LIV. Î
11 ouvrit sa valise et en tira un petit sac.
— Ah! ah! fit-il en ricanant, ce coquin de d'Andrimaud m'a pris mon revolver; mais il a oublié de me voler ceci.
En même temps, il vidait le sac qui contenait une perruque blanche des plus fines et une barbe de même couleur.
— Avec cela, pensa-t-il, je n'ai pas besoin de me faire raser. Et rapidement, il se transforma en vieillard.
Il eut soin de descendre à cinquante mètres de l'hôtel pour en observer les alentours.
Le cocher qu'il paya en lui donnant cent sous de pourboire se contenta de lui dire :
— Mon bourgeois a rudement vieilli dans ma voiture.
La discrétion professionnelle interdisait à l'automédon d'ajouter un mot de plus. II fouetta son cheval et lui fit prendre le petit trot sans se douter qu'il venait de conduire un grand criminel.
Le dos courbé, marchant à pas comptés, ayant tout l'aspect d'un octogénaire, Luversan inspecta la rue.
— Rien de suspect au dehors, se dit-il, mais si j'entre dans la place, je n'en sortirai peut-être plus que pour prendre le chemin de l'échafaud.
Il hésita encore quelques instants, et remettant sa destinée aujhasard, il pénétra dans l'hôtel.
— M""* de Terrenoire est-elle ici? demanda-t-il au suisse, en ayant soin de déguiser sa voix.
— Oui, monsieur.
— Annoncez-lui M. Langevin.
On se souvient que Luversan avait pris le nom de Langevin, dans l'hôtel garni oti la police le trouva en compagnie de M""* de Terrenoire.
A l'annonce de ce nom, Andréa donna Tordre de faire entrer le visiteur.
— C'est lui! pensa-t-elle.
Mais en apercevant le faux vieillard, elle recula d'effroi. Elle crut à un nouveau piège de la police.
Dès que la porte se fut refermée sur le domestique, Luversan, reprenant sa voix naturelle, s'écria :
— Ne me roconnais-tu donc pas, Andréa?
Disant ces mots, il fixa sur elle ses regards acérés.
— Nous n'avons pas une minute à perdre, ajouta-t-il. Dans un instant la police sera ici. Rassemble ce que tu as de plus précieux et suismoi.
Andréa recula jusqu'au fond du vaste salon.
— Jamais! s'écria-t-eile.
Mais déjà il l'avait rejointe et saisie par les bras.
— Il faut me suivre! Tu ne m'as pas aidée à reconquérir ma liberté pour me laisser partir tout seul à l'étranger. Nous sommes rivés l'un à l'autre, entends-tu bien.
Luversan avait trop présumé de ses forces.
Il s'affaissa sur le tapis, aux pieds de sa complice.
Andréa, affolée, ferma à clef toutes les portes du salon.
— Je ne mourrai pas ici, râla le misérable ; mais je n'ai pas devant moi dix heures d'existence, si tu m'abandonnes. Je t'en supplie, Andréa... Un peu de pitié?
Il s'était redressé en s'accrochant aux meubles. Puis il avait porté à ses lèvres la fiole contenant le secret de longue vie.
Il n'en restait plus que quelques gouttes qu'il absorba avidement.
— Me voici régénéré, dit-il d'une voix forte. Oh! pour quelques heures à peine! Mainten&nt, ma vie dépend de toi.
Il avait retiré sa perruque et sa fausse barbe.
Andréa retrouva en lui l'homme qu'elle aimait encore, d'un amour étrange, conçu dans le crime et développé à travers les visions de la morphine.
— Est-ce de l'argent qu'il te faut, lui dit-elle. Je n*en ai plus ; mais je possède encore des bijoux dont tu peux faire de l'or, je vais te les donner.
— Ce n'est pas l'or qui me rendra la vie.
Il tira de sa valise le vaste portefeuille volé dans la cachette de Trislot et Pivolot.
— Nonr avons là dedans, les billot* de banque s'écria-t-il, donnés en payement à Luvigny, les Lillois et valeurs que les policiers sont venus saisir ici, et jusqu'à leur fortune personnelle. Ça leur apprendra à se mêler de ce qui ne les regarde pas. Je suis disposé à leur rendre leurs titres, mais à une condition, c'est qu'ils cesseront de s'occuper de nos affaires. Donc, nous possédons un million. Mais à quoi sert d'être riche pour mourir. Sans toi, Andréa, je suis un homme mort. Sans moi, Andréa, que deviendras-tu? Il faut que tu me caches dans un asile sûr, que tu trouves un médecin discret pour me soigner. Dès que je serai fguéri, nous partirons ensemble. Je sais un pays où la police française ne nous découvrira jamais. Le climat est beau, et d'ailleurs, quand on possède un million, on vit bien partout. Je t'aime, Andréa, comme je n'ai jamais aimé aucune femme. Pour te posséder, je n'ai pas reculé devant un crime. Tu m'as dit : « Venge-moi ! » Je t'ai vengée.
996 ROGER-LA-IIU.NTE
Dans l'abandonnement où l'avait plongée ses crimes, Andréa se laissait aller de nouveau au plaisir d'écouter les déclarations passionnées du bandit. Alors que tout le monde se détournait d'elle avec horreur, il lui semblait doux d'entendre encore résonner à son oreille la parole d'amour.
Elle ne cherchait même pas à se rendre compte de la sincérité du misérable qui la suppliait de le sauver. Elle le croyait; elle voulait le croire.
Elle se rattachait à l'idée qu'elle n'était plus seule au monde.
Décidée la veille à se tuer, après avoir assuré la fuite de Luversan elle ne pensait plus maintenant qu'à fuir avec lui.
Elle retombait sous le joug de son amant.
— Comment as-tu fait? lui demanda-t-elle, pour avoir la force d'arriver jusqu'ici?
Il lui expliqua rapidement les vertus du secret de longue vie. Puis, montrant le flacon :
— Je l'ai vidé jusqu'à la dernière goutte et je me sens régénéré. Mais avant deux heures d'ici, tout au plus, l'efTet de cetélixir merveilleux dont, par malheur, je ne connais pas la composition, aura cessé. Hâte-toi de me conduire dans un asile oij je puisse recevoir des soins immédiats. Ah! je ne me suis pas ménagé, et mon poignard, dirigé d'une]main sûre, à accompli son œuvre de destruction. Eh bien, j'espère encore guérir! Si la nature m'a refusé les qualités de l'âme et du cœur, elle m'a doué d'un corps robuste et inattaquable aux maladies. Il a fallu que je détruise moimême une constitution aussi parfaite. Sans quoi je me sentirais aussi fort aujourd'hui, aussi robuste qu'il y a vingt ans. Mais hâtons-nous de partir. Tu saisie sort qui t'attend si tu m'abandonnes. Ton mari te prépare un épouvantable guet-apens...
— Il veut me renfermer dans un couvent.
— Toi ! iMais tu n'es pas née pour te meurtrir le front contre les dalles du cloître en demandant pardon à Dieu de tes fautes. Crois-moi, ne t'abandonne pas au remords qui est le plus horrible des supplices. Quand le remords vous tient, c'est pour longtemps. 11 vous tue à petits coups et vous frappe encore pendant les affres de l'agonie, alors même que le prêtre vous a assuré, de la part de son Dieu, que vous êtes en état de grâce. Tu es trop belle, trop jeune encore, trop aimé de moi pour te sacrifier à l'honneur des Terrenoire. Fuyons, fuyons tous deux, et nous compterons encore de beaux jours. Nous devons vivre et mourir ensemble.
Le Levantin Mathias Zubéri connaissait bien la femme à qui ii tenait cet infernal raisonnement.
Son regard de flamme la fixait comme autrefois.
n la dominait de toute la puissance de sa volonté.
— Je consens, dit-elle. Ton pacte, je l'accepte. Tu l'as dit : nous devons vivre et mourir ensemble ; mais prends garde si jamais tu viens à manquer à ta promesse. Tu prétends que tu m'aimes. A combien de femmes, avant moi, as-tu fait de pareils serments? Serait-ce encore pour posséder une femme que tu as commis le crime de Ville-d'Avray dont tu ne m'as jamais parlé.
— Non, répondit-il. Je te le jure!
— Cependant il me semble qu'une femme a été mêlée à cette affaire. Le malheureux Laroque n'a jamais voulu dire de qui il tenait les billets de banque retrouvés dans sa caisse le lendemain du crime. Oh ! je connais maintenant dans tous ses détails le procès de Versailles que les journaux ont réédité, commenté sous toutes ses faces. La personne qui a rendu à Roger Laroque cent mille francs était une femme, une femme que tu connaissais. Réponds!
— Oui, je la connaissais.
— Comme moi, celte femme t'avait confié le soin de sa vengeance.
— C'est vrai. Elle haïssait Laroque, mais encore moins que moi. Cet homme avait voulu me faire fusiller pendant la guerre de 1870. Je me suis associé à sa maîtresse pour le perdre, voilà tout.
— Et tu n'a jamais revu cette femme?
— Jamais!
— Mais pourquoi Laroque voulait-il te faire fusiller?
— Comme espion.
— Alors tu espionnais pour le compte des Allemands?
— Oui.
Elle eut un mouvement de dégoût.
— Je ne suis pas Français, reprit-il, et j'aurais espionné tout aussi bien pour tes compatriotes que pour leurs ennemis. Je t'ai dit tout à l'heure que mon âme n'a jamais su discerner le bien du mal. Je t'ai dit aussi que je t'aimais. Que t'importe le reste ! Tiens-moi compte de ma franchise en faveur de mon amour. Oui, je t'aime, et je n'ai jamais aimé que toi, et je te jure que lu n'auras jamais à te repentir de m'avoir sauvé.
Elle voulut se défendre de ses caresses ; mais il l'avait saisie par les bras et embrassé longuement sur la bouche. Andréa, vaincue, se pâma.
Elle appartenait à l'assassin dont elle avait armé le bras.
A son tour, la peur la prenait d'être arrêtée au moment de fuir avec "ie seul être dont l'amour la rattachait à la vie, à l'idée de liberté.
Vite elle rassembla ses bijoux les plus précieux, pendant que Luversan se transformait en vieillard.
mL..
Tous deux quittèrent l'hôtel sans être inquiétés.
II3 marchërent pendant dix minutes avant de prendre une voiture.
— Rue de Maubeuge, 24 bis, dit Andréa au cocher.
— Oh me conduis-tu? demanda Luversen.
— Dans un asile sûr. Donne-moi deux mille francs.
— Pour payer le propriétaire de Tasile, n'est-ce pas? Prends la valise et tout ce qu'elle contient. A l'heure actuelle, c'est toi qui diriges notre destinée. Tant qu'on peut acheter le silence, on est sûr d'en avoir à discrétion. Mais si dès le début, le silence se dérobe devant l'or, rappelle-toi ceci : il n'est pas de fortune qui puisse l'enchaîner. Es-tu sûr de la personne à qui tu vas demander un asile pour un grand criminel. Songe à quoi elle s'expose en me cachant. Cette personne est-elle ambitieuse des jouissances qu'on peut se procurer avec l'or?
— Laisse-moi faire. Nous n'avons plus que cet espoir. Si j'échoue, nous sommes perdus. Mais j'ai la conviction de réussir.
Le fiacre les arrêta devant une pharmacie dont la vitrine ressemblait à celles de toutes les officines du même genre.
Toutefois, sur l'une des glaces, on lisait cette annonce tracée en lettres d'or.