire, dit-il, je n'en sais pas le premier mot.
Sa voix tremblait légèrement. Au fond, il supposait que le mari d'Andréa ferait tout au monde pour empêcher l'arrestation de sa femme. Il les croyait partis tous deux à l'étranger.
— Monsieur Guerrier, lui dit sèchement le chef de la Sûreté, rappelez-vous que votre mise en liberté n'est que provisoire. Si vous ne nous dites pas tout ce que vous savez, mon devoir sera d'engager le juge d'instruction à vous faire arrêter de nouveau.
— J'ai dit tout ce que je savais, répliqua Jean.
— Pardon! vous ne nous avez jamais fait connaître qu'une femme se trouvait mêlée au crime.
— Une femme? quelle femme?...
— Inutile de dissimuler plus longtemps, surtout devant MM. Tristot et Pivolot, à qui vous aviez confié ce secret et qui, pour vous complaire, pour complaire à M. Laroque, ont poursuivi leur enquête personnelle en dehors de la justice et se sont bien gardés de nous révéler la complicité de M™' de Terrenoire que vous vouliez épargner à cause de son mari. C'est une lourde faute dont vous êtes les premiers punis. Savez-vous la grosse nouvelle de ce matin, monsieur Guerrier, la nouvelle que tout Paris saura dans deux heures par les journaux?
— Au nom du ciel, parlez!
— Luversan est en fuite!
En fuite, un homme si grièvement blessé? Ce n'était pas possible! Jean crut qu'on lui tendait un piège pour le forcer à parler.
Mais les deux agents lui confirmèrent la nouvelle, si étonnante qu'elle fût.
Jean Guerrier éclata en sanglots.
— Mon pauvre maître! Mon pauvre et cher M. Laroque!
— Dites aussi : « mon pauvre Guerrier ! » s'écria le chef de la Sûreté. En l'absence des preuves que ces deux messieurs se sont laissé voler par l'assassin, votre affaire devient plus obscure que jamais, et quand bien même nous vous laisserions en liberté définitive, vous n'empêcherez jamais les mauvaises langues d'aller leur train. Il se trouvera des gens pour répéter en tous lieux que votre affaire n'est pas claire. On ne fera pas que le dire. On l'imprimera dans les journaux, et cela se vendra à des centaines de mille d'exemplaires. On ne vous accusera pas franchement, on se contentera à'insinner, ce qui est pire, et vous ne trouverez pas dans ces abominables articles de reportage en quête de succès faciles un seul mot qui puisse être l'objet de poursuites en correctionnelle. Quand bien même, vous le trouveriez, ce mot, vous n'oseriez pas le relever. A remuer la calomnie, on court le risque de s'éclabousser davantage; c'est seulement quand Basile dorl qu'il est inoffensif.
Il parlait d'or, le chef de la Sûreté, et Jean Guerrier, transporté d'indignation contre l'abominable femme qui venait de s'enfuir avec son complice, répéta tout ce qu'il avait dit dans sa cellule de Mazas aux deux policiers. Mais quand il vit sa déposition prise tout entière en notes par le magistrat, il songea au désespoir qu'en éprouverait Margival, Diane, Marie-Louise elle-même et enfin son malheureux patron.
— Qu'allez-vous faire? demanda-t-il au chef de la sûreté.
— Mon devoir. Des dépêches seront envoyées tout à l'heure dans toutes les directions pour répandre le signalement des fugitifs. Je ferai mieux, si toutefois le juge d'instruction me le permet. Je communiquerai ce signalement à la presse. Les journaux ont leur bon et mauvais côté. Si parfois, dans leurs appréciations, ils dépassent la mesure du licite, ils nous ont souvent aidés, grâce à leur immense publicité, à découvrir des criminels. Le public averti par des articles qui le passionnent se met de la partie. Tout personnage suspect est surveillé par quelqu'un qui a plus d'esprit que le meilleur des policiers. Ce quelqu'un n'est autre que monsieur Tout-le-Monde.
A ce moment, Chambille annonça que Roger Laroque arrivait de Ville-d'Avray et demandait à être reçu le plus tôt possible par le chef de la Sûreté.
— Priez-le d'entrer de suite, dit ce dernier.
L'affreuse nouvelle avait déjà produit ses ravages sur la physionomie du père de Suzanne.
Il entra précipitamment.
Il allait exhaler sa douleur, son indignation, lorsqu'il aperçut Jean Guerrier.
— Nous sommes perdus! s'écria-t-il en tombant dans ses bras.
Les deux amis restèrent un instant silencieux. Puis ce fut Tristot qui prit le premier la parole. Il eut ce courage, le bon M. Tristot. Il se dévouait pour l'excellent M. Pivolot dont il connaissait la timidité.
— Ne nous accusez pas de négligence, monsieur Laroque, dit-il. Nous sommes victimes d'une combinaison infernale.
L'entrée de Chambille qui n'attendait jamais le coup de sonnette du maître en cas d'urgence empêcha Laroque de répondre.
— Une dépêche, dit l'inspecteur.
— Donnez. Vous n'entrerez plus que si je vous appelle. Chambille brûlait du désir d'en savoir davantage, mais il s'empressa
d'obtempérer à l'ordre du patron. Il sortit et s'installa devant la porte, en vrai chien de garde, prêt à barrer le passage au ministre de la justice en personne.
C'était la réponse de l'appariteur de La-Ferté-Milon.
Une partie du mystère s'expliquait. Le chef de la Sûreté en conclut que la Terrenoire, renseignée exactement sur la mère Dondaine, avait soudoyé quelque jeune récidiviste pour pénétrer dans la place en trompant la vieille domestique.
— Ce qui est fort, très fort, dit le magistrat, c'est de s'être présenté préalablement chez les Dondaine de La Ferté et de leur avoir volé leurs papiers d'identité. La mère Dondaine ne pouvait pas faire autrement que de tomber dans le piège. Elle adore d'autant plus son neveu Isidore qu'elle ne l'a jamais vu. C'est toujours comme ça.
Roger n'avait pas encore adressé la parole aux volontaires de la Sûreté. La glace se rompit quand il sut que ces braves gens étaient ruinés par le vol dont ils venaient d'être victimes. Mis au courant de la fuite de M"" de Terrenoire, il trembla à la pensée du déshonneur qui allait s'abattre sur le mari et sur la fille. Le projet de communication d'une note à la presse lui parut prématuré.
— Cette femme, dit-il, n ira pas lom avec son amant. Je suis convaincu qu'il l'assassinera en roule pour s'en débarrasser.
— Voire idée est assez juste, déclara le chef. Mais alors le scandale n'en sera p is moins grand.
— Je vous en prie, attendez encore un jour et surtout que le reportage parisien ne sache pas un mot de l'alfaire.
— Ceci n'est guère en mon pouvoir. Quant à différer la communication, je dois prendre l'avis préalable du juge d'instruction et je vais le trouver sur-le-champ. Attendez-moi.
M. de LigneroUes, vilipendé par les journaux au sujet de son rôle dans l'erreur judiciaire dont Roger Laroque avait été victime, détestait la presse. Il décida qu'on se contenterait des moyens à la portée de la justice. Des dépêches furent envoyées à toutes les gares importantes et dans tous les ports de mer. On y donnait le si^rnalement de Luversan et celui d'une femme qui l'accompagnait dans sa fuite.
Roger Laroque promit une récompense de cinquante mille francs aux agents qui arrêteraient Luversan.
— Quant k vous, messieurs, dit-il à Tristot et Pivolot, si vous prenez votre revanche et que les valeurs emportées par l'assassin ne vous soient pas rendues; si, en un mot, vous retrouvez Luversan les mains vides, je vous rembourserai largement ce que vous avez perdu à mon service.
— Merci, dit Tristot; mais qui dédommagera M. de Terrenoire de la grosse somme qu'il perd par notre faute?
— Moi , s'écria Roger Laroque.
Deux jours après l'évasion de Luversan, Raymond recevait de Laroque ce billet laconique dont chaque mot lui perça le cœur.
« Elle vous demande. Ne la reverrez-vous pas, une fois, une minute, « avant qu'elle meure ? »
Raymond mit la main sur ses yeux et sanglota.
— Ma mère a déshonoré Laroque, a fait mourir sa femme. Moi, je tue sa fille I... Je suis donc d'une famille maudite, faite pour le malheur de cet homme.
Cependant, il partit, malgré la certitude qu'il avait des tortures audevant desquelles il courait. Pouvait-il ne pas revoir cette enfant, innocente de tout?... Pouvait-il, s'il était vrai qu'elle se mourait, ne pas essayer de lui rendre du courage ?
— Elle se meurt, disait-il... Est-ce possible?... se peut-il vraiment?.. Elle que j'ai vue il y a quelques jours si gaie et bien portante... si aimante
Elle répondit par un geste lent de son bras vers la porte. (P. 940.)
et après avoir tant souffert, si pleine de confiance dans l'avenir !.,. Elle se meurt par ma faute !... et je l'aime!... mon Dieu, dans la part que vous faites de vos joies et de vos peines, que vous êtes injuste I
Il arriva vers deux heures à Maison-Blanche.
De loin, il avait aperçu, ruisselants sous le soleil, les toits d'ardoises de Méridon, mais il avait détourné les yeux... c'était finil... Jamais il ^n'y retrouverait le calme de son enfance!...
fl38 ROGER-LA-HONTE
Laroque rattend<ait, guellait son arrivée...
Raymond n'eut pas de peine à remarquer combien il était pâle et abattu ; ses yeux étaient étrangement cernés; il était presque méconnaissable ; on eût dit qu'une fatigue énorme s'était abattue sur lui, tant il était courbé.
— Je n'espérais pas que vous viendriez, dit-il... Elle est très mal... Votre présence ne peut que lui faire du bien... Depuis quelques minutes elle repose... Mais hélas ! son sommeil ne dure jamais longtemps... Dès qu'elle sera éveillée, on viendra me prévenir et je vous conduirai près d'elle.
Il l'introduisit au salon. Raymond s'assit. Laroque resta debout près d'une fenêtre, écartant les rideaux et regardant vaguement la campagne.
De temps à autre, il soupirait profondément, — comme malgré lui, — car on voyait qu'il eût voulu se contenir.
A un moment il se retourna vers le jeune homme.
— Monsieur de Noirville, dit-il, je vous ai interrogé l'autre jour pour savoir ce qui vous faisait refuser ma fille. Vous ne me l'avez pas dit. Depuis, je l'ai appris.
Raymond fit un brusque mouvement de stupeur.
— Oui, je l'ai appris. Par pitié pour moi, vous me l'aviez caché sans doute. Vous saviez déjà, alors que je l'ignorais encore, moi, que la revision de mon procès n'aurait pas lieu, que ma réhabilitation ne serait pas possible, que j'achèverais ma vie avec la honte de cette condamnation...
Raymond le regardait sans comprendre. Laroque, d'une voix sourde, fit le récit de son entrevue avec M. de Lignerolles. Puis il lui raconta tout ce qu'il savait sur la fuite de Luversan.
Raymond écoutait, n'osant pas l'interrompre, et, peu à peu, au fur et à mesure que Laroque parlait, son cœur s'emplissait d'une atroce angoisse, de l'horreur de la situation où il se trouvait !...
Il écoutait Laroque disant :
— La honte pour moi toujours ! Car ma grâce, c'est encore de la honte, puisque c'est la confirmation de la condamnation!... Un seul espoir me reste, bien vague... qui ne sera jamais réalisé, peut-être... Ce complice dont Luversan a parlé ; ce complice mystérieux, si je le découvrais, si je le traînais avec le souvenir sanglant de son crime, devant les tribunaux, si je le faisais condamner, lui coupable, comme je l'ai été, moi innocent, ce serait mon salut, ce serait l'honneur, ce serait la possibilité de faire reviser mon procès ! La loi est précise ! Ah! ce complice, où le trouver ?
Parlant ainsi, Laroque se mentait à lui-même. Il la connaissait, la complice, mais jamais il ne la livrerait.
— Ce complice, se disait Raymond, je suis seulà le connaître... C'est ma mère !... Vais-je donc le dire à cet homme l Que faire?... Où est mon devoir?... Dois-je d'un mot envoyer ma mère au bag^ne?... Elle!... Ce serait horrible, répugnant, abominable... C'est un acte auquel je ne puis songer !... Et, d'autre part, laisser ce pauvre homme achever sa vie dans l'ignominie de sa condamnation, ne pas les tirer d'un mot, lui et sa fille, de leur déshonneur immérité, ce serait une infamie... Que faire? Oii est le devoir.^... D'un côté, ma mère !... De l'autre, cet homme déshonoré par la fautejde ma mère, condamné à la place de ma mère !... Le devoir, n'estce pas la justice suprême?... devant laquelle toute affection doit s'évanouir?... Mais ce devoir est horrible... Je ne pourrai jamais... Je ne voudrai jamais !...
Et il se débattait dans cette lutte intérieure, sentant que sa vie ne résisterait pas longtemps à un pareil combat I
Laroque avait achevé son récit et s'était remis à la fenêtre. Il semblait très attentif à ce qui se passait au dehors, mais il ne voyait rien. Il était tout à sa tristesse, à son désespoir. Ils restèrent silencieux : mais tout à coup Laroque se retourna encore, et, d'une voix très calme, — un calme affecté, sans doute :
— Rassurez-vous, monsieur, dit-il, je ne vous parlerai plus de ce mariage. Il n'est pas réalisable, je le comprends. Ce que je vous demande seulement, aujourd'hui, c'est d'adoucir les dernières heures de ma fille...
Raymond baissa la tête.
— Comme il me parle avec tendresse, pensa-t-il, et pourtant comme il doit me haïr !...
Un quart d'heure après, Laroque monta dans la chambre de sa fille. Elle venait de se réveiller. Il redescendit.
— Suivez-moi, dit-il à Raymond. Peut-être vous reconnaîtra-t-elle... Moi, depuis deux jours, elle ne sait plus qui je suis... Elle oublie que je suis son père et m'appelle de votre nom.
Il marcha devant le jeune homme.
Laroque ouvrit doucement la porte de la chambre de sa fille, avançant timidement, bien qu'elle fut éveillée.
Il fit signe à Raymond d'attendre sur le seuil.
Ils avaient fait bien peu de bruit, et pourtant elle les avait entendus. [Suzanne était dressée sur son lit, le regard dirigé vers la porte.
Elle ne fit pas attention à son père quand il entra, quand il lui di'i :
940 ROGKR-LA-HONTE
— Ma fille, ma chère Suzanne, tu as dormi, comment te trouves-tu?... Mieux, n'est-ce pas?
Elle répondit par un geste lent de son bras vers la porte. Un sourire ineffable erra sur ses lèvres.
— Raymond ! Raymond ! murmura-t-elle.
Elle ne pouvait voir Raymond, et cependant elle l'avait deviné tout près d'elle, — là, derrière cette porte.
Il entra, sous le coup d'une emotionintraduisible.il entra, la vit ainsi, pâlie, amaigrie, les traits tirés, les yeux brillants d'une fièvre ardente, et les lèvres paraissant presque sanglantes, tant le visage était blanc.
Elle retomba sur l'oreiller, la main pendante hors du lit. Il prit cette main, y appuya ses lèvres, la couvrit de baisers, ne répétant qu'un nom dans ses sanglots :
— Suzanne ! Suzanne ! Suzanne !
Elle ferma les yeux et parut brusquement endormie ou évanouie. Elle n'était ni l'un ni l'autre, car sa main, doucement, pressait la main de Raymond.
— Suzanne, murmura-t-il, me pardonnerez-vous de vous faire autant souffrir?
Comprit-elle? Évidemment elle saA'ait qu'il était là, mais ce qu'il disait arrivait-il jusqu'à son intelligence ?
Il demeura longtemps auprès d'elle ; de temps à autre elle paraissait sortir de sa torpeur et disait alors :
— Raymond! vous ètes-là, Raymond?
Puis elle s'endormit. L'étreinte oti se trouvait la main du jeune homme se relâcha. Le visage de la pauvre enfant était plus calme ; une paix sereine était descendue sur ses traits fatigués. Elle souriait vaguement dans son sommeil. Elle rêvait à son ami sans doute et, ne pensant qu'aux heures de félicité qu'elle lui devait, elle lui pardonnait son abandon, sa cruauté.
Quand il vit qu'elle reposait, il se retira :
— Ne partez pas, dit Roger. Lorsqu'elle va se réveiller, elle vous demandera. Que lui dire, si vous êtes loin ?
Pouvait-il rester? Cela était au-dessus de ses forces.
— Je reviendrai, dit-il, ce soir...
— Vous me le promettez?
— Je vous le jure...
— Je puis le dire à Suzanne?
— Je vous en prie.
Et il s'en alla par la campagne, désolé et plein d'angoisse. Il aurait
pu pousser jusqu'à Méridon, et sa course vagabonde l'amena jusqu'aux limites du domaine. Il n'y entra pas. De très loin, il crut voir son frère, debout, immobile, dans la cour. Il ne vit point sa mère, qu'il eût facilement reconnue, aux vêtements de deuil qu'elle ne quittait jamais.
Le soir vint, il reprit la direction de Maison-Blanche.
En chemin, il rencontra deux hommes d'allure bizarre, à la physionomie éveillée, rusée, maig-res tous deux, l'œil vif et pénétrant. Comme ils étaient dans l'avenue qui conduisait au château, Raymond devina facilement qu'ils sortaient de Maison-Blanche.
Il reconnut en eux les étranges visiteurs qui l'avaient tant inquiété à Méridon. Une grave inquiétude l'envahit.
Son pressentiment ne le trompait pas.
Les deux promeneurs qui, venant de Maison-Blanche, s'en retournaient vers la gare, étaient bien Trislot et Pivolot.
Complètement évincés de l'enquête par le chef de la Sûreté, ils n'en avaient pas moins à cœur de prendre une revanche éclatante.
On leur interdisait de rechercher la piste de M™' de Terrenoire sur laquelle la police comptait pour retrouver Luversan. Le chef de la Sûreté s'était contenté de leur dire :
— Laissez-nous faire et ne nous mettez plus de bâtons dans les roues. Si, avec tous nos moyens d'action, nous échouons, croyez-vous réussir, maintenant que vous voilà pour ainsi dire sans ressources? Les journaux nous tournent en ridicule. On nous traite d'incapables et de fainéants, tandis que nous sommes sur pied jour et nuit. A mon avis, Luversan est trop affaibli pour quitter la France. Nous le retrouverons sans doute à Paris. Si nos limiers découvrent la femme Terrenoire, l'affaire est dans le sac. Ou bien son amant sera avec elle, et nous les « cueillerons » tous les deux à la fois ; ou elle ira le rejoindre et ce sera tout comme. Soyez tranquille, ils n'auront pas tout dépensé. Je compte bien d'ici peu vous inviter à reprendre à mon bureau votre fortune. Quant à celle du banquier, nous la garderons, s'il vous plaît, comme pièce à conviction. Nous n'admettons pas, nous autres, ces tergiversations avec le devoir. La justice doit être égale pour tous et les raisons de sentiment ne sont pas faites pour nous toucher. Que M. de Terrenoire ^K ait rendu un service d'argent autrefois à Roger Laroque, est-ce une ^B raison pour que ce dernier épargne la femme qui a failli envoyer Jean ^K Guerrier à l'échafaud ! Rentrez chez vous et attendez-y paisiblement le ^B résultat de nos recherches.
^m Tristot et Pivolot n'étaient pas hommes à se morfondre dans l'inac-
Après de vaines recherches pour ressaisir la piste d'Andréa, ils se retournèrent du côté de l'affaire Larouette. Certains que Luversan ne se laisserait pas reprendre vivant, ils espéraient arriver quand même à la réhabilitation de Roger Laroque par la découverte da premier ou plutôt de la première complice de ce bandit.
En relisant attentivement le procès de Versailles, tous deux s'étaient convaincus que Roger la connaissait, cette complice, mais qu'il se taisait comme autrefois.
Et ils en étaient venus à se dire : « La femme qui a rendu, au moment psychologique, les cent mille francs que Laroque lui avait prêtés, doit être M"* de Noirville. Voilà ce qui explique la mort tragique de Lucien de Noirville. L'avocat savait tout et il a défendu quand même l'accusé. C'était sublime; mais le pauvre homme n'a pu aller jusqu'au bout d'une tâche au-dessus des forces humaines. »
Ils raisonnaient fort bien, Tristot et Pivolot. Toutefois, ils doutaient encore de leurs inductions. Accepter de défendre un ami qui vous a pris votre femme, qui vous a déshonoré, c'était, à leur avis, pousser un peu loin le dévouement à l'amitié. Et cependant, plus ils réfléchissaient, plus cette invraisemblable défense s'imposait à leur conviction.
Décidés à tâter de nouveau ce terrain brûlant, ils avaient dépisté Chambille qui les faisait surveiller par ses agents et ils s'étaient rendus à Méridon.
On se souvient de leur première entrevue avec Julia. La présence de Raymond pendant cette courte visite avait paralysé leurs moyens. Le jeune homme, très étonné de cette démarche, s'était montré impatient, irrité. Il ne laissa pas le temps de répondre à sa mère et tout, dans ses paroles, comme dans son attitude, interdit aux policiers d'insister.
Enfin à cette question adressée directement par Pivolot à M°" de Noirville : « Pourriez-vous me dire, madame, à Tristot et à moi, ce qu'est devenu un certain Luversan qui, à l'époque, fréquentait, je crois, votre maison? », Julia avait pâli, tremblé, mais rassemblant tout son sang-froid, avait répondu : « Ce nom m'est tout à fait inconnu ».
Et Raymond s'était levé pour congédier les deux compères.
A leur seconde visite, Tristot et Pivolot eurent l'heureuse fortune de trouver M""" de Noirville toute seule. Très ferrés sur les dispositions des locaux, ils avaient traversé la cour de la ferme sans demander aux domestiques de les annoncer et étaient entrés tout droit au salon.
Julia reposait sur sa chaise longue.
Elle reconnut aussitôt les agents.
Le cœur lui battit à se rompre. Une vive rougeur colora ses
pommettes, puis elle devint pâle comme une morte, et ce fut d'une voix éteinte qu'elle dit :
— Que voulez-vous encore, messieurs?
— Pardonnez-nous, madame, dit Tristot, notre insistance. Nous vous avons dit, il y a quelque temps, pour expliquer le but de notre première démarche, que, selon nous, l'assassin du boulevard Malesherbes n'était autre que celui de Yille-d'Avray. Nos soupçons se portaient alors sur M. Jean Guerrier dont l'innoeence a été reconnue depuis lors. Nous vous avons également parlé d'un certain Luversan que M. votre mari a peut-être fréquenté.
— Je vous ai répondu, interrompit Julia, que ce nom m'était tout à fait inconnu.
Elle se raidissait contre le danger.
Elle sentait le gouffre que les agents s'apprêtaient à découvrir devant elle.
— En effet, madame, dit Tristot, et nous n'avons pas insisté. Dans tous les cas, l'événement a prouvé que nos soupçons sur Luversan étaient fondés. Si, après avoir arrêté l'assassin à Yille-d'Avray même où M. Laroque, travesti en américain, l'attira si ingénieusement, nous avions su le garder jusqu'à sa guérison, s'il n'avait pris la fuite, se jouant ainsi tout à la fois de la police et de la Faculté de médecine, nous serions à la veille d'assister à la solennelle réhabilitation de Roger Laroque. C'est une besogne à recommencer et nous voilà obligés de refaire notre enquête d'un bout à l'autre.
— C'était bien inutile à mon égard, messieurs, puisque je n'ai jamais connu, fort heureusement, ce Luversan.
— Oui, mais vous avez peut-être connu un sieur Mathias Zubéri?
— Pas davantage.
— Cependant parmi les pièces du dossier figure une lettre que vous auriez adressée à Mathias Zubéri.
Le moyen de Tristot était, disons-le très canaille, mais ingénieux.
— Qui est ce Mathias Zubéri? demanda Julia.
— Il n'est autre que Luversan.
Elle voulut dire qu'elle ne connaissait pas plus Zubéri que Luversan, mais l'angoisse lui étreignit le cœur, la parole expira sur ses lèvres et elle lomba en syncope.
Pivolot salua, prit par la main Tristot et l'entraîna au dehors.
— Nous en savons assez, dit-il, elle a fait le coup.
— Oui, mais comment le prouver?
— Il nous faut du temps.
Sur la route, ils en causaient encore quand il se croisèrent avec Raymond, Tristot reconnut le jeune avocat.
— Pauvre petit! murmura-t-il, s'il se doutait de ce que nous tramons outre sa mère.
— Que comptez-vous faire? demanda Pivolot.
— Avertir le procureur de la République. Une perquisition me paraît indiquée. Les femmes ont la manie de garder les lettres qui peuvent les compromettre. On trouverait peut-être ici un joli pot aux roses.
— Dans tous les cas, observa Pivolot, il ne faut pas compter sur M. Laroque pour nous seconder. Il respecte trop la mémoire de son ami et défenseur,, .
— Sublime défenseur!
— Sublime, maisidiot.Lepère Laroque, dis-je,respectetroplamémoire de Lucien de Noirville pour faire appeler sa veuve au banc des accusés, à la cour d'assises. Est-ce bien le hasard qui a rapproché le bonhomme de son ancienne maîtresse? Pensant qu'elle ne le reconnaîtrait pas, ce qui est arrivé, il aura voulu la surveiller de près, dans l'espoir de découvrir le malfaiteur avec qui elle s'est entendue pour le perdre.
Ils se gardèrent bien de passer à Maison-Blanche et rentrèrent à Paris, fort perplexes au sujet des graves soupçons qui pesaient sur la femme Noirville. Tous deux reconnurent, après réflexion, qu'ils s'exposeraient à un échec auprès du procureur delà République, s'ils n'apportaient pas de preuves décisives contre cette femme. Ils passèrent une partie de la nuit à se tracer un nouveau plan de campagne.
Quant à Raymond que la rencontre des deux agents avait frappé d'épouvante, il était rentré en toute hâte à la ferme. Il trouva Pierre occupé à faire revenir sa mère de son évanouissement.
Elle avait rouvert les yeux et, en apercevant son fils, elle s'était écriée, à demi folle :
— Où sont ces hommes?
Puis elle s'était évanouie de nouveau.
Pierre ignorait la mystérieuse visite des agents. Il croyait sa mère atteinte d'aliénation mentale.
Raymond l'envoya chercher le médecin.
Une fois seule avec la malade, il lui mouilla les tempes avec de l'eau fraîche, lui lit respirer des sels.
Elle se ranima enfin.
La présence de son fils préféré la calma.
Il ne lui posa aucune question, la laissa reprendre ses sens. Bientôt,
hUGER LA-HONTE
Le canitaine ïves de Kéravac, vieux loup de mer... (P. 952.)
elle regarda autour d'elle avec terreur, puis saisissant la main de Raymond :
— Ils sont revenus, dit-elle.
— Je le sais,
— Ah! tu les as vus, tu leur as parlé.
— Non. Je les ai rencontrés.
UV. 119. — J'JUKS MART. — ROGKR-LA-HO.MK. — ÉD. 1. ROUFF ET G'*. t^L < 19
'f46 ÏIOGER-LA-HONTE
Elle n'avait plu ^ que lui à qui se confier. Raymond connaissait son crime. Lui seul pouvait lui donner un conseil, la guider dans cette terrible épreuve.
Elle lui raconta tout.
Raymond réfléchit longuement.
Ce qu'il souffrait de calculer ainsi le danger que courait sa mère, sa mère coupable d'un crime, est impossible à exprimer. Il rougissait de honte et en même temps il tendait tous les ressorts de son intelligence pour détourner de sa maison le déshonneur prêt à y entrer derrière la justice.
— Rassurez-vous, dit-il enfin. C'est un piège qu'on vous a tendu. S'il existait réellement au dossier une lettre écrite par vous à... Mathias Zubéri, on vous aurait déjà tout au moins appelée en témoignage, quand bien même cette lettre serait insignifiante.
Elle respira longuement.
— Quoi qu'il en soit, reprit-il, il serait prudent de quitter celte maison.
— A quoi bon, Raymond? D n'y a plus de place pour moi sur cette terre, et d'ailleurs, mes forces ne me permettent plus d'aller bien loin. C'est là vie qu'il faut quitter.
Elle songeait au suicide et il ne la défendait pas contre ce sombre projet.
Il se taisait.
Après un instant de silence qui leur parut un siècle, elle se leva pour essayer ses forces, fit quelques pas et retomba sur un fauteuil.
Il l'aida à remonter dans sa chambre. Elle se coucha en proie à une fièvre violente.
— Tu vois bien, lui dit-elle, que je ne saurai aller bien loin. Pourvu que la mort arrive avant eux?
A trois reprises, Laroque était retourné chez d'Andrimaud, dans l'espoir qu'il le mettrait en possession des papiers de Luversan.
Le directeur du Sauveteur des Capitalistes, toujours absent, avait fini par disparaître, abandonnant à leurs regrets tardifs six employés à cautionnements et son joli groom.
En réalité, d'Andrimaud, qui craignait la vengeance de Luversan, s'était hâté de rassembler tous les capitaux arrachés aux gogos par la réclame et de filer à Londres où, sous un faux nom, il aimait à mener la
grande vie. La cité des brouillards convient fort aux émigrés de l'escroquerie.
Laroque en vint à se dire que le financier s'était vanté auprès de lui en laissant croire qu'il connaissait la dernière adresse de Luversan. Pour les avoir, les précieux papiers, parmi lesquels il trouverait peut-être des lettres de Julia, le millionnaire aurait sacrifié la moitié de sa fortune. Non pas qu'il voulût s'en faire une arme de réhabilitation. Peu lui importait son honneur, s'il fallait l'obtenir au prix du déshonneur de Raymond et de la mort de Suzanne.
Ces lettres, il les voulait, pour les anéantir, et prouver ainsi son abnégation au fils de Julien de Noirville. Un tel sacrifice lui vaudrait sans doute le pardon de la grande faute, de l'unique faute d'une existence honorable entre toutes.
D'autre part, Laroque tremblait à l'idée que Tristot et Pivolot, dans leur violent désir de prendre une revanche, recherchaient cette complice dont la découverte pouvait amener la revision de son procès.
Il se souvenait de leur promesse : « Nous ne connaîtrons jamais par l'assassin de Ville-d'Avray, lui avait dit Pivolot, son complice, mais nous ne devons pas renoncer à le trouver par nous-mêmes. Tristot et moi, nous croyons être à cet égard sur une bonne piste. Nous vousen causerons prochainement et vous ne serez pas peu surpris. »
C'était évidemment de M°" de Noirville qu'ils voulaient parler. Rien ne l'étonnait de la perspicacité des deux compères.
Il les savait capables de toutes les ruses pour arriver au but. Quant à leur demander de cesser l'enquête, il ne fallait pas y songer, après l'échec qu'ils venaient d'éprouver. La personnalité de Roger Laroque ne comptait plus pour eux. Ils avaient tout un passé glorieux à défendre.
Ils ne voulaient pas rester sur leur Waterloo.
Le docteur Lagache venait tous les jours voir Suzanne dont les forces diminuaient rapidement.
Un matin, il dit à Laroque :
— J'ai de mauvaises nouvelles de Méridon à vous annoncer. M"' de Noirville est bien près de sa fin. Je l'ai trouvée hier soir au plus bas. Elle délirait, et, chose étrange I dans ses hallucinations, elle croit vous voir à son chevet. L'esprit de la pauvre femme a été fort ébranlé autrefois par le procès de Versailles et je ne suis pas étonné que ce souvenir l'ait minée peu à peu. Vous feriez bien d'aller la voir.
— J'irai.
Dans le regard du médecin, Roger découvrit une arrière-pensée. Le docteur devait en savoir plus long qu'il ne le laissait voir.
— M°' de Noirville n'aurait-elle pas, demanda Laroque, éprouvé un« violente émotion dans ces derniers temps.
— Si. Son fils Pierre est venu me chercher, il y a trois jours. Elle avait été prise d'une syncope suivie de graves troubles cérébraux. Je suis resté l'après-midi auprès d'elle et ma conviction est qu'elle avait dû recevoir ce jour-là une visite pénible.
— La visite de deux personnes, n'est-ce pas?
— Je ne sais. Son fils Raymond s'appliquait à la calmer en lui témoignant toute sa tendresse. Elle répétait : « Ils reviendront! »; puis elle vous appelait et disait : « Pardon, Roger 1 Pardon! » Je n'en sais pas plus long. Et d ailleurs, s'il m'était permis de comprendre le sens exact de ces paroles, je devrais me taire, en vertu du secret professionnel auquel notre art nous oblige. Allez voir M°" de Noirville, mon cher monsieur Laroque. Allez la voir au plus tôt. Cette visite ne sera peut-être pas perdue pour votre cause. J'en ai le pressentiment.
Le docteur, craignant d'être obligé de s'expliquer, se retira sur ces derniers mots.
— Brave homme! se dit Laroque, il prend à cœur ma réhabilitation et trahit son devoir en ma faveur.
Il savait maintenant que Tristot et Pivolot agissaient sous main, qu'ils étaient venus à Méridon, qu'ils avaient eu l'audace d'interroger Julia.
La malheureuse s'était-elle trahie? Laroque fut tenté d'aller l'interroger à son tour. Mais la pensée que Raymond assisterait à cette confrontation in extremis le découragea de se rendre à Méridon.
Et, dans sa tendre sollicitude pour Raymond et Suzanne, il en arrivait à souhaiter la mort de Julia.
— Qu'elle emporte avec elle, dans la tombe, mon espoir de réhabilitation, pensait-il, mais que son fils soit heureux avec ma fille I
Comme il se disposait à se rendre à Paris pour savoir si le chef de la sûreté avait du nouveau, James lui annonça la visite d'un inconnu vêtu en ouvrier.
Laroque descendit au salon.
Il se trouva en présence d'un grand et vigoureux jeune homme dont la physionomie respirait l'honnêteté et la franchise.
— Que désirez-vous, monsieur? lui demanda-t-iL
— Parler à M. Roger Laroque.
— C'est moi.
— Parfait. J'ai à vous remettre un petit paquet en échange duquel vous me donnerez, paraît-il, vingt mille francs.
KOGER-LA-IIONTE »M
— Vous venez de la part de M. d'Andrimaud?
— D'Andrimaud? Connais pas!
— Vous l'avez sur vous, ce paquet?
— Oui, monsieur.
— De qui le tenez-vous?
— Oh ça, monsieur, c'est toute une histoire, un vrai conte des mille et une nuits.
— Expliquez-vous! Qui êtes-vous d'abord?
— Je m'appelle Joseph Perruchet, orphelin de père et de mère, menuisier de mon état, et, de plus, amoureux de Catherine Barbareau.
— Peu m'importe! Donnez-moi ce que vous avez à me remettre, et, si c'est ce que je pense, vous toucherez de suite les vingt mille francs promis.
— Oh ! monsieur, ce serait deux fois plus qu'il ne m'en faut pour épouser Catherine dont les parents, ferblantiers établis, monsieur, ont repoussé ma demande en mariage sous prétexte que je suis sans père ni mère et... sans argent. Voici le paquet, monsieur. Vous voyez que j'ai confiance.
Joseph Perruchet remit à Laroque une liasse de papiers tout tachés, fripés et maculés comme par un long séjour dans l'eau.
— Faites pas attentioD aux avaries, dit-il. Vous êtes témoin qu'on n'a pas touché à la ficelle et que les cachets de cire sont intacts. Faut vous dire que j'ai fait naufrage, que je m'en suis tiré à la force des bras et que le bonhomme, qui m'a remis ce paquet entre deux vagues hautes comme des montagnes, a bu son dernier coup une seconde après.
Mais Laroque ne l'écoutait plus. Il avait coupé la ficelle, fait sauter les cachets, et découvert, intactes, deux liasses, étiquetées Tune : « Lettres de Julia » ; l'autre : « Lettres d' Andréa ».
Il parcourut les premières et pâlit affreusement. La culpabilité de Julia, son épouvantable association avec Mathias Zubéri pour se venger de l'amant qui la délaissait, toute cette ténébreuse machination lui était prouvée. Et par qui? par la complice de l'assassin de Larouettel
— Comment s'appelait l'individu qui vous a remis ces papiers? demanda-t-il au menuisier.
— Oh! un drôle de nom : Célestin Damour.
— Ne pourriez-vous me donner son signalement?
— Mais si. C'était un pauvre diable de « malingreux », tout voûté et
I pâlot. L'œil gris et malicieux. Une dégaine de gamin de Paris comme on en voit le soir, à la sortie des théâtres, ramasser les bouts de cigares et fermer les portières des fiacres.
— C'est bien cela! s'écria Roger.
Il avait reconnu le faux Isidore dépeint par la mère Dondaine. Il se rappelait parfaitement l'avoir aperçu, la veille de sa fuite, dans l'allée sur laquelle s'ouvrait, au fond du jardin, la porte de la villa Larouette.
— Et vous ne le connaissez pas, monsieur Perruchet?
— A peine. Nous nous sommes embarqués ensemble, il y a huit jours, au Havre, à cinq heures du soir. La tempête nous a pris, vers minuit, en pleine mer. Nous nous étions fait embaucher, comme ouvriers, par une agence d'émigration de l'Amérique du Sud. Le petit Damour était carlonnier de son état. Il fuyait Paris où l'amour ne le rattachait pas. Tandis que moi, monsieur, je m'expatriais pour tâcher d'oublier Catherine.
— Eh bien, vous l'épouserez, votre Catherine!
Laroque avait tiré de son coffre-fort vingt billets de mille francs qu'il tendait au menuisier.
Joseph Perruchet devint très rouge. Au lieu d'avancer la main, il recula de trois pas.
— Pardon, monsieur Laroque, on n'achète pas vingt mille francs un paquet de lettres sans avoir un motif.
— Ne vous inquiétez pas du motif et prenez la somme.
— Pardon, monsieur Laroque, mais... c'est que je ne voudrais pas me... comment vous dire cela sans vous blesser... me compromettre.
— Vous compromettre ! Vous ne savez donc pas à qui vous parlez?
— Je parle à M. Roger Laroque...
— Victime d'une erreur judiciaire.
— Oui, je sais... J'ai lu ça dans les journaux, mais c'est égal, il n'entre pas dans mon esprit qu'un paquet de lettres ait une valeur de vingt mille francs, à moins que...
Le menuisier n'osait achever sa pensée. Laroque s'en chargea.
— A moins que, dit-il, ce paquet ne contienne quelque chose de compromettant pour celui qui l'achète. C'est là votre idée?
— Un peu... oui... c'est ça.
— Me croyez-vous innocent?
— Oui... d'après les journaux. Mais je ne m'y fie pas, moi, aux journaux.
Roger ne put s'empêcher d'admirer cet ouvrier qui, sans ressource» et, de plus, amoureux d'une jeune fille qu'on lui refusait à cause de sa pauvreté, hésitait à accepter une petite fortune sans connaître le motif de la générosité du donateur.
— Vos scrupules vous font honneur, lui dit-il. Puisque vous avez lu
les journaux, vous devez connaître tous les détails de mon procès. Vous savez que j'ai toujours refusé de révélera mes juges le nom de la personne qui m'a remboursé une somme de cent mille francs le lendemain du crime de Ville-d'Avray ?
— Je sais cela. Je parie que la personne en question, c'était une femme.
— Oui.
— Une femme mariée, hein?
— Il n'est que trop vrai. Eh bien, ce que vous me rapportez là ce sont les lettres de cette femme à son complice.
— Bravo I Et vous allez les montrer à vos juges?
— Jamais! Cette femme existe encore. Je pourrais me sauver en la perdant, mais je préférerais retourner au bagne, plutôt que de déshonorer le nom qu'elle porte.
— Le nom d'un ami, n'est-ce pas? C'est égal, vous êtes bien puni, monsieur Laroque, d'avoir marché dans les plates-bandes du voisin. Mais ce sont des affaires qui ne me regardent pas. Jurez-moi qu'en acceptant ces vingt mille francs, je ne fais rien de contraire à l'honneur.
— Je vous le jurel
— Eh bien, j'accepte... pour Catherine.
Il se décida enfin à prendre la liasse de billets de banque. Ce fut d'une main tremblante qu'il les serra dans son portefeuille.
— Et vous, jurez-moi, dit Roger Laroque, que vous ne révélerez jamais à personne le secret de notre entrevue?
— Je vous le jure! A personne, pas même à Catherine. Joseph Perruchet lendit la main à son bienfaiteur.
— Je n'aurais pas dû hésiter, dit-il en se retirant. L'honnêteté est inscrite sur votre front.
Une fois seul, Roger examina les lettres d'Andréa. Elles étaient conçues dans un style dont l'exaltation confinait à la folie. L'ascendant que le Levantin avait sur sa maîtresse lui parut inexplicable.
Il n'approfondit pas davantage ce mystère.
— Je remettrai ces lettres à M. de Terrenoire, se dit-il, si toutefois Guerrier est mis hors de cause et que son innocence ne fasse plus aucun doute. Ce sera la meilleure manière de lui prouver ma reconnaissance pour le service qu'il m'a rendu autrefois.
Quant aux lettres de Julia, il les serra précieusement dans son portefeuille.
— Elles seront, dit-il, la rançon de Suzanne.
iZi, ROGER-LA-HONTE
Céieslin Damour a tenu une trop vaste place dans ce récit pour que nous ne relations pas les circonstances de son naufraj^e.
Nous l'avons vu s'embarquer, la conscience bourrelée de rémoras, mais en somme assez satisfait de l'avenir qui l'attendait au Nouveau- Monde. Faire peau neuve tout là-bas avec la garantie de mang^er à son appétit, de boire à sa soif et de coucher dans un bon lit, au moins plusieurs années durant, telle était son unique ambition. Il projetait même de revenir aux pratiques du bien, l'expérience l'ayant convaincu qu'on a plus de chances d'engraisser parmi les honnêtes gens que parmi les coquins déclarés.
Un grand désir de paix entrait dans son âme blasée de vieux gamin de Paris. Or, le premier point en ce monde pour avoir la paix, c'est de pouvoir regarder en face les gendarmes.
Donc, le paquebot qui portait, entre autres colis, Célestin Damour et sa fortune, avait quitté le port du Havre, par une soirée superbe.
Le Véloce appartenait à une modeste compagnie de transports maritimes qui exporte les émigrants dans les prix doux, mais ne leur garantit pas le jour d'arrivée.
Prudente réserve, comme on va le voir.
Le paquebot, bien que vieilli par un long service et de nombreux radoubs, filait ses quinze nœuds.
Les Iribordais avaient pris leur quart.
La vigie, placée au gaillard d'avant, surveillait l'horizon et l'officier de service, debout sur la passerelle, commandait la manœuvre.
Pour accélérer la marche, on mettait de la voile. Les chants des matelots se répercutaient au loin. Le firmament s'illuminait d'étoiles.
El la grande masse sombre, avec ses feux vert et rouge et son feu blanc en haut du grand mât, glissait sur les flots avec le bruit doux du clapotement de la vague.
Le capi laine Yves de Kéravac, vieux loup de mer échoué dans la marine marchande, aimait à se rendre compte du contenu de la cargaison : hommes et choses.
C'était un de ces intrépides marins qui ne transigent jamais avec le devoir, et qui, sous un masque terrible, cachent une âme compatissante aux misères d'autrui. Il ne connaissait que trop, par expérience, les gouffrances des émigrants. Il s'ellorçait de leur adoucir l'ennui du voyage
tJne montagne deau s'écrasa sur eux. (P. 958.)
par de bonnes paroles. Au besoin il les secourait de ses propres deniers.
- Je n'ai plus de famille, se plaisait-il à dire. Je ne fais donc tort à personne en considérant les malheureux comme mes frères.
Parmi les émi-rants, il remarqua Gélestin dont le visage amaigri et I air inquiet le toucha.
uv 120
mk^.
954 ROGER-LA-IIONTE
Il se trompa sur son compte comme il arrive trop souvent aux bonnes gens à qui le génie égoïste de l'observation a été refusé par la nature, u le prit pour un pauvre diable dénué de tout.
— D'où viens-tu lui demanda-t-il?
— De Paris, mon capitaine.
— Tu es parisien?
— Oh oui !
— Tant pis pour toi. Tu n'as pas dû manger tous les jours.
— Oh non!
— Tu es paresseux peut-être?
— Moi! fitCélestin tout décontenancé. Mais pas du tout.
— Sais-tu lire et écrire?
— Parfaitement.
— Suis-moi.
Le capitaine le conduisit dans sa cabine, l'installa à une table et lui donna à copier un^manuscrit qu'il avait composé sur ce sujet : « De l'Ejnigration. Ses avantages et ses dangers. »
— Le mouvement du navire te gênera un peu au début, lui dit-il, mais tu t'y feras bien vite, surtout si nous continuons à avoir beau temps. Je te payerai cinq sous la page.
Cinq sous la page ! Quelle aubaine pour un émigrant parisien qui n'aurait pas dans sa poche des billets de banque d'une origine criminelle.
Célestin « la trouva mauvaise », comme il disait dans son argot faubourien, mais, tenant avant tout à ne pas éveiller les soupçons, il se mit à la besogne.
Le capitaine monta sur le pont. A son retour il constata que le jeune parisien s'en était tiré avec un talent de vrai copiste.
— Que vas-tu faire en Amérique ? lui demanda-t-il.
— Travailler.
— Quel est ton métier?
— Cartonnier.
— Tu trouveras de la concurrence. L'ouvrier de Paris s'imagine qu'il est le premier dans son métier et qu'il n'a qu'à traverser les mers pour se faire de bonnes journées à l'étranger. Il se laisse prendre aux annonces des agences d'émigration, et le voilà parti pour la fortune. Hélas ! Arrivé à destination, loin de la mère-patrie, confondu dans une foule dont il ne connaît pas la langue, dont les mœurs froissent toutes ses habitudes, toutes ses convictions, il s'aperçoit trop tard qu'on n'avait pas besoin de lui. Après avoir frappé inutilement aux portes des ateliers, il tombe dans la misère et c'est alors qu'il fait une expérience encore
plus navrante : en France, pays de fraternité universelle, on secoure tout aussi bien les étrangers que les nationaux; en Amérique, on commence par soulager les Américains et on jette les miettes do la table aux étrangers. Or, les Américains ne laissent jamais de miettes. Plutôt que de fabriquer des cartons, que ne sais-tu cultiver la terre, nourrice toujours féconde pour qui la soigne comme il faut ?
Céleslin Damour écoutait avec émotion les paroles si bienveillantes de cet honnête homme.
C'était peut-être la première fois que quelqu'un s'intéressait à lui sans arrière-pensée de l'exploiter.
Des larmes de reconnaissance et de secret repentir montèrent aux yeux du récidiviste. Il rougissait d'être pris pour un honnête garçon auquel on pouvait s'intéresser.
— Crois-moi, conclut le capitaine, laisse-là tes cartons et entre pour la nourriture et le coucher dans une plantation. Que les plus durs travaux ne te fassent pas reculer. Quand tu la connaîtras, la terre, quand lu sauras l'aimer comme elle le mérite, elle te rendra au centuple tes tendresses. Elle te fera vivre d'abord en attendant de t'enrichir lorsque tu travailleras à ton compte dans un pays où le soleil vient au secours de l'homme courageux et persévérant.
Gélestin en était à sa sixième page lorsque le capitaine lui fit l'honneur de l'inviter à prendre le thé avec lui.
— Te voilà passé mon secrétaire, lui dit-il. Mais tu dois être fatigué de travailler à la lumière. Tu peux regagner ton hamac. Bonsoir.
En ce moment un enseigne entra dans le petit salon.
— Mon commandant, dit-il, nous avons le vent debout et la lame grossit ferme.
— Bien.
Le capitaine de Kéravac sortit, suivi de Célestin qui, déséquilibré par les ressauts du navire, jugea prudent de se mettre à quatre pattes.
La nuit était profonde. Des nuages épais s'avançaient de face. Ils sortaient d'un horizon embrasé par la lueur aveuglante des éclairs.
Célestin eut une peur atroce.
Jusqu'alors l'idée de la vengeance céleste l'avait laissé froid. Maintenant il tremblait devant le problème obscur de l'autre vie.
— Bah! se dit-il, il n'y a pas que des coquins comme moi sur le Veloce. Si Dieu est juste, il laissera ce navire arriver à bon port.
Quant à descendre avec les autres émigrants qui dormaient sans se douter que l'archet de la tempête allait donner le signal du grand « chambard », Célestin n'y était nullement disposé.
Le gamin de Paris s'allongea sur le pont, de façon à entendre ce que dirait le capitaine. Il avait du reste son excuse pour avoir désobéi à son ordre de rejoindre les émigrants : une lame énorme embarquant pardesssus les bastingages venait de lui passer à travers les jambes.
Au loin le toimerre grondait sourdement; les éclairs se succédaient sans interruption.
Le commandant s'était placé près du gouvernail, son porte-voix à la main. Vainement il sondait l'horizon, espérant une embellie.
La tempête se déchaîna ; une pluie torrentielle s'abattit sur la mer.
Le Veloce fatiguait beaucoup. D'énormes lames, accourant du large, se ruaient les unes sur les autres contre les flancs du navire dont elles faisaient l'assaut, se brisaient impuissantes ou retombaient en nappes gigantesques sur le pont.
Quatre hommes envoyés à l'avant pour serrer les focs furent enlevés par un coup de mer et disparurent. Leur porter secours, il n'y fallait pas songer.
— Pauvres gens ! dit le commandant.
Le Veloce arriverait-il à se maintenir debout à la lame? Le salut était à ce prix. Gela dépendait de la machine et encore fallait-il compter avec elle.
— A combien d'atmosphères sommes-nous ? demanda le commandant au chef mécanicien, avec qui il restait en communication par le porte-voix. Mettez à cinq et demi.
. Et Célestin l'entendit crier :
— La machine a été éprouvée à huit atmosphères et nous sommes encore loin de compte; mais...
Il n'acheva pas. Du grand mât, une vergue encore garnie de sa voilure en lambeaux fut emportée par l'ouragan et, rasant la passerelle, faillit prendre en écharpe Je commandant.
Célestin ne put retenir un cri d'épouvante . Il regrettait son hamac, mais, cramponné à un anneau de fer, il n'osait plus bouger de sa place.
Le Veloce n'avançait plus. Il fallut recourir aux moyens désespérés.
— Mettez à six! ordonna le commandant au chef mécanicien. Dix minutes après ;
— Mettez à sept !
La cheminée de la machine ne vomissait plus que du feu. A chaque coup de tangage, l'avant du paquebot disparaissait sous les flots, et, à l'arrière, l'hélice tournoyait dans le vide avec une rapidité vertigineuse.
— Mettez à huit.
Qu'avait répondu le chef mécanicien ? Célestin se le demanda avec terreur en entendant le commandant répliquer d'une voix de tonnerre :
— Mettez à huit, vous dis-je ! Si nous sautons, nous sauterons en bonne compagnie.
Le gamin de Paris prenait son parti de la tempête.
— En bonne compagnie ! si le capitaine savait que j'ai fait évader Luversan, ilne dirait pas ça. C'est moi qui leur porte la guigne I Iq devrais me jeter dans la mer pour satisfaire le « lapin » qui est là-haut. Ma foi, je préfère attendre mon tour. Vogue la galère ! c'est le cas de le dire ou jamais.
— Mettez à huit et demi, ordonna froidement le commandant. Ce dernier effort devait être inutile.
Le Véloce, qui faisait eau de toutes parts, eut ses machines noyées. Ne pouvant plus se maintenir debout à la lame, il fut pris par le travers. Il ne fallut plus songer qu'à sauver l'équipage.
— Aux portemanteaux ! ordonna le commandant.
Aussitôt les embarcations furent mises à la mer. Au prix de mille dangers on y fit descendre d'abord les passagers.
Célestin s'empressa d'abandonner le Véloce à, son triste sort.
Il fut du premier canot.
Après les passagers, les matelots descendirent, puis les officiers.
Restait le commandant.
Le capitaine de Kéravac ne quitta son navire que le dernier.
A la lueur des éclairs, Célestin le vit descendre l'échelle. Il le crut sauvé.
Trop tard!
Le Véloce tournoya sur lui-même, coula à pic, entraînant dans le gouffre-océan une nouvelle victime du devoir,
Célestin était trop préoccupé de sa peau pour attacher grande importance à cet épisode dramatique.
Cramponné à son banc, il s'attendait d'un moment à l'autre à boire le grand coup.
Il se hâtait de se repentir pour obtenir de son juge suprême le bénéfice des circonstances atténuantes. Il aurait voulu pouvoir arracher de la ceinture qui lui entourait le corps les billets de banque si mal acquis et les jeter en sacrifice à Neptune.
Des pater et des ave s'échappaient tumultueusement de ses lèvres.
Soudain, une lame énorme s'abattit sur la frêle embarcation.
Céleslin se retrouva une seconde après, les mains accrochées à une épave flottante.
Près de lui se tenait, par le même procédé, un naufragé qu'il reconnut pour s'être embauché en même temps que lui à l'agence d'émigration.
Entre Parisiens, on a bientôt fait de lier connaissance Célestin savait que Joseph Perruchet était menuisier et amoureux de Catherine.
— Eh bien, mon pays, dit-il, nous sommes dans le gratid bouillon.
— Attention! fit Joseph. Tenez-vous ferme.
Une énorme vague se brisa au-dessus de leur tête. Célestin avait bu un coup.
— Joseph, dit-il d'une voix haletante, je suis flambé. Prends ce portefeuille et porte-le à Roger Laroque, le « type » dont nous parlions ce matin sur le quai d'embarquement. Il te donnera vingt mille francs en échange.
11 lâcha l'épave d'une main, retira son portefeuille de sa poche de côté et le fourra dans une des poches de Joseph.
— Gare là-dessous! fit le menuisier.
Une montagne d'eau s'écrasa sur eux.
Joseph se retrouva dans l'écume bouillante. Ses mains tenaient encore bon à l'épave.
— Pauvre petit! murmura-t-il.
Célestin Damour avait disparu dans le « bouillon ».
Joseph Perruchet ne jouant dans ce récit qu'un rôle de comparse, nous ne raconterons pas comment il fut sauvé par l'équipage d'un navire de pêche et ramené sur la côte normande.
Le goût des voyages lui avait passé. Plus que jamais il aimait Catherine. Il regagna Paris à pied et s'en fut tout droit chez Roger Laroque.
Epousa- t-il Catherine? Fut-il heureux avec elle? Nous nous plaisons à l'espérer.
M. de Terrenoire avaitattendu vainement Andréa, toute une semaine, ï Rayonne.
Il retourna à Paris par l'express et se fit conduire à son hôtel de la ;ue de Chanaleilles.
Gomme A toiture s'arrêtait devant la façade, le concierge sortit pour ouvrir la portier* du fiacre. L'air consterné de ce fidèle domestique frappa son maître.
— Qu'est-ii arrivé? demanda ce dernier.
— Fuyez, monsieur. La police occupe l'hôtel depuis cinq jours. M. de Terrenoire reçut le coup sans faiblir.
— C'est bien, dit-il. Faites votre service et ne vous occupez pas du reste. Dites au cocher d'atteler le coupé.
Il pénétra bravement chez lui.
Dans l'antichambre se tenaient l'inspecteur Chambille et deux de ses collèg-ues.
Le policier salua obséquieusement.
— Pardon, monsieur, vous êtes M. de Terrenoire?
— Oui. Que voulez-vous de moi?
— Pardon, monsieur, mais... je suis inspecteur de la Sûreté et j'ai ordre de M. Lacroix, commissaire aux délégations judiciaires, de vous prier de venir à son cabinet pour affaire... qui vous coDcerne.
— J'irai demain matin.
— Pardon, monsieur, c'est... qu'il faudrait venir de suite.
— Il faudrait!... D'abord, de quel droit vous êtes-vous installé chez moi?
— Sur l'ordre du juge d'instruction qui a tout pouvoir en matière criminelle. Croyez bien, monsieur, que je suis aux regrets d'être obligé de... Montez dans votre voiture. Je prendrai place à côté de vous, tandis que mes hommes resteront ici.
— Pourquoi faire?
— M. Lacroix vous le dira.
Il n'y avait pas à résister.
Le banquier demanda à interroger ses domestiques avant de partir.
— Vous pouvez le faire, dit Chambille, mais en ma présence.
— Alors, je suis donc arrêté?
— Oui et non. Voici le mandat de comparution. M, Lacroix vous relâchera de suite, ohl je n'en doute pas.
— Partons. J'ai hâte d'en finir avec ces humiliations.
Il sortit et s'élança dans son coupé, suivi de Chambille qui s'assit modestement sur la banquette de devant.
Durant le trajet, l'agent ne prononça pas une parole et évita de tourner la tête du côté de son prisonnier.
M. de Terrenoire ne cessait de penser : « Si mon pauvre frère me voyait dans cette horrible situation, il en mourrait de honte 1 »
M. Lacroix reçut le banquier avec la plus grande déférence.
— De la franchise de vos réponses, dit-il, dépend votre liberté. D'abord, pouvez-vous me dire où s'est réfugiée M"" de Terrenoire?
Réfugiée! La police connaissait donc la culpabilité d'Andréa? Le banquier pâlit légèrement, mais avec le sang froid que les gens du monde savent déployer dans les suprêmes occasions, il répondit :
. — M°° de Terrenoire et moi, nous devions faire un voyage d'agrément en Espagne. Je suis parti le premier pour régler des affaires d'intérêt que j'avais à Baronne. M""" de Terrenoire devait me rejoindre. Je lai attendue vainement, et, pris d'une inquiétude que vous devez comprendre, je suis revenu ce matin à Paris. Qu'est-il donc arrivé en mon absence pour que vous me disiez que M"" de Terrenoire se serait réfugiée quelque part?
• — Il y a, répliqua froidement le magistrat, que M°' de Terrenoire ;st inculpée de complicité dans le crime du boulevard Haussmann.
Le banquier joua avec un talent consommé la comédie ou plutôt le drame de l'homme à qui on apprend tout à coup un épouvantable malheur.
— Ce n'est pas possible! s'écria-t-il. Prouvez-moi ce que vous me dites. Prouvez-le-moi!
— Le juge d'instruction le prouvera en temps utile à la chambre des mises en accusation qui ordonnera le renvoi de l'inculpée devant la cour d'assises. Pouvez-vous me fournir l'emploi de votre temps depuis votre départ de Paris?
— Oui, monsieur.
M. de Terrenoire exhiba la facture de l'hôtel oti il avait séjourné à Bayonne.
— Fort bien, dit M. Lacroix après avoir constaté que la date de cette facture concordait bien avec la déclaration du banquier, mais vous pouvez néanmoins éclairer la justice.
— En quoi?
— Vous en savez plus long que vous ne voulez bien le dire.
— Moi?
— Vous! Inutile de dissimuler.
— Monsieur!...
— Oh ! je comprends la légitimité de votre discrétion. Votre but est de retarder le plus longtemps possible le retentissement qu'aura cette lugubre affaire. Je m'explique : Tristot et Pivolot, honteux d'avoir été si bien joués par l'assassin, .nous ont avoué les coupables ménagements qu'ils ont eus, d'accord avec vous, pour M"" de Terrenoire. J'en conclus que votre voyage
Seal, dans le grand salon. îe banquier regardait avec horreur, se consumer cet amas de lettres. (P. 967.}
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/ï»^fci «AHt. ^ HOâEE LA 30XT1Î éd. X. ROUFF ET C^»
n'a eu d'autre motif que de mettre la criminelle en sûreté dans un de ces couvents d'Espagne où les secrets sont bien gardés quand la recluse y fait le sacrifice d'une grosse somme d'argent. Quoi qu'il vous en coûte, votre devoir est de nous révéler la retraite de M"' de Terrenoire. Songez, monsieur, que si nous ne retrouvons pas Luversan, l'innocence de Jean Guerrier ne sera jamais prouvée. Certes, votre caissier sera mis hors de cause, mais qui empêchera la calomnie d'insinuer qu'il n'est pas étranger à l'assassinat de Brignolet et au vol. Il se formera des légendes à ce sujet. Avouez que vous savez tout.
Accablé par ce raisonnement, M. de Terrenoire redevint lui-même et ce fut sur le ton de la plus sincère franchise qu'il répondit i
— Eh bien oui, je savais tout. Oui encore, mon plan était de faire entrer l'infâme dans un couvent d'Espagne. Mais elle s'est bien gardée de me rejoindre à Bayonne.
M. Lacroix se prit à sourire de la naïveté apparente du banquier.
— Pourquoi, demanda-l-il, ne l'avez-vous pas forcée à vous accompagner?
— Elle m'a demandé un délai.
— Dans quel but?
Le banquier reprit son rôle que la révélation du magistrat l'avait forcé à abandonner un instant.
— J'espérais qu'elle aurait le courage de se faire justice elle-même. Chaque jour, je croyais trouver dans les journaux la nouvelle de son suicide. J'appris ainsi la fuite incroyable de Luversan et, n'y tenant plus, je revins à Paris.
M. Lacroix enregistra cette déclaration, puis d'un ton glacial qui en eût imposé à tout autre homme :
— Pourriez-vous nous dire où est présentement M°* votre fille? Tout d'abord, M. de Terrenoire ne se rendit pas compte du mobile de
la question; puis, comprenant enfin, il trembla à l'idée que le commissaire aux délégations judiciaires demandait où se trouvait la fille dans l'espoir d'y prendre la mère.
— M°" veuve Mussidan, répondit-il, est chez mon frère, le colonel de Terrenoire, à Pau.
En faisant cette réponse, il calcula qu'il aurait le temps d'envoyer une dépêche à Diane pour l'inviter à revenir de suite auprès de lui. Le magistrat se leva et lui rendit sa liberté par ces simples mots :
— C'est tout ce que j'avais à vous demander, monsieur.
Au sortir du Palais de Justice, M. de Terrenoire se dirigea vers le bureau du télégraphe situé dans les dépendances du tribunal du commerce.
Mais il s'aperçut presque aussitôt qu'un agent maladroit le suivait de près et il n'osa donner suite à son projet. 11 sauta dans un fiacre vide et donna l'ordre au cocher de le conduire à la Bourse,
Malgré la rapidité de sa stratégie, il se vit dépisté presque aussitôt. L'agent avait fait comme lui et le filait en voiture.
— Après tout, se dit le banquier, il est bien peu probable que l'infâme aille retrouver sa fille. Elle doit être partie avec son complice.
Il renonça à envoyer une dépêche à Diane dont la présence à Pans l'aurait d'ailleurs exaspéré : 11 ne voyait plus en elle que la fille de Mussidan. Diane lui devenait indifférente, sinon odieuse.
Un seul être le rattachait à la vie : Marie-Louise,
Encore rcdoutait-il une nouvelle catastrophe qui le séparerait à jamais de safille. CeslellresdeBlanche Warner découvertes par Andréa, qu'étaientclles devenues? La fugitive n'avait-elle pas déjà livré àMargival le secret, de la naissance de Marie-Louise.
M. de Terrenoire affronta le danger.
Il se rendit chez Guerrier, espérant y trouver seule Marie-Louise.
Ce fut la jeune femme qui le reçut.
— Vousl s'écria-t-elle. Déjà! Où est M"® de Terrenoire? Il voulut l'embrasser au front. Elle se dégagea,
— Diane m'a écrit, dit-elle. Si elle ne reçoit pas de nouvelles de sa mère, elle est décidée à revenir.
— Elle n'en recevra plus.
Diane se leva, épouvantée.
— Que voulez-vous dire, monsieur?
— M"' de Terrenoire a disparu.
— Disparue ! fit-elle toute tremblante. Et... vous... ne savez pas où elle est?
— Non.
— Dites-vous bien vrai?
De quoi donc le croyait-elle capable?
— Marie-Louise, ma fille chérie, dit-il, je vous jure...
— Je vous défends de m'appeler votre fille, s'écria-t-elle. Qu'avezfait? Vous m'aviez juré de pardonner à la mère de Diane.
— Elle a disparu, te dis-je. Je te le jure sur la tombe de ta mère,
— Ne me parlez jamais de ma pauvre mère. Quant à moi, je ne reconnais pour père que l'homme qui m'a élevée, qui m'a enseigné le bien, que je puis regarder sans rougir et qui n'a vécu que pour assurer mon bonheur. Je suis la fille de Margival!
C'en était trop. Une telle succession d'épreuves poignantes aurait eu raison d'un cœur de roche.
M. de Terrenoire s'affaissa écrasé. Des larmes brûlantes coulaient de ses yeux; des hoquets convulsifs soulevaient sa poitrine.
Marie-Louise eut pitié de cet homme qui avait été si bon pour elle. Elle ne se sentait que trop entraînée à lui par un lien naturel. Elle aurait voulu ne pas lui laisser voir cette affection profonde qui, loin de lui sembler douce, la remplissait de honte. Elle s'était résolue à ne pas se faire la complice d'une tromperie constante vis-à-vis de Margival.
Sa froideur de commande se fondit devant le désespoir qu'elle avait causé.
Elle oublia un instant les promesses violentes qu'elle s'était faites de rester uniquement la fille de Marg-ival. Elle vint se mettre à genoux devant son « père ».
— Pardon ! lui dit-elle.
Il l'embrassa au front comme il en avait l'habitude et comprenant «nfin ce qui se passait dans cette âme pétrie de délicatesse et d'honneur :
— Pardon ! murmura-t-il à son tour. Je t'épargnerai à l'avenir de me rappeler à l'ordre... Je saurais m'appliquer à n'être auprès de toi qu'un vieil ami. Je te préserverai de ma tendresse... Enfin, je viendrai le moins souvent possible... Tu ne me chasses pas, dis-pioi? pour tout à fait.
Elle se releva sans répondre.
— Tu veux que je parte? demanda-t-il.
— Je n'ai pas dit cela, mais je vous en prie, à cause de mon... père, soyez prudent. Ne me forcez plus à rougir... ni devant lui... ni en son absence.
Un coup de sonnette retentit. C'était Margi val et Guerrier qui rentraient. Le premier témoigna un grande joie du retour de son bienfaiteur.
— Vous allez reprendre la direction de la banque, lui dit-il. Moi, j'y perds mon latin et, faut-il l'avouer, Jean pense à autre chose. Son affaire le préoccupe. La fuite de Luversan lui a porté un coup terrible.
Le banquier déclara qu'il était incapable de s'occuper d'affaires. Avant de se retirer, malgré les instances de Margival qui voulait le retenir à dîner, il fit signe à Guerrier de le suivre.
Tous deux montèrent en voiture afin de pouvoir causer librement.
M. de Terrenoire avait parfaitement vu l'agent maladroit qui continuait à le filer.
— Je sors de chez M. Lacroix, dit-il à Guerrier. Il croyait que je pouvais lui donner des renseignements sur M""* de Terrenoire
986 KOGER-LA.-HONTE
— Ah! fit Jean d'un ton qui signifiait : « Moi aussi je le croyais. »
— Eii bien non, je ne sais rien, je vous le jure, à vous, Guerrier, certain que vous ne me donnerez pas un démenti. L'infâme est en fuite. On l'arrêtera, si ce n'est déjà fait. Faut-il donc pour vous sauver, mon pauvre Jean, pour dissiper tous les doutes à votre égard, que le nom de Terrenoire soit livré en pâture à la foule!
— Dieu m'est témoin, répliqua Guerrier, que je n'ai rien fait contre M°" de Terrenoire. Et pourtant, dès le lendemain de mon arrestation, j'aurais pu dire à M. de Lignerolles : « Une femme me hait parce que je l'ai dédaignée. Une femme a juré ma perte. C'est elle qui a armé le bras de l'assassin. C'est elle qui a ourdi l'exécrable machination dont je suis victime. Interrogez cette femme, et...
— Assez ! s'écria le banquier. Mais la vie de cette femme n'est donc que crimes, mensonges et trahison! Ah c'est affreux! Et vous l'avez épargnée! Et nous l'épargnons tous, tandis qu'elle court les grands chemins avec son dernier amant! S'il ne s'était agi que de moi, mon cher enfant, je l'aurais livrée à la justice, mais j'ai pensé à mon frère. Le colonel de Terrenoire ne supportera pas la honte du procès. C'est miracle que le reportage ne se soit pas encore emparé de ce scandale.
— Le secret a été bien gardé jusqu'à présent, grâce à MM. de Lignerolles et Lacroix, grâce au chef de la Sûreté. Nous n'avons plus qu'un espoir, c'est qu'on retrouve Luversan et qu'on saisisse sur lui les billets et les valeurs qui prouvent sa culpabilité dans le crime du boulevard Haussmann. Quant au crime de Ville-d'Avray, il ne saurait le nier après sa tentative de suicide. Nous parviendrons peut-être à écarter du procès de M""* de Terrenoire.
— Jamais ! A moins qu'elle ne se tue. Elle est trop lâche pour se tuer.
M. de Terrenoire se résigna à rentrer dans son hôtel et prit congé de Guerrier. Il y reçut le soir même une dépêche ainsi conçue :
Venez me voir à Maison-Blanche, fai du nouveaii.
Roger Laroque.
Dans son impatience de savoir ce que le signataire pouvait avoir à lui révéler, le banquier, dépistant sous un déguisement l'auxiliaire de Chambille, sortit de nuit, loua un cheval au manège le plus proche et partit à fond de train chez Roger Laroque.
Il arriva à l'aube du jour, ne craignit pas de sonner à plusieurs reprises, et dit à James qui, tout ébahi, vint lui ouvrir :
KOGER-LA-HONTE 967
— Dès que voire maître sera éveillé, prévenez-le que M. de Terrenoire s'est rendu de suite à son appel.
— M. Laroque pourra vous recevoir de suite, dit-il. Il veille sa fille qui est bien malade. Le médecin sort d'ici. Il est parti visiter un autre malade en danger de mort,
James fit entrer le banquier au salon.
Un instant après, Roger Laroque descendait le rejoindre. Le vieillard était très pâle. Une inquiétude mortelle se lisait dans ses yeux.
— Ma fille est en danger de mort, monsieur. Notre entretien sera court.
— Voulez-vous que je me retire de suite?
— Non. Vous allez vous reposer ici. Mon domestique vous conduira â votre chambre. Comment êtes-vous donc venu?
— A cheval. J'ai attaché l'animal à la grille de votre villa.
— James le remisera à l'écurie. Mais venons au fait. Vous m'avez rendu, monsieur, autrefois un très grand service d'argent par l'intermédiaire de mon caissier, Jean Guerrier, qui est le vôtre. Je vous ai remboursé récemment, mais je vous dois de la reconnaissance. Je tiens à m'acquitter entièrement envers vous. Un étrange hasard a fait tomber entre mes mains des lettres dont la divulgation en cour d'assises serait atroce pour vous. Les voici. Brûlez-les de suite sans les lire. Ce sont des billets adressés par votre femme à Luversan.
Roger tendit au banquier la liasse des lettres d'Andréa. Un grand feu allumé par James flambait dans la cheminée. M. de Terrenoire jeta un coup d'oeil sur l'une des lettres, et, pris d'un mouvement de dégoût, lança le tout dans le foyer.
— Vous avez bien fait, lui dit Laroque. Je vais vous envoyer James.
Il tendit sa main loyale au banquier qui la lui serra chaleureusement.
— Merci, dit M. de Terrenoire, et puissiez-vous sauver votre chère enfant !
Roger secoua la tête en signe de doute. Puis il remonta auprès de Suzanne.
Seul dans le grand salon, le banquier regardait avec horreur se consumer cet amas de lettres dont les cendres se rayaient de lueurs fantastiques, lorsque la porte s'ouvrit de nouveau.
Roger apparut, plus pâle encore que tout à l'heure.
— Monsieur de Terrenoire, dit-il, vous pouvez encore me rendre un grand service.
— Parlez, monsieur, je suis prêt à tenter l'impossible pour vous témoigner à mon tour ma reconnaissance.
— Vous m'obligerez d'aller de suite jusqu'à Méridon, une ferme où demeure, avec ses deux fils. M"' de Noirville, la femme de l'avocat qui fut à la fois mon ami et mon défenseur. Vous direz de ma part à M. Raymond de Noirville que Suzanne est très mal. Il reviendra ici avec vous, j'en suis sûr. Mon domestique vous accompagnera. Dans un instant il sera prêt à monter à cheval. Vous consentez?
— Comptez sur moi, monsieur Laroque.
A Méridon cotnme à Maison-Blanche, les événements dramatiques se précipitaient.
De même que Roger Laroque redoutait [une issue fatale de là maladie de langueur dont Suzanne était atteinte ; de même les fils de Noirville s'attendaient d'un instant h l'autre à voir succomber leur mère.
L'âme de Julia, bourrelée de remords, achevait de briser sa frêle enveloppe.
L'agonie commença le jour où Raymond s'érigea devant sa mère en juge d'instruction et lui prouva sa complicité dans le crime de Villed'Avray.
Ce jour-là, on s'en souvient, Pierre se trouvait au salon au moment des aveux de la coupable.
Comme il revenait des champs, et qu'il n'avait pas vu Raymond, il se disposait à entrer dans la chambre, en reconnaissant la voix de l'avocat, lorsque le son même de cette voix et les paroles brèves qui s'échangeaient l'avaient tenu sur le seuil. Et, de la première à la dernière parole, il avait tout entendu.
Il ne savait rien auparavant, il ne se doutait de rien.
Et voilà que, coup sur coup, en quelques minutes, il apprenait des secrets terribles!
Et, d'abord, l'amour de Suzanne pour son frère...
La démarche de M"" de Noirville était restée secrète, Pierre n'avait jamais su que sa mère avait demandé pour Raymond la jeune fille en mariage.
Puis le crime de Julia... et la condamnation de Farney, dont les journaux avaient le véritable nom!...
Sa souffrance était si grande, qu'il n'essayait même pas de l'analyser. (P. 970.)
Au premier moment, il eut envie de se montrer, de frapper à cette porte derrière laquelle se disaient des choses abominables; une force mystérieuse retint son bras. Il aurait voulu crier aussi, dire : « Taisezvous! je suis là! je puis entendre! j'aime mieux tout ignorer! » Mais les mots, qu'il prononçait dans le fond de son âme, ne sortirent point de sa frorge. Ses pieds étaient comme cloués. Il resta.
MV. 122. — -'^S MART. — ROGKR-LA-HONTB. — tO. J. ROUFP CT C*». 1*» 123
Mais c'était trop d'émotions; tout autre, moins robuste, en fût mort peut-être; lui sentit qu'il fléchissait, que ses genoux se dérobaient, que ses yeux ne voyaient plus ; il sentit qu'il s'en allait dans un vide énorme, oii il étendait les bras pour se retenir, en vain, et il s'abattit sans connaissance sur le plancher.
Personne ne le vit; personne ne le secourut. Pendant une heure, il fut sans mouvement, sans vie. Enfin, il rouvrit les yeux, se souleva et réussit à sortir. La nuit était venue.
Un peu de vent s'était levé et courbait les cimes des marronniers, des peupliers et des acacias. Il se promena aux alentours de la ferme, laissant son front nu aux caresses de l'air frais, afin de ressaisir son sangfroid.
Sa souffrance était si grande qu'il n'essayait même pas de l'analyser. Son âme était morle. Peut-être même ne souffrait-il pas alors, vraiment, tant la prostration était complète.
De tout ce qu'il avait entendu, deux choses surnageaient...
Suzanne aimait Raymond... Sa mère était complice d'un meurtre...
Lui aussi Taimait, cette jolie et douce enfant, lui aussi l'aimait d'un ardent amour depuis un an, depuis qu'il l'avait vue dans les ruines de l'abbaye, son cœur était empli de son image. Il n'est pas rare de rencontrer dans ces fortes organisations physiques des timidités excessives. Pierre était un timide.
Il s'était nourri de son cœur, pour ainsi dire, devinant bien que Suzanne ne serait pas à lui. Quand il la voyait près de lui, dans les champs, il la suivait d'un long regard attendri, et, sur son front intelligent et sérieux, passait alors une profonde tristesse.
Jamais elle ne soupçonna cet amour.
Souvent elle lui parlait. Il répondait en tremblant, se troublait, rougissait, parfois même, à des questions très simples, ne trouvait rien à dire. Et Suzanne ne comprenait pas.
Le pouvait-elle, puisqu'elle-même avait le cœur rempli de la pensée de Raymond?
Il avait toujours vécu avec l'idée de la supériorité de son frère. Tout petit, il avait vu Raymond préféré par Julia. Cela l'avait replié sur luimême. Il n'avait point d'envie, nous l'avons dit, il soupirait seulement, quelquefois. Suzanne ayant à choisir entre les deux frères avait préféré Raymond. Cela était naturel, cela devait arriver.
Jaloux, il ne pouvait l'être, Mais malheureux, il le fut!
Arrêté, le soir, par la nuit, au milieu des champs, il se disait que sa vie n'avait point de but, qu'elle était brisée dans sa fleur, qu'elle se
traînerait désormais, misérable et lourde, sans la consolation, auprès de lui, d'une affection partagée, — de ces affections qui rendent les souvenirs moins pénibles et jettent un voile sur le passé. Et il secouait la tête...
Mais, au milieu de ses tortures morales, la jalousie était si loin de son cœur qu'il s'attendrissait sur Raymond, le sachant mallieureux comme lui...
Puis, oubliant Raymond, s'oubliant soi-même, il pensait à son père, — déshonoré et trompé!,. A sa mère, si coupable... A sa mère, auteur de tout le mal!... et encore à Suzanne, qui s'étiolait là-bas, à Maison-Blanche, ignorant que le crime de la mère empêchait le fils de l'épouser...
Et c'était une situation sans issue possible, une situation qui ne pouvait qu'aboutir à la mort de Suzanne, au désespoir, peut-être même à la mort de Raymond.
— Est-ce juste? se disait-il.
Quand il rentra à la ferme, il courut tout de suite à sa chambre pour s'y enfermer, sans frapper chez sa mère, sans souhaiter une bonne nuit à celle-ci, comme il faisait tous les soirs.
Mais, en entrant chez lui, il s'arrêta soudain.
Sa mère était là, qui semblait l'attendre.
Elle se leva péniblement et vint à sa rencontre.
Il aurait voulu fuir; mais le visage de la malheureuse exprimait un désespoir si intense, une si effrayante douleur, qu'il eut pitié.
Jamais elle ne venait ainsi chez lui. Que désirait-elle? pourquoi était-elle là?..,
— Comme tu as tardé, Pierre? dit-elle. Oii étais-tu donc? Je commençais à être inquiète...
Il regarda la pendule, il était à peine neuf heures II montra l'heure d'un geste silencieux.
— Neuf heures, c'est vrai... voilà qui est curieux... Je croyais qu'il était bien plus tard.
Elle parlait d'une voix brève, saccadée, prononçant à peine les mots. Elle avait l'air d'une folle.
— Sais-tu oh est Raymond?
— Je ne l'ai pas vu,
— Oh ! c'est étrange!...
— Pourquoi? J'ignorais même qu'il fût à Méridon. Serait-il déjà reparti? Etait-il si pressé?
Elle ne répondit rien. Elle s'assit. La chambre était faiblement éclairée par une bougie sur la cheminée. La fenêtre était mal fermée et s'ouvrit.
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poussée par une rafale. Pierre la referma. La (lamme, un instant, dansa et faillit s'éteindre.
— Il ne reviendra plus, murmura-t-elle... je ne le reverrai jamais, c'est fini... allons, autant mourir!
Elle baissa la tête, silencieuse un moment, puis :
— Mon Pierre, dit-elle, — effrayée de l'abandon de son fils chéri el ressentant tout à coup comme un âpre besoin de douces et tendres paroles, — tu parais triste?
— Non, ma mère, je suis comme tous les jours. Vous le savez, je ne suis jamais bien gai.. .
— Oui, mon pauvre Pierre, je te devine... cet amour, n'est-ce pas, te tient au cœur?...
— Toujours, mère.
— Et tu n'as pas perdu l'espérance?
— Oh! mère, je n'espère plus depuis longtemps.
— Mon pauvre Pierre, me pardonneras-tu?
— Qu'ai-je donc à vous pardonner? dit-il avec effort.
— Je n'ai peut-être pas été, de tout temps, pour loi ce que j'aurais dû être...
— Mais si, ma mère, je vous ai toujours trouvée bonne et indulgente et pleine d'affection pour moi...
— C'est que toi-même tu étais trop bon. Tu ne veux pas le dire, mais va, je m'en rends compte, à présent. Non, je n'ai pas été pour toi très bonne... Je ne t'ai pas aimé autant que tu le méritais, autant qu'il eût été de mon devoir...
— Ma mère!...
— Et c'est de cela que je te demande pardon... mon fils... c'est cela que je voudrais que, toi, tu me pardonnes... aujourd'hui surtout, mon fils...
— Aujourd'hui, ma mère, pourquoi?
— Parce que je me sens très fatiguée, très malade, et qu'il me semble que je n'en ai pas pour longtemps à vivre... Alors, je ne voudrais pas mourir, si, comme je le crains, cela doit arriver bientôt avec la crainte de laisser dans ton cœur le regret de n'avoir pas été aimé par ta mère.
— Pourquoi ces craintes el ces tristes pressentiments? Vous sentezvous vraiment malade? En ce cas, il faut mander le médecin. Une saison aux eaux, quelques semaines à la mer, si vous êtes fatiguée, vous guériront.
— Non, j'aime mieux ne pas quitter Méridon... Je sens qu'il mo reste peu de jours à être auprès de vous, et je ne veux pas me priver de voire
chère présence... Raymond... peut-être... me suivrait à la mer, mais toi les travaux te retiennent ici... et je veux te voir... et je ne veux plus m'éloigner de toi...
— Il faut chasser ces pensées funèbres, ma mère. Vous n'êtes pas malade. Jamais, au contraire, vous ne vous êtes mieux portée!
— Jamais... murmura-t-elle, en hochant la tête. Et tout à coup, revenant à sa première idée :
— Tu me pardonnes, n'est-ce pas, mon entant?
— Encore une fois, ma mère...
— Oh ! il faut que tu me le dises, il le faut, si tu m'aimes un peu.
— Je n'ai rien à vous pardonner, moi.
— Ah! tu refuses? tu me gardes rancune? tu es jaloux... lu t'es aperçu que Raymond avail eu dans mon cœur une place plus grande que la tienne?... Tu m'en veux?... mais, aujourd'hui, je vous aime tous les deux avec une égale force et c'est pour que le passé soit oublié que je réclame ton pardon...
— Je ne suis pas et je n'ai jamais été jaloux. J'ai toujours été heureux de votre tendresse... et je n'ai pas remarqué que votre affection pour Raymond fît du tort à l'afTection que vous aviez pour moi.
— Et puisque je le dis, moi, puisque je m'en accuse, puisque je me reconnais coupable! ! Comme tu hésites, mon fils, à rendre ta mère un peu plus heureuse!... S'il arrivait cette nuit, demain, bienlôt, — je me sens si vieille, — une catastrophe?... Si j'étais emportée?... Ne te repentirais-tu pas d'avoir refusé ce mol, cette seule et bonne parole que je te demande, que j'implore, mon fils. Car je l'implore, j'en ai besoin, il mo la faut. Je t'en supplie, mon fils, faut-il que je me meLle à les genoux, pour le fléchir?
Il détourna la tête et froidement :
— Je vous pardonne donc, ma mère, puisque vous le voulez! Elle le regarda longtemps, infiniment désolée et désespérée. Ses mains se tendirent vers lui dans un mouvement instinctif.
Elle avait la sensation de sa solitude complète. Elle comprenait, sans deviner pourtant, que celui-là savait tout comme l'autre, que le cœur de Pierre lui échappait comme lui avait échappé le cœur de Raymond, l'élis poussa un soupir profond, déchirant.
— Ils le veulent, tous les deux, murmura-t-elle... Tous les deux, ils mo condamnent... Les malheureux!
Et, résolue ;t mourir pour échapper aux tortures de sa vie, car elle ne prévoyait plus que tortures à présent, elle fit quelques pas pour s'éloigner. Sur le seuil, elle s'arrêta, les mains cramponnées à un fauteuil.
Elle se retourna vers son fils.
— Tu m'as rappelée?... fit-elle. Tu as quelque chose à me dire... Il fit signe que non, avec la tête.
— Excuse-moi, lui dit-elle, je croyais avoir entendu que tu me parlais... Je m'en vais... je m'en vais, mon enfant, puisque tu ne me retiens pas...
Elle le regardait toujours, guettant la moindre faiblesse.
S'il avait fléchi, elle se serait jetée dans ses bras ; elle avait soif d'une bonne parole de cet enfant ; elle avait soif des baisers, des caresses de ce fils, le seul qui lui restât, le seul à qui elle pût s'adresser dans la désespérance de son âme.
Mais ce qu'elle attendit ne vint pas.
Pierre avait baissé les yeux. Ses paupières voilaient son regard. U ne fit pas un signe.
Elle sortit alors, à peine pouvant se tenir debout.
Elle rentra chez elle, et, sans allumer sa lumière, elle se dirigea à tâtons vers son lit et s'y jeta tout habillée.
Elle resta immobile, les mains croisés sur la poitrine.
Quiconque eût pénétré dans sa chambre, la sachant là, eût été convaincu qu'elle reposait.
Elle ne dormait pas cependant, le sommeil la fuyait; elle avait les yeux grands ouverts... Elle ne pleurait pas.
Elle rêvait au passé, au présent... à sa terrible douleur, si méritée, à l'expiation suprême qui était venue.
Après tant d'années !... Elle essayait de n'y pas croire!... Elle s'était tant repentie, avait tant prié... Elle s'était imaginée que l'heure du châtiment ne sonnerait pas... qu'elle vieillirait, se repentant toujours et toujours triste au souvenir funèbre du drame d'autrefois, mais qu'elle finirait ses jours auprès de ses fils, après les avoir vus heureux dans une nouvelle famille; c'était tout ce qu'elle demandait; c'eût été le suprême bonheur : c'était cela qu'elle n'obtiendrait pas.
C'était fini. Ses fils l'abandonnaient.
Le premier lui gardait rancune du peu d'affection qu'il avait reçu. Ayant passé sa jeunesse replié sur lui-même, et gardant l'expansion de ses tendresses, il était devenu froid et dur.
— C'est ma faute! disait-elle, s'étreignant la poitrine... mauvaise mère, mère coupable!...
L'autre, le plus aimé, avait horreur d'elle à cause de son crime.
— Dieu juste, votre vengeance différée n'en est que plus cruelle l Le crépuscule du matin la trouva dans son lit, rêvant toujours.
Elle entendit les bruits de la ferme, les domestiques qui se levaient, les étables que l'on ouvrait, les troupeaux qui sortaient pour aller aux pâturages, les chevaux que l'on attelait aux voitures, aux herses, aux charrues, les cris des chiens joyeux, les criailleries des poules, des pintades, des canards et des oies, et le coup de clairon des coqs.
Elle entendit la voix de Pierre donnant ses ordres.
Elle écouta, se soulevant, penchant la tête hors du lit.
Elle se disait :
— Sans doute, il se repent... il aura pensé à moi toute la nuit... il aura mal dormi... sa voix tremble...
Mais non, la voix était grave et sonore, comme d'habitude.
— Il va venir, se dit la pauvre femme, écouter à ma porte si je suis réveillée, comme il fait tous les matins...
Mais les minutes s'écoulèrent, les troupeaux s'éloignèrent ; ce ne fut plus que de très loin qu'arrivèrent les bêlements des moutons, les mugissements des vaches, les aboiements des chiens qui les dirigeaient, les cris des bouviers et des bergers ; les roues cessèrent de grincer dans les ornières ; le soleil était levé ; il ne restait plus à la ferme que les femmes de basse-cour.
Elle se leva et alla regarder à la fenêtre.
Un homme, rêveur, était debout, près de l'avenue. Il avait les yeux fixés vaguement sur la campagne, vers Maison-Blanche, et il n'entendait pas une des filles de ferme qui le prévenait que la clavelée s'était déclarée dans les troupeaux d'une métairie voisine, et que déjà vingt moutons étaient morts.
Ce que voyant, la fille s'éloigna.
L'homme, c'était Pierre. Julia le voyait.
— A quoi pense-t-il? se demandait-elle. A Suzanne, peut-être. Tout à coup Pierre rentra à la ferme.
— Il va me voir, il va tourner les yeux de mon côté... Il ne peut faire autrement... Et il me sourira... Du moins, il me fera quelque signe d'amitié...
Machinalement, en effet, les yeux du jeune homme se dirigèrent du côté de la fenêtre ; Pierre tressaillit en voyant là cette pâle figure de spectre, et baissa les yeux aussitôt.
Mais il passa. Il n'y eut ni un signe d'amitié, ni un sourire.
Alors elle revint à son lit, folle de douleur, s'y roula dans des coa. vulsions, la tête cachée dans les oreillers.
Vers midi, elle descendit, croyant trouver son fils dans la salle à mander.
Pierre était resté dans les champs.
— Il va revenir, se dil-elle, il faut bien qu'il déjeune!...
Elle l'attendit vainement. Elle ne mangea pas non plus, et retourna se mettre au lit.
Le soir seulement elle le revit ; ses yeux imploraient de lui un sourire, une parole de tendresse...
Il fut silencieux...
— Pourquoi, dit-elle, depuis hier, n'es-tu plus avec moi comme par le passé? Que t'ai-je fait? Est-ce parce que j'ai reconnu que j'avais eu tort de ne point t'aimer autant que Raymond que tu me tiens rigueur? Oublie donc ce qui a été dit et redeviens ce que tu étais pour moi...
Il ne répondit rien.
— Qui t'en empêche? fit-elle, douloureusement. Ai-je donc fait quelque chose de mal en demandant ton pardon? Mon Pierre, si tu savais comme j'ai besoin que tu m'aimes un peu... un peu!...
Il restait sombre.
— Ainsi, dit-elle, pas un mot d'affection? .,
— Je ne puis, dit-il d'une voix sourde.
— Tu ne le peux, avec ta mère I !...
— C'est plus fort que moi!...
— Pierre, tu m'insultes.."
— Hélas! ma mère... n'exigez plus de moi. je vous en supplie, des choses qui sont au-dessus de mes forces... Hier soir, il faut que vous le sachiez, j'ai entendu, — oh! je vous le jure, malgré moi, — tout votre entretien avec Raymond... J'ai entendu, ma mère... toute l'horrible vérité... Comprenez-vous?
— Ah! fit-elle, simplement... Ah! tu as entendu...
Elle disait cela avec une sorte d'indifférence... c'était trop, à la fin, pour elle... Elle ne savait plus bien ce qu'elle faisait... sa pauvre tête déménageait...
Elle se mit à rire, tout à coup, dun rire sec, affreux.
Il eut peur et laissa échapper un j^rand cri :
— Ma mère ! ma mère !
— Ta mère! oui, ta mère! dit-elle en branlant la tête. Et elle riait, elle riait toujours.
Alors, il se sentit pris d'une immense pitié, d'un profond désespoir. Son cœur serré le faisait étouffer.
Elle cessa de rire ; sa tête lourdement retomba sur sa poitrine, les mains ballantes de chaque côté du fauteuil.
— Grand Dieu!... dit-il avec une terrible crainte.
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