LIT
H06 ROGEIi-LA-HOiNTE
— Et mon couteau? leur demanda- l-il.
— Le voici, dit Pivolot. Méfiez-vous ; nous en avons fait un vrai rasoir. Le berger examina la lame, parut satisfait, et demanda ce qu'il devait.
— Deux sous, répondit Pivolot.
Le bonhomme, encore robuste, malgré ses soixante-dix ans passés, présentait le type de ces bas Normands dont les ancêtres conquirent l'Angleterre. De haute taille, les cheveux de blond pâle devenus tout blancs, le visage allongé, les yeux d'un bleu clair, ilavait ce coup d'oeil malicieux qui défie la ruse et pénètre la pensée de l'homme le plus dissimulé.
— A ce métier-là, dit-il, vous ne ferez point fortune par ici. Cependant, si vous avez des rentes...
Derrière lui, le troupeau se tassait, et les chiens étonnés, pressés de lîntrer à la ferme, grognaient autour de la meule à repasser.
— Des rentes! répliqua Pivolot. C'est pas dans notre métier qu'on en attrape jamais. Heureusement que nous avons plusieurs cordes à notre arc.
— J'en avions doutance, dit le paysan qui, grâce à sa prodigieuse mémoire, maniait tout aussi bien le jargon de la Hague que le beau parler des citadins.
Et il ajouta :
— Vous n'êtes point ici pour enfiler desfperles. Pas vrai?
Les deux policiers se consultèrent du regard, ainsi qu'ils en avaient l'habitude dans les grandes occasions.
Ils savaient aussi se parler par des gestes dont aucun traducteur n'aurait pu saisir le sens.
Tristot ouvrit sa tabatière et la présenta à Pivolot.
Gela signifiait : « Faut-il prendre cet homme pour confident. »
Pivolot prisa bruyamment, ce qui voulait dire : « Vous pouvez prendre cet homme pour confident. »
— Mon père Yver, dit Tristot au berger, rentrez votre troupeau à la ferme et revenez ici le plus tôt possible. Nous avons besoin de [toute votre intelligence, dont plus d'un savant archi-décoré se contenterait; de tout votre flair, dont les limiers patentés de la préfecture de police seraient jaloux. Aidez-nous à trouver ce que nous cherchons et vous gagnerez plus, en vingt-quatre heures, que dans une année de votre dur métier.
— Quelle mauvaise action allez-vous me ^^roposer? répliqua le vieux Normand.
— Regardez-nous bien en fa*^, dit Pivolot. Avons-nous l'air de malhonnêtes gens?
— Non, mais vous devez être de fiers malins.
ROGER-LA-flONTE 1107
— Malins n'est pas malicieux, encore moins méchants. Nous combattons l'esprit du mal; nous ne l'assistons jamais.
— Vous en êtes, quoi!
— Nous en sommes! avouèrent franchement les deux policiers. Mais nous en sommes sans en être, tout comme les francs-tireurs étaient soldats sans appartenir à l'armée.
— Oui, observa avec un sourire peu rassurant le vieil Yver mais ; l'ennemi les pendait, les francs-tireurs, quand il pouvait les attraper.
— L'ennemi était lâche d'assassiner ces braves qui défendaient leur patrie. Notre ennemi à nous, n'a ni patrie, ni honneur, ni drapeau. Il s'appelle : meurtre, assassinat, vol.
— Assassinat! répéla Yver avec effroi; je comprends. Attendez-moi dix minutes, le temps de rentrer mon régiment de côtelettes dans son parc, et je suis à vous.
Les derniers moutons se poussaient sous le porche delà grande entrée de la ferme, lorsque Pivolot crut devoir interpeller Tristot.
— Vous vous êtes emballé, mon ami.
— Et vous, mon cher. 11 ne tenait qu'à vous de ne pas allonger votre pouce et votre index dans ma tabatière.
— Ça, c'est vrai. N'empêche que vous vous êtes emballé le premier et que vous m'avez entraîné dans votre emballage . Nous voilà à la merci d'un vieux madré qui n'aurait qu'un mot à dire dans le pays pour nous faire jeter à la mer comme de simples gabelous.
— Yver nous servira.
— J'en doute.
— Et moi, j'y mettrai la tête de Luversan à couper.
Déjà le vieux berger revenait gaillardement vers les deux faux rémouleurs.
Il explora du regard la grande route et ne voyant rien de suspect, se croisa les bras.
— Que voulez-vous de moi? leur demanda-t-il.
— A propos du retour inespéré du dernier des Boizard, dit Tristot, vous nous avez raconté l'histoire vraiment extraordinaire de cette ancienne famille.
— Oui, fit le berger, et je n'ai rien dit qui ne soit la vérité. Les Yver n'ont pas de bibliothèque, mais ce qu'ils savent est écrit eu lettres ineffaçables dans leur mémoire.
— Je n'en doute pas. Vous estimez les Boizard et vous ne voudriez Das qu'il arrivât du mal au dernier survivant de leur race ?
— Ah mais non! s'écria le Normand. Un de nos ancêtres, Jean- Ernest-Gabriel Yver, ayant commis l'imprudence de s'endormir sur la grève à la marée basse, fut surpris par la mer et, ne sachant pas nager, aurait infailliblement péri sans le dévouement de Joseph-Nestor-Hyacinthe Boizard qui, de passage sur les dunes, l'aperçut, se jeta à l'eau tout habillé et le ramena sain et sauf sur le plancher des vaches. Pour préserver d'un danger le dernier des Boizard, je suis prêt à risquer ma peau.
Tristot se passa la main dans les cheveux, ce qui voulait dire à Pivolot : « Vous voyez bien que j'avais raison de me confier à ce vieux berger. »
Pivolot se frotta le nez, ce qui signifiait : « attendons la suite. »
— Eh bien, dit le premier, nous croyons, mon ami et moi, que le dernier des Boizard est en très mauvaises mains et que, s'il est aussi riche qu'on le prétend, il court le risque de se faire administrer quelque mauvaise drogue.
— Par qui? demanda Yver.
— Par son médecin.
— Vous me la chantez belle ! répliqua le vieux berger. Il n'y a pas de médecin qui vienne au château des Mouettes. Notre vieux docteur d'Auderville, M. Martineau, est au lit depuis huit jours et je vous réponds qu'il est incapable d'empoisonner le dernier des Boizard.
— Vous n'êtes pas au courant, mon brave Yver, dit Pivolot. M. Boizard a reçu la visite, non du docteur Martineau, mais d'un médecin de Paris qui s'est installé au château, ou plutôt à la ferme, il y a trois jours,
— Oh ça, je le saurais bien, si c'était vrai.
— Nous le savons, nous autres !
— A preuve?
— A preuve que nous avons vu entrer le docteur en question à la ferme et qu'il n'en est pas encore sorti.
— Ah ! et c'est pour ça que vous repassez des couteaux sur la grande route pour guetter les voyageurs.
— C'est pour ça.
— Et vour vous méfiez du médecin?
— Énormément.
— Vous le connaissez donc beaucoup?
— Abrégeons, mon vieil Yver. Abrégeons. Le docteur qui est chez M. Boizard a été arrêté la semaine dernière à Paris pour avoir favorisé la fuite d'un grand criminel dont il a touché 80,000 francs que la justice a
saisis. On l'a laissé en liberté dans l'espoir de le retrouver un jour ou l'autre en compagnie de ce malfaiteur. Nous Tavons filé de Paris jusqu'ici et comme nous voyons que cela pourrait tourner mal pour M. Boizard, nous sentons la nécessité d'agir.
— Quel âge a votre médecin? demanda le berger.
— Vingt-six ans.
— C'est bien jeune pour empoisonner son monde. Comment M. Boizard, qui est si riche, a-t-il pu se confier aux soins d'un débutant?
— Ce débutant a eu la chance de se trouver là au moment oh votre compatriote a eu la jambe cassée dans la rue par les roues d'une voiture dont le cheval s'était emporté Pour prix de sa guérison, M. Boizard lui a donné cinq mille francs.
— Pas possible!
— Le docteur, que ce cadeau magnifique a mis en appétit voudrait sans doute une plus grosse part du gâteau, sinon le gâteau tout entier. Or, il est permis de tout penser de la part d'un homme qui a reçu 80,000 francs d'un criminel en fuite.
— En effet, dit Yver, si ça s'est bien passé comme vous me le dite
— Nous vous le jurons.
— Ça, c'est pas une raison.
Pour convaincre le bonhomme, Tristot tira de sa poche une lettre qu'il avait reçue le matin de M. de Lignerolles.
— Je ne sais pas lire, dit Yver. Vous perdez votre temps. Allez, marchez, que faut-il faire?
— Avez-vous vos entrées au château des Mouettes?
— Oui et non. Je connais les gardiens, le père Mazurier et sa digne femme, mais je ne connais pas M. Boizard.
— Voyez les Mazurier et tâchez de savoir si le docteur Vignol, vous entendez bien : Vignol, est parti.
— C'est tout?
— C'est tout pour aujourd'hui. Nous vous attendrons à l'auberge du Cheval-Blanc où nous logeons.
— J'y serai dans une heure ou deux.
Le vieil Yver se dirigea d'un pas rapide vers le château des Mouettes.
Tout justement, la mère Mazurier, aussi bavarde que son mari éta.t taciturne, se trouvait sur le pas de la porte du petit bâtiment qui leur servait de logement, à l'entrée de la ferme restaurée sous la grande Révolution.
— Bonsoir, madame Mazurier.
— Bonsoir, mon grand Noël.
Tous deux étaient à peu près du même âge. Ils s'étaient bousculés autrefois ensemble dans les dunes quand ils allaient à la pêche aux équilles. aient g-Q'^re de secrets l'un pour l'autre.
Dis donc, Léonie", lui demanda le vieux Noël, c'esi-y vrai qu'ton maître étiont malade.
— Not' maître. J'I'avons à peine aperçu trois ou quatre fois depuis qu'il est rentré. Mais pour sûr qu'y n'est pas plus malade qu'toi et qu'moi.
Pour l'intelligence du récit, nous traduirons en langage ordinaire lo patois de ces deux braves gens.
— Alors, répliqua Noël, pourquoi M. Boizard a-t-il fait venir un médecin de Paris?
— Fait venir 1 C'est bien le médecin qui est venu tout seul. Mazurier était au potager quand un grand jeune homme, arrivé par la diligence, est entré ici et m'a priée de faire passer sa carte à notre maître. J'ai été chercher Mazurier qui sait lire et a lu la carte tout en la portant à la salle à manger où M. Boizard prenait le café au lait avec sa femme. Pour te dire vrai, mon Noël, la visite du docteur n'a pas paru, à ce que m'a rapporté mon homme, faire plaisir à notre maître. M. Boizard a pris la carte, est devenu tout pâle, et a dit : « J'y vais ». Mazurier est sorti derrière notre maître qui l'a arrêté sur le palier et lui a dit : « Faites entrer ce monsieur dans la tourelle ».
— A l'entrée des ruines. Et après?
— Mazurier a fait longer toute la ferme au visiteur, puis le grand pré, le verger, le potager, et enfin l'a conduit à la tom'elle où il l'a laissé après avoir allumé un grand feu dans la cheminée.
— Et après?
— Après, nous ne savons plus rien ou pas grand'chose. Le médecin est parti le matin même.
— Par la diligence ?
— Non, notre maître a dû le conduire lui-même dans sa voiture jusqu'à Cherbourg.
— Tu les a vus partir?
— Non, ni Mazurier non plus.
— Qui conduisait la voiture?
— Notre maître en personne.
— C'est Mazurier qui a attelé le cheval?
— Oui, mais c'est notro innlrc qui a amené la voiture à la tourelle en suivant le mur de la ferme, jusqu'à la poterne qui n'avait jamais été ouverte depuis des années et des années.
— Mazurier ne l'a pas aidé?
— Non. Notre maître lui a dit qu'il n'avait pas besoin de lui. Mais pourquoi me demandes-tu tout ça, mon Noël. Comme tu deviens curieux, en vieillissant!
Il allait lui répondre qu'elle devenait bavarde en prenant de l'âge, mais l'arrivée de Mazurier l'en empêcha.
Le vieux jardinier-concierge du château des Mouettes fronça le sourcil en les apercevant. Toutefois, contre son ordinaire, il tendit la main à Noël et l'invita à entrer dans leur petit pavillon pour boire un coup de cidre.
— Ça n'est pas de refus, dit le berger enchanté de mettre les pied» dans la place.
— Entre vite, recommanda Mazurier. Le patron ne veut pas que nous recevions de visites.
Quand ils furent attablés et qu'ils eurent vidé silencieusement leurs verres :
— On prétend dans le pays^ dit Mazurier à Noël, que tu es un malin. Je voudrais bien en avoir la preuve.
— Faudrait une occasion, répondit le berger.
Mazurier ordonna à sa femme, par un geste énergique, d'aller voir une autre pièce si elle n'avait pas quelque chose à ranger. Elle obéit, parla force de l'habitude.
— Ecoutez, mon père Noël, dit Mazurier à voix basse. Je voudrais savoir si une chose dont j'ai vent est vraie.
— Demande, mon père Mazurier, et tu seras servi, si possible.
— J'ai vent que not'maître va tout faire vendre ici.
— Déjà?
— Oh! ce n'est pas un Boizard comme les autres. Il ressemble autant à un Normand qu'un Espagnol ressemble à un Anglais. Depuis qu'il est ici, il n'est sorti qu'une fois, pour reconduire tout seul à Cherbourg, un médecin de Paris qui était venu lui rendre visite. Nous ne le voyons pour ainsi dire jamais, ni madame non plus. On leur sert les repas d'un seul coup avant qu'ils n'entrent dans la salle à manger. Ils s'enferment à clef et va te promener si jamais on a à répondre à la sonnette.
— Tu voudrais savoir si ton maître veut vendre oui ou non?
— C'est ça. Nous avons une bonne place, pas grand'chose à faire, et ça nous peinerait de la perdre. Est-ce que le petit clerc de notaire d'Auderville n'est pas un brin ton neveu?
— C'est mon neveu tout de bon, s'il te plaît. Même qu'il est orphelin et que je l'ai élevé jusqu'à ce que son grand-père voulût bien le reprendre.
— Il te dira bien ça, ton neveu, si on doit vendre la ferme
— Oui, mais c'est une grosse indiscrétion.
— Nous ferons un bon déjeuner, pas vrai?
— Va pour le déjeuner. Si je consens, c'est plutôt pour ta femme que pour toi.
— Oui, oui, je sais que tu en as tenu autrefois pour ma femme ; mais quand tu es revenu du service, tu as trouvé l'oiselle en cage.
— Avec un merle qui savait mieux siffler que moi. Eh bien, c'est vrai, père Mazurier, on peut se dire ces choses-là à nos âgée Ça ne tire plus à conséquence. J'irai voir mon neveu tout à l'heure et je te rapporterai le renseignement demain.
— Pourquoi pas ce soir?
— Je n'aurai pas le temps. J'ai affaire en ville-
— Où?
— A l'hôtel dii Cheval blanc. J'y serai dans deux heures. Si tu veux venir m'y rejoindre, tu seras sûr de m'y trouver.
— J'irai.
Le vieil Y ver rentra en hâte à Auderville.
Il débaucha son neveu à l'étude du notaire et l'emmena vider un pichet de cidre dans une taverne.
Paul Yver était un de ces gamins de quinze ans qui, entrés, au sortir de l'école primaire dans le notariat, vous ont de grands airs de tabellions en herbe. Il écouta son vieil oncle avec un sérieux qui eût paru comique à tout autre qu'à un bas normand très fier de pouvoir dire :; « J'ai un neveu qui ira loin sans avoir la peine de voyager. » Son visage ne laissa rien voir de ce qu'il pensait.
Quand le berger eut, après mille protestations de tendresse, exprimé le désir de connaître si le château des Mouettes allait être vendu par son propriétaire, Paul secoua la tête en petit monsieur fort embarrassé, puis \\ laissa échapper de sa bouche ces deux mots que son palron, M. Martineau, prononçait plus de cent fois par jour :
— C'est grave.. C'est très grave.
— Eh! je le sais bien, fit l'oncle. Aussi devrais-tu renvoyer à tous les diables tout autre que moi qui te ferait la même question.
— C'est grave, répéta le jeune clerc.
— Je n'en disconviens pas, mais rappelle-toi toutes les gâteries dant je t'ai comblé quand tu n'étais pas plus haut que Pataud, mon chien de garde II n'y avait rien de trop beau, de trop bon pour toi. L'hiver, tu te faisais de bons feux de bois dans la grande cheminée, et si quelqu'un, le matin avait le droit de mettre deux morceaux de sucre dans son café au lait, c'était Popaul. Pas vrai, mon Paul ?
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Un homme, tenant à la main une lanterne sourde, sorùt à pas comptes, (v*. inj.
A ces gais et heureux souvenirs, le gamin redevint lui-même. D rajeunit d'au moins cinq ans dans un rire laissant voir trente-deux dents entre lesquelles il n'aurait pas fait bonde passer le doigt.
— Je vas vous dire ce qui en est, mon oncle, parce que c'est vous. Oui, le château des Mouettes sera mis en vente; mais le propriétaire, M. Boizard, demande qu'on n'en souffle mot à personne. Je ne le saurais
UV, 140. — JULES MARY. — ROGER-LA-HO.ME. — ÉD. .'. ROLFP KT C»». llf. î iO
pas moi-même si le patron, qui est sourd, ne l'avait crié ce matin à sa femme. Il était allé hier visiter la propriété avec le géomètre, ce qui a dû mettre la puce à l'oreille du père Mazurier. Le patron ne demande pas mieux qu'on vende, attendu qu'il a son bénéfice ; mais ça lui semble louche que M. Boizard soit venu tout exprès en Normandie pour cette opération.
— Pourquoi ? c'est bien naturel qu'un propriétaire se dérange quand il's'agit de la vente de son domaine .
— Le patron criait à sa femme ce matin : « Je n'aime pas qu'on me presse de celte façon-là. Ce Boizard, qui ne rend visite à personne, qui arrive tout juste poar me dire : « Voici mes papiers de famille, mes titres de propriété, vendez mes biens et que ça ne traîne pas, ne m'a pas l'air ttès catholique. lia dû faire quelque banqueroute à l'étranger, et il a peur qpe ses créanciers, ne mettent la main sur la ferme et ses dépendances. C'est grave. C'est très grave. »
— De quoi se mêle-tT-il ton patron !
— C'est vrai que ça ne le regarde pas. Au reste, je n'ai pas entendu là suite de ses récriminations, sa femme ayant fermé toutes les portes par peur des oreilles indiscrètes.
Lloncle remercia le neveu, et après avoir payé' le pichet, malgré les protestations du jeune clerc qui faisait semblant d'ouvrir son portemonnaie, il se rendit à l'hôtel du Cheval blanc où l'attendaient Tristot et Pivolot.
Les policiers s'enfermèrent de nouveau avec lui dans leur chambre
— Vous perdez votre temps, messieurs, leur dit: lé berger. 11 y a. jieau xpur que l'oiseau est déniché.
— Quel oiseau?
— Yotre docteur Vignol, quoi ! Il a été reçu par Ml Boizard le matin dÏBPSon aiTivée. Une heure après, M. Boizard le reconduisait lui-même dans sa voiture, à Cherbourg.
— Q,ui vous a dit cela?
— r Le concierge du château des Mbuettes.
— Il les a vus partir?
— Non, mais c'est tout comme.
Et le vieux berger raconta les choses telles que le père Mazurier les lui avait expliquées.
— Eh bien, moi, dit Tristot après avoir offert à Pivolot une prise de tabac que ce dernier accepta, je vous dis que ce matin-là, il n'est passé aucune voiture de maître sur la route de Cherbourg.
— M. Boizard aura peut-être conduit le docteur Vignol dans une àvire direction.
— Dans ce cas, il l'aurait ramené au château.
— A moins, toutefois, observa Pivolot, qu'il ne l'ait aidé, par reconnaissance, à se cacher chez des pêcheurs qui, moyennant une bonne somme, se chargeraient de le passer en Angleterre.
L'ancien marin haussa les épaules.
— Que d'histoires ! fit-il. M. Boizard ne connaît personne ici, bien que tout le monde s'occupe de lui depuis son retour. Il ne saurait donc proposer au premier venu un semblable marché sans risquer très gros. Quand bien même il aurait réussi à trouver un passeur, je vous garantis que le vent qui souffle depuis tautôt huit jours ne permettrait pas au plus hardi marin de faire la traversée de la Manche.
— Alors, c'est grave, déclara Tristot,
— Tiens! fit Yver, voilà que vous parlez comme mon neveu Paul. Au même instant, l'aubergiste frappa à la porte des deux faux
rémouleurs.
— Eh I père Yver, cria-t-il, il y a en bas le père Mazurier qui vous demande.
— Faites-le monter, répondit le vieux berger.
Rapidement, il garantit aux deux compères la discrétion et l'intelligence du gardien du château des Mouettes.
Tristot et Pivolot firent une grimace. Ils se disaient qu'un secret gardé par quatre personnes risque fort d'être éventé.
Mais il n'y avait plus à reculer. Mazurier entra sans demander la permission.
En apercevant le berger en compagnie de ces deux hommes déguisés en ouvriers, il parut tout interloqué.
— Mon père Mazurier, dit Yver, je puis te parler carrément devant ces messieurs. Ils s'intéressent encore plus que toi à ton atlaire. Tu sauras pourquoi tout à l'heure.
— Ça sera-t-il vendu? demanda le gardien du château des Mouettes.
— Ça «era vendu.
— Tonnerre 1
Pivolot jugea le moment opportun pour tirer de sa valise une bouteille de vieux cognac.
— Allez nous chercher des verres, demanda-t-il au berger. Nous causerons mieux après avoir bu de ce réconfortant. Vous m'en direz des nouvelles.
Tout bas ou haut Normand est sensible aux bons procédés. Yver eut bientôt fait de descendre et de remonter l'escalier. D'abord, il n'aurait pai v^ulu qu'on fît parler Mazurier sans être là.
Ils s'assirent autour d'une table boiteuse. Pivolot remplit les quatre verres.
On trinqua, on but, puis on fit claquer sa langue.
— C'est du fameux ! déclara l'ancien marin. ' Ua velours ! approuva l'autre.
"ÏAvv iH un geste solennel pour indiquer qu'il allait parler.
— 7e Tecoute, dit Mazurier.
— Eh bien, voilà. Ces messieurs ne sont pas des rémouleurs, comme on pourrait le croire quand on les voit repasser des couteaux à la meule sur la route de Cherbourg. Ce sont, devine un peu... Bah! tu n'es pas sorcier... Ce sont... des agents de police.
Mazurier ne broncha pas. A son âge, on ne s'étonne plus de rien en Normandie.
— Ils ont filé depuis Paris jusqu'ici le docteur Vignol qui, paraît-il, a fait un mauvais coup et qu'on laisse en liberté dans l'espoir de le repincer en compagnie de son complice. Leur opinion est que ce jeune médecin n'a fait le voyage que pour extorquer de l'argent à ton maître.
— C'est affaire à lui et à mon maître, déclara Mazurier. Mon maître n'est plus mon maître puisqu'il vend les Mouettes, ce qui nous mettra sur la paille, ma femme et moi. Encore si nous avions toujours nos économies, mais nos trois gendres se sont chargés de nous les placer à fonds perdus.
— Tranquillisez-vous ! s'écria Tristot. Si vous perdez votre place, je vous en retrouverai une. Je connais du monde influent à Paris.
Mazurier dévisagea son interlocuteur et lui trouva l'air d'un de ces rares honnêtes gens qui ne promettent pas plus qu'ils ne peuvent tenir.
— Pourquoi monsieur s'intéresserait-il à moi ? demanda-t-il.
— A cause du service signalé que vous allez me rendre. Mon opinion est que le docteur Vignol n'a pas quitté le château, que votre maître le cache, et que le matin du jour où ceieune médecin a débarqué chez vous, M. Boizard a simulé un départ pour vous faire croire qu'il reconduisait son visiteur à Cherbourg. Cette complaisance pourrait être fatale à votre maître.
— Comprends-tu, mon père Mazurier? dit Yver. Selon ces deux messieurs qui s'y connaissent, le docteur serait capable de tout. 11 ne faut pas laisser faire un mauvais coup dans ta propriété.
— Pour ça non! s'écria Mazurier. Au surplus, rien ne m'étounerait de la part de mes maîtres qui sont des cachotiers, comme jamais vous n'en avez vus de pareils. Ils n'ont eu d'autre idée, en venant ici, que de vendre le bazar et de s'en retourner, Dieu sait où, avec le magot ! Si ces
ROGER-LA-HONTB 1117
gens-là n'avaient pas leurs papiers bien en règle, comme le notaire l'a constaté, paraît-il, je croirais que ce sont des faux Boizard. Je n'ai aperçu madame que trois fois. C'est une assez belle femme, mais pour sûr, elle doit traîner avec elle un gros chagrin. Elle a les yeux rouges d'une créature qui pleure plus souvent qu'à son tour. Quant à monsieur, ce grand brun...
A ces mots de grand brun, les deux policiers sautèrent sur leur chaise comme s'ils avaient reçu une décharge électrique.
— Un grand brun ! s'écrièrent-ils en duo.
— Mais oui, répondit Mazurier. Un grand brun qui vous a un rega. à vous donner froid dans le dos. Il a passé une ménagerie par ici, l'année dernière. Eh bien, vrai, le dompteur frisait la moustache à un tigre qui avait l'œil plus doux que ce Boizard là.
On juge de l'émotion éprouvée par les deux policiers en apprenant que le propriétaire du château des Mouettes n'était pas un petit homme rouge, mais un grand brun.
Et cette femme dont l'homme brun aux regards féroces était accompagné, cette femme encore belle et que le chagrin, ou plutôt le remords^ étreignait dans la solitude du château des Mouettes, les deux policiers la devinèrent.
Tristot et Pivolot touchaient-ils enfin au triomphe?
Allaient-ils faire coup triple, arrêter dans leur tanière Luversan. Andréa de Terrenoire et le docteur Vignol?
Les deux bas normands attendaient des policiers une question qui ne venait pas.
Trop fins pour trahir leur pensée secrète, eux aussi avaient tressailli en entendant leur exclamation : « Un grand brun I »
Mazurier surtout. Le vieux gardien des Mouettes n'admettait pas que le dernier des Boizard vendît cette propriété entretenue avec un soin religieux par ses ascendants. Et il comprenait fort bien que la stupéfaction des deux Parisiens à la piste du docteur Vignol provenait du signalement qu'il avait donné de son maître.
C'était le cas où jamais de la part de Tristot d'oiïrir une prise à Pivolot.
Pour la troisième fois de la journée, Pivolot prisa énergiquement.
Ils y allaient de leur reste.
Tristot raconta toute l'affaire, depuis A jusqu'à Z aux paysans.
Très clairement, dans un langage simple et à la portée des deux paysans, il relata le crime du boulevard Haussmann, l'arrestation de Jean Guerrier, les bévues de la police, leur enquête particulière sur la femme
lit% ROGER-LA-HONTE
Brignolet, et enfin la découverte du coupable qu'ils avaient espéré arrêter eux-mêmes et qui leur avait échappé.
Arrivé à ce point de son récit, il abandonna l'affaire Brignolet pour parler de l'autre crime : l'assassinat de Larouette à Ville-d'Avray. Le vieil Yver, n'en savait pas un traître mot, mais Mazurier, qui lisait régulièrement le Petit Journal, interrompit le narrateur en s 'écriant :
— L'histoire de Roger Laroque ! je la sais par cœur. Le berger se fâcha contre l'interrupteur.
— Allez-y, dit-il à Tristot. Moi, je ne sais pas lire le journal et je n'ai pas de domestique pour me faire la lecture.
Tristot résuma l'erreur judiciaire dont Roger Laroque avait été victime, puis il dépeignit l'arrestation si extraordinaire de Luversan dans la maison même oti le Levantin avait accompli son premier crime.
— Eh bien, dit-il en s'adressant au gardien du château des Mouettes, ce que vous ne savez pas, monsieur, c'est que Luversan, de son ,vrai nom, Mathias Zubéri, n'est autre que l'assassin de Brignolet.
Et il expliqua comment Pivolot et lui étaient arrivés, à force de persévérance, de patience, d'énergie à en avoir la preuve. Puis il lui fallut avouer leur défaite, l'évasion inouïe du criminel, sa nouvelle disparition, le vol dont ils avaient été victimes à leur tour, et enfin l'inanité de leurs recherches pendant deux mois qui leur parui^ent deux siècles.
— Nous avons perdu la confiance de la police et de la justice, s'écriat-il. On ne prenait même pas la peine de nous tenir au courant d'uue nouvelle piste fournie par un particulier au juge d'instruction.
Tristot retraça le rôle joué dans ces derniers temps par Martellier et enfin l'arrestation du docteur Vignol que le juge, [après un interrogatoire infructueux, remit en liberté pour le faire filer à sa sortie du dépôt de la Préfecture de police.
— Où allait le docteur, lit-il, quand il prit le train de Cherbourg? chez M. Boizard ou chez Luversan ? C'est ce qu'il faut que nous sachions avant de prévenir la gendarmerie. Pour moi, il n'y a pas de doute : M. Boizard qui, d'après le signalement fourni par des témoins irrécusables, est petit de taille et rouge de cheveux, a été soigné par le docteur Vignol à la suite de son accident de voiture et lui a donné cinq mille francs d'honoraires. Qu'est-il devenu? Pourquoi ce descendant d'une des plus vieilles familles du Cotentin est-il remplacé dans son château par un grand brun accompagné d'une femme vêtue de noir? Je n'ose pas dire ce que je pense. Je devine un épouvantable drame I...
Les deux paysans se redressèrent, pâles, terrifiés. L'indignation et la fureur éclataient sur leurs francs visages.
Tous deux avaient hâte d'agir.
— Moi,ditMazurier,ie n'irai point par quatre chemins. Nous n'avons pas besoin des g^endarmes pour régler le compte du bandit qui a volé les papiers de mon maître...
— Et qui, ajouta Yver, l'a peut-être assassiné !
— S'il a fait le coup, s'écria Mazurier, je veux l'étrangler de mes propres mains. Ah ! je savais bien qu'un vrai Boizard n'aurait jamais l'ignominie de vendre le château de ses pères.
Les policiers eurent la plus grande peine à calmer ces braves gens qui n'entendaient rien aux lenteurs, aux précautions d'une enquête aussi difficile.
— Je vous en prie, supplia à son tour Pivolot, laissez-moi, ainsi que mon collègue, décider du moment où il nous faudra agir. Il y a un troisième personnage auquel vous ne pensez plus. Qu'est-il devenu, celui-là?
— Le docteur Vignol 1 firent les paysans.
— Oui, le docteur Vignol. Que s'est-il passé dans la tourelle où l'homme brun qui a pris la place de l'homme rouge l'a reçu à son arrivée au château des Mouettes?
Les deux bas Normands, frappés d'horreur, s'en rapportèrent à l'expérience et à la sagesse des deux messieurs de Paris.
On convint que Mazurier donnerait à Yver et aux policiers l'hospitalité pour la nuit dans son petit pavillon. Tristot et Pivolot tenaient avant tout à observer les allées et venues de la ferme, à s'assurer de l'identité des prétendus propriétaires du domaine.
Ils attendirent que la nuit fût profonde pour s'installer tous les quatre dans le grenier du pavillon d'où, par une fenêtre que masquaient des plantes grimpantes, ils dominaient la façade de la ferme et la grande allée conduisant à" la tourelle par le verger et le potager.
Pendant que la mère Mazurier dormait à poings fermés sans se doutei des événements tragiques qui se préparaient, régisseur, berger et policiers écoutaient, dans le silence de la nuit, les moindres bruits du dehors.
Mazurier, possesseur de deux fusils, en avait donné un à Yver. Ces messieurs de Paris étaient munis de leurs revolvers.
Longtemps ils n'entendirent que la plainte des arbres secoués furieusement par les vents chassés de la haute mer. Soudain, alors que l'aube naissante enveloppait de sa pâle clarté les restes calcinés de ce qui fut autrefois la riche demeure des proscrits du Roi-Soleil, une porte de la ferme s'ouvrit doucement et un homme tenant à la main une lanterne sourde, sortit à pas comptés.
H20 ROGER-LA-HONTË
— Attention ! fit Tristot à voix basse. Il faut que je sache où va cet homme.
Il s'était fait expliquer les dispositions des lieux et avait même dressé un plan minutieux de la ferme et de ses dépendances.
— C'est lui! fit Mazurier. C'est l'homme brun. Je le reconnais à sa démarche. Faisons silence. S'il entre dans la tourelle, nous l'entendrons d'ici ; car la porte est fermée par une forte serrure dans laquelle la clef est forcée de grincer.
Ils retenaient leur haleine, anxieux derrière le rideau de lierre qui les aurait masqués même en plein jour.
Mazurier ne s'était point trompé. Une minute après, ils percevaient, malgré les clameurs de la rafale, le bruit strident du frottement du fer contre le fer.
— Il est entré dans la tourelle ! dit le gardien du château des Mouettes.
— J'y vais, déclara Tristot.
— Nous aussi ! firent les paysans.
— Gardez-vous-en, répliqua Pivolot. Mon collaborateur a la spécialité de marcher la nuit avec la discrétion du chat. Laissez-le faire : il nous rapportera tout à l'heure des renseignements complémentaires sur l'aff'aire qui nous oblige à veiller en ce moment.
En prévision de son rôle, Tristot avait emprisonné ses pieds dans d'épais chaussons sous lesquels le sable des allées glisserait sans produire aucun craquement. Il descendit rapidement l'escalier et passa dans le jardin par une fenêtre laissée entr'ouverte à dessein.
Il rampa jusqu'à la tourelle avec la souplesse d'un peau-rouge, et au risque de se trouver nez à nez avec le sinistre noctambule, s'approcha de la porte que ce dernier n'avait pas refermée sur lui.
Point de lumière dans la première pièce. Aucun bruit à l'intérieur
Revolver en main, Tristot se glissa par Tentre -bâillement de la porte.
Un silence de tombeau régnait dans la tourelle.
Par où avait pu passer l'homme brun? Cette tourelle dont le toit effondré depuis le grand siècle ne contenait que deux salles sinon habitables, au moins accessibles. L'un des gardiens du château les avait fait réparer sommairement pour y remiser son bois de chauffage et ses provisions d'hiver. Le sol, en terre battue, avait été laissé tel quel.
L'homme brun n'était pas dans la première salle.
Avec sa connaissance approfondie des locaux dont il avait dressé le plan sur les indications très précises de Mazurier, Tristot arriva en vingt pas à la porte de séparation des deux pièces.
Cette porte était fermée.
ROGER-LA-BONTB
M. de Torrenoire gisait sur le parquet, le cràne fracassé. (P. 1128.)
uv. !4t
Trislot colla son oreille contre l'épais bois de chêne.
Aucun bruit n'annonçait la présence d'un être humain dans la tourelle.
Le policier se demanda si l'homme brun, immobile dans cette obscurité profonde n'allait pas se jeter sur lui et le frapper traîtreusement.
Peu accessible à la peur, il jugea néanmoins qu'il était prudent de rétrograder.
Il repassa par l'entrebâillement de la porte et alla se blottir derrière un rideau de jeunes sapins en face la tourelle.
Quelques minutes après, un bruit de pas se fit entendre. La clef grinça de nouveau dans la serrure et quelqu'un passa devant Tristot.
L'homme brun s'avançait, éclairé par les lueurs blafardes de l'aube.
Il ne se doutait pas que deux yeux perçants le dévisageaient entre les sapins dont il frôla les branches de son manteau.
Quand l'homme brun fut rentré à la ferme, Tristot regagna en rampant le pavillon de Mazurier.
Remonté au grenier oti l'attendaient les trois autres avec une inquiétude mortelle :
— C'est lui 1 dit-il sur un ton de triomphe.
— Qui, lui? demandèrent les paysans.
— LuversanI
— Ahl
Au même moment, une fenêtre de la ferme s'ouvrit. A cette fenêtre apparut une femme qui, penchée au dehors, explorait du regard les profondeurs de l'allée conduisant à la tourelle.
— Regardez ! fit Pivolot qui venait de tirer de sa poche une lorgnette et la braquait sur l'inconnue.
Et se reculant presque aussitôt en arrière :
— C'est elle ! dit-il avec le même accent de triomphe que son collègue.
— Qui elle? demandèrent encore les paysans.
— Andréa de Terrenoire, répondit Pivolot. Nous les tenonsl
Donc Margival savait tout.
Tl les avait lues d'un bout à l'autre, ces lettres par lesquelles Blanclie Warner exposait à son amant, de Terrenoire, l'aflreuse situation oii la mettait son absence, son abandon.
Marie-Louise n'était point sa fille !
Marie-Louise était la fille de l'homme dont il avait reçu les bienfaits, à qui il devait son relèvement matériel.
Quelle honte ! Blanche Warner n'avait accepté de devenir sa femme que pour cacher sa faute.
Enceinte des œuvres de son séducteur, Blanche Warner n'avait pas craint d'écouter la parole d'amour d'un honnête homme qui l'aimait, qui l'estimait, qui croyait trouver en elle le bonheur de toute sa vie.
Et lui, Margival, si confiant, si bon qu'il ne soupçonna même pas la vérité quand le juge d'instruction demanda au banquier les motifs de ses libéralités envers Marie-Louise, il sentait pour la première fois qu'on pouvait haïr un homme après l'avoir vénéré, haïr jusqu'à la mort.
Chose étrange! Son amour pour Marie-Louise ne reçut aucune atteinte de l'épouvantable révélation.
Il ne rendait pas responsable de la faute l'enfant qui avait grandi auprès de lui, et qui, par sa gentillesse, sa grâce, son affection toute pleine de reconnaissance, le consolait d'un passé douloureux.
Au premier moment il eut l'idée de se tuer, pour oublier dans le néant, mais à l'idée de mourir sans avoir revu Marie-Louise, sa fille, sa fille par le cœur, sinon par le sang, il faiblit.
Le vieillard courut comme un fou retrouver ses enfants. Jean Guerrier et sa femme l'attendaient depuis une heure. On servit le déjeuner. Margival prit sa place à table, entre Marie et Jean. Il sourit comme d'habitude à leurs gais propos, mais Guerrier ayant amené la conversation sur le patron qui partait le «^^ir même pour les Pyrénées, il ne put retenir le cri de son cœur :
— Ne me parlez plus de cet homme !
Jean et sa femme se regardèrent, épouvantés.
Margival, absorbé par ses préoccupations, ne devina pas qu'ils savaient déjà tout, avant lui.
— Yous avez des griefs contre M. de Terrenoire? demanda Jean avec angoisse.
Margival ne répondit pas.
• — Irez-vous au moins à Pau cette semaine pour assister au mariage de M"' Diane avec M. Julien de Vaunoise? Le patron compte absolument sur vous.
Même silence.
— Vous n'irez pas à Pau?
— J'irai ! fit Margival sur un ton sinistre. Il repoussa son assiette, en disant ;
— Je n'ai pas faim.
Marie-Louise se mit à pleurer,
— Pèrel père! disait-elle entre ses sanglots, qu'est-il arrivé? Il se pencha vers elle, l'embrassa tendrement.
— Ne me demandez rien, mes enfants, rien! Quant à toi, Marie, tu seras toujours, quoi qu'il arrive^ ma fille chérie.
Ils respectèrent son ordre. Jusqu'à la fin du déjeuner, il ne fut plus question de M. de Terrenoire.
Le lendemain, Margival partait pour les Pyrénées.
Il fut accueilli avec la plus grande aménité par le colonel.
Le banquier lui tendit la main et il eut le courage de répondre à sa cordiale étreinte.
Margival était résolu à dissimuler jusqu'à ce que le moment fût venu de régler son compte avec l'infùme.
Il ne voulait pas troubler le bonheur de ces deux enfants que tant d'épreuves avaient séparés jusqu'alors. Il savait combien Marie-Louise aimait Diane, et cette idée suffisait à contenir en lui la vengeance prête à se déchaîner.
Peu de personnes assistèrent au mariage. Julien, dont la mère était morte en lui donnant le jour, avait fait venir d'Amiens, son vieux père, qui s'était lié d'amitié avec le colonel et parlait de se fixer à Pau.
On sait qu'Andréa, avant de s'enfuir à Auderville avec Luversan avait eu soin d'adresser, par déclaration notariée, son consentement au mariage. Diane n'espérait plus la revoir et elle en portait intérieurement le deuil.
Marie-Louise s'était excusée par lettre auprès de Diane. Elle ne pouvait quitter son mari que l'absence de Margival obligeait de diriger seul la maison de banque.
Le soir même du mariage, Julien et Diane partirent en Espagne où le jeune architecte désirait faire un voyage artistique. Ils avaient promis de revenir à Pau avant de retourner à Paris et de s'y fixer.
Le banquier et Margival prirent congé du colonel et de sa digne compagne.
La tristesse de ces deux vieillards contrastait avec la joie des voyageurs.
— Il ne faut pas te désoler tant que ça, dit le retraité à son frère. Ma belle-sœur ne t'a jamais donné que du chagrin. Pour ma pçirt, je suis enchanté qu'elle ne soit pas venue troubler notre fête avec ses airs consternés de femme à qui le remords ne laisse point de répit.
A Margival, il dit :
— Vous embrasserez votre chère enfant pour moi. Diane me parlait
d'elle tous les jours et me vantait ses qualités, que dis-je, ses perfections. Vous devez être fie , monsieur, d'avoir une si brave fille et de pouvoir vivre auprès d'elle. Mes compliments à M. Guerrier, votre gendre. C'est un brave cœur aussi, je le sais. Il a dû bien souffrir à la suite de cette sotte histoire d'assassinat dans l'usine financière qu'il a plu à mon frère de monter, comme si les Terrenoire avaient besoin d'être millionnaires.
Margival eut encore assez de force de caractère pour se contraindre pendant le retour à Paris. Il s'était dit, à force de raisonner sa douloureuse situation, qu'un éclat ne servirait à rien.
Sur le moment, alors qu'il tenait en main ces maudites lettres, il aurait pu, n'écoutant que les conseils de la vengeance, tuer l'infâme, ou bien le provoquer en duel. Maintenant, il était résolu à le châtier d'une façon plus terrible.
— Où pourrai-je vous écrire ? lui demanda-t-il à leur arrivée.
— Mais... pourquoi?... Je viendrai déjeuner chez vous demain.
— Non, ne venez pas.
— Pourquoi?
— Je vous le dirai dans ma lettre,
— Mais...
— N'insistez pas, vous dis-je 1 M. de Terrenoire devint blême.
Il soupçonnait la pensée secrète de l'honnête homme qui lui interdisait sa porte.
— Votre adresse ? insista Margival en élevant la voix. Je sais que vous ne rentrez plus guère à votre hôtel de la rue de Chanaleilles.
— Eh bien, j'y reviens aujourd'hui même, répondit enfin le banquier, et j'attends votre lettre, ce soir.
— C'est bien.
Margival lui tourna le dos et s'éloigna d'un pas ferme.
Le soir même, le banquier, rentré dans ce somptueux hôtel qui lui rappelait des souvenirs si poignants, reçut du père de Marie-Louise la lettre suivante :
« Monsieur,
« Vous êtes un infâme.
« Je sais tout.
« J'ai lu les lettres de Blanche Warner. Je sais que Marie-Louise n'est pas ma fille.
« C'est une horrible désillusion et j'en serais mort après vous avoir
tué si Marie-Louise, qui ne vous est rien, entendez- vous, rien! n'était pas tout pour moi.
« Je vous ai jugé et condamné.
« Je vous interdis de revoir jamais ma fille.
« Quant à moi, méprisant les bienfaits dont vous m'avez indignement comblé, je vous donne ma démission de directeur de votre maison ^ banque. Mon gendre et moi, nous estimons qu'il ne saurait plus y avoir rien de commun entre vous et nous !
« Margival. »
Le lendemain matin, un inspecteur de police se présentait à dix heures à l'hôtel Terrenoire et priait le valet de chambre de remettre à son maître sa carte ainsi conçue :
pHAMBILLE
Aveaiie des Champs-Elysées.
— Avenue des Champs-Elysées? observa le domestique. Quel numéro?
— Ça ne vous regarde pas. Portez cette carte à M. de Terrenoire.
— 11 n'est pas encore descendu de sa chambre à coucher et il n'aime pas à ce qu'on le dérfing^e.
— Portez, vous dis-jel
— Mais...
— Portez ! au nom de la loi.
Chambille était de ces policiers si fiers de représenter la loi qu'ils ne peuvent s'empêcher de le crier sur tous les toits, au risque de compromettre le succès de leurs démarches.
Cette fois, l'invocation de la loi eut un succès complet.
Le domestique s'inclina respectueusement et monta à la chambre de son maître.
Bientôt, il revint tout effaré.
H28 ROGER-LA-IIONTE
— Je ne sais ce que cela veut dire, fit-il, mais...
— Mais quoi? Vous deviez bien savoir que la loi n'a jamais le temps d'attendre.
— Que voulez-vous que j'y fasse ! s'écria le domestique. Mon maître s'est enfermé à clef dans sa chambre. J'ai eu beau frapper, il n'a pas répondu,
— Diable! Sapristi! Est-ce qu'il nous aurait joué le tour de se faire sauter le « bourrichon », ton maître. Montre-moi le chemin.
Amené devant la porte de la chambre à coucher, Chambille cog^na d'abord discrètement, puis plus fort, puis à grands coups de poing et même à coups de pied.
La loi n'y va pas toujours de main morte.
— Mais, monsieur, fit observer doucement le domestique, vous allez tout casser.
— Imbécile! cria Chambille, tu ne comprends donc pas que ton maître est mort! Va me chercher le commissaire de police, nous n'avons pas le droit d'opérer sans ce magistrat.
Le valet de chambre fit atteler le coupé, revêtit à la hâte sa plus belle livrée, prit place dans l'intérieur du véhicule et dit au cocher d'un ton solennel :
— Chez le commissaire de police.
Ce magistrat était allé déjeuner en ville et son secrétaire, quia charge de le représenter en cas d'absence, se trouvait occupé à interroger, pour une batterie de voisins, la plus jolie fruitière du quartier.
On ne s'étonnera donc pas si la porte de la chambre à coucher de M. de Terrenoire ne fut ouverte que quatre heures trois quarts après les sinistres pressentiments de l'inspecteur Chambille — Avenue des Champs- Elysées, sans numéro.
Cet inspecteur ne s'était malheureusement pas trompé.
M. de Terrenoire gisait sur le parquet, le crâne fracassé.
Il s'était fait sauter la cervelle d'un coup de revolver.
Nous touchons au dénouement de la tragique histoire de Roger Laroque.
Avant d'y arriver, nous avons le devoir d'annoncer qu'un personnage
RCGER-LA-HONTE
■^fe^^
Étendu ïui ic uus, insensible à toutes ilit.st-s Uu iiioiide exlOrieur. . . iP. li:;û.
qui, on le reconnaîtra bientôt, valait mieux que sa réputation, était, contrairement aux prévisions de Joseph Perruchet, encore de ce monde au moment où Tristot et Pivolot, assistés de deux bas Normands, se disposaient à arrêter Luversan et ses complices.
Il s'agit du jeune Céleslin Damour.
Les derniers renseig-nements nous le montraient, après le naufrage
UV. 142 — JULES MARY. — ROGER-LA-HO.MB. — ÉD. J. ROL'FF KT C'«. U\ . 142
1130 ROGER-LA-HOiNTE
du Véioce^ accroché à une épave, repassant à Joseph le paquet de lettres pour la remise desquelles Roger avait promis vingt mille francs à d'Andrimaud, et, finalement, emporté par une montagne d'eau.
— Tenez bon! lui avait crié Joseph.
Mais Célestin, de poigne peu solide, lâcha tout et se laissa aller dans la tempête.
La vague le prit aussi délicatement que possible. Elle le remonta à son sommet, et il flotta sur l'écume argentée pendant les quelques lieues parcourues à toute vitesse par l'énorme masse liquide.
Célestin avait neuf chances sur dix de se briser contre les falaises à pic de Jobourg, en face l'île d'Aldernay, où le courant devait l'emporter.
La vague lui fit la gracieuseté d'obliquer un peu plus au sud, non loin du petit port de Pénitot, situé à l'échancrure qu'on appelle l'anse de Vanville et où débouche une rivière.
Elle le déposa gentiment sur une belle plage de sable fin à la marée descendante. Elle prit soin de pousser le plus avant possible ce précieux fardeau sur la terre ferme, de façon à ce qu'une autre vague ne le reprît pas au retour.
Célestin en fut quitte pour une épaule démise, un bras cassé et une fêlure au crâne.
Etendu sur le dos, insensible à toutes choses du monde extérieur, il resta ainsi toute la nuit et le matin jusqu'à sept heures, sans se douter que le soleil, dispersant les nuages, le réchauffait de son puissant rayonnement.
La Providence daignait encore veiller sur lui. Elle fit passer Marie sur son chemin, Marie, une jeune vierge qu'il»ne faudrait pas confondre avec la mère de Notre Seigneur Jésus-Christ.
Marie était de ces infatigables pêcheuses qui, jambes nues, sautent prestement de rocher en rocher, et s'en vont chercher, dans les bassins profonds où l'eau reste emprisonnée à marée basse, les crabes moussus, les poupards et les gouffiques qu'on vend un assez bon prix sur le marché de Cherbourg.
Marie Gahue de son nom de famille — ayant jeté, du haut d'une roche élevée, un coup d'oeil d'investigation sur la plage, aperçut un point rouge sur un fond blanc.
De la main gauche posée gracieusement au-dessus des yeux, elle s'abrita de la réverbération de la lumière et put distinguer avec plus de netteté la chose étrange qui avait frappé ses regards.
— C'est un noyé! s'écria-t-elle.
Aussitôt, une dizaine de ses camarades, occupées à remplir leur hotte de bêtes monstrueuses, se redressèrent pour voir le noyé.
— Là ! fil-elie. Courons. Il n'est peut-être pas mort.
Et toutes abandonnèrent la besogne, toutes se précipitèrent au secours de Célestin dont la ceinture roug-e éclatait aux feux du soleil sur la blancheur de la chemise neuve qu'il s'était payée le matin même de son embarquement avec l'argent de la « banquière. »
L'essaim des jeunes filles se groupa autour de l'infortuné.
En voyant son visage tout couvert de sang coagulé, elles se prirent de pitié.
Ce fut sur la plage un concert de lamentations.
— Le pauvre garçon! — Pour sûr, il est mort! — Sans nous les corbeaux seraient venus lui dévorer la ligure ! — C'est presqu'un enfant! — Si sa mère le voyait comme ça, ici !
Marie Cahue, très discrète de sa nature, se contentait de penser : « C'est dommage, il était gentil ».
On décida que Marie, la plus agile, irait à Pénitot chercher le mi'decin pendant que les autres veilleraient le cadavre à tour de rôle.
Trois quarts d'heure après, Marie revenait sur la plage avec le docteur Durieu, un vieux médecin à demi rentier qui, depuis vingt-cinq ans, exerçait tant bien que mal de Jobourg à Diélelte et de Diélette à Jobourg.
Le praticien constata que l'inconnu respirait encore.
— Il faudrait un brancard, dit-il.
Marie s'écria :
— Le père Cahue en a un!
— Ton père est-il chez lui? demanda le médecin à la jeune fille.
— Oui, monsieur le docteur. Il ne sort presque plus depuis que sa barque s'est brisée contre la falaise.
— Lui aussi a eu la tête un peu fêlée ce jour-là.
— Et vous lavez guéri. Je cours lui dire d'apporter le brancard. Mon cousin Georges l'aidera.
Déjà les pêcheuses, certaines que le blessé était en bonnes mains s'en retournaient au pied de la falaise.
Marie prit sa course vers la Diélette.
Elle arriva tout essoufflée à la cabane où le père Cahue, ruiné par la perte de son petit bateau de pêche, se désolait du matin au soir sans avoir le courage de prendre un parti.
— Quoi! qu'y a-t-il encore de cassé? dit-il. Au fait, ça m'est égal, je n'ai plus rien à perdre.
— Papa! papa! Un noyé!
— Où ça! Qui?
— Sur la plage. Personne ne le connaît. Le docteur Durieu l'a examiné. Peut-être le sauvera-t-il, comme il t'a sauvé.
— Sauver un noyé? Au fait, on croyait bien que je l'étais, moi.
— Le noyé respire enroi^p
— Alors c'est un faux noyé.
— Le docteur Durieu demande le brancard. Je vais voir si mon cousin Georges est chez lui, afin qu'il vous aide. Le noyé n'est pas lourd. C'est un petit jeune homme, tout mince, tout maigre. Il n'a pas dû manger tous les jours, bien sûr.
— C'est bon! On y va de suite. Tu trouveras Georges à la taverne. Il n'en démarre plus, depuis que ma ruine a causé la sienne. Il parlait ce matin de devancer l'appel.
Marie n'avait pas attendu la fin de ces lamentations. Elle trouva effectivement son cousin à moitié ivre. En apercevant Marie, Georges se leva tout honteux.
— Fais pas attention! dit-il. J'ai mon coup de feu. Qu'y a-t-il pour ton service? Veux-tu que je me jette à l'eau pour toi?
Georges adorait sa cousine, et il lui tardait d'être un marin tout de bon, un homme calé, pour lui demander sa main.
Marie lui expliqua l'affaire.
L'idée qu'un naufragé avait besoin de lui suffit à dégriser le brave garçon. Il courut chez son oncle et tous deux, suivis de Marie, se hâtèrent d'apporter au docteur Durieu leur brancard.
Les trois hommes soulevèrent avec mille précautions le blessé et rétendirent sur la couchette portative.
— Voulez-vous qu'on le transporte chez vous, père Cahue?demanda le médecin au pêcheur. Yotre maison est la plus proche d'ici et il importe d'éviter des secousses au blessé. Ce doit être un émigrant dont le vaisseau aura fait naufrage cette nuit.
— Nous ne sommes pas riches, répondit Cahue, mais nous n'avons jamais refusé l'hospitalité à un malheureux digne d'intérêt.
Marie reprit sa hotte à demi pleine d'équilles et rentra avec eux à La Diélette. Elle espérait bien qu'on aurait besoin d'elle pour préparer le linge nécessaire au pansement.
Et sur le parcours, elle ne cessa d'invoquer sa patronne, reine des Cieux, en faveur de ce pauvre jeune homme qu'un malheureux sort avait jeté mourant sur la plage.
Marie dut croire que, là-haut, sa prière avait été entendue : le blessé rouvrit les yeux dans la cabane des Cahue et un peu do couleur lui revint aux joues.
ROGER-LA-IIONTE il33
— Allons ! fit le docteur, ça ne sera rien. Le voilà qui ressuscite. Quelques gouttes d'un cordial versé entre les lèvres de Célestin
Damour suffirent à lui rendre l'usage de la parole.
— Où suis-je? deraanda-t-il.
Personne ne lui répondant, il jeta un regard circulaire sur l'assistance et ses yeux s'arrêtèrent de préférence sur le visage frais et souriant de Marie.
— Je suis bien ici, fit-il.
Un instant après, il s'endormait.
— Laissons-le se remettre tout doucement, dit le docteur. Puis nous le déshabillerons et nous verrons s'il a quelque chose de cassé. Au fait, j'ai plusieurs visites à faire à La Diélette. Il y a chez les Moreau, un grand' père qui s'en va de vieillesse; on me demande un miracle.
— Ce ne serait pas le premier, déclara le père Gahue.
Le médecin prit son chapeau et sortit après leur avoir fait cettti recommandation :
— Si le blessé se réveille, déshabillez-le vous même pendant que Marie viendra me chercher. Surtout, pas de faux mouvements.
Un instant après le départ du docteur Durieu, Célestin rouvrait de nouveau les yeux et ne voyant pas ce qu'il espérait, murmura ces mots que Marie fut seule à comprendre et à trouver très éloquents :
— Où est-elle?
Cahue fit signe à sa fille qui courut chez les Moreau. Aidé de son neveu ils déshabillèrent le blessé qui ne cessait de pousser de sourds gémissements.
— Où cela vous fait-il mal? lui demanda Cahue.
— Partout.
— Vous sentez-vous une avarie sérieuse?
— Aïe!
Cahue venait de lui secouer son bras cassé.
— Ce n'est qu'un abatis endommagé, déclara le pêcheur. Moi qui vous parle, j'ai eu le bras droit cassé deux fois ; il est plus solide que le bras gauche.
— Aïel
Le père Cahue, en lui retirant sa chemise, avait malmené l'épaule démise.
— Le rebouteur vous remettra ça d'aplomb! Moi qui vous parle, j'ai eu l'épaule gauche démise trois fois. Ce n'est pas une affaire.
A ce moment, Georges, en rangeant la ceinture rouge de Célestin, fit tomber les billets de banque qu'elle contenait.
1134 ROGi:!î-L.\- HONTE
— Monsieur, monsieur, dit-il au blessé, votre argent? Tenez, je mets sous voire oreiller. C'est fait.
— Merci, fit Célestin.
II l'avait oublié, ce maudit argent dont la possession l'avait obligé de fuir la France après sa libération.
Cahue cligna de l'œil à son neveu en apercevant les billets de mille francs. Cela signifiait tout bonnement, sans aucune arrière-pensée : « Et dire qu'avec de ces chiffons de papier nous aurions de quoi remonter une barque. »
Déjà, le docteur Durieu, ramené par Marie, procédait à l'examen de» blessures. La jeune fille s'était retirée dans la pièce voisine, attendant avec impatience qu'on eût besoin n'elle.
Célestin poussait les cris les plus variés. Ah! il n'était pas fait à la douleur physique, l'ancien pensionnaire du dépôt de la préfecture de police et de Mazas. Capable de supporter la faim, la froidure, il « canait » littéralement devant la chirurgie représenté par le docteur Durieu.
— Vous avez de la chance, lui disait ce dernier en lui remboîtant l'épaule avec l'aide des deux pêcheurs, vous avez de la chance de vous être fêlé le crâne sans que le cerveau soit r» teint. Ne criez donc pas comme ça. L'épaule est remise. Vous n'y penserez plus dans huit jours. Maintenant, il s'agit de resouder le bras droit.
— Pardon, docteur, fit Célestin. Est-ce qu'on ne pourrait pas remettre la suite à demain, comme dans les feuilletons du Petit Journal ?
Le docteur Durieu avait fait ses études de médecine à Paris. Il reconnut de suite dans cette supplique l'accent et la tournure d'esprit du faubourien.
' — Vous êtes de Belleville, vous, dit-il à Damour, à moins que vous ne soyez de la Villette.
— Je suis de Mo?itpernasse, déclara Célestin. A propos, vous autres, où sommes-nous pour l'instant?
— ALaDiélette!
— Connais pas. Dans quel département la mettez-vous, votre Diélette?
— Dans la Manche.
— Sur la côte, probablement. J'entends d'ici le vacarme de la mer. En voilà une à qui je ne me fierai plus. Elle m'a bien arrangé pour mon premier voyage I
Il « blagua » ainsi un quart d'heure durant pendant que le médecin préparait le bain de plâtre dans lequel on tremperait les bandelettes poiff Tappareil.
Quand il eut finit ses préparatifs, le docteur s'avança près du lit.
n n'aimait pas les criards, le docteur. 11 était habitué à couper, à tailler dans le vif sur des hommes chez qui la souffrance physique ne domine jamais la force morale.
— Vous ! affirma Célestin, c'est pas votre affaire! Je crierai, si ça me plaît.
De fait, il cria comme un damné pendant que le docteur le reboutait. Quant à bouger, il en aurait été bien embarrassé, étant maintenu par les quatre poignes d'acier du père Cahue et de son neveu.
— Et de deux! fit-il quand l'appareil fut posé. Y a-t-il un numéro trois ?
Le docteur, sans lui répondre, lui lava la plaie de la têle et la banda fortement.
Le linge avait été découpé par Marie dans un beau drap tout neuf.
— Ça y est ! dit le docteur Durieu. Vous l'avez échappé belle, mon garçon.
Célestin ne souffrait presque plus. 11 remercia de tout son cœur le médecin et les pêcheurs.
Pour prouver sa reconnaissance, il s'offrait à payer de suite les honoraires.
— Vous réglerez, dit Durieu, quand vous serez tout à fait guéri, et encore à une condition, c'est que vous en aurez les moyens, sans vous mettre sur la paille.
— Nous avons de quoi, et nous ne sommes pas regardant, déclara le jeune Damour.
Ce fantôme de gavroche déjà usé, tant par les privations que parles excès, intriguait, inquiétait le docteur. Si, comme les pécheurs, il avait entrevu la petite fortune de Célestin, il aurait certainement conçu des doutes sur la légitimité de cette somme.
— Maintenant que vous voilà raccommodé, lui dit le docteur pourriez-vous nous dire d'oti vous venez et oh vous vouliez aller? Vous êtes ici chez des braves gens. Votre hôte, M. Cahue, un pêcheur qui, comme vous, a fait naufrage, le mois dernier, et dont la barque, toute sa fortune, s'est brisée sur la côte, a consenti à vous recevoir pour vous épargner le transport à l'hôpital de Cherbourg. Encore est-il convenable qu'il sache à qui il a affaire.
Célestin devina le soupçon dans les regards et le ton du vieux médecin.
Après le danger de la mer, il se retrouvait en face d'un nouveau péril : l'homme
Nous savons qu'il ne manquait pas de présence d'esprit, Géleslin.
— Je suis, dit-il, un ancien ouvrier cartonnier et inventeur à mes moments perdus. Au jour de l'an de cette année, j'ai imaginé une bricole, un brinborion, un joujou, quoi ! nous appelons ça une bricole dans le métier. Ça se vendait deux sous et ça s'enlevait sur le boulevard comme dubeurre qu'on vendrait à dix sous la livre sans margarine. J'étais breveté, S. G. D. G. Bref, j'ai gagné une quinzaine de mille francs avec lesquels j'espérais faire fortune dans l'Amérique du Sud; mais j'avais compté sans l'Océan qui a avalé d'une bouchée notre coquille de noix dénommée le Véloce et m'a rejeté oti ? je n'en sais fichtre rien et me voilà. Moi, malin, j'avais caché ma bonne c galette » dans ma ceinture et j'avais obtenu un parcours d'émigrant. Sacrée idée! ah ! j'aurais mieux fait de ne jamais quitter Paris. Paris, c'est mon élément; j'y nage comme un... oh mes papiers sont en règle. Vous les trouverez dans la poche droite de ma jaquette... Un peu mouillés par exemple, mais tout le bataclan y est.
11 avait imaginé cette version avec une telle facilité, un tel naturel, qu'ils y crurent tous, même le docteur.
On ne fit pas l'injure à Célestin d'examiner son « bataclan ».
— Vous avez des parents à Paris ? lui demanda Durieu.
— Oui, docteur.
— Où demeurent-ils ?
— Au Champ-de-Navets, au cimetière d'Ivry, quoi ! Je n'ai plus ni père, ni mère, ni belle-mère, ni oncle, ni tante, et j'ai perdu l'adresse de toutes mes cousines.
Cette déclaration, malheureusement exacte, fit rire les deux pêcheurs.
Célestin regarda Marie pour voir ce qu'elle en pensait. Elle pleurait, la bonne Marie.
Après le capitaine du Véloce, Marie était la seconde personne qui eut marqué un réel intérêt à ce pauvre diable. Mais quelle différence, pour un jeune Parisien de Mo?itper7iasse, entre la compassion d'un vieux loup de mer et celle d'une belle jeunesse de dix-sept ans, dont les cheveux blonds, mal emprisonnés sous le bonnet normand, retombaient ^en boucles sur un cou flexible et d'un modelé irréprochable.
Le docteur Durieu prescrivit une ordonnance que Georges se chargea de faire exécuter par le pharmacien de Pénitot. Il prit congé des pécheurs et promit au malade de revenir tous les trois jours jusqu'à parfaite guérison.
Et voilà comment Célestin Damour trouva, dans son malheur, l'occasion d'avoir pour garde-malade une des plus jolies filles de la Manche.
Huit jours après son repêchage, le petit scélérat, assis sur une chaise
RO(JER-LA-HOiNTE
Je pouvais dire que j'étais mousse. (P. 1142.)
de paille, devant la porte des Gahue, le bras droit maintenu replié dans l'appareil plâtré, redemandait au soleil, à la tranquillité, au bonheur d'aimer et de se sentir aimé, la reconstitution de ses forces.
Avec quelle avidité, il respirait ce grand air de la mer dont, jusqu'alors, il n'avait connu les vertus que par la lecture de romans plus ou moin» fantaisistes.
UT. 143. — JCLRS MART. — ROGBR-LA-BONTI. — ÉD. J. ROCFF ET c'*.
UT. lU
— Ah! si j'étais né dans votre beau pays, dit-il à Marie, je n'aurais jamais connu l'ennui et surtout les ennuis.
Et Marie de lui répondre par cette question indiscrète :
— Vous n'avez donc pas toujours été heureux?
— Toujours I vous pouvez dire : jamais, mademoiselle Marie.
Ce grand mot de mademoiselle la gênait. Elle avait été la première à l'appeler Gélestin, tout court, et elle entendait qu'il l'appelât Marie, ni plus ni moins.
Elle se permit de lui en faire l'observation.
Le pâle gavroche devint rouge comme une cerise.
— Va pour Marie, dit-il ; mais il y a quelqu'un qui ne trouvera pas cette familiarité de son goût.
— Qui donc?
— Votre cousin Georges.
— Lui!
— Parfaitement. Nous autres Parisiens, nous savons ouvrir l'œil, et le bon.
Elle ne comprenait rien à cette locution toute faubourienne.
— Que voulez-vous dire? demanda-t-elle.
— Parbleu ! que le cousin aime sa cousine, en quoi il fait preuve de goût.
— Georges m'aime?
Elle ne s'en était jamais aperçue.
— S'il vous aime! s'écria Gélestin, mais il est fou de sa cousine, le cousin, en quoi il fait preuve de raison. Ah! mademoiselle... pardon!... ah ! Marie, quel est le mortel, né sur cette côte hospitalière, ou bien tombé de la lune, comme votre serviteur qui ne vous aimerait point à la folie. Il faudrait être aveugle pour ne pas voir toutes vos perfections ; elles éclatent à l'œil nu. Voyons ! Ya-t-il besoin de mettre ses lunettes pour s'apercevoir que vos yeux, si doux, si grands ouverts, si bons, si... ont la pureté du ciel bleu qu'illumine aujourd'hui l'ami soleil. A propos, connaissezvous, Marie, la chanson qu'on appelle VAmi Soleil. C'est de Darcier, un zigue!
— Un zigue? répéta-t-elle innocemment.
— Oui, un bon garçon, quoi! C'est lui qui a trouvé la Tour Saint- Jacques. Ecoutez-moi ça. Et il entonna d'une voix légèrement éraillée le premier couplet de la célèbre chanson.
Marie Gahue lui demanda la suite avec insistance, mais il répondit humblement :
— Je ne sais jamais que le premier couplet de toutes les chansons.
ROr,ER-LA-HONTB tl3'i
Mais, par exemple, une fois que c'est entré là, ajouta-t-il en se tapant sur le front, ça y est pour toujours. Seulement, moi, je suis pour les choses sentimentales. Je déteste les scies.
— Les scies?...
— Les scies de cafés-concerts, quoil Elle n'insista point.
— Ce doit êlre bien beau, Paris, dil-elle après un silence.
— Si l'on veut ! Avec de la braise plein ses poches, on peut se la couler douce à Paris, mais quand on n'a plus de ça, oh ! alors, on n'est pas bon h jeter dans les grandes voitures qui vous ramassent le matin les ordures de trois millions d'âmes.
Marie ouvrait de grands yeux.
— Célestin, dit-elle, ètes-vous dans l'intention de retourner à Paris?
— Moi? Jamais! Je veux rester ici toute ma vie,
— Mais vous n'êtes point pêcheur...
— On le devient facilement, pêcheur, à preuve que sur cent Parisiens, il y en a au moins cinquante qui pèchent en eau trouble.
— Vous n'auriez jamais la force, dil-elle. Il vons faut un métier doux.
— Laissez-moi respirer pendant six mois l'air de la mer et vous m'en direz des nouvelles. D'abord, j'ai mon idée de derrière la tête, mais je la garde pour moi. Nous en reparlerons quand la poire sera mûre.
L'idée de Célestin était bien simple. Il voulait donner son argent au père Cahue avec mission de se faire construire un beau bateau de pêche et de le prendre, lui, le Parisien, comme associé. Il ferait ce qu il pourrait. Il espérait bien s'aguerrir avec le temps, devenir un marin comme les autres.
Il se sentait une vocation irrésistible pour la gymnastique en pleine mer, et fallût-il courir le risque d'être congelé dans l'Océan de glace oti le hardi pêcheur poursuit la baleine, il serait prêt à partir.
Sur cette côte hospitalière d'oiîi il voyait 1' « ami soleil » se coucher dans l'infini, il se croyait au bout du monde, à l'abri des investigations de la justice.
Pour rester auprès de Marie, il était prêt à s'imposer les plus durs travaux.
Pensait-il déjà à la demander en mariage? Son ambition n'allait pas jusque-là.
Comment pourrait-il jamais dire à ces honnêtes gens :
— Je suis Célestin Damour, l'incorrigible voleur, l'ancien condamné, ulez-vous de moi dans votre famille?
Un m is après son naufrage, Célestin, complètement guéri, débarrassé
de l'appareil plâtré, n'avait plus de motif pour s'attarder chez les Gahue. Le cousin Georges commençait à montrer les dents, à cause de Marie, et le docteur Durieu lui avait dit en touchant la petite note de ses modestes honoraires :
— Maintenant vous pouvez circuler. Si j'ai un conseil à vous donner, mon g-arçon, c'est celui de ne pas perdre votre temps ici. A votre âge, on ne s'habitue que trop facilement à la paresse.
Le hrave docteur, averti par Georges de la somme relativement considérable qui se trouvait en la possession de l'émigrant, concevait de nouveaux doutes sur l'honorabilité de son client.
Quant au père Gahue, tout entier à ses regrets, il continuait à vider le sac aux économies, attendant une occasion.
L'occasion se présenta.
Ses voisins, les Moreau, enrichis subitement par un héritage, désiraient vendre leur bateau et se retirer de la mer. A un homme sûr qui leur donnerait deux mille francs d'acompte, ils feraient un crédit de plusieurs années.
Le père Gahue raconta le fait à son neveu en présence du Parisien.
Gélestin saisit la balle au bond.
— Gombien vaut-il en tout, voire petit bateau qui va sur l'eau? demanda-t-il au père de Marie.
— Six mille francs.
Le Parisien tira de sa ceinture le sac à malices. Il y prit huit mille francs, les étala sur la table boiteuse, et dit sur un ton de nabab :
— Mes amis, vous m'avez sauvé la vie, c'est beaucoup, bien que ça n'en vaille guère la peine. Vous faites plus aujourd'hui : vous me fournissez l'occasion de vous prouver ma reconnaissance.
Marie pleurait d'attendrissement dans un coin. De rage, le cousin Georges se mordait les lèvres. ,
Le père Gahue, dont l'émotion paralysait tous les moyens, restait immobile, les yeux fixés sur le trésor mis à sa disposition.
— Je ne vous ai pas sauvé la vie, dit-il enfin. Vous la devez au docteur Durieu.
— Je la dois à Marie, protesta Gélestin. Sans Marie qui, la première, m'a aperçu gisant sur la plage, dans un état voisin du trépas, je ne serais pas là aujourd'hui. Oh ! elle n'a pas perdu de temps. Vite elle a couru chercher le bon docteur. Plus vite encore elle est allée vous quérir avec le brancard. Et me voilà, grâce à elle d'abord, grâce à vous, grâce au racJcommodeurdemarms cassés, me voilà, dis-je, plus vaillant que jamais. Prenez mon argent et le bonhomme par-dessus le marché. Le bonhomme.
c'est Bibi, et Bibi c'est moi. Apprenez-lui votre métier, à Bibi. Vous souriez? Ah vous ne connaissez pas le Parisien! Vous ne savez pas ce dont il est capable, ce paroissien-là! Pour lui, changer de métier, mais c'est un jeu, un plaisir! Essayez-moi et vous verrez si, avec le temps, la patience, la persévérance, la bonne volonté, quoi! je n'arrive pas à faire un marin. D'abord, l'eau, ça me connaît déjà un peu. J'en ai bu plus que de vin, dans ma vie, et puis, j'ai canoté sur la Marne, parole d'honneur! Je sais tenir un aviron. Ça vous épate !
Le cousin Georges enrageait.
— T'es fou! dil-il au Parisien. Toi, un marin, un matelot, tu ne seras jamais qu'un gardeur de vaches.
C'était la première fois qu'il tutoyait son rival Célestin accepta sans répliquer cette appréciation désobligeante. Le père Cahue, qui n'avait aucun motif pour être jaloux de son hôte, s'empressa de donner une leçon à l'irascible cousin.
— Fais-moi le plaisir, lui dit-il, de te mêler de ce qui te regarde. Voilà un brave garçon qui se met sur la paille pour nous relever. H demande à faire l'apprentissage du métier de pêcheur. Pourquoi n'essayerail-il pas ses forces? Il a du courage, de la bonne volonté, c'est déjà quelque chose.
Georges se leva et sortit; mais au moment de franchir la porte, il se retourna et dit à son oncle :
— Avant de conclure cette affaire, croyez-moi, mon père Cahue, vous serez prudent de consulter des gens sérieux. Tenez! Parlez-en donc au docteur Burieu. 11 vous dira, lui, qu'on ne peut pas s'associer avec un individu donton n'a jamais vu les papiers et qui serait peut-êt-ve bien embarrassé de dire oii il les a péchés, ses billets de mille.
Il attendit quelques secondes la réponse de Célestin.
Le Parisien se tint coi.
Pour parler son langage, il était « cloué. »
Le cousin sortit triomphant.
— Pourquoi ne l'avez-vous pas remis à sa place? lui demanda Cahue.
— Parce que je serais désolé d'être une cause de trouble dans votra paisible maison.
Marie, consternée, s'était retirée dans la pièce voisine. Mais elle prêtait une oreille attentive à la conversation.
' — Vous êtes vraiment trop bon, répliqua le marin.
— Je suis ce que je dois être, après les services que vous m'avec rendus. Au surplus, ce serait un abus de ma part que de m'imposer chw
VOUS sous le prétexte fallacieux que je vous aurai prêté de l'argent. Acceptez cette somme que vous me rembourserez petit à petit, et ma foi, vogue la galère, je retourne demain à Paris. Seulement, vous me permettez bien de venir de temps à autre me reposer ici à la belle saison.
— Non pas, fit Cahue au comble de l'émotion. Vous voulez être marin, vous le serez. Seulement avant de l'être, il faut le devenir, et si on n'a pas la vocation, dame!
— Les meilleures vocations, dit Célestin, sont celles qui viennent le plus tard.
Cabue ne voulut pas qu'il prît un parti décisif avant d'être édifié sur les devoirs, les fatigues et les dangers de la vie du métier.
— Un marin ne s'improvise pas, lui dit-il. A votre âge, vous pourriez, en y mettant beaucoup de bonne volonté, devenir en quelques mois, un garçon-maçon. Voudrait-on de vous dans l'armée, ce dont j'ai doutance, vous feriez encore tout de même un soldat; mais un marin? Ça, c'est autre chose! Il vous manque l'apprentissage. Croyez-vous que nos gars attendent d'avoir la force pour faire connaissance avec la mer. Moi, qui vous parle, j'avais sept ans quand, par une belle journée bien ensoleillée, mon père m'a emmené pour la première fois dans un bateau. La mer était unie comme un miroir, et pourtant ma mère plçura et me fit mille recommandations. A bord, on s^amusa à me faire peser sur une écoule. « Haie, matelot! haie dessus! me criait mon père en riant. Trois ans après, par un temps de chien, le père me traitait de « propre à rien », me commandant la même manœuvre. Ce jour-là, j'étais fier de moi. Je pouvais dire que j'étais mousse. Mon père ne m'aurait pas traité de « propre à rien ■ si je n'avais été bon à quelque chose. On ne s'aguerrit pas du jour au lendemain. Vous en attrapperez, de ces courbatures, de ces rhumes chroniques. Rélléchissez bien.
— C'est tout réfléchi! s'écria Célestin. J'ignore si je ferai jamais un bon marin, mais en tout cas, je sais que je fais un bon placement de mes fonds. Prenez mon argent, mais laissez mon ours. Mon ours, c'est Bibi, et Bibi, c'est moi. Je trouverai peut-être à m'occuper aux environs, sur le plancher des vaches.
— De ce côté, vous ne manquerez pas d'ouvrage. La terre, c'est ytcut-être un peu moins dur que la mer, mais ça demande encore des bras solides.
Le pauvre Célestin n'était donc bon à rien! Il se tâta les bras, et les trouvant si frêles, si peu faits pour affronter les éléments, il secoua mélan coliquement la tête.
— J'ai mon idée, monsieur Cahue, et je vais vous la dire. D'abord, tcceplez-vous mon argent?
— Oui, dit le marin. Moi, je ne suis pas méfiant comme mon neveu et je resle convamcu de votre honnêteté ! Et quelle est votre idée?
Marie venait de rentrer. Les derniers mots de son père la consolaient de la grossièreté du cousin.
— Je voudrais trouver de l'ouvrage dans un château. Je sais soigner un cheval et même conduire une voiture. Seulement, voilà, je n'ai point de références, comme disait l'autre. Je n'ai jamais été domestique et on ne voudra peut-être de moi, nulle part.
— Avec la recommandation du père Cahue, s'écria le trop confiant marin, on ne vous demandera pas midi à quatorze heures. Patience I Nous vous trouverons cela.
Il prit les billets de banque et les rangea dans un petit tiroir à l'intérieur du grand bahut.
— Je vas vous donner reçu, dit-il.
— Inutile ! fit le Parisien. Si je viens à mourir avant d'être entièrement remboursé, vous garderez le tout; je n'ai pas d'héritiers.
Quelques jours après, Cahue chez qui son neveu n'avait pas remis les pieds, disait à Célestin :
— Je viens d'en apprendre une fameuse. Les Boizard sont revenus.
— Qui ça, les Boizard?
— C'est vrai. J'oubliais que vous ne connaissez pas l'histoire du château des Mouettes.
— Il y a donc un château des Mouettes?
— Pas bien loin d'ici.
Le pêcheur lui résuma l'histoire des Boizard depuis le seizième siècle jusqu'à la Révolution française.
— Si vous voulez des détails précis, dit-il, adressez-vous au père Yver, un berger d'Anderville qui sait tout ça par cœur. A votre place, voici ce que je ferais : j'irais trouver M. Boizard et je lui conterais mon histoire. Si c'est un brave homme, comme l'étaient ses ancêtres, il vous prendra à son service. Comme cela, nous resterons voisins. J'en ai parlé au maire de Pénilot qui, sur ma recommandation, veut bien vous donner la sienne. Il m'a écrit ce billet avec lequel vous pourrez vous présenter au châteAu des Mouettes.
11 lui tendit une enveloppe contenant la carte du maire de Pénitot. Au dos de cette carte dont Célestin prit connaissance, il y avait écrit :
« Je recommande à M. Boizard le porteur de ce mot dont l'honorabilité m'est garantie par une personne en qui j'ai confiance.
Toutes choses et toutes gens conspiraient pour remetlre dans le sentier du bien le jeune Damour. La tempête, dans laquelle sombra le Veloce avec son équipage et ses passagers, ne l'avait pas trop maltraité. Recueilli chez les Cahue, guéri par le docteur Durieu, aimé de Marie, passé bienfaiteur de la famille de son adorée, recommandé à un châtelain par l'autorité locale, que manquait-il à son bonheur? Tout!
Il était écrit dans sa destinée qu'il ne vivrait que de rapine et de vol.
L'estime de ces honnêtes gens, l'amour de cette belle jeune fille qui, dans sa candeur, lui trouvait toutes les qualités et pas un défaut, ne les avait-il pas volés par son imposture ?
L'humble chaumière des Cahue lui semblait un sanctuaire qu'il souillait de sa présence.
Et le sentiment de son abaissement, de sa honte, était si vif en Célestîn Damour qu'il en revenait à ses projets d'émigration.
Mais, trop faible de caractère pour prendre une décision rapide e énergique, il remettait à plus tard cette cruelle séparation.
Trouver un emploi, si dur fût-il, dans le pays, lui permettrait de revoir Marie de temps en temps. Aussi, ce fut avec une joie indicible que, muni de la lettre du maire d'Anderville, il prit le chemin du château des Mouettes, à l'aube du jour.
Il n'avait pas fait deux kilomètres qu'un individu, sortant d'un bouquet d'arbres longeant la route, s'avança droit à sa rencontre.
Gélestin reconnut Georges Cahue, le cousin germain de Marie.
Était-ce un guet-apens?
Le Parisien n'en eut même pas le soupçon, tant il vénérait cette famille dont pas un des membres, même agissant sous l'empire de la passion, n'était capable de lâcheté.
— Que me voulez-vous? demanda-t-il d'un ton très calme à Georges.
— Vous parler.
— C'est très facile. Si vous le permettez, je vais vous. donner audience sous ce vieux chêne. Prenez un siège, monseigneur.
Le gavroche s'assit sur la mousse qui tapissait le pied de l'arbre. Georges resta debout.
Je ne suis pas venu ici, déclara le neveu du père Cahue, pour entendre vos sornettes de gamin de Paris.
— Sornettes! répéta Gélestin, n'en fait pas qui veut, des sornettes. Si vous étiez aussi triste que votre serviteur, vous n'auriez peut-être pas le courage de plaisanter.
— Triste, vous! s'écria le jeune Cahue. Mais vous avez cent raisons d'être gai.
Célestin se mil eu lenue de trava 1. (P. 1150.)
— Lesquelles, s'il vous plaît ?
— D'abord, vous êtes riche et je suis pauvre. Vous avez pu avancer à mon oncle une forte somme afin de forcer sa bienveillance à votre égard. Vous n'êtes pas seulement prodigue de votre or, mais de vos belles paroles. Vous avez jeté un sort à ma cousine...
— Un sort? Bon, voilà que vous m'élevez à la dignité de sorcier, maintenant !
Uf, 144. — JULKS MART. — ROOKR-LA-BONTr — tO. J. ROUFf IT C>». UV. 144
H46 ROGER-LA-HONTB
— Je m'entends. Je soutiens que votre but est de séduire notre pauvre Marie.
— Moi, un séducteur 1 un vil séducteur! Je n'en ai ni ^l'étoffe, ni la canaillerie. Et si je nourrissais d'aussi sombres projets, il y a quelqu'un
qui saurait me mettre à l'ordre, sans tambour ni trompette.
— Qui donc?
— Mademoiselle Marie, s'il vous plaît, votre cousine dont vous devriez avoir honte de suspecter la vertu.
— Alors, vos intentions sont honnêtes I...
— Mais je n'ai aucune intention.
— Vous mentez! Vous faites la cour à ma cousine. Serait-ce dans le but de la demander en mariage ?
Gélestin se leva. Il était très ému, le cœur lui battait avec violence, et pourtant, ce fut avec une tranquillité apparente qu'il essaya de rassurer le cousin.
— Monsieur Georges, dit-il, je vous donne ma parole que je n'ai nullement l'intention de me marier.
— Pour l'instant, peut-être, mais plus tard ?
— Jamais I
— Mensonge ! Vous aimez Marie, et par malheur Marie vous a trop écouté. Avant votre arrivée ici, ma cousine semblait me porter une affection sincère; maintenant elle me regarde à peine, elle évite ma présence, elle n'est heureuse que quand vous êtes auprès d'elle. Eh bien, j'ai décidé que je ne me laisserais point voler le cœur de Marie par un étranger, par un individu dont on ne connaît point le passé et qui, je le répète, serait peut-être bien embarrassé de faire connaître l'origine de l'argent trouvé dans sa ceinture. Je ne vous l'envoie pas dire par un autre.
En se taisant, Gélestin eût donné raison au cousin. Il tourna la difficulté.
— Monsieur Georges Gahue, dit-il, vos odieuses insinuations ne me touchent pas. G'est le dépit qui vous fait parler ainsi. Seriez-vous le pape en personne que je ne me confesserais pas à vous. Tout ce que je puis faire pour votre bonheur, c'est de vous promettre de ne revenir que très rarement chez votre oncle. Vous connaissez le but de mon voyage matinal. Je suis recommandé à M. Boizard qu'on dit bienfaisant et je lui demanderai de l'occupation dans son château. Si je ne réussis pas, j'émigrerai en Amérique, mais il me faudra attendre que votre oncle m'ait remboursé.
— Remboursé ! s'écria Georges. Vous le serez dans un instant et vous pourrez enfin nous débarrasser le plancher. Pas plus tard qu'hier, je
suis allé trouver à Cherbourg un homme bienfaisant a qui j'ai toul raconté et qui consent à prêter au père Cahue la somme nécessaire à l'acquisition d'une part de bateau. Ainsi donc, rien ne vous empêche de donner suite à vos projets de voyage.
Georges sortit de sa poche son portefeuille, l'ouvrit et en retira le» billets de banque avancés par le jeune Parisien au père Cahue.
— Mon oncle m'a autorisé, dit-il, à vous rendre cette somme. H vous remercie, comme de juste, mais il n'a plus besoin de vous. Éclairé hier soir par moi sur vos intentions contre Marie, il regrette de n'avoir pas été plus clairvoyant, et il m'a chargé de vous remettre, avec votre argent, le billet que voici.
Célestin déplia en tremblant la lettre du père Cahue.
Elle était ainsi conçue :
<* Monsieur Damour,
« Pardon, excuse. Je ne veux point vous priver d'un argent dont vous avez besoin pour vous tirer d'affaire. Mon neveu m'en a trouvé ailleurs. Je n'ai pas osé vous le dire de crainte de vos reproches.
« Mon neveu m'a tout raconté. Comme vous devez bien le penser, ça ne serait point possible.
« Adieu et bonne chance.
« Cahue. »
Célestin la relut deux fois cette courte lettre qui lui retirait jusqu'à l'espoir de revoir Marie.
Ses yeux s'emplirent de larmes.
Touché de cette douleur sincère, le cousin ne voulut pas se séparer du Parisien sans lui adresser quelques mots de consolation :
« Vous aimez Marie, et vous la pleurez parce qu'elle est morte pour vous. Mais depuis combien de temps cet amour occupe-t-il votre esprit? Depuis quelques semaines à peine, tandis que moi, mon cher monsieur, j'aime Marie depuis mon en'"ance.
« Quand j'allais avec elle, tout enfant, pêcher l'équille dans le sable de la grève, je me disais en la voyant si vive, si gracieuse, infatigable au travail, je me disais à part moi : Marie sera ma femme.
« Les années se passèrent. Je n'osai me déclarer.
« Un jour, cependant, j'en touchai deux mots à mon oncle qui me fépondit: « Je ne demande pas mieux. Arrange-toi pour plaire à Marie, Tu lui parleras mariage quand tu seras marin et qu'un ou deux voyages
n48 ROGER-LA-HONTE
au pays des baleines t'auront permis d "amasser de quoi te monter un ménage. Alors si elle dit oui, moi, je ne te dirai pas non. ».
« Tout marchait à mon çré lorsque la mer vous déposa mourant sur 'a grève.
« Marie vous aperçoit.
« Elle donne l'alarme. Bref, vous voilà installé, dorloté 'chez mon oncle. Le docteur Durieu vous sauve. Il ne vous reste plus qu'à remercier, puis à repartir en voyage.
« Mais non! vous vous attardez chez le père Gahue, vous lui prêtez de l'argent, vous parlez de vous faire marin comme si un gringalet de votre espèce pouvait jamais gagner sa vie autre part que sur le plancher des vaches.
« Croyez-moi, renoncez à aller à Auderville demander un emploi indigne de vous.
« Je termine en vous disant comme le père Cahue : Adieu et bonne chance. »
Célestin avait repris ses billets de banque. Il laissa le cousin s'éloigner et s'affala dans le fossé de la route.
Tout lui conseillait de se rendre à Cherbourg, de s'embarquer ou de regagner Paris. Ce fut plus fort que lui. Il voulut quand même tenter de rester dans ce pays,oii, grâce aux stratagèmes de l'amour, il espérait bien revoir Marie de temps à autre.
Poussé par la fatalité, le malheureux reprit le chemin d'Auderville.
A huit heures du matin, il franchissait la porte du pavillon occupé par les Mazurier à l'entrée de la ferme du château des Mouettes.
— Qui demandez-vous? lui demanda le bonhomme.
— Je voudrais parler à M. Boizard.
— Il ne reçoit personne.
Célestin n'était jamais embarrassé pour si peu.
— M. Boizard me recevra, afhrma-t-il, quand vous lui aurez remis cette lettre.
Et il tendit le mot de recommandation que le «ère Cahue avait obtenu de la complaisance du maire en faveur de sou protégé. Mazurier prit la lettre et dit :
— Comment vous appelez-vous?
— Célestin D amour.
— Attendez un instant.
Le bonhomme remonta aussitôt dans son grenier où Tristot, Pivolot et le berger Yver demeuraient en embuscade. Il leur expliqua la démarche du jeune homme inconnu et leur montra la lettre.
Les agents prirent connaissance du pli.
— C'est une lettre banale, dit Tristot; mais nous pouvons tirer parti de l'incident.
— Je comprends votre idée, approuva Pivolot. Si Luversan embauche le jeune homme, il le chargera sans doute de commissions secrètes qui nous permettront de compléter notre enquête.
— Mais quelle enquête! s'écria Yver. Comment! Vous les tenez, et vous ne les arrêtez pas de suite. La gendarmerie devrait être déjà sur pied.
— Patience! fit Pivolot. Nous vous demandons d'attendre la tombée du jour pour agir. D'ici-là, nous aurons peut-être des nouvelles du docteur Vignol. Comme je vous l'ai recommandé, apportez-nous, monsieur Mazurier, la correspondance du faux Boizard, s'il en vient. Et maintenant annoncez à votre maître la visite de Gélestin Damour.
Mazurier s'exécuta en bougonnant. Il avait emprunté à Pivolot son revolver pour pénétrer dans le repaire. De la main gauche, il tenait cette arme cachée sous sa blouse, tout en présentant à Luversan la lettre du visiteur.
Le Levantin, assis auprès d'Andréa qui tournait le dos à la lumière, était occupé à lire les journaux de Paris.
Il examina la lettre, réfléchit un instant et dit :
— Faites entrer.
Mazurier sortit, referma la porte et prêta l'oreille une seconde sur le palier.
Le vieux renard, qui avait l'ouïe très fine pour son âge entendit le bandit faire la recommandation suivante à la grande femme en noir:
— Si ce garçon sait conduire un cheval, tu le retiendras et lui donneras de bons gages. J'ai besoin de quelqu'un qui observe le pays.
Tout en faisant signe de loin à Gélestin de venir, Mazurier ne pouvait s'empêcher d'admirer la patience et le ilair des policiers de Paris.
— Evidemment, se disait-il, si on doit savoir quelque chose de plus ce sera par le nouveau domestique.
Le jeune Damour, introduit dans la salle à manger par le gardien du château des Mouettes, se trouva en présence d'Andréa.
Et Mazurier, tout en refermant la porte derrière lui, entendit avec stupéfaction ces deux exclamations.
— Ah! la banquiers 1 dit Gélestin.
— Vous! s'écria la femme en noir.
Un instant après, Tristot et Pivolot étaient prévenus. Ce dernier triompha bruyamment.
— Hein ! dit-il, avons-nous eu assez bon nez d'attendre ! Savez-vou» monsieur Pivolot, qui je viens de reconnaître, dans la personne du postulant?
— Ma foi, non 1
— Je viens de reconnaître quelqu'un que je n'ai jamais vu et qui nous a joué à tous deux ce qu'on peut appeler un sale tour durant notre dernière veillée à Yille-d'Avray.
— Le faux neveu d'Ursule! s'écria Tristot.
— Oui, le faux Isidore Dondaine.
— Pas possible!
— Le signalement nous en a été donné, s'il vous en souvient, par le père Laroque qui avait remarqué le gars, la veille au matin, dans l'allée longeant l'arrière de la villa Larouette. Grâce à ma bonne lorgnette, j'ai bien vu tout à l'heure le jeune homme. C'est lui, c'est bien lui! Mais voyez, monsieur Tristot,, cet amour de Damour sort de la ferme.
Il tendit sa lorgnette à Tristot qui, après avoir examiné Célestin, dit à son tour:
— Le pèlerin répond, ma foi, au signalement donné par le père Laroque. Surveillez-le, monsieur Mazurier, mais n'essayez point de le faire jaser. Le gars nous en remontrerait à tous. Il doit être venu pour faire « chanter » Luversan, et il ne s'attendait pas à retrouver M"* de Terrenoire sur la côte de la Manche.
Mazurier redescendit dans la cour où sa femme l'avait devancé pour répondre au nouveau domestique. Il la renvoya en lui ordonnant de ne pas quitter sa chambre de la journée, puis sur la demande de Célestin, qui lui déclina sa qualité de cocher au service de M. Boizard, il montra à son nouveau collègue l'écurie de la ferme.
— Comme vous voyez, dit-il, il y aurait place pour vingt chevaux, si la propriété était en exploitation. Nous n'en avions pas un seul avant l'arrivée de M. Boizard qui m'a fait acheter celui-là à son arrivée.
Célestin, très sombre et préoccupé, demanda si le cheval était bon trotteur.
Mazurier répondit en faisant un éloge immodéré du quadrupède.
— Toi! se dit-il, tu songes à filer en bonne compagnie. Il est trop tard.
Célestin se mit en tenue de travail, et commença à étriller le cheval confié à ses soins.
Se conformant à la consigne, Mazurier ne lui fit aucune question, et alla retrouver les autres.
Comme ces vieux chiens de chasse qui retrouvent, à la poursuite du
gibier, toute la vigueur de la jeunesse, le gardien du château des Mouette» ne sentait pas la fatigue. Il allait et venait, montait et descendait l'escalier avec un magnifique entrain.
Il lui tardait toutefois de voir apparaître le3 tricornes rassurants de» gendarmes.
Du haut de leur observatoire, les policiers de Paris ne perdaient aucun des mouvements de l'ennemi.
Au bout de cinq minutes, ils virent sortir Luversan qui se rendit droit à l'écurie.
— Diable! fit Tristot, pourvu qu'il ne conduise pas son cocher à la tourelle I
— Dans ce cas, mes enfants, déclara Pivolot, il sera de notre devoir de leur couper la retraite. Nous sommes armés; ils se rendront à discrétion. Cette tourelle ne me dit rien qui vaille
Luversan ne conduisit pas son cocher à la tourelle. Il le ramena dans la ferme.
— Célestin Damour l'a peut-être échappé belle, murmura Tristot,
— Ah ! la banquièrel s'était écrié Célestin Damour en reconnaissant M"* de Terrenoire.
Et de son côté, Andréa avait poussé cette exclamation.
— Vous !
— Oui, moi, je ne m'attendais guère à avoir l'honneur de vous rencontrer aussi loin de la rue de Chanaleilles.
— Plus bas! Que voulez-vous de moi?
— Eh mais, rien du tout. Alors, vous croyez, madame, que je suis venu tout exprès au château des Mouettes pour me rappeler à votre bon souvenir? Tenez! Voulez vous savoir mon opinion? Eh bien, je donnerai» de bon cœar la moitié du reste de ma triste vie pour ne vous avoir jamais connue. Ah! il m'a bien profité, votre argent. Parlons-en! Sans votre argent je n'aurais jamais eu l'idée de quitter le plancher des vaches, comme 'Ûs disent ici, et l'Océan ne m'aurait pas rejeté en capilotade sur la grève.
— Plus bas! répéta Andréa, terrifiée.
Et elle ajouta sur un ton qu'elle s'efforçait de rendre bienveillant:
— Alors, vous avez fait naufrage, mon ami ?
— Je vous crois ! Le corps a suivi l'âme. Il y a des gens qui sont
\ voués à la tempête, aux cataclysmes. Moi, je marche de dégringolade ea
dégringolade.
— Et vous en êtes déjà réduit à vous chercher une place?
— Oui, une place dans ce département, et pas ailleurs.
— Vous aimez ce pays?
— Beaucoup. L'air de la mer convient à mon tempérament. Pour réussir, on m'a toujours dit qu'il fallait être dans la manche de quelqu'un. Moi, je suis dans celle de mon pays ; je serais bien bête d'en sortir.
Et le gavroche rit nerveusement de son affreux calembour.
— Plus bas! supplia Andréa. Ne vous désolez pas, Gélestin. Je suis ici chez un parent qui, tout justement, a besoin d'un domestique.
— Parfait.
— Il y a une condition, toutefois.
— Nous la remplirons. Quand on entre en condition, c'est pour la remplir.
— Savez-vous conduire un cheval attelé?
— Attelé ou non attelé, ça me connaît. Si j'avais su me conduire aussi bien moi-même, je ne serais pas ici.
— Où donc avez-vous appris ce métier?
— Au hasard de la rue. Il m'est arrivé plus de vingt fois de m'improviser cocher de fiacre en remplacement du titulaire qui, le gourmand! avait abandonné sa rosse pour aller dîner à la gargote. Une fois sur le siège, en dix coups de fouet, je prenais le large, et si je pouvais charger un bon client, je le conduisais plus vite à domicile que ne l'eût fait mon prédécesseur. Parlez-moi d'un roulottier pour brûler le pavé de Paris. Il m'est bien arrivé quelques accidents les premières fois, mais c'est en forgeant qu'on devient forgeron.
— Savez-vous panser un cheval?
— Ça, c'est encore plus facile. Je me chargerais plutôt de peigner Hn cheval qu'un nègre.
— Eh bien, je vous prends comme cocher. A une condition...
— Encore!
— Que vous ne vous ne vous enivrerez pas. L'ivresse fait souvent dire tout haut ce qu'on n'ose penser tout bas.
— A qui recommandez- vous cela! ah! vous m'avez mis dans de beaux draps !
— Patience! je referai votre fortune, et plus tôt que vous ne sauriez le croire. Allez vous entendre avec le régisseur, M. Mazurier, qui vous a amené ici.
Céiestin s'inclina et sortit.
fl53
Mais le doux visaçe de Marie lui apparut, dans l'obscurité au souierrain, avec la aeiieu de l'hallucination. (P. 1159.)
Ce fut à ce moment que Pivolot, jouant de la lorgnette, le recoanui comme étant le faux Isidore Dondaine.
De la pièce contiguë à la salle à manger, Luvcrsan avait tout entendu.
— Voilà qui est bien étrange, dit-il à Andréa. Faut-il croire à un simple hasard? Ce jeune homme ne viendrai-t-il pas ici pour nous livrer?
UT. 145. — JILKS MAHT. — ROGKR-LA-no:XTB — *D. J. ROLTr «T c'».
Lir. (iS
H54 ROGER-LA-HONTB
— Comment aurait-il appris qne tu te caches ici sous le nom de Boizard! Ah ce nom! Il m'épouvante. Tu ne veux pas me l'avouer, mais ce ne peut-être qu'au prix d'un nouveau crime que tu as pris à ce malheureux tous ses papiers, tous ses titres de propriété.
Luversan blêmit.
— Et quand cela serait! dit-il sourdement. Une fois qu'on amis la main dans le sang, un crime de plus ou de moins ne compte plus.
— Alors, c'est donc vrai... tu l'as tué!... oh! je sens la folie envahir mon cerveau.
Luversan lui jeta un regard féroce.
— Trêve de questions, dit-il, ce Boizard auquel tu t'intéresses tant, est reparti en Amérique.
— Je voudrais te croire, mais je ne le puis, M. Boizard était décidé à rentrer dans son pays, à s'y établir définitivement. Il nous le disait sans cesse, rue de Moscou, chez le docteur Vignol. Pourquoi aurait-il changé d'idée? Qu'en as-tu fait en arrivant à Cherbourg?
Luversan fut pris d'un accès de fureur.
Il saisit sa complice par les poignets et les lui serrant à la faire crier :
— Quand on a pris pour amant un assassin, dit-il les dents serrées, on ne joue pas avec lui à la vertu, aux remords. Prends-garde, si tu tiens à ta vie !
Elle se dégagea d'un mouvement brusque.
— Tu me menaces! fit-elle. Tu penses déjà à te débarrasser de moi 1 Tu oublies que je t'ai sauvé de l'échafaud et que, pour te suivre, j'ai tout sacrifié! Eh bien, tue-moi, si tu l'oses !
Elle sortait de sa prudence et ce fut d'une voix vibrante qu'elle répéta :
— Tue-moi! mais tue-moi donc, Malhias Zubéri!
La conscience du danger qu'il courait rendit à Luversan tout son sang-froid.
Il s'avança souriant vers Andréa et ses regards magnétiques se rivèrent aux siens.
L'empire qu'il exerçait sur cette créature sans force comme sans volonté était tel qu'Andréa lui demanda pardon.
— Je t'en supplie, lui dit-elle, fuyons, fuyons ce château funèbre oh la nuit j'entends les gémissements des morts se confondre avec ceux de l'Océan déchaîné.
— Nous partirons cette nuit, dit-il, quand j'aurai mis en lieu sûr le trésor des Boizard.
— Tu l'as trouvé?
— Cette nuit, dans le souterrain qui conduit aux ruines. J'ai découvert de plus un passage communiquant avec la tourelle. L'enfer est pour nous. C'est lui qui nous envoie Célestin Damour. Avec son aide, je me charge de sortir du souterrain, par la tourelle, le trésor entier, qui se compose de bijoux, diamants, pierres précieuses et pièces d'or à l'effigie do Louis XV et de Louis XVL La vente de ce misérable domaine m'importe peu maintenant. Nous sommes assez riches pour mépriser deux ou trois cent mille francs déplus ou de moins. Rentre dans ta chambre. Je vais chercher le jeune homme et me concerter avec lui.
Un instant après, il ramenait Célestin dans la salle à manger.
— Jouons franc jeu, lui dit-il. Vous êtes Célestin Damour et je suis Luversan.
— C'est exact, à part que Célestin Damour vaut un peu mieux que Luversan. Qu'en pensez-vous, Mathias Zubéri?
— Je vois, répliqua le bandit, que vous lisez les journaux avec soin. Rectifions : je suis Mathias Zubéri et vous êtes Célestin Damour. Tous deux, nous avons un culte, celui de l'or. Jusqu'à présent, pour vous procurer ce précieux métal, vous vous êtes contenté d'allonger votre patte crochue dans la poche d'autrui. On vous a pincé plus d'une fois en flagrant délit, et vous avez payé fort cher un maigre butin,
— Je vous comprends, interrompit Célestin. Vous êtes, mon cher Mathias, pour les moyens radicaux. Vous ne fouillez pas dans la poche d'autrui, vous faites mieux, vous supprimez autrui, et vous vous mettez en son lieu et place. C'est ainsi sans doute que vous avez agi vis-à-vis d'un certain Boizard dont on m'a dit beaucoup de bien dans le pays.
Le Levantin n'aimait pas les discours. C'était, on l'a vu, un homme d'action.
"- Assez de phrases ! dit-il. Vous m'avez déjà servi et l'on vous' a bien payé. Ce n'est pas ma faute si vous avez fait naufrage et si la mer vous a repris vos gratifications. Maintenant, je vous offre mieux que quelques misérables billets de mille francs. Je vous promets la fortune, si vous voulez me servir encore.
— La fortune ! soupira Célestin. Je sais où elle est, oh pas loin d'ici! mais ce n'est pas pour moi.
Luversan crut qu'il faisait allusion au trésor 'des Boizard, et D demanda avec terreur :
— On sait que les Boizard ont caché de l'or dans ces ruines?
A l'idée d'un nouveau crime dont, en favorisant la fuite de Luversan, il était le complice indirect, Célestin avait la sueur froide.
Le Levantin répéta sa question.
— Non, répondit Damou^^ On sait que M. Boizard est riche, mais personne n'a évalué sa fortune devant moi.
— Vous connaissez bien le pays?
— Moi; pas du tout ! J'ai été recueilli, il y a deux mois par une famille de pêcheurs, à la Diélette. Je les ai quittés ce matin pour venir demander un emploi à M. Boizard... à ce pauvre M. Boizard.
Luversan demeura un instant silencieux, perdu dans ses réflexions.
— Célestin, dit -il enfin, nous partons celte nuit pour l'Angleterre.
— Cette nuit? par quel moyen?
— Pouvez-vous me procurer une barque solide ? Vos pécheurs doivent en avoir une.
— Ils possédaient un bateau de pêche. La mer le leur a pris.
— Ils ont bien une barque pour manœuvrer le long de la côte.
— Oui, mais une coquille de noix avec laquelle vous ne traverseriez pas la Manche.
*- Bah! Le vent s'est apaisé. La mer nous obéira. Je me charge de tout. Savez-vous ramer?
— Comme un canotier de la Marne..
— Parfait! Cette nuit, la marée sera dans son plein vers onze heures. Il faut que tu m'aides à enlever la barque dans laquelle nous filerons tous les trois en bonne compagnie.
— Quelle compagnie ?
— Deux tout petits barils dans lesquels nous aurons mis toute notre fortune : trois millions ! Comme de juste, tu en auras le tiers. ,
Un million ! Avec quelle joie, quelle ivresse, le libéré de Mazas aurait accueilli, au sortir de prison, la proposition du bandit.
Ce million venait trop tard.
Luversan demeura étonné de ne voir briller dans les yeux du gamin de Paris aucun éclair de convoitise. Cette froideur le mit en défiance.
— Voyons ! dit-il, réponds Cela te plaît-il d'être millionnaire ? Millionnaire? A quoi sert d être millionnaire pour épouser une fille
de pêcheurs î
Ce n'était plus la fortune qu'il fallait, à Célestin Damour, mais l'oubli du passé, l'absolution de ses fautes, l'irréalisable.
A la question du Levantin, il répondit avec un enthousiasme savamment calculé :
— Mais comment donc, Monseigneur! Millionnaire je veux être, et millionnaire je serai.
— Fort bien. En ce cas, viens voir ton million ! »
Il prit soin de fermer les portes à double tour. Purs il ouvrit an vaste bahut qui^ dans le côté obscur de la salle, remplissait tout le panneau du haut en bas et s'avançait en saillie de près d'un mëtre et demi.
— Certains meubles sont, surtout en temps de révolution, plus utiles qu'on ne pense, dit-il. ,
Avec l'aide de Célestin, il retira les trois premières planches sur-' chargées de linge, et entra dans l'intérieur du meuble dont la planche du dessous était mobile.
— Viens te placer près de moi, dit-il au jeune Damour. Célestin hésita un instant.
— Après tout, pensa-l-il, s'il me tue, ça sera plus tôt fini, mais il n'a pas intérêt à ma disparition. Allons-y.
Il entra à son tour dans le bahut, disant :
— Mais ça m'a tout l'air d'un ascenseur, ce truc-là.
— Tu l'as deviné, jeune homme.
Luversan pressa un bouton habilement dissimulé dans le fond du meuble, contre le mur, et le plancher descendit lentement, entraînant les deux hommes dans le souterrain.
Au milieu de l'obscurité opaque, Célestin se demanda s'il n'était pas le jouet d'un épouvantable cauchemar.
La réalité de cette descente dans l'inconnu s'imposa à lui par un choc assez violent quand la plate-forme toucha terre.
Luversan alluma une lanterne sourde dont il s'était muni et ordonna à son compagnon de le suivre.
Ils marchèrent durant cinq minutes dans une galerie solidement voûtée.
Arrivé à un détour, Luversan s'arrêta devant une brèche qui paraissait avoir été faite tout récemment dans le mur pour démasquer une porte en fer.
— Là, Célestin vit le bandit coller l'oreille contre cette porte ei écouter.
Malhias Zubéri devint d'une pâleur cadavérique.
— Vous n'entendez rien ? dit-il à son compagaon.
— Rien ! fit Célestin épouvanté.
— Moi, j'entends!
Le bandit s'éloigna précipitamment.
Il trébuchait comme un homme ivre.
Tous deux avancèrent ainsi, sous la voûte de la tortueuse galerie, dix minutes encore.
— C'est ici ! dit enfin Luversan.
Une nouvelle brèche, également récente, avait démasqué dans le mur une porte semblable à celle où le bandit avait écouté tout à l'heure des bruits qu'il était le seul à entendre.
— Nous sommes ici en pleiu sous les Mouettes, dit-il. Vous voyez ce pilier. C'est une des bases du bâtiment que sa solidité a préservé en partie de l'incendie et qui s'élève comme au premier jour à soixante-dix mètres au-dessus du niveau de la mer. Mais peu vous importe! Venez voir votre million.
H poussa la porte dont la serrure avait été démontée par lui la nuit précédente.
Tous deux entrèrent dans un étroit caveau.
Luversan prit une bêche placée dans un coin et creusa le sol. . Il mit à découvert trois grands vases de fonte trop lourds pour être remués par deux hommes.
— Puise à pleines mains dans l'un de ces vases, ordonna Mathias Zubéri àCéleslin. Va donc, ce ne sont pas des vipères que tu en retireras.
Le Parisien fut pris d'un frisson convulsif.
Convaincu que Luversan avait assassiné le dernier des Boizard pour lui voler son nom et ses trésors, il frémissait à l'idée de toucher ce butin sanglant.
— Tu as peur? dit le Levantin. Imbécile 1
Et puisant à pleines mains dans l'un des vases, il montra à Gélestin deux poignées de pièces d'or.
— Il y en a comme cela, s'écria-t-il, pour 300.000 francs. Je les ai comptés. En tout, trois millions, dont un pour toi, si tu veux m'aider à les sortir d'ici et à partir en barque en Angleterre.
— En barque 1 Pourquoi ne prenez-vous pas tout simplement le train?
— Parce que j'ai des raisons de me méfier de la police. J'ai reçu à la ferme une visite imprévue qui peut avoir pour moi les plus graves conséquences. Ensuite, il nous serait difficile de transporter cette fortune sans exciter la méfiance, tandis qu'avec la voiture, nous l'amènerons de nuit sur la plage et nous l'embarquerons. Ce ne sera d'ailleurs pas la première Zois que j'aurai fait un semblable trajet en mer, et par un temps qui n'avait rien de sûr, tandis que cette nuit, tout me fait espérer un vent favorable. Je sais d'ailleurs oh débarquer pour ne pas être inquiété. Quant à emmener une femme avec nous, ceci est une autre paire de manches. Tu m'as compris?
— Et par où sortirons-nous?
— Par la tourelle devant laquelle tu as passé en venant à la ferme.
Du reste, ceci est mon affaire et non la tienne. Laisse-toi conduire à la fortune sans t'inquiéter des chemins que je te ferai prendre. Viens chercher avec moi les harils dans lesquels nous mettrons ce trésor ; de gueux que tu es, je te ferai nabab.
Gélestin oublia d'accueillir avec joie la déclaration du bandit.
— Cette fois, se disait-il, je suis pris dans le laminoir. L'assassinat du maître de céans me met hors la loi. Ah! si j'avais connu Marie avant d'avoir eu la fatale idée de recourir à la bienfaisance de la Tcrrenoire.
Il suivit Luversan dans la tortueuse galerie.
De grosses larmes brûlantes coulaient de ses yeux.
Au moment de remonter dans l'ascenseur, il se rappela qu'il était armé d'un couteau-poignard. Il ouvrit cette arme dans sa poche, décidé à tuer Luversan et à se faire justice ensuite.
Mais le doux visage de Marie lui apparut dans l'obscurité du souterrain avec la netteté de l'hallucination.
Il referma son couteau.
Avant de mourir, il voulait revoir une dernière fois Marie.
Avant de mourir, il voulait livrer lui-même Luversan à la justice, assurer la réhabilitation de Roger Laroque.
Il lui semblait qu'en déchargeant sa concience de ce fardeau, il obtiendrait tout au moins de sonjuge suprême le bénéfice des circonstances atténuantes.
A la ferme, un événement des plus dramatiques venait de se passer.
Suivons-en les péripéties.
Pendant que Mazurier, remonté à l'observatoire des policiers, leur faisait part, ainsi qu'au vieux berger, des dernières nouvelles, une voiture dont, à cette distance de la route, ils ^'auraient pu percevoir le roulement s'arrêta devant la porte de la ferme.
Une dame âgée descendit du véhicule avec l'aide du cocher.
Elle se soutenait à peine.
Le désespoir, l'angoisse se voyait sur son visage.
Un cercle de bistre entourait ses yeux gonflés et rougis par les pleurs.
Elle entra chez les Mazurier et s'affaissa surune chaise de lapremière pièce
— Que c'est loin! murmura-t-elle, je croyais bien que je n'arriverais jamais jusqu'ici!
Léonie Mazurier accourut de la pièce voisine. L'inconnue se leva et salua.
— Vous êtes, demanda-t-elle, au service de M. Boizard?
— Oui, madame. Asseyez-vous. Vous paraissez bien fatiguée. Voulez- vous prendre quelque chose?
— Merci, je n'ai pas le temps. Une mère ne songe pas à elle, quand elle cherche son fils.
— Votre fils? Expliquez-vous, madame?
— M. Boizard est-il chez lui?
— Oui, répondit Léonie à qui son mari n'avait encore rien révélé pour lui épargner des émotions inutiles.
Cette affirmation parut soulager l'inconnue qui s'écria :
— Enfin je vais donc savoir!...
Elle demanda à voir de suite le propriétaire du château.
Léonie ne pouvait prendre aucune décision sans l'aveu de son mari.
— M. Boizard est sorti, dit-elle ; mais il va rentrer dans un instant. Vous pouvez l'attendre ici.
— Attendre ! Attendre encore ! soupira l'inconnue. M°" Boizard estelle ici ?
Après une courte hésitation qui fut parfaitement remarquée par la questionneuse, Léonie répondit :
— Elle n'a voulu recevoir aucune visite depuis son arrivée. Plusieurs dames du pays tenaient à lui souhaiter la bienvenue. Elle a refusé de les accueillir et m'a donné l'ordre de ne laisser entrer personne à la ferme sans le consentement de son mari.
— C'est étrange! bien étrange! fit Tinconnue.
Elle devint encore plus pâle comme si une crainte secrète faisait affluer tout son sang au cœur.
— Au fait, reprit-elle, pourquoi ne m'adresserais-je pas à vous tout d'abord, avant de parler à M. Boizard. Êtes-vous mère, ma bonne dame?
— Oui, fit Léonie. J'ai trois filles qui sont mariées toutes les trois.
— Puisque vous êtes mère, vous allez me comprendre. J'ai un fils, un seul, et je suis veuve. Pour que mon fils suive sa vocation, qui est la médecine, je me suis imposé les plus durs sacrifices. Mon fils habite Paris avec moi. A la suite de grands embarras d'argent — le pauvre enfant n'avait pas la somme nécessaire pour s'établir — il m'a quitté, il y a plusieurs joursy en me promettant de m'envoyer une dépêche aussitôt
Hâtons-noui, flit-il, à toi l'or. (P. ii6«.
IW. — JULES UABY. — ROOBR-LA-BONTB. — BD. J. ROUIT BT C'«.
uv. Ii6
arrivé à destination. Il devait se rendre ici, dans l'espoir que M. Boizard qu'il a soigné et guéri, l'aiderait à se tirer d'affaire.
Désireuse d'abréger les tortures de cette malheureuse femme, Léonie s'empressa de lui demander le nom de sou fils.
— Pierre Yignol, répondit-elle.
— Tranquillisez-vous, madame, votre fils est venu ici. M. Boizard l'a reçu et l'a reconduit lui-même en voiture à Cherbourg.
— Quel jour?
— Le matin même de son arrivée.
— Mais alors, pourquoi Pierre ne m'a-t-il pas écrit? Il n'aura pas réussi dans sa démarche. Je redoute tout de son désespoir.
A ce moment Léonie entendit les pas lourds de Mazuiier qui descendait Tescalier.
— Voici mon mari qui revient, dit-elle. Il va vous présenter de suite à M. Boizard,
Soudain, M"' Vignol poussa un cri déchirant.
— Elle! ici! C'est elle qui m'a enlevé mon fils!
Par la fenêtre garnie de rideaux de mousseline à demi relevés, la veuve venait d'apercevoir, en face, le pâle visage d'Andréa qui, restée dans la pièce voisine de la salle à manger, au rez-de-chaussée, attendait le retour de Luversan et jetait des regards inquiets sur la cour de la ferme.
La surprise, l'émotion, la joie, rendirent à la mère de Pierre 'Vignol toute son énergie et toute sa force. \^
— Andréa! c'est moi, c'est ta nourrice! Ou\Te, mon enfant. Là haut, Pivolot, lorgnette en main, s'écria :
— La mère Vignol! Ah! mes enfants, <;a se corse. Mais croyez-moi, laissons-les patauger dans leur mare. Nous les y pécherons tous ensemble d'un seul coup de filet.
Cependant Andréa avait ouvert la fenêtre. La veuve l'embrassait avec effusion, disant :
— Il est ici, n'est-ce pas? Tu me l'as pris. C'est mal, mais je te pardonne.
Andréa ne comprit pas tout d'abord.
Soudain, la lumière se fit dans son esprit.
— C'est ton fils que tu me demandes ? dit-elle à sa nourrice. Il n'est pas venu ici.
— Tu mens ! Ta concierge m'a menti. Pierre est venu et c'est toi qui le cache.
Telle était l'exaltation des deux femmes qu'elles ne s'aperçurent même pas que le vieux Mazurier les observait dans un angle de la cour.
— Que t'a dit la concierge? demanda Andréa.
La veuve lui répéta mot pour mot les explications de Léonie.
En apprenant que Pierre Vignol était réellement venu au château des Mouettes et y avait été reçu par Luversan, Andréa ne put réprimer ce cri :
— Il l'a tué! s'il te voit, il te tuera. Fuyons 1 C'en était fait de la raison d'Andréa.
Elle enjamba la balustrade de la fenêtre, sauta dans la cour et chercha à entraîner hors de la ferme sa nourrice.
Mais la veuve, dont la douleur décuplait les forces, s'accrocha à la robe d'Andréa et l'o^jUgea à revenir sur ses pas.
— Mon fils ! criait-elle. Je veux mon fils I
Devant cette scène tragique, le père Mazurier ne se sentit pas le courage de rester plus longtemps dans l'attente et l'inaction.
11 tira de sa poche son revolver et s'avançant sur le palier de la salle à manger :
— Rendez-vous ou je vous tue sur place ! cria-t-il à Luversan.
Il essaya d'ouvrir la porte, vit qu'elle était fermée de l'intérieur à double tour, essaya vainement de l'enfoncer et appela tout son monde à la rescousse.
— Eh ! là-haut, disait-il, descendez. Le loup est pris, gare aux fenêtres. Tirez dessus, s'il prend le large.
Dans la cour, Andréa, tout à fait folle, dansait, riait, chantait.
La mère de Pierre Yignol ne savait que répéter ces mots : « Mon fils! »
En voyant accourir trois autres individus armés, elle perdit connaissance et s'affaissa sur le sol.
Par une fatale coïncidence, Luversan et Célestin remontaient du souterrain au moment où Mazurier frappait avec violence à la porte du palier et faisait ses sommations.
— Nous sommes perdus I dit le Levantin. Vite en besogne, s'il est encore temps !
Il remit en place les planches du bahut, fit entrer Célestin sous la dernière, à plat ventre, se coula de même auprès de lui, referma de l'intérieur la porte du meuble, poussa le ressort.
Aussitôt redescendus dans la galerie, Luversan fit remonter l'ascenseur et dit :
— Avant qu'ils n'aient trouvé cette machine, nous aurons peut-être pu déménager d'ici avec nos millions.
— Bah! fit Célestin, ils verront bien que nous n'avons pas quitté la
salle à manger puisque les portes sont fermées de l'intérieur des deux côtés.
— Et la grande cheminée, imbécile I Ils croiront que nous avons filé par là, attendu qu'il y a sur le toit une pièce par laquelle, en s'aidant d'un treillage qui atteint le haut de la muraille, on peut redescendre dans le pré et gagner la campagne. J'ai prévu le cas et j'ai laissé d'avance des lambeaux de mes vêtements accrochés à la gouttière et au treillage.
— Très malin ! dit Gélestin. C'est égal, dans le métier, il n'y en a pas un qui vous dégoterait.
— Sans compter, ajouta Luversan, que j'avais de quoi les servir, s'ils m'avaient pris.
Et le bandit tira de sa poche un revolver de fort calibre.
— Cinq balles pour eux et une pour moi, dit-il. Mais ça ne presse pas. Viens chercher les barils, et surtout, quoi que tu voies, quoi que tu entendes, ne t'étonne de rien.
11 le conduisit à la première porte oti quelques instants auparavant, il avait collé son oreille avec terreur.
— Je rêvais tout à l'heure, dit-il. Ce n'est plus le moment de s'abandonner aux peurs chimériques.
Dans la galerie, sous une grosse pierre, il prit une énorme clef qu'il introduisit dans la serrure.
Le grincement du fer retentit lugubrement.
A peine la porte fut-elle ouverte qu'une odeur cadavérique se dégagea de l'intérieur du caveau,
Célestin faillit en tomber à la renverse.
— On peut ne s'étonner de rien, dit-il, mais on ne peut pourtant pas échapper à l'asphyxie dans ces conditions-là.
— Patience I cela va se dissiper et nous entrerons.
Au bout de deux ou trois minutes, les gaz méphytiques diminuèrent d'intensité.
Luversan s'engagea le premier dans le caveau. Célestin l'y suivit.
Spectacle terrifiant : le sol, en terre battue, s'était soulevé contre la muraille, mettant à découvert le haut du cadavre d'un jeune homme dont on ne voyait que le visage convulsé et les bras crispés.
Célestin reconstruisit en imagination le drame qui s'était passé : la victime qui, selon lui, devait être M. Boizard, avait été poignardée par Luversan et enfouie de suite, à fleur de terre ; revenue à elle, elle avait dans une convulsion, rejeté le poids qui lui écrasait la poitrine; mais c'était la dernière manifestation d'une existence tranchée par le fer de i'assassin.
Céleslin se pencha sur la fosse, constata que le cadavre était en pleine décomposition et poussa un cri d'horreur.
— Si tu tiens à ta chienne de vie, lui dit Luversan, tais-toi. Nous sommes ici sous la tourelle, et là-haut des oreilles fines comme celles de ces maudits policiers dont j'ai reconnu la voix, pourraient entendre ton cri de chouette étranglée dans son nid. J'ai besoin d'un aide qui ait du sang-ft oid, qui ne se trouve pas mal à la vue d'un cadavre. Aide-moi à cacher celui-ci.
Célestin recula près de la porte.
— Non!... Non!... disait-il.
Luversan repoussa la terre par- dessus le cadavre et la piétina avec rage.
Puis, pour détruire les empreintes de ses bottines, il fit rouler à plusieurs reprises l'un des barils sur le sol en appuyant fortement.
Céleslin tressaillit d'horreur en voyant le bandit renouveler ces précautions à un autre point du caveau où se voyaient également les empreintes de ses pas.
— Il y a ici deux cadavres, se dit-il.
Luversan, revolver en main, lui enjoignit de pousser l'un des barils dans la galerie.
Lui-même partit en avant avec l'autre baril.
Arrivés au second caveau, le bandit joua de la bêche, et dès qu'un des vases remplis d'or leur apparut, il ordonna à son jeune complice d'y puiser le précieux métal et d'en remplir son baril.
— Hâtons-nous, dit-il. A toi l'or, il y en a pour cinq cent mille francs. A moi les bijoux qui, même mal vendus en Amérique, nous feront en tout plus de trois millions.
En manipulant sans aucun enthousiasme l'or de la famille Boizard, Célestin se traçait un plan de campagne, et pour donner confiance au Levantin :
— C'est égal, fit-il sur un ton presque goguenard, quelques secondes de plus et nous étions flambés. Tel que vous me voyez, je n'ai sur moi qu'un méchant couteau-poignard dont je serais bien embarrassé de me servir.
Luversan commençait à emplir son baril.
Il ne répondit rien.
— Alors, c'est par la tourelle que nous sortirons ? demanda Célestin. Mais comment faire maintenant pour nous procurer une voiture? Là haut la maison est bien gardée; tout à l'heure les gendarmes commenceront des battues dans les ruines et aux environs.
— Finis ton ouvrage, répondit le Levantin. Nous verrons après. Ne mettons pas la charrue avant les bœufs.
Quand ils eurent achevé de remplir les barils, Luversan, toujours armé de son revolver, sortit du caveau et fit signe à Célestin de le suivre.
Arrivés au fond de la galerie, près des piliers supportant le haut bâtiment des ruines, Luversan s'arrêta et dit :
— Alors, tu es content de moi ?
— On le serait à moins d'un million.
— Bien, et je suis ravi de te voir une mine un peu moins déconfite que tout à l'heure. A vrai dire, je ne savais pas si j'avais affaire à un complice ou à un ennemi
— A un ennemi I s'écria Célestin qui avait repris toute sa gaieté apparente. Moi, je serais l'ennemi de Thorame qui me fait millionnaire !
— Ne te hâtes pas trop de chanter victoire, répliqua le bandit. Tu possèdes le million, dans ce souterrain, mais comme dit la fable : ce n'est pas tout d'entrer, il faut sortir d'ici. Nous avions bien une communication directe avec la tourelle par un système semblable à celui de la salle à manger. De ce côté, plus moyen de passer. Il faut renoncer à nous servir de la voiture qui nous aurait transportés si commodément, nous et nos millions, jusqu'à la plage; mais fort heureusement, j'avais prévu le cas.
Au bas du pilier se trouvait un amas de pierres et de moellons.
Luversan invita son compagnon à transporter ces matériaux un peu plus loin.
Cette besogne ne leur prit pas moins d'un quart d'heure durant lequel le Levantin écoutait avec inquiétude si l'ennemi n'arrivait pas du fond de la galerie. Après quoi, Luversan fouilla le sol à grands coups de bêche et mit à découvert une trappe en fer munie d'un anneau. 11 souleva le lourde plaque et descendit dans les profondeurs du sol par un escalier également en fer.
Célestin fit comme lui. En quinze échelons, ils se trouvèrent dans une autre galerie, plus étroite que la première, mais conduisant en ligne droite dans la direction du nord-ouest.
Luversan éleva sa lanterne.
— Comme tu le vois, dit-il, il y a juste la place pour passer nos barils. Mais nous ne pourrions pas les descendre sans cordes. Attends-moi ici, je vais chercher, vers le milieu du souterrain, un câble solide que j'y ai laissé avec une brouette. En cas d'invasion, pousse un cri d'alarme, et viens me rejoindre. Tu peux courir dans l'obscurité sans risquer de te casser les jambes.
Le bandit s'éloig^na. Resté au pied de l'échelle, Célestin écoutait, ainsi que le lui avait ordonné son complice.
— J'aurais dû en finir plus tôt, se disait-il. Tout à l'heure, j'aurais pu lui arracher son revolver des mains et lui brûler la cervelle.
Luversan ne tarda pas à revenir, poussant devant lui la brouette. Il prit le câble, et remonta l'échelle.
— Attention, dit-il. Je vais faire glisser l'un des barils le long- de l'échelle. Arrange-toi de manière à le recevoir sur la brouette. Nous reprendrons l'autre au second voyage.
La première opération réussit à merveille, Luversan poussa la brouette chargée du lourd baril et confia à Célestin le soin de les éclairer avec la lanterne.
Ils s'avancèrent ainsi, toujours en ligne droite, pendant une demiheure.
Au fond de ce deuxième souterrain se trouvait, accrochée à la voûte une échelle de fer, semblable à celle de l'entrée.
Luversan y monta, fit jouer sous la voûte un ressort caché ; une trappe s'abaissa aussitôt.
Luversan se fraya un passage avec la bêche, dans le sol supérieur, et disparut par le trou béant.
— Je t'ai montré le chemin, dit-il à Célestin qui d'un bond le rejoignit.
Ils se trouvaient dans une grotte dont à la lueur vacillante de la lanterne, Célestin ne put évaluer l'étendue.
— Oh! oh! fit-il, un Boizard ne connaîtrait pas mieux les dédales de sa propriété.
— Nous ne sommes plus chez les Boizard, répliqua Luversan. Cette grotte se trouve située en plein bois et je défie les gendarmes d'en découvrir l'entrée. La nature s'est chargée d'en boucher toutes les issues, mais tout au fond, à droite, nous trouverons les racines d'un vieux chêne creux entre lesquelles nous passerons facilement nous et nos barils. Pour gagner la mer, il nous suffira d'obliquer au nord-ouest. On ne nous cherchera pas de ce côté, c'est certain. On nous croira plutôt sur la route de Cherbourg, par les bois qui la bordent au sortir d'Auderville. Et maintenant, allons chercher l'autre baril.
Ils redescendirent dans le souterrain et refirent avec la brouette vide le long trajet qui conduisait à l'entrée.
Le deuxième baril fut descendu de la môme façon que le premier.
Célestin qui marchait derrière le Levantin avait ouvert son couteai» poignard.
L'un d'eux lui avali fait le tableau ae leurs émotions quotidiennes. iiniJ
II n'osait frapper, de peur de manquer son coup, et connaissant ia vigueur athlétique de l'évadé de VilIe-d'Avray.
Le livrer vivant à la justice lui paraissait impossible.
D'autre part, il se tenait ce raisonnemeat : « dès que le scélérat aura embarqué le trésor avec mon aide; dès que, profitant du vent favorable, ils se rapprochera de la côte anglaise, il songera à envoyer Gélestin Damour rejoindre ses ancêtres. »
UV. 117. — JULES MARY. — ROGER-LA-n '1NTK. — ftr>. 1. nOf.'I'I' «T €*•.
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Soudain, Luversan s'arrêta et penchant sa lanterne sur la droite, fit voir à Gélestin une ouverture latérale que ce dernier n'avait pas remarquée.
— Si nous avions été poursuivis, dit-il, nous n'aurions plus eu qu'une ressource : précipiter les barils dans cet ancien puits qui mesure plus de soixante mètres de profondeur et où personne n'aurait l'idée d'aller chercher un trésor.
Ce disant, le Levantin, penché au-dessus du puits, sa lanterne à la main, en faisait un nouvel examen.
Prompt comme l'éclair, Gélestin, profitant d'une occasion si favorable pour en finir avec le bandit, lui porta un violent coup de tête dans le dos.
Luversan tomba en avant et bascula.
Aussi souple qu'un tigre, il parvint à s'arquebouter dans l'étroit orifice et se retournant d'un coup de reins, tenta de s'accrocher au rebord extérieur du puits.
Mais Gélestin ne perdit pas de temps.
Il repoussa le misérable, qui forcé de lâcher prise, tomba dans l'abîme en poussant une dernière imprécation.
— Soixante mètres de profondeur! cria Gélestin; c'est toi qui l'as dit. Si tu en réchappes, oh alors, il faudra renoncer à se débarrasser de ta personne.
Gomme il s'éloignait du puits, en marchant à tâtons du côté de la caverne, une détonation retentit.
C'était Luversan, qui, du fond du gouffre, tirait un coup de revolver.
La balle frappa le haut de la voûte, et rebondissant par ricochets, contusionna légèrement Gélestin à l'épaule.
— Bien tiré ! fit le gamin de Paris.
Par prudence, il s'avança de quelques pas et attendit la suite.
Au bout de deux iniimtes, n'entendant aucune nouvelle détonation:
— Allons! se dit-il. si le gaillard n'était pas un peu fracassé, il aurait déchargé son revolver coup sur coup. C'était le dernier sifflement de la vipère; morte la bête, mort le venin, comme dirait Sancho Pança. C'est le père Laroque qui va être content! Il l'a bien mérité, le pauvre vieux.
Et malgré l'obscuiité profonde, il parvint à regagner la caverne.
Pour la première fois de sa vie, Luversan n'avait pas menti : sortir de cet antre naturel, en se glissant entre les racines, dans le creux d'un ^hêne deux fois centenaire, était chose assez simple pour un individu habitué aux difficultés de l'existence.
Dans le bois, Gélestin marcha au hasard, prêt à se livrer au premier gendarme venu.
ïi réussit à gagner la campagne, et enfin les hautes falaises qui, entre Auderville et Omonville, forment une sorte de dos d'âne, du haut duquel on aperçoit la mer de toutes parts.
Là, épuisé de fatigue, il s'arrêta.
C'était miracle qu'il n'eût rencontré âme qui vive sur sa route.
Au bord de la falaise, il trouva un abri naturel dans une anfractuosité de roche et s'y blottit, décidé à profiter de la nuit pour traverser la presqu'île, rejoindre la côte, et redescendre au sud jusqu'à la Diélette, après avoir contourné Jobourg et Pénitot.
La niche dans laquelle il s'était blotti ne manquait pas de confortable. Après avoir admiré le grandiose tableau d'un coucher de soleil en pleine mer, Céleslin vitv, sur le soir, s'allumer au nord les feux du phare de la Hague.
Blanc et net, ce phare, placé à un kilomètre de la côte, s'élève et se détache sur l'Océan d'une telle sorte, qu'il fait penser à cette comparaison du poète : « Chandelier que Dieu place sur la grève. »
Célestin songea à la vie tranquille et tourmentée que mènent les gardiens d'un tel chandelier.
L'un d'eux, venu chez les Cahue, un jour de congé, lui avait fait le tableau de leurs émotions quotidiennes ; dès que la nuit tombe, ils allument le foyer, feu blanc intermittent; ils écoutent la mer rugir; elle les secoue d'une telle sorte qu'au sommet du phare, on croit sentir le roulis d'un navire ; les grands oiseaux de mer, mouettes et goélands affolés par la lueur, cognent et recognent de leurs becs durs les lentilles de cristal ; et les hommes rêvent, et parfois, ils entendent s'élever autour d'eux les voix lamentables d'un navire qui se perd.
Et se rappelant ce récit de l'un des gardiens du phare de la Hague, Célestin poussa, lui aussi, un cri lamentable.
Hélas! personne ne pouvait venir au secours de ce désespéré qui avait sombré dans l'abîme du crime.
La mer s'avançait.
Ce fut d'abord un chant doux et lointain, le murmure joyeux d'une armée formidable qui se mettrait en marche.
Bientôt les voix sonores de la vague se rapprochèrent, et soudain, Célestin entendit au-dessous de lui, le premier choc de l'Océan contre la falaise.
C'était le moment d'agir, Célestin se mit en route et, courant plutôt qu'il ne marchait, guidé par son instinct, arriva avant l'aube à la Diéletle.
Il s'arrêta à cent mètres de la cabane des Cahue dont il se rapprocha en rampant dans le sable des dunes.
Il savait que Marie aimait à rêver à sa fenêtre par les belles nuits étoilées.
Tout à coup un chant doux et triste se fait entendre.
C'est Marie qui fredonne le premier couplet d'une chanson parisienne que Célestin lui a apprise pendant sa convalescence.
11 ne voit pas la jeune fiiie, mais il la devine à sa fenêtre.
Il voudrait crier, lui dire : « Adieu, Marie, adieu pour toujours! »>
Tout lui interdit de se montrer.
Ce qu'il veut, c'est disparaître; c'est qu'on ne puisse jamais prouver à Marie que l'individu qui a fui avec Luversan était Célestin.
Il entend la fenêtre se refermer.
Les vitres s'illuminent un instant, et il a le bonheur d'apercevoir la silhouette de la jeune fille se détacher sur la transparence des rideaux.
Marie va et vient.
Tout à l'heure elle se rendormira avec cette tranquillité d'âme que lui, le Parisien, jeté dès son plus jeune âge dans les ruisseaux de la grande ville, n'a jamais éprouvée.
Enfin, cette lumière qui, pour Célestin, brille d'un feu bien plus vif que celui du phare de la Hague, s'éteint.
— Adieu ! murmure le fugitif, adieu, Marie, chère Marie, et puissiezvous m'oublier pour ne plus penser qu'à l'honnête homme qui vous aime et qui mérite d'être aimé de vous. Bientôt la rumeur publique vous apprendra que j'ai trompé la confiance de votre père en prolongeant mon séjour sous son toit, mais vous ne croirez jamais que j'aie versé le sang de mon prochain.
De la main, il envoya un dernier baiser à la fille du pêcheur, et lentement il marcha dans les dunes jusqu'à ce qu'il eût atteint le pied des hautes falaises à pic si redoutées des navires en détresse.
La mer s'était retirée.
Célestin marchait au hasard, n'ayant plus de pensées.
La nuit l'abritait encore de ses voiles épais ; mais dans un instant, au lever du jour, il savait bien qu'il n'irait pas loin sur la terre ferme sans rencontrer des gens à sa poursuite.
Il fallait en finir.
Aux premières lueurs de l'aube, Célestin exténué de fatigue, s'assit sur une roche en saillie, et tira de son portefeuille un crayon, du papier et une enveloppe. Prévenir Roger Laroque, tel était son dernier devoir.
Il écrivit la lettre suivante :
« Monsieur,
« Vous ne me connaissez pas, et pourtant je vous ai fait beaucoup de m£il.
« C'est moi qui me suis présenté à la villa Larouette, en prenant le nom d'Isidore Dondaine, le neveu de votre servante. Celle brave femme m'a donné l'hospiltilité la nuit à l'insu des agents de police qui gardaient le prisonnier.
« J'étais pauvre, à bout de ressources, je sortais de prison, et comme personne n'aurait voulu me donner du travail, comme je n'étais pas assez courageux pour lutter contre la misère, j'avais accepté, moyennant une grosse somme, de favoriser l'évasion de Luversan.
« J'avais neuf chances sur dix d'échouer; la fatalité a voulu que je, réussisse malgré la surveillance des agents, malgré les dangers d'une entreprise au-dessus de mes forces.
« Décidé à partir en Amérique, je m'embarquai sur le Veloce, en pori du Havre. J'avais caché dans ma ceinture le bénéfice de mon exécrable action, et j'étais parvenu à me faire embaucher par une agence d'émigration qui envoie des colons et des ouvriers à Buénos-Ayres.
« Le Veloce quitta le port par un temps calme, vers dix heures du soir. Quatre heures après, une tempête se déclara soudain et notre navire complètemenL désemparé par les coups de vent, coula à pic.
« Je m'étais accroché à une épave, mais bientôt je lâchai prise. Une vague énorme m'emporta et me rejeta sur la plage, entre Pénitot et la Diéletle.
« J'eus le malheur de survivre à mes blessures. Des pêcheurs, les Cahue, me recueillirent dans leur cabane, me firent soigner par le docteur Durieu.
« Complètement guéri, l'idée me vint de rester dans cette contrée où, pour la première fois de ma vie, j'avais trouvé des amis. On me conseilla d'aller demander du travail à un propriétaire d'Auderville, M. Boizard qui, après avoir vécu à l'étranger, revenait, disait-on, se fixer à son château.
« Je me rendis à Auderville où je fus reçu au château par une femme. Jugez de ma stupéfaction en reconnaissant dans la fausse M°" Boizard, M°" de Terrenoire, complice de Luversan.
« J'avais connu cette femme au parloir d'une prison où elle venait visiter, comme dame patronnesse, les détenus orphelins. J'avais eu la
fatale idée, lors de ma libération, d'aller lui demander à son hôtel de îa rue de Chanaleilles, de s'occuper de moi.
« Elle cherchait quelqu'un pour sauver son amant ; elle me trouva*
« J'acceptai l'horrible pacte, et grisé par l'espoir d'une fortune, je le remplis jusqu'au bout, sans en calculer les conséquences. J'aurais dû me dire que Luversan libre chercherait de nouvelles ressources dans l'assassinat et le vol, que je deviendrais ainsi responsable de ses crimes.
« Une fois en présence de la Terrenoire, je lui dissimulai l'horreur qu'elle m'inspirait. Elle m'engagea comme domestique du château en me promettant de faire ma fortune. Quelques instants après, Luversan me dictait lui-même ses conditions.
« Je dissimulai encore.
« Le bandit crut avoir trouvé en moi l'aide dont il avait besoin. Il me fît descendre avec lui, par une trappe cachée, sous le grand bahut de la iille à manger, dans les souterrains de la ferme.
Il me montra dans un caveau le trésor de la famille Boizard ; trois millions, disait-il, en pièces d'or, en bijoux et pierres précieuses.
« Je lui promis, sur sa demande, de lui procurer une barque pour passer ces richesses en Angleterre où il voulait s'enfuir la nuit même avec moi. Il redoutait d'être arrêté d'un instant à l'autre, à cause d'une visite qu'il avait reçue récemment.
« Nous fîmes nos conventions et nous remontâmes dans la ferme. A ce moment, on frappait à la porte de la salle à manger et on criait à Luversan de se rendre.
« Nous redescendîmes précipitamment dans le souterrain. Luversan me fit entrer dans un caveau pour y prendre les instruments- nécessaires au transport du butin. Là, je vis un épouvantable spectacle. Dans ce caveau, Luversan a enterré encore vivante, l'une de ses nouvelles victimes^ un jeune homme dont le haut du cadavre sortait de terre. Le bandit a, sous mes yeux, refait sa fosse en piétinant dessus.
« Tout me porte à croire que vous trouverez un second cadavre dans ce caveau.
Quant au bandit, sachant bien qu'il me tuerait dès qu'il n'aurait plus besoin de moi, je l'ai précipité dans un ancien puits situé au fond d'un deuxième souterrain dont vous trouverez l'entrée près des piliers du haut bâtiment des ruines.
« J'ai gagné la campagne par la dernière issue qui donne dans une grotte, au-dessous d'un boîs.
HOGl' R-LA-HO.NTE 1171
« Quand on trouvera cette lettre dans mon portefeuille, j'aurai cessé de vivre.
« Pardonnez-moi, monsieur, tout le mal que je vous ai fait.
« Célestin Damour. »
Célestin mit la lettre sous enveloppe et inscrivit l'arlr^ssse suivante : « M. le Procureur de la République à Cherbourg- pour remettre àM. Roger Laroque. »
Il retira de son portefeuille ses papiers et ses billets de banque qu'A déchira et dont il jeta les débris au vent. 11 y mit la lettre, retira sa jaquette, la déposa sur le sable et posa par-dessus le portefeuille maintenu par une lourde pierre.
Il était certain que les pêcheurs d'équilles no tarderaient pas à trouver ces objets en venant au travail.
Cela fait, d'un pas rapide, il longea les hautes falaises.
Après deux heures de marche, il gagna une chaîne de rochers qui s avancent en ligne droite jusque dans la mer.
Arrivé au bout de ces récifs, il jeta un dernier coup d'œil tout autour de lui sur les choses, murmura ces mots : « Adieu, Marie! » et, les bras en avant, se laissa couler au fond de l'eau.
Célestin savait qu'en cet endroit la mer ne rend jamais sa proie. Les pêcheurs lui avaient montré le gouiïre en disant :
— Malheur à celui qui aurait l'idée de se baigner ici! La pieuvre le saisirait avec ses tentacules, et, après lui avoir sucé le sang de son corps, ne rendrait à la terre qu'un hideux squelette.
Un seul point reste obscur maintenant dans cette tragédie; nous devons l'éclaircir en quelques mots avant d'arriver au dénouement.
On n'a pas oublié l'émouvant interrogatoire du docteur Vignol par M. de Lignerolles, juge d'instruction.
Ce magistrat croyait bien qu^j le jeune médecin s'était enrichi gràc* aux 80. 000 francs d'honoraires payés en un chèque, par M°" de Terrenoire, pour soins donnés à Luversan.
Aussi, fut-il très étonné en apprenant que le seul blessé vu par les témoins dans le cabinet du docteur rue de Moscou était un individu dont le signalement différait de celui de Mathias Zubéri.
1176 ROGER-LA-HONTK
Il n'y avait pas à en douter : un autre malade, victime d'un accident de voiture, Charles BoizarJ, avait été transporté dans le nouvel appartement du docteur, un mois après la fuite du bandit de Ville-d'Avray. Le témoignage du pharmacien qui donna les premiers soins à M. Boizard, la date du procès-verbal de l'accident, tout prouvait qu'à cet égard, le doct'eur Vignol ne mentait pas.
Il importait à l'enquête de retrouver ce Boizard qui pouvait donner des renseignements sur les faits observés par lui pendant son séjour chez le docteur.
Ce dernier se garda bien de révéler l'adresse de son généreux client. Il voulait se le ménager dans l'espoir qu'il lui viendrait en aide
Ce fut pour éclaircir ce mystère que, sur le conseil des policiers, approuvés en cela par Roger Laroque, le juge décida la mise en liberté provisoire de l'inculpé. Tristotet Pivolot se chargeaient de lilerle docteur. C'était la seule façon de retrouver, soit Luversan et sa complice, soit Boizard. Dans sa détresse, le docteur recourrait certainement à la bourse de ces disparus, si vraiment il savait leurs adresses.
M. de Lignerolles attendit avec impatience la première dépêche des policiers.
Ceux-ci n'osèrent se servir du télégraphe par crainte d'une indiscrétion. Le juge reçut tardivement la lettre suivante :
« Monsieur le juge d'instruction,
« Charles Boizard existe réellement et c'est chez lui, au château des Mouettes, sur le territoire d'Auderville (Manche), que le docteur Vignol s'est rendu.
« Le docteur n'a pas encore quitté ce château, mais il ne saurait reprendre la route de Cherbourg sans que nous le sachions.
a Nous nous attendons d'un moment à l'autre à lui refaire la conduite jusqu'à Paris.
« Vos tout dévoués,
« Tristot et Pivolot. »
Nous connaissons le but de la démarche suprême faite par le docteur Vignol au château des Mouettes. Il n'avait plus que cette ressource, et malgré les observations de sa mère que hantaient de sombres pressentiments, il n'hésita pas à se mettre en route pour Auderville, sans se douter que les deux limiers au service de Roger Laroque le suivaient pas pas.
ROGER-LA-HOiNTE
il77
.%vant de s'enfuir, pour échapper aux persécutions réservées à ses coreligionualref, il incendia son château dont la confiscatioD était certaine. iP. 1119.)
Le malheureux, nos lecteurs l'ont deviné, ne fut pas reçu par Charles Boizard, mais par Luversan.
Un drame rapide se passa dans la tourelle du vieux château.
Nous raconterons bientôt les courtes, mais émouvantes péripéties de ce nouveau forfait.
Comment Mathias Zubéri était-il parvenu à prendre l'identité du der-
UV. 14S. — Jri.FS MART. — ROGER- LA-HO:iTE. — to. J. ROLFP ET c'«
nier descendant delà famille Boizard? C'est ce que nous allons expliquer.
Le Levantin, déjà guéri de son affreuse blessure, n'attendait plus, pour gagner l'étranger; que le rétablissement complet de ses forces, quand Charles Boizard fut transporté dans la chambre voisine de la sienne.
Tout est sujet d'inquiétude pour un criminel qui se cache.
Informé par Andréa des circonstances de l'accident, Luversan résolut de savoir quel était son voisin. Il songeait déjà à extorquer des papiers pour voyager avec plus de sûreté.
Suivant en tous points les conseils de son amant, Andréa s'offrit au docteur pour servir de garde-malade au blessé. Pierre Vignol n'osait introduire aucun étranger dans son appartement. Il accepta d'autant plus cette proposition qu'il espérait être débarrassé incessamment de ses hôtes dangereux et toucher la somme promise.
Pour s'assurer des alibis, il se montrait un peu partout dans Paris et laissait la plupart du temps son appartement sous la garde de M°* de Terrenoire.
Celle-ci s'était donné auprès de Boizard comme étant la sœur du médecin.
Le blessé se montra plein de reconnaissance pour les soins dont elle l'entourait. Il subit, comme tant d'autres avant lui, la fascination dec charmes de cette dangereuse créature.
Un jour, Luversan qui, de sa chambre, pouvait, en appuyant l'oreille contre la muraille, entendre tout ce qui se disait dans la pièce voisine, surprit la conversation suivante :
— Alors, disait Boizard, vous êtes la soeur aînée du docteur?
— Oui, répondit Andréa.
— Yous allez me trouver bien curieux, mais vos vêtements de deuil m'intriguent. Yous êtes veuve, sans doute?
— Oui, répondit-elle encore.
— Moi aussi, je suis veuf, dit le blessé. Je n'ai point d'enfants, de sorte^que ma mort n'aurait affligé que quelques rares amis. Quant à mes héritiers, un tel événement, loin de les attrister, leur aurait valu une joyeuse surprise. Je vous sais tant gré de votre dévouement à mon égard et vous m'inspirez une telle confiance que vous seule connaîtrez l'événement merveilleux qui m'amène en France, pays de mes ancêtres, et où je n'étais jamais venu.
Très intrigué, Luversan ne perdit pas un mot du récit de Charles Boizard.
— Notre famille, continua ce dernier, est originaire de la basse Normandie. Mon trisaïeul, qui avait adopté la foi calviniste, fut obligé de
quitter la France, lors de la révocation de l'Éditde Nantes. C'était un riche industriel du littoral. Avant de s'enfuir pour échapper aux persécutions réservées à ses coreligionnaires, il incendia son château dont la confiscation était certaine. Ce domaine n'est plus aujourd'hui qu'un amas de ruines. En 1790, mon grand père qui était venu en France, fit reconstruire la ferme attenant au château, mais soudain, il repartit à la Guyane hollandaise où nous possédons une importante plantation; il venait d'apprendre que ma grand'mère était dangereusement malade. C'est dans ce pays que j'ai été élevé, et si je parle couramment le Français, c'est parce que mon père a toujours eu le soin d'avoir des domestiques de cette nationalité. Or, il y a environ trois mois, en compulsant une bible qui a appartenu à mon trisaïeul, lequel est mort subitement peu de jours après son émigration en Hollande, je découvris un papier caché sous la couverture du livre.
Ce récit devenait de plus en plus intéressant et Mathias Zubéri retenait sa respiration pour mieux entendre.
— Ce papier, continua Boizard, n'est autre que le testament de mon trisaïeul. Il indique la présence d'un trésor dans les souterrains du château, trésor qu'il n'avait pas voulu emporter et qu'il espérait pouvoir reprendre lorsque cesseraient les persécutions contre les prétendus hérétiques. Au bas du testament, il avait tracé lui-même un plan des souterrains en indiquant, au moyen d'une croix, l'emplacement du caveau où sont cachées ces richesses qui se composent de bijoux, de pierres précieuses et d'une forte somme en pièces d'or.
Charles Boizard ajouta, d'un ton qui ne laissait aucun doute sur ses sentiments à l'égard d'Andréa : '
— Vous voyez que, si jamais je me remarie, ma femme ne risquera pas de finir ses jours dans la pauvreté. En plus du trésor laissé par mon trisaïeul et que mon grand-père a eu, sans s'en douter, l'excellente idée de racheter, ma plantation de la Guyane hollandaise r.e me vaut pas moins de cent mille francs par an de bénéfices.
Si Andréa avait pu voir à ce moment les lueurs sinistres qui passaient dans les yeux de Luversan, elle aurait certainement deviné l'exécrable forfait déjà prémédité par le Levantin.
Il ne s'agissait plus seulement, pour Mathias Zubéri, de s'emparer des papiers d'identité de Charles Boizard, mais de lui voler le trésor du château des Mouettes.
En revenant visiter ses malades, le docteur Vignol soupçonna, à certaines questions de l'Américain, les tendres projets qu'il nourrissait à l'égard d'Andréa.
Pierre résolut de mettre fin à cette situation.
H80 nOGER-LA-llO.NTE
— Vous êtes complètement guéri, dit-il à Luversan, et je ne comprends pas pourquoi voi;s vous attardez plus longtemps ici.
Le bandit lui demanda deux jours de répit.
Pierre dut en passer par cette exigence. N'était-il pas à la merci de cet homme !
Le lendemain, profitant de ce qu'Andréa était sortie, Luversan pénétra soudain dans la chambre de Boizard.
Ce dernier, à peu près guéri, se tenait étendu sur une chaise longue, n poussa un cri d'étonnement, presque de frayeur.
— Ne vous alarmez pas, dit Luversan, je suis votre voisin de chambre. Moi aussi j'ai reçu les bons soins du docteur Vignol à qui je dois la vie. Blessé dans un duel pour une affaire d'honneur qu'il importe de ne divulguer à qui que ce soit, j'ai été transporté ici, il y aura bientôt trois mois.
Le bandit mentait à dessein sur la date.
— La personne qui vous a servi, comme à moi, de garde-malade, déclara-t-il, n'est pas la sœur du docteur, mais la mienne.
L'Américain parut consterné de cette révélation.
— Pourquoi m'a-t-elle trompé? demanda-t-il.
— Elle ne pouvait pas vous dire la vérité. Il était de son devoir de vous cacher son nom et le mien. Nous appartenons tous deux à une famille d'un rang élevé. Nos parents nous croient en voyage. Ils ignorent et ils ignoreront toujours le duel qui a failli causer ma mort.
Charles Boizard examina avec défiance son mystérieux serviteur.
— Si votre aventure, fit-il, doit rester secrète, pourquoi m'en parler?
Luversan, qui savait jouer toutes les comédies, le prit sur un ton de grande bienveillance.
— Je vais être franc, monsieur Boizard, dit-il. Vous aimez ma sœur et je sais par ses confidences la sympathie qu'elle vous porte.
L'homme qui aime d'amour se laisse facilement abuser. Charles Boizard tendit la main à Luversan comme à un ami et le remercia du fond du cœur.
— Nous quittons Paris, ma sœur et moi dès demain, annonça-t-il. Le docteur me recommande de passer un mois au bord de la mer. J'ai l'intention de me rendre à Cherbourg. Me permettez-vous d'aller vous visiter à votre château d'Auderville?
— Vous savez tout, dit Boizard, et je vois que madame votre sœur n'a point de secrets pour vous. Je ne vous permets pas de venir à mon château, je vous l'ordonne.
— Il me reste à vous demander, dit Luversan sur un grand ton de mystère, de ne pas dire un mot de notre entretien au docteur Vignol. Ce jeune médecin ne sait pas qui je suis, et il importe qu'il perde ma trace. Nous nous comprenons, n'est-ce pas, monsieur?
Comme il prononçait ces derniers mots, un bruit de pas résonna dans l'escalier.
— Voici le docteur, dit Luversan, je rentre chez moi. Comme vous devez le penser, monsieur, ma sœur ignore celte démarche.
— Soyez tranquille, dit Boizard, je ne lui en parlerai pas. Luversan retourna dans sa chambre où le docteur le trouva occupé à
lire un journal.
Ce fut ce jour-là que l'Américain remit à Vignol cinq mille francs pour ses honoraires.
— Je ne saurais trop vous remercier, lui dit-il, pour les bons soins que vous m'avez donnés et je ne me considère pas comme étant quitte à votre égard en vous remettant cette somme. J'avais les moyens de me faire soigner par un prince de la science; il m'en aurait coûté tout au moins cinq mille francs, et je n'aurais pas été mieux traité. Il est donc bien juste que vous bénéficiez de la circonstance. J'estime que vous avez devant vous un grand avenir, cher docteur, mais je connais les difficultés qu'on peut rencontrera votre âge dans l'exercice d'une profession libérale. Si jamais vous aviez besoin de moi, n'hésitez pas à m'écrire. Faites mieux, venez me trouver à mon château d'Auderville, près du cap de la Hague. C'est là que je me rendrai dans deux jours. J'y achèverai ma convalescence.
De sa chambre, Luversan avait tout entendu.
— Pourvu, pensa-t-il, qu'il ne prenne pas au docteur l'idée d'accompagner son client jusqu'à destination.
Andréa entra à ce moment.
Il lui ordonna de ne faire que de courtes apparitions auprès de l'Américain et surtout d'éviter ses questions.
S'était-elle prise d'une réelle sympathie pour l'honnête homme dont elle devinait les sentiments à son égard. Toujours est-il qu'elle s'inquiétait des mystérieux projets de Luversan.
Connaissant la cupidité du Levantin, elle ne lui avait point répété les confidences de Boizard sur l'existence probable d'un trésor au château des Mouettes. Elle ne se doutait point que le bandit se tenait aux écoutes de tout ce qui se disait dans la pièce voisine.
Prise d'inquiétude, elle se permit quelques observations.
— A quoi bon nous occuper de M. Boizard. dil-cUe à son
il ne saurait nous être d'aucune utilité, à nous qui sommes ob!i;H:és de fuir le plus loin possible.
— Ne t'inquiète de rien et laisse-moi faire. L'Américain, m'as-tu dit, est propriétaire d'une riche plantation à la Guyane hollandaise? il pourrait nous donner des lettres de recommandation qui nous seraient très utiles dans ce pays. Il ne me déplairait pas de revoir l'Amérique du Sud.
— Comme tu voudras, fit-elle, mais je t'en supplie, partons, partons le plus tôt possible.
— Notre voyage offre plus de difficultés que tune le crois. Ton signalement, ainsi que le mien, a été envoyé par le parquet de la Seine à toutes les gares des chemins de fer, à tous les ports d'embarquement. Même étant bien grimés, nous risquons d'être reconnus au départ par les nombreux policiers qui, certainement, ont étudié nos photographies ; car j'ai été photographié à mon insu, je n'en doute pas, à Ville-d'Avray, et d'autre part on a dû saisir plusieurs de tes portraits à l'hôtel de la rue de Chanaleilles. L'arrivée de ce Boizard ici est pour nous un coup de fortune. Il faut savoir profiter de l'occasion.
Il dressa une liste des vêtements et objets nécessaires à leur voyage et l'invita à en faire l'acquisition immédiate.
Andréa sortit, le visage caché sous son épais voile noir.
Quand le docteur fut parti, Luversan alla cogner à la porte de l'Américain.
— Entrez, lui dit ce dernier qui essayait ses forces en allant et venant dans sa chambre, appuyé sur une canne.
Il pfia son mystérieux visiteur de s'asseoir.
— Je vois avec plaisir, dit Mathias Zubéri, que vous vous exercez en vue du départ. Je crois toutefois que nous serons arrivés à Cherbourg avant vous. Pour vous donner une preuve de la confiance que vous m'inspirez, veuillez prendre connaissance de cette lettre.
Il lui tendit un pli qu'il avait écrit de sa main le matin même et qui était ainsi conçu :
« Mon cher frère,
« Je ne comprends rien à votre silence. Vous deviez venir me rejoindre à Conslantinople où j'ai pris possession de mon poste de consul. Avant de quitter Paris, je me suis rendu à votre hôtel; vous n'y étiez pkis depuis quinze jours. Les explications que vous me donniez dans votre dernière lettre sont tout à fait insuffisantes. Notre sœur devait rester auprès de moi, et vous m'aviez promis de me 1 amener. Je sais que
depuis son veuvage, elle est plongée dans un noir chagrin. Un changement de climat lui serait très favorable, et je compte que vous ne retarderez pas plus longtemps la réalisation de nos projets.
« Votre frère qui vous embrasse tendrement tous les deux et qui ne saurait comprendre par quelle fantaisie vous avez pris logement à Paris rue de Moscou, chez le docteur Vignol.
« Louis DE Beaulieu. »
Charles Boizard pâlit en relisant pour la seconde fois cette lettre qui le désespérait.
— Alors, dit-il, vous êtes monsieur de Beaulieu, frère du consul de France à Constantinople?
— Oui, et je suis moi-même attaché d'ambassade à la légation française du Brésil, Mais je renonce à toute dignité et j'ai pris la décision formelle de vivre de mes rentes dans notre beau pays de France. Le docteur Vignol connaît mon nom, mais dans son ignorance des choses de notre monde, il ne se doute nullement à qui il a eu atlaire.
Après quelques secondes d'hésitation, l'Américain interrogea le prétendu diplomate sur le point qui l'intéressait le plus.
— Madame votre sœur aurait-elle l'intention de quitter la France ?
— Je ne le crois pas. Dans tous les cas, elle m'accompagnera à Cherbourg et y restera le temps nécessaire à mon complet rétablissement.
— Et vous partez... quandl .
— Demain soir.
— Eh bien, je pars avec vous.
— C'est impossible.
— Pourquoi?
— Parce que le docteur Vignol aura à cœur de vous accompagner et que je ne veux pas qu'il connaisse le lieu de notre retraite.
— Vous n'êtes pourtant pas un conspirateur!...
— Certes non, mais j'ai des ennemis acharnés à ma perle, et le duel où j'ai failli succomber n'est pour ainsi dire que le prélude du drame dans lequel je suis engagé.
— Une affaire d'amour sans-doute?...
Luversan conserva un silence que l'Américain considéra comme un aveu.
Charles Boizard changea immédiatement de conversation.
— Vous prendrez sans doute le train de huit heures du soir, demanda-t-il et vous n'arriverez pas à Cherbourg avant six heures du matin. Qui nous empêcherait de partir en train spécial. Si vous le permettez, je
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prendrai ces frais à mon compte. Quant au docteur Vignol, ne vous en inquiétez pas. Je vous donne rendez-vous, demain à sept heures et demie du soir à la gare Saint-Lazare. J'y viendrai seul en voiture et je vous attendrai devant la g-are de départ.
— C'est convenu.
Ils causèrent de choses et d'autres jusqu'au retour d'Andréa qui demeura stupéfaite en les voyant ensemble.
— Chère sœur, dit Luversan à sa maîtresse sans lui laisser le temps d'articuler une parole, M. Boizard tient absolument à partir à Cherbourg en même temps que nous. Tu y consens, n'est-ce pas?
— Oui, dit-elle en s'efforçant vainement de cacher son épouvante. Luversan rentra dans sa chambre pour examiner les acquisitions.
Aussitôt, l'Américain saisit les mains d'Andréa et les lui pressant avec tendresse :
— Vous êtes bonne, dit-il, et... je vous aime! Elle se dégagea et courut rejoindre son amant.
— Je ne vois que trop, lui dit-elle à voix basse, ce que tu médites, mais je ne te laisserai pas commettre un nouveau crime.
Il répondit froidement :
— Quel intérêt aurais-je à m'attaquer à cet homme. Ne sommesnous pas assez riches pour mener une vie tranquille à l'étranger! J'ai besoin de lui, voilà tout. On n'aura jamais l'idée d'aller nous chercher à son château, au bout de la France, près de l'Océan. C'est un mois de gagné, c'est le seul moyen de préparer notre installation à Paramaribo où nous resterons un an ou deux, le temps de nous faire oublier.
Et il ajouta d'un ton qui ne souffrait pas de réplique... — Il le faut!
Le soir même, Luversan annonça au docteur Vignol qu'il partirait le lendemain.
Celui-ci poussa un soupir de soulagement.
11 allait donc enfin pouvoir toucher au Crédit des Deux-Mondes le chèque de quatre- vingt mille francs .complétant les cent mille francs qu'il avait exigés de M°" de Terrenoire pour ses services.
Avant de quitter définitivement leur retraite de la rue de Moscou, \ndréa remit au docteur le précieux chèque.
— Quoi qu'il arrive, lui assura- t-elle, soyez certain qu'on ne saura jamais le rôle que vous avez joué ici. Adieu, et merci. Vous avez maintenant de quoi vivre, vous et votre mère. Adieu; vous n'entendrez plus jamais parler de nous.
Il importait que le départ s'effectuât sans attirer l'attention de personne.
BOGER-LA-HONTE
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Andréa alla prendre, au guichet de la gare, leurs trois billets. (P. ll!>7.)
Le docteur se chargea de to^.
Il envoya son concierge en course, puis il porta lui-même la petite valise des voyageurs à la station de voitures la plus proche où il prit un fiacre qu'il fit arrêter à l'intersection de la rue de Berlin et de la rue de Moscou.
Suivant leurs conventions, Luversan descendit le premier tout seul.
UT. 149. — Jl'LES MARY. — ROGER-LA-HONTE. — ÉD. J. ROLfF ET c'».