‹ Roger-la-Honte (volume 3)Chapitre 31 sur 42 · LIV · texte numérisé non relu

LIV

D'un coup d'œil circulaire, il a pu se rendre compte que personne ne 6 est aperçu de la substitution. Donc, c'est l'impunité assurée.

En quelques coups de baccarat, il va peut-être réaliser le rêve de Claudinet : Hériter d'un vivant.

Ce vivant est devant lui en chair et en os. C'est d'Estrignac qui, aux trois quarts ivre, a étalé devant lui un tas de billets de banque, sous une poignée d'or.

Le petit démon gros et blond se tient au fond de la pièce, tirant de grosses bouffées de sa belle pipe en écume de mer. Les yeux demi-clos, comme le chat qui guette la souris, il les rouvre tout grands de temps à autre pour jeter à son complice un coup d'œil d'encouragement.

Cependant le numéro 5 vient de passer la main après avoir gagné quatre coups de suite. Il est parti de dix francs et en relève cent soixante.

— La main est passée à cent soixante francs, annonce Machillard. Et il fait circuler les cartes dans l'ordre de la primauté.

Pierre se conformera-t-il aux instructions de Claudinet? Ya-t-il prendre cette main et donner les coups pleins jusqu'à ce que le « potard » lui ait fait le signal de s'arrêter.

Il hésite un instant. Les cartes passent devant lui et il n'ose pas les saisir, quand la voix de d'Estrignac, placé au numéro 10, s'écrie :

— [3 prends la main.

\îue d'Estrignac la prenne, cette main, et c'est le vivant, le bon \ivant qui va gagner.

Dans un mouvement fébrile, Pierre s'empare des cartes.

— La main est prise, annonce Machillard. Il y a cent soixante franc* à la main.

— Banco ! dit d'Estrignac.

Pierre donne le coup. Il gagne trois fois de suite le banco plein contre le « vivant. »

— Il y a douze cent quatre-vingts francs à la main, annonce Machillard.

— Banco I fait encore d'Estrignac.

Mais Vignol a vu Claudinet secouer là-bas la cendre de sa pipe, et fidèle à la consigne :

— Je passe la main, dit- il.

— Je la prends, s'écrie d'Estrignac.

— La main est prise, hurle Machillard. Il y a douze cent quatrevingts francs à la main.

Personne ne dit : banco ; mais chacun ponte selon ses moyens total des masses ne dépasse pas six cent vingt-cinq francs.

1044 ROGEU-LA-HONTE

— Je ne donne pas le coup, déclare l'intrépide d'Estrignac, si on fait pas le banco plein,

— Banco, fait enfin une voix flûtéc.

C'est Claudinet qui s'avance, la pipe à la bouche. Il dépose sur la table deux billets, un de mille francs, l'autre de cinq cents francs.

— Banco des douze cent quatre-vingts francs.

D'Estrignac donne les cartes. Claudinet abat neuf, par un cinq de carreau et un quatre de pique. Il a gagné.

Machillard lui pousseavec sa palette les douze cent quatre-vingts francs payés par le banquier et le petit gros blond s'en retourne au fond de la pièce chauffer son dos rond devant la cheminée.

Des coups analogues se reproduisent tout le long de cette taille. Pierre gagne sur d'Estrignac, passe la main que prend ce dernier, et c'est Claudinet qui réussit le banco.

Chacun des deux filous associés avait au bout de la taille dix mille francs de bénéfice. Une telle brèche faite à son patrimoine dégrisa soudain d'Estrignac. Eut-il comme le pressentiment d'avoir été volé? Il refusa de se laisser inscrire au tableau pour la partie suivante, et à M"' Mélanie, il dit en buvant son consommé :

— C'est fameux, mais c'est un peu cher.

Il partit sans serrer la main au maître de la maison. Mélanie l'éclairait dans l'escalier avec sa lampe à pétrole. Arrivé au premier, le décavé, qui était un joyeux « fumiste w, n'eut-il pas l'idée de cogner du talon à la porte du juge d'instruction.

— Tu dors, lui criait-il, et je perds mes bottes au-dessus de ta tète. Mélanie rentra éperdue. Claudinet ordonna le silence et ne se rassura

que lorsque sa victime eut refermé derrière elle la porte de la rue.

Tous les invités furent d'accord sur un point, à savoir que d'Estrignac était un bon garçon mais qu'il manquait d'éducation.

La partie languit encore quelques instants et chacun s'en fut chez soi en descendant l'escalier sur la pointe des pieds pour ne pas réveiller de nouveau le magistrat.

Par un reste de fierté, Pierre ne voulut pas avoir d'explications avec son complice.

Il lui remit de la main à la main une liasse de sept mille francs de billets de banque comprenant l'enjeu initial et la moitié du butin.

— Le compte y est, lui dit-il sèchement. Bonsoir.

— Bonsoir à Pauline, fit l'autre.

Pierre descendit l'escalier en titubant. Il n'aurait jamais cru, dans sa

vanité à' homme fort, que sa première infamie le troublerait à ce point.

Il était descendu le dernier et se croyait quitte de cette nuit scélérate, lorsque, devant la porte, sur le trottoir, une dizaine de décavés, habitués des tripots du quartier, l'entourèrent. A les en croire, il leur devait une compensation pour sa veine.

L'un d'eux, nommé Vidalin, le plus raté des faux étudiants, le somma de payer la soupe au fromage.

En toute autre circonstance, Vignol aurait envoyé à tous les diables ces noctambules en quête de la pièce de cent sous. Mais il redoutait Vidalin à qui rien n'échappait et dont la langue sans cesse en mouvement n'épargnait que les victimes de ses chantages. Il se laissa entraîner par lui, rue Lobineau, près du marché Saint-Germain, dans une gargote ouverte, toute la nuit, en vertu d'une permission préfectorale, pour fournir la soupe et le bœuf aux travailleurs nocturnes de ce quartier. Or, quels sont ces travailleurs? d'honorables ouvriers, mais dont le tablier de cuir et les bottes colossales ne sentent pas la rose.

C'était là que, toutes les nuits, le petit Vidalin et quelques-uns de sPis pareils, se faisaient payer, par les heureux du sort, la soupe au fromage, à une table voisine de celle occupée par... les vidangeurs.

Pierre la connaissait cette soupe réparatrice qui, maintes fois, lui avait tenu lieu de déjeuner du matin avant de se rendre tout droit à l'hôpital. Lui, si friand de confortable, il s'était demandé souvent comment cette jeunesse bourgeoise, se plaisait en un tel lieu. Il comprenait alors le sourire méprisant de l'ouvrier qui s'étonne à bon droit de coudoyer ces futurs « gros légumes » dont la conversation roule sur des pertes de centaines de francs au baccarat ou des gains à donner le vertige.

Il paya la soupe, le vin blanc, le café, le pousse-café, à Vidalin et aux autres décavés. Il se laissa traiter de veinard émérite, d'archi- Bidard. Il supporta sans broncher les regards en vrille de son principal invité.

Mais à l'aube du jour, fatigué de jouer ce rôle de joueur heureux, il trancha net la question par l'offre de sa bourse à chacun de ces messieurs. Vidalin se contenta d'un louis, ce qui prouvait qu'il n'avait rien vu. Les autres prirent chacun cent sous et s'en furent se coucher avec la tranquillité d'esprit de joueurs assurés de pouvoir passer leur après-midi agréablement.

Et parmi ces mendiants nocturnes se trouvait le fils d'un des plus gros fermiers de la Beauce. Brouillé avec papa pour avoir échoué à tous ses examens, il préférait mener cette vie avilissante plutôt que de rentrer au pays.

1046 ROGER-LA-nONTE

Pierre Vig-nol put enfin regagner son domicile où Pauline, réveillée, le reçut avec ces mots :

— M'as-tu gagné ma dot ?

— Oui, dit-il, et je t'engage, toi et ton fiancé, à faire publier vos bans ce mois-ci.

Il tira de sa poche un billet de cinq cents francs et serra son portefeuille dans un tiroir fermé à clef. Il ne voulait pas que Pauline connût le résultat de sa nuit.

— Voici ta dot.

Ses petites mains d'ancienne ouvrière se jetèrent sur le fafiot. Puis une réflexion lui vint et elle repoussa le présent de Pierre.

— C'est ma dot, dit-elle, et c'est aussi mon congé. Eh bien, je ne veux ni de l'un ni de l'autre.

— A ton aise; mais je dois te prévenir d'une décision irrévocable que j'ai prise ce matin. A partir de demain, je ne connais plus que le travail. Il faut que je passe trois examens coup sur coup. S'il te plaît de rester la maîtresse d'un forçat de la science médicale, d'une sorte de bénédictin atrabilaire, grincheux, silencieux, renfermé, à ton aise ! Et pour commencer, je vais prier Urbain, le garçon d'amphithéâtre, de m'apporter demain un cadavre d'enfant nouveau-né que je veux disséquer devant toi pour mon plaisir.

Prise d'une peur atroce, Pauline sauta à bas du lit.

— C'est vrai, dit-elle, tu vas faire venir ici des cadavres?

— Oui. Un par jour. Est-ce trop? ,

— Plaisantes-tu, oui ou non?

— Non.

Elle se vêtit en un clin d'œil, rassembla ses cheveux du mieux qu'elle put, les attacha provisoirement avec des épingles, mit son chapeau, fit un petit paquet de ses bardes, ramassa le billet de cinq cents, et à Pierre qui se déshabillait nonchalamment :

— Merci pour ma dot. Je m'en vais. Embrasse-moi.

Il lui obéit sans enthousiasme. Elle, tout émue, se suspendit à ses lèvres.

— Oii vas-tu? lui demanda-t-il.

— Je vais chercher Joseph.

— Ton fiancé ?

— Gui. Nous ferons publier les bans ce matin. J'ai le consentement de papa dans ma poche.

— Au fait, c'est vrai, tu as un père. Qu'est-ce qu'il fait?

— Il est tailleur.

— Et ta mère, où est-elle.

— Au paradis,

— Tu y crois donc, au paradis?

— J'y crois pour maman, mais pas pour toi. , . ni pour moi.' Au revoir ; non adieu! A moins que tu ne viennes à la noce. Viendras-tu?

— En quelle qualité?

— Je dirai à Joseph que tu es mon cousin Pierre. Seulement, plus de bêtises! Je te défends de me tutoyer. Et puis, tu sais, je veux être une petite femme bien honnête, bien fidèle à son mari. Joseph n'est pas bégueule; il a confiance. Il sait que j'ai fait la noce, mais toujours avec des g-ens comme il faut. Alors, c'est au revoir. Au revoir, mon bichon. . dans un petit mois, tu me diras si ça me va bien, la ûeur d'oranger.

Elle sortit en riant, les larmes aux yeux.

Pierre s'endormit en se disant qu'un ambitieux ne doit jamais s'embarrasser d'une femme et qu'à moins d'avoir hérité d'un millionnaire, on n'arrive à rien sans un travail acharné.

Gomme il se l'était promis, il se mit résolument à l'étude, et s'abstint de retourner au tripot. Pour éviter la visite de Claudinet, il s'était empressé de déménager.

Le quartier latin le dégoûtait. Il s'acheta des meubles d'occasion à l'hôtel des ventes et se loua un petit logement, place Saint-Pierre, à Montmartre. De là, il dominait Paris; de là, comme Rastignac, le plus ambitieux des héros du grand romancier Balzac, il se disait : « Cette ville m'appartient. »

Il s'était bien gardé, en emménageant de faire connaître sa qualité d'étudiant en médecine. De la sorte, Urbain, qu'il gratifiait largement, pouvait lui apporter, sans exciter la méfiance, des débris humains enveloppés de gros papier gris.

Les voisins se plaignirent souvent de sentir des émanations d'acide phénique. Interpellé à ce sujet par son propriétaire, le futur docteur Vignol, qui s'était donné comme rentier, répondit :

— Je combats par l'emploi d'un désinfectant les miasmes putrides que tout Paris envoie à Montmartre.

Comme il payait régulièrement son loyer, on lui laissa le dernier mot.

A vingt-quatre ans, Pierre Vignol était reçu docteur en médecine, avec les félicitations des examinateurs. Tout autre que lui eût éprouvé une joie indicible en prenant possession de son diplôme. Il ne songeait qu'aux difficultés de se créer, sans argent, sans relations, une clientèle dans ce Paris qu'il croyait posséder un jour et où il n'était encore, comme tant d'autres, qu'un très humble citoyen.

Du produit de son vol sur lequel il avait vécu avec une sordide économio, il ne lui restait que cent francs.

Qu'allait-il devenir?

A peiné arrivé au but, c'était à recommencer. La société lui octroyail le droit de soigner son prochain gratuitement ou moyennant finances, mais elle ne lui garantissait pas un nombre suffisant de malades pour lui permettre de se soigner lui-même. A lui de chercher des clients A lui de faire sa place, son boniment, tout comme les marchands de n'importe quoi. On ne se met pas dans la médecine quand on ne connaît personne, quand on n'a pas le moyen de se monter un cabinet, de faire de la publicité dans les journaux et sur les murs. Des médecins, il en pleut! L'Etat ne saurait protéger plutôt cette industrie que toute autre. C'est comme les avocats. Et puis, quand ils n'ont pas de clientèle, les diplômés, ils ont toujours la ressource de se fourrer dans la politique. Docteur en quelque chase, c'est un titre pour les électeurs.

Pierre Vignol s'était dit : je serai un grand médecin et je toucherai de grands honoraires. Il avait un peu trop compté sur son étoile. Il se croyait habile, surlout comme chirurgien, et il l'était en effet; mais jusqu'à présent, il n'avait guère travaillé que sur des cadavres. Les vivants endommagés ne se pressaient pas de lui confier leurs membres à couper. Ils préféraient s'adresser au spécialiste en renom.

Ahl le renom! Comment y arriver? La capacité suffît-elle? Non. Il faut la chance, comme dans tout. Et pour aider la chance, un peu d'argent est indispensable. Encore plus de savoir-faire.

Pierre ne possédait ni argent, encore moins de savoir-faire. Sa vocation lui était venue au village, en entendant causer des Parisiens sur les bénéfices fabuleux de nos sommités médicales. Il avait voulu parvenir à la fortune par la science. Quelle contradiction ! Comme si la science ne payait pas suffisamment ses zélateurs en leur donnant des trésors de connaissances! Comme si ces grands médecins qui gagnent de si gros honoraires ont le temps d'en profiter.

Celui dont toute l'ambition est de posséder pour jouir de la possession et l'augmenter sans cesse doit fuir les arts. Qu'il se jette à corps perdu dans le com'merce, l'industrie, la finance surlout.

C'est qu'aussi Pierre Vignol voulait être autant honoré que riche. Sa vanité démentait son scepticisme et ilne s'apercevait pas que croire en soi est une faiblesse ridicule chez un homme qui ne croit pas en Dieu.

La misère arriva. Pierre, àbout de ressources, désespéré, en fut réduit k retourner chez sa mère, à Oinville. Il y arriva pâle et déiait, par un beau soleil de juillet.

ROGER-LA-HOiNTE

Combien vous faut-il? (P. 1051.)

On juge de la joie de la pauvre vieille en embrassant son prodige. Tous les parents et amis voulurent voir le médecin. Ou lui trouva l'air triste et on fit remarquer qu'il était beaucoup trop jeune pour exercer. Il n'avait même pas la confiance des quelques âmes disséminées dans ces parages.

Durant les deux mois qu'il prit pour se refaire à la cuisine n^aternelle.

LIV. 132. — JULES MARY. — ROOSR-LA-HONTE. — ÉD. J. nOLFF ÏT c'*.

il n'eut à opérer qu'un malheureux charretier dont les jambes, écrasées sous les roues d'un lourd tombereau, durent être amputées.

Il le fit cul-de-jatte avec une dextérité de vieux praticien, mais le sujet, réduit à toute extrémité par une perte énorme de sang, au moment de l'accident, lui passa entre les mains, et chacun demeura convaincu que c'était de la faute du chirurgien, un blanc-bec à qui personne ne voudrait confier le soin d'un panaris.

La maman Vignol avait encore trouvé le moyen d'économiser cinq cents francs sur la petite rente que lui faisait M°' de Terrenoire. Elle les donna au fiston.

Pierre retourna à Paris. Là il eût pu arriver à une belle situation dans la Faculté par la voie des concours, mais il lui aurait fallu entrer à demeure dans un service de clinique, et il était incapable d'une telle abnégation. Il n'avait pas voulu de l'internat à l'hôpital ; ce n'était point pour s'exclavager maintenant qu'il possédait son diplôme.

Ce médecin raté ne se doutait pas que l'homme de science ne cesse jamais d'apprendre et qu'un diplôme n'est pas un champ d'exploitation.

Il lui fallait de l'argent pour s'établir tout de suite. Une première fois, il avait eu recours au vol. Encouragé par l'impunité il se mit à la recherche de Claudinet.

Il le trouva marié, bien marié, et établi pharmacien rue de Maubeuge.

Le petit misérable n'avait pas grandi d'une ligne. Il était encore plus gros et peut-être plus blond qu'autrefois.

L'affreux Machillard restait son âme damnée. C'était lui qui avait reçu Pierre dans l'officine, et qui lui avait indiqué le café voisin où son maître détenait dans ses poches la clé de l'armoire au poisoji, tout en cultivant les séries au billard.

Les deux complices ne s'étaient pas revus depuis la fameuse nuit où ils avaient failli hériter d'un vivant. Ce vivant, soit dit par parenthèse, ne devait pas survivre longtemps à la perte de son patrimoine. Six mois d'une noce sans répit le réduisirent à l'état de squelette. Abandonné, honni de sa vieille mère, dont l'avarice touchait à la folie, il mourut littérale ment de faim dans le coquet appartement qu'il s'était fait meubler au temps de sa splendeur, boulevard Montparnasse, tout près du balBullier.

Claudinet fit la grimace en l'apercevant. Mais il se remit aussitôt, abandonna sa partie et l'invita à s'asseoir à une table à part.

— Qu'y a-t-il pour votre service? lui demanda-t-il.

— Je suis docteur en médecine...

— Très bien !

— Mais je n'ai pas le sou.

— Très mal !

Claudinet lui apprit son mariage.

— Ma femme, dit-il, n'est pas à beaucoup près aussi jolie que votre ancienne Pauline, mais c'est une digne épouse. A défaut de beauté, elle m'a apporté une centaine de mille francs. Ah! vous êtes médecin. Eh bien, mon ami, il faut vous marier. H faut épouser un sac. Ne vous occupez pas de l'extérieur, mais du contenu. Je vous trouverai ça. Tenez, je connais une petite bossue qui a soixante mille francs de dot. Elle est haute comme ma botte, mais elle mérite qu'on la soigne comme la prunelle de ses yeux. Elle a une tante très âgée et millionnaire qui raffole ds sa petite Nini (ma bossue s'appelle Eugénie) et qui l'a faite son héritière universelle. Je puis vous mettre en rapport demain avec le père, un vieux rentier rhumatisant ; il sera votre premier et votre meilleur client.

— Grand merci! fit Vignol. Je n'en suis pas encore réduit là.

— Diable 1 Vous êtes difficile, moucher. En quoi puis-je vous être utile?

— Vous pouvez me faire gagner de l'argent.

— Moi !

— Vous. Vous l'avez déjà pu. Vous le pouvez encore. Claudinet se gratta le front.

— Combien vous faut-il?

— De quoi m'établir et faire un peu de publicité. J'entends devenir un spécialiste des maladies les plus fréquentes et par conséquent les plus productives. Je guérirai la phtisie, la bronchite, la laryngite, la pleurésie, Temphysème, l'asthme, le catarrhe...

— Compris ! Mais ne comptez pas sur moi pour vous trouver la forte somme. Je ne joue plus qu'à la bonne.

Jouer à la bonne signifie, dans l'argot des joueurs, jouer franc jeu sans aider le hasard en sa faveur.

— Je ne mets plus les pieds dans les tripots, continua Claudinet. Je vais au cercle, la maison de jeu tolérée, surveillée. Si vous voulez, je vous y présenterai. On peut encore y faire son beurre, quand on connaît ses télés. Je vous mettrai au courant. On y cultive l'écarté avant le dîner. Je /DUS montrerai les gens qui gagnent presque toujours et vous ponterez voire pièce de cent sous de leur côté.

— Non! Non! s'éoria Pierre. J'en ai assez, de ces veilles, de cette course au pain du jour, de ces tripotages, de ces avilissements, de ces platitudes! Ce n'est pas en perdant mon temps dans des bouges que j'arriverai à me faire un nom.

Claudinet ne put réprimer le rire qui l'étouffait.

— Pardon, dit-il en pouiïant. Votre naïveté me stupéfie. Vous vous imaginez que le titre de docteur en médecine est quelque chose. Pauvre garçon I Tout ce que je puis faire pour vous, c'est de vous monter un cabinet de consultations dans mon officine. Vous y donnerez des consultations gratuites, il est vrai, mais nous partagerons ensemble le bénéfice de la vente des droguos.

— Combien cela me rapportera-t-il par mois, à votre idée?

— Gela dépendra de vous. Plus vous droguerez les malades, plus vous gagnerez.

— C'est encore la misère...

— Evidemment que ça ne vaut pas une passe de six au baccarat contre un D'Estrignac; mais que voulez- vous, maintenant que je suis un honnête homme, je n'ai pas mieux à vous offrir. Acceptez-vous?

— Je réfléchirai. En attendant, vous seriez bien gentil de m'avancer une petite somme pour faire face aux premiers besoins. Je vous payerai, avant l'août, foi de docteur.

— Combien?

— Cinq cents francs.

— Vous appelez cela une petite somme. On voit bien que vous n'avez pas encore fait un beau mariage. Sachez une chose, docteur Vignol, plus on est calé, plus on regarde à lâcher cinq cents francs de sa poche. Le pauvre prête facilement... pour pouvoir emprunter à son tour. Le riche, n'ayant besoin de personne, ne prête pas.

Le docteur Vignol devint cramoisi.

— Votre refus est un peu long, dit-il.

— Attendez ma conclusion... Je refuse de vousprêter cinq cents francs^ il est vrai, mais je ne me refuse pas à vous les faire prêter!

— Par qui?

— Par un imbécile. Je. m'explique : ce soir, je vous présentefai au cercle, et je vous donnerai auprès du gérant pour un médecin de grand avenir.

— Vous ne le tromperez pas.

— Fort bien ; mais j'ajouterai ceci : « Le docteur Vignol est sur le point d'épouser une riche héritière. » Or, ce soir, l'administration du cercle a embauché un nouveau caissier prêteur qui ne connaît pas du tout la clientèle. Vous ferez semblant déjouer, puis vers dix heures, quand la partie sera bien allumée, vous vous approcherez du caissier, et d'un ton dégagé, vous lui direz : « Donnez-moi vingt-cinq louis. Je suis le docteur Vignol. » Il vous répondra : « attendez, je vais consulter l'étal de ma

caisse. » En réalité, il ira demander au gérant son avis sur votre solvabilité. Le gérant, se fiant à l'éloge que j'aurai fait de vous, espérant trouver par la suite un bon client dans le docteur Vignol, approuvera le prêt des deux mains, sans toutefois le garantir de sa signature, et vous aurez vos vingt-cinq louis. Chiendent I — il y a du chiendent — le caissier vous les donnera en jetons; voilà le chiendent! 11 vous faudra conséquemmenl changer ces jetons contre de l'or ou du papier monnaie. Or, c'est le caissier lui-même qui opère le change. Nous lui jouerons le tour, voilà tout, et remarquez ma grandeur d'âme': je ne demande rien pour ma commission. Après avoir fait semblant de rejouer et de reperdre, vous passerez dans le salon de lecture où c'est moi-même qui vous changerai vos jetons. Puis vous déguerpirez.

Et le pharmacien ajouta triomphalement :

— Ce n'est pas plus malin que cela!

— J'irai, dit Pierre.

Ils prirent rendez-vous dans un café du boulevard.

A neuf heures du soir, le docteur Vignol était présenté par son ami Claudinet au gérant du cercle. A dix heures, il palpait vingt-cinq louis de jetons dans les circonstances prévues par le petit gros blond. A onze heures, il se retirait avec un billet de cinq cents francs, sans avoir risqué un centime.

Décidément, c'était un homme de ressource que l'ancien client de Mélanie.

Le docteur devait le lendemain s'entendre avec son complice pour monter, dans l'arrière-boutique de la pharmacie, un cabinet de guérison de toutes les maladies de poitrine, sans exception; mais cette combinaison lui causait une telle répugnance qu'il se donna encore plusieurs jours pour prendre un parti.

Une idée avait germé dans son esprit : pourquoi n'irait-il pas trouver M"* de Terrenoire, la bienfaitrice de sa mère? N'était-elle point la femme d'un banquier, et les banquiers ne sont-ils pas en mesure de prêter de l'argent à un médecin d'avenir.

Malgré son scepticisme et sa malhonnêteté native, il y avait, comme le lui fit remarquer Claudinet, un grand fonds de naïveté chez Pierre Vignol,

Un scrupule le retenait toutefois : sa mère lui avait expressément défendu d'aller rendre visite à M"' de Terrenoire qui, nous l'avons dit, la secourait à l'insu de son mari.

Bien souvent, Pierre s'était demandé pour quel motif, cette grande dame mettait tant de mystère dans ses bienfaits. Aux réticences de >

maman VigQol sur ce sujet délicat, il devinait un secret entre les deux femmes.

Et il en conclut que M°* de Terrenoire aurait hâte de se débarrasser de lui comme elle s'était débarrassée de la nourrice... en lui faisant des rentes.

Exécrable idée sur Tapplication de laquelle il n'hésita pas longtemps.

Le lendemain, il se présentait à l'hôtel de la rue de Ghanaleilles, après s'être assuré préalablement que M. de Terrenoire se trouvait à sa maison de banque du boulevard Haussmann.

Comme il s'y attendait, Andréa le reçut froidement. Elle l'écouta jusqu'au bout sans l'interrompre.

— J'en parlerai à mon mari, lui répondit-elle. Ne comptez pas toutefois sur un prêt d'argent. Les maisons de banque ne font des avances que sur titres monnayables, et le vôtre, docteur, est purement honorifique. M. de Terrenoire a de grandes relations. Il peut beaucoup pour un jeune médecin.

— Quand faudra-t-il revenir? demanda le solliciteur.

— Ne vous donnez pas cette peine. Je suis souvent absente... on a si peu de temps à soi... les visites... les devoirs que m'imposent mes fonctions de dame patronnesse d'une œuvre en faveur des détenus abandonnés... c'est un grand hasard que vous m'ayez rencontrée chez moi aujourd'hui... je préfère vous écrire. Avant trois jours, vous aurez une lettre de moi.

Il n'y avait pas à répliquer. Il remercia et se retira après avoir donné son adresse.

Trois jours après, il recevait la lettre suivante :

« Monsieur,

« M. de Terrenoire me charge de vous dire qu'il vous attendra demain « à son bureau, à deux heures, pour une communication importante. « Agréez, monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.

« A. de Terrenoire. »

Le docteur Vignol, que la sécheresse de cette lettre laconique intriguait beaucoup sans l'étonner, se rendit à l'heure dite au rendez-vous donné par le banquier.

— Vous êtes médecin, lui dit ce dernier et vous cherchez une position ?

— Hélas i oui, monsieur.

— Sur la recommandation de M°* de Terrenoire, qui n'a pas oublié les bons soins de sa nourrice, je me suis occupé de vous sans retard. Si vous

étiez un homme de chiffres, il me serait facile de vous trouver une situation dans la banque; mais un médecin! Ah ce n'est pas commode! Aussi quelle diable d'idée votre mère a-t-elle eu de vous mettre dans cette partie ing^rate, quand elle n'avait qu'à s'adresser à moi. Dès l'âg^e de douze ans, vous pouviez entrer ici comme petit commis. Aujourd'hui, grâce à l'intelligence dont la nature vous a doué, vous gagneriez dans ma maison an moins mille francs par mois. Il faut dire que je vous aurais poussé. IVfédecin! Franchement, votre mère a eu grand tort...

— C'est moi, monsieur, interrompit Vignol, qui ai voulu être médecin.

— Eh bien, docteur, vous auriez mauvaise grâce à vous plaindre. Tout ce que je puis vous offrir, c'est une place très dure, dans un pays perdu. Encore est-ce une grande chance qu'elle soit venue à ma connaissance au moment psychologique, et qu'il me soit permis d'en disposer en votre faveur.

— Je vous en remercie infiniment.

— Oh! ne vous hâtez pas de me remercier. Attendez. Avez-vous voyagé, monsieur Vignol?

— Jamais.

— Alors vous ne connaissez pas plus la montagne que la mer ou la forêt. C'est très beau, la montagne ; en été I Mais quand la neige tombe et que la force des choses vous obhge à vous immobiliser pendant deux ou trois mois sous l'abri de votre toit, cela perd de son charme. Vous sentezvous le courage de consacrer vos soins aux malades d'un bourg perdu dans la montagne ?

— Oui... En attendant mieux...

— Oh! ne vous leurrez pas d'un espoir irréalisable. Ce que je vous offre, c'est un enterrement honorable... mais prématuré...

— Où?

— Dans le Jura. D'abord, êtes-vous un humanitaire. Le docteur ne put retenir le cri de sa croyance.

— Oh non!

— Alors, il ne faut pas aller vous installer dans le Jura.

— Pourquoi?

— Je m'explique. Le village des Rousses oti, grâce à l'appui du maire, M. Germa, vous pouvez aller vous installer dès cette semaine, est situé en pleines montagnes, sur la frontière suisse. Depuis huit jours, les habitants sont privés de médecin par suite du déi es du vieil Esculape qui 8 soigné aux Rousses trois générations, à raison de deux cent cinquante francs par mois.

— Deux cent cinquante francs, s'écria Pierre; mais il n'y aurait pas de quoi payer mon cheval et mon domestique.

— Attendez... on vous fournit en plus le logement, le cheval, la voiture ; on vous paye les gages d'une femme de ménage et d'un domestique. Comme vous n'aurez presque rien à dépenser, vous pourrez mettre de l'argent de côté. C'est M. Germa lui-même, riche éleveur de bestiaux, qui supportera cette dépense dans l'intérêt de ses administrés. Il entend que le pauvre soit aussi bien soigné que le riche, et il vous sera interdit de demander des honoraires, ce qui n'empêchera pas d'en toucher de la part des malades généreux.

— Ce seront mes pourboires, observa Pierre avec amertume.

Sur cette démonstration d'amour-propre, M. de Terrenoire se refroidit visiblement.

— Je vous demandais tout à l'heure, dit-il, si vous étiez un humanitaire, et vous m'avez répondu : oh non! Au village des Rousses, oti l'élève des bestiaux et la fabrication des fromages sont les principales ressources, tout est réglé sur un pied de solidarité, d'association bien entendue, dont les résultats vous feront peut-être revenir à des sentiments plus humains sur vos semblables. Il en est de même dans tout le département où 415 communes comprenant 474 fromageries alimentées par 45.477 vaches donnent annuellement un produit de quatre millions de kilogrammes de fromages. Ces résultats, la participation de chacun au produit général et au bénéfice de la vente, la prospérité qui en découle sur tous da;ns une équitable proportionnalité, la plus-value donnée aux terres, les perfectionnements de la culture, l'amélioration intellectuelle et morale des populations, presque toujours inhérente à l'accroissement du bien-être ; tout cela est dû à l'application intelligente et sincère du principe d'association.

— Je n'en doute pas, dit Pierre ; mais ce qui est applicable dans un pays de montagnes, ne saurait l'être dans une grande ville où la lutte pour l'existence est la base des relations sociales. C'est pourquoi jusqu'à présent je n'ai jamais eu l'occasion de devenir un humanitaire.

M. de Terrenoire trouva que son protégé était bien sceptique.

— Je vous avouerai, dit-il, que je n'ai jamais réfléchi à ces questions. Je constate des faits, voilà tout. Mais revenons aux Rousses : les habitants de la commune nomment par élection un de leurs concitoyens parmi ceux dont la moralité offre le plus de garantie et inspire le plus de sécurité. Ses fonctions consistent à recevoir, mesurer et vérifier le lait qui lui est apporté; la qualité et la quantité sont relatées sur un registre. Le lait de tous les dépositaires est réuni, subit les mêmes préparations ; devenu

ROGER-LA-HOiNTE

Louise eut la faiblesse de répondre oui. (P. 10B9,)

fromage, est emmagasiné, traité et vendu comme s'il appartenait k un même propriétaire. Les marchés avec les négociants du dehors sont conclus sous la sanction du conseil municipal, et la part proportionnelle de chaque déposant est fixée d'après des règles qui ne comportent ni fraude ni partialité.

— C'est l'âge d'or en plein âge de fer, dit le docteur Vignol. J'accepte

UT. 133. — JULKS HART. — ROOIR-LA-HONT». — tH. 1. ROUFF BT G*».

UV. 133

à titre d'essai. Si je puis me faire à cette existence patriarcale, je resterai aux Rousses comme mon prédécesseur. J'aiderai à voir la lumière du jour à plusieurs générations de nouveaux-nés jurassiens.

— Mais vous ne ferez pas fortune.

— Voilà le chiendent I se dit tout bas Pierre Vignol en souvenir de l'expression favorite de Glaudinet.

El il ajouta tout haut :

— Je suis prêt à partir dès demain.

— Est-ce bien sûr?

— Vous avez ma parole.

— En ce cas, je dois vous remettre tout de suite deux cents francs pour vos frais de voyage. Mon ami, M. Germa me les remboursera. J'ai eu la chance de le rencontrer hier dans une maison tierce. Il était venu à Paris pour ch.^icher un jeune médecin au courant des nouvelles méthodes.

— Jjî suis le médecin qu'il lui faut.

M. de Terrenoire lui compta d'abord deux cents francs, puis il doubla la somme en disant amicalement à Pierre :

— Acceptez ce petit service. C'est bien le moins que je puisse faire pour le fils de M°" Vignol. Vous voyez, mon cher monsieur, qu'il y a encore de braves gens.

Pierre le remercia en toute sincérité. Après avoir accepté l'ignoble service de Glaudinet, cela lui semblait bon d'être aidé par un honnête homme.

Le lendemain, il partait pour les Rousses en compagnie de M. Germa qui le prit sous sa protection, lui donna un appartement séparé dans sa vaste habitation et veilla à ce que la vie lui fût la plus douce possible.

A bout de ressources, Pierre Vignol avait accepté cette humble, mais honorable situation, pour se donner le temps de respirer, de réûéchir, de reprendre son élan.

Il ne voulait pas retomber sous les griffes de Glaudinet.

Mais, bientôt, l'ennui s'empara de lui. Habitué au mouvement de Paris, avide des jouissances qu'on peut s'y procurer à l'insu de tous, il se lassa des hommages de braves paysans aux yeux de qui il passait pour un grand savant.

Sous prétexte de prendre, dans les cas de maladies graves, l'avis de confrères expérimentés, il se rendait de temps à autre à Genève. Il lui arriva, à l'entrée de l'hiver, de s'oublier deux jours dans cette ville. Quand il voulut remonter au village, la neige avait rendu les chemins impraticables, et il dut rétrograder.

Au lieu de rentrer à Paris. Pierre revint à Genève. Ge n'était pas le

jiMk

plaisir qui l'attirait dans la capitale d'un pays sage et adonné comme on aurait dit au siècle dernier, « à toutes les pratiques de la vertu ». Pour la première fois de sa vie, le docteur Vignol aimait. Il s'était pris d'une folle passion nour la fille d'un riche fabricant d'horlogerie, Louise Stilmans, qu'il avait vue en soirée. Par malheur, le père, très fier de sa fortune, et de plus, n'ayant confiance que dans le commerce et les commerçants, n'était pas homme à donner sa fille avec deux cent mille francs de dot à un médecin étranger sans fortune et sans clientèle.

Pierre sut plaire à Louise sans éveiller les soupçons de la famille. Admis aux soirées d'hiver du riche industriel, il parvint, en l'espace de cinq ou six valses, à raconter la plus belle partie de son histoire à la jolie blonde et à lui inspirer confiance dans ses projets d'avenir.

— Je suis fils de mes œuvres, lui dit-il. J'ai commencé par acquérir la science. Il me reste à conquérir la notoriété. La fortune en sera la récompense. C'est l'affaire de cinq ans. M 'attendrez- vous?

Louise eut la faiblesse de répondre: oui, Pierre, transporté de joie, reconnut enfin que le bonheur est fait d'espoir, d'idéal ; qu'il existe, même pour les matérialistes, un septième ciel.

Il repartit pour Paris sans plus s'inquiéter des braves jurassiens. Cet ambitieux n'était pas fait pour les douces joies de l'association. La vie en commun, au grand jour, dans une maison de verre, lui semblait odieuse. Et il en sera toujours ainsi pour les égoïstes.

Mais de retour à la capitale, il ne tarda pas à être de nouveau aux prises avec les difficultés de l'existence matérielle.

Pour réaliser le plus d'économies possible, il avait fait venir de Oinville la maman Yignol. Elle lui faisait la cuisine, tenait leur petit logement de la rue des Abbesses dans un état de propreté irréprochable.

Quant à lui, il essaya d'abord de se faire un nom par le journalisme. A défaut de mieux, il fournissait une chronique médicale par semaine àla Revue des connaissances indispensables, tout récemment fondée par un groupe de professeurs, plus riches de science que d'argent.

Un beau jour, il lui fallut bien retourner chez Claudinet et passer par ses conditions. On juge de ce que l'amoureux de Louise Stilmans devait souffrir quand, associé avec un gredin. il gagnait tout au plus deux cents francs par mois à droguer de pauvres malades qui le consultaient gratuitement.

Et lui qui avait rêvé de devenir un grand chirurgien, il s'était improvisé guériseur de sujets pour la plupart incurables!

En moins de huit mois, il fit deux voyages à Genève pour revoir la riche héritière.

11 parvint à lui glisser un billet dans lequel il se vantait de bientôt toucher le port. L'audacieux rêvait de séduire la jeune Suissesse et d'arriver, par ce vieux moyen, toujours classique, à un mariage forcé.

Malheureusement pour lui, Louise, choyée par ses père et mère, n'avait reçu que de bons exemples. Elle n'était pas d'humeur à s'emballer. L'amour platonique lui seyait à ravir. Il ne lui en coûtait pas trop d'attendre son Pierre, et le papa Stilmans enchanté de la voir refuser de bons partis, espérait la garder auprès de lui deux ou trois ans de plus.

L'honnêteté inexpugnable de Louise, sa douceur, la pureté de son regard et jusqu'à la défense qu'elle lui avait faite de lui reparler de son amour avant d'être en mesure de faire sa demande officielle, tout contribuait à exaspérer la passion de Pierre Vignol.

Aussi, cet homme sans conscience^ chez qui l'orgueil avait anéanti les instincts d'honnêteté, n'hésita-t-il pas à accepter le pacte que lui avait offert Andréa de Terrenoire. Pour quarante mille francs, il consentit à cacher, à soigner chez lui, l'assassin de Larouette et de Brignolet. Bien mieux, ayant deviné la complicité de la bienfaitrice de sa mère dans ce dernier crime, il en conclut que M°" de Terrenoire se laisserait rançonner de cent mille francs.

Après la cérémonie religieuse des obsèques de Julia, le corps avait été transporté au cimetière Montparnasse dans le caveau oii repose Lucien de Noirville.

Raymond et Pierre rentrèrent à Méridon. Ils n'éprouvaient pas cette douleur infinie qu'on ressent après avoir conduit au lieu du repos l'être qui vous a le plus aimé et pour lequel tout homme de cœur nourrit une affection sans bornes. Ils étaient en proie à ce sombre chagrin qui suit la perte de la plus chère des illusions.

Le souvenir de leur mère ne devait leur laisser qu'une cuisante amertume, et plus tard, quand ils viendraient renouveler les couronnes funéraires du tombeau de famille, ce serait à leur père que toutes leurs pensées se reporteraient dans un sentiment de reconnaissance, de respect et d'admiration.

AiTivés à la ferme chacun d'eux se retira dans sa chambre.

Raymond songeait à la promesse qu'il avait faite à Roger Laroque.

11 hésitait à la tenir, cette promesse.

Une question l'obsédait : son père eût-il approuvé le mariage projeté? L'amour pour Suzanne et le respect filial se combattaient en lui.

Raymond s'était étendu sur un canapé pour prendre un peu de repos.

Bientôt vaincu par la fatigue, il s'endormit.

Tout le monde a remarqué avec quelle netteté nos chers morts nous apparaissent pendant le sommeil. Les années ont beau s'écouler, effaçant peu à peu les souvenirs de notre mémoire, l'oubli ne vient jamais pour ceux qui ont su garder leur place dans notre cœur.

C'est une bénédiction du ciel que de rêver de ces disparus tant aimés. Nous les revoyons tels qu'ils étaient. "C'est bien le son de leur voix. Ce sont bien leurs gestes, leur manière de dire, leur façon de penser. Ils sont toujours logiques avec eux-mêmes, et vraiment, si c'est notre imagination qui nous les rappelle ainsi, comment expliquer que cette faculté n'en ait plus le pouvoir durant l'état de veille?

A ce moment douloureux de sa vie, Raymond rêva de son père.

Étrange rêve! Le jeune homme revenait d'assister à l'inhumation de sa mère; mais au lieu de rentrer à Méridon, comme il venait de le faire dans la réalité, il se dirigeait vers la demeure où il habitait autrefois avec ses parents. Un vieillard que ses infirmités retenaient sur une chaise longue l'attendait.

Ce vieillard, c'était son père, son père encore vivant.

Et tous deux confondirent leurs larmes.

Puis le vieillard parla ainsi :

— Je lui pardonne, comme il lui a pardonné. Elle a racheté sa faute par son repentir. Et maintenant, je pardonne à Vautre. Ne sois pas plus dur que ton père pour Roger Laroque. Sauve Suzanne et sois heureux.

Réveillé sur ce dernier mot, Raymond le considéra comme un ordre. Les songes heureux sont faciles à interpréter. On n'a pas besoin d'un Joseph pour en trouver la clef.

Raymond partit à Maison-Blanche, où, confiant dans sa parole, Roger Laroque l'attendait.

Un mieux sensible s'était déclaré dans l'état de Suzanne.

Raymond s'installe à son chevet, et Roger laisse les deux enfants à leurs confidences.

" — Je vous ai fait bien de la peine, Suzanne, dit Raymond. Me le pardonnez-vous?

Elle souriait un instant auparavant et voici déjà que son front se rembrunit.

— Pourauoi me rappeler une scène douloureuse! dit-elle. Je

m'efforçais de n'y plus penser, je n'y pensais plus du tout, j'étais heureuse de vous savoir près de moi, et c'est vous qui me faites souvenir que notre bonheur est impossible.

— Suzanne, je vous aime encore plus qu'au premier jour et si vous voulez m'accorder votre main, vous ferez de moi le plus heureux des nommes.

Elle se redressa, étonnée, inquiète, et, les yeux brillants de fièvre :

— Pourquoi ce qui vous était interdit, il y a quelques jours à peine, vous serait-il permis aujourd'hui ?

— Ne me le demandez pas. Ce secret ne m'appartient plus. Qu'il vous suffise de savoir que votre père est toujours consentant à notre mariage.

— Et votre mère? demanda-t-elle d'une voix tremblante.

Il lui cacha son deuil pour lui épargner une nouvelle émotion.

— Ma mère, dit-il, ne s'y est jamais opposée, vous le savez bien, Suzanne. Alors que vous repoussiez ma demande, c'est elle qui vous a suppliée de revenir sur votre détermination.

— Oui... c'est vrai.., mais... Raymond, est-ce un sentiment de pitié qui vous pousse à revenir ici? Prenez garde d'avoir à regretter votre démarche. Je puis guérir... Il me semble que je vais mieux aujourd'hui.

— El moi, je suis sûr que vous guérirez. Oublions les chagrins passés. Ne songeons qu'au bonheur qui nous attend.

Parlant de bonheur, le malheureux ne pouvait retenir ses larmes. Elle s'en aperçut et ses doutes îui revinrent.

— Raymond, puisque vous m'aimez, vous ne devez pas avoir de secrets pour votre fiancée. Dites-moi pourquoi vous avez été si cruel?

Il cherchait un motif et ne le trouvait pas. Elle insista et se fâcha presque.

Son teint s'animait.

— Je ne vous répondrai, dit-elle, aue lorsque vous vous serez montré digne de ma confiance.

Il ne pouvait pourtant pas lui dévoiler le mystère qui venait d'avoir la tombe pour dénouement.

Soudain, il lui vint une inspiration ; puisque son frère était décidé à partir à l'étranger, Raymond n'hésita pas à le mettre en cause; Pierre ne le saurait jamais. Et quand bien même il viendrait à l'apprendre, il avait l'âme trop grande pour ne point pardonner cette innocente supercherie.

— Suzanne, dit Raymond, vous rappelez- vous votre première promenade à Tabbaye des Vaux de Cernay, alors que, poussée par la soif, vous étiez descendue vous agenouiller au bord de la source de Saint-Thibaut?

ROGER-LA-HONTE i06 3

— Oui, je me souviens.

— Qui avez- vous rencontré ce jour-là?

— Votre frère.

— Quelques jours après, un mur de l'abbaye s'écroula près de vous. Une pierre vous atteignit au front. Qui est accouru à votre secours?

— Un jeune homme qui me souriait et dont la voix me parut douce comme celle d'un ange.

— Ce jeune homme, qui vous implore aujourd'hui, vous aimait déjà, avait le pressentiment que cette rencontre déciderait de sa destinée. Eh bien, ce même pressentiment, un autre l'avait eu avant moi, et cet autre, c'était mon frère. Oui, Pierre vous aime. Peut-être l'avez-vous deviné ?

— Ses yeux me parlaient en effet avec amour, mais ils n'avaient pas l'éloquence des vôtres.

— Eh bien, Pierre vous aime, et c'est parce qu'il vous aime, qu'il veut s'expatrier. Avant huit jours, il aura quitté la France. Il partira, chargé d'une mission périlleuse en Afrique.

— Il ne faut pas le laisser partir.

— Sa décision est irrévocable. Il va chercher là-bas la gloire et l'oubli.

— Pauvre garçon I...

— Lorsque j'ai connu son secret, j'ai craint, en hâtant notre mariage, d'exalter le désespoir de mon pauvre frère. Il m'a deviné à son tour, et c'est lui qui s'est sacrifié.

La jeune fille dont le cœur est épris, ne demande qu'à croire. Suzanne, radieuse, tendit la main à son fiancé.

— Puisque tel est le motif de votre conduite, Raymond, je vous pardonne et... je consens, si toutefois mon père est d'accord avec vous.

Roger Laroque rentra à ce moment.

— Père, lui dit-elle, Raymond m'a fait connaître les raisons de sa conduite à notre égard.

Roger pâlit afTreusement. Il interrogea des yeux Raymond qui le rassura d'un signe d'intelligence.

— Et après? demanda le père.

— J'approuve ces raisons qui, dit-elle, prouvent le bon cœur de mon fiancé, et si tu le permets, je lui accorde ma main.

— Si je le permets ! s'écria Roger. Mais vous savez bien, mes enfants, que votre bonheur à tous deux est maintenant la seule chose qui me rattache à la vie. J'étais bien fou de ne songer qu'à ma réhabilitation. Si je vous avais compris plus tôt, il y a beau jour que ce mariage serait fait,

Le fidèle James vint annoncer que le docteur Lagache était arrivé.

■ — Fais-le monter, lui dit Roger en anglais.

Quand Roger tutoyait James et lui parlait dans sa langue, c'est qu'il était de bonne humeur.

Le docteur ne s'attendait guère à trouver Raymond de Noirville au chevet do sa malade.

Son premier regard fut pour Suzanne, et la trouvant déjà transformée par le bonheur, il se tourna vers Raymond.

— Que vous avais-je dit, jeune homme? La cure ne dépend que de vous. Une seule de vos visites vaut mieux que «'.ent des miennes. Il ne faut pas toutefois fatiguer la malade, elle a besoin d'un calme absolu.

Le brave docteur entraîna doucement dehors le père et le fiancé.

— Surtout, leur dit-il, épargnez-lui les émotions.

A partir du lendemain, Raymond vint chaque jour voir Suzanne dont le rétablissement fut rapide.

En apprenant la mort de M"' de Noirville, elle pleura, comme si le deuil qui frappait Raymond l'atteignait également.

Ce dernier revint un soir avec un grand chagrin au cœur : son frère était parti pour l'Afrique en lui laissant ce mot :

« Cher Raymond,

« Je m'en vais loin, bien loin d'elle. Soyez heureux; vous le méritez. Oubliez-moi.

« Ton frère qui t'embrasse et te dit adieu.

« Pierre de Noirville. »

Voyant Raymond si triste, Suzanne crut à un nouveau malheur.

Il lui montra la lettre de l'explorateur, et elle demeura convaincue que son fiancé lui avait avoué le vrai motif de leur dernière rupture. Elle manifesta de la compassion pour l'infortuné qui, le désespoir au cœur, partai.t chercher l'oubli à des milliers de lieues de sa patrie. Ce fut tout : les gens heureux ont bientôt fait d'oublier les malheurs qu'ils ont involontairement causés. Ainsi va le train du monde, et si la passion ne parlait plus haut que la raison, chacun se cuirasserait d'indifférence coûtre ce qu'on est convenu d'appeler les coups du sort.

Les bans du mariage de Raymond de Noirville avec Suzanne Laroque étaient publiés. Une semaine tout au plus les séparait du grand jour, lorsque Roger, qui ne prenait même plus la peine de se rendre chez le chef de la Sûreté pour avoir des nouvelles des recherches de la police, reçut une convocation d'urgence du juge d'instruction.

Interrogé, le mari commença la déclaration suivante. (P. 1071.)

11 se garda bien d'en informer les amoureux et se rendit de suite au Palais de justice.

M. de Lignerolles le reçut avec aménité.

— Il y a du nouveau, lui dit-il, et j'ai tenu à vous en faire part. Ne croyez pas que j'abandonne l'instruction. Tant que je serai à ce poste, le dossier Luversan ne sera jamais classé. J'ai trop à cœur de réparer le mal

UT 13i. — JLLES MART. — ROGER-LA-HONTB. — ED. J. ROUFF KT C»».

UT. iU

que je vous ai fait par défaut de clairvoyance. Obligez-moi de rester dans mon cabinet pendant que je vais interroger devant vous diverses personnes. Je tiens à avoir votre opinion sur toutes les réponses qui me seront faites.

Très intrigué, Roger demanda tout d'abord à connaître les faits, mai» le juge le pria de vouloir bien patienter.

— Je ne pourrais pour l'instant, ajouta M. de Lignerolles, rien vous dire de précis. Tout dépendra du résultat des interrogatoires.

Au fond de la pièce se trouvait un panneau bibliothèque chargé de livres de jurisprudence. M. de Lignerolles y plaça à l'angle obscur un fauteuil où Roger prit place derrière un paravent de façon à pouvoir assister à toute la scène sans être vu des prévenus et témoins. Il lai recommanda de ne faire aucune démonstration.

— Êtes-vous bien? demanda le juge à Roger.

— Parfaitement, répondit-il; mais je vous avouerai, monsieur de Lignerolles, que je serais mieux chez moi. Gela vous étonne ; je m'explique. J'ai trop vécu jusqu'à présent en égoïste, je ne songeais qu'à ma réhabilitation, alors que j'avais à préparer le bonheur de ma fille. Vous vous .rappelez ma Suzanne, monsieur de Lignerolles?

— Son souvenir, dit le juge avec tristesse, ne s'eiTacera jamais de mon esprit. Ainsi que vous, monsieur Laroque, votre fille a été victime de l'erreur de la justice. Nous avons torturé cette enfant pour lui faire dire...

— Ce qu'elle croyait avoir vu, interrompit Laroque, et ce que, malgré sa faiblesse, son innocence, elle a su garder au fond d'elle-même. La pauvre enfant a failli mourir de ce secret. A sept ans, aimer son père, le chérir à l'égal de sa mère, et soudain, le mépriser comme le plus vil des assassins. Elle a survécu à ces épreuves et c'est un miracle dont je remercie la providence.

— Vous m'en voulez encore, Laroque?

— Non, monsieur de Lignerolles. Les regrets que vous m'avez témoignés ont racheté votre erreur. Je plains seulement la justice d'employer des moyens aussi barbares dans l'espoir, souvent déçu, de démasquer un coupable. J'espère que le martyre de Suzanne appelée à la barre pour témoigner contre son père a révolté la conscience publique, et qu'il ne se trouvera plus de magistrats pour demander à un enfant de sept ans de faire tomber la tête de son père qu'il sait ou croit savoir coupable d'un îrime.

M. de Lignerolles, profondément ému, ne pouvait trouver de mots pour manifester de nouveau son repentir. Roger eut pitié de lui.

— N'y pensez plus, monsieur. Suzanne et moi, nous aurons bientôt

ROGER-LA-HONTE i067

oublié ce sombre passé. Sous peu de jours, nous partirons en Amérique avec... mon gendre.

— Mademoiselle Suzanne se marie?

— La semaine prochaine. Elle épouse M. Raymond de Noirville, le tils de l'ami qui a expiré en me défendant, avec l'autorité de son talent, et la conviction de mon innocence, à la cour d'assises de Versailles.

— Eh bien, moi, j'espère, s'écria le juge, que vous ne partirez pas avant d'avoir vu proclamer votre innocence. Pour aujourd'hui, je ne vous retiendrai ici qu'une petite heure au bout de laquelle vous serez libre de retourner auprès de vos chers enfants.

M. de Lignerolies s'installa à son bureau et sonna.

— Faites entrer M. Martellier.

Nos lecteurs n'ont sans doute pas oublié le jeune employé de la banque Terrenoire avec qui Jean Guerrier s'était lié. Pour ne pas témoigner contre lui au sujet de la faveur suspecte que l'époux de Marie-Louise avait trouvée auprès de M. de Terrenoire, Martellier donna sa démission avant les poursuites.

Comptable expérimenté, il trouva dans l'administration du Crédit des Deux-Mondes, une place supérieure à celle qu'il quittait.

— Vos nom, prénom, âge, profession et demeure? lui demanda M. de Lignerolies.

— Paul Martellier, vingt-huit ans, employé de caisse, ruePoccard, 52, à Levallois-Perret, à cause de la cherté des loyers parisiens.

— Vous reconnaissez avoir adressé à M. le procureur de la République la présente lettre dénonçant certains faits de nature à éclairer la justice sur le crime du boulevard Haussmana?

— Oui, monsieur, c'est moi.

— Quel mobile vous a poussé à faire ces révélations?

— L'amitié, monsieur, l'amitié que je porte à Jean Guerrier sur qui j'ai eu le tort de concevoir des soupçons injurieux. J'entends me réhabiliter à ses yeux, mais je n'irai lui demander sa poignée de mains que lorsque je lui aurai prouvé mon dévouement.

— C'est bien. Racontez-moi avec la plu8 grande exactitude ce dont vous avez été témoin. Asseyez-vous.

Martellier n'était pas homme à se laisser intimider par le prestige d'un juge d'instruction. Il s'assit carrément, et d'un ton à la fois ferme et familier, fit la déposition suivante :

— Il y a eu hier deux mois, jour pour jour, je travaillais au bureau de la caisse. Mon chef recevait le public à son guichet. Soudain, le froufrou d'une robe de soie me fait relever la tète ; on a beau être comptable, on

n'en est pas moins homme. J'aperçois une dame vêtue de deuil et fort élégante. Je ne pouvais distinguer ses traits cachés par un voile noir très épais, mais l'harmonie de ses proportions, l'aisance de ses manières, tout dans sa démarche, me rappelait une jolie femme que j'avais vue de temps à autre traverser les bureaux de mon ancienne maison de banque. Elle parla et le son de sa voix ne me laissa plus aucun doute : c'était M°" de Terreuoire. Elle déposa contre un carnet de chèques, quatre-vingt mille francs à la caisse. Le chef, examinant sa signature, avait répété son nom à haute voix. Quant à moi, tout en faisant semblant de continuer mes additions, je me tins aux écoutes. M™" de Terrenoire était accompagnée d'un jeune homme démine sombre et inquiète. Elle le désigna au caissier, disant :

« Dans deux mois, à pareille date, monsieur viendra toucher la somme et vous présentera le chèque. Rappelez-vous-en, et ne faites aucune difficulté pour payer. » — Parfaitement, répondit le caissier. Du reste, madame, votre signature suffit. Ayez l'obligeance de nous la donner à part afin que nous puissions contrâler le chèque quand il nous sera présenté. »

M"* de Terrenoire se retira, suivie de son mystérieux compagnon.

La déclaration de Martellier commençait à intéresser Roger Laroque.

— Je trouvai fort étrange, continua Martellier, que M°" de Terrenoire déposât, au profit d'un tiers, une aussi grosse somme dans une autre banque que celle de son mari. Mon Dieu I Sans l'assassinat de ce pauvre Brignolet, qui était bien la meilleure bête que j'eusse jamais connue, je n'aurais pas attaché autant d'importance à la chose. Les femmes, même celles des banquiers, ont bien le droit de cacher leur magot en dehors du domicile conjugal et d'en faire profiter le monsieur qui leur plaît. Mais j'y pense toujours, à ce diable de crime, et, faut-il vous le dire, mon opinion est que Luversan, qui vous a brûlé si gentiment la politesse, n'est pas étranger au coup; que...

— Contentez-vous, interrompit le juge, de déposer sur les faits connus de vous.

— Et de conserver pour moi mes appréciations. Compris. J'abrège : je me gardai d'exprimer mon étonnement au caissier pour qui le secret professionnel est chose sacrée et je me livrai pendant plusieurs jours à de profondes méditations sur le cas de mon ancienne patronne, une petite mère joliment conservé, soit dit par parenthèse.

— Point de parenthèse ! observa le juge d'instruction.

— Pardon... Bref, je me tins ce raisonnement subtil : si M"' de Terrenoire a un amant, qui sait si cet heureux coquin n'a point participé

directement ou indirectement au crime du boulevard Haussmann; dans tous les cas, il serait bon que la justice fût prévenue de cet incident; il appartient aux magistrats instructeurs d'en apprécier le plus ou moins d'importance. C'est pourquoi je me suis cru autorisé à dénoncer les faits à M. le procureur de la République, et comme j'ai horreur des lettres anonymes, j'ai signé ma déclaration du nom honorable de Martellier, Paul, âgé de vingt-huit ans, employé de...

— C'est bien. Et hier, quand le compagnon de M"' de Terrenoire s'est présenté tout seul, les deux mois écoulés, pour toucher les quatre-vingt mille francs sur présentation du chèque, qu'avez-vous observé?

— Que deux agents de la sûreté surveillaient depuis le matin le hall, espérant y reconnaître le bonhomme dont j'avais donné un signalement précis à M. le procureur de la République. Ah! ils n'étaient pas difficiles à reconnaître, eux, vos agents, d'après leur air d'anciens soldats toujours au port d'arme. Avec ça, des moustaches dont les pointes menaçaient de poignarder le public. Le caissier leur demanda ce qu'ils faisaient là et ils durent exhiber leurs cartes. Je m'amusai de les voir croquer le signalement du particulier de M°" de Terrenoire. Enfin, ce particulier se présenta au guichet, passa son chèque au caissier qui, après avoir comparé les signatures, dit « c'est bien » et paya les 80.000 francs. L'inconnu empocha avec une jubilation qui se peignit dans toute sa personne. Quand je le vis sortir, quand je vis les agents disparaître à sa suite, je me dis : « Toi, mon bonhomme, tu es filé. » Je ne me trompais pas, puisque me voilà ici pour témoigner.

M. de Lignerolles relut tout haut la déposition de Martellier et l'invita à la signer.

— Vous pouvez vous retirer, lui dit-il ensuite. Martellier salua, mais avant de gagner la porte :

— Puis-je savoir, demanda-t-il, si mon initiative vous a été utile? je serais désolé d'avoir causé de la peine à de braves gens dont les affaires particulières ne me regardent pas.

— Je ne puis rien vous dire, monsieur Martellier. J'étudie l'afTaire en ce moment et je ne saurais avoir d'opinion. Je ne puis que vous féliciter d'avoir obéi à votre conscience. A bientôt, monsieur Martellier.

L'ancien camarade de Jean Guerrier salua de nouveau et sortit fort peu rassuré sur les suites de sa lettre dénonciatrice. Il regrettait maintenant d'avoir fait du zèle.

— Pourvu, se dit-il en sortant du cabinet du juge, que cet imbécile n'aille pas casser du sucre auprès du mari. Aïe! quelle tuile!

Il se rassura en apercevant dans le couloir le particulier de la

i070 ROGER-LA-HONTE

Terrenoire. Son bonhomme, gardé à vue par les deux inspecteurs aux triomphantes moustaches, venait d'être amené du dépôt et prenait place sur le banc des témoins.

Le prévenu paraissait atterré. Martellier se félicita enfin d'avoir écrit au procureur de la République et se réjouit à la pensée que Jean Guerrier lui pardonnerait bientôt ses injustes soupçons d'autrefois.

Cependant M. de Liguerolles avait délivré Laroque de sa cachette.

— Tout cela est fort intéressant, lui dit ce dernier; mais tenez-vous M"' de Terrenoire?

— Hélas! non, et je vous avouerai maintenant que j'ai peu d'espoir de la découvrir avant longtemps. Elle a de l'avance sur nos limiers.

— Apropos de limiers, demanda Laroque, que deviennent MM. Tristot et Pivolot? je ne les vois plus, je n'en entends plus parler.

— Ils courent après leur fortune perdue.

— Pauvres gens...

— Et pour vous parler franc, ces messieurs ne vont plus vous voii parce qu'ils n'ont plus confiance en vous.

— Me croiraient-ils de nouveau coupable?

— Oh noni Mais ils disent que vous en savez long, plus long que vous ne voulez bien le dire, au sujet de... la complice de Luversan dans le crime de Ville-d'Avray, et que si vous aviez voulu vous décider à parler, ils seraient arrivés depuis longtemps à retrouver leur évadé.

Roger Laroque ne répondit même pas. La mort de Julia ne pouvait rien changer à sa résolution. Jamais il ne dénoncerait la mère de Raymond. Et d'ailleurs à quoi cette révélation eût-elle pu servir désormais. Revenant à la question du moment :

— La déposition de M. Martellier, dit-il, n'est sans doute qu'un prologue; je suis prêt à entendre la suite.

— J'allais vous le demander. Ayez la bouté de reprendre votre place derrière le paravent.

Peu d'instants après, un grand jeune homme pâle, aux traits énergiques, mais dont le regard et l'expi-ession de la bouche exprimaient l'orgueil et la sécheresse du cœur, était introduit dans le cabinet du juge.

— Vos nom, prénom, âge et profession? lui demanda M. de Lignerolles.

— Pierre Vignol, âgé de vingt -cinq ans, docteur en médecine, rue de Moscou.

— Bien. Asseyez-vous. Vous vous êtes rendu, il y a deux mois passés, au Crédit des Deux-Mondes, en compagnie d'une dame voilée ?

— Oui, monsieur

ROGER-LA.-HOiNTE i07t

— Quelle est cette dame ?

— Vous le savez. Pourquoi me le demandez-vous?

— Vous reconnaissez alors que cette dame est M°*' de Terrenoire- Quels sont les motifs qui ont pu déterminer M"' de Terrenoir'e à disposer en votre faveur d'une somme de quatre-vingt mille francs qu'elle a placée, vous présent, au Crédit des Deux-Mondes, sous la condition que vous toucheriez ces fonds, deux mois après, jour pour jour?

— Je ne puis le dire. Je n'ai pas à le dire.

— Vous persistez dans votre refus?

— Absolument.

M. de Lignerolles appuya sur un timbre. L'huissier entra.

— Introduisez les époux Martin.

Ces témoins n'étaient autres que les concierges de l'immeuble loué et meublé en hâte, rue de Moscou, par le docteur Vignol, avec le premier billet de mille francs avancé par M°" de Terrenoire.

Interrogé, le mari commença la déclaration suivante :

— Monsieur le juge, tout ce que je puis vous dire, c'est que le docteur est un homme très comme il faut et comme il en faudrait davantage. Tel que vous me voyez, je suis asthmatique. Eh bien, le docteur m'a presque guéri de cetle terrible maladie. J'étouffais depuis vingt ans, ma femme pourra vous l'affirmer, et maintenant grâce aux pilules du docteur, je respire tout aussi bien que vous, monsieur le juge.

M. de Lignerolles l'avait laissé dire dans l'espoir qu'il tinirait par où il aurait dû commencer.

— Assez! s'écria-t-il. Il ne s'agit pas de votre guérison. Il s'agit d'éclairer la justice sur certains points qui l'intéressent. Contentez-vous de répondre à mes questions. Le docteur Vignol n'a-t-il pas logé une ou plusieurs personnes chez lui?

— C'est au docteur qu'il faut demander ça puisqu'il est là. Moi, je ne me mêle jamais des atïaires de mes locataires. Je ne suis pas de ces concierges qui regardent par les trous des serrures en balayant les escaliers.

— Sortez ! ordonna le juge. Vous attendrez ma décision dans le couloir. Martin terrifié, se retira, l'oreille basse.

Sa femme prit place à son tour sur la sellette.

Le juge eut recours à une vieille ruse de guerre qui réussit toujours avec les faibles : l'intimidation.

— Si vous ne répondez pas franchement, lui dit-il, je me verrai obligé de décerner contre vous et votre mari un mandat d'arrêt.

Elle se mit à trembler de tous ses membres. L'interrogatoire commença.

— Depuis combien de temps le docteur Vignol demeure-t-il dans votre maison?

— Depuis deux mois environ.

— N'a-t-on pas transporté un malade dans son appartement?

— Oui, monsieur le juge, un blessé.

M. de Lignerolles ne put réprimer un tressaillement. Ce blessé ne pouvait être que Luversan. On allait donc enfin retrouver la trace du fugitif.

Roger Laroque était très ému. Au lieu de se réjouir, comme il Teùt fait en pareil cas quelques jours auparavant, il redoutait maintenant l'arrestation immédiate du bandit.

Tout son espoir consistait à voir ses deux enfants mariés, à les emmener en Amérique, à assurer leur bonheur. Cela fait, il reviendrait seul à Paris et poursuivrait son enquête.

— Un blessé, répéta le juge. Ce blessé a du être transporté le jour même de l'emménagement.

— Oh non, monsieur le juge, l'accident n'est arrivé qu'un mois après, si ce n'est plus.

L'accident! Quel accident?

Non! jamais majestueux visage de juge ne témoigna une telle stupéfaction.

— Un mois après, répéta-t-il. Vous êtes bien sûre, femme Martin?

— Tout à fait sûre. C'était la sainte Thérèse, et comme ma sœur aînée s'appelle Thérèse, vous comprenez, monsieur le juge, que la coïncidence s'est gravée dans ma mémoire.

— Votre blessé était un grand brun, n'est-ce pas?

— Non, monsieur, un petit rouge.

Pour le coup, cela devenait une véritable mystification. Que Luversan se fût teint en rouge, rien de plus naturel de la part de ce malfaiteur. Ne commença-t-il pas par se transformer en vieillard ce matin-là; l'enquête en avait donné la preuve. Mais ces métamorphoses ne pouvaient aller jusqu'à modifier la taille de l'individu, en faire d'un grand brun un petit rouge.

Malgré la gravité de l'affaire, Laroque se permit de sourire derrière son paravent. M. de LigneroUes était littéralement déconfît.

— Enfin, me direz-nous, femme Martin, s'écria-t-il, comment l'accident est arrivé!

— Monsieur le juge ne me l'avait pas encore demandé. Croyez, monsieur le juge, que si vous me l'aviez demandé plus tôt, je me serais empressée de...

Vous êtes sûr, l>albuUa l'inculpé, que la l)anque Terrenoire a été en possession des bilieu que j'ai touciiés hier. (P. tCîft.)

— Je VOUS le demande! hurla M. de LigneroUes en frappant du poing gur son bureau.

— Voilà, monsieur le juge. Seulement, je vous dirai ce que je dis tous les jours à mon mari : « Si tu cries si fort que ça, tu ne sauras rien. « Je n'ai plus la tête bien solide, monsieur le juge. Enfin, vous voilà bien sage à présent et je puis causer. Tout ça me revient comme par enchantement. Il était trois heures de l'après-midi. Je venais de reconduire le

UV. 135. — JULKS MABY.

ROGER-LA-RONTI. — ÉD. J. BO'-rr IT c'».

ur. 135

facteur jusqu'au bout du couloir. J'allai retourner dans ma loge lorsque j'entendis crier au secours. Les passants couraient comme des fous dans la rue. C'était le cheval d'une voiture de remise qui s'était emballé, jetant son cocher par terre au premier choc et continuant sa course à toute vitesse. Le petit homme rouge, je le verrai toute ma vie, monsieur le juge, accourt droit sur l'animal, se jette à ses naseaux, mais il a mal calculé son élan. Il glisse de côté, tombe sous les roues de la voiture. On* le relevé, une jambe brisée, écrasée, en lambeaux, et on le transporte chez le pharmacien. Tout justement, le docteur Vignol arrive au même instant. Je lui conte l'affaire. Il va visiter le blessé chez le pharmacien et le trouve aux prises avec un autre médecin qui ne parlait rien moins que de lui couper la jambe. Au reste, le docteur est là ; il peut bien vous conter la suite lui-même. Sauf votre respect, monsieur le juge, je suis au bout de ma salive.

M. de LigneroUes fronça les sourcils en signe de colère. Elle en prenait à son aise avec la justice, la mère Martm. Pour se débarrasser du questionneur, elle soufflait comme un phoque.

Le juge en fut réduit à inviter le docteur à narrer lui-même cette étrange histoire d'accident.

— J'y consens, monsieur, fit Pierre Vignol sur un ton de dignité exagérée, mais je ne vois pas à quoi ce récit peut servir à votre instruction. J'aurai voulu savoir tout d'abord le motif de mon arrestation.

— Ce motif, monsieur Vignol, vous devez l'avoir deviné ?

— En aucune façon.

— Vraiment!... Nous en parlerons tout à l'heure. En attendant, veuillez me faire connaître les circonstances dans lesquelles vous avez été appelé à donner vos soins au blessé?

Roger Laroque trouvait que le juge en prenait à son aise avec le jeune médecin. Ses malheurs l'avaient rendu méfiant envers la justice et particulièrement envers M. de LigneroUes.

Pierre Vignol s'exécuta. Il parla du bout des lèvres, d'un ton ironique.

— Gomme ma concierge a l'honneur de vous le dire, la victime de l'accident de voiture qui vous intéresse à un si haut point avait été transportée dans une pharmacie. J'y cours, et je trouve, installé auprès du malade, un individu qui, interpellé par moi, me répond : « je suis médecin et je suis arrivé avant vous. » Je pouvais me retirer, mais comme le malade perdait des flots de sang, je m'ofTris à assister mon confrère pour les ligatures. Ce dernier repoussa ma demande et, sans souci d'effrayer la victime, s'écria : « C'est bien inutile. L'amputation est nécessaire. Vous allez m'aider à maintenir le patient. » J'examinai les plaies et je fus d'avis

qu'on pouvait essayer de sauver le membre compromis. Mon confrère me traita d'ignorant. Déjà il tirait sa trousse et prenait des airs de bourreau, quand le principal intéressé en cette affaire délicate, je veux dire la victime, se permit de revenir de son évanouissement et de protester, par des cris énergiques contre tout attentat envers son individu. Il avait entendu mes derniers mots. « Je vous en supplie, disait-il, sauvez-moi de ce boucher ». Je déclarai avec toute mon énergie que je prenais la responsabilité du sauvetage et je fis sur-le-champ les ligatures.

M. de LigneroUes avait beau étudier tous les jeux de physionomie du déclarant, il n'y trouvait que l'expression de la vérité.

Cette histoire vulgaire d'accident aurait certainement impatienté Laroque dans sa cachette sans le talent de mise en scène du jeune docteur.

— Bref, continua Vignol, je persuadai au malade de se faire soigner à mon domicile oh il pouvait être transporté en moins de cinq minutes. Un mois après, c'est-à-dire avant-hier, il sortait de chez moi complètement guéri. Je lui ai sauvé la vie ; car son tempérament affaibli par de longs voyages et des fatigues surhumaines ne lui aurait point permis de supporter l'amputation. Et pourtant, monsieur, ajouta le docteur Vignol sur un ton de conviction incontestable, s'il y a quelqu'un qui aime à tailler dans le vif, c'est moi.

— Et comment se nomme ce monsieur? demanda le juge.

— Charles Boizard.

— Où demeure-t-il ?

— Je n'en sais rien. M. Boizard, qui est fort à son aise, est parti en me donnant cinq mille francs pour mes honoraires. Je n'ai pas eu l'indiscrétion de lui demander son adresse.

— Vraiment I... Et pendant son séjouT dans votre appartement, personne n'est venu le voir, ce M. Boizard.

— Personne.

— Vous conviendrez que c'est surprenant. Un blessé en danger de mort fait prévenir ses parents, ses amis. Le vôtre n'a donc ni père, ni mère, ni frère, ni personne qui s'intéresse à lui.

— Apparemment. Mais où voulez-vous en venir? Quel intérêt pouvez-vous attacher à ma déclaration. Vous tenez à en savoir davantage ? C'est bien simple. Je vois ici un appareil téléphonique. Tout justement, le pharmacien de la rue de Moscou est également un abonné de la Compagnie des téléphones. Une quitte jamais son officine. Vous pouvez l'interroger de suite.

Décidément, c'étaient les témoins et prévenus qui faisaient la leçon au magistrat.

En somme l'idée du docteur Vignol était pratique. M. de LigneroUea l'adopta avec docilité.

Il poussa le bouton qui met en mouvement une sonnerie dans les bureaux de l'administration centrale des téléphones. Bientôt, le timbre de l'appareil vibra en réponse à son appel.

Le juge appliqua contre ses oreilles les récepteurs et se penchant audessus de la plaque, il commanda :

Mettez-moi en rapport avec le pharmacien de la rue de Moscou, n"'42.

— Bien, lui fut-il répondu.

Il reposa les récepteurs à leur place et attendit que son timbre eut sonné de nouveau. Trois minutes après, cette sonnerie lui annonçait que le pharmacien était tout disposé à causer de la rue de Moscou au Palais de Justice.

M. de Lignerolles se remit aux oreilles les récepteurs et prononça audessus de la plaque la formule sacramentelle :

~ Alloh!

Le dialogue suivant s'échangea entre la pharmacie et le cabinet du juge.

— Que me voulez-vous?

— Vous êtes bien monsieur Vincent, pharmacien, rue de Moscou?

— Oui, monsieur. A qui ai -je l'honneur de parler?

On a pu remarquer que les pharmaciens sont toujours à cheval sur la politesse. Profession oblige. Quand on a mission de faire respecter les lois du Codex, on ne saurait trop mettre de solennité dans ses gestes et intonations.

— A M. de Lignerolles, juge d'instruction, réponditle juge. Veuillez me dire, d'après vos registres, la date exacte du jour ou vous avez reçu dans votre officine la victime d'un accident de voiture survenu rue de Moscou même.

Après un court silence nécessaire à la recherche demandée, le pharmacien donna des explications qui confirmèrent de point en point la déclaration du docteur Vignol.

Il n'y avait plus à en douter : l'accident s'était produit un mois après la fuite de Luversan, et la victime n'était pas comme ce scélérat en fuite, un grand brun, mais un petit rouge.

— Merci! dit le juge au pharmacien.

Il replaça les récepteurs et donna un coup de pouce au bouton pour

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avertir la compagnie des téléphones que sa conversation avec l'abonné venait de finir.

Le docteur avait bien entendu les questions posées par M. de Lig.nerolles par l'intermédiaire de l'appareil, mais les réponses, accaparées par les oreilles du magistrat, étaient restées pour lui lettres mortes.

Et cependant il ne comprenait que trop bien le but de ce colloque à travers l'espace : M. de Lignerolles cherchait son Luversan. Le juge avait bien retrouvé la trace de M™" de Terrenoire, par les 80.000 francs déposés au Crédit des Deux-Mondes, mais c'était tout. Il lui restait à découvrir la retraite de cette femme et de son complice. Afin d'y arriver, il avait besoin de savoir quel immense service avait pu rendre le docteur Vignol aux deux fugitifs pour avoir mérité de tels honoraires.

— Ainsi donc, dit M. de Lignerolles au prévenu, vous ne voulez pas me dire les motifs de la libéralité princier e de M™* de Terrenoire à votre égard?

— Il me serait bien facile d'alléguer, monsieur le juge d'instruction, répondit Pierre Vignol, que cette somme de 80.000 francs n'est qu'un dépôt confié à mes soins. Un malade peut avoir confiance en son médecin non seulement au point de vue du savoir, mais encore à celui de la probité. Eh bien, je n'allègue quoi que ce soit, je n'ai rien à dire, je garde mon secret, comme c'est mon droit, et je compte bien sortir d'ici en citoyen libre d'un pays libre.

— C'est ce que nous verrons tout à l'heure, répliqua le juge. Roger Laroque lui trouvait de la crânerie, à ce jeune médecin. Le

juge ne lui paraissait pas de taille à le prendre en défaut dans cette mystérieuse affaire du Crédit des Deux-Mondes.

— Je vais vous dire, continua M. de Lignerolles, en fixant ses regards sur ceux du docteur, pourquoi vous ne voulez pas me répondre. Le matin du jour 011, quittant le modeste logement que vous occupiez avec votre mère, rue des Abbesses, vous vous êtes improvisé un cabinet et un appartement convenablement meublé, rue de Moscou; ce matin-là, un malfaiteur redoutable, inculpé de deux assassinats, s'était échappé d'une villa de la banlieue, oh la justice le tenait consignéjusqu'à guérison d'une blessure qu'il s'était faite en tentant de se tuer pour s'éviter le châtiment suprême.

Le docteur affecta de rire au nez de la justice.

— Vous voulez parler du fameux Luversan, dit-il. Ah! c'est par trop fort.

— Je vous ferai remarquer, observa froidement le magistrat, que c'est vous qui le nommez.

— Pardou, après vous, monsieur. En me rappelant l'évasion déjà célèbre de la matinée où il m'a plu d'improviser, comme vous dites, un cabinet rue de Moscou, vous ne pouviez faire allusion qu'à Luversan. Ce jour-là, les journaux n'ont relaté qu'une seule évasion. Par conséquent vous avez nommé avant moi le criminel dont il s'agit, ce qu'il fallait démontrer.

M. de Lignerolles prit son air le plus imposant.

— Nous verrons bien, docteur Vignol, répliqua-t-il, si cette démonstration suffira à vous disculper a la cour d'assises. En attendant, je vous retiens comme inculpé de complicité dans le crime du boulevard Haus»mann.

Le docteur blêmit.

— Mais je le connaissais à peine, ce crime, s'écria-t-il. Lors de mon installation, rue de Moscou, on ne parlait que de Luversan. Les camelots hurlaient ce nom dans les rues de Paris, en assassinaient à leur tour les passants. Sachez, monsieur le juge d'instruction, que je ne lis jamais les journaux pour les faits divers. Eh bien, ce jour-là, j'ai acheté le premier Journal venu pour connaître les détails de cette évasion miraculeuse.

Pendant que le greffier, de sa plume rapide, enregistrait la réponse, le juge réfléchissait.

— Docteur, dit-il enfin, je suis porté à croire que vous êtes étranger au crime pour lequel je vous arrête, mais je vous considère comme coupable d'un délit des plus graves.

— Lequel?

— Quelqu'un a dû vous mettre en rapport avec le fugitif. Vous vous êtes chargé de recueillir ce dernier et de le soigner en échange d'une fortune. Vous avez accepté cet abominable marché.

Le docteur interrompit le juge par cette audacieuse apostrophe :

— Et quand bien même cela serait! Admettons qu'on soit venu me trouver et qu'on m'ait dit : il y a un blessé qui vous appelle, qui ne veut être soigné que par vous. Dans ce cas, aurais-je eu le droit, moi, médecin, de refuser mes soins à un sujet en danger de mort. Quelle que soit l'indignité de ce sujet, j'aurais été obligé, par les lois qui régissent la profession de médecin, d'essayer de le sauver. Quant à le dénoncer, jamais! Le secret professionnel nous interdit ces délations.

Roger Laroque, très empoigné par cette lutte suprême entre juge et prévenu trouvait que le jeune médecin aurait fait un bon avocat.

— Le secret professionnel, dit M. de Lignerolles, ne se vend pas quatre-vingt mille francs.

— Mais qui vous prouve que la somme touchée par moi au Crédit

des Deux-Mondes et que vous avez saisie sans aucun droit, m'appartienne. S'il en était ainsi, je ne serais point le seul inculpé dans cette affaire. Vous ne me ferez pas croire que M™" de Terrenoire, la bienfaitrice de ma mère, a trempé dans l'assassinat d'un garçon de recettes. Jusqu'à présent, d'ailleurs, les journaux n'y ont fait aucune allusion. Trop parler nuit. Le docteur s'enferrait.

— Vous me disiez tout à l'heure, observa le juge avec finesse, que fous ne lisiez jamais les journaux au point de vue des faits dirers. Il faut croire, docteur, que le crime du boulevard Haussmann vous intéresse tout particulièrement pour que, vous les ayez suivis jour par jour, au point de pouvoir affirmer que la presse n'a pas encore fait mention de M*' de Terrenoire.

Pierre Vignol se troubla; mais se remettant aussitôt :

— Tirez de mes réponses toutes les inductions qu'il vous plaira, dit-il. Quant à moi, je me retranche absolument derrière le secret professionnel. Oh! je sais bien, ajouta-t-il avec une ironie calculée, que les arrestations arbitraires sont de votre compétence. N'est-ce pas vous, monsieur de Lignerolles, qui avez failli faire guillotiner Roger Laroque?

Sous le regard acéré de cet homme qui se croyait bien fort et qui tout à l'heure tomberait en faiblesse, le magistrat demeura impassible.

— Le malheureux Laroque, conclut le docteur, avait comme moi touché un argent mystérieux; mais, fort heureusement, mon cas n'est pas identique au sien et vous ne sauriez maintenir à mon égard votre inculpation d'assassinat. Les billets que j'ai touchés au Crédit des Deux-Mondes ne proviennent pas de la caisse d'une victime de Luversan !

— C'est ce qui vous trompe, docteur. Une partie des billets de mille francs saisis sur vous se trouvaieot dans la caisse de Jean Guerrier, à la banque Terrenoire, la nuit où Brignolet a été assassiné.

Atteint au défaut de la cuirasse par ce coup droit, Pinculpé baissa la tête.

— Mais répondez, répondez donc ! s'écria M. de Lignerolles. Votre silence est un aveu.

— Vous êtes sûr, balbutia l'inculpé, que la banque Terrenoire a été en possession d'une partie des billets que j'ai touchés hier?

— Tout à fait sûr.

— La preuve ?

M. de Lignerolles tira du volummeux dossier de l'affaire deux listes et les présenta au docteur Vignol.

— L'une de ces listes, dit-il, est celle que M. Margival a fournie dès

le lendemain du crime à M. Lacroix, commissaire aux délég^ations judiciaires. L'autre a été dressée par un employé du crédit des Deux-Mondes, M. Martellier, au moment même oh M""' de Terrenoire venait de déposer en votre présence ses quatre-vingt mille francs. Elle est timbrée et datée. Or, voyez : les numéros de soixante des billets déposés par la titulaire du chèque de 80.000 francs, se trouvent sur la liste Margival. L'évidence est complète. Les deux tiers de la somme saisie sur vous proviennent du second crime de Luversan. Je vous arrête comme complice de ce crime.

Trop tard le docteur Vignol regretta ses dénégations et l'insolence de son attitude.

Roger Laroque, qui le plaignait tout à l'heure, qui redoutait pour ce jeune homme une nouvelle erreur judiciaire, demeura convaincu de sa culpabilité.

A l'arrogance du misérable inculpé avait succédé un complet abattement.

— Eh bien... oui... avoua enfin le docteur Vignol, j'ai caché, j'ai soigné Luversan, je l'ai guéri et M""' de Terrenoire m'a payé princièrement mes honoraires. Ce que je vous dis là, je suis prêt à le répéter à la Cour d'assises. Mais vous me rendrez d'abord ma liberté, n'est-ce pas? Vous aurez pitié de ma vieille mère qui en mourrait, si ell^ savait!.,. Avant de vous montrer trop sévère à mon égard, il faut que vous appreniez par où j'ai passé, dans quelle misère, dans quelle abjection, cette femme Terrenoire m'a trouvé quand elle m'a, à moi, le déshérité, proposé la fortune en échange d'une concession à l'honneur. Écoutez-moi jusqu'au bout, et je vous le répète, si vous me trouvez indigne de toute indulgence, songez à ma vieille mère.

Le docteur ne cacha rien de la triste vérité. Il raconta comment il avait accepté tout d'abord de soigner un inconnu qu'il installa sur-lechamp rue de Moscou, puis comment, quelques heures après, un journal crié sur la voie publique lui apprit l'évasion de Luversan et l'éclaira en même temps sur l'identité de son malade.

Il se garda bien d'avo ler que, voulant profiter de la circonstance, il avait imposé Andréa de cent mille francs pour continuer ses soins et sa discrétion à l'assassin de Larouette et de Brignolet,

Il prétendit que M"°* de Terrenoire à qui il refusait sa complicité l'avait tenté par l'offre d'une fortune.

Il exposa sa vie d'écolier arrivé par les concours dans l'enseignement secondaire, puis dans l'enseignement supérieur. Il étala les misères de ces luttes d'étudiant pauvre.

— Ah ! s'écria-t-il dans l'excès de son désespoir, malheur à ceux

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