‹ Roger-la-Honte (volume 3)Chapitre 38 sur 42 · LXXX · texte numérisé non relu

LXXX

Comme le supposaient les policiers, Luversan avait eu la chance inouïe d'échapper à la mort dans le puits où Célestin Dimour l'avait précipité.

La profondeur de la nappe d'eau courante et l'épaisseur de la couche de vase qui garnissait le fond de l'entonnoir naturel, amortirent la chute du bandit.

Il se dégagea aussitôt, tira de sa poche son revolver renfermé dans un étui et envoya une balle à Célestin.

Il regretta immédiatement cet emploi inutile de sa poudre et songea à fuir au plus vite.

Machinalement, il porta la main à la poche intérieure de côté où

devait se trouver le portefeuille contenant l'argent et les titres volés dans la caisse de Jean Guerrier ainsi que la fortune de Tristot et Pivolot.

Ce portefeuille avait disparu.

Certain de l'avoir eu en sa possession avant sa terrible chute, Luversan pensa qu'il avait glissé de sa poche.

Vainement, il fouilla la vase pour le retrouver.

Pendant cette recherche, les secondes lui parurent des siècles.

Par où fuir? De la hauteur, les gendarmes ne pouvaient manquer de l'apercevoir s'il se hasardait dans les ruines.

Il se voyait perdu et cependant il s'attardait encore au fond du puits, plongeant dans la vase, la bouleversant de ses mains avides.

Soudain, il découvrit, contre la paroi opposée à la brèche par laquelle Tristot avait gagné le premier les ruines, un anneau scellé dans une pierre, à environ cinquante centimètres sous l'eau.

Il tira de toutes ses forces sur cet anneau, sentit la pierre remuer.

C'était peut-être une issue secrète donnant sur un autre souterrain.

La peur le fit redoubler d'énergie.

La pierre céda et il put l'amener à lui.

L'eau s'engouffra dans le trou béant et son niveau ne tarda pas à s'abaisser.

Luversan constata que la pierre s'emboîtait dans une rainure et qu'elle était munie d'un second anneau à la face opposée au premier.

Un homme pouvait passer par l'ouverture.

Luversan s'y glissa les pieds en avant, sans lâcher la pierre.

L'espoir lui revint quand, ayant enflammé une allumette, il se vit dans un souterrain.

— Charles Boizard, se dit-il, ne connaissait pas cette issue.

Il remboîta la pierre en tirant sur l'anneau et constata avec plaisir, au clapotement de l'eau, que le niveau remontait.

Il marcha longtemps sans trouver le bout du souterrain.

Il allait à tâtons, ménageant ses allumettes, s'improvisant des torches avec tous les papiers qu'il retrouvait dans ses poches.

Quand sa dernière allumette se fut éteinte, il continua à avancer, mais lentement, de crainte de tomber dans quelque gouffre.

L'air lui manquait.

Au milieu de ce silence de tombeau, il sentait battre ses artères, ii entendait les pulsations de son cœur.

Il n'avait échappé à un danger que pour en traverser un autre, plus cruel celui-là.

La poitrine oppressée, la gorge sèche, il était prêt à défaillir.

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•veux-tu Dien me laisser! tu me chatouilles! (P. !25l.)

S'il tombait, c'en était fait de lui.

Le misérable rassembla tout son courage pour poursuivre ce voyage À travers la nuit, dans l'inconnu.

Tout à coup, un peu d'air lui arriva aux poumons et rafraîchit ses tnmpes baignées de sueur.

Le bruit d'un seau violemment remué et battant contre une muraille parvint à ses oreilles.

LIT. 1j7. — Jll.tS ii.MlY. — nOGKni.A-nONTC. — ÉD. J- ROLTP KT c'*. U7. 13'

A comprit qu'il était près d'un nouveau puits dépendant d'une maison habitée et où quelqu'un était occupé à tirer de l'eau.

Trois pas de plus, et il fût tombé dans ce puits dont le second orifice se trouvait au beau milieu de la galerie souterraine.

Luversan s'en approcha et put loucher la corde.

Là-haut, tout en redescendant le seau, une jeune fille chantait cette ronde de l'ancien temps :

Je n'avais pas quinze ans

Qu'un berger du village

Lorsque j'allais aux champs

M'arrêtait au passage.

Pour fuir l'araour, j'ai fait tout mon possible Mais à quinze ans, on a le cœur sensible.

Après avoir tiré trois seaux d'eau, la jeune fille s'éloigna, toujours chantant.

Luversan s'assit au bord du puits sur la terre humide.

Il respirait à l'aise, mais le froid lui glaçait les os.

De là-haut lui arrivait encore, faiblement, comme un écho lointain, le refrain de la jeune Normande :

Mais à quinze ans on a le cœur sensible.

Luversan l'entendit pendant trois grandes heures rincer du linge. De temps à autre elle revenait puiser de l'eau.

A son dernier voyage elle faillit laisser relomber le seau plein. Un jeune gars, survenu derrière elle à son insu, lui avait saisi les bras et lui chantait d'une voix peu harmonieuse, mais pleine de conviction, cette ronde en réponse de la sienne :

Aime-moi, bergère,

Et je t'aimerai Ne sois point légère,

Je ne le serai.

Ah ! que l'amour est gai Au joli mois de mai.

Du fond de son refuge, le misérable entendit les propos amoureux des deux tourtereaux.

— C'est mal, disait la jeune fille, de venir quand papa n'est pas là. Tu sais bien, Antoine, que mon père t'a défendu de venir, tant que le tien ne dirait pas oui.

Antoine répondit :

— On n'a pas besoin, Jeannette, de la permission des papas, pour s'aimer.

— Mais si, Antoine, c'est indispensable, quand on a de bonnes intentions. Veux-tu bien me laisser! tu me chatouilles!

11 l'embrassa malgré elle et elle poussa un petit cri d'oiseau effarouché.

— Si tu voulais, Jeannette, disait l'intrigant, nous le forcerions bien, mon papa, à faire ce que nous serions bien aise de faire, hein, pas vrai?

— Veux-tu bien me laisser! Bas les pattes! Je veux ce que tu voudras, si c'est honnôLe.

— Quand on s'aime, tout est honnête. Aimons-nous d'abord, mais pour de bon. Mon père nous mariera lorsqu'il ne pourra plus faire autrement.

— Veux-tu te taire et t'en aller bien vite ! J'ai autre chose à faire que de t'écouler. Le père va rentrer déjeuner et rien n'est prêt. Tiens! je l'entends. File vite et ne reviens plus que quand tu auras la permission de ton père... qui se ficherait pas mal de moi si je fautais.

Elle se laissa embrasser sans résistance, mais comme Pierrot voulait récidiver, elle lui allongea une tape sur le dos, si forte que Luversan ne put, malgré la gravité de sa situation, s'empêcher de rire.

Un instant après, la voix du père de Jeannette retentit furieusement.

— Comment? La soupe n'est pas encore servie !^A quoi passes-tu le temps! Antoine n'est pas venu, au moins?

— Non, papa.

— Bien sûr?

— Bien sûr, papa.

Cette fois, Luversan entendit retentir le bruit sec d'un soufflet paternel appliqué sur la joue de Jeannette.

— Ça t'apprendra à mentir! Antoine sort d'ici! je l'ai vu. Je t'avais promis de te conduire chez les dompteurs, à Beaumont; tu n'iras pas. D'abord, nous avons d'autres chiens à fouetter que de perdre notre temps et notre argent en billevesées. Il y a des assassins qui se promènent en

liberté dans la région.

— Des assassins? oh mon Dieu !

— Deux assassins, dont l'un a tué le châtelain des Mouettes et lui a volé ses papiers. Le gredin s'était installé aux Mouettes sous le nom de Charles Boizard. Il paraît que c'est le même qui a assassiné autrefois un

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usuiier, à Villc-d Avrny, crime qu'on avait mis sur le dos d un honnête homme, Roger Laroque. TouL Je monde sait ça.

— Oh mon Dieu! s'ils allaient venir ici quand tu n'y es pas I

— Tu les recevrais moins bien qu'Antoine et ils seraient peut-être moins caressants ! Sers la soupe. Je l'avalerai en deux temps et je repartirai avec les autres. Tout le monde est sur pied dans les deux canlons. Toi, lu vas me faire le plaisir d'aller chez ta t£^nle. Les assassins peuvent venir ici; ils ne trouveront rien à voler. Fais-moi une grillade de porc; ça suffira.

Ainsi donc, la maison allait être abandonnée après le déjeuner de ces pauvres gens. Luversan le savait et il n^ manquerait pas d'en profiler.

L'appétit lui était revenu en entenJant parler de soupe et de grillade.

Ce qui préoccupait pour l'instant le bandit, c'était de savoir si les locataires de l'habitation connaissaient l'existence du souterrain.

A en juger par la rouille de la chaîne de fer qui servait à monter à te descendre les seaux, le puits devait être très ancien. Il se pouvait parfaitement qu'on n'y fût jamais descendu. Dans ce cas, c'eût été pour Luversan un refuge des plus sûrs.

Mais Luversan n'était pas homme à se confier au hasard. 11 réfléchissait au moyen de gagner au plus vite Paris, la grande ville hospitalière oii les gardiens de la paix et même les gendarmes ne se permettent point de demander leurs papiers à un homme qui circule sans faire de scandale.

Par un hasard heureux pour lui, son carnet contenant dix mille francs en billets de banque n'avait pas suivi le portefeuille dans le puits de château des Mouettes.

Luversan se disait qu'avec cette ressource un homme intelligent peut faire bien du chemin et retrouver de bonnes occasions.

D'autre part, il se raccrochait à l'espoir de rencontrer quelque malfaiteur capable de le cacher dans le pays. Certain que le précieux portefeuille avait dû se loger dans une crevasse à l'intérieur du puits des Mouettes et pensant, dans son ignorance delà confession de Céleslin, que personne n'aurait l'idée de descendre en ce puits, il caressait l'idée de rentrer en possession de son butin.

Le tout était de trouver un complice sûr. A Paris, il n'aurait que l'embarras du choix.

Déjà il songeait à retrouver d'Andrimaud, cet escroc dont on pouvait facilement faire un hardi voleur avec l'appât du million à récolter.

Il attendit trois quarts d'heure avant d'agir.

Le bruit des portes fermées avec soin par le père de Jeannette acheva de le rassurer el tirant sur la chaîne, il en éprouva d'abord la solidité.

Les anneaux tinrent bon, ainsi que la poulie.

Alors il se hasarda à faire, à la force du poignet, la pénible ascension.

Tout au fond, l'eau miroitait dans l'obscurité reflétant un lambeau de ciel bleu.

S'il venait à lâcher la chaîne- il était perdu.

Depuis sa tentative de suicide, ses forces avaient diminué des trois quarts, mais Finstinct de la conservation décuple la vigueur de l'homme, et Luversan put monter jusqu'à la margelle sur laquelle il s'assit, épuisé.

Il était temps. Ses mains raidies par le froid n'obéissaient plus à sa volonté. S'il avait eu dix anneaux de plus à franchir, il n'y serait certainement pas arrivé.

Quand il eut repris haleine, il regarda où il se trouvait.

Le puits était situé dans une cour étroite donnant sur l'habilalion et sur un verger clos de planches avec porte fermée au loquet.

Quelques poules picoraient autour du puits.

Un énorme chien de montagne, solidement attaché à sa niche, tirait sur sa chaîne aboyant furieusement.

Sans s'inquiéter de la hôte, Luversan tourna autour de la maison.

La faim lui talonnait l'estomac.

Tout le favorisait

Grâce à un carreau cassé de la fenêtre du rez-do-chaussée, il put facilement, en passant son bras à l'intérieur, tourner l'espagnoletle.

La fenêtre s'ouvrit.

Luversan pénétra dans la place.

Il se trouvait dans l'humble chaumière d'un cantonnier.

A gauche, le lit du père de famille, le bon lit de pi urnes de Normandie avec ses trois matelas superposés, son édredon, et son baldaquin soigneusement préservé de la poussière.

En face, la grande cheminée pleine de cendres chaudes où la soupe la vraie soupe, celle au milieu de laquelle la cuillère à pot tient debout, mijotait dans une marmite.

Au-dessus de la cheminée, des images coloriées représentant les batailles du grand Empereur.

Quelques chaises de paille, une table boiteuse, et la huche, meuble précieux, garnissaient le reste de la pièce.

Luversan souleva le couvercle de la huche. Elle ne contenait que des pains non entamés Cela ne faisait pas l'affaire du bandit.

S'il eût commis l'imprudence de se tailler une miche dans l'un de i-es pains, il aurait ainsi laissé des traces de son passage et c'est ce qu'il ne voulait, à aucun prix.

Il ouvrit tous les placards. Au fond de l'un d'eux, il trouva de vieilles croûtes de pain réservées sans doute aux animaux domestiques.

Il s'en lit un régal et, de plus, en remplit ses poches.

Dans la cour, le chien de montagne continuait à hurler. C'était sa manière de crier au voleur. Mais l'habitation du cantonnier était isolée et personne ne pouvait entendre les appels désespérés de la pauvre bêle.

Luversan chercha et trouva le cellier.

Il se versa une forte rasade de cidre. Par précaution il en remplit une bouteille qui alla rejoindre les croûtes au fond de sa poche.

Dans un tonneau, il découvrit un fort quartier de porc. Cette fois, il u'hésita pas à pratiquer une entaille en plein lard et il apaisa sa faim comme il avait étanché sa soif.

Gela fait, il inspecta soigneusement la maison. Il ne s'empara que d'une vieille blouse bleue hors de service, d'un pantalon de toile et d'une casquette mise au rebut. Il fit un paquet de ces bardes.

Le grenier, éclairé par une fenêtre donnant sur la campagne, était rempli de fourrage.

Luversan redescendit fermer la fenêtre, s'assura que tout était en ordre et alla s'étendre au tond du grenier dans un abri formé par l'entrecroisement des bottes de foin.

Le misérable redoutait que le chien n'indiquât sa présence par ses aboiements; mais l'animal, n'entendant plus aucun bruit, rentra dans sa niche et reprit son somme interrompu.

Luversan sommeillait lorsqu'il entendit revenir le cantonnier avec sa fille.

Il colla son oreille contre le plancher.

— Oui, c'est comme ça, disait le Normand, les scélérats nous ont fait trotter en pure perte. C'est à n'y rien comprendre. Paraît qu'on a fouillé toute la ferme pour le roi de Prusse! Et cependant, ils ne peuvent avoir fait beaucoup de chemin. Sans quoi, on les aurait vus, que diable ! Quant à moi, j'en ai assez et je me couche.

Comme le chien, flairant l'ennemi, recommençait à aboyer, le bonhomme prit son fusil et alla inspecter le verger.

Au retour, il imposa silence à l'intelligent animal, et pour lui prouver qu'il avait tort de faire son service, il lui administra une volée de coups de fouet.

— Veux-tu bien te taire, gueulard! lui criait-il.

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Il so^ipa avec sa fille sans prononcer un mot

Au dessert, il éprouva toutefois le besoin de sermonner Jeannette au sujet de son amoureux.

— Ton Antoine, dit-il, est un propre à rien, comme son père ; quand un g-ars veutépouserunehonnête fille, il le peut toujours, même si son pi-re s'y refuse sous le prétexte que l'honnête fille n'a pour dot que sa beauté et sa vertu. D'abord, Antoine a vingt cinq ans, qu'est-ce qui rempêcherait d'envoyer des sommations respoclueuses à son père et à sa mère? Moi, je u y verrais point (rincouvénient. S'il ne le fait pas, c'est donc qu'il aurait de mauvaises intentions à notre égard. Crois-moi, Jeannette, ne le laisse pas approcher de trop près. C'est toujours dang-ereux, pour une fille, si honnête soit-elle, que d'écouter les galanteries d'un gars qui ne lui déplaît point. C'est jouer avec le feu. Faut pas de ça, Jeannette. Car enfin, avoue-le, il ne te déplaît pas, le g:ars, pas vrai?

Jeannette tomba dans le pièg'e.

— Oh oui! soupira-t-elle.

Cet aveu lui valut une nouvelle gifle avec laquelle la pauvre (ille s'en fut coucher sans dire bonsoir à l'auteur de ses jours.

Une demi-heure après, elle s'endormait en chantant son refrain favori ;

Mais à quinze ans on a le cœur sensible

— Tais-toi, lui cria son père, ou bien j'irai voir tout à l'heure si tu as le dos aussi sensible que le cœur.

Bientôt la maison du cantonnier fut plongée dans le silence, et à parties ronflements de l'irascible bonhomme et les appels intermittents du vigilant gardien de la cour, Luversan n'entendit plus que le bruit du vent qui sifflait dans les arbres.

Vers quatre heures du matin, il se glissa pieds nus jusqu'à la fenêtre qu'il réussit à ouvrir sans faire le moindre bruit.

Un haut noyer allongeait ses branches jusque par-dessus le toit de l'humble habitation.

Il régnait un brouillard intense, un de ces brouillards comme il en fait sur la côte normande à l'automne.

Luversan résolut de profiter de ce manteau naturel pour faire du chemin.

N'avait-il pas la carte détaillée de tout le Cotentin, et de plus, ne possédait-il pas, attachée comme breloque à sa chaîne de montre, une boussole avec laquelle il était certain de ne pas perdre le nord.

Il résolut de gagner la voie ferrée entre Cherbourg et Sottevast. Si, près de la gare de Couviile, il réussissait, à la faveur du brouillard, à monter dans un train en marche, tour de force qu'il avait souvent accompli en 1870 quand il espionnait pour le comple des Allemands, il réussirait tout au moins à sortir du terrain le plus dangereux pour lui. Les brumes ne se dissiperaient certainement pas avant onze heures du matin, ce qui lui permettrait de descendre aux environs de Caen.

Arrivé là, il n'aurait plus à craindre la surveillance locale. H pourrait se remettre en route par le moyen le moins acrobatique, c'est-àdire en prenant son ticket à l'une de ces gares campagnardes où le gendarme, qui reçoit bon an mal an de la Sûreté générale, un millier de signalements à observer sur sa circonscription, regarde d'un œil indifférent le défilé des voyageurs.

Luversan se passa, par-dessus ses habits souillés de boue, la blouse et le pantalon bleu du cantonnier, et coiffé de la vieille casquette de son hôte, descendit lestement dans le pré à la force du poignet, passant d'une branche à l'autre du noyer, puis se laissant glisser le long du tronc poli de ce complice inconscient.

Les yeux fixés sur sa boussole, il obliqua vers l'est.

Le brouillard était si épais que le fugitif y voyait à peine à ses pieds.

Il marchait à travers champs, butant dans les trous, tombant, se relevant aussitôt, franchissant les rus par des bonds prodigieux, passant par-dessus les clôtures des prairies, faisant fuir devant lui bœufs, mulets et chevaux en pâture, craignant à chaque pas de tomber dans quelque embuscade, mais se fiant, comme tous les malfaiteurs, à ce qu^il appelait son étoile.

Dans sa précipitation, il ne vit pas un fossé profond qui se trouvait devant lui, et s'abattit tout de son long au fond d'une mare.

Encore une fois il se releva sans aucune blessure ; mais sa boussole s'était brisée contre une pierre.

Livré désormais à l'aventure, il marcha au hasard, cherchant en vain à se guider sur le soleil dont il redoutait l'apparition et qui, pour l'instant, restait complètement caché derrière le rideau des brumes.

L'étoile du bandit ne l'abandonna pas encore.

Elle le conduisit sur le territoire de Beaumont, gros bourg oti l'on arrive, eu partant de Cherbourg, par une route qui suit, pour ainsi dire, le bord septentrional de la Hague après des alternatives de montées et de descentes jusqu'à une hauteur de deux cents mètres au-dessus du niveau de la mer.

En cet endroit, la route bifurque. On dirait les deux branches d'un

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