LIV
1226 RUGEH-LA-HONTK
sur un des antiques débris du château des Mouettes, commençaient l'inventaire des documents renfermés dans le portefeuille.
Sans perdre une seconde, le brigadier tira ferme sur la cord'* en recommandant à ses aides d'en faire autant.
Mais la manne, débarrassée des policiers, remonta avec une vitesse qu'il eût été difficile de prévoir, et les quatre hommes tombèrent à la renverse.
Aucun d^eux n'avait lâché la corde.
— Plus doucement! fit le brigadier en se relevant. Décidément, ça ne pèse pas lourd, deux Parisiens,
Mais il n'eut pas de peine à reconnaître que la légèreté du panier présentait quelque chose d'anormal. Il fit arrêter la manœuvre et se pencha au-dessus du gouffre.
— On ne voit plus leurs lanternes ! fit-il avec effroi. Qu'est-ce que cela signifie?...
Il ne pouvait croire à un accident, puisque l'un des explorateurs venait de lui crier de remonter la manne. Dans sa hâte de savoir la vérité, il recommença à tirer ferme sur la corde, mouvement qui fut imité par les trois Normands.
A la vue du panier vide, ces braves gens se regardèrent les uns les autres, dans l'espoir que l'un d'eux y comprendrait quelque chose.
Les gars partirent d'un franc éclat de rire, mais le brigadier conservait son air sérieux des grands jours.
Avec la méfiance naturelle qui caractérise le gendarme, il murmura entre ses dents :
— Est-ce que par hasard, ils seraient de la bande?...
Dans cette pensée, il se reprochait amèrement de n'avoir pas mis le grappin sur Tristot et Pivolot qui se seraient expliqués ensuite avec le juge d'instruction.
— Avez-vous du nerf? demanda-t-il à ses aides. Seriez-vous capables de me descendre tout doucement à vous trois au fond de ce trou à malices?
Les gars protestèrent de leur dévouement et de leurs biceps.
Sans plus de façons, le brigadier prit place dans la manne en ayant soin de s'accrocher des deux mains à la corde pour ne point crever le fond du panier. Surtout, recommanda-t-il à ses hommes, pas un mot, pas un cri ! Je saurai bien vous avertir si fai besoin de vous. Je vous sifflerai quand il faudra m'arrêter.
La descente s'opéra dans toutes les conditions de sécurité désirables.
Arrivé au fond, le brigadier reconnut à son tour l'existence du ru.
Force lui fut bien de donner un coup de sifflet quand il se sentit de l'eau jusqu'en haut des bottes.
Mais il le fit avec tant de modération, tant de prudence, que Tavertissement se perdit en hauteur sans être répercuté dans les ruines du château des Mouettes.
Le brave représentant de la police locale se disposait à quitter son panier pour voir ce qui se passait aux environs quand il entendit une voix déjà bien connue de lui, s'écrier :
— Nous sommes sauvéi !
C'était ce bon M. Pivolot qui venait de retrouver sa fortune, ainsi que celle de ce brave M. Tristot, dans le portefeuille de Luversan
L'exclamation fut suivie d'un bruit de papiers froissés avec nervosité. Tristot contrôlait de visu l'assertion de son confrère et ami.
— C'est vrai, c'est pourtant vrai, approuvait-il; nous sommes sauvés. N'y avait-il pas de quoi mettre la puce à l'oreille à un brigadier de
gendarmerie ?
Le nôtre s'assura si son revolver d'ordonnance était en état de fonctionner.
— Voilà, se dit-il en armant son formidable joujou, qui vous empêcherait, mes gaillards, d'aller plus loin.
Il aurait commis l'imprudence de se montrer aux Parisiens, si Pivolot n'avait commencé un petit discours où éclatait enfm la jubilation de rentrer dans ses fonds.
— Vous avez été toujours un peu sceptique, monsieur Tristot, ditil. Quand je vous parlais de la Providence, vous hochiez la tète, en signe de doute. Entre nous soit dit, vous vous laissez aller un peu trop au courant de la libre pensée. Vous avez la conviction que celui qui voit tout, qui entend tout, et qui peut tout, n'a jamais perdu une minute de son Eternité pour s'occuper de la créature humaine. Eh bien, moi, humble atome soumis aux décrets de la Providence, je crois en elle. C'est grâce à son initiative, à sa protection toute-puissante, que nous avons eu l'idée de descendre dans ce puits au fond duquel elle avait pris la peine de déposer le portefeuille. Je vous avouerai franchement qu'à mon âge, il m'eA été pénible de reprendre un collier de misère pour gagner le reste de ma vie. Enfin, nous voici rentrés en possession de nos quinze mille livre de rente ! Ce n'est pas malheureux.
Le brigadier ne comprenait plus, mais plus du tout; ça lui paraissait de plus en plus louche. Avant d'agir, il écouta la réponse de Tristot. Elle ne se fit pas attendre.
— Je ne vous ai jamais empêché, dit Tristot à Pivolot, de croire et
mémo de pratiquer, mais enfin, mon bon ami, si voire Providence a pris la peine de nous rapporter au château des Mouettes les économies de nos pore et mère, ce qui est charmant de sa part, expliquez-moi pourquoi elle s'était donné le mal de nous priver de cette source légitime de revenus? Car enfin, pour s'enrichir aux dépens d'autrui, Luversan aurait bien pu choisir des victimes plus opulentes que nous. S'il nous a dépouillés de notre fortune, c'est parce qu'il était écrit dans le livre de la destinée qu'il nous volerait. Il nous rembourse aujourd'hui, en vertu de celte même loi de fatalité! Je ne vois dans cette affaire rien qui puisse èlre mis à l'actif de votre Providence.
— Vous êtes ingrat! s'écria Pivolot. Sitôt rentré à Paris je ferai brûler dix cierges à Saint-Roch.
— Il est toujours utile de faire marcher le commerce, même celui du suif. Une question cependant : comment admettez-vous que la Providence emploie, pour Texéculion de ses décrets, des mains aussi indignes que celle de Mathias Zubéri?
Pivolot ne répondit pas, par mépris sans doute, ou peut-être faute d'arguments écrasants.
La lumière s'était faite enfin dans l'esprit du brigadier.
Ces cinq mots : « Quinze mille livres de rente : » lui donnait une haute opinion des deux policiers venus de Paris jusque dans le Cotentin à la poursuite de Luversan.
Il connaissait dans tous ses détails l'histoire de Roger Laroque, ainsi que celle de Jean Guerrier, et il était tout fier de participer à cette chasse à l'homme en compagnie de deux rentiers.
Sans plus d'hésitation, il sortit du panier au risque de souiller de boue son uniforme, et tout en pataugeant dans la vase, il cria aux gars Normands :
— Ne bougez plus, là-haut, je vais faire un petit tour.
Un instant après, il apparaissait aux yeux stupéfaits des deux policiers.
— Ce n'est pas gentil, leur dit-il en taisant résonner formidablement ses bottes sur une pierre de taille datant du Grand siècle, voilà que vous opérez sans moi. Qu'y a-t-il donc de si surprenant dans ce portefeuille?
— Oh! pas grand'chose, répondit Tristot.
— Mais encore?
— Une bagatelle de deux millions environ, tant en billets de banque qu'en titres divers.
Deux millions! Le brigadier en chancela et un nuage doré lui passa devant les yeux.
— Deux millions, répéta Pivolot, sur lesquels il nous revient dûment et légalement la bagatelle de six cent mille francs qui nous avaient été volés par le faux Boizard.
— Et le reste? demanda avec une curiosité émue le brigadier.
— Le reste appartient aux héritiers de M. de Terrenoire ; mais vous ne savez peut-être pas de qui nous voulons parler?
Le brigadier répliqua avec orgueil :
— Je lis tous les jours le journal, surtout les faits divers. Je sais par cœur le signalement de tous les malfaiteurs en fuite. C'est vous dire que je connais l'aiïairc Brignolct depuis A jusqu'à Z. M. de Terrenoire était le patron de Brignolct ; il s'est suicidé récemment dans son hôtel de la rue de Chanaleilles. Quant à sa femme, elle avait disparu le mois précédent, et depuis, on n'en a plus eu de nouvelles.
ïristot sourit malicieusement.
— Puisque vous lisez les journaux, observa-t-h, vous devez connaître le signalement de M"* de Terrenoire, signalement que toute la presse a reproduit d'après une communication du service de sûreté.
— Parfaitement. C'est une femme de haute taille, très brune, aux traits réguliers, aux cheveux abondants, et qui, paraît-il, ne sort jamais que voilée.
— Très bien, mon brigadier. Et sur ce signalement, vous vous croyez de force à reconnaître cette femme, si elle vient à passer devant vous?
— Pour sûr! mais il faudrait un grand hasard pour qu'elle vienne à Auderville.
— Eh bien, s'écria Tristot, ce hasard s'est produit. M""" de Terrenoire n'est autre que la folle que nous venons d'expédier à l'asile de Cherbourg.
Le brigadier se pinça les lèvres de dépit. Tristot ne voulut pas abuser de son triomphe.
— Voyez-vous, mon brigadier, dit-il, il n'y a rien qui ressemble à un signalement comme un autre signalement. Dans une société bien policée, ajouLa-t-il, tout individu, mâle ou femelle, devrait être tenu de se faire photographier au moins tous les cinq ans et d'envoyer son portrait à la mairie centrale pour y être classé d'après le système Bertillon Cette obligation donnerait à rétléchir aux malhonnêtes gens. Mais nous bavardons comme des propriétaires, au lieu d'agir. Luversan et son complice se sont peut-être cachés dans ces ruines. 11 faudrait y organiser une battue en règle.
Le brigadier ht observer qu'on n'avait besoin d'aucun aide ptuir faire cette battue et tous trois, revolver au poing, explorèrent les décombres.
Il ne leur fallut pas moins d'une demi-heure, même en se parlageant ia besogne, pour reconnaître que ce séjour de dévastation ne recelait pas un être humain.
Obligés de marcher sur des débris où le pied trouvait difficilement son aplomb, de franchir obstacle sur obstacle, ils revinrent harassés de fatigue au bord du ru.
Là, les trois hommes s'assirent sur la pierre où ils avaient terminé l'inventaire du portefeuille.
Tristot tira de ce précieux objet un parchemin qu'il relut attentivement.
C'était le plan légué à sa postérité dans une bible par le trisaïeul do Charles Boizard.
Ils examinèrent ce plan, se rendirent compte de la position exacte des souterrains et durent reconnaître qu'il n'existait pas d'autres issues que celles par où ils avaient passé.
D'où il fallait conclure que Luversan et son complice étaient descendus dans le puits. En inspectant le terrain fangeux, le brigadier s'écria soudain :
— Quelqu'un a passé par ici.
Les Parisiens avaient beau écarquillor les yeux, ils ne voyaient aucune trace de pas.
Le brigadier les railla poliment sur leur manque de coup d'œil.
— Nous autres, bons gendarmes, dit-il, nous sommes habitués à reconnaître les vestiges du pied humain sur le sol. Quelqu'un a passé par ici, mais il a eu soin en se retirant d'effacer les traces de son passage au fur et à mesure qu'il s'avançait. Il lui a suffi de remuer avec une branche d'arbre le terrain fangeux. Seulement, celte déhcate opération n'a pas parfaitement été exécutée, faute de temps, et tenez! ne voyez-vous pas, de-ci, de-là, l'empreinte d'un talon de bottine? S'il n'y avait pas tant de feuilles mortes sous nos pieds, nous pourrions suivre facilement la piste. Essayons toutefois.
Ils longèrent à pas comptés le cours du ru, mais ils durent s'arrêter à un endroit où l'eau s'engouffrait dans les profondeurs des ruines par un canal souterrain très étroit et inacessible.
Ils revinrent encore à la base du puits.
Pivolot fit une remarque importante.
— La ferme, dit-il, se trouvait autrefois à la même hauteur que le faîte du château. Elle en domine aujourd'hui les ruines. Pour que les fugitifs aient pu regagner le souterrain par une issue qu'ils auraient découverte, il faudrait que cette issue existât au long de la hauteur à pic'
qui surplombe cet amas de décombres. Or, vous le voyez; il n'esl pas possible de monter par là sans être vu et il n'y a pas trace d'ouverture. D'autre part, j'ai constaté que la galerie, solidement maçonnée, n'a pas une seule fissure.
— Et moi, j'estime, dit le brig-adier, qu'en cherchant bien, on doit trouver dans ces ruines mêmes un autre souterrain. Les vieilles gens du pays vous diront tous que le château des Mouettes correspondait secrètement avec un autre château qui était situé à une demi-lieue, et dont il ne reste plus de vestige. Le souterrain aurait été bouché, il y a plus de cent ans. Qui sait si Luversan ne l'aura pas retrouvé. Dans tous les cas il ne saurait en sortir sans se faire prendre.
Ils décidèrent de rentrer à la ferme en faisant le grand tour.
A leur arrivée, ils trouvèrent dans la cour une foule de paysans qui au lieu de continuer leurs recherches dans les bois d'alentour étaient venus voir s'il n'y avait pas du nouveau. Quant aux trois gars requis par le brigadier pour la descente dans le puits, il s'étaient entêtés à rester sur place, attendant les ordres d'en bas.
Grand fut leur élonnement lorsque leur chef vint parla galerie le^ relever de leur faction.
Le parquet de Cherbourg n'arriva que très tard dans la soirée. Le procureur de la République était venu en personne, accompagné d'un substitut et dun juge d'instruction.
On fit sortir de la ferme les nombreux curieux et curieuses qui l'encombraient.
On ferma toutes les portes, et sur les indications des policiers, on procéda dans le caveau situé sous la tourelle, à l'exhumation de la victime.
Préalablement on avait dû y établir un courant d'air pour chasser les odeurs méphytiques.
Un médecin de Cherbourg constata que la victime avait été frappée d'un coup de couteau dans le dos, mais que cette blessure, horrible à voir, n'avait pas causé la mort immédiate.
Les mains crispées de Pierre Vignol portaient les traces des efforts qu'il avait faits pour sortir de sa fosse.
Ses ongles remplis de terre s'étaient déchirés dans celte lutte suprême.
L'identité de la victime fut établie de suite, grâce à des papiers trouvés dans ses poches.
Comme l'avait prévu sa mère, le docteur Vignol était bien résolu, lors de son départ, à se tuer si son généreux client, Charles Boizard, ne
lui avait rendu le service d'argent qu'il attendait de lui. Il avait rédigé d'avance la lettre suivante mise sous enveloppe avec cette adresse :
« Madame Vignol, »
Rue des Abbesses, 36.
Cette lettre était ainsi conçue :
« Chère mère,
« Je vais te causer la plus grande douleur de ta vie. A l'heure oh tu recevras ce mot d'adieu, j'aurais mis fin par la mort à la terrible lutte pour l'existence d'où je sors, vaincu.
« C'est l'ambition qui m'a perdu.
« Grâce à ton dévouement maternel, j'étais parvenu à sortir de la basse condition oti ma naissance m'avait placé.
« Je pouvais devenir ce qu'on appelle à Paris un bon médecin de quartier, ou mieux encore, un utile médecin de campagne. Mais si j'aimais la science, l'étude, ce n'était point dans le noble but de devenir un savant. Je voulais la fortune, et pour y arriver, je n'aurais reculé devant aucun moyen.
« Les difficultés que j'ai éprouvées dans mon humble condition d'étudiant pauvre m'avaient aigri le caractère.
« Tout autre, en arrivant ainsi à conquérir un diplôme de docteur en médecine eût été fier de lui-même. Moi, je m'en voulais d'avoir eu le courage de subir tant d'épreuves, tant d'humiliations, tant de misère.
« Arrivé au but, je m'aperçus que c'était tout à recommencer. Les mêmes difficultés se présentaient devant moi.
« Que faire de mon diplôme, sans argent? je dus me mettre à la solde de l'infâme Claudinet. Ce malfaiteur, diplômé lui aussi, me tenait sous son joug par la faim.
« C'était trop d'ignominie! Pour en sortir, j'essayai de faire taire mon ambition et de m'habituer à la vie paisible des champs.
« Cette expérience ne me réussit pas. Je haïssais trop les hommes pour devenir tout d'un coup un philanthrope.
« Et pour mon malheur, la fatalité me mit en présence, à Genève, d'une jeune fille qui m'inspira le seul amour que j'aie jamais ressenti. Je réussis à lui plaire. J'aurais pu trouver le bonheur, mais toujours à la même condition : Êti'e riche. Le père de cette jeune fille n'aurait jamais consenti à la donner à un médecin sans argent et sans clientèle.
BOGER-LA-HONTE
Dès SIX heures du inatin, ces bonnes gens n'ayant aperçu aucun individu susoect. se découracèrent. (P. 1235.)
« Dès lors, mon ambition au lieu de se briser contre les impossibilités, les obstacles insurmontables, se renforça de l'idée fixe. Je ne désirais plus seulement la fortune, pour le luxe qu'elle procure elles jouissances matérielles. L'amour me rendait fou.
« En dernier lieu, je me raccrochai à l'espoir insensé qu'un étranger, M. Charles Boizard, dont j'avais déjà éprouvé la générosité, me viendrait
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en aide. Vainement vous avez essayé de me faire renoncer à ce projet. Vous aviez raison, ma mère : chacun ne doit compter que sur soi.
« En résumé, de tous les malades que j'ai soignés, il n'en était pas de plus atteint que moi-même. Le mal d'ambition, qui prend sa source en notre propre nature et se développe rapidement dans les milieux corrompus, m'avait gangrené le cœur.
« Je devenais un danger pour moi-même, je l'ai compris. En habile chirurgien, j'ai tranché dans le vif.
« Adieu, ma mère, et pardonnez à votre fils. »
La lecture de cette lettre produisit une vive impression sur les magistrats et les policiers.
Seuls, Tristot et Pivolot pouvaient en comprendre le sens caché. Seuls, ils connaissaient la part prise par Pierre Vignol dans l'évasion de Luversan. Oui, c'était bien l'ambition qui avait perdu le jeune médecin, une ambition effrénée.
Les magistrats instructeurs allaient se retirer quand Tristot se permit de prendre la parole.
— Pardon, fit-il, nous avons trouvé le corps d'une des victimes, mais il nous reste à découvrir le cadavre de M. Charles Boizard.
— Il n'est guère probable, dit le juge d'instruction, que le crime ait été accompli ici. D'après le témoignage de M* Martineau que nous avons vu tout à l'heure, Luversan est arrivé seul à Aiiderville.
— Il n'en coûterait pas beaucoup, continua Tristot, de recommencer des fouilles dans ce caveau.
Le juge accéda du désir du policier et les gars requis pour la circonstance recommencèrent à jouer de la bêche.
Ce fut un triomphe pour les Parisiens quand les travailleurs eurent mis à découvert un second cadavre, celui d'un homme petit de taille, trapu, aux cheveux et à la barbe rouges.
Tristot assura qu'on était en présence des restes de Charles Boizard, et pour le prouver, il exhiba une lettre de M. de Lignerolles oii le signalement du malheureux propriétaire du château des Mouettes se trouvait reproduit.
— Nous avons d'ailleurs, dit-il, la certitude de pouvoir le faire reconnaître par les témoins de Paris, notamment le pharmacien de la rue de Moscou chez qui on l'a transporté il y environ sept semaines à la suite d'un accident de voiture dont il avait été victime.
Le juge d'instruction comprit que les deux compères en savaient très long sur les préliminaires du drame et il les invita à passer à son bureau le lendemain matin.
Les cadavres furent remontés dans la cour de la ferme. On les déposa sur des civières que des paysans de bonne volonté se charg-èrent d'amener à Cherbourg où la double autopsie serait faite.
Tristot et Pivolot se remirent en campagne aussitôt avec le brigadier qui ne voulait plus les quitter, mais ils eurent beau s'embusquer la nuit dans les ruines, fouiller de fond en comble le petit bois oii aboutissait le souterrain, ils ne purent découvrir la piste des fug-itifs.
Il en fut de même des gendarmes et des nombreux paysans qui parcouraient la campagne en tous sens,
A l'aube du jour, cent personnes, la plupart armées de fourches, se tenaient à l'aiïût aux abords de toutes les routes et chemins vicinaux. Malheureusement il régnait un brouillard intense qui rendait toutes les recherches impossibles. On ne voyait rien à cinq pas devant soi. Vers midi les bonnes gens se découragèrent, et chacun entra chez soi pour manger la soupe.
Tristot et Pivolot avaient dû quitter la partie pour se rendre à Cherbourg.
Ils y conféraient depuis environ deux heures avec le juge d'instruction lorsque l'huissier entra, disant qu'un pêcheur de la Diélette avait une importante communication à faire.
Le juge donna l'ordre d'introduire ce témoin qui n'était autre que le père Cahue.
Le bonhomme apportait la lettre laissée par Célestin Damour sur la plage de la Diélette. Il avait l'air très embarrassé et encore plus ému.
L'affaire du château des Mouettes était déjà connue de tout le Cotentin.
Le pêcheur ne doutait pas que la lettre trouvée par Marie et ses compagnes en allant à la pêche, n'eût rapport à cet épouvantable drame.
Sans demander la permission, Cahue s'assit dans Tespoir d'apprendre du nouveau.
Le juge prit connaissance de la confession de Célestin, puis il passa la lettre aux Parisiens.
On se souvient que Célestin avait terminé ainsi sa lettre :
« Quant au bandit, sachant bien qu'il me tuerait quand il n'aurait plus besoin de moi, je l'ai précipité dans un ancien puits situé au fond d'un deuxième souterrain dont vous trouverez l'entrée près des piliers du haut bâtiment des ruines. »
La chose paraissait réellement prodigieuse et peu croyable, vu la profondeur du puits. Cependant, on lit tous les jours dans les nouvelles diverses publiées par les journaux le récit de faits presque aussi extraordinaires. Tel qui s'est jeté dans son puits pour en finir avec les
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désagréments de la vie en est retiré sain et sauf après un plongeon inoffensif. Luversan pouvait avoir eu la chance de tomber dans le ru sans se briser contre les parois du puits et les pierres bordant la cuvette du fond. Les policiers avaient d'ailleurs constaté, ainsi que le brigadier, qu'il existait à cet endroit une sorte d'entonnoir très profond.
— C'est égal, remarqua Trislo% il n'y a de la chance que pour les coquins.
— Et pour les honnêtes gens aussi, répliqua Pivolot, puisque la chute de Luversan nous a permis de rentrer en possession de notre bien. Je suis bien convaincu qu'il est tombé la tête en bas, et que son portefeuille, glissant de sa poche, est. venu se loger dans la crevasse où nous l'avons trouvé.
— Se loger providentiellement!... ajouta Tristot.
Gahue fut interrogé. Il raconta tout ce qu'il savait sur le naufragé et termina ainsi :
— Je ne pouvais pas soupçonner que ce garçon-là avait de si mauvaises connaissances. Dans tous les cas, tant qu'il est resté chez moi, il n'a rien fait de mal; même qu'il s'est montré très délicat. On lui aurait donné le bon Dieu sans confession.
— Croyez-vous sérieusement, demanda Tristot au pêcheur, que ce jeune homme se soit jeté à la mer ?
— Ça ne m'étonnerait pas, répondit Cahue. Le Parisien riait tout le temps et nous faisait bien rire aussi, mais on voyait qu'au fond, il était tout chose, tout triste. 11 devait avoir des remords. Moi, j'aurais dû écouter le conseil de mon neveu qui me disait : « Méfie-toi de cet avorton, il serait bien embarrassé de dire d'où viennent ses billets de mille francs. »
Le père Gahue se garda bien de dire toutefois qu'il avait pensé un instant à donner sa fille à Célestin Damour.
— Faudra-t-il revenir? demanda-t-il avant de se retirer.
— On vous écrira, lui dit le juge. Il est probable que vous serez appelé comme témoin en cour d'assises.
A l'idée de paraître en justice, le père Cahue eut un geste de colère ; mais il n'osa point protester.
Tristot demanda au juge la permission de prendre copie de la lettre afin d'en donner communication à Roger Laroque. Ce lui fut accordé.
Il achevait cette copie quand l'huissier annonça une visite à laquelle les policiers étaient loin de s'attendre.
C'était M. de Lignerolles qui arrivait de Paris avec Roger Laroque. La veille au soir une dépêche lui avait été adressée de Cherbourg au sujet des graves événements de la matinée.
Roger serra la main des policiers et, mis au courant de leur funèbre découverte, il les complimenta.
M. Pivolot montrait une figure épanouie.
Ses yeux s'arrêtaient de préférence sur le portefeuille ouvert devant les juges au milieu des pièces à conviction. Dame! c'est qu'il contenait, ce portefeuille, de quoi permettre à deux honnêtes gens de terminerhonorablement leur existence sans avoir recours à personne.
Trislot ne se laissait pas aller, lui, à des sentiments aussi personnels, et ce fut d'un air profondément découragé qu'il dit à Laroque après lui avoir donné communication de la lettre de Damour :
— Nous sommes loin de chanter victoire. Le petit Damour a perdu la tête et s'est fait justice, mais je connais trop mon Luversan pour m'imaginer qu'il se tuera avant de sentir l'ennemi sur son dos. Il luttera jusqu'au bout. Cependant il doit être bien embarrassé, car il lui manque le nerf de la guerre. Plus je réfléchis,, plus j'adopte la version de Pivolot... Le portefeuille a dû tomber de la poche de Luversan. Et je le prouve : quand nous sommes descendus dans le ru, nous avons constaté que le fond de l'entonnoir contenait une eau vaseuse. La boue avait été remuée là par quelqu'un qui cherchait quelque chose. Ce quelqu'un, c'était Luversan; ce quelque chose, c'était le portefeuille. Après de vaines recherches, Luversan a dû se dire que le portefeuille s'était arrêté miraculeusement sur une des pierres en saillie de l'intérieur, ou dans un trou; mais ne disposant pas d'échelle pour remonter, et se sentant poursuivi de près, il s'est résigné à sacrifier son butin pour sauver sa peau.
Les deux magistrats laissaient parler les Parisiens dont ils reconnaissaient la perspicacité.
Toutefois M. de Lignerolles manifesta son étonnement de ce que Luversan eût pu gagner aussi facilement le large dans un pays où un étranger ne saurait passer inaperçu.
Les policiers ne relevèrent pas cette observation : ils étaient convaincus que le fugitif leur serait amené mort ou vif avant la fin du jour ou le lendemain au plus tard.
Roger avait promis à Suzanne et à Raymond de revenir par le premier train. Il prit congé de ses bons amis et leur demanda de lui télégraphier dès qu'il y aurait du nouveau.
— Quant à la dépense, ajouta-t-il, n'y regardez jamais. Je me charge de tous les frais, et pour commencer, voici un billet de mille francs que je vous prie de partager entre tous les braves gens plus ou moins besogneux qui vous ont prêté leur concours.
Il se fit reconduire à la gare. Au fond, ce qu'il désirait le plus, ce
n'était pas l'arrestation de Luversan, dont il redoutait pour le bonlieur de sa fille et de Raymond, les aveux complets en cour d'assises. Il espérait que le criminel, bientôt traqué de toutes parts, suivrait l'exemple de Célestin Damour.
L'autopsie des deux victimes fut pratiquée le jour même à Cherbourg-.
Cette opération ne démontra rien de nouveau en ce qui concernait Pierre Vignol; mais elle amena la preuve que Charles Boizard avait été empoisonné avec de l'acide prussique et que, de plus, le corps qui présentait de nombreuses ecchymoses avait dû être traîné sur un long parcours avant d'avoir été enterré dans le caveau.
Quant au trésor des Boizard, estimé par des experts à deux millions cinq cent mille francs, on le fit déposer provisoirement dans le cofîre-fort de M" Martineau. Le notaire se hàla d'annoncer aux intéressés les volontés exprimées par son malheureux client relativement aux dix mille francs qu'il avait envoyés d'Amérique pour le payement des appointements de Mazurier et l'entretien de la ferme.
L'après-midi, le parquet se transporta à l'asile où avait été transportée Andréa de Terrenoire.
L'infâme maîtresse de Mussidan et de Luyersan venait d'expirer à la suite d'un accès de folie furieuse.
Diane qui se trouvait à Paris avec son mari fut avertie par dépèche télégraphique.
En dehors des deux policiers, du brigadier et des deux magistrats chargés de l'instruction, nul ne connaissait le vrai nom de la morte. Le secret fut si bien gardé dans cette contrée oii le reportage ne sévit pas encore qu'aucun journal ne put livrer le nom de Terrenoire à la curiosité publique.
Julien de Vaunoise fit transporter les restes de la criminelle à Paris oii elle fut inhumée au cimetière du Nord dans le caveau de la famille, à côté de l'homme dont elle avait souillé le nom.
Deux jeunes femmes suivirent le convoi : Diane et Marie-Louise.
Est-il un sort plus doux, plus digne d'envie, que celui du cheval dont toute l'occupation consiste à paître en liberté l'herbage de la prairie, de galoper à travers les herbes jaunissantes, de chercher l'ombre des grands
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chênes de la haie et de frotter son poil inculte à l'étrille naturelle fournie par le tronc rugueux des vieux pommiers ?
C'est un plaisir pour les touristes qui viennent passer la belle saison sur la côte normande que d'assister aux ébats des jeunes chevaux dans les prés verdoyants. Le regard du connaisseur s'arrête de préférence sur tel animal dont l'harmonie des proportions fait présager un bel avenir de coureur.
Là, le fier troupeau n'a môme pas à obéir aux caprices du berger. Chacun circule à sa fantaisie, trotte ou galope pour le plaisir |de trotter et de galoper, hennit à pleins poumons, traverse son domaine d'une seule haleine en tous sens, ne connaît encore de l'existence que le bonheur d'être au monde sans dépendre de personne.
Là, le troupeau se sentira en sûreté jusqu'au jour maudit, où son propriétaire viendra l'en arracher pour l'envoyer à l'écurie. En attendant, il est heureux comme l'enfant à qui rien ne manque et qui n'a pas encore entendu résonner à son oreille la voix grave du magister.
Ce n'était certainement point pour contempler un troupeau de quadrupèdes en liberté que Malmenade, natif de l'Ariège et dompteur de profession, avait franchi, le matin du jour où les gens d'Auderville sondaient vainement le brouillard pour y trouver Luversan, la clôture d'un pré où paissaient et gîtaient vingt-quatre chevaux appartenant à un riche éleveur de Beaumont, bourg situé à environ quatre lieues du château des Mouettes.
Grand, mince, nerveux et agile, Malmenade arpentait à grandes enjambées la prairie.
Bientôt, malgré l'épaisseur de la brume, il distingua vaguement les silhouettes des chevaux qui, serrés les uns contre les autres, les oreilles dressées, la crinière au vent, sentaient l'approche de l'ennemi.
Malmenade s'arrêta.
Cet homme habitué à mater les mauvaises volontés des fauves se méfiait du cheval.
Après un instant d'hésitation, il tira de sa poche une forte corde qu'il avait arrangée en lasso et s'élança sur le troupeau.
Toute la compagnie se dispersa subitement, lançant des ruades dans l'inconnu.
Le dompteur obliqua de façon à se porter à la rencontre des fugitifs.
Cette manœuvre n'était pas sans présenter un grave danger. En effet, Malmenade faillit être atteint par le tourbillon dos animaux. Il ne perdit point son sang-froid, et lança le lasso à la tête d'un retardataire.
Le cheval pris à la gorge par le nœud coulant ne se rendit pas à
discrétion. Il fallut au dompteur toute son énergie et sa force herculéenne pour ne point lâcher prise.
Enfin, la bête à demi étranglée s'abattit.
Malmenade s'arma d'une courte masse de fer accrochée à sa ceinture.
Déjà sa main se levait pour frapper au front le noble animal, lorsqu'une voix cria derrière lui :
— Ne faites pas cela! Je vous achète ce cheval, bien qu'il ne soit pas à vous.
Malmenade se retourna et se vit en présence d'un homme de haute taille, très brun, vêtu d'une blouse bleue souillée de boue, coiffé d'une casquette.
— Je vous achète ce cheval, répéta l'inconnu, à une condition, toutefois?
— Laquelle?
— Je ne suis pas curieux de ma nature, mais je voudrais bien savoir ce que vous voulez faire de ce quadrupède.
— Et vous, à quoi vous servira-t-il?
— A voyager. Je me charge de le faire marcher comme s'il avait l'habitude de porter son cavalier.
Tous deux maintenaient le cheval étendu sur le sol. Ils se parlaient nez à nez.
— Parbleu! fit le dompteur vous m'avez tout l'air d'un particulier qui voudrait être à cent lieues d'ici, mais qui n'ose entrer dans une gare de chemin de fer par crainte des gendarmes.
— Yous l'avez deviné, mon ami. Ne seriez vous point dans le même cas?
— Pas précisément. J'aime à voyager, mais par petites journées, sans jamais me presser. Arrivons au fait. Vous êtes prenant et je suis donneur. Combien m'ofîrez-vous?
— Cinq cents francs.
— C'est sérieux?
L'homme brun tira d'un petit carnet un large billet de banque qu'il déplia d'une seule main tout en pesant de l'autre main sur la tête du cheval.
— Vous savez lire les fafiots demanda-t-il à son donneur.
— Parfaitement. Celui-ci vaut cinq cenls francs. Vous pourriez ajouter le billet de cent. La bête vaut largement deux mille francs. Remarquez qu'elle a toutes les apparences de la santé et de la jeunesse. Vous la revendrez avantag-euscment.
La ravissante Agnes, prepi<>ée à la );ard>' Ou bua coiisinctur et au développemeat de toute la longueur de cet engourdû (P. 1244.)
liV. 156. — JCLBS MARY. — ROGKB-l-A-HONTB. — ftD. J. ROUFP BT C'».
aOGER-LA-HONTE 1243
— J'ajouterai le billet de cent si vous me dites le but de votre chasse de ce matin.
— C'est bien simple : je voulais tuer cet animal pour le faire manger par mes bêtes. Je m'appelle Malmenade; je suis le premier dompteur de l'univers, mais le plus pauvre de ma corporation. J'ai toujours manqué de capitaux pour acheter la matière première. Les lions ont beaucoup renchéri sur le marché depuis quelques années et ils deviennent de plus en plus difficiles sur le chapitre de la nourriture. Après une série de représentations peu fructueuses à Cherbourg, je suis venu me reposer, il y a trois semaines, à Beaumont. J'avais attrapé une enlorse eu sautant par-dessus Brutus, mon lion favori, une bête féroce qui est plus douce qu'un agneau. J'ai eu la bêtise de m'adresser à un rebouteur. qui a failli m'eslropier pour le restant de mes jours. Enfin, vous comprenez, les frais de médecin, l'inactivité, l'appétit de mon clown et de mon Paillasse, la voracité de mes acteurs, tout a contribué à me mettre sur la paille. Certain que le boucher ne me ferait pas crédit ce matin et tenant à garder mes derniers sous pour me remettre en route, je me suis souvenu que j'avais chassé le buffle à la Plata et j'ai voulu m'assurer si j'étais encore de force au lasso. Le brouillard, c'est très commode. Utilisons-le. Payezmoi et allez au diable si ça peut vous faire plaisir.
L'homme brun lâcha son billet de cinq cents francs dont s'empara aussitôt le dompteur.
— Voici cent francs de plus, dit-il en extrayant cinq louis d or d un porte-monnaie en nacre.
Malmenade sauta sur les cinq jaunets.
11 allait s'éloigner dans le brouillard lorsque Luversun (nos lecteurs l'ont reconnu) l'arrêta d'un mot :
— Vous manquez de capitaux ; moi, j'en ai.
— Tant mieux pour vous !
— J'en ai... à votre disposition.
— Comment ! vous voudriez vous associer avec un dompteur. Il faut la vocation, nioun cer.
— Diou vivan ! répliqua le Levantin qui connaissait tous les patois y compris celui des Pyrénées, vous serez moun sauveur.
Le dompteur se croisa les bras et fixa ses yeux d'acier sur ceux de son interlocuteur.
— Té\ fit-il, sais-tu bien, moun cer, que tu asle regard plus méchant que celui de Brutus. Si tu ne me connais pas, moi je te connais. Tu as
ait assez de bruit depuis hier. Dis-moi, pilchou, tu viens du cluUeau des Mouettes où tu as fait de vilaines choses, de très vilaines choses?
1244 ROGER-LA-llOME
— Oui! je viens du château des Mouettes.
— Et tu as le gâteau dans ta poclie !
— Non, mais j'ai de quoi ne pas moui'ir de faim tout de suite. Le gâteau, il est là-haut; si tu veux, nous irons le chercher tous les deusses dans quelques jours. Nous partagerons.
— Combien?
— Deux millions !
Malmenade fut dompté aussitôt par ce chiffre fantastique.
— Il s'agit de te cacher, n'est ce pas, nioim cer? Eh bien, je te cacherai, et si bien, que je défie toute leur police de te trouver dans ma roulante.
Luversan lui tendit une main que l'autre serra vigoureusement.
— A la vie, à la mort ! s'écria le Levantin. Lâchons cet animal dont le transport à ta ménagerie serait très périlleux pour nous. Je te redonnerai de l'argent pour allor chez le boucher. Es-tu capable de me ramener à travers champs jusqu'à ton campement? Les chemins sont mauvais pour moi. Je l'ai échappé belle trois fois ce matin. Sans le brouillard, j'étais frit.
Ils défirent le lasso et rendirent la liberté au cheval que tout le troujieau appelait au loin en hennissant.
Puis ils se mirent en route.
Malmenade n'avait pas besoin de séjourner longtemps dans un pays pour en connaître les détours. La raison en était bien simple : le dompteur ne négligeait aucune occasion de s'emparer du bien d'aulrui, surtout quand ce bien était mangeable par ses fauves.
Nombre de bergers accourus de leur parc pour assister à ses représentations ne se doutaient guère que la bonne humeur et la docilité de Brutus, le lion favori du Pyrénéen, provenaient d'un bon déjeuner fait à leurs dépens C'était rare en elTet qu'il ne manquât point à l'appel quelques moulons, quelques chevaux, indomptés ou non, et diverses volailles dans un canton où avait passé Aristide Médéric Malmenade, présentement âgé de cinquante-deux ans, veuf, père, ou du moins se disant tel, de la ravissante Agnès, préposée à la garde du boa constrictor et au développement de toute la longueur de cet engourdi devant un public enthousiaste.
Chez cet homme extraordinaire qu'aucun philosophe ne serait parvenu à rendre aussi souple que ses acteurs à quatre pâlies, tous les sens rivalisaient d'activité. Il voyait aussi bieu la nuit que le jour, il entendait venir d'une lieue la diligence, il savait déguster les bons vins de tous crus et de toubes nationalités, il llairait l'ennemi à cinq cents
pas, et sa main nerveuse passait alternativement de la bourrade à la caresse sur le poil soyeux de Tibère, un tigre dont il se méfiait.
Luversan, marchant à pas comptés, sans faire craquer le sol sous se? pieds, suivait son guide, comme un Européen égaré au pays des lacs se confiei ait à l'astuce d'un Huron qui voudrait bien le conduire à destination.
Malmenade s'arrêta à plusieurs reprises.
Il tendait l'oreille et montrait à son compagnon la direction qu'il serait dangereux de prendre.
Le dompteur entendait des bruits qui n'arrivaient pas au tympan du Levantin.
— Ils sont là, disait-il tout bas en voulant parler des paysans embusqués aux alentours dans l'espoir de s'emparer de l'assassin de Charles Boizard et du docteur Vignol.
Et brusquement, il faisait un saut de côté, si léger qu'on eût di' Tibère en personne retombant sur ses pattes, les griffes rentrées.
Comme il approchait de sa Roulante, Malmenade s'arrêta poui donner le mot d'ordre à son sinistre commanditaire.
— Nous touchons le but, dit-il, mais il faut se méfier de mon associé, le chevalier de la Saute. Vous ne connaissez pas le chevalier de la Saute? Non, je lis ça dans vos yeux. On voit que vous n'allez pas souvent à la foire de Neuilly. Le chevalier de la Saute est le plus illustre des dompteurs. Nous nous sommes associés pour cette tournée en Normandie. Ah ! sa troupe jne l'embarrasse jamais pour la nourriture, l'heureux gaillard. Avec un sou de foie plus ou moins avarié, il gave tout son personnel.
— C'est un dompteur de chats?
— Non pas. Le chat est encore un animal trop gros pour ses talents de spécialiste. Vous verrez le chevalier, ou plutôt vous l'apercevrez ; car il ne faudrait pas qu'il vous vît, sans quoi il vous dénoncerait de suite. C'est un géant qui se plaît à travailler dans l'infiniment petit. Il dompte, devinez quelle espèce d'animal ? Le chevaher est venu à bout, c'est incroyable, et pourtant réel, est venu à bout, dis-je, de faire faire tout ce qu'il veut à l'ennemi de l'homme, de la femme et du chien, j'ai nommé la puce. Oui, il a apprivoisé tout un bataillon de ces perfides insectes, leur fait traîner de petits charriots auxquels il les attelle par un simple cheveu et ne leur accorde une nourriture abondante et variée que lorsqu'ils ont obéi à tous les caprices de sa fantaisie tyrannique.
— J'ai entendu parler de celte bizarre industrie, dit Luversan. Voire chevalier a un émule qui longtemps à Paris émerveilla le public dans une boutique de la rue Vivienne.
- C'est bien cela ! L'homme industrieux ne peut rien inventer de réellement neuf sans qu'un singe de son espèce ne l'imite aussitôt. C'est à dégoûter d'avoir du génie. Revenons au chevalier. Méfiez-vous-en. "Save'z-vOus pourquoi? Parce qu'il est le contraire de vous et de votre •serviteur; c'est-à-dire un honnête homme. Allons! suivez-moi, et surtout, quoi qu'il arrive, quoi que vous entendiez, quoi que vous voyiez, n'ayez •pas peur, je réponds de tout.
Au bout de cent mètres, Luversan entrevit dans le brouillard une trxtrémité de la Roulante.
Du reste, si la ménagerie restait encore invisible pour lui, elle se faisait entendre bruyamment.
Rrutus et ses deux compagnons non favoris poussaient de sourds rugissements.
C'était leur manière de rappeler au patron l'heure du déjeuner.
Tibère faisait écho en sournois.
Le Levantin fit un pas en arrière. Il connaissait un peu les fauves pour les avoir fréquentés en Afrique, mais une terreur lui était venue : ce dompteur peu scrupuleux n'était-il point capable de lui faire remplacer, pour le repas de ses bêtes, le cheval qui avait motivé son excursion matinale à travers le brouillard?
A cette idée, le misérable sentit la sueur froide lui couler le long du dos.
Malmenade lisait aussi bien dans l'œil de l'homme que dans celui des autres carnassiers. Il comprit le scrupule de son commanditaire.
- — Eles-vous bête, cher ami, lui dit-il en imitant le ton mielleux du Levantin. Croyez-vous que j'aurais la sottise de faire manger ma poule aux œufs d'or. Soyez tranquille : avant huit jours, j'espère bien que nous ferons ensemble une petite excursion dans les souterrains du château des Mouettes. Alors, c'est bien vrai, vous avez trouvé le trésor des Boizard?
— Oui, mais celui-là, la justice a mis la main dessus... J'ai fait mieux. J'ai laissé là-bas un autre trésor que j'avais déjà en porteteuille.
— Je sais : le million de la banque Terrenoire. Oh! je suis au courant. J'ai lu ça, comme tout le monde, dans le piichou journal.
— Vous y êtes.
•— Et où l'avez-vous caché, le million de la banque Terrenoire? Luversan se contenta de hausser les épaules.
— Bien répondu! fit Malmenade. Vous ne voudriez pas vous passer de moi pour reprendre votre butin, mais vous voudriez encore moins que je me passe de vous. Venez, je vais vous introduire dans mes appartements secrets. Vous y demeurerez en paix jusqu'à ce que je sois revenu
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de chez le boucher, A propos, ne m'avez-vous pas dit que vous rég-alerlez mes bêtes à vos frais? Oui, n'est-ce pas? Je vous présenterai ma note ce soir.
— Quand vous voudrez.
Le dompteur s'était approché doucement derrière sa Roulante.
Il tira de sa poche une clef, ouvrit une des portes vermoulues de la boiserie qui disparaissait sous des peintures rutilantes et y poussa doucement son homme.
La porte se referma.
Luversan poussa un cri de terreur.
Il était dans une des cages de la ménagerie.
— Imbécile! fit le dompteur. Il n'y a personne. Asseyez-vous dans le fauteuil.
Un peu de lumière filtrait enire les interstices des planches de ce réduit qui sentait le fauve à plein nez.
Luversan distingua effectivement un fauteuil Voltaire placé devant une petite table surchargée de papiers et qui devait servir de secrétaire au dompteur.
C'était Tunique ameublement de ce singulier cabinet de travail.
Dans le compartiment voisin, Brutus se frottait réchiue contre les barreaux de fer de sa cage, derrière la séparation où se voyait une porteguichet que Luversan n'aurait pas soulevée pour les trésors du monde entier.
Le Levantin se laissa choir sur le fauteuil.
Il commençait à désespérer.