‹ Roger-la-Honte (volume 3)Chapitre 36 sur 42 · UV. 151. — JULES MARY. — ROGER-IA-HONTE. — J. ROUFP ET C'*, ÉDIT · texte numérisé non relu

UV. 151. — JULES MARY. — ROGER-IA-HONTE. — J. ROUFP ET C'*, ÉDIT

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un nombre respectable d'hectares de terre cultivables, ne se vendra pa» plus de deux cent mille francs.

— Il se vendra ce qu'il pourra, mais je suis bien décidé à ne pa'^ entretenir plus longtemps un domaine que j'ai laissé inculte et dont la remise en valeur me mangerait plusieurs années de revenus.

M' Martineau ne s'attendait guère à trouver dans le Boizai'd dont iî s'était fait un idéal tant de sécheresse commerciale. Toute sa sympathie, pour l'homme qu'il ne connaissait que par ses lettres s'évanouit subitement, et le bas Normand ne songea plus qu'à remplir son rôle de notaire.

— Je ferai, dit-il, à votre volonté ; ce serait d'abord la première fois qu'un notaire se refuserait à gagner de l'argent. .Vvez-vous eu soin tout au moins de vous munir de vos titres de propriété?

Luversan ouvrit le portefeuille de sa victime et en retira les papiers demandés. Comme par hasard, il déplia la dernière lettre adressée par M" Martineau à son client exotique, et la montrant au notaire, dit d'un ton magnifique :

— Il va de soi que le reliquat des dix mille francs dont vous m'avez accusé réception par ce billet serviront tant à indemniser les Mazurier •ju'à soulager quelques misères dans le pays. Je m'en rapporte à vous pour la répartition de ces fonds.

Cet acte de générosité fit renaître le sourire sur les lèvres des époux Martineau.

— Vous m'obligerez, ajouta Luversan, de m'accompagner jusqu'au Mouettes afin de m'y faire reconnaître par mes gens. J'ai hâte de jeter un coup d'œil sur la propriété. J'y déjeunerai sommairement et je repartirai chercher de suite M"' Boizard à Cherbourg où elle m'attend avec impatience.

M' Martineau se fit un plaisir de conduire son client au château. 11 prit place dans le cabriolet, à gauche de Luversan.

Le fait que ce dernier était venu de Cherbourg à Auderville sans cocher lui causa un certain étonnement.

— Il n'y a qu'un Américain pour voyager tout seul dans un pays inconnu, dit-il en riant.

Le bonhomme n'y voyait pas malice, encore moins sc^iléralesse. L'invraisemblable est toujours ce qui réussit le mieux aux criminels; et pourtant il y a encore des naïfs qui se refusent à croire à l'authenticité des forfaits accomplis par Troppmann en 1869, dans la plaine de Pantin.

En chemin, le notaire fut salué par divers passants qui regardaient par curiosité son compagnon.

M* Martineau brûlait du désir de dire à tout le monde qu'il ramenait

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le dernier des Boizard aux Mouettes, mais Luversan, devinant ses intentions, fouettait son cheval, en homme pressé d'arriver au but sans perdre de temps en conversations inutiles.

Les époux Mazurier étaient en train de déjeuner quand le notaire qui était descendu le premier de la voiture, leur dit d'ouvrir la porto charretière.

— Attention ! fit-il, c'est le patron.

Le vieux Normand ne comprenait pas; encore moins sa femme.

— C'est le patron, répéta M* Martineau. C'est M. Charles Boizard, (|uoil

— Pas possible ! s'écrièrent les gardiens des Mouettes.

Mazurier s'empressa d'ouvrir la porte charretière et retira son bonnet de laine pour saluer le patron qui faisait son entrée.

Luversan ne le regarda même point. Il ne prit seulement pas la peine de demander de leurs nouvelles à ces vigilants gardiens de l'antique domaine des Boizard.

S'adressant au notaire :

— Visitons, dit-il, visitons de suite.

M* Martineau invita Mazurier à les guider dans la ferme.

Luversan ne fit que traverser les pièces du rez-de-chaussée et de l'étage supérieur. Il n'adressa pas un compliment aux Normands pour la bonne tenue et la propreté de la maison. Le verger, le potager, le grand pré situé derrière la ferme, et enfin les abords des ruines, tout fut visité en moins de dix minutes.

Luversan marchait si vite que les deux autres avaient peine à le suivre.

Le notaire trouvait étrange l'insensibilité du dernier des Boizard devant le domaine qui avait été le berceau de sa famille; mais il s'expliquait cette indifférence apparente en se disant :

« Quel flegme ils vous ont, ces Américains! »

Le Français, toujours prêt à traiter eu ridicule l'originalité d'un compatriote, ne s'étonne de rien de la part d'un étranger.

Cette tournée terminée, le « patron », entra enfin dans le petit pavillon réservé aux Mazurier, salua à peine Léonie, demanda du pain, du fromage, et un verre de cidre.

Les bonnes gens auraient voulu déployer tout leur zèle pour faire honneur au maître de la maison, mais la froideur, le ton sec et l'an rébarbatif de ce maître si longtemps attendu les impressionnaient au point de n'oser soufiler mot.

Le patron mangea debout, rapidement. Quand il eut fin', il remonta dans le cabriolet.

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Avant de repartir, il pria le notaire de lui louer de suite un bon cheval et une voiture fermée.

— Surtout, dit-il, fournissez-moi un animal capable de faire une longue course sans se fatiguer.

Le notaire, peu habitué à recevoir des ordres aussi formels, s'inclina néanmoins comme l'aurait fait un intendant à gages.

— Nous vous trouverons cela, promit-il. J'ai justement un client qui voudrait se débarrasser de son cheval et de sa voiture. Il sera enchanté de les louer.

— Et vous, commanda Luversan à ses gens, faites un bon feu dans la chambre à coucher pour l'assainir, je reviendrai ce soir avec M"" Eoizard. Nous souperons ici.

Sans attendre la réponse, il planta là le notaire^ et fouettant son cheval, lui fit prendre le grand trot. Il n'avait pas fait dix mètres que le père Mazurier s'écria d'un air tout déconfit :

— En voilà un oiseau !

Et s'approchant de l'oreille du tabellion :

— Vous êtes sûr que c'est le patron, cet oiseau-là?

— Parfaitement sûr, mon brave homme.

— Ah! bien; par exemple! je n'aurais jamais pensé qu'un Boizard pouvait avoir si mauvaise figure.

— Vrai! fit Léonie entre ses dents, si, on ne savait pas que c'est M. Boizard, on n'aimerait pas le rencontrer la nuit au coin d'un bois.

Les deux paysans avait plus de flair que M' Martineau, lequel pour les réconforter, leur dit avec emphase :

— Vous ne connaissez pas les Américains, vous autres! Votre maître n'est pas démonstratif, mais c'est un excellent homme, au fond, et...

Il allait leur faire part de l'indemnité qui leur serait alloué après la vente du domaine, mais il réfléchit que ce serait commettre une indiscrétion et il en resta là.

— Au revoir, mes braves gens, dit-il en s'éloignant d'un pas tranquille. Apprêtez la remise; je vous ferai amener tout à l'heure le cheval et la voiture commandés par le patron.

Arrivé à Cherbourg, Luversan trouva Andréa dans un état de prostration complète. Elle n'avait rien pris de la journée, ce qui excita, non la pitié de son amant, mais sa colère.

— Tu veux donc, s'écria-t-il, attirer sur nous l'attention de la police par tes airs désespérés, tes allures de fugitive. Déjà l'hôtelier m'a demandé d'un air mystérieux si tu n'étais pas malade. On a trop parlé de nous ici depuis ce matin. Hâtons-nous de filer! Si tu n'as pas le courage de

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sourire aux indifFérents, cache-toi sous ton voile. Allons, en route!

Il prit la valise et descendit le premier.

Elle le suivit machinalement.

Au bureau de l'hôtel, la femme de lauberg-iste voulut faire prendre à toute force une tasse de bouillon à cette pauvre M°* Boizard qui, disait-elle, ne pouvait pas se mettre en route sans s'être réconfortée.

Andréa avait refusé d'un geste, mais Luversan lui glissa ce mot à l'oreille : « accepte ! » Elle dut s'asseoir, relever son voile, se faire voir.

Elle but quelques gorgées et repoussa le bol, disant d'un air égaré : « Je ne peux pas... merci... »

L'aubergiste avait mis un autre cheval à la disposition du voyageur. Cette fois, force fut bien à Luversan d'accepter un cocher.

Ils partirent en calèche et se firent conduire tout droit aux Mouettes où ils arrivèrent à la tombée du jour. Là, le faux Boizard congédia le cocher avec un bon pourboire.

Ils trouvèrent le souper servi dans la salle à manger.

— C'est bien, dit Luversan aux Mazurier. Apportez tous les plats et allez vous reposer. Nous n'avons besoin de personne.

Le vieux Normand rentra chez lui et dit à Léonie :

— Quel oiseau ! J'espère bien qu'il ne va pas traîner ici,

— Ne m'en parle pas ! déclara-t-elle, il me fait peur, ton oiseau. Après le repas auquel Andréa, toujours silencieuse, ne toucha que

du bout des dents, Luversan la conduisit à la chambre à coucher, l'engagea à prendre du repos, s'installa dans le fauteuil et s'assoupit.

A son réveil, vers minuit, il constata avec plaisir qu'Andréa dormait d'un profond sommeil, sortit après l'avoir enfermée à clef, descendit à la salle à manger en s'éclairant, d'une lanterne, et, après s'être assuré par une visite minutieuse des locaux que personne n'épiait ses mouvements, il relut attentivement le mémoire du trisaïeul de Chades Boizard.

Il importait avant tout au bandit de retrouver la trappe donnant accès au souterrain.

Luversan n'eut pas de peine à se rendre compte que, d'après le plan, cette trappe devait exister sous le grand bahut qui occupait tout le fond de la salle.

il ouvrit ce bahut, en retira les planches du bas, et trouva facilement le ressort qui mettait la machine en mouvement.

Il descendit ainsi, sur la plate-forme mobile, dans le souterrain.

Grâce au précieux plan, qu'il ne cessait de consulter, il prit ses mesures et marqua le long du mur de la voûte la place probable des deux caveaux dont l'un devait se trouver sous la tourelle et dont l'autre contenait

le trésor. Il s'était muni d'une pioche qsi il avait trouvée dans la serre.

Sans perdre une minute, il attaqua le deuxième caveau. A cette profondeur, il était certain que personne ne pouvait entendre du dehors !e choc de l'outil contre la pierre.

Au bout d'une heure d'efforts acharnés, le misérable,, qui suait à grosses gouttes, fut obligé de s'arrêter.

Il avait à peine entamé la muraille, mais la passion de For ranimait son énergie; car il avait reconnu que la pierre sonnait le creux.

Il était au bon endroit.

Abrégeons le récit de cette besogne nocturne, puisque nos lecteurs en connaissent déjà le résultat.

Luversan était maître du trésor des Boizard et des issues des souterrains quand le vieux Mazurier lui présenta dans la salle à manger la carte du docteur Yignol.

— Lui ! pensa le Levantin; c'est l'enfer qui l'envoie ici.

Il alla retrouver le visiteur dans la tourelle à peine éclairée par une étroite fenêtre et oii il s'était fait meubler à la hâte un cabinet de travail dont le sol, en terre battue, était masqué par une simple natte.

Avant de quitter la salle à manger, Luversan s'était muni d'un énorme couteau à découper qu'il tenait caché dans sa poche extérieure de côté.

Malgré l'obscurité le docteur Vignol reconnut de suite l'assassin de Larouette et de Brignolet.

Il ne put retenir un cri d'épouvante.

— Misérable! que faites-vous ici?

Luversan caressa de la main droite le manche de son couteau. Pourtant, il s'assit à quelque distance du docteur et lui demanda sur le ton d'un bandit qui parle à un autre bandit :

— Et vous, Pierre Vignol, que venez-vous faire ici ?

Le docteur était comme hypnotisé par les regards fixes du bandit.

— Vous ne me répondez pas, dit ce dernier. Eh bien, moi, je vais le faire pour vous. Vous devez en savoir tout aussi long que votre serviteur sur le château des Mouettes ; car si quelqu'un, avant moi, avait la confiance de M. Boizard, c'était son médecin. Parlons franchement, sans détour comme des gens qui se connaissent de vieille date et savent ce qu'ils valent l'un comme l'autre. Vous vous attendiez à trouver ici, au lieu de Luversan, un particulier d'humeur plus accommodante. Possédant déjà la confiance de ce particulier, vous n'auriez pas eu grand'peine à devenir son ami le plus intime. C'eût été l'affaire d'une quinzaine de jours. Bref, vous auriez fait ce qu'un autre a fait avant vous.

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Pierre Vignol n'osait comprendre ; cependant, l'épouvantable réalité se dressait devant lui.

II essaya de dissimuler son horreur.

— Vous avez fait cela? lui dit-il.

— Oui! voulez-vous cent mille francs pour vous taire? Aussi bien, je suis bon prince ; je pourrais ne rien vous donner du tout, attendu que vous ne sauriez parler sans vous perdre vous-même, ça va pour cent mille francs ?

Le docteur ne put soutenir plus longtemps cetle comédie sinistre. Comme Andréa de Terrenoire, il sentait la folie envahir son cerveau.

— Assassin ! s'écria-t-il, monstre ! Tu es mon mauvais génie ! Tu vas périr avec moi !

Il se jeta sur Luversan et comptant sur sa vigueur de paysan que la vie de Paris n'avait pu altérer, il le saisit à la gorge avec la résolution de l'étrangler.

Il aurait certainement réussi dans cette entreprise contre un homme épuisé tant par les suites de sa blessure que par les efforts inouïs qu'il avait faits les nuits précédentes pour se rendre maître du trésor; mais le Levantin, jouant du couteau avec l'adresse qu'on lui connaît, le frappa par derrière.

Les mains de Pierre Vignol lâchèrent le cou du misérable qui déjà suffoquait. Il tomba sans proférer une plainte, la face contre terre.

— Cela t'apprendra, dit Mathias Zubéri, à vouloir faire de la vertu avec un confrère.

L'assassin creusa le sol, au milieu même de la salle, mit à découvert une trappe qu'il souleva, et précipita le corps dans le caveau.

Après quoi, il retourna la natte ensanglantée, se lava les mains, et sans émotion apparente, alla, comme nous l'avons dit plus haut, donner Tordre à Mazurier d'atteler la voiture et de la lui amener sur la route, devant la poterne.

C'est ainsi qu'il put faire croire à son départ pour Cherbourg en compagnie du visiteur.

La nuit précédente, le bandit, sortant des souterrains par la grotte et passant par le chêne creux, était allé chercher dans le fossé où il l'avait caché, sous un lit de feuilles mortes, le cadavre de Charles Boizard.

Au moyen d'une poulie improvisée, il était parvenu à hisser sa victime jusqu'à la cavité de l'arbre et à le descendre dans le souterrain.

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A Dout de forces, elle se laissa choir sur le gazon, et tout en s'abandonnant à son rire de folle... (P. 1210.)

Célesliu ne se trompait pas en affirmant qu'il devait y avoir deux Cadavres dans le caveau situé sous la tourelle.

A côté de Charles Boizard reposait Pierre Vignol qui, malgré son horrible blessure, était revenu un inslant à la vie, avait eu la lorce de rejeter la terre dont il était recouvert, et avait expiré sur sa fosse où l'assassin l'enfouit de nouveau en présence de CéiestinDamour épouvanté.

UT. 152. — JULK8 MARY. — FOGKR-Uk-nONTE. — ÉD. J. ROCFf IT c'«. Ll». 152

Nous avons laissé Tristot et Pivolot au moment où par la faute de Mazurier, trop prompt à raction, ils étaient descendus de leur observatoire, en compagnie du berger Yver, pour faire le siège de la salle à manger.

La porte en vieux chêne d'une solidité à toute épreuve avait résisté »uî efforts de Mazurier; mais les agents plus pratiques n'hésitèrent pas. au risque d'être fusillés à bout pourtant, à enfoncer les fenêtres et à sauter dans la place. Le bonhomme Yver n'en revenait pas, de les voir si agiles et si courageux.

L'ancien marin se tenait derrière eux, le fusil épaulé, prêt à décharger ses deux coups sur les assiégés s'ils se permettaient la moindre résistance.

— Ils ont déguerpi par la cheminée! s'écria Pivolot qui, la tête penchée dans l'âtre, explorait vainement du regard le large coffre. Je reste ici, ajouta-t-il; que l'un de vous m'apporte de la paille pour enfumer nos lascars et que les deux autres aillent s'embusquer dans le pré. Les scélérats n'ont pas eu le temps de redescendre de là-haut. Surtout ne tirez pas si vous les apercevez sur le toit. Ce serait leur faire trop d'honneur que de les fusiller; sans compter que le père Laroque a deux mots à leur faire dire en cour d'assises.

Tristot obéit en penchant la tête.

Auparavant, il avait ouvert les portes du grand bahut et s'était écrié :

— Tonnerre ! J'espérais bien les trouver là-dedans ! Tristot se méfiait de ce meuble gigantesque.

Pendant que les assiégeants opéraient leur mouvement tournant, Léonie qui avait fermé la porte extérieure pour barrer la retraite à la folle s'empressait de ranimer par des ablutions d'eau fraîche la mère du docteur Vignol.

Andréa ne songeait pas à la fuite.

L'oubli complet du passé s'était fait en elle. A bout de forces, elle se laissa choir sur le gazon, et tout en s'abandonnant à son rire de folle, elle s'occupait à faire un bouquet avec les fleurettes qui lui tombaient sous

la main.

Le premier cri de la malheureuse mère quand elle revint à elle fut encore : « Mon fils ! «

Léonie l'aida à se relever et l'enlraîna dans sa chambre. Elle ne savait que lui dire; elle ne pouvait comprendre encore le motif réel de son désespoir.

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Pour son malheur la raison de M°* Vignol résista à cet épouvantable assaut. L'infortunée n'avait d'ailleurs pas la preuve de la mort tragique de son fils. Une mère ne cesse d'espérer que lorsqu'elle a vu, de ses yeux vu, l'atroce réalité.

Pour l'instant, M"' Vignol se rappelait les moindres mots qu'Andréa venait de lui direct s'efforçait d'en comprendre le sens.

— Où est-elle, l'infâme? dil-elle. Il faut qu'elle vienne ici; je la forcerai bien d'avouer.

— Vous voulez parler de la grande femme en noir qui est venue au château avec le brigand?

— Je veux parler d'Andréa de Terrenoire dont j'ai été la nourrice, qui- ne dira rien à personne, mais qui médira tout à moi. Allez la chercher.

Et se souvenant tout à coup de l'apparition de ces hommes armés dont la vue avait causé son évanouissement :

— Mais que se passe-t-il ici? demanda-t-elle.

— Je ne sais pas bien, répondit Léonie. Je crois comprendre... Un malfaiteur a pris le nom du propriétaire de ce château et est venu s'installer ici avec la grande dame en noir qu'il prétendait être sa femme et que vous appelez Andréa de Terrenoire.

— Oh mon Dieu!... Allez chercher Andréa.

— C'est inutile.

— Je vous en supplie ! . ..

— Cette femme est folle, elle ne comprendrait pas vos questions, elle ne pourrait pas vous répondre. Patientez encore quelques minutes ; vous allez tout savoir: mon mari cherche le brigand avec un de nos amis et deux agents de police. Us ne peuvent manquer de l'arrêter et de l'obliger à dire ce qu'il a fait de votre fils.

La paysanne ajouta, dans l'espoir d'apaiser un instant les angoisses de cette malheureuse :

— Moi, je crois bien que votre fils est reparti pour Cherbourg.

— Vous le croyez, madame?... Puissiez-vous avoir raison. Je n'ai pas mérité le malheur que je redoute, Dieu ne voudrait pas frapper si cruellement une mère qui a toujours fait son devoir, qui n'a vécu que pour son enfant.

Cependant le blocus de la ferme ne produisait aucun résultat.

Pivolot avait brûlé en vain trois bottes de paille dans la cheminée, el de leur côté, les autres ne voyaient apparaître sur le toit aucun être humain.

Cette disparition si subite de Luversan et de son complice demeurait inexplicable pour les assiégeants.

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Après une demi-heure perdue en allées et venues inutiles, les policiers se décidèrent à faire garder le dedans et le dehors par les deux paysans.

Ils rentrèrent dans le pavillon des Mazurier pour tenir conciliabule.

Léonie les mit de suite au courant de la scène qui venait de se passer. Tristot et Pivolot n'hésitèrent pas à affronter M"* Yignol à qui ils ne pouvaient apporter aucune consolation, mais dont ils espéraient, quelques renseignements utiles à leur enquête.

La mère du docteur, rassemblant tout son courage, leur raconta le peu qu'elle savait.

— Mon fils, dit-elle, m'a quittée pour venir demander à M. Boizard un service d'argent. J'ai cherché vainement à le dissuader de ce projet. Les mères ne se trompent pas; moi, j'avais le pressentiment qu'il arriverait malheur à Pierre. Il partit en me promettant de m'envoyer une dépèche à son arrivée. Au bout de trois jours, n'ayant reçu aucune nouvelle de lui, je me rappelai avec quelle consternation il m'avait exposé ses ennuis. Je le savais profondément découragé et, connaissant son caractère, je redoutai de sa part un suicide. En toute autre circonstance, j'aurais pris patience. Conseillée par mes pressentiments, je me décidai à venir jusqu'ici pour savoir si mon fils avait réussi à intéresser M. Boizard à son sort. En cas d'insuccès, je l'aurais ramené à Paris. Je ne voulais plus le quitter. Pierre est ambitieux, il compte trop sur lui même pour arriver au succès. Aussi j'ai toujours regretté de l'avoir poussé dans la science.

Mais les policiers ne Técoutaient plus.

Ils songeaient à la triste nécessité de recourir à la gendarmerie pour retrouver la trace des fugitifs qui ne pourraient aller bien loin dès que les habitants du pays seraient sur pied.

Soudain, la porte s'ouvrit et Andréa parut sur le seuil avec son bouquet à la main. La veuve se précipita sur elle, la saisit par le bras et lui demanda d'une voix suppliante :

— Qu'as-tu fait de mon fils?

La folle se mit à rire aux éclats.

Elle ne reconnaissait même pas sa nourrice.

Ses yeux n'avaient plus de regards. Que cette crise durât encore quelques heures, et c'en était fait de la complice de Luversan.

Au cours de leur carrière de policiers, Tristot et Pivolot avaient été souvent témoins de pareils cas d'aliénation^ mentale.

— N'essayez pas d'interroger cette femme, dit le premier, vous la

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rendriez furieuse. Enfermons-la jusqu'à ce qu'on la transporte d'urgence à l'asile le plus proche.

Ils l'entraînèrent doucement dans la chambre à coucher dont ils refermèrent la porte à double tour.

Puis tous deux allèrent retrouver Mazurier qui se tenait à l'affût dans la cour.

— Nous perdons un temps précieux ! s'écria le vieux Normand. Sj vous aviez suivi ce matin mon conseil, tout cela ne serait pas arrivé. Nos gendarmes ne sont pas si bêtes que vous le croyez.

Cette observation, ou plutôt cette critique, exaspéra Pivolot.

— Eh bien, moi, déclara-t-il, je reste convaincu que les gendarmes ne nous serviraient pas à grand'chose, et je ne suis pas disposé à leur laisser l'honneur de la prise. Luversan est ici, pas ailleurs qu'ici; l'autre également. Fussent-ils acrobates de profession, ils n'auraient pas eu le temps matériel de s'éclipser par la cheminée, D'oii je conclus que la maison est à double fond. Vous devez bien savoir, père Mazurier, s'il y a des souterrains dans le château des Mouettes?

— Pour sûr qu'il y en a, répondit le Normand, mais personne ne les a jamais vus.

— Alors, observa Tristot, comment savez-vous qu'il y en a?

— On l'a toujours dit ici, de père en fils. Il n'y a pas de fumée sans feu. Dans tous les cas, ajouta-t-il, s'il y a des souterrains, ils doivent conduire quelque part, et si les brigands savent où ils conduisent, faudrait voir un peu à prévenir la gendarmerie qui fera tambouriner la chose. Tout le pays sera sur pied en un clin d'oeil et je défie nos coquins d'aller jusqu'à Cherbourg sans être pris. Pas de danger qu'ils filent du côté de l'Océan ; ils ne trouveraient pas un pêcheur pour leur prêter sa barque. Sans compter que le vent qui souffle depuis huit jours ne leur permettrait pas de tenter la traversée de la Manche.

Les observations du paysan étaient concluantes.

— Allez prévenir les gendarmes, lui dit enfin Tristot que Pivolot approuva du geste. Nous autres, nous allons tâcher de trouver l'entrée des souterrains.

Le Normand déposa son fusil dans la cour, et courut à la gendarmerie.

— Voulez-vous mon avis, monsieur Tristot, dit Pivolot : les souterrains ont deux issues, une ici, dans cette salle à manger ; l'autre, dans la tourelle. Et je le prouve : si le docteur est venu se faire prendre à la toile d'araignée tendue par le bandit, nous le retrouverons mort ou vif dans cette fameuse tourelle. Mais je n'ose quitter la place et vous

m'oblig-erez d'y terminer ensemble nos recherches. Partageons-nous la besogne. Examinons les murs et le sol de cette pièce.

Pivolot prit un morceau de charbon dans l'âtre et s'en servit pour tracer une ligne qui séparait la salle à manger en deux parties presque égales.

Il se réserva la section où se trouvait le grand bahut.

Chacun d'eux se mit aussitôt à la besogne, frappant le sol carrelé pour en découvrir à la sonorité les endroits pouvant cacher une cavité.

De même ils examinèrent les murs, du haut en bas.

Il ne leur vint pas de suite l'idée de déplacer l'énorme bahut dont la planche du bas, solidement maintenue en dessous par des crochets que Luversan avait eu soin de remettre au moment de la descente, fut vainement ébranlée par eux. Ils achevaient ces premières investigations quand les gendarmes arrivèrent, suivis d'une cinquantaine de paysans armés des outils de jardinage les plus variés.

Le brigadier dut déployer toute son énergie pour contenir cette foule à qui il donna satisfaction en l'échelonnant autour du bâtiment de

la ferme.

Mazurier que sa femme avait prévenu des supplications désespérées de la veuve Vignol au sujet de son fils, en informa les policiers.

Tristot s'empressa de retourner auprès de la pauvre mère, mais à toutes les paroles d'encouragement qu'il lui adressait, elle ne répondit que par des sanglots. Il la quitta en lui promettant de venir lui annoncer les premiers résultats des perquisitions.

Quant à Andréa, vaincue par la fatigue, elle était tombée dans une sorte de léthargie.

Les recherches continuaient à la ferme avec activité.

Un enfant qu'on avait chargé d'explorer le coffre de la cheminée, apparut soudainement sur le toit en agitant des lambeaux de vêtement (ju'il venait de découvrir.

Les policiers l'invitèrent à leur jeter ces pièces à conviction. Ils n'eurent pas de peine à reconnaître le stratagème imaginé par le bandit. Ce leur fut une nouvelle preuve de l'existence des souterrains..

Sur le conseil de Tristot, le brigadier donna l'ordre à quatre vigoureux paysans de démolir le plancher de la salle à manger.

De leur côté, ils résolurent d'explorer immédiatement la tourelle où Luversan avait reçu le docttur Yignol.

Ils ne voulurent accepter le concou^is de personne pour ces recherches.

Tristot avait montré au brigadier les instructions écrites du juge

d'instruction de Paris. Aux yeux des gendarmes, il passait pour être le chef de la sûreté en personne.

Pivolot s'était contenté d'approuver cet habile manœuvre.

Tous deux, seuls dans la tourelle commencèrent silencieusement leur examen.

Soudain, Pivolot poussa un cri de triomphe.

— Je vois du nouveau, dil-il à son confrère.

En même temps il désignait du doigt une traînée de taches rougeâtres sur la natte qui recouvrait le sol.

Tristot se pencha à son tour.

— C'est, ma foi, vrai, fit-il, il y a du sang ici. Ils reconnurent que la natte en était imbibée.

— A nous deux ! commanda Tristot; retournons la natte.

Ils rangèrent de côté les meubles qui encombraient le milieu de la pièce et mirent la natte sens dessus dessous.

Ils furent saisis d'horreur à la vue de l'énorme tâche de sang.

Il n'y avait plus à en douter : Luversan avait tué un homme dans la tourelle.

Il ne restait plus qu'à trouver le cadavre.

Tous deux se mirent à bêcher le sol avec une vicrueur dont on ne les aurait jamais cru capables.

Au bout d'un quart d'heure, ils avaient mis la trappe à découvert.

Tristot muni d'une lanterne, se pencha dans le trou béant, mais il ne put rien distinguer.

— Ce doit être profond, dit-il. Le cadavre du docteur a été précipité par cette ouverture, mais l'assassin n'a pas suivi le même chemin; ce qui prouve qu'il y a là-dessous une communication avec le souterrain.

— Seriez-vous capable, dit Pivolot, de descendre dans cette oubliette au moyen d'une corde?

— Et vous, monsieur Pivolot, le pourriez-vous? Nous n'avons plus vingt ans tous les deux. Il y a longtemps que nous sommes brouillés avec la gymnastique.

Ils se penchèrent de nouveau au-dessus de l'ouverture, mais une odeur pestilentielle les fit reculer.

Tous deux la connaissaient, cette odeur cadavérique qu'ils avaient )lairée maintes fois durant leur longue carrière de policiers du crime.

— Soyons raisonnables, dit Pivolot. Nous avons trouvé le cadavre, n'est-ce pas? Il ne nous appartient pas de le remonter à la lumière du jour.

Comme ils allaient faire part de cette importante découverte au brigadier, celui-ci, ne leur laissa pas le temps de parler.

1216 ROGEn-I,A-IIONTE

— Yenez voir, leur dit-il, nous tenons l'enlrée de la caverne Les policiers le suivirent dans la salle à manger.

Les démolisseurs avaient fouillé le sol de fond en comble, jusque sous le grand bahut qui se trouvait rejeté à moitié démoli, au milieu de la pièce. Seulement dans l'ardeur du travail, ils avaient brisé la plateforme dont les débris devenaient un obstacle pour les envahisseurs du sous-sol.

— Parfait! approuva Tristot, vous êtes en bon chemin. Nous aussi ! Je vous prie de croire que nous n'avons pas perdu notre temps.

— Est-ce que par hasard vous tiendriez l'assassin? demanda le brigadier.

— Pas encore, malheureusement.

— Et vous chantez déjà victoire! se permit de répliquer le représentant de la police locale.

En somme, le brigadier avait raison. Ces messieurs de Paris durent le reconnaître. C'était très beau d'avoir trouvé la victime, mais pendant ce temps-là, l'assassin prenait le large.

— Vous feriez bien, dit Tristot au brigadier, de commencer des battues dans la campagne. Ces souterrains peuvent conduire fort loin, a-tendu que la propriété s'étend surprès d'une demi-lieue à l'est, et qu'elle comprend un bois où nos deux fuyards peuvent trouver un abri momentané. Mais venez voir, à votre tour.

Les policiers conduisirent le brigadier à la tourelle et le mirent au courant de leurs découvertes. Les odeurs méphytiques avaient envahi le rez-de-chaussée. Néanmoins, les Irois hommes tentèrent chacun à leur tour de mesurer du regard la profondeur de l'oubliette.

Cette inspection n'ayant produit aucun résultat, le brigadier alla chercher une longue corde à laquelle il attacha une pierre pour sonder la profondeur du sous-sol.

Ils eurent ainsi la preuve que cette profondeur n'atteignait pas moins de quinze mètres.

— L'oubliette, conclut Tristot, est un simple caveau à coup sûr très étroit; sans quoi l'odeur du mort ne serait pas aussi intense. D'autre part un seul cadavre ne produirait pas à lui seul une telle peste. J'estime que nous trouverons de l'imprévu dans ce caveau.

— C'est possible, riposta encore le brigadier, mais c'est l'assassin que nous cherchons et que nous ne trouvons pas !

Il courut donner à ses hommes ies ordres nécessaires pour faire commencer de suite les battues.

KOGER-LA-HONTE

Il brisa d'un coup de pioche le fond d'un des barils. (P. 1218.

Gendarmes et paysans se partagèrent le terrain, et bientôt les environs furent explorés en tous sens.

Des chasseurs lancèrent leurs chiens dans le petit bois de la propriété, mais il était déjà trop tard : pendant qu'on s'acharnait à re-chercher les fugitifs autour du château des Mouettes, Célestin, sorti du bois depuis une demi-heure, avait la chance inouïe, en remontant au nord, de gagner les falaises où personne n'aurait l'idée d'aller le chercher.

UT. 153. — JULES MABT. — ROGIR-LÀ-HONTE — ÔD. J. ROUFF ET C»».

A la ferme les démolisseurs redoublaient d'activité. Il leur fallut plus d'une heure de travail pour déblayer la cavité conduisant au souterrain par la salle à manger.

Là encore la profondeur était de quinze mètres. Tristot et Pivolot descendirent les premiers, malgré le brigadier qui insistait pour qu'on lui laissât l'honneur de recevoir la première balle.

Faute d'échelle assez longue, on dut employer des cordes pour opérer cette descente.

Le brigadier suivit par le même chemin les policiers de Paris, et le valeureux trio se mit en route dans la galerie.

Tristot s'aperçut de suite que la courbe les menait dans la direction de la tourelle et apercevant enfin la porte de fer que Luversan avait eu •oin de refermer à clef :

— Le docteur Vignol est là, dit-il, mais ne nous arrêtons pas et tâchons de trouver de suite l'autre issue du souterrain.

Ils découvrirent, près du pilier du haut bâtiment des ruines, l'entrée de la deuxième galerie dont le passage était obstrué par les barils qui contenaient le trésor des Boizard.

— Oh! oh! fit Tristot; on était occupé à déménager quand nous sommes arrivés.

Et sans prendre l'avis des deux autres, il brisa d'un coup de pioche le fond d'un des barils d'où sortit, à la stupéfaction des explorateurs, un flot de pièces d'or.

— Tout s'explique ! s'écria Pivolot. Luversan savait qu'il y avait un trésor ici, et c'est pourquoi il y est venu au lieu et place du propriétaire de ces jaunets.

Il prit une pièce et l'examina à la lueur de sa lanterne.

— Fi( htre 1 c'est un Louis XIV, et ces pièces là, c'est comme le via, ça se bonifie en cave.

Il passa par-dessus les barils et poussa de l'avant.

Les autres en firent autant.

Mais Pivolot s'arrêta tout à coup.

Il venait d'apercevoir l'orifice du puits. Pour en mesurer la profondeur, il y jeta une pierre.

Il compta dix secondes avant d'entendre le clapotement de Teau déplacée par la pierre.

— Le diable lui-même, dit-il, se refuserait à passer parla. En route, mes enfants.

Au fond de cette deuxième galerie, ils trouvèrent, accrochée à la voûte, l'échelle de fer que Gélestin n'avait même pas pris la peine

d'enlever. Là, le gendarme déclara tout net qu'il entendait passer 1»" premier.

— S'il y a des pruneaux à recevoir, dit-il, ça rentre dans mes attri butions, et je ne voudrais pas qu'on dise à Paris que les gendarme" normands sont indignes de porter le tricorne. L'assassin n'osera peut être pas sortir de la caverne. Nous allons le pincer au gîte.

Le brigadier gravit les quinze échelons avec une légèreté qu'on n'aurait pas cru d'un homme si fortement botté. Revolver au poing droit, lanterne au poing gauche, il disparut par la trappe.

Ces messieurs de Paris le rejoignirent presque aussitôt.

Tous trois levèrent leur lanterne le plus haut possible, et s'écartant les uns des autres, poussèrent un triple soupir de déception, en faisant le tour de l'énorme tronc de chêne à demi déraciné qui occupait le centre de la grotte.

— Allons ! pensa Pivolot qui regrettait toujours amèrement sa fortune envolée, ce n'est pas nous qui aurons l'honneur de la capture !

Il frappa de sa pioche le vieux chêne qui sonna le creux.

— Une famille vivrait à l'aise là-dedans, observa le brigadier. Le colosse m'a tout l'air d'avoir été vidé par la main du temps.

Le brigadier, qui faisait des vers à ses moments de loisir, aimait à parler par métaphores.

— Bien dit, et sagement pensé, approuva Tristot. Si l'intérieur de ce tronc peut constituer un Logement dont se contenteraient les vagabonds, il doit y avoir une porte. Examinons de plus près ces gigantesques racines. Ah! voici un endroit par où on doit pouvoir passer.

11 allait s'engager entre deux griffes des racines lorsque le brigadier le repoussa doucement, disant :

— C'est à moi à vous précéder dans le sentier de l'honneur. J vous dirai tout à l'heure s'il y a beaucoup de toiles d'araignées là-dedans.

Cette fois, il fut obligé de remettre son revolver en place et se faufila comme un serpent dans l'intérieur du tronc.

Les deux autres, qui le suivaient de très près, l'entendirent s'écrier :

— Il y a une échelle et j'aperçois une vague lueur au-dessus de ma tête. Je monte, mes enfants ; attendez-moi au salon. Je serais désolé, si je manquais mon coup, de vous tomber sur la tête. Je pèse deux cent dix, sans mes bottes.

Malgré cet avertissement qui partait d'un bon cœur de gendarme, Tristot, suivi de Pivolot, arriva derrière le brigadier en haut de l'échelle, point qui se trouvait situé à dix mètres au-dessus du niveau du sol boisé.

— Une surprise ! leur cria le brigadier, les fugitifs sont descendus

dans le bois au moyen d'une corde qu'ils ont oublié de couper, Si je parviens à en faire autant, malgré mon poids, vous ne risquez rien, vous autres. Ça y est! ajouta-t-il en mettant pied à terre,

— tia y est ! répétèrent l'un après l'autre les policiers

A ce moment, des paysans embusqués dans le bois accoururent au bruit.

La vue de l'uniforme du brigadier les remplit de stupéfaction.

Ils se demandaient comment ces trois hommes avaient pu arriver dans le fourré sans être aperças.

Tristot les mit au courant de leur odyssée du souterrain et de leur ascension par le chêne.

Plusieurs de ces braves gens s'embusquèrent autour de l'arbre pour saisir au passage les fugitifs s'ils venaient à prendre le même chemin que la police. Le brigadier et les Parisiens revinrent en toute hâte à Auderville d'oii ils télégraphièrent au procureur de la République à Cherbourg pour lui donner des renseignements complets sur leurs recherches ainsi que sur le signalement de Luversan et de son complice.

De la sorte, ils étaient certains que toute la police de l'arrondissement serait sur pied ; les fugitifs ne pourraient monter dans aucune voiture publique et encore moins en chemin de fer sans être immédiatement arrêtés.

Revenus à la ferme, les policiers apprirent de Léonie que la veuve Vignol s'était évanouie à deux reprises et qu'elle ne cessait de demander son fils.

Tristot voulut éviter à tout prix à cette pauvre femme la douleur d'apprendre le jour même l'épouvantable réalité. Il eut le courage de Taborder en souriant et de lui dire d'un ton convaincu :

— Ne pleurez plus, madame, nous avons la preuve que votre fils est reparti pour Cherbourg le jour même de son arrivée ici. Plusieurs personnes l'ont vu en compagnie du malfaiteur que nous recherchons et on est certain qu'ils sont allés jusqu'au chef-lieu. Le mieux que vous puissiez faire, c'est de repartir pour Paris ce soir même. M. Mazurier va atteler le cheval et vous reconduira ; mais vous n'avez que le temps, si vous ne voulez pas manquer le dernier train. Il est probable que vous retrouverez votre fils à Paris.

La voix du brave Tristot ne trembla point en prononçant ce pieux mensonge. L'infortunée, n'eut aucun doute et s'écria :

— Merci, oh ! merci, monsieur. Mais qu'allez vous-faire d'Andréa? De quoi est-elle accusée? Il doit y avoir erreur. Andréa, mais c'est mon enfant, je l'ai nourrie, je l'ai en partie élevée, je réponds d'elle : elle est

incapable d'une mauvaise action. Je veux l'embrasser avant de partir.

— Ne vous occupez plus de M"* de Terrenoire, répliqua Tristot avec fermeté. Elle est perdue pour vous comme pour elle-même, et puisque vous Taimez, réjouissez-vous de ce que la folie dont elle est atteinte lui épargnera le châtiment.

— Alors, c'est donc vrai, Andréa est coupable. J'espère encore que vous vous trompez. Les apparences peuvent être contre elle, mais bientôt son innocence éclatera à tous les yeux.

De son côté, Mazurier, se dévouant pour la circonstance, attela en toute hâte la voilure et l'amena dans la cour. Tristot y fit monter la veuve Vignol.

La pauvre femme eut en ce moment comme un regret de partir.

— Vous ne me trompez pas? demanda-t-elle au policier en le regardant bien en face.

Tristot, très émotionné par cette question, eut besoin de toute son énergie pour répondre :

— Je vous ai dit la vérité, rien que la vérité!

Il fit signe à Mazurier qui s'impatientait sur son siège.

La voiture partit au grand trot du cheval.

L'inutilité des recherches commençait à exaspérer les paysans. On savait que la grande femme en noir qui s'était installée à la ferme avec le faux Boizard s'y trouvait encore et on ne parlait rien moins que de la mettre en pièces.

Eu tous pays, la foule est toujours prête à faire 'justice sommaire et les gendarmes ont souvent plus de peine à protéger les criminels qu'à les mettre en état d'arrestation. Tristot craignit de voir se renouveler la scène terrible de Ville-d'Avray lorsque les habitants de cette paisible localité firent le siège de la villa Larouette dans le but d'arracher Luversan à la police.

C'étaient les mêmes cris : « A mort 1 A l'eau les assassins! »

Les rumeurs arrivèrent jusqu'à Andréa qui sortit soudainement de sa léthargie et fut prise d'un accès de folie furieuse. Elle brisa tous les objets qui lui tombèrent sous la main et se roula par terre dans des convulsions etîroyables.

Des sons aigus et inarticulés sortaient de sa bouche.

Comme ils l'avaient fait à Ville-d'Avray, Tristot et Pivolot se placèrent devant la porte du pavillon des Mazurier pour barrer le passage aux forcenés, pendant que le brigadier repoussait avec énergie les plus audacieux.

-— Vous n'avez pas le droit, s'écria Tristot de pénétrer dans cette

maison qui appartient en ce moment à la justice. Vous entendez les cris de cette femme. Partout, même chez les sauvages, on a pitié des fous. Vous êtes des gens civilisés, laissez la justice faire son service. Il y a dans ce mystère des points très obscurs. L'enquête sera longue et nous aurons besoin de tous les témoignages. Cette temme, dont vous réclamez la mort est peut-être innocente. Avant de la juger, nous avons le devoir de demander à la science de lui rendre la raison. Dans un instant, nous la ferons conduire à l'asile de Cherbourg. Ce serait de la folie de votre part que d'entraver l'exécution de notre mandat.

Le Normand est porté volontiers à écouter le langage de la raison. L'évacuation de la cour se fit assez lacilement; de même sur la route devant le pavillon des Mazurier. Quelques instants après, une voiture était amenée à la ferme, sur la réquisition du brigadier.

Deux gendarmes pénétrèrent dans la chambre oii Andréa avait été enfermée. Ils garrottèrent la malheureuse, malgré sarésistance désespérée, ^t la portèrent dans le véhicule où on fut obligé de l'attacher.

Cela fait, ils montèrent à cheval et escortèrent la voiture qui arriva à Cherbourg presque en même temps que celle de la veuve Vignol.

Cependant, les policiers voyaient avec désespoir s'écouler les heures sans qu'on pût trouver la piste des fugitifs. Vainement ils avaient exploré à nouveau les souterrains dans l'espoir de trouver une troisième issue.

— Nous avons peut-être eu tort, dit Tristot, de ne pas descendre ians le puits.

— C'est aussi mon avis, déclaia le nrigadier ; mais la chose n'est pas commode. Cependant, elle n'est pas impossible.

Ils trouvèrent à grand'peine les cordages nécessaires à l'entreprise.

On établit une poulie solide à l'orifice du puits et on accrocha à l'extrémité de la corde une grande manne dans laquelle Pivolot réclama l'honneur de s'installer.

— J'y consens, s'écria son confrère, mais sous la réserve que vous me permettrez de partager cet honneur. Le péril n'est d'ailleurs pas excessif : ce n'est point l'air qui manque là-dedans. Voyez plutôt : la flamme de notre lanterne est tirée en tous sens, ce qui nous prouve qu'il l'xiste, soit au fond du puits, soit dans ses parois, une ouverture communiquant avec l'extérieur.

— Ce qui vous prouve aussi, ajouta le brigadier, que vous n'aurez nul besoin d'arriver au fond, attendu que les fugitifs ne possédaient pas l'outillage nécessaire à cette descente. Vous devez trouver l'issue en question à quelques mètres de l'oritice tout au plus. Là encore, il y aura peut être des pruneaux à recevoir; c'est mon affaire et non la vôtre.

ROGER-LA-HONTE itti

Les Parisiens tinrent bon et le représentant de la police locale dut s'incliner devant leur volonté.

Il consentit et alla chercher la corde.

Peu d'instants après, il revenait avec trois solides gars dont le concours était nécessaire pour le succès de l'entreprise.

La descente se fit très lentement, de façon à permettre aux explorateurs d'examiner à loisir les parois du puits.

— Eh bien? demandait à tout instant le brigadier, vous ne voyez rien?

— Rien, répondaient d'une voix triste ces messieurs de Paris. Quand le fond de la manne atteignit, au bout de cinq minutes, la

nappe d'eau :

— Arrêtez ! crièrent enfin les policiers.

— Que voyez-vous? réitéra le brigadier.

— Tout à l'heure! lui ful-il répondu.

Tristot et Pivolot, le dos tourné, élevèrent chacun leur lanterne et inspectèrent le gouffre.

— Tiens! firent-ils tous deux à la fois.

Tristot parla le premier, bien qu'il fut très curieux de connaître la cause de l'interjection lancée par son confrère.

— Il y a, dit-il, une ouverture toute naturelle au fond de ce puits. Ce n'est pas une source que nous venons de toucher, mais un véritable cours d'eau, un ru. La cavité doit être toutefois très profonde au-dessous de nous. Ah ! ah ! L'eau est joliment bourbeuse; d'où je conclue qu'elle a été fortement secouée, oh mais très fortement, avant notre visite.

11 s'interrompit pour crier au brigadier et à ses hommes :

— Hé ! là-haut, tenez bon, nous avons de l'eau jusqu'à mi-jambe ; ça suffit.

Eh Tristot, s'adressant enfin à son compagnon, lui demanda :

— Et vous? qu'avez-vous vu de remarquable?

— Une chose bien extraordinaire : il y a, de mon côté, au-dessus de la nappe d'eau, une cavité au fond de laquelle je vois très distinctement, devinez quoi, monsieur Tristot?...

— J'ai les pieds à la glace, et vous me faites bouillir!

— Penchez-vous un peu en dehors de la manne pour me faire con trepoids; je vais allonger le bras et tâcher de saisir ce que je vois. Cela me paraît si étrange que je me demande si je n'ai pas la berlue.

Tristot obéit tout en maugréant.

Pivolot, au risque de prendre un bam forcé, se courba de telle sorte qu'il faillit perdre l'équilibre.

— Impossible d'y arriver! s'écria-t-il en reprenant la positio verticale.

Dans ce mouvement, un peu trop vite exécuté, Tristot éprouva une telle secousse qu'il fit le plongeon.

— Tonnerre de Dieu!

C'était la première fois que Tristot jurait avec cette énergie. Pivolot sentit la sueur froide lui couler le long du dos. 11 n'eut qu'une pensée ; sauver son meilleur ami, son seul ami. Là-haut, le brigadier hurlait :

— Mais qu'est-ce que vous faites donc?

Pivolot commanda :

— Descendez-nous de cinquante centimètres!... Là... Assez!.,. L'eau lui venait jusqu'au menton.

Dans cette position, il pouvait suivre du regard le cours du qu'éclairait la lumière du jour à peu de distance du puils.

Il eut la satisfaction d'apercevoir son bon ami Tristot assis sur grosse pierre, au beau milieu des ruines du château des Mouettes.

— Qu'y a-t-il de nouveau? lui cria-t-il.

Tristot, crotté comme un barbet, s'approcha tout grelottant de la brèche et, se mettant à plat ventre dans la vase, demeura stupéfait en voyant la tête de son ami émerger de Feau.

— Vous êtes fou ! lui dit-il. Si les autres lâchaient la corde, ce panier, comme dirait le brigadier, deviendrait votre cercueil. Un mot, cependant? Avez-vous au moins réussi à attraper l'obiet de votre convoitise?

— Pas encore.

Pivolot enjoignit au brigadier de le remonter de cinquante centimètres.

La manœuvre sexécuta de suite, mais avec une sage lenteur.

Ce que Pivolot avait vu, c'était un portefeuille. Il supposa que l'objet avait été posé là à dessein pour y être retrouvé en temps utile.

Pivolot s'en empara, non sans peine.

Le cœur lui battait très fort, à ce bon M. Pivolot. Car enfin, si ce portefeuille était celui de Luversan, on pouvait espérer y retrouver quelques documents précieux à plus d'un titre, notamment certaines valeurs avantageusement cotées à la Bourse et qui constituaient l'unique avoir de deux honnêtes rentiers bien connus de nos lecteurs.

A cette pensée qu'il allait peut-être rentrer en possession de son bien, Pivolot remerciait déjà la Providence. Mais une autre idée le troubla profondément: si pressé qu'il fût d'ouvrir le portefeuille et d'en examiner le contenu, il lui déplaisait fort de mettre le brigadier de gendarmerie au courant d'une découverte aussi importante.

ROGER-LA-IIONTE

11 est toujours utile de faire marcher le commerce, même celui du suif. (P. 1228.)

El dans sa hâle d'être édifié au sujet de son magot, il se dit que le chemin suivi par Tristot pour sortir du puits était encore le plus pratique.

Aussitôt dit, aussitôt fait : Pivolot qui a serré le précieux portefeuille dans sa poche, pique une tète dans le ru, ayant soin de crier au brigadier.

— Vous pouvez remonter la manne, nous n'en avons plus besoin.

Un instant après, les deux amis, assis philosophiquement côte à côle

Liv. 154. — JL'i.F.» NAnY.

ROOKR-LA-nn>'TK.

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