‹ Roger-la-Honte (volume 3)Chapitre 35 sur 42 · UT. H · texte numérisé non relu

UT. H

Il passa rapidement devant la loge de la concierge qui ne put pas même l'apercevoir.

Il s'installa dans la voiture.

Andréa ne le rejoignit qu'au bout de cinq minutes qui parurent un siècle à son complice.

Pourquoi avait-elle tant tardé?

Andréa était entrée subitement dans la chambre de Charles Boizard.

— Je vous en prie, monsieur, lui avait-elle dit, ne donnez pas suite à votre projet.

— Quel projet?

— Restez ici encore quelques jours; vous avez besoin des soins du docteur. Ce serait commettre une grave imprudence que de faire un aussi long voyage.

Très inquiet d'abord, l'Américain se rassura en s'imaginant qu'elle agissait par pur intérêt pour lui.

— Je suis très touché de votre conseil, dit-il, et je vais y réfléchir. J'avais cru tout d'abord que vous me refusiez la faveur de vous accompagner. Si je ne pars pas ce soir, voulez-vous au moins me promettre que vous ne tarderez pas à venir, vous et votre frère, visiter mon château des Mouettes? Ce doit être curieux à voir, et j'espère que les souterrains nous réservent une surprise agréable.

11 lui prit encore les mains, et la regardant fixement dans les yeux :

— Vous avez dû beaucoup souffrir, madame. Pour moi aussi, il fut une époque où je ne croyais plus trouver de consolations, mais le temps ne guérit pas seulement les plaies du corps, il cicatrise aussi les blessures de l'âme.

Elle ne put retenir sos larmes et sortit sans avoir le courage d'avertir cet homme des dangers qn il courait en venant au rendez-vous de Luversan.

Il était six heures du soir. Mathias Zubéri avait encore une heure devant lui pour se trouver à la gare Saint-Lazare, ainsi qu'il en était convenu avec l'Américain.

Dès qu'Andréa fut montée dans la voiture, il ordonna au cocher de les conduire à la gare du Nord, parlant assez haut pour être entendu du docteur Vignol qu'il voulait dépister et qui s'éloigna sans leur adresser un geste d'adieu.

Arrivés à cette gare, ils prirent un autre fiacre et cette fois se firent conduire à la gare Saint-Lazare.

A sept heures cinq minutes, Luversan, ne voyant pas venir B »izard dit à Andréa :

— Nous courons ici les plus grands dangers. Tu n'as rien dit au

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moins à ^Américain? Tu ne lui as pas interdit de venir au rendez-vous? Comme elle gardait \e silence :

— Si tu as fait cette sottise, je n'aurai plus de sûreté avec toi et nous ferions mieux de partir chacun de notre côté.

Il achevait à peine ces mots, qu'un fiacre s'arrêtait auprès du sien. Un voyageur en descendit péniblement.

C'était Charles Boizard.

— Pardonne-moi, dit Luversan à sa maîtresse, je t'avais calomniée. Déjà, l'Américain leur tendait les mains.

— Me voici tout de même, leur dit-il. J'ai attendu le retour du docteur, et ma foi, comme il n'arrivait pas et que je me sentais de bonnes jambes, je suis^ parti en lui laissant un petit mot d'excuse. J'avais tout justement reçu une dépêche du directeur de ma plantation, et je l'ai laissée en évidence sur la table pour prouver au docteur que mes affaires m'obligeaient de le quitter aujourd'hui même. Nous prenons un train spécial, n'est-ce pas?

Luversan le fit monter dans sa voiture et pour ne pas rester dans un endroit aussi bien surveillé par la police :

— Place de la Madeleine, dit-il au cocher.

— Nous perdons un temps précieux, fit observer l'Américain. Luversan lui répliqua qu'il serait bien inutile de faire une aussi grosse

dépense, et qu'on voyageait très confortablement sur la ligne de l'Ouest.

L'Américain se rendit à contre-cœur à cette raison.

A huit heures moins dix, Andréa alla prendre au guichet de la gare leurs trois billets.

Luversan retarda le plus possible la traversée des salles d'attente, et il ne se sentit soulagé qu'une fois installé avec ses compagnons dans un wagon de première classe où il n'y avait pas d'autres voyageurs

Le train s'éloigna enfin.

Pour l'instant les deux complices étaient sauvés ; Luversan savait bien que la police n'a réellement les yeux bien ouverts que dans les gares importantes.

Après Paris, il fallait se défier de Caen, puis de Cherbourg.

Durant le trajet, l'Américain se montra très enjoué.

Il semblait que toute son ambition fût d'amener un sourire sur les /èvres de la femme qu'il aimait. Mais Andréa prêtait une oreille distraite aux gais propos des deux voyageurs.

Elle songeait à sa fille qu'elle ne reverrail plus. Toute sa vie lai apparaissait, depuis sa jeunesse turbdlente jusqu'au jour où, forcée de

fuir avec le criminel dont elle avait armé le bras, elle commença à errer sans trêve ni merci.

Elle n'était qu'au début de sa fuite à travers le monde, et déjà elle se sentait prise d'une lassitude qui touchait l'anéantissement.

Le train filait à toute vitesse. Andréa, dont les yeux restaient fixés sur la campagne, ne voyait pas plus le paysage sar.s cesse renouvelé qu'elle n'entendait ce qui se disait auprës d'elle.

Un instant, elle song'^a 3 ce sombre Mussidan qu'elle avait tant aimé et qui avait été la cause première de sa perdition. Elle se reprochait d'avoir sacrifié Diane pour détourner les soupçons de M. de Terrenoire. Et malgré tout, elle ne pouvait s'empêcher d'admirer la fin sublime de son séducteur, Mussidan avait eu le courage de se tuer de telle façon qu'on pût croire à un accident; il s'était précipité d'un train en marche.

Pourquoi n'avait-elle pas le courage d'en faire autant?

L'occasion était belle.

Il lui suffisait de se pencher au dehors, d'ouvrir doucement la portière, et de se laisser glisser sur la voie.

Andréa n'en eut pas le courage.

L'Américain, devenu tout à fait confiant vis-à-vis du prétendu diplomate, lui vantait la richesse du sol dans ses propriétés de la Guyane hollandaise.

Il lui expliquait, avec tous les détails, les procédés de culture dans ces pays ensoleillés.

Luversan l'écoutait attentivement et le poussait à lui parler des gens qu'il fréquentait là-bas. Doué d'une forte mémoire, il comptait sur ces renseignements pour eu tirer bon parti par la suite.

Lui-même, qui avait beaucoup voyagé, raconta avec une facilité toute exotique des aventures de tous pays.

A la fin du voyage, les deux hommes étaient devenus intime«(<

Tous trois soupèrent de nuit au bufîet de Caen. A ces heares-ià, les malfaiteurs bien mis n'ont rien à craindre de la ponce.

Arrivés en gare de Cherbourg, Luversan dit tout bas à l'Américain :

— Permettez-moi d'installer ma sœur à l'hôtel, et si vous le trouvez bon, je vous accompagnerai jusqu'à Auderville. Pour vous éviter toute fatigue, je louerai mai-noême un boa cheval et une voiture. Attendezmoi ici, je reviens dans un quart d'tieure tout au plus.

L'Américain ae voulut pas laisser partir Andréa sans lui rappeler la promesse qîiôile luiavail iaite de venir visiter son château.

— Je compte sur vous, lui dit-il, pour demain ou après-demain au f ius tard. C'est bien entendu?

Elle répondit affirmativement par un signe de tête, et s'éloigna au bras de Luversan, la mort dans l'âme.

Le Levantin se fit conduire à l'hôtel confortable le plus proche. En route, il invita sa maîtresse à ne s'occuper de rien; il se chargeait de tout.

Elle ne répondit même pas ; elle n'avait plus de volonté, elle n'était plus que l'ombre d'elle-même ; elle n'entendait plus, n'écoutait plus ; ses pensées devenaient vagues ; parfois elle se sentait une envie de rire sans savoir pourquoi.

Elle était sur la pente de la folie.

A l'hôtel, Luversan inscrivit ces noms sur le registre : « M. et M^' Boizard, » et il indiqua comme dernier domicile : « Paris, venant de la Guyane hollandaise. »

Il conduisit Andréa à sa chambre et dès qu'ils furent seuls :

— Je sors. Je ne reviendrai que tard dans la journée. Ne t'inquiète de rien. Fais-toi servir à déjeuner ici,

— Où vas-tu ?

Il fit semblant de ne pas avoir entendu la question, ouvrit précipi- Lumment sa valise et en tira une fiole bouchée à l'émeri.

Andréa ne le vit pas glisser cette fiole dans sa poche de côté.

— Où vas-tu? répéta-t-elle en lui barrant le passage. Et comme il se taisait :

— Je ne veux pas ! s'écria-t-elle. Je ne veux pas!

Son instinct l'avertissait que le bandit préméditait un nouveau crime.

Il lui mit la main sur la bouche et la repoussa jusqu'au bout de la chambre.

Dans sa fureur, il faillit rétoufi"er.

Elle perdit connaissance et il la transporta sur le lit sans se donner la peine de la ranimer.

Il descendit lentement l'escalier, et d'un ton calme, dit à l'hôtelier :

— Je vais voir à mon château d'Auderville s'il y a encore quelques pièces habitables. Je reviendrai prendre ce soir ma femme ou bien je resterai ici jusqu'à ce que les réparations nécessaires aient été faites.

L'hôtelier ouvrait des yeux étonnés et curieux.

— Monsieur, se permit-il de dire, est M. Boizard? Oh! j'ai entendu souvent parler du château des Mouettes. Monsieur revient de loin? Les gens de la Hague seront bien contents de voir monsieur.

Luversan lui coupa la parole pour lui demander où il pourrait trouver un bon cheval et un cabriolet.

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— Ici même, monsieur Boizard, répondit l'hôtelier. Je vous préviens que les chemins ne sont pas toujours hons, mais j'ai la prétention que vous serez conduit par un des meilleurs cochers de la Manche.

— Faites atteler et dispensez-moi du cocher. Je conduirai moimême. Vous pouvez être assuré qu'il n'arrivera pas d'accident à votre cheval.

— C'est très imprudent de votre part, répliqua l'hôtelier. D'ailleurs, vous ne connaissez pas le chemin, puisque c'est la première fois que vous venez voir vos propriétés. Mon cocher pourrait vous abréger un bon tiers de la route; il connaît le pays comme sa poche.

— Moi aussi, déclara Luversan. Il n'est pas nécessaire d'être venu dans la Manche pour en étudier les détours; il suffit d'avoir une bonne carte.

11 tira de son portefeuille une carte détaillée de l'arrondissement de Cherbourg- qu'il avait passé plusieurs jours à étudier dans l'appartement du docteur Vignol.

— Avec cela, dit-il, on prend le plus court ou le plus long à son choix, suivant l'état des chemins. Et maintenant, dites-moi combien vaut votre cheval?

— . Quinze cents francs au bas mot.

— En voici deux mille, pour vous garantir, mais j'espère bien revenir ce soir sans avoir subi la plus petite avarie.

Dans ces conditions, il ne restait plus à l'hôtelier qu'à faire atteler.

Luversan monta dans le cabriolet, et rien qu'à la façon avec laquelle il sortit de la cour, l'hôtelier dut reconnaître que le piopriélaire du château des Mouettes savait conduire un cheval.

Devant la porte, Luversan arrêta.

— Avez-vous une gourde? demanda-t-il.

— Mais oui, monsieur Boizard, tout à votre service. Que faut-il mettre dans la gourde? Nous avons du Calvados comme on n'en boit que dans la Manche.

— Soit. Mais faites vite.

Deux minutes après, Luversan nanti de la gourde, fouettait son cheval et lui faisait prendre le grand trot. Bientôt il mit l'animal au pas, et tournant dans une petite rue déserte, arrêta de nouveau.

Il déboucha la gourde, en versa sur le pavé le quart du contenu, posa le récipient entre ses jambes et tira de sa poche le flacon qu'il avait pris dans sa valise à l'insu d'Andréa.

Un passant qui l'aurait vu, les mains gantées, déboucher ce flacon avec mille précautions, prenant soin de le tenir bien droit et le plus loin

possible de son visage, se serait dit : « Voilà un homme qui prépare quelque abominable mélange. »

Quand Luversan eut terminé la première partie de sa délicate opération, il reprit de la main gauche la gourde débouchée, et, les bras étendus, la tête à demi tournée de côté, il versa lentement le contenu du flacon dans le Calvados si vanté par l'hôtelier.

11 jeta ensuite le flacon, ou plutôt le laissa tomber du bout des doigts dans le ruisseau.

Puis il reboucha la gourde avec le goblet à vis et la remit dans la poche de son paletot.

Personne ne l'avait vu.

Trois minutes après, il retrouvait l'Américain à la gare et l'aidait à monter auprès de lui dans son cabriolet.

— Vous avez été]bien long, monsii^ur de Beaulieu? Jui dit ce dernier.

— Ne m'en parlez pas. J'ai bien trouvé cheval et voiture, mais quand j'ai vu qu'on nous livrait à la merci d'un cocher incapable de conduire, j'ai renvoyé l'homme au bout de deux cents mètres, et j'ai gardé la bête. Ne vous alarmez point, j'ai conduit des chevaux peu domptés dans toutes les parties du monde. De plus, je sais m'orienter. Mon hôtelier m'a remis une carte de l'arrondissement. Elle me suffira pour arriver par le plus court chemin à votre château des Mouettes.

Le malheureux Boizard n'eut pas la moindre défiance. Le violent amour qu'il ressentait pour celle qu'il croyait être la sœur de son compagnon l'empêchait de réfléchir.

De Luversan qui, à sa première apparition rue de Moscou, lui avait inspiré un véritable eff"roi, il faisait maintenant son ami le plus intime.

Et tout en traversant les magnifiques paysages qui bordent la route de Cherbourg, l'Américain ne se lassait point d'exprimer toute la joie qu'il éprouvait à venir chercher le repos dans le pays de ses ancêtres.

• C'est souvent au moment où l'homme fait les plus beaux rêves d'avenir que la mort le guette. Un proverbe arabe résume cette pensée : « Quand la maison est construite, la mort ariive. »

A cette heure matinale, on rencontre peu de voitures sur la route qui conduit à la mer.

Luversan ne s'était pas vanté en disant qu'il connaissait le pays comme s'il l'avait toujours habité. Sans consulter une seule fois sa carle^ il quittait de temps à autre la grande route pour obliquer par les chemina de traverse.

Ce fut ainsi qu'arrivé à une demi-lieue d'Auderville, il s'engagea en plein bois.

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Boizard se montrait ravi de visiter ainsi les coins f.Utoresques du voisinage de son domaine. Ils étaient partis par un brouillard assez épais, mais peu à peu le soleil en avait eu raison.

— Le beau pays ! répétait à chaque instant l'Américain, et qu'il fera bon d'y vivre tranquille, estimé pour les bienfaits qu'une grande fortune permet de répandre autour de soi, heureux dans son intérieur, sans souci des vulgaires ambitions humaines.

En prononçant ces derniers mots, il pressa significativement le bras de son compagnon.

Luversan arrêta à un point où sur sa droite le bois s'épaississait dans un dédale inextricable de ronces.

— Si nous descendions an instant ? dit-il.

— Volontiers.

Le Levantin l'aida à mettre pied à terre.

Ils attachèrent le cheval à un jeune bouleau, allumèrent chacun une cigairette, et s'enfoncèrent par un petit sentier dans le taillis.

Au bout d'une cinquantaine de pas, Boizard, déjà fatigué, demanda la permission de s'asseoir sur la mousse qui tapissait les racines d'un vieux chêne depuis longtemps dégarni de feuillage et dont le tronc, complètement creux, éclatait de tous côtés sous un lierre presque aussi âgé que lui.

A la vue^e cet arbre, immense squelette respecté par la cognée du bûcheron, l'Américain eut un sourire myslérieux.

— Voici, dit-il, un arbre qui, au temps de sa jeunesse, a dû être témoin de Fincendie du château de mes ancêtres. Je vous ai conté cette histoire, mon cher Beaulieu. Elle mériterait d'être narrée par un de ces poètes qui ont le don de ressusciter les siècles passés. Mon trisaïeul n'eut garde de se fier à la clémence du Roi-Soleil. Il savait bien qu'on ne l'épargnerait pas s'il refusait d'abjurer le protestantisme. Entre sa patrie et ce qu'il croyait être le devoir, il n'hésita point. Mais avant de quitter la France qu'il ne devait plus revoir, il ne voulut pas laisser aux orthodoxes la jouissance de ses biens, il eut le courage de livrer aux flammes le château qui faisait sa gloire et dont les ruines désolées ne reçoivent plus aujourd'hui que la visite des oiseaux de mer, par les nuits de tempête. On crut que mon trisaïeul s'était ruiné de gaieté de cœur, pour faire niche au grand monarque; mais ainsi que je vous l'expliquerai tout à l'heure, ce vaillant avait su mettre une partie de ses richesses à l'abri des confiscateurs.

Luversao l'écoutait à peine : son compagnon ne lui apprenaitr nouveau

Luversan, la siioiir froide au Iront, saisit le cadavre par les pieui et le traîna dans le fuurré. (P. 1196.)

Aussi l'intcrrompit-il pour lui demanaer.

— Alors, personne ne vous attend à l'illustre château des Mouettes?

— Personne.

— Mais on va vous refuser la porte?

— Je prendrai mes précautions. J'irai d'abord chez le notaire d'Auderville à qui j'aurais dû écrire. Mais que voulez-vous, mon cher

UT. 150. — Jri.BS MABT. — ROGIR-LA-HO.NTX. — ÏD. J. ROUFf ET C'».

uv. 15Û

Beaiilieu, dans notre famille, tout le monde est fantaisiste. Il me plaît de tomber comme un aérolithe dans ma propriété, et de m'assurer par moimême si le nom des Boizard est encore respecté. Du reste, le domaine a toujours été gardé depuis le commencement du siècle par une des plus vieilles familles du pays, les Mazurier, braves et honnêtes cultivateurs qui, tous, ont pratiqué l'Océan avant de prendre leur retraite sur le plancher des vaches. Mais j'y pense, le notaire connaît mon écriture, et j'ai justement dans mon portefeuille la dernière lettre qu'il m'écrivit en m'accusant réception de la somme nécessaire à l'entretien des Mouettes. De tels renseignements plaisaient à Luversan. Il aurait bien voulu que l'Américain lui continuât ses confidences, mais ce dernier, se levant soudain, s'écria :

— Partons, mon cher, il me tarde d'être chez moi.

Luversan se montra moins pressé d'arriver au château des Mouettes

— Laissez-moi, moucher Boizard, fumer encore une cigarette, dit-il, et je suis à vos ordres.

— Le fait est, fit l'Américain en se rasseyant, qu'on n'est pas mal ici. Je n'ai qu'un regret, c'est que votre sœur ne nous ait pas accompagnés, mais après un voyage de nuit, je comprends qu'elle se soit abstenue d'une promenade si matinale en voiture découverte.

Charles Boizard en revenait toujours à Andréa.

— Il me semble, ajouta-t-il, qu'un tel pays est fait pour plaire aux natures avides de poésie. Se croirait-on si près des sables de la mer! La superbe végétation I Et comme on comprend que la race Normande soit après la race Arverne, la plus forte de France! Ici, nous pourrions vivre heureux avec une modeste fortune. L'opulence dont nous jouirons nous permettra d'étendre notre bonheur à tous ceux qui, autour de nous, auront besoin d'assistance. Car je suis riche, mon cher Beaulieu, très riche, plus riche que je ne le sais moi-même. Je vous ménage une fameuse surprise. Vous avez lu les Mille et une Nuits?

' — Non, mais je les ai entendu conter dans le pays des sultanes.

— Bien répondu. Alors, vous devez connaître l'histoire à'Aladin ou la lampe merveilleuse?

— Oui, C'est un des plus beaux contes du répertoire.

— Eh bien, mon cher Beaulieu, mon histoire n'est pas moins merveilleuse que celle d'Aladin. Mais, je vous en prie, ne rallumez pas une autre cigarette ici et partons,

— Dans un instant, mon cher Boizard.

Tout autre que Luversan eût été fort curieux de savoir immédiatement en quoi les aventures du dernier des Boizard pouvait intéresser autant que

celles d'Aladin ; mais le Levantin la savait par cœur, cette histoire.

A travers la cloison de sa chambre, rue de Moscou, il avait entendu d'un bout à l'autre les confidences faites par l'Américain à Andréa. Il était certain de trouver dans le portefeuille de sa victime le plan des souterrains du château des Mouettes.

Le monstre prenait un dernier élan pour arriver à la réalisation du plan infernal qu'il avait conçu.

Le hasard, l'aveugle hasard qui enrichit les avares et favorise les desseins des criminels l'aidait jusqu'au bout.

Nouveau Troppmann, n'avait-il pas réussi à gagner la confiance de sa victime. La moindre prudence^, la moindre prévoyance aurait dû engager Charles Boizard à se renseigner sur son étrange voisin auprès du docteur Yignol. Il ne le fit point, et sur quel ordre? Sur celui de son bourreau.

Avec quelle prodigieuse habileté le' Levantin exploita l'amour que Boizard ressentait pour Andréa ! Comme il se garda bien de lui demander de raccompagner jusqu'à Cherbourg! N'était-il pas certain que l'amoureux se proposerait de lui-même pour les suivre dans ce voyage!

Boizard considéra comme une faveur de partir avec ces inconnus auxquels il se livrait pieds et poings liés. Arrivé dans cette ville, il se laissa isoler à la gare et pendant qu'il attendait le retour de son nouvel ami, ce dernier lui prenait déjà son nom, se faisait inscrire à l'hôtel comme étant le fameux Boizard dont on parlait si souvent dans le pays.

Et durant ce funèbre voyage de Cherbourg à Auderville, il ne s'était pas trouvé sur la route un seul paysan pour pouvoir dire plus tard à la justice : « J'ai vu deux hommes dans la voiture qui amenait Charles Boizard au château des Mouettes I »

— Si nous buvions un coup de Calvados? demanda Luversan à Boizard.

— Volontiers, dit celui-ci en riant. J'ai entendu vanter ce liquide corrosif par des marins Normands, mais je n'en ai jamais bu.

Luversan dévissa le gobelet qui bouchait la gourde.

— A la bonne heure! fit Boizard. Vous êtes homme de précaution, monsieur de Beaulieu.

— En effet, répliqua d'un ton sinistre l'assassin de Larouetle et de Brignolet.

Il remplit le gobelet à moitié.

L'Américain ne remarqua point que les mains de son compagnon tremblaient.

Il ne vit pas que le visage de ce misérable était devenu livide.

A Luversan qui lui tendait le gobelet :

— Après vous, dit-il.

— Je n'en ferai rien.

— A votre santé.

Charles Boizard porta rapidement le gobelet à ses lèvres et le vida d'un trait.

L'assassin poussa un cri d'épouvanie en voyant que sa victime ne tombait pas foudroyée.

— Dieu que c'est mauvais! fit Boizard, on ne m'y repincera plus, au Calvados!... Mais qu'avez-vous donc à me dévisager ainsi?... Ah!... le gredin!... il m'a empoisonné! !

La victime avait deviné le crime sur la figure de l'assassin.

Charles Boizard se redressa, marcha droit sur Luversan qui reculait, reculait toujours, attendant que le poison eût fait son œuvre.

Au bout de quinze pas, Charles Boizard chancela, battit l'air de ses bras, et devant ce radieux paysage qu'il admirait tant tout à l'heure et où il espérait mener une existence patriarcale, il rendit le dernier soupir en tombant la face .contre terre.

Luversan, la sueur froide au front, saisit le cadavre par les pieds et le traîna dans le fourré.

Il fouilla minutieusement les vêtements de sa victime, lui prit son portefeuille, son porte-monnaie, sa montre. Il ne lui laissa aucun objet capable d'aider à la reconstitution de l'identité du mort.

Cela fait, il poussa le corps dans un fossé et le recouvrit de feuilles mortes.

Quant à la gourde, il la brisa d'un coup de talon et en enterra les débris.

Avant de se remettre eu route, il prit connaissance de toutes les pièces renfermées dans le portefeuille.

Le papier trouvé par Charles Boizard sous la couverture d'une bible ayant appartenu à son trisaïeul était jauni par le temps et d'une écriture difficile à déchiffrer. Il ne fallut pas moins d'une demi-heure au Levantin pour arriver à le lire d'un bout à l'autre.

Quand il en eut bien compris le sens, il ne fut pas peu surpris de découvrir que l'endroit oti il se trouvait faisait partie du bois indiqué sur le plan comme étant l'issue extérieure des souterrains du château.

Il examina le vieux chêne et demeura persuadé que la cavité du tronc donnait accès à la grotte décrite par le premier propriétaire de la bible.

Il restait à savoir si, lors de la reconstruction de la ferme, le grandpère de Charles Boizard n'avait pas retrouvé le souterrain et les caveaux.

— Avec un tel plan, tracé de main de maître, se dit l'assassin en serrant le précieux document dans un compartiment du portefeuille, j'arriverai bien jusqu'aux vases qui contiennent cette immense fortune. Seulement, il faudra jouer de la pioche, et avec cet outil-là, un homme seul ne fait pas grand ouvrage en une nuit. Quant au trésor, il doit exister; sans quoi le grand-père en aurait parlé dans son testament.

Une pièce précieuse pour lui, c'était la lettre adressée d'Auderville à Charles Boizard, en Guyane, par le notaire Martineau.

Elle était ainsi conçue ;

a Monsieur Boizard,

« Je m'empresse de vous accuser réception des dix mille francs que vous m'avez envoyés ce matin, tant pour payer les douze cents franc? d'appointements alloués aux époux Mazurier, gardiens de la ferme et du château, que pour faire face aux dépenses de l'entretien du domaine ainsi qu'aux diverses contributions qui lui afférent,

« Comme je vous le disais dans ma lettre de l'année dernière, les ruines tiennent encore bon, malgré les vents d'Ouest qui les ont battues avec violence au printemps et à l'automne.

« Suivant le désir que vous m'avez exprimé, j'ai profité de ce qu'un architecte de mes amis, très apprécié au Havre, est venu passer ses vacances chez moi, pour lui demander à quel prix il se chargerait de reconstruire le château. Je lui ai soumis le magnifique dessin qui vous vient de votre bisaïeul et qui représente le domaine tel qu'il était avant l'incendie.

« D'après cet architecte, il ne vous en coûterait pas moins d'un million pour opérer cette reconstruction.

tt Le curage d'une partie du terrain sera indispensable. En effet. à l'endroit où se trouvait ordinairement une nappe d'eau alimentant le puits du château, existe aujourd'hui un ru souterrain qui a pris d;' l'importance dans ces dernières années. 11 sera possible de détourner le cours de ce ru et d'utiliser par conséquent une grande partie des anciennes fondations ; sans quoi la dépense ne se monterait pas à moins de douze cent mille francs.

« Je me suis permis d'annoncer à plusieurs personnes que vous projetiez de prendre votre retraite à Audorville. Toutes m'ont répondu que ce serait un bonheur pour le pays où le nom des Boizard est resté populaire depuis près de trois siècles.

« Les nombreuses familles de pêcheurs, si éprouvées il y a cinq ans par un ouragan qui a brisé plusieurs barques à l'entrée du port de Pénitot

a'ont pas oublié le secours de dix mille francs que vous leur avez envoyé.

« Puis-je annoncer à ces braves gens que leur bienfaiteur ne tardera pas à venir s'installer au pays?

« Agréez, monsieur Boizard, l'expression de mes sentiments

distingués.

« Martineau. »

Grâce à cette lettre, Luversan était assuré de lever tous les doutes auprès de l'officier ministériel.

Il trouva d'ailleurs dans le portefeuille les pièces d'identité el les titres de propriété de sa victime, tant dans l'arrondissement de Cherbourg qu'en Amérique.

Quant à l'écriture de Charles Boizard, le Levantin était sûr de pouvoir l'imiter en deux ou trois jours d'étude; il avait commis bien d'autres faux à travers le monde.

Il ne redoutait plus que l'imprévu, et tout en mettant son cheval au trot dans la direction d'Auderville, il tendait toutes ses facultés d'intuition et de déduction pour prévoir les obstacles.

Une seule circonstance suffirait à le perdre : des marins Normands — ii n'en manque pas qui soient allés en Amérique — pouvaient avoir eu l'occasion de rencontrer Charles Boizard dans un port de la Guyane hollandaise ; et parmi ces marins, qui sait s'il ne s'en trouverait pas dans Te Cotentin?

C'était une chance à courir; Luversan ne pouvait l'éviter.

Aussi, se proposait-il de ne rester à Audeville que juste le temps nécessaire au vol du trésor et à la vente de la propriété.

Dix minutes après, Luversan arrêtait son cheval dans la grande rue, devant les panonceaux de M" Martineau, notaire.

Avec une parfaite aisance, l'homme qui venait de laisser derrière lui, caché dans un bois, sous un lit de feuilles, un cadavrej accusateur, se présenta à l'honorable officier ministriel.

M* Martineau ne sortait jamais que le soir, avant de dîner, pour aller faire un quatrième au whist ou aux dominos. Il reçut l'inconnu en le priant de parler un peu haut.

— C'est parce que, dit-il, j'ai l'oreille un peu dure. ImA Levantin articula d'un ton ferme :

— Je suis M. Charles Boizard.

Le notaire ne voulut pas en croire ses oreilles un peu dures.

— Vous dites? lit-il en fronçant les sourcils et en penchant la tête vers le visiteur.

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— Je suis Charles Boizard, répéta Luversan.

M° Martineau, certain d'avoir cette fois bien entendu, se leva et fit un grand salut à celui qu'il prenait pour le propriétaire du château des Mouettes.

— Alors, dit-il, vous arrivez comme ça, sans prévenir, de là-bas... Tout là-bas?

— Mais oui, mon cher monsieur Martineau.

Luversan donnait du « cher » à tout le monde avec une facilité incomparable.

Le notaire crut de son devoir d'offrir un réconfortant à un voyfigeur qui arrivait de si loin.

— Si nous prenions quelque chose !* dit-il.

Et sans attendre la réponse, il disparut dans la pièce voisine pour revenir à l'instant même, les bras chargés d'un plateau sur lequel il y avait tout ce qu'il faut pour trinquer.

— J'ai là, déclara-t-il, un petit Calvados comme vous n'avez jamais eu certainement l'occasion d'en boi;e de pareil.

A ce mot de : « Calvados », Luversan fît une horrible grimace. Le notaire le remarqua.

Il s'empressa d'ajouter :

— Si vous préférez autre chose, nous tâterons de l'autre flacon. C'est du doux; un délicieux cassis préparé par M"' Martineau et tel que voue n'en trouverez chez aucun épicier.

Et le tabellion cria d'une voix de Stentor :

— Eh! maman Martineau, descends donc un brin, pour voir, il y a du nouveau.

Des pas lourds retentirent aussitôt dans l'escalier conduisant a l'appartement du notaire. Une grosse dame, vrai type de la santé normande, apparut sur le seuil de la porte.

Elle examina le visiteur, et sans doute son impression ne lui fut pai favorable ; car elle dit d'un ton aigre à son mari :

— Tu sais pourtant bien que je n'aime pas à me montrer quand je ne suis pas habillée.

Elle allait tourner les talons quand le notaire la rattrapa, lui fit faire volte-face et, lui montrant Luversan, s'écria :

— Devine un peu quel est ce monsieur?

— Je ne suis pas sorcière.

— Ce monsieur est pourtant une notabilité du pays, son nom est dans toutes les bouches. Allons ! devine un brin...

La bonne femme esquissa un geste d'impatience.

— Tu es fou, mon homme.

— Eh hien, moi, dit le notaire, je ne l'aurais pas mieux deviné que toi : ce monsieur est tout simplement M. Charles Boizard, retour d'Amérique, OUI, M. Charles Boizard, le dernier de sa race, M. Charles Boizard, le riche planteur de la Guyane hollandaise et le propriétaire du château des Mouettes. Saluez, madame!

Cette déclaration dérida la grosse dame qui tendit sa main potelée au Levantin.

— Ah ! par exemple ! c'est vous, M. Boizard ! ma foi, j'aurais eu bien de la peine à vous reconnaître, puisque je ne vous ai jamais vu. Vous arrivez de Cherbourg ?

Sur la réponse affirmative du faux Boizard, ces deux braves gens s'empressèrent de l'inviter à déjeuner, mais Luversan, conservant son air glacial, évita des familiarités qui pouvaient mal tourner contre lui. Le scélérat avait hâte de se cacher à tous les yeux dans le domaine de sa victime.

Il eut soin même de donner à son refus une sorte de mauvaise grâce qui refroidit jusqu'à la bienveillance innée du notaire.

Tout au plus daigna-t-il accepter le fameux cassis préparé par la maîtresse de la maison.

Pour éviter les visites des notabilités du pays ainsi que les démonstrations de reconnaissance des pêcheurs pour qui le nom de Boizard était synonyme de générosité, il fit la déclaration suivante :

— J'ai changé d'idée, moucher monsieur Martineau, je ne finirai pas mes jours dans le Cotentin. C'est l'Amour qui en est cause: je me suis remarié là-bas, out là-bas, comme vous dites. Ma femrne, habituée à un soleil dont vous ne sauriez vous faire une idée ici, même pendant la canicule, s'étiolerait dans votre beau pays de Normandie. Non seulement je ne resterai pas aux Mouettes, mais je les vends, et en Américain habitué à ce que les affaires ne traînent pas, je vous prie de remplir d'urgence toutes les formalités nécessaires à cette vente. La liquidation terminée, je repars tout là-bas avec M"' Boizard qui a bien voulu m'accompagner et regjrette déjà son pays.

Le notaire leva les bras au plafond.

— Vous vendez les Mouettes! s'écria-t-il d'un air consterné. Les Mouettes n'appartiendront plus aux Boizard ! Vous n'y pensez pas I D'abord, le moment est très mal choisi. Rien ne se vend depuis plusieurs années. Oh! ce n'est pas l'argent qui manque, mais il dort dans les poches des capitalistes, qui pour le réveiller, attendent l'arrivée au pouvoir d'un merle blanc. Votre domaine qui, en outre de la ferme et des ruines, comprend

ROGER-LA-HOiNTE

Lui! pensa le Levantin, c'est l'enfer qui l'envoie ici! ^i'. uui.)

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