‹ Roger-la-Honte (volume 3)Chapitre 28 sur 42 · PSI · texte numérisé non relu

PSI

Et envoya un domestique \ cheval jusqu'à Limours. (P. 97 8.)

H croyait qu'elle était morte, qu'elle avait passé ainsi, brusqueuiuat, dans l'excès même de sa souffrance.

Mais il l'entendit qui respirait.

Elle s'était endormie d'un coup, d'un sommeil étrange. Il voulut la réveiller. Elle ne remua point. Alors ii la prit dans ses bras et la porta dans son lit.

UT. 123. — JULSS aiART. — ROGKR-LA-HONTB. — ÉD. J. ROUFF BT C\*.

Uf. 1»

Vers deux heures du matin, elle fit un mouvement, ouvrit les yeux, regarda son fils, ne le reconnut pas et se rendormit. C'était une sorte de sommeil cataleptique. Tous les ressorts de la vie semblaient brisés chez elle. Elle dormit ainsi trente heures de suite. Le docteur Lagache était venu, l'avait longuement examinée.

— Rien de grave, avait-il dit... Une extrême faiblesse... Il faudra beaucoup de calme, des distractions... un régime reconstituant... Mais, pour le moment, rien à craindre.

Enfin elle sortil de cette léthargie.

Pendant deux ou trois heures encore ses yeux restèrent hagards ; elle ne reprit pas connaissance tout de suite. Ce fut seulement dans le courant de la troisième journée qu'elle reconnut Pierre et l'appela par son nom...

Puis elle chercha dans la chambre, comme si elle se fût attendue à trouver, là aussi, un autre, le fils chéri...

— Raymond? dit-elle.

— Raymond ne sait pas çue vous êtes souffrante.

— Tu ne lui as pas écriti*

— Non.

— Préviens-le, mon fils, afin qu'il vienne... Je sens que je m'en vais et je ne voudrais point partir sans le revoir.

Il obéit, traça quelques mots à la hâte, sortit et envoya un domestique à cheval jusqu'à Limours.

Le télégramme portait cette seule phrase :

« Notre mère est au plus mal et te demande. » Il voulut, la voyant calme, la laisser seule, mais elle le retint d'un geste :

— Reste, dit-elle, je ne suis pas rassasiée de te voir!...

Quand Raymond vint, Julia avait de nouveau perdu connaissance. Raymond ne pouvait savoir que maintenant Pierre n'ignorait rien de son secret.

— Comment cela est-il arrivé? demanda-t-il.

— Il y a deux jours, fit Pierre, évasivement. Elle s'est tout à coup trouvée très mal. Des idées de mort lui passaient par la tête. Elle semblait profondément découragée, profondément triste aussi...

— Il y a deux jours ! pensait Raymond.

— Oui, le soir où tu es venu...

— Ahl

— Le soir oh tu as eu avec elle... la conversation que tu sais...

ROGER-LA-HONTE 9?iJ

Raymond tressaillit et regarda son frère.

— Elle t'a dit?... interrogea-t-il, tout tremblant.

— Elle ne m'a rien dit, j'ai tout entendu.

— Tout?

— Oui.

Des larmes jaillirent des yeux de Raymond, pressées, brûlantes, et il ne faisait aucun effort pour les retenir.

Pierre, lui, avait les yeux secs.

H était triste, mais il ne savait pas pleurer.

Tout à coup, il tendit les bras à son frère, — ce frère qui avait été 1$ préféré toute sa vie, qui, plus heureux que lui, avait possédé la meilleure part du cœur de sa mère, plus heureux que lui, encore, courait à la célébrité; plus heureux que lui toujours, avait conquis l'amour de Suzanne...

Il oubliait tout pour ne plus se souvenir que de la tristesse commune.

Raymond tomba dans ses bras.

Sa tête retomba sur l'épaule robuste de Pierre...

Et ses larmes continuaient de couler, ruisseau intarissable prenant sa source au cœur, c'est-à-dire à la vie même.

— Mon pauvre Pierre, dit-il...

— Mon pauvre Raymond!...

Et Pierre embrassait Raymond sur le front, comme il eût fait d'up enfant.

— J'aurais voulu que tu ne connusses rien de cette effroyable honte.

— Tu avais tort.

— Pourquoi? Ne devais-je pas t' épargner une honte mutile?

— Non. C'était mon droit, comme le tien, de tout connaître.

Ils restèrent longtemps serrés l'un contre l'autre, essayant de se réchauffer à leur mutuelle affection.

— Et elle ! fit Raymond.

n n'osait prononcer le nom de sa mère.

— Tout à l'heure elle dormait... maintenant je ne sais plus...

— Elle m'a demandé?

— Avec insistance...

— Allons auprès d'elle.

Ils montèrent dans la chambre de Julia.

Elle était encore plongée dans cet état comateux dont elle ne sortait guère depuis trois jours.

Elle n'entendit pas ses deux fils.

Ils s'agenouillèrent près du lit. Une heure se passa.

980 ROGER-LA-HOiNTE

Ils ne quittèrent pas la chambre.

Enfin, elle se réveilla. Ils se levèrent, s'approchèrent. Chacun d'eux lui prit une main.

Comme si elle ne sentait ni ne remarquait rien, ses yeux restèrent fixés devant elle. Raymond et Pierre baisaient ses mains amaigries et jaunes. Elle ne tournait pas la tête vers eux.

Et cela dura longtemps. Puis, la vie sembla renaître en elle ; ses doigts raidis remuèrent. Elle regarda ses fils.

— Raymond! murmura-t-elle, mon Raymond bien-aimé...

La première pensée avait été pour lui, la première parole aussi. Sans doute elle le comprit, malgré sa détresse, sans doute elle s'en repentit, car elle ajouta aussitôt :

— Pierrel... mon Pierre chéri!... Que vous êtes bons... Elle était si faible que ce peu de paroles parut la suffoquer. Elle respira péniblement.

— Je m'en vais, dit-elle, je sens que je vais mourir...

— Je cours chercher le médecin, dit Pierre.

— Non, ne te dérange pas, — le médecin est inutile. C'est fini. Quand elle eut repris un peu de souffle :

— Je ne veux pas m'en aller... ainsi... avec votre haine... avec votre rancune... Il faut que vous me pardonniez, mes enfants, le voulez-vous? Malgré tout le mal que je vous ai fait !... Je sais bien que c'est pénible, mais vous aurez pitié, n'est-ce pas, d'une femme qui va mourir... Et soyez sûrs, mes enfants, que j'ai expié chèrement ce que j'ai fait..^ Aurez-vous le courage de me laisser partir sans un mot de pardon?...

— Oh! mère, mère!

— Vous pleurez? dois-je croire que vous me pardonnez?

— Nous vous pardonnons, mère.

Elle eut un éclair dans le regard. '

Elle dit faiblement :

— Merci, oh! merci! mes chers enfants...

— Ils restaient à genoux, le front appuyé contre le lit, priant comme si elle était déjà morte.

Pour son malheur, elle ne succomba pas après le double pardon de SCS fils.

Le docteur Lagache qu'on était allé chercher, malgré sa défense, déploya toute sa science, tout son dévouement pour la sauver de cette crise.

Julia, mue par une pensée secrète, se reprit à vouloir vivre. Il ne lui suffisait plus de l'indulgence de ses enfants. Elle ne voulait pas mourir

sans avoir obtenu le pardon de Roger Laroque qu'elle avait tant fait souffrir.

Au bout de deux jours, elle reprit un peu de force, et ce furent ainsi que Tristot et Pivolot purent la soumettre à une nouvelle et douloureuse épreuve.

A partir de ce moment, elle retomba dans son atonie, et la nuit même où Roger envoyait M. de Terrenoire chercher Raymond, Julia agonisait auprès de ses fils.

Ce fut alors que, se sentant perdue, elle n'hésita pas à leur révéler Tunique espoir qui l'avait un instant rattachée à l'existence.

— Il faut qu'zV vienne, dit-elle, il le faut... sans cela... je ne mourrai pas tranquille... Je ne veux pas mourir sans l'avoir revu... sans qu'il m'ait parlé...

— Ma mère, dit Raymond, l'un de nous va aller chercher M. Laroque.

— Le ramènera-t-il, au moins I

— Je l'espère.

— Courezdonc... le temps presse... peut-être arrivera-t-il trop tard... Et je ne voudrais pas, non, je ne voudrais pas m'en aller dans la nuit... la nuit éternelle... sans qu'il m'ait dit : « J'ai tout oublié! »

11 était cinq heures du matin. Raymond venait de faire seller son cheval lorsque deux cavaliers entrèrent dans la cour de la ferme. C'était M. de Terrenoire accompagné de James.

— Est-ce à M. Raymond de Noirville que j'ai l'honneur de parler? demanda-t-il au jeune homme.

— Oui, monsieur.

— Je viens de la part de M. Roger Laroque vous supplier de venir tout de suite. Sa fille est en danger.

Raymond sentit la terre se dérober sous lui ; mais rassemblant tout son courage :

— Je vous suis, monsieur, répondit-il. Permettez-moi d'aller embrasser une dernière fois ma mère qui, elle aussi, se meurt.

Il remonta auprès de l'agonisante.

Julia venait de tomber dans l'état comateux.

Elle eut un léger tressaillement sous le baiser de son fils.

— Tu le ramèneras? dit Pierre à son frère.

— Non.

— Pourquoi?

— Parce que Suzanne...

— Suzanne? oh mon Dieu!

=- Suzanne se meurt I

Les' deux jeunes gens éclatèrent en sanglots auprès du lit de leur mère qui, déjà, ne voyait plus, n'entendait plus.

— Du courage! dit Pierre k Raymond.

Le docteur Lagache qui reposait depuis à peine une heure dans la pièce voisine entra à ce moment.

Il examina la mourante, écouta les battements de son cœur.

— Eh bien? lui demanda Raymond avec anxiété.

— Rassurez-vous... pour l'instant, dit le médecin. La vie n'est pas suspendue. Elle se manifestera de nouveau dans quelques heures, mais alors... ce sera la fin. Vous sortez?

— Oui, ma mère m'a demandé à voir M. Laroque. Je vais le chercher.

— Il ne pourra pas venir.

— Je le sais. Sa fille...

— Comment le savez-vous?

— M. Laroque vient d'envoyer un de ses amis me chercher. Alors, docteur, vous croyez que Suzanne est perdue?

— Oui, à moins d'un miracle.

— Que Dieu seul pourrait produire?

— Je n'ai pas dit cela.

— Ce miracle serait-il au pouvoir de votre science?

— Non; mais il y a quelque chose de supérieur à la science.

— Quoi donc? Faites-le moi connaître et j'irai le chercher au bout du monde.

— n n'est pas nécessaire d'aller si loin, Suzanne peut être sauvée...

— Par qui?

— Par l'amour. Courez, jeune homme, courez à Méridon. Moi, je veille sur votre mère.

A Maison Blanche, Laroque attendait anxieusement l'arrivée de Raymond.

Après trois heures qui lui parurent un siècle, il entendit enfin dans le lointain le bruit du galop de plusieurs chevaux lancés à fond de train.

— Ce sont eux! s'écria-t-il.

Il descendit sur la route et poussa une exclamation de triomphe en apercevant les trois cavaliers accourir dans un tourbillon de poussière.

Raymond mit pied à terre et suivit immédiatement Roger au salon.

M. de Terrenoire avait pris discrètement congé de son hôte et était reparti à Paris.

— Monsieur de Noirville, dit Laroque, vous savez pourquoi je vous ai envoyé chercher?

— Le docteur Lagache m'a tout dit. Il croit néanmoins que vous vous exagérez la gravité de la situation. D'après lui, M"' Suzanne ne serait pas en danger immédiat.

— Il ne vous aurait pas dit cela s'il avait vu ma lille il y a une heure à peine. Suzanne a failli s'éteindre entre mes bras. Je ne voulais pas que vous la retrouviez morte.

— Yous avez bien fait de m'appeler, monsieur Laroque ; mais il faut que je reparte à l'instant même. Ma mère se meurt.

Laroque savait par le docteur Lagache que Julia était dans un état alarmant; mais il ne croyait pas à un dénouement aussi proche.

— N'en dites rien à Suzanne, recommanda-t-il au jeune homme. La moindre émotion peut la tuer. Suivez-moi.

Il le conduisit auprès de sa fille qui essaya, mais en vain, de se soulever sur son lit.

Elle lui tendit sa main amaigrie et blanche comme de la cire.

— Qu'il y a longtemps que je ne vous ai vu, lui dit-elle.

— Deux jours à peine, Suzanne. Je suis arrivé hier soir de Paris où une affaire des plus urgentes me force à repartir ce matin. C'est ce qui vous explique ma visite matinale.

Elle eut un bon sourire de reconnaissance. Ahl le docteur Lagache ne se trompait pas en disant à Raymond que l'amour pouvait seul arracher des griffes de la mort la frêle créature.

Les deux jeunes gens restèrent cinq minutes silencieux, la main dans la main.

Soudain Raymond, qui s'oubliait dans cette extase, pensa à celle dont la première parole, à son retour à la vie, serait pour lui, le fils bien-aimé, puis pour celui dont elle attendait le pardon suprême.

— Pardonnez-moi de me séparer de vous, dit-il en se levant. Un devoir auquel je ne saurais faillir m'appelle hors d'ici.

— Il faut obéir au devoir, murmura-t-elle. Vous reviendrez?...

— Demain, promit-il.

Elle lui retendit sa main, trouva des forces pour l'attirer doucement.

— Embrassez-moi, lui dit-elle.

Il la baisa au front et elle laissa échapper la sinistre appréhension de son esprit :

^"^ Nous ne nous reverrons peut-être plus...

— Si, Suzanne. Vous allez mieux, vous êtes sauvée. Voulez-vous permettre à votre père de m'accompagner jusqu'à la g-are?

— Mais certainement. Père ne^m'apas quittée depuis deux jours. Gela lui fera du bien de sortir.

Laroque, très intrigué, sortit le premier après avoir embrassé sa fille. Raymond le suivit au salon dont il referma la porte.

— Vous avez à me parler? dit le vieillard. Moi aussi I

— Allons, nous converserons en chemin. Je suis venu à votre appel, monsieur Laroque. Il faut que vous répondiez au mien. Je vous ai dit que ma mère se mourait. Votre messager est venu me chercher à Méridon au moment où je me préparais à accourir ici. Ma mère veut vous voir avant de mourir. Je vous en supplie, accordez-lui cette dernière consolation. Puissions-nous arriver à temps !

— Je ne puis abandonner ma fille.

— Suzanne est sauvée.

— Pas encore. Elle ne sera sauvée que lorsque vous m'aurez, vous aussi, pardonné.

Raymond se taisait. Il pensait à son père, ce martyr dont Roger Laroque avait broyé le cœur.

— Vous gardez le silence, monsieur de Noirville, dit le vieillard. Vous me demandez de la pitié pour votre mère et vous n'en avez pas pour moi, pour Suzanne. Tenez I Je vais vous dire la vraie raison qui vous a fait reprendre votre parole à mon enfant. Je ne m'en doutais que trop, mais la preuve me manquait.

— Quelle preuve? demanda Raymond avec inquiétude.

— Votre mère... votre mère... monsieur de Noirville. Et il lui tendit les lettres de Julia à Mathias Zubéri. Raymond eut le courage de les parcourir, ces lettres! Quelques-unes étaient insignifiantes et se reportaient à des affaires

que seul Luversau pouvait comprendre ; mais d'autres étaient plus intéressantes ; elles étaient de ce complice dont avait parlé Luversan au moment de mourir; de fréquentes allusions à Roger Laroque y étaient faites; la plupart avaient précédé le meurtre de Laro nette, n'en parlaient pas, et ne mentionnaient seulement contre le mécanicien que des projets de vengeance, — deux qui avaient été écrites après l'assassinat témoignaient de l'horreur que cet assassinat avait inspirée, mais acceptaient le fait accompli. Une, enfin, écrite après la condamnation de Laroque, et datée, celle-là, ne contenait que ces mots : « Je suis vengée... Je suis heureuse... Msrci, après tout ! 1 ! »

Aucune n'était signée. Toutes portaient, comme signature, un J.

ROGER-LA-IIONTE

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U ne voyait que des laboureurs ou des faucheurs, épars dans les récoltes et les guérets. (P. 987.)

— Vous savez tout 1 s'écria Raymond en laissant tomber do ses mains la sinistre correspondance.

El de nouveau, entre eux deux, ce fut un silence profond.

— Je suis Jas de ma honte, entendez-vous, monsieur de iNoirvillc ? fatigué de mon infamie... J'ai soif d'un peu d'honneur et de considération... Puisque le hasard m'a fait connaître le complice de Luversan. t> puis être réhabilité.

UV. 124. — JOURS MARY. — ROGKR-LA-HONTK. — ÉD. J. ROUFF ET C'«.

uv. i3J

— Grâce pour ma mère, monsieur, je vous en supplie... Pitié pour elle ! elle s'est tant repentie !...

— Je ne le crois pas. Si elle s'était repentie, il y avait une façon bien simple de réparer le mal...

— On lui avait dit que vous étiez mort...

— Et cela l'avait rassurée, n'est-ce pas?

— Elle se meurt, monsieur... ayez pitié !

— Pitié?... N'a-t-elle pas tué ma femme?... Pitié d'elle? Pourquoi? A-t-elle eu pitié de moi?

Et il marchait dans la chambre, à grandes enjambées. Une fièvre intense animait son visage, ses gestes étaient brusques et saccadés. Il parlait à Raymond sans le regarder. Il n'osait pas !...

— Je vous en prie au nom de votre fille, au nom de Suzanne I... Il eut un mouvement de colère et de douleur.

— Ma fille ! dit-il en se tordant les mains.

Tout à coup il s'approcha de Raymond et lui appuya la main sur l'épaule

Et il le considéra longuement avec une fixité étrange.

— Si je le veux, si je parle, si je me Jers de ces lettres, je suis réhabilité... C'est bien votre conviction ?...

Il ne laissa pas à Raymond le temps de répondre. Il ramassa le paquet de lettres, et le jeta au feu.

Et Raymond, qui le voyait, n'avait pas la force de parler, de le remercier, et se contentait de joindre les mains.

— Monsieur de Noirville, dit Laroque d'une voix grave, je viens de vous sacrifier la revision de mon procès, mon honneur... c'est-à-dire ce qui, vous le savez depuis longtemps, m'était plus cher que ma vie... Vous avez de la répulsion à devenir mon gendre... En échange de ce que je viens de faire... je vous demande de me sacrifier votre répulsion I...

Raymond ne répondit rien, mais des larmes jaillirent de ses yeux. Il s'inclina, prit les deux mains de Laroque et les appuya contre son front brûlant.

— Demain, vous verrez Suzanne, dit Roger. Demain, vous lui direz ce que vous avez à lui dire. Vous la sauverez. Et maintenant, partons pour Méridon!

IHj

ROGER-LA-HOINTE 987

Comme l'avait prévu le docteur Lagache, Julia sortit de l'état comateux et reprit pleine possession de ses sens.

La crise finale commençait.

L'ag"onisante se roula dans son lit, en proie à des convulsions. Et le désespoir restait, chez elle, se manifestant par une idée fixe :

— Il ne viendra pas... Il ne veut pas pardonner I... Pierre, je t'en prie... Pierre, si tu m'aimes, sors, va dans la cour... Regarde au loin s'ils ne viennent pas.. Vite, vite... mon Pierre... je ne vois plus déjà... C'est la mort... et je veux, si lui refuse, qu'au moins Raymond soit ici avec toi.

Et Pierre obéissait... Il sortait, allait jusqu'au bout de l'avenue et regardait au loin dans la campagne, interrogeant l'horizon, — du côté où Laroque et Raymond devaient apparaître...

Mais rien, rien ; il ne voyait que des laboureurs ou des faucheurs, épars dans les récoltes et les guérets.

Il rentrait, se hâtant.

Il trouvait sa mère presque debout dans son lit.

— Eh bien ? disait-elle dans un hoquet funèbre.

— Pas encore.

— Ils ne reviendront pas, te dis-jel...

— Mère, Raymond est parti il y a deux heures à peine...

— Cours encore... mon fils, mon fils chéri, si tu es aperçois, faisleur signe de se hâter. Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de moi!

Et Pierre continuait d'obéir.

Quand il rentra pour la seconde fois, n'ayant rien vu encore, il mentit à sa mè^-e.

C'est que aussi l'agonie se précipitait.

Et cette agonie terrible, il fallait l'adoucir — mais par un pieux mensonge.

— Mère ! mère! je les ai vus... ils viennent...

Elle n'avait plus la force de parler... pourtant elle comprenait encore, car ses doigts serrèrent faiblement la main de son fils, et son regard morne, déjà vitreux, se fixa désespérément sur la porte d'entrée.

Les secondes, longues comme des siècles, s'écoulaient.

98S ROGER-LA-HONTK

Qui dira l'effroyable c:ésespoir de cette âme de moribonde, aux prises avec l'épouvante du néant, de l'inconnu, de la mort? Elle eut une dernière convulsion.

— Pierre! Raymond! dit-elle, Raymond!

Son reg^ard chercha le fils chéri, puis il s'éteignit.

La porte s'ouvrit. Deux hommes se précipitèrent dans la chambre...

Il était trop tard.

Julia venait de mourir.

Les trois hommes s'agenouillèrent. Laroque s'était découvert en entrant. Son regard restait obstinément attaché à la figure de la morte.

Cette figure, en cet instant, semblait convulsée et gardait même, alors que la vie s'était retirée, le refiet du désespoir qui avait attristé sa dernière heure, — le désespoir de n'avoir pas obtenu ce pardon de celui dont elle avait brisé l'honneur, — le désespoir aussi de mourir en n'ayant auprès d'elle qu'un seul de ses fils, le moins aimé!

— Monsieur Laroque, dit Raymond, mon frère et moi, nous avons pardonné à notre mère; vous êtes arrivé trop tard pour qu'elle entendît votre pardon... Mais son âme est peut-être encore auprès de nous... Si vous n'avez point de haine dans le cœur, si cette mort lamentable a effacé toute répulsion chez vous... dites à ma mère que vous lui pardonnez.

— Je lui ai pardonné! dit Laroque. Je lui ai pardonné du jour où je vous ai supplié d'être, quand même et malgré tout, mon fils.

Raymond se releva, se pencha vers le cadavre et l'embrassa longuement sur le front déjà froid...

— Mère, dit Raymond à voix haute, il vous a pardonné. Et doucement, pieusement, il lui ferma les yeux.

Alors la figure de la morte sembla se rasséréner, les traits se détendirent, les lèvres se rapprochèrent.

Elle parut plus calme, — avec un grand air de tristesse seulement, — mais sans plus de souffrances, comme si vraiment de l'autre côté de la vie elle avait entendu cette voix de pitié qui effaçait le passé...

Laroque laissa les fils de Julia à leur douleur et repartit pour Maison- Blanche.

Raymond lui avait tendu franchement la main. Dans un élan de reconnaissance pour le sacrifice qu'il venait d'accomplir en pardonnant à l'auteur de son martyre, il lui avait dit :

— Merci, monsieur Laroque. Retournez près de Suzanne et... à demain.

Après le départ de Roger, les deux jeunes gens disposèrent la chambre

ROf.ER-LA-HONTP: 989

mortuaire pour la veillée funèbre. Puis ils procédèrent à l'examen des papiers de leur mère.

Ce lugubre inventaire, qui est le prélude de tous les deuils de famille, n'exigea pas moins de trois heures.

Ils conservèrent pieusement les lettres de leur père et jetèrent au feu les papiers qui leur parurent insignifiants.

Ce qu'ils craignaient par-dessus tout, c'était de découvrir quelque document rappelant un pa-isé odieux.

Ils croyaient avoir tout vu, lorsqu'ils trouvèrent au fond d'un tiroir, une volumineuse correspondance. La plupart de ces lettres émanaient des anciennes amies du couvent où la défunto avait passé une partie de sa jeunesse.

Pierre en abandonna l'examen à Raymond. Il s'assit auprès du lit.

Le pauvre garçon songeait à sa prochaine expatriation.

Il devait partir, la semaine suivante, avec M. Savorgnan de Brazza, chargé d'explorer le Congo. Reverrait-il jamais Suzanne ! Il se consolait à la pensée qu'elle serait heureuse avec son frère.

Mais pourquoi Raymond lisait-il d'un bout à l'autre ces lettres de jeunes filles dont les innocents propos eussent paru indifférents à tout autre? C'est qu'il y retrouvait, par la futilité même du babillage, le caractère que sa mère avait à cetle époque lointaine. Les amies de Julia la considéraient déjà comme un oracle dans les questions de mode, de soirées parisiennes, de villégiature et leur correspondance roulait tout entière sur ces mondajiités^ comme on dit aujourd'hui.

Quelle différence entre la femme toujours triste et austère qui venait de s'éteindre, désespérée, et la jeune fille d'alors ! Mais aussi il était facile de prévoir que cette jeune fille, élevée dans le luxe, n'ayant d'autre ambition que d'éblouir le monde, ne pourrait rendre heureux l'homme de travail et de devoir qui devait lui donner son nom.

Une seule des amies de Julia lui parlait sans cesse raison. Aussi leur liaison dura-t-elle quelques mois à peine.

La rupture s'était faite par une dernière lettre ainsi conçue ;

« Ma chère Julia,

« Je t'avais ouvert mon cœur à la suite des tristes circonstances qui « ont causé la ruine de ma famille et m'ont privée de dot. Deux partis « s'offraient à moi : je pouvais accepter de devenir la femme d'un homme « riche que je n'aime pas et qui, depuis deux ans, me poursuit de son « amour; j'ai préféré accorder ma main à celui dont je t'ai si souvent « parlé. Mon Paul n'a pas de fortune. Entré dans l'Administration, il y

« a cinq ans tout au plus, il faudra bien du temps avant qu'il ne s'y fasse « une position digne de ses capacités. Mais je l'aiderai de tout mon pouce voir à attendre jusque-là. Je donnerai des leçons de musique. A nous « deux nous joindrons les deux bouts.

<( Or, au lieu d'applaudir à ce mariage qui se fera dans huit jours et « me rendra la plus heureuse des femmes, tu n'as trouvé que des raille- « ries à m'adresser. Tu m'as dépeint sous les couleurs les plus noires « l'existence à laquelle, selon ton expression, la jiauvr et à me condamnera. « Mais ce qui est horrible, et ce que je ne te pardonnerai jamais, c'est de « m'avoir conseillé de trahir mon serment.

« Je terminerai en te donnant à mon tour un conseil. Prends garde

« de tomber toi-même dans le piège que tu me tendais. Tu es belle et tu

« ne le sais que trop. Tu ne comprends le bonheur qu'avec l'opulence.

« Très bien, si tu trouves dans ton monde l'homme capable de te rendre

« heureuse à ta manière; mais crois-moi, ne fais pas de cette condition

« l'idéal de ta vie. L'exemple de mon père qu'une malheureuse spéculation

« a ruiné de fond en comble te prouve qu'il ne faut jamais compter sur

« la fortune pour être heureuse indéfiniment. Il y a un idéal qui vaut

« mieux que l'argent; c'est l'amour.

« Adieu

« Pauline »

Au-dessous de la signature, Julia s'était consolée de l'adieu de Pauline en écrivant au crayon ces mots qui la dépeignait sous son véritable jour :

M Bravo pour la dernière phrase 1 Tous mes vœux pour Paul d Pauline ! »

Raymond jeta au feu avec les autres, cette lettre que sa mère avait oublié de détruire ou bien qu'elle gardait pour la relire et en constater, par son exemple la moralité.

Au moment de fermer le tiroir, un médaillon que la défunte portait souvent lui tomba sous la main.

Il eut l'idée de l'ouvrir.

Etrange contradiction ! Mystère du cœur féminin ! Ce médaillon contenait deux lettres : la première lettre du fiancé, signée : Lucien de Noirville ; la dernière lettre de l'amant, signée : Roger Laroque.

Raymond embrassa en pleurant le court billet oii son père s'excusait presque d'oser prétendre à la main d'une personne aussi accomplie. Ah ! comme Lucien aimait Julia et comme il méritait d'être aimé.

Ce fut en tremblant que Raymond prit connaissance de la lettre de... Tamant.

Il redoutait d'y trouver l'oubli du pardon qu'il venait d'accorder, en échange du sien au père de Suzanne. Roger s'exprimait ainsi :

« Madame,

« Je vous ai dit les motifs qui ont dicté ma conduite à votre égard. « Vous avez paru les comprendre, et dans un élan de repentir, vous avez « consenti à notre séparation.

« Vous m'autorisiez à fréquenter une maison où m'attire la plus pro- « fonde des amitiés.

« Je croyais à votre sincérité ; mais bientôt, sortant de la réserve que « les circonstances nous commandent, vous n'avez cessé de me rappeler « un passé dont je rougis.

« Croyez-le bien, madame, si j'avais connu votre mari, si j'avais, à « cette époque, été son ami, comme je le suis devenu sur le champ de '« bataille, nous n'aurions pas à rougir de nous trouver en sa présence.

« Puisque le langage de la raison et de la loyauté ne peuvent toucher ■< votre cœur, je cesserai de venir chez Lucien.

« Oubliez-moi, madame. Nous avons tous deux de graves devoirs à « remplir. Vos fils promettent de devenir des hommes dignes de leur «( père. C'est sur eux que vous devez reporter toutes vos affections.

« Là seulement est le bonheur que jo souhaite ardemment pour vous M comme pour moi.

« Roger. »

Raymond la relut plusieurs fois cette lettre oh la faute du père de Suzanne était rachetée par le remords.

Comment un tel langage n'avait-il pu toucher le cœur de l'épouse coupable?

Raymond jeta la lettre au feu et tourna ses regards vers la morte.

Le visage de Julia s'était complètement rasséréné. L'âme, meurtrie par les passions, déchirée par les chagrins, avait, en quittant le corps, imprimé aux traits de la délivrée l'expression de la paix éternelle du néant

Raymond se reprocha de juger devant son lit de mort celle dont les caresses maternelles l'avaient tant de fois consolé.

Les deux frères veillaient silencieusement dans la chambre mortuaire, lorsqu'un domestique de la ferme vint les prévenir que quatre messieurs, arrivés en voiture, demandaient à leur parler.

— Congédiez-les! ordonna Pierre.

Raymond retint d'un geste le domestique.

Il passa dans la chambre voisine où, d'une fenêtre, il pouvait examiner les visiteurs.

Il tressaillit d'elTroi en reconnaissant Tristot et Pivolot accompagnés de deux autres personnages vêtus de noir.

Rapidement il descendit pour faire face au danger aouveau qui menaçait sa maison.

L'un des quatre visiteurs se détacha du groupe.

— Monsieur, dit-il à Raymond, je suis M. de LigneroUes, M. Lacroix, commissaire aux délégations judiciaires, m'accompagne avec deux agents. Ne vous inquiétez pas, je viens faire i'oi une simple perquisition dans l'espoir de trouver, parmi les papiers de monsieur votre père ou... de madame votre mère, quelque pièce utile à mon enquête sur le crim ■ de Ville-d'Avray.

Raymond pouvait l'arrêter d'un mot. Il lui suffisait de dire : « ma mère est morte ce malin »; il laissa aller le magistrat jusqu'au bout de son préambule.

— Certains indices, relevés au cours de nos investigations, continua M. de LigneroUes, nous autorisent à penser que Luversan aurait été, sous un faux nom, en relation... d'affaires... autrefois... avec M. votre père, et nous espérons en trouver la preuve dans la correspondance laissée par ce dernier.

— Vous ne trouverez rien, absolument rien, dit enfin Raymond. A la mort de mon père, tous ses papiers, à part quelques lettres d'un caractère tout intime, ont été brûlés. Quant à la correspondance laissée par ma mère qui a succombé ce matin à une longue et douloureuse maladie, je l'ai détruite moi-même, il y a à peine une heure, et je n'y ai rien trouvé qui fût de nature à éclairer la justice sur le point qui vous occupe.

M. de LigneroUes demeura interdit.

Il balbutia quelques paroles d'excuse, salua et se retira en faisant signe à M. Lacroix et aux agents de le suivre.

— Cette démarche pensa Raymond, n'est que le commencement il'une enquête qui peut encore aboutir à une catastrophe pour mon bonheur. Pauvre Suzanne!

Les obsèques de Julia de Noirville eurent lieu le lendemain. Roger La roque s'excusa par lettre de ne pouvoir y assister, à cause de Suzanne.

Je payerai ce qu'il faudra. fP. 999.)

Nous avons laissé Luversan au moment où, nanti du portefeuille da Tristot et Pivolot, il se faisait conduire en voiture rue de GhanaleiUes.

Comme il approchait de l'hôtel Terrenoire, la pensée lui vint qu'une souricière pouvait y être déjà établi;, et qu'il ne saurait manquer d'y

tomber.

LIV. 125. — JULES MARY. — HOGER-Lil-HONTK. — ÉD. J. ROLKK KT c'».

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