‹ Roger-la-Honte (volume 3)Chapitre 33 sur 42 · UV. 138. — JULES MARY. — ROGER-LA-HO.NTE. — ÉD. 1. ROUKF IT C · texte numérisé non relu

UV. 138. — JULES MARY. — ROGER-LA-HO.NTE. — ÉD. 1. ROUKF IT C

il n'osait lever les yeux de peur d'apercevoir une figure de connaissance.

Rentré au Dépôt, il en sortit à quatre heures et demie, seul, libre!

Quai de l'Horloge, il s'arrêta pour voir s'il était suivi.

Personne ne l'observait.

D'un pas rapide, il gagna le Pont-Neuf où il prit au passage l'omnibus Halle-aux-vins-Pigalle.

Il rentra rue 'ies Abbesses, chez sa mère, qu'il trouva tout en larmes.

— Qu"as-tu, mère? lui demanda-t-il.

— Un gros chagrin, mon Pierre.

— Qu'est-il arrivé? dis-le-moi vite, je pars en voyage dans une heure. Je vais en Normandie.

— Quoi faire?

— Je t'ai parlé d'un malade, M. Boizard, qui avait été victime d'un accident de voiture rue de Moscou, le mois dernier, et que j'ai soigné à domicile.

— Oui. Eh bien?

— J'ai guéri M. Boizard. Sans moi, un charlatan lui coupait la jambe.

— C'est vrai. Mais où veux-tu en venir?

— Il me faut de l'argent pour monter un cabinet de consultations M. Boizard, qui est riche, m'en prêtera.

— Le crois-tu?

— J'en suis sur.

— Tu en seras peut-être pour tes frais de voyage. Et puis... cela tombe mal... J'ai besoin de loi.

Elle se remit à pleurer.

La veuve hésita un instant à faire sa confession. Gela lui semblait dur, dangereux même, de mettre son fils dans la confidence d'un secret qui ne lui appartenait pas.

— Tu sais raffection que je porte à Andréa? dit-elle enfin.

— Oui, mère. En est-elle digne?

■ — Peux-tu en douter. Sans elle que serions-nous devenus tous deux, depuis la mort de ton père. Nous lui devons tout.

Pierre Yignol protesta par un geste énergique. Il ne pouvait supporter qu'on fît devant lui l'éloge de la femme qui l'avait perdu.

— Je te dis, Pierre, insista la veuve, qu'Andréa est la bonté même. En veUx-tu une preuve nouvelle? Tout dernièrement, elle est venue m' annoncer qu'elle partait pour un long voyage. Eh bien, elle a eu la prévoyance de me laisser douze cents francs pour ma pension. Je ne te l'avais pas dit pour conserver précieusement cet argent qui nous épargnerait, en cas de manque de travail, l'extrême misère.

— Elle t'a donné douze cents francs! s'écria le docteur. Ah la malheureuse!

— Comme tu dis cela. C'est bizarre. M. Margival a poussé devant moi ce matin cette même exclamalion : « La malheureuse! »

— Margival? je ne connais pas ce nom. Explique-toi rapidement, mère. Le temps presse. Il faut que je parte ce soir chez M. Boizard.

— Tu n'iras pas aujourd'hui, mon fils. Nous avons une chose plus utile à faire.

Et elle raconta tout ce qui s'était passé au sujet de la lettre confiée à ses soins par Andréa.

Elle termina ainsi :

— A sa dernière visite, Andréa me dit : « Tu porteras cette lettre un matin de la semaine prochaine à son adresse. » Je me suis rendue ce matin à la banque Terrenoire. J'ai demandé à un employé si M. Margival y était. Il me répondit que oui. Je lui remis la leltre en le priant de la faire passer de suite à son chef. Et je me sauvai. Je n'avais pas fait deux cents pas dans la rue qu'un vieillard accourut derrière moi, m'interpella, me demanda de qui je tenais la lettre. Au nom de M°" de Terrenoire, il pâlit et s'écria, comme tu viens de le faire tout à l'heure : « Ah la malheureuse! » Puis il s'éloigna sans ajouter im mot. J'ai beau réfléchir, je ne m'explique pas le sens de votre exclamation. Je voudrais y trouver de la pitié et je n'y sens que de l'indignation. Qu'a-t-elle fait, mon Andréa? Si tu le sais, dis-le-moi.

Pierre Vignol s'était promis d'épargner à sa mcre cette terrible révélation.

— Je ne sais rien, dit-il.

— Alors que signifie ton exclamation?

Il fallait bien dire quelque chose de vrai pour rassurer la pauvre femme.

— Ecoute, mère, et surtout ne te fais pas trop de peine. Ton Andréa a quitté son mari. 11 doit y avoir là-dessous quelque drame d'adultère. Bref, M°" de Terrenoire est en fuite, et je ne saurais trouver bon qu'elle t'ait chargée d'une commission suspecte. Peut-être, M"* de Terrenoire a-t-elle demandé dans sa lettre de l'argent à M Margival? Cela pourrait expliquer l'indignation de ce dernier.

M"** Yignol parut plus affectée, mais moins inquiète.

— Oui, dit-elle, ce doit être ce que tu dis. La malheureuse en effet I Mais nous, qui l'aimons pour le bien qu'elle nous a fait, nous ne pouvons pas nous indigner. Je la plains, et de tout mon cœur. Ne sois pas plus dur pour elle que je ne le suis moi-même, mon enfant.

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— Non, mère. Mais laissons ce triste sujet. Il faut que je parte. Je Teux prendre l'express.

— Pars, bien que ce voyage me paraisse tout à fait inutile. Tu ferais mieux de retrouver Andréa et de l'avertir du résultat de ma démarche.

— Où la chercher! Elle a dû passer à l'étranger. Au revoir, mère. Embrasse-moi.

?-ti veuve serra son file contre sa poitrine. 11 voulut se dégager. Elle le retint.

— Pourquoi courir aux aventures, dit-elle. J'augure mal de ce voyage. Tuas tort de compter sur les étrangers pour réussir. Contente-toi de gagner ta journée chez Glaudinet. Tu finiras bien par percer, avec le temps.

— M. Boizard n'est pas pour moi un étranger. Je lai ai sauvé la vie.

— Il t'a payé tes soins. Il te prendra pour un intrigant.

Pierre s'était bien gardé de dire à sa mère qu'il avait reçu cinq mille francs de ce généreux malade. Il ne songeait à ce moment qu'à amasser une grosse somme pour pouvoir demander Louise Stilmans en mariage.

— Au revoir, mère.

— Alors, tu es décidé à faire ce voyage?

— Oui, mère.

— Sur quoi bases-tu ton espoir en ce M. Boizard.

— Sur sa générosité, sa reconnaissance et surtout sur sa fortune.

— Comment sais-tu qu'jl est riche?

— Par lui-même. Ohl il ne l'a pas toujours été. Son histoire est très curieuse. Cela tient des Mille et wu Nuits. Mais je n'ai pas le temps de te raconter ses aventures. Ce sera pour mon retour.

— Encore un mot?

— Quoi, mère?

— Ce monsieur ne devait-il pas t'écrire, aussitôt arrivé au pays?

— Oui. Il me l'avait formellement promis,

— L'a-t-il fait?

Cette question parut embarrasser Pierre.

— Il ne l'a pas fait, dit M"* Yignol. Quand M. Boizard a-t-il quitté Paris?

— • Il y a huit jours. Je l'ai accompagné jusqu'à la gare.

— Calcule un peu. Il a eu largement ie temps de t'écrire. Tu vois un ami où il n'y a qu'un client. Chacun sait que le malade promet monts et merveilles à son médecin. Tu vas t'aliéner ce monsieur en lui deman dant de l'argent.

Ce raisonnement de femme expérimentée ébranla la confiance de Pierre.

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— C'est pourtant vrai, dit-il, il me prouve son ingratitude en ne rivant pas. Je n'aurais pas cru cela de lui.

— N'y va pas. Mon pressentiment me dit qu'il ne t'arrivera rien de là-bas.

Pierre réfléchit un instant.

— J'y vais, dit-il enfin. Je veux en avoir le cœur net. Le silence de cet homme m'inquiète et m'intrigue tout à la fois. J'aurais juré que M. Boizard m'écrirait le lendemain de son arrivée.

— Donne-moi son adresse précise. Que je puisse t'envoyer une dépêche s'il m'arrivait du nouveau.

— Mais il ne peut rien t'arriver! Tu vas rester bien tranquille ici.

— Est-ce que je sais! Je suis si inquiète d'Andréa. Toi-même, ta me fais beaucoup de peine depuis quelque temps. Une mère n'est pas facile à tromper. Tu me caches quelque chose. Tu n'es plus le même à mon égard. Tu m'as laissée bien seule pendant deux moisi C'est l'ambition qui te tourmente. L'ambition n'est pas toujours bonne conseillère.

Le docteur Vignol n'aimait pas les reproches.

— Tu veux l'adresse de M. Boizard, dit-il. La voici.

Il inscrivit au dos d'une de ses cartes les indications suivantes •

CHARLES BOIZARD, propriétaire Château des Mouettes, près Auderville

(Manche.)

Puis il passa dans sa chambre où il prit dans une cachette deux billets de mille francs sur les cinq mille provenant de la générosité de M. Boizard, Sa valise fut bientôt faite.

— Tu vois, dit-il à sa mère en lui montrant le peu de linge qu'il emportait, je n'ai pas l'intention de visiter le pays en touriste, ni de m'attarder chez mon amphitryon.

Elle le pria de s'asseoir un instant.

Il obéit avec contrainte.

— Tu vas me faire une promesse, dit-elle. J'ai la mort dans l'âme. A mon âge on a tant besoin de tranquillité. Tu m'écriras, aussitôt arrivé, n'est-ce pas?

— C'est inutile. Je verrai M. Boizard immédiatement. Il m'obligera ou il ne m'obligera pas. Dans l'un ou l'autre cas, je reviens à Paris par le train le plus proche.

— Eh bien! jure-moi de m'envoyer une dépêche si tu devais t'attarder, ne fût-ce qu'une seule journée.

— Tu y tiens?

— Absolument.

— Je te le jure.

Ils s'embrassèrent une dernière fois.

— Au revoir, mère.

— Au revoir, mon enfant.

En descendant l'escalier, Pierre entendit sa mère qui sanglotait. Lui-même se sentait un poids énorme sur le cœur.

— Suis-je bête, se dit-il. Est-ce quejevais croire aux pressentiments, moi aussi !

Le docteur Vignol se fit conduire en fiacre à la gare Saint-Lazare où, après avoir dîné dans un restaurant du voisinage, il prit le train de Cherbourg, à huit heures du soir.

Arrivé à 6 heures 19 du matin, il lui restait encore cinq lieues à faire en voiture pour arriver au château des Mouettes, dans les dépendances de la commune d'Auderville.

Près Auderville, à trois kilomètres de la mer, existe en pleins champs, un amas de ruines que les marins delaHague ont baptisé du nom de château des Mouettes.

S'il faut en croire les loups de la Manche, ces palmipèdes y viendraient en foule chercher un refuge, durant les tempêtes qui sévissent fréquemment sur le cap.

Les fins archéologues vous diront que le château des Mouettes est de style Renaissance o.t que, sans être princier ni ducal, il devait avoir quelque mérite architectural.

Cet avis semble être confirmé par la tradition. En effet, si vous consultez à Auderville le vieil Yver, fils et petit-fils de berger, berger lui-même, historiographe distingué de son arrondissement, mais en paroles seulement, il vous dira, d'après des récits authentiques transmis de père en fils dans sa famille :

« Les Boizard étaient autrefois de riches et entreprenants manufacturiers du Cotentin. Ils faisaient le bonheur du pays et trouvaient le moyen d'être toujours d'accord avecleurs seigneurs.

« Les Boizard eurent le tort, vers 1530, de trouver que le pape avait mal fait d'excommunier le moine allemand Luther, comme hérétique,

pour avoir attaqué la suprématie du chef de l'église, les vœux monastiques, le célibat des prêtres, les dig-nités ecclésiastiques, la possession des biens temporels par le cJerg-é, le culte des saints et des reliques, l'existence du purg-atoire, la communion sous une seule espèce et la présence réelle du corps de Jésus-Christ dans l'hostie consacrée.

« Les Boizard se convertirent à la foi calviniste, furent persécutés et eurent l'honneur d'avoii un des membres les plus éminents de leur lignée, Gabriel Joseph Boizard, massacré à la Saint-Barthélémy, au son du tocsin de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois.

« Les Boizard ne retrouvèrent la paix que sous le règne d'Henri IV qui, revenant à la véritable tradition française, inaugura le règne de cette tolérance si vainement prêchée par l'Hospital en accordant aux protestants, par l'Édit de Nantes, la liberté de conscience, le droit d'exercer leur culte, pour les seigneurs hauts-justiciers dans leurs cliàteaux, avec permission d'admettre aux sermons religieux la famille de leurs vassaux; pour les autres dans toutes les villes où ce culte se trouvait alors établi et tout au moins dans une ville ou bourg par bailliage. »

Bien que ne sachant ni lire, ni écrire, le berger Yver vous prouvera encore, avec force détails d'une précision absolue, que l'Edit de Nantes, révoqué par Louis XIV, causa la perte de bien dos braves gens, et non des plus bêtes, dans notre beau pays de France; que, notamment, les Boizard, mis en demeure de renier leur foi, préférèrent quitter le Cotentin et chercher une patrie plus hospitalière aux travailleurs.

(( Sachant que leurs biens seraient confisqués, aflirme-t-il, les Boizard résolurent de détruire leur château plutôt que d'en faire cadeau à uu gouvernement qui enlevait aux prétendus hérétiques jusqu'à leur état civil et déclaraient illégitimes les enfants issus de leurs mariages.

« Durant la nuit du 24 octobre de la même année, les habitants des communes environjiantes furent avertis que le feu était aux quatre coins du château. Ils accoururent pour porter secours, mais chacun s'en retourna bientôt chez soi en apprenant par un lettré de l'endroit que les Boizard avaient placé devant la façade de leur demeure un écriteau ainsi conçu :

DÉFENSE DE JETER DE l'eAU SUR LE FEU

Les propriétaires sont en sûreté et souhaitent un jneiUeur sort à leurs atnis, ouvi'iers et connaissances.

Le bonhomme Yver termina ainsi son petit discours, toujours ic même.

« Les Boizard étaient en train, pendant la flambée de leur château,

d'émigrei en barque chez les Anglais. De la grande île, ils passèrent, en Hollande où ils firent des affaires d'or. Apres la Révolution française, il ne restait plus qu'un Boizard qui, ambitieux de restaurer lé château de ses pères, en racheta les ruines à vil prix. Il fit commencer de suite les travaux de restauration. On releva d'abord les bâtiments de la ferme attenante au château, mais le propriétaire, rappelé dans la Guyane hollandaise oij il avait laissé sa femme malade, ne reparut pas. Qu'est-il devenu? Personne ne le sait. Cependant les gardiens de la ferme et des ruines ont, depuis ce moment, reçu de père en fils leurs appointements par l'intermédiaire du notaire, ce qui permet de croire que cette belle race de huguenots n'est pas près de finir et qu'un jour viendra où elle reprendra à la Hague le rang qui lui convient. »

Or, quatre jours après le départ du docteur Vignol pour Auderville, deux hommes, velus d'un vieux complet de commissionnaire, en velours marron, s'escrimaient sur la grande route, devant une ferme isolée à l'extrémité sud de la Commune, l'un à faire tourner, au moyen d'un patin, la roue d'une meule, l'autre à repasser des couteaux au frottement de cette meule.

Il était environ trois heures de l'après-midi.

Ces travailleurs en plein vent ne mettaient guère d'action à leur ouvrage. De temps à autre, ils sondaient des yeux l'horizon.

— Eh bien, monsieur Pivolot, dit l'un, ne trouvez-vous pas qu'il serait temps de rendre compte de notre nouvelle déception à M. de Lignerolles?

— Non, monsieur Tristot. Je persiste à croire que le docteur, entré ri y a trois jours, sous mes yeux, au château des Mouettes, n'en est pas ressorti.

— Puissiez-vous avoir raison! répliqua Tristot. Le fait est qu'un voyageur ne peut pas prendre d'autre chemin que cette route, qu'il vienne à cheval, en voiture ou à pied, pour reprendre le train à Cherbourg. Attention ! Voici la patache. J'entends les grelots.

Les deux compères s'étaient installés dans le fossé de la route, à un point où la montée est assez rude pour obliger le conducteur d'une diligence à mettre au pas ses animaux.

La voiture passa lentement près d'eux. Ils eurent tout le temps nécessaire à leur inspection.

— Pas encore ! firent-ils en poussant un énorme soupir.

— Pourvu, dit Tristot, que le docteur n'ait pas fait comme les Boizard du siècle de Louis XIV dont le vieil Yver nous a si bien raconté l'histoire.

— Non, monsieur Tristot, non! Le vent de mer neoermettait pas au

Quand la es revenu du service, tu as uiuuȎ luiscuc eu cd^e. ,r. iH2.

docteur de faire, dans un simple « esquif», comme on disait au bon temps jadis, la traversée de la Manche, Attention! voici notre homme.

L'homme de M. Pivolot n'était autre que le berger Yver, qui, suivi de son troupeau, s'avançait gravement.

Les policiers se remirent à l'ouvrage

Le vieux Normand s'arrêta devant eux.

UT. 139. — Jl'LBS JJART. — ROGBR-LA-HONTK. — ÉD. J. ROOFP KT C'«.

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