‹ Roger-la-Honte (volume 3)Chapitre 30 sur 42 · CONSULTATIONS GRATUITES · texte numérisé non relu

CONSULTATIONS GRATUITES

De 9 heures à 11 heures du matin par le docteur Vignol, spécialiste pour les maladies des voies respiratoires.

Au dessus de la vitrine s'étalait le nom du titulaire de la pharmacie : Claudinet.

— Je reviens dans dix minutes, dit Andréa en descendant de voiture. Auparavant elle avait eu soin de prendre deux billets de mille francs

dans la valise.

Elle donna l'ordre au cocher de stationner quelques maisons plus loin; puis elle entra dans la boutique.

Il n'y avait au comptoir qu'un élève on pharmacie. D'habitude cet emploi est tenu par unjeune homme qui prépare ses examens pendant ses moments de loisir et se destine, tant par la pratique que par Tétude, à l'honorable carrière de fabricant de remèdes sur ordonnance et de vendeurs de spécialités infaillibles pour toutes les maladies.

Chez Claudinet, généralement absent de sa pharmacie, le matin, pour cause de sommeil; de midi à deux heures pour cause de déjeuner; de deux heures à six heures du soir, pour cause de billard ; de six heures

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à neuf heures du soir pour cause de dîner au cercle et enfin de neuf heures du soir à quatre heures du matin, pour cause de jeu de hasard, la direction était représentée, non par l'aspirant classique au teint frais, à l'œil limpide, aux cheveux pommadés, aux mains blanches, souples et onctueuses, mais par une sorte de vieux bohème, vrai type de famélique alcoolisé.

Ce pauvre diable, très ferré sur la pratique, mais qui n'avait jamais de sa vie fourré son nez dans un traité des sciences naturelles, répondait au nom de Machillard. U se contentait de maigres appointements qu'il buvait en un jour de congé.

Assuré de la table deux fois par jour, il n'en demandait pas davantage et se montrait, vis à vis de son maître, d'une fidélité et d'un dévouement de caniche. Il savait où le trouver, dans les cas urgents, à toute heure du jour et de la nuit.

La mise élégante d'Andréa dont il ne pouvait distinguer le visage sous l'épais voile noir qui le masquait en imposa à Machillard.

Il salua d'un penchement saccadé de la tête et attendit avec une gravité comique la commande de l'inconnue :

— Je voudrais parler au docteur Vignol, dit-elle en déguisant le son de sa voix.

. — 11 est à sa consultation ; mais si madame veut bien prendre la peine d'attendre, je vais le prévenir et il expédiera rapidement la clientèle. Machillard s'avança et présenta un siège à la visiteuse.

— Je suis pressée, dit Andréa, et... je payerai ce qu'il faudra.

— Madame veut-elle bien me donner l'adresse du malade, le docteur s'y rendra aussitôt après sa consultation.

Machillard avait sa petite remise sur les clients qu'il adressait à Vignol. Il espérait ainsi profiter de l'aubaine.

Andréa devina sa pensée secrète. Elle tira de son porte-monnaie une pièce de dix francs, la lui glissa dans la main, et tout bas :

— Faites-moi entrer de suite dans le cabinet du docteur.

— De suite, oui, madame. Je suis tout à vos ordres.

Il disparut dans l'arrière-boutique et revint un instant après.

— Suivez-moi, madame. Le docteur vous attend.

Andréa traversa une petite salle où quelques malades, la plupart phtisiques, hâves, en proie à des toux horribles, attendaient avec impatience leur tour.

Le frou-frou de la robe de soie de la nouvelle arrivante acheva de les exaspérer. L'un d'eux interrompit sa quinte pour exhaler ses doléances :

— Quand on a le moyen de se payer des robes de soie, grommelat-il, on ne vient pas à la consultation gratuite. D'abord, chacun son tour.

— Silence! ordonna Machillard d'une voix aiguë.

Il ouvrit la porte du cabinet de Vignol, se courba obséquieusement en introduisant la visiteuse ; puis il retourna à son comptoir.

Le docteur Pierre Vignol n'avait nullement le type de ces spécialistes obscurs qui, faute de clientèle, faute do cabinet monté, opèrent entre boutique et cour, dans des pharmacies la plupart du temps mal achalandées.

Grand, bel homme, très soigné de sa personne, brun, les cheveux noirs taillés en brosse, le teint mat, le front bas, proéminant aux arcades sourcillières, les yeux d'un bleu trouble et voilés par d'épais cils, le regard doux, mais fuyant, le menton relevé, les lèvres épaisses et d'un rouge vif, il présentait, pour un observateur exercé, tous les signes qui révèlent une volonté de fer doublée d'une ambition effrénée.

Or, on sait que l'ambition tournée vers le bien, produit les grands hommes, mais que tournée vers le mal, elle engendre et développe les grands scélérats.

Nous verrons bientôt comment Pierre Vignol, issu d'une famille de paysans, fils de ses œuvres, prit d'abord le chemin des bienfaiteurs de l'humanité, et comment lassé, écœuré d'efforts stériles, il s'échappa par un sentier de traverse pour gagner la grande route encombrée d'aventuriers sans scrupules.

Prévenu par Machillard de l'insistance de la dame voilée ;

— Est-elle bien mise? lui avait-il demandé.

— Magnifiquement!

— Des bijoux?

— A en revendre ; des boucles d'oreilles en diamants dont les reflets traversent son voile.

— Faites entrer.

Le docteur désigna un fauteuil à Andréa, s'assit en face d'elle et d'une voix toute pleine d'aménité :

— Vous souffrez de la poitrine? lui demanda-t-il. Pour toute réponse, Andréa souleva son voile.

— Vous! s'écria Vignol. Vous ici!

— Oui, moi 1 J'ai un grand service à vous demander.

— Parlez! Je n'ai rien à vous refuser. Je n'oublierai jamais les bontés que votre mari a eues pour moi. Je sais l'affection que vous porte ma mère. Demandez, et s'il est en mon pouvoir de vous être utile, ce dont je m'étonnerais assurément, comptez sur mon dévouement.

Très grave! répéta une voix flutée. (P. 1008.)

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ROUFF ET C'«, ÉDIT,

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M""' de Terrenoire lui tendit une main qu'il serra avec dévotion.

— Merci, docteur. Maintenant, écoutez-moi bien.

— Je suis tout oreilles.

— Je m'intéresse à un malheureux que vous ne connaissez pas. Cet homme a tenté de se tuer, il y a quelques jours, en se portant un coup de poignard au côté gauche. Il est en danger de mort. Voulez-vous le soigner?

— Pourquoi m'y refuserais-je. C'est mon devoir de soigner les malades qui m'accordent leur confiance. Donnez-moi l'adresse de voire... protégé, et j'y cours.

— Mon protégé n'a pas de domicile.

Le docteur essaya vainement de comprendre.

— Imaginez, cher docteur, reprit Andréa, que mon prot6::,'"é, comme vous dites, soit un conspirateur recherché par la police. Dans ce cas, il ne peut aller à l'hôpital sans courir le risque de s'y faire arrêter. Vous me direz qu'l peut prendre logement n'importe oti et s'y faire soigner. Qui lui répondra de la discrétion du médecin?

— Qui? s'écria Vignol, mais n'avons-nous pas le secret professionnel à respecter. Permettez-moi de vous réciter l'article 878 du Code pénal concernant ce cas de conscience. « Les médecins, chirurgiens et autres officiers de santé, ainsi que les pharmaciens, les sages-femmes, et toutes autres personnes dépositaires par état ou profession des secrets qu'on leur confie, qui hors les cas où la* loi les oblige à se porter dénonciateurs, auront révélé ces secrets, seront punis d'un emprisonnement d'un mois à six mois et d'une amende de cent francs à cinq cents francs. » S'agitil réellement d'un conspirateur?

— Oui, si vous voulez.

— Peu m'importe, après tout, ajouta le docteur d'un ton mielleux. Mettons les choses au pis. Supposons, ce qui est impossible, que votre protégé soit un malfaiteur qui se cache. Dans ce cas, le secret professionnel est encore de rigueur. En effet, d'après les ordonnances sur la matière, le médecin n'est nullement tenu de révéler ou de dénoncer un crime venu à sa connaissance dans l'exercice de sa profession, encore moins si cette connaissance résulte d'un secret à lui confié, comme médecin, ou qu'il a appris en cette qualité.

Comme on le voit, Pierre Vignol connaissait à fond sa théorie de médecine légale.

Andréa n'avait pas de temps à perdre en vaines paroles.

— Docteur, dit-elle, je sais que vous êtes pauvre et que vous faites ici un métier qui vous répugne.

lOOi ROGER-LA-HONTE

En eiïel. Je suis tout bonnement le pourvoyeur de ce gueux de

Claudinet qui est bien le plus franc coquin que la terre ait porté.

Vous aspirez à devenir votre maître et à mettre à profit les belles

facultés dont la nature vous a doué, la science que vous avez acquise avec

tant de peine.

Oh oui, j'ai peiné! Et pour arriver à quoi? à racoler des pratiques

pour le compte d'un apothicaire qui est la honte de sa corporation.

— Combien vous faudrait-il pour vous établir dignement? Yignol leva les bras au ciel.

Beaucoup trop, dit-il. N'en parlons plus. Il ne s'agit pas seulement aujourd'hui de m'acheter quelques meubles et de louer un second étage dans une maison propre. Cela m'aurait suffi, il y a deux mois.

— Et maintenant?

— Maintenant, je suis amoureux... amoureux fou.

— Combien vous faudrait-il?

— Cinquante mille francs!

— Vous les aurez.

A cette affirmation, Yignol devint pourpre.

— Qui me les donnera? dit-il.

— Moi.

— Qu'avez-vous donc d'inouï, d'impossible, d'épouvantable à me demander?

— De soigner un malade sans savoir son nom et le motif de sa tentative de suicide.

— Oh ! vous n'avez pas que cela à me demander.

— De soigner ce malade chez vous.

— Chez moi! Mais je n'ai pas de chez moi, vous le savez bien. Je demeure chez ma pauvre mère, au cinquième étage, rue des Abbesses.

— Yous louerez de suite un appartement et j'y ferai transporter mon malade. Voici deux mille francs pour les premières dépenses. Avez-vous un appartement en vue?

Yignol prit les billets de banque. Il était très ému.

Il sentait bien que cette femme l'entraînait à commettre un acte qui ferait de lui le complice de quelque mystérieuse machination.

Mais ces trois mots : « Cinquante mille francs » résonnaient encore à son oreille.

Qu'entrevoyait-il dans la possession de cette somme? Le bonheur, sans doute, insaississable, faute d'argent, et qui, maintenant, lui devenait accessible.

— J'ai un appartement en vue, répondit-il.

ROGER-LA-HONTE lOOr

— Où?

— Rue de Moscou. Un quartier excellent pour un praticien qui débute. Les femmes g^alantes n'y manquent pas. Leur santé étant le plus clair de leur fortune, elles ont toujours besoin du médecin.

— Cet appartement est-il libre?

— Il l'était encore hier.

— Connaissez-vous un tapissier qui puisse vous monter de suite une chambre à coucher?

— Oui; mais qu'entendez-vous par : de suite?

— Il faut que la chambre soit prête dans une heure au plus tard.

— C'est impossible.

— Avec de Targ-eat, rien n'est impossible. Le principal est d'installer un bon lit. Il est dix heures ; à onze heures précises, le malade sonnera à votre porte. Vous le recevrez. Il prendra possession de sa chambre et nul ne saura qu'il est chez vous, pas même votre mère. Faites l'impossible. Quel numéro, rue de Moscou?

— 66, au premier étage. Mais votre malade ne pourra jamais monter l'escalier, s'il est si grièvement blessé.

— Il le montera quand même. Je l'accompagnerai; car il me faut aussi une chambre dans votre appartement.

— Avons? Mais... votre mari?

— Il me cherche.

— Et il ne faut pas qu'il vous trouve?

— Comme vous dites.

Le docteur crut, cette fois, avoir la clef du mystère.

— L'amant de cette femme, pensa-t-il, aura fait des bêtises. Il s'agit de les cacher tous les deux. J'aime mieux ça que ce que j'avais supposé.

Il promit que tout serait prêt à l'heure dite.

Andréa alla retrouver Luversan et donna l'ordre au cocher de les conduire au petit pas, rue de Moscou.

Les secousses produites psu* les cahots de la voiture sur le pavé ravivaient peu à peu les souffrances du blessé. Il pâlissait de plus en plus et devenait ménager de ses paroles.

Andréa fit arrêter la voiture, rue de Moscou, du côté des numéros impairs, de façon à pouvoir surveiller les allées et venues du 66.

Bientôt, elle vit arriver une charrette à bras contenant un lit, quelques fauteuils, une table et des chaises. Le tout fut porté rapidement au premier étage, par quatre hommes de peine, sous la surveillance du docteur Yignol qui les congédia.

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A onze heures précises, Luvcisan, s'appuyant sur le bras d'Andréa, gravissait l'escalier.

Il était à bout de force.

Il dut rassembler toute son énergie pour ne pas tomber durant celte courte ascension.

Andréa n'eut pas besoin d'appuyer sur le timbre de la porte d'entrée.

Le docteur les attendait; il ouvrit.

Luversan fit deux pas en avant, puis il s'affaissa inanimé dans les bras du médecin qui le transporta sur le lit.

Vignol déshabilla le malade avec mille précautions, puis il examina la blessure dont l'appareil était défait.

— .Cet homme, dit-il, peut mourir ici. Il faudra bien alors déclarer son nom.

— Il ne mourra pas ici! Vous le sauverez!

— Merci pour le compliment. Par malheur, serais-je le premier de nos Esculapes, de ceux qui ne donnent pas un coup de lancette à domicile sans recevoir des billets de mille, je ne réponds nullement de sauver ce malheureux.

— Essayez.

— Très bien; mais s'il meurt, comment voulez-vous que je tienne ma promesse de vous garder le secret!

— Nous en causerons tout à l'heure. Occupez-vous du malade. Andréa alla s'asseoir près de la fenêtre déjà garnie de doubles rideaux Vignol replaça l'appareil de la blessure et glissa goutte à goutte, entre

les lèvres de son client, une cuillerée d'un cordial dont il s'était muni.

Luversan rouvrit les yeux.

Il eut un mouvement d'effroi en se voyant couché dans un lit.

Les événements de la nuit et de la journée lui semblèrent un long rêve dont il sortait. Il se croyait encore à Ville-d'Avray, dans la villa Larouelte. Il s'attendait à la visite matinale de Pivolot qui, chaque matin, lui disait de sa voix nasillarde :

— Comment va? Est-ce pour aujourd'hui?

Ce qui signifiait : « On vous transportera aujourd'hui à la prison de la Santé ».

Mais bientôt Luversan eut conscience que tous ces événements, si extraordinaires, si invraisemblables, si bien du domaine du songe, étaient réels.

— Andréa? murmura- t-il.

Elle s'approcha à son appel.

La mémoire revint tout entière au misérable.

II se rappela aussi qu'il avait un rôle à jouer et se hâta de remercier son médecin.

Vignol commença à se rassurer un peu sur les suites du pacte conclu entre lui et M"* de Terrenoire.

Il appuya l'oreille contre la poitrine du malade, écouta long-uement le râle de sa respiration haletante, essaya d'établir un diagnostic certain.

— Le poumon droit, dit-il, est complètement sain; mais le gauche, ahl vous l'avez bien arrangé. C'est miracle que vous ayez pu supporter la fatigue et le grand air. Pour l'instant, je ne vois qu'un remède : l'immobilité absolue, le silence. Nous verrons dans deux jours.

Vignol passa dans la chambre voisine et fit signe à Andréa de le suivre.

Puis il referma la porte.

— J'ai un peu d'espoir de le sauver, dit-il; mais s'il allait tout à fait mal, je me verrais obligé, pour ma sûreté personnelle, de le faire transporter d'urgence dans un hôpital. En ce cas, puis-je être assuré qu'il ne dira jamais d'où il vient?

— Certainement. Il me semble d'ailleurs que vous vous inquiétez mal à propos. S'il mourait ici, vous avez une excuse toute naturelle. Vous diriez : « un inconnu est venu me demander de le soigner chez moi ; j'ai accepté, comme c'était mon droit. » Pour le reste, vous vous retrancherez derrière le secret professionnel.

— Mais pourquoi tant de mystères? demanda Vignol. A confiance, confiance et demie. Pour quel motif cet homme se cache-t-il?

— Vous ne le devinerez que trop tôt. Au surplus, voici ma réponse : je vous ai promis cinquante mille francs, je vous en donnerai soixante mille. Mais surtout, ne m'interrogez plus.

Elle tira de sa poche un élégant portefeuille et en tira dix-huit billets de mille qu'elle compta un à un sur le marbre de la cheminée.

— Prenez ceci, dit-elle. Cela fait, quoiqu'il arrive, vingt mille francs que vous aurez reçus de moi. Encore supporterai-je tous les frais accessoires. Faites meubler à la hâte, d'ici à ce soir, deux autres pièces, une pour vous, une pour moi et annoncez par dépêche à votre mère que vous êtes parti en voyage. C'est moi qui servirai de garde-malade, préparerai les tisanes et les repas. Je ne veux d'aucun aide.

Comme il laissait percer sur sa physionomie une profonde stupéfaction, elle répéta :

— Vous ne me comprendrez que trop tôt. Acceptez-vous, oui ou non?

— J'accepte. Alors... c'est bien convenu à...

— A soixante mille francs dont vous avez déjà le tiers acquis. Le

complément de la somme vous sera servi par moi après la guérison, ;»vant notre départ.

Le docteur que cette petite fortune comblait de joie, fit abstraction du mystère et s'écria :

— Je le sauverai ! Il faut que je le sauve!

Il installa M'"" de Terrenoire au chevet du malade et sortit pour hâter l'aménagement provisoire.

Andréa s'était enfermée à clef dans la chambre oîi elle veillait son complice.

Vers quatre heures de l'après-midi, comme le docteur Vignol sortait d'un bureau de télégraphe d'où il avait envoyé à sa mère une dépêche explicative de son absence, cette annonce hurlée par un camelot l'arracha à ses préoccupations : « Demandez révasion de Luversan. — Le crime de Ville-d'Arvay.

Il acheta le journal et lut d'un bout à l'autre le récit que nous avons reproduit précédemment. Ce passage : « avec une énergie qui tient du prodige, le blessé avait réussi à gagner la campagne et sans doute à rentrer à Paris » le frappa d'épouvante. Il le rapprocha de la phrase que M"* de Terrenoire lui avait répétée à plusieurs reprises quand il s'étonnait des précautions dont elle s'entourait pour cacher son protégé : « Vous ne me comprendrez que trop tôt. >> Il n'en doutait plus : c'était l'assassin de Laronette qui se cachait chez lui, avec... avec M"* de Terrenoire, sa complice peut-être !

Et le docteur Vignol songea à cet autre crime mystérieux : l'assassinat de Brignolet. Une induction terrible lui traversa le cerveau.

— Le crime commis à la banque Terrenoire, conclua-t-il, est l'œuvre de Luversan. L'assassin n'a volé le mari que pour s'enfuir avec la femme.

Ainsi donc, les billets de banque que Vignol venait de recevoir provenaient du butin de Luversan.

— Oh! oh 1 fit le docteur. C'est grave, très grave!

Il se parlait tout seul dans la rue, sans songer qu'on pouvait l'entendre.

— Très grave I répéta une voix flùtée.

Vignol se retourna. C'était Machillard qui venait de livrer des médicaments à domicile et s'était arrêté en route pour boire deux absinthes.

• — Ah c'est vousl lui dit Vignol. Vous avertirez le patron que je pars <;e soir en voyage et qu'il n'a plus à compter sur moi pour les consultations gratuites. Je lui fais cadeau des dix-huit francs qui me reviennent sur la vente des drogues de la semaine dernière.

— Cadeau! s'écria Machillard. Donnez-les-moi plutôt! j'en ai le

Il eut l'infamie d'en profiter. (P. 1012.)

placement à fonds perdus. Ce sera ma remise pour vous avoir amené ce matin la dame aux boucles d'oreilles en diamants.

Le vieux bohème tira de sa poche un crayon et du papier.

Vignol sig-na et lâcha l'ivrogne qui tentait de s'accrocher à son bras. Longtemps il alla droit devant lui, perdu dans ses réflexions.

11 méditait sur les avantages du secret professionnel.

UV. 121. — JLLES ilARY. — ROGER-LA-HOMB. — &D. 1. ROUFF KT C\*.

A force d'étudier la malière, Pierre Vignol, qui avait la prétention de ne croire qu'à ce qui est prouvé, mathémaliquement prouvé, en était arrivé à nier l'âme. Trop malin pour se proclamer athée, il niait au fond de lui-même le principe de la création et n'avait pas assez de mépris pour ceux qui parlaient de la vie future.

Aussi, devant le problème pratique qui s'imposait à sa méditation, calculait-il simplement s'il avait des chances de ne pas être découvert.

Le docteur Vignol ne craignait pas Dieu, mais les gendarmes.

Sa conscience, oblitérée par un orgueil excessif, une ambition incapable de reculer devant les moyens, ne lui reprocha rien. Après mûre délibération, il retourna d'un pas rapide rue de Moscou en se disant :

— Je leur demanderai cent mille francs et ils me les donneront.

La mère du docteur Pierre Vignol témoignait à M™" de Terrenoire une affection que nos lecteurs comprendront en apprenant que la pauvre vieille, veuve d'un petit cultivateur de Oinville, près Meulan, avait été sa nourrice.

Le père d'Andréa, Hector de Francion, un agioteur resté célèbre à la Bourse par ses différences invraisemblables, la laissa aux Vignol jusqu'à l'âge de six ans. Quand il la redemanda à la nourrice, celle-ci en tomba malade de chagrin.

Andréa, dont la mère était morte en lui donnant le jour, fut mise dans un couvent aristocratique de Seine-et-Oise. Aux grandes vacances, son père ne manquait pas de lui faire admirer pendant deux ou trois jours les merveilles de Paris, puis il la ramenait à sa nourrice chez qui elle passa ainsi le meilleur temps de sa vie.

Le malheur s'abattit sur la chaumière des Vignol. La petite Louise, sœur de lait d'Andréa, succomba en huit jours à la fièvre typhoïde. Un mois après, le père, conduisant une charrette lourdement chargée, tomba sous les roues du véhicule et fut tué net.

M°" Vignol, restée seule, sans ressources et de plus, enceinte, eut recours à la générosité d'Hector de Francion qui fit largement le nécessaire.

Pierre naquit. Sa mère le confia à la gardeuse du pays et vint à Paris se chercher une place. Elle comptait sur M. de Francion pour lui en trouver une bonne. Elle ne se trompait pas.

UOGER-LA-HOiNTE lOll

A son arrivée, elle trouva Andréa sur les genoux de son père. La petite avait alors quatorze ans et en paraissait au moins seize.

— Savez-vous, M"" Vignol, dit le financier, ce que cette gamine vient de me déclarer formellement? Qu'elle ne retournerait pas au couvent!

Et comme Andréa s'écriait : « Nonl Plus de couvent I J'en ai assez I », le père lui demanda :

— Veux-tu t'en aller à Oinville avec ta nourrice?

— Non ! fit-elle en sautant au cou de la mamin Yignol. Où veux-tu aller alors?

— Nulle part!

— Je ne comprends pas.

— C'est pourtant bien simple! répliqua la précoce fillette. Je veux rester à Paris, voilà tout.

— Et pourquoi faire?

— Pour que tu me mènes au spectacle, en soirée, partout où Ton â'amuse.

Viveur par excellence, Hector de Francion trouva la réponse délicieuse.

— Vous arrivez à point, dit-il à M"" Vignol. Vous cherchiez une place et du premier coup vous l'avez trouvée. Restez ici puisque mademoiselle ne veut plus quitter Paris. Reprenez votre rôle de nourrice et vous aurez fort à faire.

M"° Vignol resta.

Son emploi consistait à conduire Andréa au cours de musique, au cours de danse, au cours de récitation, chez le couturier, la modiste, le pâtissier, à la promenade, partout où l'on s'amuse.

Il n'y avait rien de trop beau pour elle. Singulier père que ce Francion! Il oublia sa fille en nourrice six années durant, au couvent, huit autres années ; puis il se prit d'un beau zèle et se dévoua jusqu'à la produire lui-même dans les soirées du grand monde où elle éclipsait par sa beauté étrange et captivante toutes les jeunes filles.

D'une vanité qui le rendait presque ridicule, Hector aimait à s'entendre dire : « Heureux père ! Votre fille n'a pas de rivale et c'est tout votre portrait ».

Il se trouvait alors à l'apogée de sa veine d'agioteur. Ses différences stupéfiaient le monde de la Bourse qui de rien ne s'étonne. On l'appelait le favori de la fortune.

Un coup d'audace lui rapporta deux millions. Il s'écria :

— J'ai quatre cent mille livres de rente et je donnerai un million de dot à ma fille.

Mais le joueur heureux qui n'a pas le courage de tourner le dos à la fortune en l'invitant à chercher un autre favori, devient bientôt le jouet de la capricieuse. Hector de Francion ne cherchait dans lejeuqueses poignantes émotions. Il devait succomber, comme tant d'autres.

Un matin, il se réveilla ruiné.

Le malheureux n'eut pas le courage d'envisager froidement la situation. Un arrangement avec ses créanciers lui aurait laissé de quoi vivre honorablement avec sa fille. Il calcula qu'il ne pourrait plus éblouir le monde par des prodigalités fantaisistes. Il traita de « misère noire » une aisance relative et se fit sauter la cervelle.

La maman Vignol le trouva étendu mort dans son cabinet de travail. Aux cris de la nouirice, Andréa accourut.

Devant le cadavre ensanglanté, la jeune fille n'eut pas un mot de regret pour le père qui l'avait tant gâtée.

— Je suis perdue! s'écria-t-elle. // ne m'épousera pas.

— Malheureuse ! lui dit la nourrice. J'étais sûre qu'?7 t'avait séduite. Les obsèques du suicidé eurent lieu ie surlendemain.

Parmi les amis qui accompagnèrent au lieu du repos cette nouvelle victime de la fortune, se trouvait un jeune homme, bien connu lui-même à la Bourse pour sa veine persistante.

Il s'appelait Grégoire de Mussidan et était l'intime du défnnt.

On le disait fiancé à Andréa, et l'on s'étonnait du retard apporté au mariage.

En réalité, Mussidan, ancien compagnon de débauches de Francion, n'aurait jamais osé lui demander la main de sa fille. Aimait-il assez Andréa pour l'épouser? Ne la jugeait-il pas telle qu'elle était : légère, capricieuse, sensuelle, toute au plaisir, incapable d'un sentiment profond.

Mais elle? Mussidan lui avait plu par son élégance correcte, par l'expression passionnée de ses yeux sombres.

Plus son père, ambitieux pour elle d'un mariage princier, s'efforçait de déconsidérer à ses yeux cet ami de plaisir, plus elle se laissait aller à un sentiment dont sa nature instinctive l'empêchait de calculer les conséquences.

En homme expérimenté, Mussidan comprit l'impression qu'il produisait snr la jeune fille.

Il eut l'infamie d'en profiter.

Voulut-il ainsi forcer la main à de Francion dans l'espoir de joindre à sa fortune personnelle, sagement réalisée, le million de dot promis à Andréa?

La disparition du séducteur après la mort trag-ique du grand joueur le ferait croire.

Un conseil de famille fut rassemblé. La succession réalisée produisit, toutes dettes payées, deux cent mille francs à l'orpheline. Andréa de Francion pouvait encore espérer un bon parti ; mais elle n'avait pas le temps de choisir.

Elle était enceinte.

Elle n'attendit pas la fin de son deuil pour épouser M. de Terrenoire, ami de Mussidan dont ildevint plus tard l'obligé, lorsque ce dernier, revenu d'un long voyage, retrouva sa fille, Diane, et regretta amèrement, la voyant si belle, si intelligente, si parfaite, de l'avoir laissé prendre par un autre.

Donc M°" Vignol connaissait la séduction et le mariage qui avait sauvé Andréa du déshonneur.

Elle retourna dans son village où, grâce aux subsides secrets de M""* de Terrenoire, elle put élever son Pierre dont l'intelligence éveillée dès le plus jeune âge faisait l'étonnement de tous.

Jamais Andréa ne l'engagea à venir la voir à Paris. Dans son excessive prudence, elle évitait toute rencontre entre M. de Terrenoire et la femme qui connaissait sa faute.

Néanmoins, lorsque Pierre, ayant remporté son diplôme de médecin, eut besoin d'un protecteur, Andréa sut intéresser son mari au fils de la nourrice.

Le jeune docteur, comme on va le voir, profita mal de cet appui. Il ambitionnait les honneurs et les profits de la célébrité à Paris oil sa mère vint le rejoindre.

Andréa revit de temps à autre sa nourrice dont les témoignages d'aiïection lui rappelaient les doux souvenirs de son enfance.

La maman Vignol la gâtait comme autrefois, et la voyant parfois si triste, si inquiète, lui disait :

— Tu ne seras donc jamais heureuse, toi qui avais tout au monde pour être adulée comme une petite reine. C'est la faute de ce misérable! ajoutait-elle en faisant allusion à Mussidan, le séducteur.

La veille du départ de M. de Terrenoire pour Bayonne, Andréa s'était rendue chez la maman Vignol.

— Nourrice, lui avait-elle dit en pleurant, embrasse-moi une dernière fois. Je suis perdue, irrémédiablement perdue. Si tu ne me revoies pas d'ici à huit jours, c'est que je serai morte. Alors tu me rendras un dernier service : 'Ju porteras cette lettre à son adresse;

La nourrice lut le libellé de l'enveloppe ainsi conçu

M. Margival

Administrateur de la banque Terrenoire et C"'

Boulevard Malesherbes,

(Pans.)

Nos lecteurs l'onl deviné : cette enveloppe contenait les lettres de Blanche Warner à son amant, Terrenoire; de Blanche Warner, mère de Marie-Louise.

La bonne nourrice, tout entière aux terreurs que son Andréa lui causait en lui parlant de sa mort prochaine, prit la lettre, la cacha, et dit simplement : ^

— J'espère bien ne pas avoir à faire ta commission, ma charmante. Tu seras donc toujours une petite folle.

Elle lui parlait comme au bon temps jadis, quand elle la faisait danser sur ses genoux.

Andréa ne lui laissa pas le temps de la questionner, l'embrassa, et sortit sans que la bonne femme put s'opposer à son départ.

Elle était sûre de sa vengeance.

Contre l'ennemi Terrenoire, Margival devenait son otage.

L'écueil où sombrait l'honneur de Pierre Vignol nous prouve que les qualités de l'esprit ne suffisent pas pour faire un homme de bien. L'instruction est une force morale qu'on acquiert peu à peu, par l'exercice journalier, comme la vigueur du corps. Or, toute force peut s'appliquer au mal comme au bien.

Un penseur a dit : « rien n'est plus dangereux qu'un coquin instruit. » Les chroniques de la cour d'assises sont là pour nous le prouver. Est-il un crime plus lâche, plus abominable que celui de l'empoisonnement? Eh iiien, nous trouvons, parmi ces grands criminels, des médecins dont les plus célèbres sont Castaing et Lapommerais. Dans ces derniers temps, le chimiste-horloger Pel qui, à Montreuil, empoisonna tour à tour ses domestiques pour les dépouiller de leurs petites économies et brûla leurs

cadavres découpés dans son poêle, s'était instruit à force de lectures et d'expériences personnelles. Une faiblesse du jury de Melun lui ayant épargné le châtiment suprême, Pel a été envoyé en Nouvelle-Calédonie où ses capacités lui ont valu récemment l'emploi de préparateur de tisanes à l'infirmerie du bagne.

Par malheur pour Pierre Vignol qui aurait fait tout au moins un cultivateur expérimenlé, le curé de son village s'intéressa à lui. L'abbé Désormeaux avait reconnu du premier coup ['intelligence du bambin 11 s'offrit à lui donner des leçons particulières

La pauvre maman Yignol, enchantée envoyait tous les soirs son fils au presbytère.

Pierre apprenait les éléments à l'école ; l'abbé n'eut pas de peine à lui fourrer en moins de trois ans tout son latin dans la tête.

— Je veux, lui disait le brave prêtre, que tu sois une def. gloires du clergé. Ce sera ma récompense.

Si Pierre mordait à tout ce qui se comprend, à tout ce qu'une forte mémoire peut retenir, il se montrait rebelle aux dogmes et aux pratiques de la religion.

Incapable encore de dissimuler, il lui arrivait d'apporter à la messe, en guise de rituel, un roman quelconque qu'il dévorait au point d'oublier de se lever à Tappel de la sonnette.

Aux reproches du curé, il répondait : « prouvez-moi un seul de vos miracles et je croirai les autres. »

L'abbé Désormeaux se trouvait naturellement fort embarrassé de le satisfaire. Il invoquait la foi, la grâce, récitait les parties saillantes du traiié de rexistence de Dieu par Fénelon, se perdait dans les considérations les plus élevées, mais il ne convainquait pas son élève.

Pierre avait douze ans quand il obtint sa bourse au collège Saint- Louis.

— J'aurais préféré pour toi le séminaire, lui dit son vieux maître, les larmes aux yeux,

— Vous avez tort, mon père.

— Pourquoi?

— Parce que je ferais un très mauvais prêtre. Ne m'avez-vous pas dit bien des fois qu'un bon curé ne doit rien posséder à lui, qu'il doit tout donner aux pauvres. Je me sens incapable de tant d'abnégation. Si j'étudie c'est pour devenir savant, et comme tout aujourd'hui se paye en argent, j'espère que ma science me rendra riche. J'ai entendu dire que les médecins illustres roulaient carrosse à Paris, je veux être un médecin illustre.

L'abbé Désormeaux ne répliqua pas. Pour la première fois, il

reconnut qu'il avait eu tort d'inculquer la science à ce mauvais esprit et qu'il eût beaucoup mieux fait de laisser Pierre Vignol à la charrue de son père.

Il ne lui en donna pas moins sa bénédiction, sans se douter que le mauvais gamin se disait à part lui : « il ferait bien mieux de me bailler dix francs pour mes menus plaisirs. »

Au lycée, Pierre trouva des concurrents sérieux. Habitué à n'entendre autour de lui que le jargon de la campagne, il se vit raillé pour son accent. Ses poings vigoureux eurent raison des mauvais plaisants.

Mais s'il triomphait dans les sciences pratiques, il ne brillait guère dès qu'il s'agissait de montrer un sentiment littéraire. Quand il avait énoncé sa pensée en quelques lignes sèches, dépourvues de tout ornement, il croyait avoir tout dit et considérait comme autant de fadaises les développements accessoires.

L'art restait étranger à cette nature prosaïque, terre-à-terre.

Pierre Vignol conquit néanmoins ses deux baccalauréats et se trouva par conséquent dans les meilleures conditions pour commencer ses études de médecine.

Il avait été ce qu'on appelle un bon élève, mais non pas un élève supérieur, un de ces privilégiés de l'esprit et du cœur qui ne comprennent pas seulement, qui sentent.

Les difficultés se dressèrent devant lui.

L'argent, cet argent qui était son but, son idéal, lui manquait pour s'installer à Paris, prendre ses inscriptions, acheter des livres d'études, payer une chambre d'hôtel et vivre même aussi modestement que possible.

M°" de Terrenoire servait à la maman Yignol une rente de cent francs par mois à l'insu de son mari. Elle ne pouvait faire davantage et d'ailleurs la nourrice n'aurait jamais consenti à lui demander un nouveau sacrifice.

Sur cette modique pension, la mère de Pierre avait économisé en quelques années un billet de mille francs qu'elle réservait pour les débuts de son prodige. Comme il se désolait et maudissait la Société, — incapable, disait-il avec emphase, de donner un morceau de pain à ses enfants intelligents, — la bonne femme tira d'un vieux bas ses cinquante louis de vingt francs, amassés sou à sou, au prix des plus dures privations et les glissa un à un dans la main de son fiston.

— Ne te plains pas de la Société, lui dit-elle. Ces sa générosité qui t'a permis de l'instruire gratuitement. A toi de faire le reste par ton travail. Paris est grand; on y trouve toujours de l'ouvrage. Tu donneras des leçons, tu feras des écritures, et ça ne t'empêchera pas d'étudier pour

ROGER-LA -HONTU

iOl7

Il se crut de force à conduire de front l'étude et le plaisir. (P. 1018.)

ta médecine. Tu as la santé, c'est l'essentiel. Le reste viendra, avec 1g temps, avec la patience.

L'abbé Désormeaux était mort subitement un mois auparavant.

Suivant son principe, il ne laissait rien, n'ayant jamais rien possédé... que quelques bons livres.

Il léguait sa bibliothèque à son élève.

UT. 128. - JCLIS HART. - ROGER-LA-HONTK. - ÉD. J. RODFF tt C»». . ^T Ht

Pierre examitia les bouquins du de^funt. Il n'y trouva que des traités spirilualistes, Jiaussa les épaules, et dit à sa mère : « C'est boa pour faire des cornets. » Un seul ouvrage, la Somme, de Saint-Thomas d'Aquin, avait une valeur intrinsèque. Pierre l'emporta à Paris pour le vendre.

Il s'installa dans un petit hôtel de la rue Descartes, près du Panthéon.

Puis il se mit bravement à l'étude.

Un esprit élevé peut, à force de volonté, d'enthousiasme, se confiner dans la science pure. Mais Pierre, doué d'un tempérament robuste, trouvait qu'il était bien dur et tout à fait illogique, à son âge, de se cloîtrer dans une mansarde.

Il se crut de force à conduire de front l'étude et le plaisir.

On était en hiver.

Pour économiser le feu et la bougie, Pierre Vignol travaillait jusqu'à dix heures du soir à la bibliothèque Sainte-Geneviève. Laséance terminée, il filait à la brasserie et se mêlait aux cohues de la jeunesse turbulente des écoles.

Trop fort pour s'embarrasser d'une maîtresse, il se faisait un malin plaisir de se lier avec les étudiants assez riches pour se payer le luxe d'un « collage ». Les brouilles momentanées sont fréquentes dans ces faux ménages; Pierre en profitait pour faire les intérim.

L'atroce jalousie qu'il éprouvait pour ses condisciples fortunés lui enlevait tout'scrupule àleur égard. Il les flattait dans leur vanité pour mieux les exploiter. Puis, étalant sa pauvreté avec ostentation, il profitait de toutes les fêtes sans jamais avoir à payer son écot.

A cette époque, le quartier lalin était en proie à une passion qui a causé la perte de nombreux docteurs en herbe. Le jeu y sévissait de jour dans de nombreux cafés, et de nuil dans des tripots clandestins tenus par des industriels sans vergogne.

Malgré des prodiges d'économie et de diplomatie, Pierre Vignol ne tarda pas à entrevoir le fond de sa bourse. Il essaya sa veine au baccarat, perdit quelques louis, et trop calculateur pour s'abandonner aux caprices de la Dame de pique, n'essaya pas de rattraper son argent.

Il n'en continua pas moins à fréquenter le jeu à cause des joueurs. S'accrochant à la chance des heureux du jour, il sortait rarement du tripot sans avoir bien soupe et récolté sa pièce de dix francs.

A ce métier, tout autre eut risqué de s'attirer des humiliations quotidiennes. Pierre le prenait de si haut avec ceux qui l'obligeaient qu'il interdisait la médisance

Une fois cependant, traité de pique-assiette par un étudiant en état d'ivresse, il eut le tort de corriger brutalement l'insolent. Soudain, toute

ROGER-LA-HONTE iOift

l'assisfaiice se mit du côté du vaincu et Pierre se vit enfin remisa sa place.

Impuissant contre le nombre, il dut subir son sort sans répliquer et rentra, la tête basse, dans sa mansarde de la rue Descartes.

Il était deux heures du matin. Le patron du garni veillait encore.

— Je vous attendais, dit-il à son locataire.

— Moi!

— Veuillez m'excuser, mais j'ai une grosse échéance pour la fin du mois et je suis obligé de rassembler toutes mes ressources. Votre note de loyer, bougie et café au lait compns, se monte à cent cinquante-deux francs vingt-cinq centimes. Serez- vous en mesure de me solder, le 30 courant?

— Oui, répondit effrontément Vignol.

— Merci et bonsoir.

L'étudiant prit sa clé au crochet, alluma son flambeau et monta d'un pas délibéré à sa chambre.

La porte refermée, tout son courage l'abandonna. Il se voyait à la veille de se trouver sans pain, sans asile, en plein hiver, et il avait encore plusieurs examens à passer avant d'être reçu docteur en médecine.

Sa dernière aventure du tripot lui coupait pour un certain temps la précieuse ressource des expédients.

Dans cette cruelle situation, Pierre se ressouvint des sages paroles de sa mère.

— J'aurais mieux fait, se dit-il, de chercher un petit travail mieux rétribué et de m' abstenir de toute dépense inutile.

Cette bonne pensée fut aussitôt suivie d'un cri de révolte : « Est-ce qu'un garçon qui a du sang dans les veines peut se résigner à vivre de pain et de fromage comme un avare ! Est-ce que les trésors de la santé et de la jeunesse sont faits pour moisir en coffre-fort comme des piles de pièces de cent sous ou des liasses de billets de banque ! Allons donc ! »

Mais le matin, quand, après une nuit de cauchemars, il envisagea froidement la situation, Pierre Vignol dut se résigner à commencer des démarches sérieuses. Le but était d'arriver à joindre les deux bouts jusqu'au jour où un diplôme authentique lui permettrait de subsister sur le malade.

On lui avait parlé d'une agence qui a la spécialité d'introduire dans l'Enseignement les déclassés instruits, excellente clientèle pour un bureau de placement dont les bénéfices sont basés sur le peu de stabilité du placé.

Il brossa avec soin ses habits râpés, fit donner un coup de fer à son chapeau, et se présenta le matin même, à cette agence.

— Vos certificats. Lui demanda d'un ton sec, le directeur.

1^20 ROGER-LA-IIONÏE

— Je n'en ai pas. Voici mes diplômes de bachelier.

. — J'aimerais mieux des certificats. Il est regrettable que vous n'ayez pas encore été employé dans quelque boite.

— Il y a commencement à tout, fit observer le postulant.

— C'est possible; mais êtes-vous pressé d'entrer en place?

— Très pressé.

— Et vous êtes doublement bachelier?

— Mes diplômes en font foi.

— J'ai bien une place à vous offrir, mais...

— Serai-je libre dans la journée? Pourrai-je aller tous les matins à l'hôpital et assister aux cours de l'Ecole?

— Ah ! c'est le soir seulement que vous voulez être employé?

— Comme vous dites.

— En ce cas, j'ai votre affaire et je vous engage à ne pas vous laisser rebuter par la nature de l'emploi. Il n'y a pas de sot métier.

Que sig-nifiaient ces réticences? Le directeur prit un temps de silence avant de s'expliquer.

Pierre Vignol ne broncha pas.

— Il s'agit, dit le directeur, de surveiller la cour d'un collège pendant les trois heures de la grande étude du soir.

La fonction de surveiller une cour, en plein hiver, alors que les élèves n'y jouaient pas, devait comporter d'étranges responsabilités.

— Les conditions? demanda tout d'abord Pierre.

— La nourriture au réfectoire ; le logement au dortoir, et cinquante francs par mois. Vous assistez au lever des élèves, vous les conduisez à la classe, et vous êtes libre jusqu'au soir.

— Mais qu'y a-t-il donc de si extraordinaire à surveiller dans cette cour?

, — Les... N'allez pas vous dégoûter d'avance...

— Oui, je sais : il n'y a pas de sot métier. Allez-y!

— Vous aurez à surveiller les... cabinets d'aisance. Vous empêcherez les élèves de s'y attarder et d'y fumer.

— J'accepte, déclara héroïquement Vignol.

Un tel ravalement de see diplômes plaisait au futur docteur. Plus il aurait subi d'humiliations au début de sa carrière, plus il serait impitoyable envers ceux qui auraient recours à ses talents.

Ses talents? en acquerrait-il de réels? Parviendrait-il à cette notoriété qui permet au médecin, réputé grand, de rançonnerle malade? Pierre ae doutait pas de lui, et de fait, il travaillait eu conséquence.

D'une exactitude scrupuleuse aux leçons pratiques, il se faisait la

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main au scalpel chaque fois qu'il en trouvait l'occasion. Un garçon d'amphithéâtre avec qui il s'était lié par de belles promesses, lui portait à domicile des débris do cadavres sur lesquels l'aspirant chirurgien s'exerçait comme le virtuose dont la patience égale l'ambition.

Pierre Vignol savait bien qu'il ne deviendrait jamais un grand médecin, dans toute l'acception du mot. D'abord, il n'y croyait guère, à la médecine; mais sa foi en la chirurgie s'augmentait en proportion de sa dextérité ! « Tant qu'on peut couper, disait-il, il y a de l'espoir! Un bistouri bien conduit vaut mieux que toutes les drogues prétendues infaillibles. »

Il y a du bon dans cette théorie, surtout quand la maladie a pris tout son développement; mais combien il faut préférer au chirurgien le médecin qui devine les premiers symptômes du mal et qui souvent, sans drogues, par un simple changemrnt de régime, chasse l'ennemi de la place et y ramène la santé.

Trois jours après, Pierre Vignjl prenait possession de son emploi au collège de X... C'était du courage. Une telle abnégation eût rappelé la force d'âme de Dupuytren, le célèbre chirurgien auvergnat qui, sous le premier empire, fit ses études avec cinquante francs par mois. Mais les passions ardentes qui bouillonnaient dans tout son être lui faisaient désirer les bénéfices du succès pour mener la vie luxueuse, satisfaire tous ses caprices, et jouir néanmoins de la considération publique.

En attendant, il surveillait la cour d'un collège, de six heures à neuf heures du soir, à la lueur d'un bec de gaz dont la bise secouait la flamme.

Pion des « lieux » I Telle était la situation sociale de ce bachelier es sciences et es lettres. Et qu'on n'aille pas nous taxer d'exagération I Nous pourrions, si nous y étions autorisé, citer un esculape bien connu à Belleville, le docteur B... qui, arrivé simple bachelier à la capitale, avec trente francs dans sa poche, remporta son diplôme de docteur en médecine : le malheureux avait dû pour vivre, remplir six années durant, la place de surveillant de cour, à l'institution X.

Au bout de six mois de cette fonction anormale, Pierre Vignol conçut une telle haine pour les enfants qu'on le surnomma au coliège ie Cerbère jaune. Il s'oublia jusqu'à frapper violemment un apprenti fumeur qui lui avait fait une mauvaise farce. On le congédia et il retomba sur le pavé de Paris, sans autre ressource qu'un billet de cent francs dû à la générosité du proviseur.

Pierre Vignol retourna au tripot.

Il risqua crânement ses cinq louis et cotte fois, la veine le favorisai En moins d'une heure, il gagna quinze cents francs.

Ce ravitaillement de hasard lui permettait d'attendre.

Il se remit avec plus d'ardeur que jamais au travail.

f^es anciens camarades le surent. On parla de lui avec admiration.

Pierre ne se doutait pas que sa réputation grandissait au « quartier», surtout parmi le personnel féminin qui s'étonnait de voir ce solide garçon vivre en cénobite.

A son nouvel hôtel, rue Saint-Séverin, il eut l'occasion de remarquei les charmes d'une jolie fille, nommée Pauline, maîtresse d'un étudiant en droit appartenant à une famille très riche de la province. Il admira îa grâce de cette enfant échappée de quelque atelier de Paris. Il la plaignit d'appartenir à une sorte de butor laid et prétentieux et n'en porta pas moins une envie féroce à ce dernier.

Lui qui ne croyait pas à l'amour tel que poètes et romanciers se plaisent à le dépeindre, se sentit envahi par ce sentiment sous l'influence duquel l'homme le plus fort devient faible.

La solitude lui pesait.

Il n'avait plus de goût à l'étude.

Sa trousse d'anatomiste infatigable restait fermée dans le tiroir aux oubliettes.

A l'Ecole, il n'écoutait que d'une oreille distraite la leçon dos plus illustres professeurs.

La vue d'un cadavre livré au scalpel n'excitait plus chez lui cette émotion tout artistique dont il s'enorgueillissait.

Pauline régnait en souveraine dans la pensée de Pierre.

Le savait-elle? Oh parfaitement!

Quelques mots échangés à la hâte dans l'escalier; des serrements de main; trois baisers furent les préliminaii'es d'un rendez-vous sérieux.

Malheureusement pour les amoureux, l'amant en titre, l'étudiant en droit, le fils de famille, veillait au grain et ne quittait pas d'une semelle sa Pauline.

Or, il advint que le père de ce jeune clerc fut informé de cette liaison irrégulière par un indiscret.

Il le rappela dans son château, lui donna un abbé pour précepteur, et le prépara, par maintes conférences, au bonheur d'épouser une héritière quelque peu difforme, mais archi-millionnaire du département.

Pauline se trouvait vacante avec un pauvre billet de mille pour tout dommages-intérêts. Elle avait reconduit à la gare son amant déconfit, et comme il manifestait l'intention de braver l'autorité paternelle, elle le ramena dans le sentier du bien par cette phrase étonnante : « Un fils de millionnaire doit obéissance à son père ; il doit suivre son père millionnaire partout oii son père millionnaire lui demande de l'accompagner. »

ROGER-LA-HOiNTE 1023

Le soir même, Pauline se consolait dans les bras de Pierre qui pourtant s'était bien juré de ne jamais s'embarrasser d'une maîtresse en titre.

Le petit dieu malin lui jouait ce tour, le premier d'une série au bout de laquelle l'aspirant chirurgien des g-ros bonnets trouverait, comme nos lecteurs le verront bientôt, une fin atroce.

Légitime ou non, toute lune de miel n*en est pas moins une période de triomphe pour la partie la plus gracieuse de ce duo charmant.

Oublieux de la médecine et des médecins, Pierre et Pauline pratiquèrent, pendant deux mois, au bord de la Marne, à Nogent, où ils avaient loué une modeste chambre d'hôtel-restaurant, ce que Larochefoucauld appelle l'égoïsme à deux.

lis ne confondirent pas seulement leurs « affinités », comme dirait un décadent, mais leurs porte-monnaie.

Ils vécurent sur un pied de confortable dont les garçons du restaurant ne furent point éblouis, et pourtant l'or leur glissait dans les doigts avec une rapidité vertigineuse.

Pierre adorait le canotage qui, annexé à l'amour, donne un appétit coûteux; Pauline réclamait des huîtres de premier choix au déjeuner et des écrevisses au souper. Le reste à l'avenant.

L'ambitieux étudiant se fiait à sa facilité pour rattraper le temps perdu.

Une opération qu'il eut l'occasion de faire au bord de la Marne le ramena soudain sur la grande route du doctorat. Un promeneur ayant été frappé de congestion cérébrale en sa présence, Pierre n'hésita pas à le saigner avant l'arrivée d'un médecin diplômé. Il se trouva que l'apoplectique était un Anglais à son aise. Transporté à l'hôtel et guéri en vingt-quatre heures, 'ce fils d'Albion ne se demanda pas si Pierre était dans son droit strict en le sauvant; il lui paya deux cents francs sou coup de lancette.

Pauline fut émerveillée.

Pierre, l'homme fort, inaccessible, croyait-il, à toute superstition, tira, de ces premiers honoraires, un augure des plus favorables pour son avenir.

— Deoiain, dit-il à sa maîtresse, nous repartons pour Paris et je me remets au travail. Si tu m'aimes, comme tu le crois, tu me rendras facile l'existence matérielle. L'étude ne saurait s'embarrasser de misérables détails. A deux, paraîl-il, on vit plus économiquement que tout seul. Crois-tu à ce dicton?

— Oui, à condition de ne pas « boulotter » au restaurant, fit observer Pauline.

— C'est ce que je pensais. Sais-tu cuisiner un brin?

— Oui. Je sais faire cuire un œuf à la coque et frire les pommes de terre. Au mardi-gras et à la mi-carème, je sais faire sauteries crêpes dans la poêle...

— Et les écus hors de la poche des étudiants en droit !

Pauline fut profondément blessée de cette allusion à son avant-dernière étape. Peu s'en fallut qu'elle ne prit son chapeau et ne repartît tout de suite aux aventures. Mais elle aimait assez son Pierre pour supporter ces brusqueries. Ces sortes de petites femmes sont comme beaucoup d'autres: quand elles ont trouvé leur maître, elles filent doux.

Il restait en tout et pour tout trois cent quarante francs aux deux associés. Force leur fut bien de reprendre gîte à l'hôtel.

Après un déjeuner au jambon fumé, Pauline mit le pot-au-feu sur le petit fourneau de chimiste dont l'étudiant se servait pour ses expériences.

En rentrant, Pierre la trouva à demi asphyxiée par le gaz acide carbonique et l'odeur des choux, lui fit une scène, la consola et l'emmena dîner au restaurant où ils « cassèrent » une pièce de cent sous.

Ce repas d'amoureux préluda à une vie de bohème, dont la peinture exigerait la plume d'un des maîtres de l'école naturaliste.

Chaque soir, Pierre s'embusquait au tripot, y cherchant une veine avec l'argent d'autrui, épuisant toutes les complaisances, et finissant toujours par sortir avec quelques francs nécessaires à la dépense du lendemain.

De son côté, Pauline cultivait les parties de rams dans les brasseries où se rassemblent, à une table à part, les maîtresses d'étudiants acharnés au billard. Le besoin d'argent l'avait rendue de première force à ce jeu chéri des voyageurs de commerce. Quand la veine ne la favorisait pas^ elle la violentait en marquant les as dont elle suivait d'un œil exercé les pérégrinations.

Rarement elle rentrait les mains vides au logis. Pour éviter les inconvénients des rafles sur le bouV il/ïcA' (boulevard Saint-Michel), Pierre ne manquait jamais d'aller la reprendre à la brasserie et si, par bonheur, lui-même avait fait ce qu'il appelait « sa journée » au tripot, il s'empressait de remonter chez lui avec Pauline.

Malgré tant de fatigue, tant de veilles pour chasser la pièce de cent sous, Pierre Vignol arrivait le matin le premier à l'hôpital. Ses professeurs lui auraient donné la palme s'il avait été plus ferré sur la théorie; mais l'ambitieux étudiant prenait les livres en dégoût et ne voyait dans sa profession que le plaisir de jouer du scalpel avec la dextérité du prestidigitateur. D'ailleurs, le surmenage auquel le condamnait sa vie interlope, diminuait chaque jour sa mémoire.

Le garçon les prévint que quelqu'un les attendait au cabinet particulier, où ils avaient coutume de se faire servir. (P. 1Û30.Î

Un an se passa ainsi. C'était beaucoup pour M"' Pauline qui avait eu le temps de juger son associé.

— Quand tu seras reçu médecin, lui demanda-t-elle un jour, que feras-tu de moi ?

— Je t'épouserai, parbleu ! dit-il en lui jetant le coup d'oeil narquois an paysan que rien ne prend lu dépourvu.

UV. 12S. — JULES HAUT. — HOGBB -LA-HONTI. — ÉD. J. UOVTV 8T c'«. UT. 129

1026 ROGER-LA-HOiNTE

— Oui, si j'avais des rentes. Combien te faut-il pour t'établir?

— Oh une bagatelle ! Cinquante à soixante mille francs.

— El tu comptes sur un beau mariage pour te les procurer?

— Tu l'as dit?

— Un beau mariage ave 3 une vilaine femme.

— Pourquoi donc! l'argent encadre très bien la beauté.

— C'est pour toi que tu dis ça? Ta n'es déjà pas si beau!

— Pourvu que je plaise...

— Oh tu plairas, mais pas toujours, et comme le mariage c'est pour toujours, un temps viendra où ta marchandise cessera de plaire.

Evidemment, Pauline cherchait une dispute. Il le comprit.

— Il nous reste trente francs, dit-il. Prends en quinze, vingt si tu veux, et va rejoindre celui qui t'attend.

C'était fort habile de sa part. Du moment qu'on dit à une femme de s'en aller, elle reste.

Pauline n'avait encore personne qui l'attendait : elle resta..

C'était le dernier quartier de leur lune de mieJ.

Les meilleurs expédients finissent par s'user. Pierre dut encore supporter dans les tripots plusieurs scènes publiques de la part de ses dupes. Le besoin l'avait assoupli, pour ne pas dire avili. Il se laissait dire en face des paroles qu'autrefois il aurait relevées sur-le-champ avec des arguments frappants.

Mais le champ de son exploitation se rétrécissait chaque jour. Il en fut de même pour Pauline qui, prise eu flagrant délit de tricherie au rams, reçut une volée de coups de griffes.

Avec la gêne les disputes commencèrent. Pauline en vint à reprocher à son amant les sacrifices d'argent qu'elle avait faits pour lui. Elle compta à un sou près son apport dans le ménage et s'attira ce coup de boutoir:

— Va-t'en ! Je te rembourserai ta dot. Comme elle ne savait où aller, elle resta encore. Un soir, ils se trouvèrent sans un sou et sans crédit.

— Attends-moi, dit Pierre, je vais faire ma quête : ce sera peut-être un peu long.

— Yeux-tu me permettre un conseil?

— Vas-y.

— Emprunte un louis à Claudinet, l'étudiant en pharmacie.

— Jamais ! C'est un monsieur qui me déplaît. Sa veine persistante au /ipôt me semble louche. Il doit voler.

— Qu'importe, s'il est assez malin pour ne pas se faire pincer.

— Je ne suis pas de ton avis, tricher au jeu, c'est vraiment jouer

ROGER-LA.-HOiNTE 1027

par trop gros. Qu'il se fasse pincer, le voilà déshonnoré. Il perd d'un seul couple bénéfice de ses premières études et l'espoir d'être reçu pharmacien. La Faculté le proscrira comme indigne.

— T'es bête. Il a autant d'adresse que de toupet.

— Comment sais-tu qu'il triche?

— Sa maîtresse me l'a dit un soir qu'elle était grise. Va le trouver à lion café. Il sera bien aise que tu lui demandes vingt francs.

— Parce qu'il me fait la cour.

Pierre eut un haut-le-corps.

— Je ne mange pas de ce pain-là, dit-il.

— Claudinet me fait la cour, c'est vrai, reprit-elle ; mais il perd son temps.

Pierre sortit furieux. Il entra dans plusieurs brasseries sans y rencontrer l'oiseau rare qui" a toujours dans sa poche un jaunet à la disposition des amis.

Au septième café, il aperçut Claudinet en train de faire sa quinzième partie de billard.

Il n'osait approcher de l'infatigable caramboleur quand celui-ci, l'ayant vu .dans une glace, vint droit à lui et avec cette familiarité mielleuse dont on devrait toujours se méfier :

— Comment va, cher? lui dit-il. Qu'est-ce que vous prenez? Pierre dut accepter sa poignée de main. Il se fit servir un vermout

et attendit, en parcourant les journaux, que Claudinet fut enfin las de tourner autour du billard.

Claudinet était un petit blond déjà ventru, à l'œil bleu de porcelaine, à la moustache rousse et forte, aux cheveux plats, à la physionomie grise et fuyante. Une certaine difformité du crâne par exagération du cervelet lui donnait un aspect étrange. Il inquiétait au premier abord, mais savait se concilier les récalcitrants par des manières affables.

Au tripot, dont il était un des fidèles, tous les décavés devenaient tour à tour ses obligés.

A force de petits services ainsi rendus, aux uns et aux autres, Claudinet comptait de nombreux partisans.

Plus il gagnait au jeu, plus cette tourbe de cuistres que leurs passions réduisent à la mendicité se groupait autour de lui pour le défendre contre la médisance.

Chose étrange : Pierre ne lui devait pas un sou.

Il devinait l'ennemi dans ce petit gredin, la pieuvre dont il ne faut

pas s'approcher sous peine d'être saisi par ses tentacules et d'y laisser jusqu'à la dernière goutte de son sang.

Et il en était réduit à lui emprunter le louis de l'amitié ! Et il ne doutait pas du succès parce que ce petit monsieur avait daigné jeter les yeux sur Pauline !

Sa partie terminée, Claudinet vmt s asseoir en face de lui et alluma la belle pipe en écume de mer oui le faisait passer à la brasserie pour un nabab.

— Vous dînez avec moi? dit-il à l'amant de Pauline.

— C'est impossible, on m'attend.

— Qui, on? M""' Pauline?

— Tout justement.

— Allez la chercher. Nous dînerons tous les trois.

Viçnol sentait la moutarde lui monter au nez. Mais sa grande misère parla plus haut que son orgueil.

— Je vous remercie, dit-il humblement. Ce sera pour une autre fois. J'ai d'ailleurs un petit service à vous demander...

— Mais quoi donc, mon cher ami? Ne vous gênez pas avec moil Cet empressement significatif faillit transformer le solliciteur en un

homme prêt à venger d'avance l'affront qu'on lui préparait. Il lui fallut un effort énergique de sa philosophie pour réprimer la colère qui gronda'' en lui.

Claudinet jouissait intérieurement du supplice de ce malheureux dont les regards hautains l'avaient tant de fois remis à sa place.

— Pouvez-vous me prêter vingt francs? dit enfin Vignol d'un ton où perçait sa pensée secrète.

— Comment, mon cher ami, vous avez besoin de vingt francs!

— Apparemment, puisque je vous les demande.

Le chat voulait jouer avec la souris, et la souris essayait de protester. Claudinet se montra grand seigneur. De son portefeuille, il tira une liasse de billets de cent francs, en prit un, le tendit à Pierre :

— Quand on a besoin de vingt francs, dit-il, un billet de cent francs est toujours le bien venu. Faites-moi le plaisir d'accepter ce fafiot que je vous offre de bon cœur.

Pierre qui ne rougissait qu'à bon escient, devint écarlate. Il prit le billet et remercia du bout des lèvres.

Pour se montrer d'une telle générosité à l'égard d'un simple condisciple du « Quartier », d'un décavé qui, par antipathie, ne lui avait jamais demandé un centime, il fallait que Claudinet fût déjà fort avancé dans les bonnes grâces de Pauline. Pressé d'en avoir le cœur net, Pierre prit congé

ROGER-LA-nO.\TE 1029

brusquement de son bienfaiteur et revint au pas de course à l'hôtel. Sa maîtresse l'attendait avec la certitude de dîner le soir même au restaurant. Le sourire béat avec lequel elle l'accueillit le mit hors de lui. Il se contint néanmoins, et pour l'éprouver, joua l'homme déçu, décourag-é, fini.

— Pas un sou! dit-il en se laissant tomber sur une chaise. Elle devint sérieuse.

— Tu n'as pas vu Claudinet? demanda-t-elle.

— Si.

Aussitôt, elle se mit à rire comme une petite folle.

— Puisque tu l'as vu, dit-elle, tu vas payer des huîtres. Je mets mon chapeau et nous partons de suite. J'ai une faim de loup.

Donc, elle ne doutait pas que Claudinet ne l'eût obligé,

— Eh bien oui, c'est vr.ii, avoua-t-il enfin, Claudinet m'a prêté de l'argent. Devine combien?

— Vingt francs, parbleu!

— Je lui en ai demandé vingt et il m'en a offert cent...

— Que tu as acceptés.

— Parbleu! Puisque c'est toi qui les a gagnés.

Il lui jeta le billet de cent francs à la figure et se dirigea vers la porte.

— Imbécile! lui cria Pauline. Si je te trompais, ce ne serait pas avec un vilain pierrot comme Claudinet.

Elle semblait parler avec une entière franchise.

— Pardonne-moi, lui dit-il en l'embrassant. J'ai bien des défauts, j'ai bien des vices, mais je ne suis pas assez vil pour manger de ce pain-là.

— Va, ce n'est pas moi qui t'en ferai manger. D'abord, si je te quitte, ce sera pour me marier, dans un arrondissement pour de vrai.

— Est-ce qu'on t'aurait demandé ta main?

— Oui.

— Qui?

— Un garçon très bien.

— Est-il assez riche pour te payer des huîtres et des écrevisses?

— Tu es bien curieux. C'est un beau garçon et dans une très belle position.

— Oh I oh ! Dans quelle partie?

— Il est valet de chambre chez un comte.

— Et il sait que...

— Il sait tout. Ça lui est égal. Quand on aime, on n'y regarde pas Je si près, et il m'aime, celui-là.

— A quand la noce?

— Quand je voudrai.

— Pourquoi ne veux-tu pas tout de suite.

— Parce que j'en tiens encore un peu pour toi. J'attends que ça se décolle tout à fait.

Elle l'embrassa sur la bouche, et d'une voix câline :

— Tu payes des huîtres?

— Tant que tu voudras.

Il ramena le billet de banque et, bras dessus, bras dessous, ils s'en furent dîner dans le cabaret qui avait leurs préférences.

Comme ils jiassaient devant le comptoir, le garçon les prévint que quelqu'un les attendait au cabinet particulier où ils avaient coutume de se faire servir?

— Qui? demanda Pierre, stupéfait.

— Un petit gros blond.

Claudinet! Ils reconnaissaient Claudinet d'après ces trois adjectifs pris substantivement. C'était par trop fort.

— Il en tient, le petit gros blond, dit tout bas Pauline à son amant. Bah! Laisse-lui donc payer les huîtres. Tu lui dois bien une politesse pour son billet de cent.

Pierre voulut sortir; mais Claudinet que le garçon, stylé d'avance, avait averti, les rejoignit.

— Eh bien, dit-il de ce ton bon enfant qui le fait prendre pour un honnête homme, on se sauve? j'étais sûr que vous viendriez ici et je vous y pince. Nos trois couverts sont mis.

Pierre, tiré par Pauline, se laissa conduire dans le cabinet particulier.

— Au fait, se dit-il, j'en aurai le cœur net. Cet homme-là n'est pas assez fort pour me cacher son jeu.

Il affecta de la bonne humeur et se mit à table.

Le menu fut laissé à la fantaisie de Pauline. Si son fiancé, valet de chambre chez un comte, l'avait entendue commander tout ce qu'il y a de plus délicat et de plus cher dans un cabaret, l'amour de ce beau garçon se serait peut-être un peu refroidi.

Au dessert, Pierre crut de son devoir d'offrir le Champagne. Claudinet déclara que celait du superflu mais Pauline qui adorait faire sauter le bouchon de la bouteille au col d'argent, s'écria :

— C'est ça, du Champagne! Si vous n'en voulez pas, vous autres, je me charge d'en boire pour trois.

Elle sonna le garçon, commanda la tisane mousseuse et se croisa les bras comme le premier des Napoléoa.

ROGER-LA-IIONTE 1031

Claudinet la dévorait des yeux, pendant que, sous la table, elle envoyait des coups de pied moqueurs à son amant.

Après le pousse-café, Pauline se trouva soudain indisposée. Peutêtre avait-elle trop bu, à moins qu'elle n'eût trop mangé.

Elle demanda la permission de se retirer.

— Je vais me coucher, dit-elle à Pierre. C'est mon remède contre l'indigestion. »

— Soyez tranquille, dit Claudinet, il viendra vous faire du thé tout à l'heure... l'heureux gaillard!

Dès qu'ils furent seuls, l'étudiant en pharmacie alla s'assurer que personne ne les écoutait, ferma la porte, remplit de fine Champagne leurs deux petits verres.

— Toi, pensa Vignol, tu vas enfin me découvrir ton jeu. Claudinet n'était pas homme à se faire connaître sans avoir préparé

son terrain. Pour approfondir la scélératesse de ce petit gros blond, il fallait le prendre sur le fait et non dans ses paroles. Il avait Tart de dire des choses monscnauses sans les avoir dites. Il pouvait retourner un mot tout aussi facilement qu'un gant.

A l'homme franc et loyal qui, le prenant au pied de la lettre, s'indignait de son cynisme, il répondait d'un air confit en mille regrets : « Pardon! Vous n'avez pas saisi ma pensée. Vous me faites dire tout le contraire de ce que j'ai voulu dire. » De fait, tous les mots à double sens lui passaient par la bouche. Il jonglait avec la langue française.

— Mon cher ami, dit-il à Vignol, je connais votre situation. Elle n'est pas brillante, n'est-ce pas?

— Certes non, pour l'instant; mais que vous importe! Tous les étudiants ne reçoivent pas cinq cents francs par mois de leurs parents...

— Tous les étudiants, interrompit Claudinet sans s'excuser de s'immiscer ainsi dans la vie privée de son invité, n'ont pas la certitude de pouvoir s'établir au bout de leur carrière. Moi qui vous parle, je ne suis pas homme à me momifier en province derrière un comptoir de pharmacien. C'est à Paris que j'entends m'établir. Or, pourriez-vous me citer une rue un peu propre oii ne flamboient le soir, à la devanture de la boutique la mieux située, les globes de couleur de l'apothicaire. Il nest pas de profession libérale où la concurrence soit plus acharnée. Ce serait une utopie que de vouloir fonder une maison sérieuse ; on se ruinerait en publicité, en vin de quinquina vendu à perte, en vaine attente d'une clientèle qui ne croit à l'efficacité d'un remède qu'autant qu'elle l'a payé très cher. Il faut acheter un fonds, prendre la succession d'un vieux confrère suffisamment enrichi. Si vous n'avez pas de trente à cinquante

1032 ROr,ER-LA-HONTE

mille francs de capital, vous voilà réduit aux expédients; votre diplôme devient lettre morte. La Faculté vous a sacré infaillible, parce que vous avez répondu plus ou moins bien à son programme, mais après vous avoir pris votre argent, elle se désintéresse entièrementde vos misères.

— Croyez-vous, fit observer Vignol, que la profession de médecin soit plus brillante pour qui ne possède rien. Me faut-il pas se monter un cabinet, le meubler confortablement pour attester que le maîlre fait honneur à ses affaires, être nanti de tous les instruments de chirurgie sans lesquels on en est réduit à tailler et rogner à tort et à travers, comme un boucher. Ne faut-il pas attendre une clientèle toujours prête à se défier des inconnus. Vous vous plaignez de la nécessité d'acheter une pharmacie toute faite ! Mais n'en sommes-nous pas réduits là, nous autres, si nous voulons réussir tout de suite. Ne voit-on pas tous les jours de vieux médecins vendre leurs malades à un jeune diplômé qui prendra la suite de leurs affaires. Jusqu'à présent, je n'ai songé qu'aux difficultés d'arriver jusqu'à l'obtention du permis de faire mourir un sujet sans être poursuivi par aucun tribunal. Je n'ose penser à l'avenir. J'ai confiance en mon étoile, voilà tout.

Claudinet regarda avec étonnement son interlocuteur.

— Je vous croyais plus fort, dit-il. Comment! vous êtes fataliste, vousl Comment ! Vous n'êtes pas de taille à emporter de haute lutte une bonne place dans cette fourmilière où il y a plus de gens occupés à porter leur argent quelque part qu'à en recevoir. Et vous vous croiseriez les bras en attendant le bon plaisir de votre étoile!

— Je ne dis pas ça; mais vraiment, j'eusse été peut-être plus heureux si mon père, simple cultivateur, eût vécu et m'eût tout simplement appris son humble métier.

— J'en ai autant à votre service. Mon père a dépensé tout ce qu'il avait pour faire face aux frais de mon éducation. Il est mort, il y a trois ans sans me laisser un centime. Il a bien fallu que je vive tout de même et que je vive bien, ne sachant pas vivre autrement.

— Et comment avez-vous fait?

— Et vous?

— Oh moi, j'ai truqué, c'est vrai, mais tout juste pour joindre le? deux bouts.

— Sans vous refuser le luxe d'une jolie maîtresse.

— Pauline ne me coûte presque rien.

— Je sais qu'elle truque de son côté. C'est un malheur pour vous et pour elle. Cette petite femme aime trop le Champagne pour ne pas se îatiguer bientôt de compter ses sous comme une honnête ménagère.

Tâche de me gagner ma dot, fit-elle en l'embrassant avec un reste de tendresse. (P. 103j.)

— Peu m'importe !

— En auriez-vous assez?

— Oui et non. Oui, si elle s'en va; non, si elle reste.

— Parfait! Décidément, vous êtes un homme fort et il y aura moyen de s'entendre avec vous.

Vignol le laissait aller pour voir jusqu'où il irait. Il ne se doutait guère que l'autre l'entraînerait si loin, le soir même, à sa suite.

LIT. 130. — JULES MARY. — ROOER-LA-HONTÏ. — ÉD. J. BODFF BT C'«. LIV. 130

— Figurez-vous, mon cher ami, continua Claudinet, que je donne ce soir, dans mon petit appartement d'étudiant, une soirée d'amis. On soupera, on prendra le thé, puis on jouera un brin.

— Aux petits jeux de société?

— ■ Non, au baccarat. D'Estrignac, le joyeux étudiant toulousain qui mange depuis trois mois l'héritage paternel, m'a promis de venir. Le gros Vacher, entrepreneur de menuiserie au Petit-Montrouge, sera de la fête. On peut s'attendre à une forte partie. Serez-vous des nôtres?

— Je n'ai pas le sou.

— C'est justement pour cela qu'il faut venir. Autant le riche est idiot de risquer au jeu sa fortune, c'est-à-dire l'indépendance ; autant, quand on n'a pas le sou, il est intelligent de courir après une veine.

— Parlez pour vous. Moi, je ne suis pas joueur, je joue dans l'espoir, souvent déçu, de vivre au jour le jour. C'est toute mon ambition... provisoire.

— Vous avez tort. Quand je joue, moi, c'est avec l'espoir d'hériler d'un vivant !

Cette idée macabre fit passer des lueurs féroces dans les yeux bleus du petit gros blond.

— Venez ce soir, ajouta-t-il. Si la partie en vaut la peine, je vous fournirai votre enjeu. Puissions-nous agripper un lopin de l'héritage de ce d'Estrignac dont tout le mérite en ce monde consiste à avoir été engendré dans le lit d'un millionnaire. Ne trouvez-vous pas que la loterie du sort est tout aussi immorale que celîe de la Dame de pique? L'Univers invisible m'apparait comme un vaste tripot clandestin où les âmes jouent aux dés les corps dans lesquels elles séjourneront plus ou moins longtemps.

Pierre accepta cette offre généreuse. Il était trop besogneux pour ne point profiler de l'occasion. Claudinet lui donna son adresse ainsi que le mot de passe dont les invités se serviraient en cognant à la porte.

— Ce n'est pas, dit-il, que je craigne la police. On joue chez moi, il est vrai, mais à des intervalles si éloignés qu'il faudrait établir une permanence pour me surveiller. Cependant il est bon de prendre ses précautions. Arrivez vers minuit, quand vous serez fatigué de frictionner l'estomac de M""" Pauline.

Il en revenait toujours à Pauline, l'affreux « potard » !

— Toi, pensa Vignol, tu t'insinues dans mon intimité avec l'idée préonçue de me souffler ma maîtresse.

Uit instant après, il rentrait à l'hôtel. Pelotonnée sous l'édredon, Pauline dormait du sommeil d'un serpent qui aurait avalé une trop grosse

proie. Pierre s'assit à son bureau et travailla deux petites heures. Pour lui, c'était un jeu que de s'abstraire au milieu des ennuis matériels les plus cuisants. Cette faculté précieuse lui permettait de se présenter à coup sûr à tous ses examens.

Vers minuit, il se leva et réveilla impitoyablement Pauline.

Elle l'entoura de ses deux bras et l'appela Joseph,

Pierre se dégpagea, furieux.

— Qui est-ce, Joseph? lui demanda-t-il en affectant des airs de Barbe-bleue.

— C'est mon fiancé, répondit-elle franchement.

— Oh alors, c'est différent, fit-il en riant. Bonne nuit. Je vais jouer au baccarat, devine chez qui ?

— Chez Claudinet.

— Et avec l'argent de qui?

— Avec l'argent de Claudinet.

Elle avait de l'intuition, M"" Pauline.

— Tâche de me gagner ma dot, fit-elle en l'embrassant avec un reste de tendresse.

Claudinet habitait au second étage d'un immeuble de bonne apparence, rue de Vaugirard, près de TOdéon. Au-dessous, logeait un juge d'instruction du parquet de la Seine; au-dessus, un chef de bureau du ministère de la justice. Ces deux personnages étaient à cent lieues de supposer qu'entre eux deux, un étudiant en pharmacie commettait, entre autres délits, celui d'infraction à la loi de 1836 en donnant à jouer dans son salon.

Très malin, le jeune Claudinet. Ses précédents concierges étant venus à se retirer des affaires, il les avait fait remplacer par un ménage à sa dévotion. Invités et invitées des soirées houleuses du second pouvaient entrer et sortir à toute heure do la nuit.

Si le juge d'instruction se plaignait d'avoir été réveillé par le bruit d'une dispute, la concierge jurait ses grands dieux que tout ce tapage se réduisait à une batterie d'ivrognes dans la rue.

Si le chef de bureau au ministère de la justice demandait des explications au sujet de certaines manipulations d'argent ou d'or dont le cliquetis parvenait à ses vieilles oreilles, le concierge répondait : « Monsieur aura sans doute rêvé de faux-monnayeurs ; on dit que cela porte chance. »

Dans ce respectable immeuble, Mélanie, la maîtresse de Claudinet, passait pour sa sœur aînée. De treize ans plus âgée que lui, elle s'y cramponnait d'autant plus désespérément qu'il lui avait mangé sept mille

1036 ROGEK-LA-HOME

francs amassés dans une boutique de corsctière, petite industrie ruinée, comme tant d'autres, par les grands magasins de nouveautés.

Elle ne paraissait jamais au café, mais cuisinière émérite, elle savait faire rentrer son homme aux heures des repas par ia variété et la succulence de ses petits plats. A ceux qui blaguaient le « potard » sur sa vénérable compagne, il répondait : « Si vous aviez goûté à ses sauces, vous seriez jaloux de moi. »

Mélanie avait la gérance stomacale des grandes soirées. Elle préparait des consommés régénérateurs et les servait avec une conviction qui tenait lieu de grâce. Ses rafraîchissements et ses soupers sont restés célèbres au « quartier, »

Cette nuit-là, le mot de passe êtaii : « Divine Mélanie ».

Pierre le prononça sans rire et s'attira de suite la sympathie de l'auiphytrionne,

La partie s'échauffait déjà. On jouait le baccarat banque.

Claudinet guettait sans doute l'entrée de Vignol. Il accourut à lui, le débarrassa de son chapeau, et le poussant au vestiaire, lui glissa dd.L.s la main une liasse de billets de banque.

— Voici deux mille francs, dit-il. Ces messieurs sont convenus de jouer alternativement le baccarat banque et le baccarat chemin de fer ^owi donner satisfaction à toutes les préférences et à toutes les bourses. Ne vous frottez pas à la banque, ni comme ponte, ni comme banquier, mais poussez ferme vos passes au chemin de fer et prenez toutes celles lâchées par les timides. Et surtout ne passez la main que lorsque vous me verrez secouer la cendre de ma pipe. C'est très important. Nous partagerons le bénéfice.

— Et si ;e perds?

— Vous ne perdrez pas, se contenta de répondre Claudinet, en lui tournant le dos.

Le « potard » rentra au salon. L'étudiant en médecine, très perplexe, l'y suivit tout en se demandant ce qu'il allait faire. Une idée de voleur lui traversa le cerveau : filer tout de suite avec les deux mille francs. Jamais Claudinet n'oserait réclamer publiquement une somme avancée dans des conditions aussi scabreuses. Car il n'en doutait pas ; Une grande tricherie se préparait à son avantage et à celui de Claudinet.

Le second mouvement fut un peu meilleur que le premier. Voler un filou apparut à Pierre Vignol comme un comble de chantage. Ne valait-il pas mieux l'exécuter chez lui, devant ses invités, et se faire ainsi, à bon marché, une réputation de probité invulnérable.

— Exécrable projet, pensa Pierre après avoir réfléchi. On ne parlera

que de celle exécution au « quartier ». Les professeurs l'apprendront et je passerai à leurs yeux pour un joueur invétéré.

NoMcnalammenL, il s'approcha de la table oii le fougueux d'Estriçnac taillait à banque ouverte avec un patrimoine provenant des économies successives de trois générations d'avares.

Selon son ordinaire, il perdait royalement, d'Estrignac.

Et Pierre voyant les pontes s'enrichir à vue d'œil des dépouilles du banquier se trouvait stupide de n'avoir pas risqué un louis ou deux de son argent.

Ceux qui n'ont jamais tourné autour d'une table oii douze joueurs assis sont emprisonnés dans le cercle des joueurs debout, alors que le banquier se débat vainement contre la déveine, soutiendront qu'on peut toujours s'abstenir de risquer un argent dont on a besoin. Ils n'excuseront point Vignol de s'être fait décaver des cinq louis prêtés par Claudinet, d'avoir eu la maladresse d'attendre un retour de chance du banquier pour poser dix premiers francs sur le tapis, puis un louis, puis deux louis, et enfin le dernier louis, celui dont la perte produit au cœur une sensation de coup de couteau.

Après ce bel exploit, Pierre se laissa tomber sur un fauteuil de la salle à manger. Il était très pâle. Songeant aux embarras inextricables du lendemain, à l'appétit de Pauline et à la nécessité d'y satisfaire, il se prit à sourire amèrement sur sa destinée.

— Ce n'est pas moi, murmura-t-il, qui hériterai ce soir d'un vivant

— Pourquoi pas ! fit la voix flûte e de Claudinet qui traversa la salit et disparut par la cuisine.

Pierre se redressa. Le petit gros blond lui semblait un démon tentateur. Il avait une folle envie de le rattraper dans l'oificine de Mélanie et de lui brûler ses billets de banque sous le nez.

A cette pensée digne d'un esprit honnête, mais mal pondéré, il se mit à ricaner. Il se trouvait stupide de se laisser reprendre ainsi par les sentiments de loyauté que le curé Désormeaux avait inculqués artificiellement dans son âme inconsciente.

— Et pourquoi, se dit-il, n'hériterais-je pas d'un vivant, ce soir, d'un bon vivant, comme ce d'Estrignac !

On le poussait dans une aventure où il pouvait tout perdre d'un seul coup : honneur, considération, présent et avenir; et il n'avait pas le courage, dans sa misère noire, de résister contre cet entraînement I II ne voyait plus le danger ; il ne songeait qu'au profit, au butin

— Prenez ceci, ça vous donnera des forces. C'était Mélanie qui lui tendait un bol de consommé.

— Merci ! fit-il en repoussant doucement la main de l'ex-corsetière. Elle insista. La porte de la cuisine s'entr'ouvrit et la même voix

flûtée jeta ces mots à Vignol :

— Prends donc le consommé, imbécile! Tu auras besoin de toutes les forces dans un instant.

Pierre Yignol absorba le consommé.

Le tutoiement spontané de Claudinct lui avait fait monter le rouge au visage. Cet excès de familiarité lui indiquait clairement que le maître du lieu le considérait déjà comme son complice.

A ce moment, il se produisit au salon le tohu-bohu résultant de la lin d'une partie. On procédait à l'appel des pontes.

Vignol s'approcha de la porte. Il avait négligé de se faire inscrire au tableau et pensait qu'on ne l'appellerait pas encore cette fois-là. Mais la voix nasillarde de Machillard, qui était déjà l'âme damnée de Glaudinet, proféra ce nom I « M. Vignol ».

— Oui, répondit Pierre, comme dans un rêve.

— N° 8, articula Machillard.

Ce qui signifiait qu'à la grande table contenant douze pontes assis, M. Vignol occuperait, par droit d'inscription, la huitième place, en parlant de la gauche du croupier.

Pierre alla s'asseoir au numéro 8.

Machillard, improvisé croupier, s'installa au centre de la table et Claudinet, resté debout, lui passa six jeux de cinquante-deux cartes, estampillés, cachetés.

Les jeux neufs, débarrassés de leurs enveloppes, furent mêlés « en salade » par les mains tremblotantes de l'ivrogne. Les trois cents douze cartes, présentées aux pontes, reçurent deux nouveaux brassages. Machillard les remêla une dernière fois, donna à couper au ponte désigné par le sort, et finalement, déposa le sixain dans une boîte de sa grandeur exacte, de façon à bien prouver aux joueurs que les six jeux étaient au complets.

Mais avant de peindre la curieuse scène qui va suivre, il convient d'expliquer à nos lecteurs la marche du jeu de baccarat qui détrôna le lansquenet, lequel avait renversé \q pharaon.

Nous avons vu que cette combinaison de cartes était double : baccaratbanque et baccarat-chemin de fer.

Au baccarat-chemin de fer, on se sert généralement d'un sixain. Les cartes, mêlées préalablement, sont placées au milieu du tapis et on tire au sort celui qui prendra la main le premier.

Le joueur qui commence la partie fait couper par son voisin de

gauche et le croupier lui donne une poignée de cartes prises sur le dessus du paquet. Le voilà banquier^ tandis que les autres joueurs sont des pontes. 11 met devant lui la somme qu'il veut risquer, et le ponte qui lui tient cette somme dit : banco, en mettant son enjeu sur le tapis. Le premier joueur à la droite du banquier est prime pour tenir le banco, et, à son défaut, le ou les joueurs suivants dans l'ordre de la primauté.

Le banquier donne, sans les découvrir, deux cartes au ponte, et il en prend deux pour lui-même, dans l'ordre suivant : l'* carte, au ponte ; 2^ carte, à lui; 3° carte, au ponte ; 4' carte, à lui.

Gela fait, le banquier regarde son point, et s'il a 7ieuf, le plus beau point du baccarat, il abat son jeu, c'est-à-dire qu'il découvre ses deux cartes en disant: « j'ai neuf. »

En ce cas, le ponte est obligé également de découvrir son jeu et il a perdu s'il n'a pas le point de neuf. S'il a neuf, les points du ponte et du banquier étant égaux, le coup est à recommencer avec les cartes suivantes.

Si le banquier a le point de huit, il doit encore abattre son jeu, et le ponte, qui, par suite, est forcé de découvrir le sien, ne peut gagner que s'il a le point de neuf.

A partir du point de sept, le banquier n'a pas le droit d'abattre et doit demander au ponte s'il veut une troisième carte.

Le ponte regarde son jeu, sans le découvrir, et s'il a neuf ou huit, il abat, et, conséquemment, a gagné d'autorité ; s'il a un point inférieur à huit ou à neuf, il est libre de refuser ou d'accepter la troisième carte qui est offerte par le banquier.

De son côté, le banquier peut, si le ponte n'abat pas, tirer une troisième carte.

Remaj'que. Au baccarat, les figures et les dix ne comptent pas, et on dit de celui qui a deux figures ou deux dix qu'il a baccarat, c'est-à-dire zéro. Par le même principe, celui qui a seize, par un neuf et un sept, fait abstraction de la dizaine et dit : j'ai six.

A chaque coup gagné par le banquier, son enjeu est doublé. Si le banquier ne veut pas continuer la main, il la passe à droite. Elle est à prendre à la primauté, mais au taux du dernier enjeu. Si personne ne la prend, elle revient au joueur suivant, mais au taux que bon lui ser.ible.

Le baccarat-banque diffère du baccarat-chemin de fer en ce qu'il n'y a qu'un seul banquier et que tous les autres joueurs sont des pontes répartis autour de la table en deux tableaux à chacun desquels le banquier donne des cartes, selon la marche ci-dessus spécifiée.

Mais assez de théorie. N'est-il déjà pas imprudent de vulgariser un jeu auquel il se perd chaque année des millions à Paris et dans les grandes

villes? L'autre hiver, dans un cercle moyen de la capitale, un richissime Américain a taillé banque ouverte quatre mois durant, tenant des coups de plus de cent mille francs.

En présence d'une telle dépravation du sens de l'argent, ne vaudrailil pas mieux rétablir la roulette qui, pendant l'Exposition Universelle, nous amènerait tant d'étrangers décidés à se ruiner chez nous pour leui plaisir?

Revenons chez ce petit gros blond de Claudinet. Pierre vient de s'asseoir au n* 8. Il a assisté curieusement au battage des cartes, à la coupe, et à la pose du sixain dans la boîte réglementaire d'oti elles passeront par fractions tout à l'heure, de main en mam.

Cette boîte, pour ne pas gêner les mouvements, est encastrée dans la table.

Au moment où Machillard va, suivant l'usage, y prendre, au moyen

d'une carte- coupe, une petite quantité de cartes pour les passer au joueur

n" 4, patatra'! un fracas de vaisselle brisée fait retourner toutes les têtes.

C'est M""' Mélanie qui vient de laisser tomber un plateau chargé de

consommations variées.

La pauvre femme oublie toute retenue et prétend qu'on l'a poussée ; qui? Elle ne le sait pas Quoiqu'il en soit, chacun rit de la voir pleurer. Mais l'incident est clos et la partie commence.

Or, un seul des invités de Claudinet n'a conçu aucune émotion de cette casse imprévue. Pierre Vignol, attentif au coup qui se prépare, est resté les yeux fixés sur la boîte qui contient exactement les six jeux de cartes.

Est-ce une illusion de la vue? Un mouvement rapide comme l'éclair, s'est produit. Le sixain a disparu dans l'intérieur de la table et a été remplacé par un autre sixain.

Savante combinaison à laquelle un Vaucanson a dû collaborer. Les rebords en acajou de la boîte sont tout simplement collés sur la tranche de l'entaille faite à la table, et cette boîte, libre en dessous, a glissé de côte dans une rainure intérieure au moyen d'un mécanisme à ressort que Claudinet ou Machillard a mis en mouvement. Une autre boîte, faisant suite à la première et contenant tout une taille préparée à l'avance, s'est juxtaposée aux rebords fixes.

Le tour est joué.

Pour plus de sûreté, un accident s'était produit au moment psychologique afin de détourner les regards de l'endroit fatal.

Pierre Vignol se sent une contraction au cœur. Il est encore temps pour lui, soit de démasquer la supercherie, soit de renoncer à y participer.

C'est vrai, dit-elle, tu vas faire venir ici des cadavres. ^P. 1046.)

LIV. !3l. — JLLES V.\'.\Y. — ROGER-L.\-tiûNTE. — J. ROUFF ET C'", ÉDIT.

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