‹ Roger-la-Honte (volume 3)Chapitre 4 sur 42 · LIV · texte numérisé non relu

LIV

— Il ne mtî les prêterait pas à moi simple comptable, pauvre grattepapier, mais à vous, ingénieur, savant, chef d'usine!

Roger Laroque éclata de rire. En toute autre circonstance il eût été enchanté de la bonne opinion que son caissier avait de lui; mais vraiment, la situation était trop critique pour s'attarder aux compliments : la naïveté de ce brave Guerrier aurait déridé un condamné à mort.

— Vous riez de moi, observa Guerrier avec un franc sourire qui témoignait de sa bonne âme. Vous avez peut-être tort. Laissez-moi porter cette lettre à son adresse. Laissez-moi expliquer à M. de Terrenoire comment la nécessité de rembourser d'un seul coup, une somme aussi considérable, ce qui prouve non seulement notre honnêteté, mais encore notre solvabilité, nous force à recourir à l'emprunt. Laissez-moi lui dire combien vous êtes économe, travailleur, les ressources qu'ily a dans voire esprit, quel...

— Je ne doute pas de votre éloquence, interrompit Laroque ; mais les banquiers ne se paient pas de mots!...

Guerrier regarda amoureusemeut sa lettre et dit :

— Il n'y a pas que des mois là dedans. J'y sens, si mon instinct ne me trompe pas, la présence d'une clef magique avec laquelle nous ouvrirons le coffre-fort de M. de Terrenoire et nous y prendrons les quarante cinq mille francs qui nous font défaut Partons, monsieur [.croque, prenons une voiture et courons au bouleva^-d Haussmann. Je monterai seul, vous m'attendrez en bas, et si je ne réussis pas, qu'est-ce que nous aurons risqué?

— Vous y tenez?

— Absolument.

Le patron fit ce que voulait le caissier. Trois quarts d'heure après, Jean Guerrier se faisait annoncer chez M. de Terrenoire. Le banquier était dans son bmeau et consentait à recevoir.

Le jeune homme tendit sa lettre. Il remarqua que le banquier l'avait enveloppé d'un regard bienveillant; son espoir s'affermit.

— Ah ! fit M. de Terrenoire, en voyant la signature^ c'est de ce pauvre M. Vaubernon, le meilleur ami de mon père, son camarade de collège et plus tard son camarade de régiment. Vous ne sauriez avoir auprès de moi une meilleure recommandation. Mais depuis combien de temps avez- vous cette lettre et pourquoi avoir tant tardé âme la présenter?

Jean Guerrier expliqua son affaire sur un ton de franchise qui plut à l'auditeur.

— L'ami de mon père, dit M. de Terrenoire, n'en a pas écrit long, mais cela suffit pour que je sois tout à votre service. Vous voulez un bon

emploi et vous avez besoin d'argent? Tout justement mon caissier qui a quelque chose comme cinquante ans de plus que vous, est sur le point de de se retirer à la campagne. Vous aurez sa succession. Voilà pour l'emploi ; demandez-moi maintenant la somme dont vous avez besoin. Deux cenla louis vous suffiraient-ils ?

Guerrier devint tout pâle. La prédiction de son patron se réalisait : on lui offrait quelques centaines de francs, et cela était déjà bien beau do la pari d'un inconnu, mais il était loin, bien loin du but. Il lui fallait quarante-cinq mille francs, pas un sou de moins.

Tout autre eût désespéré. Guerrier se redressa, et à la question du banquier, il répondit avec fermeté :

— Deux cents louis ne me suffiraient pas.

M. de Terrenoire ne put réprimer son étonnement. Le banquier devait se dire que ce jeune homme ne manquait pas de prétention.

— Combien vous faut-il?

— Quarante-cinq mille francs.

— Vous dites?

• — Quarante-cinq mille francs, répéta énergiquement le jeune caissier. Et il se hâta d'ajouter :

— Ce n'est pas pour moi. Il faudrait que je fusse fou, monsieur, pour abuser ainsi de la recommandation d'un vieil ami de votre père. Je vous les demande, ces quarante-cinq mille francs, pour mon patron, M. Roger Laroque, ingénieur-mécanicien, dont les ateliers sont situés rue Saint- Maur. C'est vous dire que je vous suis très reconnaissant de la place que vous m'offrez, mais que je tiens à rester au service de l'homme qui a fait de moi son employé de confiance, malgré ma jeunesse.

Et Jean Guerrier développa avec l'éloquence persuasive qui vient du cœur, les motifs pour lesquels il avait un besoin absolu de ces quarantecinq mille francs.

M. de Terrenoire l'écouta jusqu'au bout. Il avait plaisir à entendre cette voix fraîche et jeune plaider la cause de la reconnaissance, du dévouement. Et lorsque Jean eut épuisé tous ses arguments.

— Je ne connais pas M. Roger Laroque, lui dit le banquier, mais je réponds qu'il a en vous un employé comme on n'en rencontre pas souvent.

A ce moi^"ient, un homme au visage sombre, vêtu avec une suprême élégance, entra et serra affectueusement la main du banquier.

— Mon cher de Mussidan, lui dit ce dernier, voici un jeune homme qui me demande un sacrifice assez sérieux. Vous êtes mon associé, je vais vous expliquer le cas, et je ferai ce que vous voudrez. Au fait, il vaut

mieux que ce soit le postulant lui-même qui vous mette au courant. Parlez, mon garçon, parlez sans crainte comme tout à l'heure.

Et Jean Guerrier retrouva toute son éloquence pour persuader M. de Mussidan, comme il avait déjà persuadé M. deTerrenoire.

— Vous tombez bien, jeune homme, dit l'associé du banquier. Je m'intéresse par-dessus toute chose à l'industrie et je voudrais être assez riche pour commanditer tous ceux, qui comme votre patron, ont donné des gages de capacité et d'activité. Du reste, je connais parfaitement les modèles de M. Laroquei qui a obtenu des récompenses aux dernières expositions. Tous les chroniqueurs sérieux lui ont rendu justice, je sais que c'est un homme méritant, et je suis convaincu qu'il arrivera. Vous pouvez donc, mon cher Terrenoire, si vous êtes de mon avis, avancer à M. Laroque la petite somme dont il a besoin.

La petite somme! Ah ! le bon monsieur! les braves gensl Si Jean ne se fût retenu, il les eût serrés tous deux contre son cœur. Mais cette façon de remercier des banquiers aurait manqué de convenance,

— Je cours chercher mon patron, s'écria le jeune homme. Vous nous sauvez la vie, messieurs.

Il salua et sortit précipitamment.

En bas, dans la voiture, le patron attendait sans aucun enthousiasme. Il était loin de se douter que son caissier lui descendait le salut, et que vraiment, Jean Guerrier avait bien trouvé dans la lettre de Vaubernon, la précieuse clé qui ouvrait le coffre-fort de M. de Terrenoire.

Jean ne le fit pas languir. Il ne se donna même pas le temps de s'asseoir dans la voiture.

— Ça y est!

— Quoi?

— Je vous dis, monsieur, que ça y est !

— Vous avez les quarante-cinq mille francs ?

— Non. Mais on va vous les remettre tout de suite. Montez là-haut, on vous attend.

L'ingénieur n'eut plus envie de rire. Il regarda avec commisération son caissier dont la raison lui paraissait fort attaquée. Il ne manquait plus que cela !

— Mon brave Jean, calmez-vous, je vous prie. Venez vous mettre là, à côté de moi, et rentrons au plus vile. Je n'ai rien à faire là haut. On n'a jamais prêté quarante-cinq mille francs à un ingénieur qui n'a plus de garanties.

— Des garanties ! s'écria Jean sans se soucier des passants qui commengaient à l'entourer. Mais il n'y a pas à Paris un homme qui soit plus

solvable que vous ! Ne perdez pas un instant. Ne laissez pas à ces bravos gens le temps de revenir sur leur premier mouvement. Je les ai convaincus, ils vous attendent. Sur l'honneur, je vous dis qu'on vous attend, je ne suis pas fou. Je m'exprime clairement : M. de Terrenoire va vous répéter ce que je viens de vous dire à l'instant. Lui et son associé, M. de Mussidan, sont enchantés de vous avancer cette petite somme. Oui, petite somme, comme l'a dit lui-même M. de Mussidan.

— Il a dit cela? demanda Roger Laroque qui commençait à espérer.

— Sur l'honneur, il l'a dit.

Le patron se décida enfm à monter. Ce fut au tour du caissier à attendre dans la voiture.

Jean avait dit vrai : Roger fut reçu par les deux banquiers, comme un ingénieur à qui on doit toute son estime et toute sa confiance.

Les arrangements furent bientôt conclus : l'ingénieur fit des billets renouvelables de trois mois en trois mois, au taux de six pour cent qui est celui de la banque. Ce fut l'affaire de quelques minutes, et la formalité réglée, la clé magique transmise à Jean par feu Vaubernon ouvrit le coffrefort d'où sortirent quarante-cinq billets de mille francs que l'ingénieur mit dans son porte-feuille et qui étaient pour lui le salut.

Comment remercier ces inconnus d'une telle confiance ? Roger Laroque était tellement ému qu'il ne pouvait proférer une parole. Il étreignit les mains des deux associés et se remettant enfin, s'écria.

— Si jamais vous avez besoin d'un homme capable de tout donner, jusqu'à sa vie, adressez-vous à Roger Laroque, il sera toujours prèi.

Et il sortit, la joie au cœur.

— Ça y est! se contenta-t-il de dire comme son caissier, en lui sautant au cou dans la voiture.

ne se livrèrent à aucun commentaire sur cette chance inespérée. Tous deux remerciaient mentalement la Providence.

Roger Laroque ne devait pas tarder à douter de cette Providence.

Arrivés à l'usine, ils refirent une dernière fois leurs comptes.

Rien ne manquait plus maintenant : il y avait de quoi payer tout le monde.

— Et dire que j'ai espéré un instant, observa l'ingénieur, faire mon échéance à une table de jeu! C'était de la pure folie ! Si M. de Terrenoire l'avait su ce matin, nous étions perdus. A-t-on jamais vu un banquier sérieux prêter de l'argent à un joueur?

Et, de son portefeuille, il sortit d'abord les billets de banque qu'on lui avait donnés au cercle en échange des jetons, puis les quarante-cinq mille trancs touchés tout à l'heure. Le tout fut rangé, dans le coffre-fort

de l'usine, à côté des cent mille francs remis à Guerrier, la veille.

— Ah! Monsieur, je suis bien, bien heureux, disait Guerrier, les larmes aux yeux!

Il sortit, congédié d'un geste amical par son patron et Roger, l'air gai, l'œil pétillant, se mit à bourrer sa pipe. — Un bon sourire errait sur ses lèvres, — et il pensait sans doute h. celles qu'il avait laissées, là-bas, à la villa Montalais, — toute sa joie et toutes ses amours, caril fredonna, en faisan craquer une alluraelle, la ronde chère à Suzanne :

En passant devant un couvent

Où les filles chantaient,

Et dans leur joli chant disaient :

« Ainsi soit-il! »

Moi, je croyais quelles disaient;

« Oh! l'imbécile! »

Et moi, je m'enfuyais...

Tout bête que j'étais!

Roger Laroque, dans son cabinet, et Jean Guerrier, à la caisse, travaillaient depuis une heure.

Roger, après avoir lu sa correspondance, répondait à quelques lettres pressées et importantes.

Son visage était très calme et n'exprimait aucune inquiétude.

Maintenant qu'il était sûr de faire face aux engagements du lendemain, et qu'il avait en caisse non seulement les échéances de fin de mois, mais la paye des ouvriers et du personnel de ses bureaux, l'avenir apparaissait moins sombre, il avait été découragé un moment : il renaissait à l'espoir.

Il fumait sa pipe avec un air de satisfaction visible : c'était une petit-' débauche qu'il ne se permettait que tout à fait chez lui, dans l'intimité de son cabinet de travail; dehors, il fumait le cigare; à Vilie-d'Avray ou dans son appartement du boulevard Malesherbcs, il s'abstenait de tout, à cause d'Henriette, dont la poitrine n'était pas très forte.

De temps en temps, il s'arrêtait d'écrire et il promenait son regard autour de lui, le regard heureux de l'homme qui se retrouve au milieu de la besogne quotidienne qui lui est chère.

Une petite bibliothèque dans le fond du cabinet ne contenait que des volumes de science ou de mécanique.

De l'autre côté de la fenêtre, qui donnait sur la cour, un grand cartonnior dont tous les cartons étaient bourrés de lettres.

Puis, sur les murs, des dessins à l'encre ou des nlans de cu-jliiue3

Par la fenêtre enLraienl les bruits assourdissants des ateliers, des marteaux, des limes, de la vapeur, des roues en mouvement.

C'était un vacarme qu'il aimait ; c'avait été sa vie depuis son enfance.

Fils d'ouvriers, il avait été apprenti d'abord, et c'était à force de courag'e, de travail et d'intelligence qu'il s'était élevé.

S'il avait eu de rudes débuts, il n'avait cependant pas à se plaindre, car la fortune et le succès avaient répondu à ses eiïorts.

El le regard qu'il laissait errer sur les dessins de machines qui tapissaient son bureau — succès du passé ou espoirs de l'avenir — accusait bien hautement, à cette heure, quelle était sa pensée :

— Et j'ai été sur le point de quitter tout cela!... J'ai failli dire adieu à ce qui a été le travail et le rêve de toute ma vie !... J'ai touché du doigt la ruine ! Heureusement c'était un cauchemar, n'y pensons plus!...

De son côté, Jean Guerrier était rentré dans le bureau qu'il occupait seul, et 011 se trouvait, scellée contre le mur, la caisse de la maison.

Il compta les billets remis par Laroque et les classa par sommes.

Il les rangea dans la caisse et les inscrivit sur son livre, puis, prenant les feuilles de paye que les surveillants des ateliers venaient de lui apporter, il calcula rapidement ce qu'il faudrait donner à chacun d'eux pour les ouvriers, le lendemain.

Ce travail lui prit une heure.

Alors, ayant fini, il fit appeler les trois chefs des ateliers.

Les ateliers Laroque, très connus à cette époque du Tout Paris des affaires et de l'industrie, occupaient environ cent cinquante ouvriers que la maison payait toutes les quinzaines.

Jean Guerrier prit dans la caisse deux liasses de billets de mille francs, — dedix billets chacune, — et les remit aux chefs d'ateliers, lesquels étaient chargés de la paye des hommes.

Puis les surveillants partis, le caissier continua son travail.

Il préparait maintenant sa feuille de paye des employés de bureau.

11 fut interrompu dans sa besogne par rentrée d'un garçon qui s'approcha du caissier d'un air effaré et lui dit à l'oreille :

— Monsieur Guerrier, quest-ce qui se passe donc?... Il y a quatre messieurs qui viennent d'entrer dans la salle d'attente et demandent à parler à M. Laroque sur-le-champ.

— Eh bien, qu'est-ce que tu vois là de si étrange? dit Guerrier sans lever le nez Je ses registres et continuant d'aligner ses chiffres.

— C'est que, sur les quatre, il y a M. Liénard, le commissaire de police aux délégations judiciaires, et deux types qu'il est facile, à leur mine, de reconnaître pour des agents en bourgeois..

72 ROGKR-LA-HONTE

Cette fois le caissier releva la tête.

Il avait légèrement tressailli.

— Un commissaire aux délégatioiis, murmura-t-il. Qu'est-ce que cela signifie? Préviens M. Laroque et introduis-les.

A l'annonce de cette visite, Laroque parut très étonné.

Il avait complètement oublié le meurtre de Larouette et sa déposition du matin chez M. Lacroix.

Il y repensa tout à coup, et vivement, fit signe au garçon de faire entrer M. Liénard. Il alla au-devant du commissaire et le salua.

— Je devine l'objet de votre visite, monsieur, dit-il, et je vous remercie de vous être dérangé... Maïs, sur une lettre de vous, je serais volontiers passé à votre cabinet...

— Monsieur, dit le commissaire, qui ne voulut point s'asseoir, malgré l'invitation réitérée de Laroque, j'ai amené avec moi un expert en écritures auquel je vous prie de vouloir bien remettre vos livres...

Laroque redressa la tête brusquement, et avec violence :

— Mes livres? Et de quel droit, monsieur, s'il vous plaît?

— Du droit que me donne la loi. Je vous prie, en même temps, — au besoin je vous somme, — de dire à votre caissier de faciliter le travail de l'expert en donnant tous les renseignements qui lui seront demandés.

— Et si je refuse?

— Je passerai outre à votre refus.

Laroque parut faire un énergique effort pour se contenir.

Sa face, d'ordinaire très hâlée, était devenue d'un gris terreux.

Ses yeux brillaient.

II attendit un long moment avant de reprendre la parole.

— Que désirez-vous, monsieur, et pourquoi cet abus de pouvoir?

— Ce que je veux, c'est d'abord, le détail des valeurs diverses qui ont constitué avecintérêts la somme de cent quarante-cinq mille francs que vous avez remboursée à Larouette... Vous n'ignorez pas que Larouette a été assassiné et qu'on n'a pas retrouvé cette somme chez lui... tout fait donc croire qu'elle lui a été volée le soir même du jour où restitution lui en avait été faite dans vos bureaux.

— Il est de mon devoir de vous éclairer sur ce point et vous pouvez faire passer votre expert à la caisse. M. Guerrier le renseignera. Permettezmoi seulement de vous faire remarquer que si vous aviez usé de plus de courtoisie dans votre demande — que je prévoyais et que je juge très naturelle — vous m'auriez évité un mouvement de surprise et de mauvaise humeur.

M. Liénard resta froid et ne répondit rien.

ROGER-LA-HONTB

M Liénard se promenait de long en large dans le bureau, ou tantôt venait •« pencher au-dessus de l'expert, et parlait bas. (P. 74.)

Roger passa à la caisse, dit quelques mots à Guerrier et revint.

En même temps entrait au bureau du jeune homme un petit vieux, tout blanc, Tair futé, sec comme un tas de paperasses, M. Ricordot, l'expert.

— Monsieur, dit Jean Guerrier, d'après ce que vient de me dire mon pr.U'on, la justice désire savoir en quoi consiste le rcmboursemcEt que nous avons opéré il y a trois jours.

UV. 10. — JULB3 MARY. — ROOBR-I.A-HONTK. — ÉD. J. ROUFP KT C'«. «-«V. 10

— Parfaitement, or, valeurs ou billets.

— Rien n'est plus facile. Voici quel était, il y a trois jours, c'est-à-dire le 28 juillet, l'état de ma caisse. Nous n'avions, comme vous le verrez, que de l'or et des billets. Ni chèques, ni valeurs.

Il poussa ses livres tout ouverts devant M. Ricordot, qui les feuilleta.

— Comme dans le remboursement de Larouette nous n'avons fait entrer ni actions, ni obligations, il sera peu aisé de retrouver la piste du meurtrier.

Malgré cela, je puis vous donner une indication plus précise. Et après avoir réfléchi quelques secondes, il alla prendre dans uncartonnier un dossier de correspondances, et chercha une lettre.

— Parmi les billets de mille francs qui composaient la majeure partie de la somme restituée, vingt ou trente nous étaient parvenus de province, par lettres chargées, en payement de différentes factures. Voici ces lettres. Elles contiennent les numéros et lettres de série des billets. Peut-être cela vous servira-t-il?...

— En effet. Merci.

M. Liénird entra et resta debout près de la porte, écoutant. Ce fut à lui, autant qu'à l'expert, que s'adressa Guerrier, lorsqu'il dit :

— Je ne dois pas vous laisser ignorer non plus un signe particulier dû au hasard et qui pourra, plus facilement que les numéros, faire reconnaître certains de ces billets...

— Ahl ah! et quel est ce signe particulier?

— Au moment oii j'étais en train de compter une liasse de billets de cinq cents francs, un employé, en passant devant mon pupitre, a frôlé mon encrier, avec son coude, et l'encre a taché une dizaine de billets, presque tous à la même place, à droite, là où il est dit que « l'article 139 du Gode pénal punit des travaux forcés à perpétuité ceux qui auront contrefait ou falsifié les billets de banques autorisées par la loi »... Vous savez le reste.

— Le renseignement est précieux ! murmura M. Liénard.

M. Ricordot continuait de paperasser. Comme il était très myope et qu'il avait la manie de ne pas se servir de lunettes, son front touchait presque les alignements de chiffres.

— L'état de la caisse au 28 juillet dernier est conforme à ce que dit ce jeune homme, grommela-t-il. Voyons maintenant aujourd'hui.

Pendant un quart d'heure le silence régna.

M. Liénard se promenait de long en large dans le bureau, — ou tantôt venait se pencher au-dessus de l'expert et parlait bas.

Quant à Guerrier, un peu intrigué et malgré lui mal à l'aise, il s'était mis à tapoter contre un carreau de fenêtre.

Tout à coup M. Ricordot se leva, ferma les registres avec lemteur, et attirant le commissaire dans un coin, lui parla longuement à roreille. Puis tous deux rentrèrent dans le cabinet de Laroque.

— En voilà des cachotteries! murmura le caissier, se rasseyant à sa place.

M. Liénard disait, à ce moment, à Laroque :

— M. Ricordot vient de parcourir vos livres. Il y a vu ce qui, je me hâte de le dire, était connu de nous, que vos affaires étaient fort mauvaises en ce moment et qu'avant-hier, hier même encore, vous ne deviez guère compter que sur un hasard pour vous tirer d'embarras.

— C'est vrai, monsieur, dit Laroque avec tristesse, j'ai failli suspendre mes payements. Mais aujourd'hui je suis sauvé.

— En effet, M. Ricordot a remarqué sur votre livre de caisse, à la date d'hier, la rentrée d'une somme importante... Cent mille francs... et, à la date d'aujourd'hui même, la rentrée d'une autre somme de cinquante mille, toutes deux versées par vous, sans autre indication de provenance...

— C'est l'exacte vérité, dit Laroque. Où voulez-vous en venir?

— Monsieur Laroque, — fit le commissaire après une pause, — veuillez répondre franchement et sans hésitation aux questions que je vais vous faire ... ?

— Vous pouvez compter sur ma franchise, monsieur, dit Roger avec simplicité et noblesse, je n'ai de ma vie menti!...

— D'où viennent les cmquante miUe francs que vous avez versés à 7otre caisse.

— J'ai gagné cinq mille francs cette nuit, au jeu... • — Au jeu ! Vous êtes joueur?

— Non, monsieur. C'est la première fois que je vais dans un cercle.

— Quel cercle?

— Le Cercle du Commerce.

• — Ah ! vous courez les tripots !

— Je vous répète, monsieur, que je ne joue jamais. Cette accusation de courir les tripots n'est pas seulement dure, je la trouve fort déplacée. li me manquait hier cinquante mille francs pour mon échéance d'aujourd'hui : j'ai eu, je l'avoue, un moment de faiblesse ; j'ai pris quelques mille francs dans ma caisse, sur les cent mille que j'y avais versés hier matin, et j'ai voulu tenter la fortune. J'ai commencé par perdre quinze mille francs, ce qui m'a donné une leçon, puis je me suis refait avec un bénéfice de cinq mille francs, et cette fois, revenu à des idées plus saines, je suis rentré chez moi, sans chercher à gagner les quarante- cinq mille francs qui

me manquaient. Il y a donc dans ma caisse vingt-deux billets de mille francs qui proviennent du Cercle du Commerce, où j'ai changé mes jetons avant de sortir, Quant aux quarante-cinq mille francs qui font le complément de mon échéance, ils m'ont été avancés, il n'y a pas deux heures, par M. de Terrenoire, banquier, boulevard Haussmann.

— Bien, nous vérifierons... Et les cent mille francs dont votre livre décaisse porte la mention, à la date d'hier, 29 juillet?

— Ces cent mille francs m'ont été remboursés par...

Il s'arrêta brusquement, comme si tout à coup une main d'acier s'était crispée autour de sa gorge... l'empêchant de parler. .

11 était debout.

L'effet fut si soudain, si foudroyant, qu'il s'écroula sur une chaise... et que de grosses gouttes de sueur perlèrent à son front...

— Mon Dieu! Mon Dieu! murmura-t-il... qu'al!ais-je dire là! Le commissaire aux délégations l'observait attentivement :

— Je vous réitère ma question, dit-il, que vous semblez n'avoir pas entendue. D'où proviennent les cent mille francs que vous avez versés hier à la caisse et dont vos livres portent mention?...

Roger Laroque essuya son front avec ses doigts. * — .Te vous l'ai dit, monsieur, fît-il d'une voix sourde... d'un remboursement...

— Une personne vous les devait et vous les a rendus?

— Justement.

— C'est fort possible. Quel est le nom de cette personne?

— Peu vous importe ; je trouve "^otre curiosité un peu indiscrète, bien que, par votre profession et par devoir, vous deviez être indiscret... Mais ici, vous comprenez mal votre devoir et vous êtes égaré par l'amour du métier...

— Je vous engage à répondre sans subterfuge.

— Je ne vous reconnais pas le droit de m'interroger et je refuse.. Et, comme mon caissier a dû vous fournir tous les renseignements qin vous sont nécessaires, je vous ferai observer qu'il est onze heures, que mon temps est précieux...

— Vous ne vous rendez pas compte, je le vois, monsieur Laroque, de la gravité de la situation où vous vous trouvez...

Laroque eut l'air surpris, — et avec sa brusquerie ordinaire :

— Où diable trouvez-vous ma situation grave, s'il vous plaît?... Et en quoi cela peut- il intéresser M. le commissaire de police Liéuard?

— En ce qu'il existe contre vous de fortes présomptions de culpabilité

et que bien des indices sérieux vous désignent comme le meurtrier de Larouette.

— Hein? Comment? Vous avez dit?

— Vous avez bien entendu!

Laroque se tut.

Il semblait repasser, dans sa tête, les paroles de Liénard.

Il regardait tour à tour le commissaire et Ricordot d'un œil singulier.

Puis, voilà que tout à coup il part d'un éclat de rire énorme qui secoue comme de spasmes son corps de colosse.

11 va s'asseoir dans le fauteuil en cuir rouge de son bureau et, les mains sur le ventre, les yeux bridés et la bouche largement fendue, il rit toujours, — d'un rire convulsif qui lui amène les larmes aux paupières.

— Moi, je n'aurais pas trouvé cela, vous savez? finit-il par dire.

— Vous avez tort de ne pas prendre cette accusation au sérieux, dit le commissaire, et je vous préviens que la meilleure manière d'y échapper et d'empêcher votre arrestation serait de répondre à la question que je vous pose.

— C'est donc sérieux?

— Ai-je l'air de plaisanter? fit M. Liénard d'un ton sec,

— Non, quant à cela, je le reconnais, et c'est ce qui me fait rire. Réfléchissez à l'absurbité de votre accusation. A qui ferez-vous croire, à Paris, que Roger Laroque est devenu assassin? A ceux qui ne me connaissent pas, peut-être, et ceux-là, je me soucie peu de leur opinion, mais les autres !

— Je ne suis pas ici pour ergoter sur le plus ou moins de vraisemblance de votre culpabilité, mais pour vous poser certaines questions très nettes et pour vous mettre à la disposition du parquet de Versailles, dans le cas où vos réponses ne me paraîtraient pas satisfaisantes.

Laroque avait cessé de rire.

Sa phyâonomie reflétait un peu d'inquiétude, et même il regardait le magistrat avec une certaine frayeur.

C'était donc vrai? On l'accusait?

L'expert Ricordot était sorti depuis quelques minutes et était passé dans le bureau de Guerrier.

Laroque le vit rentrer tout à coup, portant, entre les mains, des liasses de billets de banque.

Et ces billets, l'expert se mit à les examiner l'un après l'autre, pendant que l'interrogatoire reprenait :

— Enfin, dit le mari d'Henriette, ce n'est pas sans de très graves

Uti

indices qu'on accuse un homme comme moi. Ma vie u'a jamais laissé de prise à la critique, et je ne sais comment le soupçon a pu m'alteindre... C'est presque m'humilier et me rabaisser que de me défendre... Et avant de me résigner à cette humiliation, je voudrais connaître les preuves relevées contre moi.

— Elles sont de plusieurs natures, mais je n'ai pas ici à m'occuper d'autre chose que de cet argent suspect retrouvé dans votre caisse. Ma mission est précise et limitée, puisque le crime s'est commis en dehors du ressort de la préfecture de police, et je n'agis qu'en vertu d'une commission rogatoire. Vous aurez à répondre, pour le reste, au parquet de Versailles. Maintenez-vous votre affirmation de tout à l'heure... à savoir que l'importante somme retrouvée dans votre caisse — alors que le 28 votre caisse était vide — provient, pour la plus faible partie, d'un gain au baccara, d'un prêt et, pour le reste, d'un remboursement?

— Oui, monsieur.

— Il va falloir prouver ce que vous affirmez.

— J'ai joué hier, de dix heures à minuit, au cercle du Commerce, et je vous donnerai les noms de plusieurs des membres du cercle qui pontaient contre moi. H y avait le baron de Ce, MM. du Voltérier, de Luvigny, Léonce Dubois, le manufacturier bien connu, Gaston et Adolphe Levallois, de la rue du Sentier.

— Va donc, en ce qui concerne le cercle. Nous y reviendrons plus tard. Mais les cent mille francs apportés par vous à la caisse, le 29 juillet?

De nouveau, M. Laroque s'était troublé et avait pâli. Il se leva, fit quelques pas fiévreusement dans son cabinet, puis :

— Je n'ai rien à ajouter à ma réponse précédente. Ces cent mille francs viennent du remboursement — inespéré — d'un prêt..

— Le nom du débiteur?

Laroque se tut.

— Réfléchissez... ce nom, c'est la preuve que vous ne mentez pas. car il nous sera facile de vérifier votre renseignement... Au contraire, si vous refusez de parler, c'est une charge de plus — la plus lourde — contre vous! Allons, décidez-vous! ce nom?...

Laroque secoua la tête, et tout à coup, prenant son front dans ses mains puissantes, il dit à plusieurs reprises, avec colère :

— Que vous importe ! que vous importe !

— Dans votre intérêt, Laroque, pour votre honneur, l'honneur de votre maison, je vous engage à parler...

— Non. Que vous importe, encore une fois?

• — Laroque, dans l'intérêt et pour l'amour de votre femme et de votre fille, que vous semblez oublier, il faut que vous parliez...

11 eut une brusque secousse de tous les membres à cette évocation.

Un instant, la bouche détendue, la respiration sifflante, les yeux fixes, il demeura atterré.

Ses larges épaules se voûtèrent... On les voyait se courber, se courber...

— Je suis perdu!... murmura-t-il... je suis perdu!... M. Liénard laissa échapper un geste d'impatience.

De son côté, l'expert, qui avait contrôlé les billets de banque, en se reportant aux numéros et lettres de séries indiqués par Guerrier, se leva tout à coup, fit au magistrat un clin d'œil significatif et lui glissa dans la main, sans dire un seul mot, un chiffon de papier sur lequel il avait écrit quelques mots et auquels, avec une épingle, il venait d'attacher six ou sept billets de mille francs.

M. Liénard se tourna vers Laroque :

— Ainsi, dit-il, c'est bien entendu, vous refusez de répondre?

— Je refuse ! fit Roger, d'une voix basse et rauque.

— Votre caissier nous a signalé tout à l'heure une série de numéros de billets, reçus en payement de factures envoyées en province. Ces billets sont entrés en compte et ont servi, le 28 juillet, à payer Larouette. D'après votre caissier, il ne restait, le 28, dans votre caisse, après le remboursement effectué, que de l'or... Dans ces conditions, voulez-vous m'expliquer comment il se fait que nous retrouvions aujourd'hui, en caisse, la plupart des billets signalés?...

— C'est impossible ! s'écria Roger, se réveillant en sursaut.

— Voyez vous-même... D'une part, les lettres de province qui contenaient le chargement et les indications de numéros — ainsi que cela sa fait d'habitude. — D'autre part, les billets, portant ces mêmes numéros...

— Mon Dieu ! mon Dieu I murmura Roger.

— Ces billets — vos livres en font foi et votre caissier lui-même le déclare — sont sortis le 28 juillet de votre maison. Larouette les a eus en sa possession. On les lui a volés. Et voici qu'ils se retrouvent dans votre caisse!...

Effaré, pressant d'une main son front et sentant que saraison s'échappait de son cerveau, Roger Laroque regardait les chiffres qu'on lui montrait.

Et, machinalement, il les contrôlait, tout haut, répétant à plusieurs reprises, comme s'il ne comprenait pas :

tO ROGER-LA-HONTE

Et à lui-même, très bas, avec l'épouvante d'un danger qui iui parais sait d'autant plus terrible que c'était l'inconnu :

— C'est pourtant vrai!... La preuve est là!

— En suivant votre raisonnement, reprit M. Liénard, et si je croyais à vos affirmations, il se serait passé ceci : Ou bien les billets suspects proviennent des remboursements dont vous refusez d'avouer la source, ou vous les avez ramassés, hier, sur la table de baccara, dans votre gain du cercle...

— C'est impossible!...

— De telle sorte que, d'après vous, l'assassin de Larouette serait ou l'un des membres du cercle du Commerce qui ont joué contre vous... ou la personne même de laquelle vous prétendez tenir le remboursement...

— Quelle folie!...

— Persistez-vous dans vos déclarations?

— J'ai dit la vérité.

— Je veux bien vous croire, mais, du moins, complétez-la. Vous voyez maintenant à quel danger vous expose votre refus de me donner le nom de votre débiteur... Revenez sur ce refus...

— Non! dit-il avec effort.

— Ce peut être votre perte...

— J'aurai ma conscience pour moi...

— Quelle raison si puissante vous empêche de parler?

— N'insistez pas, monsieur! dit Roger avec une tristesse profonde.

— Soit. Le parquet de Versailles sera sans doute plus heureux que moi. Une autre question : La plupart des membres du cercle où vous avez joué vous étaient-ils inconnus?

— Tous, à part un seul, pauvre diable qui ne m'a présenté qu'à son corps défendant.

L'expert Ricordot, tout à ses recherches, ne prêtait aucune attention à cet interrogatoire.

Il venait de se lever, pour la seconde fois, Bipassait à M. Liénard une liasse de billets de cinq cents francs, en lui faisant remarquer, d'un geste du doigt, le coin de ces billets tachés d'encre au même endroit.

M. Liénard était un vieux magistrat, habitué aux affaires les plus émouvantes.

Sa physionomie ne changea pas. Il se contenta de pincer les lèvres

Puis, ouvrant la porte, il appela :

— Monsieur Guerrier, voudriez-vous venir un instant, s'il vous plaît?

Le caissier posa sa plume, se leva et obéit. Liénard lui dit :

— Ayez l'obligeance de répéter devant voire patron ce que vous-

ro(;er-la-hontr

Restez calmes, mes enfants, dit Roger... (P. 86.)

UT. 11. — IPLES «ART. — »OOKI» UA HO.NTK - »». .'. ROLFF BT C"

uv U.

m'avez déclaré tout à l'heure au sujet d'un petit accident arrivé, il y a trois jours, à certains billets comptés à Larouette...

— La tache d'encre?

— Oui.

Jean Guerrier s'exécuta, répétant mot pour mot ce qu'il avait dit.

— C'est bien, dit le commissaire de police, je n'ai plus besoin de vous. Le caissier se retira, l'attitude et la protestation de Roger le remplissait d'angoisse.

Alors Liénard, s'adressant à celui-ci:

— Vous avez entendu les renseignements donnés par votre employé? Laroque inclina la tête, sans parler, le cœur serré par la crainte et

prévoyant une nouvelle et terrible explication.

— Comment se fait-il que ces billets, si aisément reconnaissables, se trouvent également chez vous, après avoir été versés à Larouette? Car, les voici, regardez !.,. Vous voyez la tache d'encre sur l'article du Gode?

— Je vois, oui, fit Laroque, et je reconnais comme vous que tout cela est bien étrange et bien extraordinaire...

— Pas si étrange, car, pour moi, je l'explique facilement...

— Ah!

— La situation est claire. Vos affaires allaient mal, et vous aviez à grand'peine réuni la somme qui vous était indispensable pour faire face à vos engagements de la fin du mois, quand est arrivée la demande de Larouette. Vous avez supplié Larouette d'attendre, mais vous l'avez trouvé intraitable. Il a fallu vous exécuter. C'était la faillite, ainsi que vous l'avez dit vous-même à votre créancier dans une de vos lettres; un seul moyen vous restait : reprendre à Larouette cet argent qui était votre salut... le voler et, en cas de résistance, le tuer...

— Ce que vous racontez là est infâme, monsieur, dit Laroque, auquel l'imminence du danger qu'il courait rendait peu à peu son sang-froid... J'ai presque de la honte à dire que je suis innocent!...

— Malheureusement, c'est une protestation toute platonique. Il est facile de protester de votre innocence — mais il est moins facile de vous défendre... Je relève contre vous une preuve accablante : ces billets payés par vous à Larouette, volés chez Larouette après le meurtre, et retrouvés chez vous... Et notez ces circonstances : votre créancier demeure à Villed'Avray, tout près de chez vous... le refuge est là... l'alibi est naturel... vous assassinez!... Et, le lendemain même, vous restituez à la caisse l'argent qui en était sorti la veille !... Vous êtes le coupable, Laroque ; pour moi, cela ne fait aucun doute...

— Je vous jure, monsieur, que je suis innocent — dit Roger au

comble de l'émotion — je vous jure que la pensée même d'un crime pareil ne pouvait entrer dans mon esprit. Que puis-je vous dire pour me défendre? Rien. Sij'avais été coupable, j'aurais de longue date préparé ma défense?...

Oui, monsieur, je reconnais, comme vous, que ces billets coïncident avec ceux des billets payés à Larouelte.

Je reconnais même que ces taches d'encre — dont parle Guerrier — constituent contre moi des preuves terribles.

Moi-même, je ne vous le cache pas... j'ai peur... je suis tout bouleversé... je voudrais vous expliquer, mais je ne le puis... non, je ne le puis...

— Je vais être obligé de vous arrêter et de vous faire conduire à Versailles.

— Vous me déshonorez... Vous tuez ma femme et ma fille... Vous ruinez ma maison. Moi, assassin... moi, Roger Laroque!... Songez, monsieur Liénard, que je puis, si vous le désirez, vous envoyer vingt des commerçants les plus connus et les plus honorés de Paris, qui tous vous seront .garants de ma probité...

— Ce sont des phrases, et j'aimerais mieux une réfutation bien nette...

— Je ne sais que vous dire, moi... C'est horrible d'être ainsi soupçonnél... Ma pauvre femme! Ma pauvre petite Suzanne ! Que vont-elles devenir quand on leur apprendra...?

Et c'est moi qu'on accuse!

Et je ne rêve pas, on ne se moque pas de moi!... Ce qui se passe ici, c'est de la vraie vie!...

Voyons, il doit y avoir pourtant un moyen de me sauver...

Je n'ai plus dépensées... J'ai du feu dans mon cerveau... J'ai été trop heureux... Le bonheur m'a amolli... je me croyais plus fort!...

Monsieur Liénard, vous ne pouvez, de gaieté de cœur, vouloir ma perte; vous ne me connaissez pas. Aidez-moi donc à me défendre. Vous verrez, cela ira tout seul. Vous êtes de sang-froid, vous... Moi, je deviens fou!

— Je vais vous en faciliter les moyens, dit le magistrat. J'admets pour un moment les explications que vous m'avez données. Si vous avez dit la vérité, il est clair que les billets suspects viennent de l'un des joueurs du cercle, à moins que vous ne les teniez de celui de vos débiteurs dont vous prétendez avoir reçu cent mille francs.

Laroque avait baissé les yeux. Son front était ridé. Liénard continuait :

— En ce qui concerne le cercle, nous saurons vite à quoi nous en tenir, lorsque nous aurons retrouvé le nom de ceux qui ont joué dans votre

partie. Reste le débiteur mystérieux dont vous cachez la personnalité... Vous pouvez vous sauver en le nommant... J'enverrai un de mes agents le chercher, à l'adresse que vous m'indiquerez, et, après avoir entendu sa déclaration, si elle est conforme à ce que vous prétendez, vous resterez libre... Au contraire, si vous refusez de le nommer, il sera clair que vous mentez, que le débiteur n'est qu'un être imag-inaire inventé par vous pour sortir d'embarras, en ce moment critique. . . Je ne vois pas pour vous d'autre moyen de défense... Maintenant, Laroque, parlez, je vous écoute... Roger fit deux pas vers le commissaire.

— Eh bien! soit, dit-il... puisqu'il le faut!..,

11 allait parler... Mais il s'arrêta, — ainsi qu'une fois déjà, — étouffé par une parole qui ne pouvait sortir de sa gorge contractée.

Il recula comme si le magistrat lui eût fait peur...

Ses doigts, en un mouvement de rage, se fixèrent dans ses cheveux, et, sans doute pour se punir d'un moment de faiblesse, et d'avoir voulu parler, ses dents blanches s'enfoncèrent dans sa lèvre inférieure, qui s'ensanglanta.

— Laroque? insista M. Liénard avec douceur.

Mais le malheureux était retombé dans son fauteuil et brusquement, pareil à un enfant qui veut dérober ses larmes, il avait caché sa tête dans ses bras.

Il resta amsi longtemps immobile.

Cependant il ne pleurait pas.

L'agitation fébrile de ses doigts, qui semblaient traversés de courants électriques, trahissait seule son émotion intense...

— Songez, Laroque, dit le commissaire de police, à toutes les suppositions que fera naître votre silence!,.,

— Je vous jure par ce que j'ai de plus cher — par ma femme... — par la vie de ma fille — que j'ai dit la vérité !...

— Comment la justice pourra-t-elle vous croire, si vous lui enlevez le seul moyen possible de s'assurer que vous ne la trompez pas?...

— A la grâce de Dieu, et que ma destinée s'accomplisse, dit le mécanicien d'un ton ferme, en se relevant. Arrêtez-moi. Je suis prêt à vous suivre, mais je n'ajouterai rien à ce que j'ai dit!...

— Etrange obstination ! — murmura M. Liénard. — Et tout haut : — Je vous mets donc en état d'arrestation. Vous l'aurez voulu et vous m'aurez forcé la main.

Le magistrat mit en ordre ses notes, fit signer ses réponses, à Laroque, reçut régulièrement la déclaration de Guerrier, joignit à ses pièces le procès-verbal très bref de l'expert et les billets de banque qui allaient

former en quelque sorte la hase de raccusation — le tout pour être expédié à Versailles, en même temps que le prisonnier, au juge d'instruction chargé de l'enquête.

Midi sonnait, à ce moment, à l'horloge de l'usine.

— Suivez-moi, monsieur, dit Liénard.

En traversant le bureau de la caisse, Roger trouva rassemblés là Jean Guerrier et tous les employés qu'agitait le pressentiment d'un malheur.

— Mes amis, dit Laroque, je suis arrêlé sous l'inculpation d'un crime horrible... d'un assassinat suivi de vol... Je vais vous quitter... mais tranquillisez-vous... ce ne sera pas pour longtemps... J'aurai tôt fait de prouver mon innocence... Continuez-moi vos services... Guerrier, je vous laisse la direction de la fabrique... Adieu, mes amis, mes enfants!...

Ils s'élancèrent tous aulour de lui, les mains tendues, mais ne disant rien parce que cette nouvelle les atterrait. Guerrier embrassa Laroque :

— Cette accusation est insensée... dit-il... Vous vous justifierez facilement.

Laroque eut un sourire navré. Il n'avait plus la foi.

Dans la cour, ils se trouvèrent au milieu du flot des ouvriers qui sortaient de l'usine pour aller déjeuner.

Laroque était entre les deux agents restés dans la salle d'attente; chacun le tenait par un bras pour l'empêcher de fuir.

La nouvelle se répandit tout à coup avec la rapidité de Téclair.

— Le patron est arrêté!...

Le mécanicien était adoré par ses inférieurs pour sa justice, son égalité d'humeur, sa gaieté bon enfant, sa droiture.

En une seconde, le commissaire de police, l'expert Ricordot, le prisonnier et les agents du service de la sûreté furent entourés par une centaine d'ouvriers, curieux et menaçants, dont le cercle se ferma.

C'étaient tous de grands gaillards aux épaules robustes, au teint hâlé, à l'œil hardi.

Certes, Laroque n'aurait eu qu'à faire un signe pour être libre.

Liénard le comprit et eut un moment d'inquiétude.

— Restez calmes, mes enfants, dit Roger... et éloignez-vous... Je suis victime d'une erreur... mais ce soir, demain au plus tard, je serai de retour au milieu de vous... Soyez sans crainte pour votre paye... qui vous sera comptée, comme toutes les quinzaines, par M. Guerrier...

Un apprenti, un gamin, — la figure barbouillée de noir, — se jeta dans les jambea des agents, pour se rapprocher de Laroque :

— Patron, si vous vouliez, on pourrait faire passer la rousse pardessus le mur... Ça vous donnerait le temps de vous tirer des pieds.

— Fuir, mon garçon, ce sorait m'avouer coupable...

— Alors, c'est comme vous voudrez... Pourtant, mince, c'aurait été rien rigolboche!...

Et le gamin tourna les talons.

Les ouvriers s'étaient écartés respectueusement.

Un fiacre à quatre places, attelé de deux chevaux, attendait à la grille. Le commissaire y monta, puis Roger, puis les agents.

L'horloge de l'usine marquait midi un quart.

Les ateliers étaient arrêtés.

On n'entendait plus ni les marteaux, ni les limes, ni le bruit retentissant de l'acier que l'on frappe et qui résonne comme du cristal, ni le mouvement des roues, ni les ronflements de la vapeur.

On entendait seulement, dans la cour, un grondement de voix <rhommes.

C'étaient les ouvriers qui commentaient l'arrestation du patron.

Roger eut un pressentiment sinistre.

— Je ne reverrai plus rien de tout cela... murmura-t-il.

Et, se penchant, il embrassa d'un dernier regard les ateliers du fond, détachant en plein soleil de midi leur façade poussiéreuse et leurs hautes fenêtres à carreaux étroits salis par la limaille.

Il entrevit aussi, derrière la grille, des masses de têtes brunes très animées et des bras qui gesticulaient, puis il ne vit plus rien : le fiacre roulait vers la gare Sainl-Lazare.

Pendant le trajet de Paris à Versailles — qu'il fit entre les deux agents — il ne pensa qu'à sa femme et à sa fille. Quand le train passa devant Yille-d'Avray, son cœur se serra ; à deux pas de lui étaient les deux êtres chéris de sa vie...

Et, comme les vitres des portières étaient baissées à cause de la chaleur il eut une sorte d'hallucination — il était si loin de la vérité ! — et se figura entendre la jolie voix de Suzanne, pendant qu'elle courait, ébouriffée et la figure rouge, parmi les fleurs :

Des enfants de chœur chaulaient

« Te Deum, te Beum! »

Moi, je croyais qu'ils disaient : « Attrapez l'homme! »

Alors il ferma les yeux et silencieusement pleura.

iMn^.

Roger avait épousé Henriette, fille de Georg-es Béaardit, propriétayre des ateliers de la rue Saint-Maur.

Son mariage le fît l'associé de Bénardit, alors malade, et la mort du père d'Henriette, qui arriva quelque temps après, le rendit seul maîlre de la maison.

Ce n'était pas la fortune; c'était peut-être le moyen d'y parvenir, mais c'était à coup sûr un brevet de probité que Bénardit laissait en mourant à son gendre.

Il le lui avait dit. Roger le savait, du reste, aussi bien que lui.

— Les affaires deviennent difficiles, mon cher fils. Nos grands succès de l'Exposition nous ont plus coûté que rapporté. Je sens partout, dans toutes les branches du commerce et de l'industiie, un malaise que l'on cache encore, mais qui finira bientôt par apparaître. Sois prudent. Ne t'aventure pas. Ou je me trompe fort, ou les années qui vont suivre apporteront de gros événements. Sois prêta les supporter, à en profiter. Sois économe et travaille. Tu t'en tireras toujours.

Et Bénardit était mort.

Roger était jeune et fort. Il avait confiance en lui-même.

Au lieu de vivoter, ainsi que le lui avait recommandé son beau-père, il agrandit, au contraire, ses ateliers, chercha des débouchés nouveaux, et accepta des commandes très importantes.

Comme il ne possédait pas l'outillage nécessaire, il accepta, d'un ami de son père, Célestin Vaubernon, — ancien ouvrier comme lui, qui avait fait fortune et se trouvait à la tête d'une importante maison de soieries de Lyon, — il accepta, disons-nous, un prêt de cent trente mille francs environ qui lui servit à augmenter sa production et à donner une vie nouvelle à la fabrique.

Il avait foi dans l'avenir et l'avenir semblait lui donner raison, car les années 18G8 et 1869 furent pour lui très florissantes.

Roger Laroque, par son mariage, avait formé d'excellentes relations dans la haute bourgeoisie parisienne.

11 allait souvent dans le monde, où il était très aimé pour sa gaieté toujours égale, un peu débordante, mais dont les accès étaient tempérés par un tact exquis.

Il y apportait une intelligence nette et précise, un tour d'esprit neuf, un jugement sûr et porté de très haut.

Dans les grands magasins de Paris, les rendee-Tous sont faciles. (P. 95.Î

En même temps que ces qualités solides lui faisaient des amis parmi les hommes, sa finesse et son esprit le faisaient rechercher des femmes.

Il n'était pas beau. Il était peut-être mieux que beau. Sa physionomie expressive et changeante attirait la sympathie, en même temps que l'on sentait chez lui je ne sais quelle puissance de volonté et quel feu intérieur.

LIV. 12. — JULES MARY. — BOGER-LA-HONTK. — ÉD. J. ROUFF ET C'«.

uv. 12

Roger s'était marié en 1865 et Henriette était devenue enceinte pres>que aussitôt son mariage.

Suzanne vint au monde.

En 1869, seconde grossesse. Mais un accident de voiture, à Dieppe, dans une promenade à Pourville, mit ses jours en danger et la fit accoueher avant terme. L'enfant mourut.

Henriette resta fort longtemps souffrante, plus d'un an.

Dans un des salons qu'il fréquentait, Roger avait rencontré, un soii de bal, une femme dont la beauté l'avait fortement troublé.

M""" Julia de Noirville, femme de l'avocat déjà célèbre, était fille d'un père espagnol et d'une Arabe, et elle avait, très accusé, le cachet des deux races : un profil nettement découpé, le nez fin, des yeux ardents e» pleins de flammes, la taille mince, cambrée, presque maigre, mais noD point frêle, et laissant deviner, au contraire, dans chaque mouvement. dans chaque attitude, une vigueur, une souplesse étonnante.

Une sorte de charme mauvais, mais réel, se dégageait de cette femme. de son sourire sérieux, comme en dedans^ de sesyeux troublants et fouilleurs dont le regard était presque gênant par trop de fixité.

Quelle fatalité poussa l'un vers l'autre Roger et Julia? L'amour? Non. Roger aimait sa femme.

S'il avait eu le temps de raisonner le sentiment qui l'entraînait vers Julia, il se fût éloigné d'elle, mais il fut emporté dans un coup de passion, comme une feuille d'automne que balaye la rafale, et, lorsqu'il retomba, il rougit d'avoir été faible et d'avoir cédé si facilement.

Il était trop tard. Julia était sa maîtresse.

Nous n'essayerons ni de l'expliquer ni de l'excuser. Ce fut une de ces aventures qui se présentent avec le charme de l'inconnu et la pos sibilité d'une rupture, dans un certain monde facile. Mais, pour Julia comme pour Roger, les suites en devaient être tragiques.

Julia aima Roger avec passion, s'attachant à lui d'autant plus que l'instinct merveilleux de la femme criait bien fort à son cœur que Roger n'avait cédé qu'à une ivresse et qu'elle n'était pas aimée...

Ce fut la seule faute de la vie de Laroque.

Il devait l'expier cruellement.

Lucien de Noirville, l'avocat, avait épousé Julia dans un voyage fait en Algérie.

Les premières années du mariage furent assez calmes.

Julia donna deux enfants, deux garçons, à Lucien, mais, quand elle Q'eut plus pour se distraire les soins et les inquiétudes dis la maternité,

elle se lança, avec une sorte d'emportement, dans tous les caprices et les plus ruineuses fantaisies de la vie mondaine.

Noirville n'était pas riche.

Très estimé au Palais, promettant de faire une carrière brillante, il gagnait beaucoup d'argent à force de travail.

Mais il n'avait point de fortune personnelle et les dépenses désordonnées de sa femme mirent bientôt la gêne dans le ménage.

Les économies de l'avocat, et le mince patrimoine qui lui avait servi à vivre quand il était étudiant n'existaient plus qu'à l'état de souvenir.

Tout cela s'effondra vite dans les petites mains fluettes, aux ongles roses, de la jolie femme, et passa dans la caisse des bijoutiers, des couturières, des modistes et des tailleurs pour dames.

Si Lucien avait été seul, il ne se fût pas plaint, peut-être.

Il eût souffert en silence. Il eût redoublé d'ardeur au travail, car il adorait sa femme... il l'adorait comme au premier jour oii il l'avait rencontrée, près Alger, sous le grand soleil africain qui avait ambré son visage et coulé de la flamme dans ses yeux...

Mais il avait deux enfants, deux fils, Raymond et Pierre.

Il songeait à eux, à leur avenir, et il avait peur.

Un soir d'hiver, ils revenaient d'un bal chez le président de la cour, un ami de Noirville.

Ils étaient emmitouflés dans leurs fourrures et accolés dans les coins d'un élégant coupé attelé de deux purs arabes dont on voyait la chair rosée par le froid sous la robe d'une blancheur de lait.

Pendant le trajet, Lucien et Julia ne se parlèrent pas.

Au bal, Julia avait eu, comme toujours, son succès de beauté.

Elle était vraiment radieuse et charmeuse au possible.

Elle semblait, au milieu des élégances qui l'entouraient, et qu'elle dominait de toute sa fierté et delà certitude de son triomphe, elle semblait comme une fleur de ces pays d'Orient, éclatante et étrange, faisant pâlir, par la vivacité et l'harmonie de ses couleurs, les fleurs plus frêles, plus délicates, d'un pays plus froid.

Lucien, lui-même, la trouva si belle, sous la ruisselante lumière des lustres, cette femme qui était la sienne, qu'il oublia un moment les anciennes querelles et les appréhensions de l'avenir et resta ébloui, fasciné et troublé comme au premier jour.

Et il ne songeait ni au danger, ni à jouer, ni à causer, lui si brillant causeur, et, du fond d'un salon, il se contentait d'admirer, et il emplissait se» yeux et son cœur d'amour.

Quelqu'un lui avait alors pris le bras, M. de Ferrand, son vieil ami, qui donnait cette fête.

Le vieillard l'avait doucement entraîné.

— Lucien, avait-il dit, j'ai été, pendant toute sa vie, le compagnon de ton père. Toi, je t'ai suivi, depuis ta naissance, pendant tes études et depuis ton mariage, comme si tu avais été mon fils, — avec autant d'affection et de sollicitude.

Tu es donc bien sûr que je suis ton ami, n'est-ce pas?

— Certes, monsieur de Ferrand, dit l'avocat, surpris par ce préambule, mais pourquoi...

— Je sais, aussi, quelle est ta fortune, quelles sont tes ressources plutôt ; eh bien, mon enfant, veux-tu me pardonner ce que je vais te demander?

— Je vous pardonne, dit Lucien en souriant M. de Ferrand baissa la voix.

— Regarde ta femme, — non pas sa toilette, mais ses diamants. — Lucien, ne te fâche pas, je te parle comme l'eût fait ton père, — tu vis sur le pied de deux cent mille francs par an. Tu" n'en gagnes pas plus de soixante... Comment fais-tu?

Lucien avait reçu un choc violent au cœur.

Cette parole répondait si bien à ses angoisses secrètes qu'on eût dit que c'était la voix de ses souffrances intimes qui venait de s'élever... 11 courba le front et dit :

— Je l'aime tant...

Le vieux magistrat répondit.

— Prends garde !

Et voilà pourquoi, dans le coupé qui le reconduisait rue de Rome, oil il habitait, Lucien se taisait, remué par des pressentiments de malheur.

M™^ de Noirville, de son côté, devinait un orage.

Elle se pelotonnait dans son coin et fermait les yeux pour faire croire qu'elle dormait.

Toutefois, Lucien continuait de se taire.

Lorsqu'ils furent rentrés, seulement, il se décida.

— Julia, le moment est assez mal choisi pour te parler sévèrement. Tu reviens du bal et tu es encore dans l'enivrement de ton succès. Cependant, mieux vaut tout de suite. Il y a longtemps que je désire avoir avec toi une explication que je t'ai fait prévoir, mais que tu mets tous les soins à fuir. J'espère que tu ne m'obligeras plus à revenir sur un «ussi pénible sujet.

Il se tut, croyant qu'elle allait dire quelque chose.

Elle le regarda avec étonnement, mais le laissa parler sans rinterrompre...

— Ce n'est pas la première fois que je te fais ces observations, ma chère Julia, je t'ai déjà mise en garde contre toi-même. Nous ne sommes pas riches et depuis notre mariage tes dépenses pour ta toilette seule ont dépassé chaque année le budget général de notre ménage.

Deux fois déjà, en outre de la somme très suffisante que je te donne pour ta coquetterie, j'ai payé tes fournisseurs chez qui tu avais laissé grossir des factures dont le total, la première et la seconde fois, s'est élevé à plus de quatre-vingt mille francs.

Il me répugne beaucoup d'aborder avec toi ces questions d'argent, mais il le faut, dans ton intérêt même.

Certes, ma chérie, je comprends que tu sois coquette et pour ma part je t'aime trop pour t'empêcher de te parer à ton goût et je suis trop fier de ta beauté pour m'opposer à ce que tu la rehausses par ton élégance et tes toilettes. Je te conseille seulement un peu plus de prudence. J'ai horreur des dettes; nous sommes sur l'extrême limite où elles commencent. Et nous avons toute la vie devant nous ! Et nous avons l'avenir de nos enfants qu'il faut que nous assurions, ce à quoi tu ne penses guère...

Elle laissa tomber sur lui un regard indifférent, tout en arrangeant ses magnifiques et lourds cheveux noirs pour sa coiffure de nuit.

— Il est donc urgent, acheva Lucien d'un ton ferme et un peu impatienté par ce silence, que nous changions notre genre de vie. Désormais, ma chère enfant, nous vivrons d'une existence plus simple. Je ne sauiais trop vivement t'engager à diminuer tes dépenses, car vois à quelle désolante perspective nous courons, Julia, à une séparation qui nous fera vivre chacun de notre côté, qui causera un scandale énorme dans le monde, et qui brisera ma vie, car je t'aime.

— Si vous m'aimez, dit-elle, pâlissant sous cette menace, proférée timidement, et pourtant que Lucien était capable d'exécuter, si vous m'aimez, comment pouvez-vous penser à un aussi triste dénouement?

— Je t'aime, dit-il se levant pour prendre congé d'elle, je t'aime, mais je n'oublie pas que j'ai deux fils !

Et il appuya ses lèvres sur le bras nu de sa femme.

— Souviens-toi, dit-il en la quittant, que je suis absolument résolu k ne plus te pardonner tes dépenses, et que, si douloureuse que soit une séparation, je n'hésiterai pas à la demander aux lois, dans l'intérêt de Raymond et de Pierre.

Il se retira.

Il avait dit tout ce qu'il voulait.

Il avait jugé cet entretien nécessaire; il avait été oblig-é, pour le poursuivre jusqu'au bout, de marcher sur son cœur et de faire violence à sa passion.

Si Julia avait aimé son mari autant que celui-ci aimait sa femme, l'effort qu'il lui demandait ne lui eût point semblé trop pénible.

L'amour remplace tout chez les femmes et leur tient lieu de luxe, de triomphes, de coquetteries.

Malheureusement, elle n'aimait pas.

Elle avait épousé Noirville sans amour.

Pour oublier son besoin d'aimer, elle s'était jetée sans réflexion au miheu de la vie à outrance, essayant de dompter, à force de fatigue, les révoltes qu'elle ressentait parfois contre le vide de son cœur.

L'explication de Lucien tombait mal.

Elle avait fait, depuis un an, plus de cent mille francs de dettes.

Pendant six mois, ses créanciers lavaient laissée tranquille, car elle avait toujours payé; mais, depuis quelque temps, ils la pressaient, la fatiguaient de leurs réclamations incessantes.

Elle se vit, tout d'un coup, après cet entretien, dans une impasse, cherchant partout, sans succès, une porte de salut.

D'une part, les créanciers qui perdaient patience.

D'autre part, la colère de Lucien, la menace du scandale.

On dira : que lui importait une séparation, puisqu'elle n'aimait pas sQn mari?

Elle s'y fût résignée, peut-être, si elle avait été seule.

Mais si légère et coquette qu'elle fût, elle adorait ses enfants, et, parfois, en un soudain caprice, en un brusque revirement d'amour maternel, après les avoii* délaissés pendant quelque temps, elle revenait à eux tout à coup, et vivant de leur vie, s'amusant de leurs jeux, redevenue fillette riant et sautant avec eux, elle ne les quittait plus, pas même une heure, durant de longs jours.

Ce fut alors qu'elle était ainsi tiraillée, pleine d'angoisses, qu'elle rencontra Laroque.

Elle oublia tout pour cet homme et l'aima avec une telle longue, que rien ne semblait plus exister des choses d'autour d'elle qui étaient sa vie ordinaire, — ni Lucien, ni ses enfants, ni le monde, ni les toilettes, ni les créanciers...

Noirville possédait une des charges les plus occupées de Paris.

Il travaillait beaucoup et avait une ambition que justifiait pleinement «on talent.

Julia jouisBait donc d'une liberté relative et souvent il arrivait qu'elle

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allait dans le monde, non pas avec son mari, mais avec quelque parent ou quelque ami.

Lucien, assez tard dans la soirée, venait la chercher.

Laroque ne connut Lucien que de vue et l'aperçut deux ou trois fois seulement dans les salons où des relations communes les réunissaient; une simple présentation mondaine leur avait appris, à tous deux, leurs noms.

Quelques jours après la conversation que nous avons rapportée, Rog-er reçut, rue Saint-Maur, un petit mot d'une écriture fine et penchée, exhalant un parfum qu'il reconnut tout de suite.

Il n'eut pas besoin de courir à la signature pour deviner le nom de Julia.

La lettre demandait à Roger un rendez-vous pressant, dans la journée, vers deux heures, aux magasins du Louvre.

Déjà la chaîne de cette liaison semblait lourde à Roger.

II avait cédé à un entraînement sans amour et il rougissait de la faute commise, si préoccupé et si attristé par cette dissimulation constante qui est la honte première et le premier châtiment de l'adultère, qu'il fuyait maintenant sa femme, dans la crainte qu'elle ne devinât l'état de son âm€ et sa trahison.

La lettre de Julia était pressante : il fut au rendez-vous.

Il trouva la jeune femme arrivée avant lui, l'attendant avec anxiété.

Dans les grands magasins de Paris, les rendez-vous sont faciles. On n'est jamais si bien et si complètement isolé qu'au milieu de la foule. Personne ne faisait attention à eux...

Du moins, ils le croyaient... mais tout ce qu'ils dirent, un homme l'entendit, qui s'était dérobé aux premiers mots pour mieux écouter...

C'était un garçon du Louvre, au visage dur, à la taille athlétique.

Roger n'eut pas besoin d'un long examen pour deviner, malgré le Bourire dont Julia l'accueillit, avec un furtif serrement de mains, qu'elle apportait une mauvaise nouvelle.

En effet, son teint ambré était presque olivâtre ; ses traits étaient fatigués ; quelque chose voilait l'éclat de ses yeux de flammes.

Hardiment, sans hésiter, mais par petites phrases, courtes, hachées, qui seules trahissaient son émotion :

— Roger! si vous ne me sauvez pas, je suis perdue !

— Qu'y a-t-il?

Elle raconta ce que nous savons, combien elle était endettée et comment son mari l'avait mejaacée d'un scandale.

— Ainsi, dit-il rassuré, — car il s'était imaginé un malheur bien plus grand, — vous devez cent mille francs?

— Oui, fit-elle sans parler, — d'un signe de tête.

— Eh bien, je vous les donnerai. Seulement, c'est une grosse, très grosse somme pour moi. Il me faut quinze jours, plus peut-être, pour la reunir. Vos créanciers attendront-ils jusque-là?

— Je le crois, lorsqu'ils sauront surtout que je les payerai.

— Comptez donc sur moi, Julia.

— Roger, vous me sauvez, dit-elle, ayant des larmes plein les yeux et faisant des efforts pour ne pas pleurer, parce qu'elle craignait d'être vue... Au moins, puis-je être sûre que ces cent mille francs ne nuiront en rien à la prospérité de votre maison ?... Autrement, je n'accepterais pas^

— Tranquillisez-vous, Julia.

— Vous me le jurez?

— Je vous le jure I

— Du reste, je n'accepte, mon ami, qu'à titre de prêt. Je serai plus sage désormais. Puisquej'ai votre amour, qu'ai-je besoin du monde? Votre amour, n'est-ce pas assez pour emplir toute ma vie?

Elle sortit la première des magasins et envoya un garçon lui chercher un fiacre sur la place du Palais-Royal.

Dans l'ombre de la voiture, du bout de sa main gantée, elle jeta un baiser à Laroque et disparut.

Mais, jusqu'à la rue de Rome, un fiacre suivit le sien.

Et, quand elle fut remontée chez elle, un homme, — celui-là qui, dans les magasins, avait surpris sa confidence, — entrait chez le concierge €t demandait son nom.

Et le concierge, sans défiance, disait :

— W^" de Noirville, la femme de l'avocat.

Quinze jours après, Laroque apportait à Julia les cent mille francs promis : la jeune femme était sauvée...

De graves événements se passaient en France à cette époque.

Le mois néfaste de juillet 1870 avait commencé, et, le 15, le gouvernement impérial déclarait la guerre à la Prusse.

Dans les premiers jours d'août, l'armée était concentrée sur le Rhin : dans les premiers jours d'août, nos premières et lamentables défaites.

La France comprit alors qu'elle était en danger et tout ce qui, chez

Ces deux hommes, c'étaient Laroque et Noirville... l'amant et le mari. (P. 98.)

elle, était capable de se battre, courut s'enrôler pour la défense de la pairie menacée.

Les recrues furent dirigées sur le camp de Châlons, cii revenait alors l'armée de Mac-Mahon, pour s'y réorganiser et encadrer ses renforts.

Or, au camp, un mois à peine après la déclaration de guerre, deux hommes se trouvaient en présence, que le même généreux dévouement

UV. 13. — JULES MARY. — ROGKR-LA-HONTE. — ÉD. J. ROUFF ET C*». LIY. 13

avait arrachés à la famille et que le hasard réunissait dans le même régiment : le 6' chasseurs à cheval.

Ces deux hommes, c'étaient Laroque et Noirville... l'amant et le mari.

Dans le monde, ils se saluaient avec une stricte politesse, mais sans que rien les poussât l'un vers l'autre...

Quand Roger aperçut l'avocat, il fut si ému qu'il recula, d'instinct, mais Lucien le reconnaissait et, joyeusement, les mains tendues :

— Monsieur Laroque 1... Engagé comme moi!... Nous allons faire campagne ensemble 1 . . .

Le soir, sur les bottes de paille oh •! reposait, pêle-mêle, sous les baraquements, avec une cohue de soldats, Roger ne dormit guère...

11 sentait que, dans cette rencontre, il y avait plus que le hasard... il y devinait comme une menace de l'avenir et comme un châtiment prochain!...

La vie en commun, les dangers courus ensemble, les mille incidents si pénibles de cette campagne, vaillamment supportés, tout cela les rapprocha, malgré Roger, qui se tint d'abord sur la défensive, le cœur serré, l'esprit envahi par de mauvais souvenirs, et qui voyait toujours, entre Lucien et lui, l'image de la femme coupable.

Chaque poignée de main de Noirville lui faisait monter du rouge au front, et pourtant, il se sentait attiré vers Lucien, invinciblement.

Chaque jour lui faisait reconnaître les rares qualités de cet homme, sa franchise, sa loyauté, son cœur.

L'armée de Mac-Mahon avait quitté le camp et entreprenait cette marche fatale qui devait aboutir au désastre de Sedan.

Roger et Lucien faisaient partie du même escadron.

Ils se voyaient toute la journée, quand les services de grand'garde et de reconnaissance ne les éloignaient pas l'un de l'autre, et encore, souvent étaient-ils ensemble de service... Disciplinés et braves, supportant toutes les fatigues sans se nlaindre, excellents cavaliers avec cela, tous deux étaient très estimés de leurs chefs.

Au bivouac, sous la tente, ils ne laissaient jamais échapper l'occasion de se rapprocher l'un de l'autre, et le temps passait alors en de longues causeries où Lucien livrait à son nouvel ami son âme ardente et généreuse ; où Roger, entraîné par une sympathie mystérieuse à laquelle il avait vainement résisté, se montrait lui-même ce qu'il était : gai, lovai et bon.

Et il arriva bientôt fatalement qu'ils se prirent l'un pour l'autre d'une affection profonde, presque impérieuse.

Ces amitiés, nées dans des époques tragiques, en plein bouleversement, sont les meilleures, les plus vives, les plus durable;..

Lucien s'y était abandonné avec joie.

Pouvait-il se douter que cet homme, qu'il voyait si droit, si bravé, l'avait trompé, avait porté le déshonneur et la honte dans sa maison?

Roger avait combattu plus longtemps.

L'avenir l'effrayait. Qu'adviendrait-il s'il se laissait aller à l'aifection qui naissait en lui pour le mari de Julia?

Pendant quelque temps encore, il se tint sur la réserve... et puis, ce fut fini... l'amitié était née... plus ardente encore peut-être chez lui que chez Lucien, parce qu'elle était faite de sentiments divers oii le remords jouait son rôle.

Ah! s'il avait connu Lucien, jadis! Comme il eût résisté plus facilement à ce caprice affolant qui l'avait jeté dans les bras de Julia I

Mais cette pensée ne diminuait en rien ses regrets.

Coupable envers Noirville, il se disait :

— S'il apprend jamais la vérité, que pensera-t-il de moi? Que fera-t-il?... Comme il va me mépriser!... Aura-t-il assez de dégoiit! 1...

Et il souhaitait que les hasards de la guerre lui procurassent l'occasion de se dévouer pour Lucien.

Il sentait grandir en lui tous les jours une sensation singulière qui faisait qu'il avait vraiment besoin, pour se réhabiliter à ses propres yeux, d'un dévouement dont Noirville serait l'objet. Il eût voulu courir un danger, même mortel, afin de remonter dans l'estime de lui-même.

11 eût voulu, en un mot, effacer la faute commise — et, à tout jamais, effacer aussi, avec beaucoup de son sang, le déshonneur dont il était cause.

Mais le hasard semblait être inflexible pour lui et favoriser toujours Lucien; car, dans une reconnaissance faite à quelques kilomètres des lignes françaises, l'avant-veille de la bataille de Sedan, vers Mouzon, où se portait l'armée ennemie, Roger eut le crâne éraflô par une balle, qui l'étourdit et le renversa.

Un fort parti de dragons bleus leur donnait la chasse.

Roger avait roulé en travers de la route, évanoui. On le crut tué raide. Du reste, il était perdu, car il allait être écrasé par les chevaux allemands.

Lucien ne voulut pas l'abandonner et revint sur ses pas.

Les balles sifflaient autour de lui.

Les dragons approchaient de toute la vitesse de leurs montures.

L'avocat était robuste.

Il enleva Roger, le coucha sur sa selle, remonta, puis, enfonçant la» éperons dans les flancs de son cheval, il repartit à fond de tram.

Le peloton de chasseurs s'était arrêté pour le soutenir. On apercevait au loin, à la lisière d'un petit bois qui longeait la Meuse, les pantalons rouges d'un bataillon de la ligne qui s'éparpillait en tirailleurs.

Les dragons prussiens s'arrêtèrent, firent une dernière décharge et rétrogradèrent à toute bride.

Une ht'uie après, Laroque reprenait connaissance.

La ballp lui avait seulement effleuré la tête.

D put remonter sur son cheval, errant dans la prairie, et qu'un des chasseurs avait rejoint et ramené.

Roger était sombre. Ses sourcils étaient froncés.

— Je vous dois la vie, Lucien, dit-il en tremblant. Dieu m'est témoin que je suis prêt à vous rendre le même service et à sacrifier ma vie pour sauver la vôtre.

L'avocat sourit et lui tendit la main.

— Je vous crois, Roger. Ce que j'ai fait pour vous, vous l'auriez fait et le feriez pour moi. N'en parlons plus, je vous en prie... A la guerre, c'est chose si commune!...

Roger n'en parla plus en eftet. Il était de plus en plus triste.

Mais son amitié pour Noirville grandissait encore et Lucien, de aon côté, depuis cette aventure, aimait Roger davantage.

Le 1" septembre arriva.

La bataille autour de Sedan commença dès le lever du jour.

Quatre ou cinq cents canons enserraient l'armée française et crachaient sur elle la mort de tous les côtés, de toutes les collines, de tous les coins de bois.

Nous ne décrirons pas cette bataille.

Nous ne nous en occuperons qu'autant que nos deux personnages s'y trouveront mêlés.

Jusqu'à onze heures, l'armée française, qui se battait pour l'honneur, sans plus guère d'espoir de vainci'e, garda ses positions et les armées allemandes gagnèrent peu de terrain.

« Les Français, dit l'écrivain militaire prussien Borbstaedt, inférieurs sous le double rapport du nombre et de la portée des pièces, faisaient preuve d'une admirable abnégation et d'un complet mépris du danger. »

Vers onze heures, un ordre du général de Wimpfen dégarnit le 7' corps du général Douay pour renforcer de trois brigades le corps de Lebrun. Ce fut le commencement de la défaite.

Le centre et la gauche de la ligne française étaient menacés.

Le double mouvement tournant du prince royal de Saxe et du prince royal de Prusse s'achevait.

Les routes de Bouillon et de Mézières étaient coupées.

La Chapelle et Saint-Menges tombaient au pouvoir de l'ennemi.

Le plateau d'Illy et le bois de la Garenne étaient en butte à la plus effroyable canonnade qui ait jamais retenti sur un champ de bataille.

Le moment devenait critique. L'armée faiblissait.

Un peu avant midi, le général de Wimpfen, qui avait pris le commandement en chef, et le général Ducrot se rencontrèrent près de la Garenne. Un dialogue rapide s'échangea entre eux. Wimpfen ordonne à Ducrot de tenter un dernier eiïort de ce côté.

Le général Ducrot rassemble immédiatement toute la cavalerie disponible : la division Margueritte, comprenant le 1" régiment de hussards, le 6* régiment de chasseurs, les 1", 3% 4* régiments de chasseurs d'Afrique, puis des fractions des divisions Bonnemain et Salignac-Fénelon.

La cavalerie est prête à se dévouer, comme elle l'a fait àReichshoffen, et son abnégation est d'autant plus sublime qu'elle sait que son dévouement restera inutile.

Roger et Lucien font partie du 6' chasseurs qui va se mêler à la charge, restée célèbre, avec deux ou trois faits de guerre du même genre, héroïques sacrifices qui grandissent les hommes et font briller une lueur d'espérance dans la sombre nuit des défaites et des humiliations.

L'heure est solennelle.

Roger et Noirville pressent de leurs genoux les flancs de leurs chevaux qui pointent l'oreille et soufflent bruyamment.

Ils sont l'un près de l'autre dans le rang.

— Roger, dit Lucien, nous allons mourir...

— Je le crois aussi, dit Laroque d'une voix grave.

— Je mourrai sans regret, parce que j'aurai fait mon devoir. Mais j'ai une femme, j'ai deux fils... Si je meurs et si tu survis, toi, Roger, veux-tu me promettre de me remplacer auprès d'eux? Ma femme, hélas ! est légère et coquette... J'aurais peur pour mes enfants, qu'elle négligerait peut-être. Tu leur serviras de père... Alors, je mourrai tranquille et joyeux...

Très pâle, Roger répond :

— Je te le promets. Mais, moi aussi, j'ai une femme et une fille. Si je meurs et si tu survis, les consoleras-tu? les protégeras-tu?

— Comme si j'étais ton frère!

— C'est bien. Maintenant, comme peut-être nous mourrons tous les deux, viens, Lucien!

Et, se penchant sur sa selle, il lui tend les bras...

Et devant les cavaliers dont pas un ne sourit, car tous sont résignés

et pensifs, tous ont conscience du danger, ils s'étreiçnent et s'embrassent...

Le général Margueritte passe au galop de son cheval...

Il voit la scène, simple et grande... Il ôte son képi, le lève vers le ciel et crie :

— Vive la France !

Celui-là court à la mort.

La patrie n'est fécondée que par le sang généreux de ses fils...

L'artillerie française appuie le mouvement qui commence. Les premières batteries sont pulvérisées. D'autres les remplacent.

Le général Margueritte va reconnaître le terrain où il veut conduire ses cavaliers à la charge...

Il tombe frappé d'une balle.

Galliflet prend le commandement.

Ducrot ordonne la charge.

Hussards, chasseurs, chasseurs d'Afrique, s'ébranlent, le sabre au poing, penchés sur leurs chevaux.

C'est un ouragan furieux qui, entre le bois de la Garenne et le village de Floing, vient se heurter à dix-sept bataillons allemands.

Les tirailleurs sont dispersés, hachés, mais les bataillons résistent.

Une pluie do fer s'abat sur les cavaliers français.

Des rangs s'écroulent, tout entiers, faisant dans les escadrons de grands trous où se débattent pêle-mêle hommes et chevaux, dans un monstrueux charnier.

On recule.

Les escadrons vont se reformer derrière l'infanterie.

Roger et Lucien sont sains et saufs, ivres, le sabre rouge de sang; Roger a le sien tordu.

Une demi-heure se passe.

Galliiïet s'ébranle de nouveau avec ses escadrons décimés, recule encore, et, pour la troisième fois s'élance — mais cette fois ne ramène plus que des débris broyés par la mitraille.

Roger Laroque, seul, revint.

Lucien est resté... là-bas... près de la Garenne...

Roger a encore devant les yeux une rouge vision, quelque chose d'atroce, d'horrible, d'innommable...

Une balle a frappé le cheval de Noirville. Celui-ci s'est dégagé.

Des chevaux errent en liberté, privés de cavaliers. Il court à l'un d'eux. Il va l'atteindre. Déjà il étend la main... Un obus éclate près de lui...

Et Roger, qui venait à son aide, frappant son cheval de la pointe de son sabre pour en obtenir un dernier effort, Roger ne voit plus à la place de son ami que quelque chose d'épouvantable et d'informe, un tronçon qui s'abat, pendant que deux bras se tordent...

L'obus avait coupé les deux jambes de Lucien.

Guillaume, roi de Prusse, placé sur les hauteurs de LaMarfée, distinguait le champ de bataille.

On dit qu'il fut saisi d'admiration à la vue de ces héroïques cavaliers se sacrifiant pour l'honneur, avec une abnégation surhumaine, et qu'il s'écria :

— Oh! les braves gens!

Ce furent de braves gens, en effet, dont la France peut être fière, mais dont tout le sang versé ne retarda pas la défaite.

A trois heures, le drapeau blanc flottait sur la citadelle.

Entraîné par les flots mouvants d'une mer de fuyards, cavaliers, fantassins, artilleurs, qui tous rétrogradaient vers Sedan, Roger avait été obligé de quitter le champ de bataille...

Du reste, il était à demi fou, de douleur et d'horreur, pau-ce qu'il avait toujours devant les yeux le spectacle de Lucien coupé en deux — fou de rage aussi, devant ce nouveau désastre.

Quand Wimpfen rallia trois mille hommes dans les rues de S-^dan pour percer les lignes ennemies — effort insensé — il fut de ceux-là. Son cheval fut tué. Il revint à pied vers Sedan.

Les lignes prussiennes redoublaient leur feu...

Elles avaient achevé leur mouvement et formaient, à présent, autour de nous, un infranchissable cercle de fer.

Du reste, c'était fini : Napoléon avait décidé de capituler.

Dans l'intérieur de la ville, un effroyable et indescriptible désordre.

Roger se réfugia sur les remparts, y tomba demi mort de fatigue et s'endormit sur l'herbe.

La fraîcheur de la soirée e réveilla. Il se frotta les yeux.

Pourquoi était-il couché là?

La mémoire lui revint. Il se tâta. Il n'était pas blessé.

Alors il pensa à Lucien.

— Pauvre ami ! dit-il. Il est mort en faisant son devoir! Et il soupira.

Un silence relatif s'était fait autour de lui, L'^s Prussiens avaient cessé leur feu. Les batteries se taisaient. Napoléon venait d'écrire à Guillaume :

ta.

« Monsieur mon frère, (» N'ayant pu mourir au milieu de mes troupes, il ne me reste plus 1 qu'à remettre mon épée entre les mains de Votre Majesté.

« Je suis, de Votre Majesté,

« Le bon frëre,

« Napoléon. »

Rog-er déboucla son ceinturon, brisa son sabre en deux et le jeta du haut des remparts dans le fossé.

La nuit descendait lentement, — une nuit calme qui semblait vouloir cacher de son ombre protectrice le carnage de la journée et ensevelir vainqueurs et vaincus, étendus côte à côte, sous le même voile noir de la mort, sinistre égalitaire.

Roger s'orienta, se reconnut.

— Je ne veux pas laisser Lucien, se disait-il tout haut. Je le retrouverai... Je l'enterrerai moi-même, làoiiil est tombé, et je mettrai une croix sur sa tombe...

Il sortit de la ville et, quoique brisé de fatigue, s'appuyant sur un bâton qu'il avait arraché à une haie, il prit le chemin du champ de bataille là où il avait chargé les Prussiens, où Lucien était mort...

Une heure se passa. C'était près du bois de la Garenne. Il n'eut pas de peine à reconnaître l'endroit.

Il y avait bien des cadavres, et, un à un, il fallut qu'iî inspectât tous ces morts, les soulevant, regardant leur visage, cherchant parmi les traits défigurés les traits de Lucien.

La nuit était tout à fait venue.

Des étoiles brillaient au ciel bleu.

Et il semblait aussi que d'autres étoiles s'allumaient sur la terre, autour de Sedan, de Bazeilles et de deux ou trois villages brûlant dans une fumée épaisse : c'étaient les feux des bivouacs allemands.

Un moment saisi par la grandeur terrible du spectacle, Roger reste debout, sur la hauteur de la Garenne, et regarde autour de lui.

C'est l'heure où Guillaume, victorieux, répond à Napoléon :

« Monsieur mon frère, « En regrettant les circonstances dans lesquelles nous nous rencon- « trons, j'accepte l'épée de Votre Majesté, et je la prie de vouloir bien « nommer un de ses officiers, muni de ses pleins pouvoirs, pour traiter de « la capitulation de l'armée qui s'est bravement battue sous ses ordres. « De mon côté, j'ai désigné le général de Moltke à cet effet. « Je suis, de Votre Majesté, « Le bon frère,

« Guillaume. »

Roger l'arrêta, aidé par des camarades. (P 112.)

Des blessés, dans la nuit, criaient d'une voix rauque et appelaient au secours.

Une ombre, parfois, se levait, faisait deux ou trois pas, chancelant, étendait les bras en avant et retombait pour ne se relever jamais plus...

Là-bas, du côté de Floing, de La Chapelle, de La Marfée, de Sainl- Menges, partout enfin, des hourras répétés, puis des musiques allemandes

LJV. 14. — JULES MARY. — ROOER-I.A-HONTK. — ÉD. J. ROUFF ET c'«.

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