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qui, dépourvus de toutes ressources pécuniaires, veulent sortir de leur basse condition. Que nous serions heureux, ma mère et moi, si nous étions restés à Oinville et si j'eusse, comme tant d'autres, continué le dur, mais tranquille métier de mon père !
Laroque trouvait que ce jeane homme avait l'esprit faussé par l'ambition. N'était-ce pas admirable que Pierre Vignol, fils d'ouvrier, fût arrivé jusqu'au diplôme de docteur en médecine? Le plus fort avait été fait par lui ; le docteur aurait dû attendre patiemment le succès de sa persévérance.
Laroque estimait avec juste raison que le docteur Vig-nol faisait partie de cette catégorie si nombreuse de ratés dont toutes les professions libérales sont encombrées.
Après ses aveux, le docteur se redressa, comme soulagé.
— J'ai eu la faiblesse, dit-il, de succomber à une tentation que la misère explique sans la justifier. Je le paye bien cher, en ce moment ; mai croyez, monsieur le juge d'instruction, que, quelle que soit, au point de vue de la morale pure, ma responsabilité dans la fuite du coupable, il n'y a pas un jury en France qui me condamnerait pour avoir voulu me retrancher derrière le secret professionnel.
— C'est ce qui vous trompe. Que Luversan, guéri par vous, commette un nouveau crime, voulez-vous me dire qui lui aura redonné la force de faire le mal? Vous vous taisez et vous avez raison. Qu'une nouvelle victime tombe sous le poignard de Luversan, c'est vous qui aurez armé sa main criminelle. Mais notre temps est précieux. Agissons. Vous pouvez encore réparer le mal. Où se cachent Luversan et sa complice?
Le docteur s'écria :
— Est-ce que je le sais ! Luversan et M"* de Terrenoire sont partis de chez moi et vous pensez bien que je ne les ai point suivis,
— Quand ont-ils quitté votre appartement de la rue de Moscou?
— Il y a huit jours.
— Et vous n'avez aucune idée de la direction qu'ils ont prise?
— Aucune.
— Alors, je suis obligé de vous envoyer à Mazas.
Avoir eu la perspective de se faire un rang parmi les princes de la science et en arriver à ce degré d'abjection!
— Et moi, répliqua le docteur, si vous êtes obligé de m'envoyer Mdzas, je me verrai dans l'obligation d'en finir avec l'existence.
— On vous fera garder à vue.
Pierre Vignol sourit avec mépris.
— J'ai assez étudié, dit-il, les secrets de la vie et de la mort,
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aéjouer les policiers qui me surveilleront. Je ne sais rien de plus que ce que je vous ai dit, je vous le jure, sur l'honneur!
— C'est votre dernier mot?
— Je voudrais pouvoir vous dire non. J'ai tout dit,
M. de LtgneroUes appuya trois fois sur un timbre. A ce signal, les deux ag-ents de la Sûr *é furent introduits dans le cabinet du juge par le garçon de bureau.
— Conduisez le prévenu à la Sûreté, commanda le juge aux agen's et surtout, qu'on ne le perde pas de vue un instant. Vous le fouillere-z. avec soin et lui retirerez toutes armes, outils ou instruments dont il pourrai faire usage pour attenter à ses jours.
— C'est inutile, déclara le docteur Vignol sur un ton de violente indignation, On m'a déjà fait subir la torture du fouillage et on m'a tout pris.
M. de Lignerolles fit signe aux agents d'agir sans plus de retard. Toute résistance eût été inutile. Le docteur se laissa passer au poignet le lien vulgairement appelé cabriolet^ et tête basse, il traversa entre les deux inspecteurs les couloirs du Palais de justice qui aboutissaient alors au bureau du chef de la Sûreté, près de la salle des pas-perdus de la Cour d'assises.
On le fit entrer dans une pièce attenante à ce bureau et les deux inspecteurs s'y enfermèrent avec lui.
Le docteur se reprit à espérer. Du moment que M. de Lignerolles ne l'envoyait pas à Mazas, l'arrestation ne devait pas être encore définitive.
Cependant le juge d'instruction demandait à Roger Laroque ce qu'il pensait de l'interrogatoire et des aveux du médecin.
— Mon avis, répondit Roger, est que ce jeune homme vous a dit, à peu de choses près, toute la vérité. Le malheureux ne vaut pas c ler, bien certainement; mais il a pour excuse cette épidémie morale qui de nos jours fait tant de victimes : la soif de l'or. Luversan n'a pas eu grand'peine à triompher de ses scrupules. Le secret professionnel a paru à ce docteur sans clientèle et sans ressources un bouclier infaillible. Il ne vous aurait rien, absolument rien avoué, si M. Martellier n'avait eu la précaution de relever les numéros des billets de banque déposés par M""" de Terrenoire au Crédit des Deux-Mondes. La perspective d'être impliq é dans le crime de Luversan a seule décidé le docteur Vignol à tout vous dire, afin qu il ne vous restât plus un doute sur son innocence en ce qui concern le crime du boulevard Haussmann.
— Et vous croyez que cet homme ne connaît point la retraite des fugitifs?
— J'en suis convaincu.
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— Peut-être aurions-nous pu, dit le juge d'instruction, en savoir davantage sur M""' de Terrenoire par M"*' Vignol, sa nourrice. J'ai hésité, soit à faire une perquisition au domicile de la mère du doct<^ur, soit à la convoquer à mon bureau. Il m'a semblé préférable d'établir une surveillance, rue des Abbesses, aux alentours de la maison où elle habite. La Terrenoire qui aime beaucoup sa nourrice se fera peut-être prendre en lui venant demander asiîe.
— J'en doute.
— J'ai chargé aussi Tristot et Pivolot de suivre M""" Vignol si elle sortait. Vous me direz qu'il y a peu de chances pour que M°" de Terrenoire ait donné l'adresse de sa retraite à sa nourrice ; mais en matière de police tout est à supposer, même l'impossible.
— Et M. de Terrenoire? demanda Laroque. Qu'en fe* tes-vous?
— On le surveille aussi : Le pauvre homme n'est d'ailleurs occupé que de sa fille. M""* veuve de Mussidan, vous devez le savoir, se remarie cette semaine à Pau.
— C'est la première nouvelle. Et qui épouse-t-elle ?
— M. de Vaunoise, son premier fiancé.
— Très bien. Ces deux jeunes gens auront bien mérité leur bonheur. Mais comment ce mariage peut-il se faire en l'absence de M"' de Terrenoire?
— La fugitive, répondit M. de Lignerolles, a conservé encore quelques bons sentiments. Accompagnée de deux témoins dont l'un était la veuve Vignol, elle s'est rendue chez un notaire de Paris où elle a fait dresser un acte par lequel elle déclare approuver pleinement et entièrement le mariage de sa fille avec M. de Vaunoise.
— C'est étrange !
La conversation fut interrompu par l'entrée discrète de l'huissier qui annonça MM. Tristot et Pivelot.
— Très bien, dit le juge. Vous ferez entrer ces messieurs quand je vous sonnerai.
L'hniss.er s'étant retiré, M. de Lignerolles pria pour la troisième fois Roger Laroque de reprendre son poste d'observation.
Une minute après, il appuya sur son timbre et les deux policiers ruinés par Luversan furent introduits.
Tristot acceptait en philosophe sa situation d'ex-rentier.
M. Pivolot, lui, ne pouvait encore s'y faire. Habitué dès l'enfance à avoir toutes ses aises, il envisageait l'avenir avec une inquiétude sans cesse croissante. Le pauvre homme avait vieilli de dix ans en deux mois.
— Comment va? leur demanda le juge qui les traitait toujours sui un pied d'égalité.
— Mal, fit Pivolot.
— Bien, répondit Tristot.
C'était la première fois que le magistrat les voyait en désaccord. Il se garda bien de le constater.
— Quelles nouvelles m'apporlez-vous?
— Parlez, monsieur Pivolot, lui dit son vieil ami. Cela vous distraira de vos préoccupations.
Pivolot essuya avec un grand foulard roug'e son front trempé de sueur.
De l'égarement se voyait dans ses yeux, autrefois si fins et si limpides. Jl eut de la peine à rassembler ses idées et commença ainsi :
— C'est bien dur!... Mettez- vous à ma place...
— Pivolot, mon ami, interrompit Tristot, il ne s'agit pas de loi, ni de moi, ni de la galette passée de notre huche dans celle de Luversan. Dis à M. de Lignerolles ce que nous avons fait ce matin. On ne te demande pas autre chose.
Pivolot devint rouge cramoisi, puis tout vert.
Cette petite semonce eut un excellent effet. Le policier oublia pour un instant la perte de son « magot ».
— Tristot et moi, dit-il, nous nous étions partagé ce matin la besogne. Pendant qu'il filait M. de Terrenoire, moi je guettais la mère Vignol. Eh bien, voilà : la mère Vignol, qui ne sort, pour ainsi dire jamais, s'est mise ce matin sur son trente-et-un et a descendu ses cinq étages. L'apercevant sur le pas de sa porte en train de parler du temps qu'il faisait avec sa concierge, je me dis: « Toi, ma vieille, tu t'en vas en visite chez des gens chic. » La pauvre femme n'y voit guère plus loin que le bout de son nez. Je n'ai pas eu de peine à la suivre, comme vous pensez. Elle gagne le boulevard Rochechouart, attrape la rue Pigalle, descend à la Trinité, prend la Chaussée-d'Anlin, et tourne à droite, au boulevard Haussmann.
Cela devenait intéressant.
M. de Lignerolles échangea un coup d'œil avec Tristot.
Pivolot continua ainsi :
— Je me disais à part moi : la mère Vignol irait-elle par hasard à la banque Terrenoire et pourquoi faire? Diable! Diable! Je ne me trompais pas : la mère Vignol s'arrête devant la banque, tire de sa poche une grande enveloppe toute gonflée de papiers, la regarde sans se douter qu'un curieux — le curieux, c'était voire serviteur — lit en même temps qu'elle l'adresse du destinataire.
ROGER-LA-HOiNTE 1087
Mais les préoccupations personnelles de Pivolot reprenaient déjà le dessus, e au lieu de faire connaître au juge l'adresse en question :
— Ah le misérable ! s'écria-t-il en repensant à Luversan.
— C'est bon... c'est bon... interrompit encore Tristot. Revenez à la question, mon bon ami.
Il ne savait plus oti il en était, le bon ami. Tristot précisa.
— Quelle adresse avez-vous vue sur l'enveloppe?
— Pardon, fit Pivolot. C'est que, voyez-vous, ça me travaille là dedans.
Il se frappa le front.
— L'adresse? insista Tristot.
— Oui... voilà. Ily avait écrit sur l'enveloppe, d'une écriture féminine très élégante, ce nom : M. Margival, administrateur de la banque Terrenoire, et au-dessus, à droite, souligné d'un trait énergique, ce simple mot: personnelle. Ah ! j'aurais bien donné un billet de cinq cents francs pour savoir ce qu'il y avait dans cette lettre ! Mais que dis-je, imbécile! pardon, monsieur le juge d'instruction, c'est à moi que je dis : imbécile ! Je parle de donner cinq cents francs et j'oublie que je suis réduit à la mendicité!
Roger Laroque. attentif derrière son paravent, avait envie de s'écrier : « Tranquillisez-vous, brave homme. Je suis encore assez riche pour vous refaire, de mes deniers, la petite fortune que vous avez perdue à mon service. »
— Et après? demanda M. de Lignerolles.
— Après, la mère Vignol est entrée dans les bureaux de la banque, sa lettre à la main. Je l'ai attendue sous une porte cochère, presque en face. J'étais si bien grimé qu'aucun employé de la maison Terrenoire et C" n'aurait pu me reconnaître. La mère Vignol n'a pas traîné dans la baraque. Elle est ressortie presqu 'immédiatement sans sa lettre et a repris cahincaha son pas de tortue. Et pendant ce temps-là, savez-vous à quoi je pensais, moi, tout en suivant la bonne maman?
Il s'arrêta encore. Ses idées tournaient bride. Il n'y était plus du tout, le bon ami à Tristot.
Ce dernier ne jugea pas à propos de le rappeler de nouveau à l'ordre.
— Je vais vous dire, moi, déclara-t-il, à quoi il pensait, Pivolot. Il se reprochait amèrement d'avoir manqué le coche. Il aurait dû pousser du coude la mère Vignol au moment où elle tirait la lettre de sa poche, lui faire tomber cette lettre de ses vieilles mains tremblotantes, la ramasser et prendre le large, pas trop vite pour ne pas éveiller l'attention des passants. Avant que la bonne femme, revenue de sa stupeur, eût eu la force
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de crier au voleur, M. Pivolot, poursuivant tranquillement son chemin, serait entré dans quelque café où, tout en sirotant son vermouth-cassis, il aurait pris connaissance du contenu de la missive.
— Vous savez, Tristot, s'écria Pivolot au comble de l'indignation que, pas plus que vous, je n'ai jamais recours aux moyens illicites. Notre situation de policiers libres nous crée déjà assez de difficultés avec la justice pour que nous évitions de nous la mettre à dos par des pratiques, des manœuvres... dignes de récidivistes endurcis!
— Et après? redemanda M. de Lignerolles.
— Ah! voilà, et ce n'est pas le moins intéressant. La mère Vignol n'avait pas fait deux cents pas qu'un grand [vieillard accourt derrière elle, me bouscule au passage, arrête la bonne femme et lui dit d'une voix étranglée par l'émotion : « C'est vous qui m'avez porté cette lettre ! » En même temps il lui montrait l'enveloppe qui m'avait tant intriguée. — Vous êtes M. Margival? demanda-t-elle. — Oui. — C'est une commission dont m'a chargée M"** de Terrenoire.
Pivolot s'interrompit encore au moment pathétique.
— Et après? exigèrent en duo le juge et Tristot.
— Après ! voilà. Margival s'écrie : « Elle ! Ah ! la misérable ! » Et il retourne à la banque, laissant la vieille tout interdite sur 1© trottoir. Elle défaillait, la pauvre femme, si bien que, pris de pitié, je l'ai soutenue quelques instants. Après quoi, elle est rentrée tout droit chez elle, rue des Abbesses.
^ M. Pivolot avait terminé son récit.
— Et vous? demanda M. de Lignerolles à Tristot, qu'avez-vous fait ce malin.
— J'ai suivi M. de Terrenoire qui, après une courte visite à sa maison de banque, deux heures avant l'arrivée de M™' Vignol, s'est rendu en voiture chez divers bijoutiers où il a fait des acquisition?. C'était pour sa fille sans doute. En sortant d'une boutique, il a rencontré un ami à qui je l'ai entendu dire : <* Je pars ce soir pour Pau. Ma fille s'y remarie dans huit jours. » Il ne rentre plus jamais à son hôtel de la rue de Chanaleilles, sans doute à cause des tristes souvenirs que cette superbe habitation lui rappelle. Il vit à l'auberge, comme un voyageur. Je l'ai lâché au café Anglais oiï il a déjeuné tout seul. Ma conviction est qu'il part ce soir pour les Pyrénées. Si M. le juge d'instruction veut que j'aille jusqu'à Pau, il faudra qu'il me paye mon voyage.
— Je m'entendrai à cet égard avec le chef de la Sûreté, répondit le juge. Revenez dans une demi-heure au plus tard.
Les policiers partis, Roger, consulté par le juge, fut d'avis que ce
On voulut alors procéder à sa photographie. (P. l^W.j
serait inutile de convoquer M"" Vignol. Elle ne dirait rien qui pût compromettre M"* de Terrenoire. Oubliant et Suzanne et Raymond, repris par des idées de vengeance et de réhabilitation, il donna le conseil de mettre le docteur Pierre Vignol en liberté provisoire et de le faire suivre.
— Si sa mère, dit-il, sait où est M°* de Terrenoire, elle la fera prévenir par son lils du résultat de sa mission.
UV. 13T. — JUI.BS UAHT. — liniiKR-i.A-IHJ.MS. — ED. J. ROUFF IT C'* UV. 137
— Excellente idée, déclara !e magistrat. En attendant je vais faire appeler de suite M. Margival. C'est un honnête homme dans toute l'acception du mot. Il me dira certainement pour quel motif M"* de Terrenoire llui a écrit. Voulez-vous revenir ici dans une heure? Je vous ferai assister [h l'interrogatoire.
— J'y serai.
Pour tuer le temps, Laroque alla faire un tour sur la berge de la Seine. A peine rendu à lui-même, il regretta de prêter de nouveau son concours à l'enquête. Que Luversan, arrêté avant le mariage de Suzanne et de Raymond, fit des révélations sur la complicité de Julia et ce mariage devenait impossible.
Décidé à se sacrifier au bonheur de sa fille, le pauvre homme était presque décidé à quitter la France pour toujours.
A son retour au palais de justice, Margival, qu'un agent était allé chercher en voiture, se trouvait déjà dans le cabinet du juge.
Roger se fit annoncer à M. de Lignerolles qui le demanda aussitôt.
Quand il entra, l'interrogatoire du vieillard allait commencer.
Le magistrat présenta Roger à Margival. Ce dernier s'inclina sans dire un mot.
Une grande souffrance morale se lisait sur les traits du père de Marie- Louise.
— Vous pouvez répondre à mes questions, devant M. Laroque, lui dit M. de Lignerolles.
— Mais enfin, messieurs, que me voulez-vous? demanda le vieillard avec une impatience marquée.
Le juge ne savait trop comment révéler à cet honnête homme les procédés peu délicats employés par Pivolot pour surveiller les démarches de la veuve Vignol. Après une hésitation qui parut fort pénible à Margival et même à Roger Laroque, M. de Lignerolles se décida enfin à user du pouvoir discrétionnaire dont les juges d'instruction sont inveslis dans l'intérêt do la sûreté publique.
— Monsieur, dit-il, j'ai cru devoir, pour les raisons que vous connaissez, faire établir une surveillance autour de la maison de banque de M. de Terrenoire, votre patron. Or, ce matin, l'un de mes agents a été témoin d'un fait vraiment extraordinaire qui s'est passé, boulevard Haussmann, à cent mètres tout au plus de votre établissement financier.
Le vieillard devint très pâle. Ses lèvres se contractèrent.
— Vous savez de quel fait je veux parler, continua le juge. Dispensez-moi de préciser. De deux choses l'une : ou il s'agit d'un événement de la vie privée sans aucun intérêt pour l'instruction concernant le crime
dont nous recherchons l'auteur; ou bien cet événement peut au contraire, si j'en suis informé dans les moindres détails, me faciliter ma tâche.
M. de Lignerolles s'arrêta là.
Il attendait que Margival voulût bien répondre au sous-entendu de son raisonnement.
Le vieillard ne savait pas mentir.
Faire l'ignorant, nier le fait révélé au juge par un agent bien informé, cela était au-dessous de lui.
Il répondit franchement :
— Mon Dieu, monsieur, vous faites sans aucun doute allusion à la lettre qu'une dame âgée...
— M"" Vignol...
— C'est cela. M"" Vignol m'a en effet remis une lettre, une lettre importante... non pour votre enquête, mais pour...
Le vieillard, en proie à une vive douleur, ne put retenir un sanglot étouffé.
— Je vous en prie, messieurs, dit-il (Sif s'affaissant sur un fauteuil, dispensez-moi de préciser. La lettre ou plutôt les lettres que M"' Vignol m'a apportées et dont la pauvre femme ignore le contenu, me regardent seul, et rien au monde ne pourrait me forcer à vous révéler des faits dont j'emporterai prochainement le secret dans la tombe. Regardez-moi, messieurs, ne devinez-vous pas, à l'expression de mon visage, que ces lettres m'ont frappé à mort. De quel droit, me faites-vous surveiller! Croyez-vous donc que je sois pour quelque chose dans l'épouvantable crime scumis à votre instruction, monsieur de Lignerolles.
— Non, se hâta de dire le magistrat, je ne crois pas cela, je ne le croirai jamais.
— Alors, que voulez-vous de moi?
— Vous allez le savoir. Ces lettres vous ont été envoyées par M°" de Terrenoire qui a employé, à cet effet, comme messagère inconscieule, la veuve Vignol.
— Ah! vous êtes bien informé, dit le vieillard. Oui, ces lettres, ces lettres maudites, je les dois à... la complaisance... la... c'est affreux! de M"' de Terrenoire. Et après?
— Vous n'ignorez pas que M™* de Terrenoire a disparu?
— Je sais cela.
— Connaissez-vous aussi les raisons qui ont forcé cette malheureuse à quitter son mari, sa fille?
— Non, monsieur. Vous pensez bien que M. de Terrenoire n'a pas à me les dire, ces raisons, en admettant qu'il les connaisse.
— Enfin, monsieur Marg-ival, s'écria le juge, vous devez bien savoir où s'est réfug^iée M"' de Terrenoire, puisqu'elle vous a écrit.
— Elle ne m'a pas écrit, répliqua Margival, elle n'aurait jamais eu cette audace. Elle m'a simplement transmis des documents que la fatalité a fait tomber entre ses mains et dont la lecture m'a... Ah!
Suffoqué par sa douleur, le vieillard perdit connaissance.
— Je vous en prie, monsieur de Lignerolles, dit à son tour Roger, mettez fin à la torture de ce malheureux. Je pressens qu'il est victime d'une abominable machination. Il ne saurait être utile à votre enquête; il ne sait rien de plus que ce qu'il vous a dit au point de vue du refuge de M°' de Terrenoire.
Mais déjà le vieillard revenait à lui.
M. de Lignerolles se hâta de lui rendre sa liberté.
— Surtout, lui recommanda-t-il, pas un mot de notre entretien à M. de Terrenoire !
— Lui! ! Il part ce soir pour les Pyrénées.
— Vous le reverrez sans doute au mariage de sa fille.
— Certainement et j'aurai autre chose à faire que de lui parler du palais de justice.
Il prononça ces derniers mots sur un ton où grondait la vengeance.
Tristot et Pivolot se firent annoncer aussitôt après son départ. Voulant les éviter, Roger avait repris sa place derrière le paravent.
M. de Lignerolles les mit au courant de tous les détails de l'incident Vignol. '
— Je mettrai cet homme en liberté à einq heures du soir. Trouvezvous dans la cour du Dépôt et suivez-moi cet homme jour et nuit. Revenez ici à quatre heures, je vous remettrai la photographie du docteur.
— La photographie ne nous suffira pas, observa Pivolot. Il nous manque le nerf de la guerre.
— On ne fait rien sans argent, surtout en matière de police, dit à son tour Tristot.
Vraiment le juge était bien étourdi de ne pas se souvenir que ces deux messieurs avaient été totalement ruinés par Luversan.
Mais où trouver de l'argent? Les fonds secrets employés à la recherche des criminels et des voleurs sont maigres. Il en faut tant pour surveiller en France tous les partis politiques qui aspirent à remplacer le gouvernement établi!
D'autre part, le chef de la Sûreté serait certainement peut disposé à puiser dans la masse noire pour donner de l'ouvrage à des irréguliers. Cela ferait crier tous les Chambille du service officiel.
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Roger Laroque s'amusait de l'embarras du juge d'instruction.
— Combien vous faudrait-il pour filer le docteur Vignol? demandale magistrat à Tristot.
— Je ne sais pas, répondit celui-ci. Demandez-le à Pivolot. M. de LigneroUes se tourna vers ce dernier.
— Combien? répéla-t-il.
— Je ne sais pas, fit à son tour Pivolot. Demandez-le à Tristot. Cela devenait embarrassant.
— Causons peu et causons bien, dit enfin Tristot. Ne croyez-vous pas que le docteur aura plus d'une bonne raison pour quitter Paris dès qu'il sera remis en liberté.
— Cela se pourrait bien, répondit le juge.
Les deux policiers firent un grand geste qui signifiait : « Nous ne sommes pas au bout de notre peine; il en faudra de l'argent! »
Et le juge se grattait toujours l'oreille.
Dans cette situation, force lui serait bien de se priver du concours de Tristot et Pivolot.
— C'est une vraie fatalité, dit-il. Et nous n'y pourrons rien. Jo vois ce qui va se passer. On chargera de cette importante surveillance un ou deux agents à qui on remettra cent sous par jour pour leur peine, lis n'auront même pas le moyen de stationner dans les cafés ou restaurants à double issue[où le docteur pourra entrer. Et si le docteur prend le train, ils se trouveront dans la triste obligation de le laisser filer.
Comme le juge achevait ces mots sur un ton de profond découragement, un quatrième personnage apparut dans le cabinet.
C'était Roger Laroque, sorti de derrière son paravent.
Pour se donner une contenence, il avait pris un livre dans la bibliothèque et le tenait ouvert.
— Merci, dit-il à M. de LigneroUes. J'ai trouvé les renseignements que je désirais.
Il tendit la main aux deux policiers, puis tirant de sa poche un portefeuille rempli de billets de banque :
— Mes enfants, leur dit-il, je vous défends de vous adresser à d'autres qu'à moi pour les frais de vos enquêtes. Voici cinq mille francs. Avec cette somme, vous pouvez aller encore assez loin. Mais il faut compter sur l'imprévu. Voici encore cinq mille francs. Est-ce assez?
— C'est trop, dirent Tristot et Pivolot, sans refuser toutefois les dix beaux billets de mille qu'ils se partagèrent séance tenante.
— Si c'est trop, nous le verrons bien quand vous produirez votre
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note de frais, répliqua Roger. Allez vous costumer et mettez-vous de suite en campagne.
Et Laroque, fatigué de cette longue séance, prit congé du juge d'instruction.
Le chef de la Sûreté était fort embarrassé du docteur Vignol.
Il n'osait l'interroger sans en avoir reçu l'ordre du juge d'instruction qui, au reçu de la lettre dénonciatrice de Martellier, avait fait surveiller par des agents sûrs les abords du Crédit des Deux-Mondes, ordonné l'arrestation du docteur dès qu'il viendrait toucher le chèque de 80.000 francs, et conduit lui-même toute l'enquête de cet incident si imprévu.
Au bout d'une demi-heure, le chef de la Sûreté, obligé de partir en expédition, se débarrassa du prisonnier en l'envoyant au Dépôt pour y être mesuré et photographié.
Les deux inspecteurs conduisirent le docteur au bureau du service d'identification des inculpés nouvellement arrêtés.
Ce service, créé par M. Alphonse Bertillon, ne fonctionne que depuis quelques années. Après avoir passé par toutes les épreuves réservées aux novateurs, M. Bertillon, qui ne disposait d'abord que d'une petite pièce, au rez-de-chaussée, dans les dépendances du dépôt, a obtenu du ministère de Tintérieur une allocation pour aménager de vastes locaux restés vacants dans les combles du bâtiment.
La somme était minime, mais l'inventeur l'a décuplée par un moyen fort ingénieux.
Parmi les nombreux vagabonds raflés la nuit par les rondes de police se trouvent des ouvriers sans ouvrage. M. Bertillon lit appel à leur bonne volonté. Il recruta ainsi plus de serruriers, de charpentiers, de menuisiers de maçons, de peintres, qu'il ne lui en aurait fallu pour construire un [)alais.
Ces pauvres gens se contentèrent d'une petite rétribution et d un supplément à l'ordinaire de la prison. En quelques semaines, ils transformèrent en une succession de confortables bureaux et salles lalTreux grenier du Dépôt.
A cette époque, les photographies des prisonniers qui avaient passé par cette antichambre du palais de justice s'élevaient au nombre de
cent mille. Y retrouver le portrait d'un malfaiteur soupçonné de récidive et qui se refuse à faire connaître son identité devenait pour les agents aussi difficile que de chercher une aiguille dans une botte de foin.
Ce fut pour obvier à ce déplorable état de choses que M, Alphonse Bertillon inventa le système dont nous allons voir l'application sur le docteur Vignol.
Remis aux mains des agents du service, le prisonnier fut invité à passer sous la toise où on releva sa taille. Il croyait en être quitte pour la prise du vague signalement dont on se contentait autrefois.
Ce lui fut une atroce humiliation que de subir le mesurage réglementaire. Un agent, dictant ses mesures à un confrère passé greffier, lui mesura la longueur et la largeur de la tète, puis celle du doigt médius de la main droite, puis celle du pied, puis l'envergure des bras étendus en croix. La couleur de ses yeux fut notée ensuite, et enfin on lui découvrit sur le visage et au cou de petites cicatrices dont la forme et la place exactes furent soigneusement enregistrées.
Le docteur se soumit sans résistance, mais un grand découragement s'empara de lui. Il se voyait pris dans l'étau de la justice.
Il sombrait dans ce goullre sans fond.
Pendant qu'assis dans un coin de la vaste salle, le docteur appelait la mort de tous ses vœux, les agents examinaient si parmi les photographies classées, celle de l'inculpé ne se trouvait pas déjà.
Ces recherches sont rendties faciles par le classement préalable.
En effet, les photogra[)hies sont rangées d'abordpar grandes divisions de taille, puis chacune des épreuves de chaque division par subdivision de longueur de tète, puis chacune de ces subdivisions en sous-subdivisions suivant la longueur du pied, et ainsi de suite, de sorte que le portrait d'un récidiviste déjà mesuré se retrouve dans une boîte contenant au plus vingt ou trente photographies sur les cent mille conservées au Dépôt.
Les agents conslatèreni que le docteur Vignol ne leur avait jamais été amené précédemment.
On voulut alors procéder à sa photographie.
— Jamais! s'écria-t-il, je ne le souffrirai pas!
Comme il est impossible de faire poser de force un individu qui s'y refuse, le photographe officiel se contenta de répondre :
— Ce sera pour une autre fois. Nous attendrons que vous soyez mieux disposé.
Et cet employé se retira dans la pièce voisine.
Un instant après, le docteur, immobile, perdu dans ses sombres réflexions, était photographié à son insu au moyen d'un appareil caché
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dans un carton en face de lui. Il avait suffi à uu agent d'ouvrir et de refermer subitement le couvercle du carton pour obtenir une épreuve instantanée qu'il remit à l'opérateur, lequel la fixa par les procédés ordinaires.
De sa place, le docteur assista au lugubre défilé d'une fournée d'inculpés parmi lesquels se trouvaient des enfants en haillons qui tous, sans exception, niaient effrontément avoir été jamais arrêtés.
Ces jeunes récidivistes étaient pour la plupart convaincus de mensonge.
Leur mine déconfite quand on leur mettait sous le nez leur photographie aurait amusé Pierre Vignol en toute autre circonstance ; mais de se voir mêlé à cette tourbe, et de se sentir descendu plus bas que tous ces misérables, il éprouvait une désespérance plus cruelle que le châlimonl en expectative.
Cependant la salle se vidait de sa lugubre clientèle. Les employés achevaient leur dure journée de travail en faisant des recherches au sujet de signalements envoyés de la province par des parquets qui ont adopté le système Bertillon.
Fatigué d'attendre la décision de son juge, le docteur écrivit fébrilement au crayon le billet suivant à M. de LigneroUes :
« Vous avez reçu ma déposition, Je ne nie pas les faits qui me sont reprochés et j'en subirai les conséquences.
« Je vous en supplie, ne me détenez pas inutilement. Laissez-moi rassurer ma mère qui ne sait rien, ne saura jamais rien.
« S'il vous faut une caution, je sais oti la trouver.
« Je vous l'apporterai sous trois jours et je vous donnée ma parole d'honneur de me présenter à toutes vos convocations. »
Il mit le billet sous enveloppe et obtint d'un agent qu'il le porterait de suite à M. de LigneroUes.
En lisant ce pli, le magistrat fut frappé de la confiance avec laquelle le docteur promettait caution.
Avec une logique un peu trop facile, il se dit que M"" de Terrenoire pouvait seule fournir la somme.
Il ne douta plus de la prochaine revanche de Tristot et Pivolot qui, en filant le docteur avec leur habileté accoutumée, ne pouvaient manquer de retrouver la femme du banquier et peut-être Luversan.
Un instant après, il faisait ramener l'inculpé dans son cabinet.
— Je fixe la caution à 20.000 francs, dit-il. N'essayez pas de fuir. Je vous retrouverai toujours. Restez correct vis-à-vis de la justice si vous voulez mériter son indulgence.
Le visage du prévenu s'illumina de joie.
HOGER-LA-HONTE
Le vieil Yver. fils et petit-fils de berger, berger lui-même. (P. 1102.)
Libre! Il allait être libre!
— Je tiendrai ma parole, dit-il d'un ton ferme. Ma caution de 20,000 francs sera prête, sous trois jours, au plus tard.
— Très bien. On va vous reconduire au Dépôt pour la levée de l'écrou, et vous serez libéré de suite... à titre provisoire, bien entendu.
Les deux agents firent repasser le docteur par ces mêmes couloirs où