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Le père de lu troupe, dénonimt- <. Macliin-Chouette ». (P. i26i
compas dont Beaumont occuperait )a tête. La route du nord rejoint lamci à Omonville-la-Rogue. L'autre marche droit vers ^oue^ft et s'arrête à Audcrville.
Au moment de franchir celte dernière route, Luversan faillit se faire prendre.
Il aperçut soudain la silhouette d'un paysan armé d'un fusil.
LIV. 158. — Jl'LKS UART. — ROGER-LA-IIONTE. -- ÉD. J. ROITF ET C'». IIV. 1 '3
i^ns ROGER-LA-IIONTE
— C'est toi, Auguste? lui demanda cet hoinme qui, dislinguan vaguement la blouse llottante du bandit, l'avait pris pour un camarade Il fait soif. As-tu ta gourde?
Luversan recula vivement. L'homme se précipita dans sa direction; mais le bandit fit un saut de côté et alla traverser la route à l'endroit mèm-e où l'autre venait de la quitter.
Cette aventure le rendit prudent. Il n'avança plus qu'en prêtant uue oreille attentive aux moindres bruits.
Pour plus de précautions, il avait retiré ses bottines, et malgré les cailloux qui lui déchiraient les pieds, il avançait rapidement au hasard avec un vague espoir de trouver quelque abri pour passer la journée quand le brouillard se serait dissipé.
Soudain, au beau milieu d'un grand pré, il s'arrêta, stupéfait, en apercevant un g-rand diable d'homme, habillé de velours marron, et qui tenait de chaque main une longue corde garnie d'une boule de plomb à chaque extrémité.
Il était arrivé à trois pas de ce mystérieux personnag^e sans avoir été entendu de lui.
Dans le lointain retentissait le galop etîréné d'une troupe de chevaux en fuite.
— Tiens ! se dit-il, voilà un gaillard qui m'a tout l'air de chasser non les bipèdes de mon espèce, mais les quadrupèdes dont on peut tirer un bon prix sur le marché. Ce doit être un confrère. Ma foi! Il ne tient pas trop mal le lasso. Je parierais qu'il a chassé le buffle dans l'Amérique du Sud.
Sans bouger de place, l'homme attendait patiemment le passage de la troupe chevaline, pour jeter-le lasso.
C'était le dompteur Malmenade qui venait chercher les éléments d'un copieux repas pour ses bêtes et pour sa cuisine personnelle. En cas de réussite, il fût revenu en charrette, avant le lever du brouillard, chercher sa proie.
Nous savons comment le dompteur et le bandit firent connaissance par l'intermédiaire d'un billet de cinq cents francs.
Revenons à la Roulante du trop ingénieux Pyrénéen, associé pour une tournée en Normandie avec le chevalier de la Saute, cet homme de génie qui, adonné à l'étude de l'iniiniment petit, espérait faire sa fortune en apprivoisant des insectes réputés jusqu'alors nuisibles.
ROCER-LA-MOMI-: |-2;i9
Ce jour-là. le soleil no se leva, pour le Colenlin, qu ;i midi et demi, dissipant les dernières brumes et inondant de sa bienfaisante clarté une des plus pittoresques contrées de notre beau pays de France.
Les paysans, fatigués de . leurs vaines recherches, étaient rentrés déjeuner paisiblement.
Ils s'apprêtaient à se remettre en campagne lorsque dans tous les villages et hameaux situés entre Auderville, Omonville et Beaumont, les tambours préposés aux annonces de publicité officielle ou industrielle, proclamèrent cet avertissement bien digne d'exciter la curiosité jtublique.
'< Vous êtes avisés qu'aujourd'hui, à quatre heures très précises, l'illustre dompteur Malmenade donnera son avant-dernière reprôsentaiion à Beaumont, à l'entrée sud de la ville, avec le concours du non moins illustre dompteur, le chevalier de la Saute.
« Le dompteur Malmenade vous montrera comment, sans avoir recours à d'autre moyen que la douceur, un homme pont devenir l'ami des bètes féroces et leur faire exécuter les tours les plus variés.
Le chevalier de la Saute vous prouvera à son tour que si l'homme peut imposer sa volonté aux animaux les plus gigantesques que l'on connaisse sur la surface de notre globe, dans les cinq parties du monde, il est égalcmout en notre pouvoir de se faire obéirpar les plus petits ib^^ lo'^pctes dont il serait impossible de distinguer la forme à l'œil nu,
« Il faut le voir pour le croire.
« Ce spectacle vaut bien vingt-cinq centimes par personne, et c'est le prix dont se contenteront les deux célèbres artistes qui comptent que vous viendrez tous et toutes leur prodiguer vos applaudissements.
« Los enfants ne payeront que dix centimes, deux sous. »
On en "oublia un instant les assassins qui couraient le pays.
Vers trois heures tous les chemins furent sillonnés de bonnes gens des deux soxos suivies d'une procession de bambins dont la physionomie exprimait d'avance tout le plaisir qu'ils attendaient de la représentation des dompteurs.
Malmonade avait enfermé sa Honlaiilf dans une vaste enceinte
12G0 R0(;i':n-LA-I10NTE
(léfenduo par des barrières en toile, peintes par un de ces artistes primitifs qui ont le don d'émerveiller la foule.
On y lisait, non pas en caractères d'imprimerie (cette manière d'exprimer sa pensée n'est pas comprise de tout le monde malgré Tobligatiou prescrite par la loi sur renseignement primaire), mais en tableaux éclatants à l'œil, toutes les étapes de l'existence des deux associés.
Pour Malmenade, le premier tableau le représentait partant au régiment, accompagné par son vieux père et sa vielle mère tout en larmes.
Le deuxième tableau le montrait chasseur d'Afrique, occupant ses loisirs dans le désert a faire des visites au roi des animaux. L'un de ces rois se tenait couché à ses pieds et lui léchait la main gauche.
Le troisième et les suivants n'étaient que la reproduction des exercices variés auxquels le public allait être convié pour ses gros sous
Quant au chevalier de la Saute, il était d'abord représenté examinant la puce au microscope. De la main gauche il désignait le deuxième tableau oii l'insecte importun, formidablement grossi par la photographie, semblait un éléphant antédiluvien, effroyable à voir, avec sa trompe insatiable de sang, ses pattes velues et nerveuses, sa carapace mille fois plus solide relativement que celle de la tortue.
Lepître de la troupe, dénommé Machin-Chouette, portant sur chacune de ses épaules im singe rivalisant de grimaces avec lui, commença à tourner la manivelle de l'orgue de barbarie qui constituait l'orchestre de la troupe.
Comme dans un pays de bon sens, tout doit marcher du petit au grand, le chevalier de la Saute entra le premier en scène et, perché sur les tréteaux de l'entrée, il annonça qu'il avait quelques mois à dire au public.
• — Ça ne coûtera rien pour cette fois, lit observer Machin-Chouette , qui, une raie au milieu de la tète, se faisait ^brosser la tignasse par ses singes, à la joie exubérante des assistants.
Le chevalier, véritable géant dont la maigreur étique inspirait des craintes sérieuses pour sa santé aux âmes sensibles, déclara qu'il allait faire l'éloge d'un animal qu'on avait tort de calomnier...
— Bien qu'on ne le connaisse qu'à la superficie, interrompit MacJiin- Chouette.
Le chevalier imposa silence au pitre.
Puis, d'un ton guttural, pesant sur chaque mot, affectant les gestesd'un prédicateur convaincu, il prononça ce petit discours :
« Messieurs et dames, il n'y a rien de plus bizarre, déplus bigarré^ que les sentiments de l'homme. Ce que les uns louent, les autres le
méprisent, et on ne voit rien qui ne soit tout à la fois et un objet de louanges et un objet de mépris.
« La puce nous en fournit un exemple très sensible.
u Quel mépris n'en fait-on pas? Les uns la trouvent inquiétante, importune, chagrinante. Selon eux, elle trouble le repos, elle est le bourreau des délicats, la peste de Funivers pendant les chaleurs du printemps, de l'été et de l'automne.
« Consolez-vous, ma petite élève, je vous servirai d'avocat et vous défendrai contre la calomnie.
« Vous riez, messieurs et dames? Mais moi, je ne ris pas, et en qualité de dompteur, je prétends, aujourd'hui, qu'il n'est rien de si profital)le, do si vertueux, de si innocent que la puce.
« Le profit qu'on tire de cet insecte fera mon premier point; ses vertus, mon second; son innocence, mon troisième.
« Premier Point.
« l*arle-t-on d'une petite fille qui a du brillant, l'esprit vif, on dit
ordinairement qu'elle est éveillée comme une puce. Holà I ne nous
égarons pas; je me suis engagé à vous dire en premier lieu le profit
qu'on lire de la puce, qui se rapporte à deux chefs: au corps et à l'Ame.
« Quant au corps, rien de plus utile. C'est un très grand malheur que Gallien et Hippocrate, ces médecins de l'antiquité, n'aient pas connu la nature de la puce ; ils en auraient tiré des merveilles et laissé de g"ros volumes à la postérité.
« Un de nos plus grands médecins assure que le bain de sang de puce est capable de guérir toutes sortes de gouttes : le fiel est souverain pour supprimer les écrouelles; le cœur, bon pour les inllammations dos yeux; le poumon soulage les asthmatiques; la raie guérit de la mélancolie; une once de ses œufs mangé à chaque repas conserve le corps en embonpoint. Messieurs les apothicaires tirent de la barbe, du bec et du pied de la puce une très bonne huile pour fortifier les nerfs. C'est un esprit qui dissipe la folie.
« Soyez persuadés, messieurs et dames, que, si vous pouviez en remplir trois ou quatre sacs, vous auriez fait votre fortune : vous les vendriez au poids de l'or.
« Voilà sa vertu pour le corps.
« Quant à i'^lme, rien de plus utile : elle est une fidèle exécutrice de la justice divine; elle n'épargne ni rois, ni princes, ni princesses, ni généraux, ni présidents, ni grands, ni petits, ni savants, ni ignorants; celle-là n'épargne personne.
« Trouve-t-elle un paresseux ou une paresseuse au lit le matin, au lieu qu'ils devraient vaquer à leurs affaires, elle les mord, elle les pique et leur dit sans parler : « Siirge velociter », traduction : « Lève-toi promptement, sans quoi je ne cesserai de te tourmenter. » Un autre voudrait-il dormir pendant qu'il est à la messe, elle le tourmente avec tant de violence qu'elle l'empêche de prendre ce repos hors de saison.
« Soyez assurés, messieurs et dames, que cinq ou six quarterons de puces bien affamées sont capables d'exercer votre patience et do fournir pendant la nuit une grosse matière de mérite.
(c Voilà sa vertu pour lame et à peu près tout le profit qu'on en peut tirer.
« Second point.
« C'est une petite commère qui n'a ni défauts, ni aucunes imperfections de vie, ni de sexe. Quoi de plus aimable que la puce! Les galons. les rubans, les dentelles, lesj^culbutes, les favoris, tous ces fatras si recherchés par nos maniérées de la haute lui déplaisent souverainement.
(( Rien de si chaste; elle saute et se cache, sitôt qu'on veut la toucher. Rien de si taciturne. Elle ne soupçonne personne. Rien de plus sobre ; elle jeûne la moitié de l'année sans prendre aucune nourriture.
« Ella assiste aux divers offices, à vêpres, à matines, au sermoii ; elle ne sort jamais de l'église à moins "qu'on ne l'en fasse sortir de force.
« J'oublie de vous dire, messieurs et dames, qu'elle a le don de prophétie, qu'elle annonce très assurément la pluie et le beau temps.
« Eh bien? L'eussiez vous cru, messieurs et dames, que tant de qualités logeassent dans un si petit corps?
« Troisième point.
K L'innocence, selon les philosophes, consiste à ne rien faire de mal ni contre soi, ni contre le prochain. Peut-on disputer celte vertu à mon élève? Veuillez... •>
A ce moment, le pître et ses singes surgirent derrière l'orateur. Les deux petits monstres sautèrent des épaules de leur maître sur celles du chevalier et lui imposèrent à leur tour silence en lui appliquant les mains sur la bouche,
— En voilà assez! s'écria Machin-Choitette. Ces messieurs et dames
sont pressés d'entrer et vous nous empêchez de gagner leur argent. Ecoutez ! jN 'entendez- vous pas la voix éloquente des bons amis du dompteur Malmenade? Ils vous appellent ! Ils sont pressés de travailler!
Au même instant, sur un signal du dompteur des fauves, toute la ménagerie rugit en chœur.
Les enfants se rejetèrent dans le tablier de leur mère, mais pas un d'eux ne parla de rentrer à la maison.
— Entrez! ciiaii Machïn-Chouette. Entrrrez, et vous constaterez par vous-mêmes que la voracité est égale chez les petits et les grands, oe qui prouve que tous les êtres animés sont égaux devant une table bien servie. Entrrrez!!
.A l'intérieur de la ménagerie, les fauves continuaient leur concert de rugissements.
Pour renforcer le tapage, la belle Agnès secouait à toute volée u!te cloche fêlée.
Machin-Chouette tournait furieusement son orgue d'où s'échappaient, par hoquets convulsifs, des lambeaux méconnaissables du quadrille d Orphée aux Enfers.
A la porte, munie d'un tourniquet, Malmenade lui-même, en veste pailletée d'or, faisait la recette. Sa maia osseuse, aux doigts crochus, recevait pièces blanches et gros sous et les laissait retomber bruyamment dans une sacoche.
D'habitude le dompte urne perdait par son temps à regarder commei:t les clients avaient le nez fait. Ce vert-galant des grands chemins n'avait d'yeux que pour les jolies lilles. Maintes fois il lui arrivait, au cours de représentations fructueuses, d'accorder des entrées de faveur aux dames et demoiselles dont les minois avaient eu le don de lui plaire ; c élait sa façon de décerner les prix de beauté.
Ce jour-là, changeant son fusil d'épaule, il n'accorda pas un regard aux femmes, mais en revanche il dévisagea tous les hommes, surtout ceux habillés en bourgeois.
Malmenade, averti par Luversan, se méfiait de Tristot et Pivolot. Or, parmi cette foule bigarrée, il n'eut pas de peine à reconnaître les deux policiers que leur llair avait attirés devant la Roulante. Un seul coup d'œil lui suffit peur être fixé à leur égard. A partir de ce moment, il ne les regarda plus et se laissa dévisager
par eux.
Quand tout le monde fut entré dans l'enceinte, un grand silence se fit.
— Honneur aux dames! s'écrm Machin-Chouette. M"" Agnès va vous montrer comment une jeune lille sait manier les plus gros serpents du monde et n'en éprouver aucun désagrément.
Mais tous les regards restaient tournés vers la ménagerie, dont les cinq cages étaient encore masquées par des planches.
1264 KOGER. LA-HONTE
Pour attirer rattenlion sur elle, il fallut toute l'éloquence et la gentillesse de la belle Ag-nès.
Sa courte robe de velours noir jbordée d'or faisait voir de fines jambes dont le maillot faisait ressortir la nervosité et l'élégance.
Sa fine taille était emprisonnée dans une ceinture garnie de verroteries étincelantes.
Décolletée, les bras nus, elle n'avait pour toute coiffure que son abondante chevelure d'un noir de jais retombant sur ses épaules en un désordre admirablement apprêté.
C'était bien le type de la jolie fille du comté de Foix, aux traits réguliers et doux, aux yeux ardents et profonds.
— Messieurs et dames, dit-elle avec un accent inimitable, il n'en est g'uère parmi vous qui n'aient horreur du serpent, si inoffensif soit-il. C'est pourtant un animal bien sympathique et bien facile à civiliser, il appartient à la catégorie de ces rares créatures qui ne mangent que quand elles ont faim et qui préfèrent aux émotions de la vie active les songes voluptueux dun sommeil prolongé.
Elle tira d'une boîte, garnie de chaudes couvertures, un boa long de trois mètres, et profitant de ce que l'innocent amphibie n'était pas encore tout à fait réveillé, elle le déplia à la force des biceps, et se le passa tout autour du corps.
Chacun se reculait d'horreur, mais personne n'en perdait une bouchée.
Au dernier rang des spectateurs, ïristot et Pivolot suivaient attentivement les allées et venues de Malmenade.
En face de la ménagerie se trouvait la voiture salon, salle à manger, chambre à coucher et cuisine du dompteur. Les deux pohciers s'en approchèrent doucement, et croyant n'être pas observés, montèrent sur l'escalier pour jeter un coup d'œil dans cette primitive habitation.
— Tiens! fit tout à coup Tristot, Malmenade a disparu. L'avez-vous vu partir ?
— Non, répondit Pivolot, et pourtant je n'ai pas quitté des yeux la porte d'entrée.
Le dompteur les avait joués tous deux par une stratégie aussi prompte qu'audacieuse :
D'un iour de main, il avait ouvert la porte de son cabinet cage et s'était jeté dedans, sans bruit, refermant derrière lui cette issue invisible du dehors pour quiconque ne connaissait pas la distribution de la Roulante.
Luversan, caché derrière un rideau masquant un placard où traînaient quelques livres crasseux, se crut découvert.
Il apparut, revolver en main.
»id;-iia tomba comme foudroyé par la balle. {P. 1269.
Nous avons dit que xMalmonade y voyait mieux la nuit que le jour. Il se fit reconnaître immédialement par son commandiLaire.
— Yeux-tu bien rentrer ton joujou, lui dit-il. A quoi ça te servirait d'en tuer un de plus si lu étais pris ? A te faire guillotiner plusieurs fois; c'est bien assez d'une.
Et il ajouta d'un ton légèrement inquiet :
— Ils sont là !
UV. 159, — JULES MART. — ROGBR-LA-HONTR. — ÉD. J. mil TF BT C'«.
uv. Iô9
1266 ROGER-l.A-nOIN'TE
— Qui ?
— Eux, parbleu ! Les agents ! Les yeux de Luversan jetaient dans l'ombre plus de lueurs féroces que ceux d'un tigre à jeun.
' — Mon Dieu I que tu as l'air méchant, fit le dompteur. Ta ne vas pas me manger, au miiins?
Ce disant, il ins{)eclail l'extérieur par une fissure des planches.
Tristot et Pivolot s'en venaient nonchalamment du côté de la ménagerie.
— Plus un mol ! dit Malmenade à Luversan. Ils vont tâcher de savoir s'il n'y a que des bêtes féroces dans mes cages. Ecoule-moi et comprends du premier coup. Si nus lascars tiennent absolument à visiter mes appartements particuliers, tu n'auras plus qu'une ressource : soulever le châssis qui conduit chez ton voisin Brutus et rendre une petite visite à ce noble animal.
— Hein? fît le bandit, épouvanté.
— Je ne plaisante pas. Je pourrais te dire qu'entre deux maux il faut choisir le moindre et qu'à ta place j'aimerais mieux être mangé par Brulus que d'épouser la Veuve ; mais rassure-toi, Brutus a déjeuné comme qualre et tu n'es pas assez gras pour réveiller son appétit. C'est une bonne bête qui aime la compagnie. Il te saura gré de lui tenir société pendant un moment.
— Mais... parlez-vous sérieusement?...
— Diou vivant Je n'aime pas qu'on suspecte ma bonne foi! Chut!... Les voici. Fais le mort.
Tristot et Pivolot allaient et venaient devant la ménagerie.
Ils n'entendirent que la bruyante respiration des fauves qui, derrière les volets, appuyaient leurs mufles entre les barreaux de fer pour aspirer un peu d'air pur.
Dans la cage du fond, celle opposée au cabinet du patron, Tibère, énervé d'avance par l'appréhension du rôle indigne de lui que son maître allait lui faire jouer, allait et venait en rugissant sourdement.
C'était au tour du chevalier de la Saute à émerveiller le public.
Sur une lourde table de chêne, il avait posé une vaste boîte oii ses actrices, des puces authentiques, traînaient de minuscules charriots en papier au long d'une piste circulaire dont elles ne s'écartaient jamais. Au moindre coup de baguette appliqué sur la table, les intelligents insectes redoublaient de vitesse. Ils arrêtaient au commandement et semblaient caracoler en passant sous des arcs de triomphe disposés de distance en distance. Les spectateurs se bousculaient pour voir de plus près cet étrange spectacle.
Ce fut un rire g-énéral lorsque le chevalier de la Saute cria à son personnel :
— ArAiez-vous! Vous a^ez assez travaillé pour aujourd'hui. La Société proleclrice des animaux, d'a'cord en cela avoc la cour de cassation, interdît de faire traîner par les prolétaires de la race canine des poids de plus de soixante kilos. Vous, mes chères élèves, vous ventîz de déployer une vig^ueur, une énergie dont je serais coupable, je dirai même répréhensjbliî d'abuser. Vous avi^;: bien môrité de vous reposer, et puiscpie c'p' t vous qui, par voire intelligence, votre courage, me procurez le paiti quotidien, il e-t bien jusie que vous en ayez votre part. Allons! mes chères petites, à table ! Le dîner est servi 1
Et le clic valiiîr, retroussant ses manches, exposa son bras nu au milieu iu champ de courses.
Aussitôt, tous les chariots convergèrent sans aucun accident vers cet appât, et la minuscule ménagerie de ce dompteur d'un nouveau genre s'escrima de la trompe sur l'épiderme du patron.
L'éclat de rire de la foule fut coupé net par une explosion de rugissement des fauves.
Chacun se précipita vers la ménagerie dont le pître démontait un à un les volets en criant de toute la force de ses poumons:
— Accourez, messieurs et dames, venez contempler la supériorité de l'Esprit sur la Matière. Ce ne sont pas des lions en carlon-pàle (jui vous montrent leurs dents féroces; ce sont de vrais fils du désert. El ne vous étonnez point de les voir si bruyants, si exailés ; les pauvres bêles, elles n'ont rien mangé depuis... un quart d'heure. Et quand bieii même, elles auraient, pour leur salut éternel, consécutivement jeûné qu.irante jours, pas un de ces carnassiers, pas mrme Tibère, le plus beau, le plus fringanl le plus moustache des tigres du Bengale, ne se permettrait de prélever un repas sur la chair de son maître bien-aimé.
Quand le piire eut défait le volet de la dernière cage recelant un ours noir qui dodelinait piteusement de la tète, il se remit à uiKudre du quadrille avec fiiieur.
— Attention! huilait-il; le dompteur, il va enlrrrrer en scène.
Le guichet donnant sur le cabinet du patron se leva à hauteur d'homme :
Malineuade apparut, faisant siffler de la main droile une fine cravache k manche doté ot tenant de l'autre main un revolver.
Un yrand silence se lit.
L'orgue s'arrêta au milieu d'une roulade de fiire détraqué
— Debout, Ujutus!
Et le dompteur commença la série des exercices peu variés que tout le monde se croit obligé d'admirer dans les ménageries des fêtes foraines.
— Je voudrais bien, réitéra Tristot à Pivolot, faire une petite visite dans la cage d'où vient de sortir le bon dompteur-
— Moi aussi. Patience! cela viendra.
Les deux compères s'éloignèrent pour continuer la conversation,
— 11 n'est pas admissible, dit le premier, queLuversan ait pu quitter cette région sans être vu. La terreur est au comble dans tout le pays. Cette nuit, chacun s'est barricadé chez soi.
— A propos, interrompit le second, croyez-vous que le brigadier soiL homme à ne pas bouger de la journée au fond du puits des Mouettes où nous l'avons mis en faction avec un de ses hommes?
— Absolument sûr. Que Luversan ait l'imprudence de revenir chercher son portefeuille, et il est saisi immédiatement par quatre poignes vigoureuses. En cas de résistance, le brigadier lui cassera un abattis d'un coup de son revolver d'ordonnance.
— Fort bien. Du reste, le bandit, à moins qu'il n'ait trouvé refuge dans le pays, ne se hasardera pas de jour au milieu des ruines que nos braves Normands surveillent.
— Vous parlez d'or, monsieur Trislot; mais si je ne m'abuse, vous avez la prétention de nous faire veiller toute la nuit, au lieu et place du brigadier.
— J'ai cette prétention.
— Savez- vous bien que je suis éreinté?
— Ne voyez-vous pas que je dors debout?
— Et que nous avons bien mérité dejgoûter sept heures de repos dans un lit de plume.
— Ce sera pour l'autre mi.l.
— Vous y tenez?
— Et vous?
— Comme vous voudrez.
— C'est entendu.
Tout en devisant ainsi à l'abri des oreilles indiscrètes, ils suivaient les mouvements acrobatiques du dompteur.
— Avez-vous remarqué quelque chose? demanda Trislot à son confrère.
— Parbleu! Le drôle nous envoie de temps à autre un de ces coups d'oeil qui me feraient frissonner, si je me trouvais seul avec lui.
— Votre revolver est en bon état?
— Et le vôtre?
- — En très bon état.
— Idem, le mien. Attention! La représentation va finir. Ne laissons pas à notre homme le temps de nous brûler la politesse.
Ils se rapprochèrent de la dernière cag-e et mêlèrent leurs faux éclats de rire à ceux de la foule au moment où Malmenade se ht mang-er le sucre dans la bouche par son ours débonnaire.
Le pître y alla du boniment final.
— Suivez bien, disait-il, tous les mouvements de ce héros qui a nom Malmenade, un nom impéri- sable dans les annales du domptago. Il va fusiller Martin avec son revolver. Il l'étendra mort sur la place . Puis il fera un miracle : il ressuscitera Martin qui, en reconnaissance, l'embrassera sur les deux joues.
Malmenade accula Martin debout au fond de la cage, lui banda les yeux et lui recommanda de ne pas faire le moindre mouvement.
Dans Tassistance, les enfants, un peu effrayés, encore plus inquiets sur le sort de cet excellent Martin qui ne leur paraissait point capable d'avoir commis une action méritant une fin aussi cruelle, se rejetaient contre le tablier de leur mère.
Le dompteur se recula à l'autre extrémité de la cage.
— Attention ! Martin, ne bougeons pas I cria le pitre.
Mais aussitôt, la bêle qui savait admirablement son rôle, défit, avec les deux pattes de devant, son bandeau et tourna le dos au patron.
— Retournez-vous Martin! ordonna Malmenade d'un ton terrible. Il n'y a que les lâches qu'on fusille par derrière, et chacun sait que vous êtes un brave parmi les braves.
Martin se laissa choir tout de son long et se cacha la tète entre les pattes.
Le dompteur le fit se relever par l'appât d'un morceau de sucre et le remit en position.
Cette fois, Martin ne bougea plus.
Une détonation retentit.
Martin tomba comme foudroyé par la balle.
Il semblait vraiment trépassé.
Macidn-Chouette poussait des hurlements de douleur-
— Une si bonne bête I criait-il. Ah ! monsieur le dompteur, par pitié, rendez-nous Martin.
— Vous le voulez? dit le maître à son pitre.
— Si je le veux!! répondit Machin-Chouette; mais je donnerai la moitié de votre existence, ô mon patron vénéré, pour arracher .Martin au trépas, tlâlez-vous! Son âme n'a peut-être pas encore quitté sa dépouille
*270 HOdER-LA-HONTE
morlelle. Si, par malheur pour nous, celte âme si sympathique, s'est déjà retirée des alTaires dans le paradis des ours où les élus b'uiloltent à discrétion des bifteks saignants, vous n'aurez point le pouvoir de le ramener sur celte terre de souffrances et de privations.
— Bien parlé! approuva le dompteur.
Et s'adressant au cadavre de Martin.
— Martin, ordonna-t-il, sortez des ombres de la mort. Debout, Martin, et revivez pour revoir un jour votre vieux père qui vous attend dans la montag-ne, votre vieille mère qui vous a nourri de son lait et léché pendant votre jeunesse jusqu'à épuisement de ses forces. Debout, Martin !
i\lais Martin ne bougeait toujours pas.
Le pitre recommença à sanglotter, portant à ses yeux un énorme foulard mouillé qa'il tordait ensuite en faisant force grimaces imitées aussitôt par les deux singes perchés sur ses épaules.
— Voyez-vous, patron, dit-il d'un ton navré, Martin n'est point pressé de refaire une expérience qui ne lui a point réussi. Le pauvre animal n'avait pas été créé et mis au monde pour passer ses jours dans une cage et y amuser nos semblables par des bouffonneries dont rougirait son père, s'il en était témoin. Ah ! si vous pouviez lui rendre l'air pur de la montagne, les bonnes cabrioles au bord des torrents, les chasses giboveuses sous le beau climat où il areçu le jour, Martin consentirait peutêtre à revoir la lumière. Tu as raison, Martin I N'écoute pas un maître qui t'exploitait indignement de ton vivant et qui s'apprête à vendre ta peau à quelque jolie fille d'Eve pour en faire une descente de lit.
Un formidable : « Tais-toi! » du patron, mit un frein à l'éloquence de Machin-Chouette.
Une minute après, Martin ressuscitait à la grande satisfaction des spectateurs dont pas un ne regretta ses gros sous.
La représentation était finie.
Déjà, le pître remettait en place les volets de» cages, en commençant par celle de Brutus.
Malmenade, passant par un étroit couloir d'arrière, s'était empressé de regagner le local qu'il appelait pompeusement : « ma bibliothèque. »
Il voulut sortir de l'autre côté ; mais Tristot avait prévu cette manœuvre.
Le dompteur n'eut pas plus tôt montré la tête à un judas pratiqué dans la porte qu'il se trouva nez à nez avec le policier
Il referma aussitôt le judas, et courut à l'opposé.
A la place de Tristot. il trouva Pivolot.
R0GER-LA-J10.NTE 1271
G'piail tomber de Charybde en Scylla.
Des lieux côtés, une voix calme, mais assurée, une voix qui, par cela seul qu'elle représente la justice, ne plaisante jamais, prononça la fameuse formule :
— Ouvrez, au nom de la loi.
L'invoration de celle puissance terrible qu'on nomme la Loi et dont tous les jiouvoirs ont usé plus ou moins honnêtement a fait ouvrir plus d'une [>orte que les profanes n'avait jamais franchie.
Malmenade qui, en principe abhorr.iit les visites et les visiteurs, ne crut pas devoir décliner l'honneur qne lui faisaient ces messieurs de Paris en l'invitant, au nom d'une puissance reconnue dans tous les Etats civilisés, à les recevoir en ses appartements particuliers.
Il pa^sa d'un judas à l'autre.
— Dans un instant, monsieur, le temps de faire un bout de toilette. Puis, allant secouer Luversan qui tremblait derrière le rideau de la
« bibliothèque », il lui dit à voix basse :
— C'est le moment de filer chez Brutus, pas le moindre danger, ma vieille !
— Mais...
Les deux mêmes voix terribles répétèrent :
— Ouvrez au nom de la loi!
Malmenade fit remonter le haut guichet dans sa ramure que par précaution il avait huilée le matin.
Pas un grincement ne se produisit.
Brutus montra aussitôt sa tête chevelue.
Le dompteur fit reculer la bête sans lui adresser la parole.
Puis, poussant le bandit dans la cage du fauve, il lui dit encore très bas :
— Brutus ne te mangera pas, idiot! il aurait peur de s'empoisonner. Il referma le guichet et ouvrant tontes grandes les deux portes latérales.
— Je suis à vous, dit-il à Tristot et à Pivolot. Les policiers entrèrent dans la « Bibliothèque w.
Malmenade salua, olîrit son unique fauteuil à Tristot, un tabouret a Pivolot, et s'assit par terre devant la séparation derrière laquelle on entendait la respiration bruyante de Brutus.
— Que voulez-vous de moi? demanda-t-il.
Les policiers explorèrent d'un regard circulaire les quatre coins de ce réduit malpropre et puant.
A part le rideau qui masquait le panneau du fond, ils ne remarquèrent rien qui fût digne d'attention.
Malmenade répéta sa question.
Pour se donner une contenance, il commença è bourrer sa pipe.
— Vous connaissez, dit enfin Iristot, le drame du château des Mouettes?
— Pas exactement, répondit le dompteur. Les uns me l'ont raconté d'une façon ; les autres, d'une autre. Moi, ça ne m'intéresse pas beaucoup, je vous dirai. J'en ai tant vu, Diou vivanl Depuis que je roule ma bosse en France et à l'étranger avec Brutus. Ça ne me rajeunit pas, ni Brutus non plus.
Ils le laissaient dire dans l'espoir que, si vraiment il savait quelque chose, cet homme primitif se couperait par quelque maladroite réflexion. Malmenade comprit leur jeu et s'arrêta court.
— C'est égal, pensait-il, le paroissien qui est de l'autre côté doit se faire vieux 1
Tristot se vit dans l'obligation de reprendre la parole.
— Nous sommes, dit-il, mon confrère et moi, délégués par M. de Lignerollos, juge d'instruction du parquet de la Seine, pour rechercher le fameux Luversan qui s'est enfui de Ville-d'Avray. Après avoir retrouvé sa trace à Paris, nous espérions Parrèter au château des Mouettes dont il s'était emparé par un nouveau crime. Le bandit nous a encore échappé, ainsi que son complice.
— Ah ! fit le dompteur. Il avait un complice.
Le procédé qui, chez les simples d'esprit, constitue ce [qu'on appelle vulgairement « faire la bête » ne réussit pas toujours.
Par un signe de convention, Tristot avertit Pivolot qu'il serait utile d'entreprendre des perquisitions dans la ménagerie. Auparavant, il reprit le fil de son discours.
— Ce complice, ajouta-t-il, ne nous inquiète plus. Il a dû se jeter dans la mer avant-hier matin et son cadavre est peut-être déjà retrouvé. Quant à Luversan, la faim le fera sortir de sa tanière, et il se pourrait qu'il vînt rôder par ici Vous connaissez son signalement?
— Pas du tout.
— C'est un grand brun, au teint bronzé, aux yeux noirs très perçants.
— Ça suffit. Si je l'aperçois, foi de Malmenade I je vous l'apporterai tout vivant. Mais je doute fort qu'il soit resté en Normandie. Il a eu le temps de faire du chemin, votre homme 1
Cette imprudente réflexion acheva de compromettre Malmenade dans l'esprit des policiers.
Tristot ne garda plus aucun ménagement.
Il exhiba la lettre de M. de Lignerolles et annonça au dompteur qu'il
BOGEB-LA-HONTE
Tout prêt à bondir sur cette proie vivante. (P. 1275.)
se voyait dans la nécessité, pour la forme, de visiter la Roulante de fond en comble.
Ce n'est pas, ajoula-t-il, que* nous vous soupçonnions de cacher Luversan, mais nous avons reçu pouvoir du parquet de Cherbourg de ne ménager personne. Toutes les maisons isolées ont élé fouillées dans les deux cantons, soit par nous, soit par les gendarmes.
UV. 160. — JULBS MART. — ROGBR-LA-HONTR. — &0. i. ROUPP KT C««. UV. 160
— Qu'à cela ne tienne! s'écria Malmenade avec un empressement exag-éré. Dieu m'est témoin que je n'ai jamais pactisé avec le crime! Je ne suis qu'un pauvre homme qui ne demande qu'à joindre les deux bouts, avec ses pauvres bêles.
— C'est bien! fit Pivolot impatienté. Votre logement ne se compose pas que de celte pièce?
— Mon logement! Vous savez bien que je log^e à la belle étoile, pas tout à fait cependant. Ma fille et moi, nous possédons chacun une couchette, une toute petite couchette, dans le vieux wagon qui nous sert de hutte. Le chevalier de la Saute, lui, couche avec ses puces, sous une tente. On fait comme on peut. C'est ici que je rédige ma correspondance, à côté de Brutus, mon lion favori.
Et le dompteur cria :
— Ici, Brutus!
Les policiers tournèrent des regards inquiets vers le haut guichet qui séparait les deux cag-es. Malmenade s'en était approché avec des airs de félin qui médite un mauvais coup.
Un formidable rugissement répondit à l'appel du maître.
De l'autre côté, Brutus labourait decoupsdegriiïes la planche de chêne.
— Tout à l'heure, mon vieux Brutus ! fit le dompteur : j'ai une visite. Tristot avait soulevé le rideau du placard et, tout désappointé, compulsait les vieux bouquins crasseux qui traînaient sur les planches.
Ni lui, ni Pivolot, n'eurent le moindre soupçon que Luversan pouvait avoir trouvé un refuge chez Brulus,
Manquèrent-ils de clairvoyance? Nous ne le croyons pas. Ils avaient vu Brutus dans sa cage, ils l'entendaient rugir et piétiner d'impatience à cinq pas d'eux; comment supposer que ce fauve aurait assez de mansuétude pour tolérer l'intrusion dans son domaine d'un étranger aussi peu sympathique que Luversan?
Sans compter que nos deux compères se sentaient fort mal à l'aise!
Tristot donna le signal du départ.
— Montrez-nous votre wagon? ordonna-t-il au dompteur.
— Tout de suite, mes bons messieurs, tout de suite î
Depuis un instant, les grognements de Brulus prenaient une tonalité de mauvaise humeur dont seul le dompteur pouvait apprécier le danger. Aussi, dès que les policiers furent dehors, Malmenade, qui s'était emparé d'une grande cruche pleine d'eau, leur demanda la permission d'aller donner à boire à son favori.
— Faites ! lui répondirent-ils en s'éloignant du côté de la Roulante. Malmenade ref'^rma )q porte derrière eux et pénétra chez Brutus.
ROGER. LA-HOINIK 1275
Il était temps !
Le roi des animaux, fatigué des reg:ards magnétiques que lui lançait Luversan dans l'espoir de le tenir à distance, se tenait accroupi devant lui, tout prêt à bondir sur cette proie vivante.
A la vue de son maître, il redevint doux comme un agneau.
Malmenade poussa la bête dans un coin de la cage et dit à l'homme :
— File dans ma bibliothèque. Il n'y a plus de danger. Luversan ne se le fit pas répéter deux fois.
Sa délivrance s'était opérée en moins d'une demi-minute. Le misérable tremblait maintenant de tous ses membres.
— C'est ta faute, lui dit Malmenade, Il ne fallait pas t'occuperde Brutus et Brutus ne se serait pas occupé de toi.
Le dompteur hla prestement rejoindre les deux « lascars » dont la visite n'était pas sans lui donner à réfléchir sur la responsabilité qu'il encourrait au cas où on viendrait à « pincer » Luversan dans son domaine
Ce fut la belle Agnès qui fit à ces messieurs de Paris les honneurs de la maison.
Les deux cases qui formaient le logement du père et de la fille na contenaient que les meubles et ustensiles les plus élémentaires de la vie nomade.
En fille bien élevée et digne de devenir par la suite une bonn*ménagère, Agnès demanda aux étrangers s'ils désiraient se rafraîciiir. Tristot et Pivolot, bien que charmés par les grâces de la jeune dompteuse de serpents, se prononcèrent énergiquement pour la négative.
Il ne leur restait plus qu'à passer sous la tente du chevalier Je la Saute.
Ce personnage fantastique dormait à poings fermés à côté de sa ménagerie lilliputienne. Deux bottes de foin quelque peu avariées lui tenaient lieu de matelas et de sommier.
11 ne devait jamais être embarrassé pour remplacer celles de ses petites élèves qui venaient à décéder.
Devant la porte de l'enceinte, le pâtre Machin-Chouette , un crôve-l.i faim que le dompteur avait embauché sur la grande roule à cause de s^ laideur comique, fumait la pipe en agaçant ses deux singes.
Il salua cérémonieusement les étrangers au passage.
Tristot et Pivolot quittèrent la Roulante avec la conviction qu'il n'y avait « rien à frire » du coté de Malmenade.
Pour la troisième fois, Luversan leur échappait.
Le mariage de Suzanne Laroque avec Raymond de Noirville fut célébré en l'église de Chevreuse quelques jours après les dramatiques événements du château des Mouettes.
Dès le matin, une foule nombreuse accourue des villages voisins s'était groupée devant le porche pour voir la jolie mariée et surtout pour approcher le héros du jour, le fameux Roger Laroque, victime de Terreur judiciaire dont tous les journaux avaient parlé.
Chacun remarqua que le père de la mariée semblait triste et préoccupé au lieu de se réjouir du bonheur de sa fille.
— Le pauvre honime, disaient tout bas les curieux, souffre de n'être pas encore réhabilité. Ça lui fait de la peine de savoir que son nom est encore entaché par un jugement inique.
La cérémonie se passa sans incidents.
Après la messe, un lunch rassembla à Maison-Blanche les rares parents et amis des deux lignées.
Il va sans dire que Jean Guerrier, Marie-Louise et l'austère Margival s'y trouvaient.
Ce dernier, sans que personne en sût les motifs, avait vieilli de dix ans. La blessure de ses illusions perdues lui saignait encore au cœur. Telle était sa bonté qu'il regrettait de s'être montré impitoyable pour le séducteur de Blanche Warner. Dans le passé si lointain des amours de M. de Terrenoire avec celle qui devait abriter plus tard sa honte derrière le nom de Margival, le père de Marie-Louise devinait des circonstances atténuantes. Il se reprochait de n'avoir pas demandé à l'homme aue, sans le prévoir, il avait condamné à mort, des explications complètes. Peulêtre, après avoir entendu le coupable, aurait-il montré, vis-à-vis de lui, plus de magnanimité.
Le soir même, Roger, revenu à Paris avec ses enfants, les accompagna k la gare de Lvon.
Suzanne et Raymond embrassèrent une dernière fois leur père et partirent pour l'Italie oii ils devaient passer l'hiver.
Au moment de cette séparation, Roger refoula les larmes qui lai montaient aux yeux.
— Je suis bien heureux, dit-il, bien heureux...
ROGER-LA-HOMTE 1277
Suzanne le crut et, se suspendant à son cou, lui dit tout bas :
— Sois tranquille, petit père, nous reviendrons bientôt et nous ne nous quitterons plus... jamais.
Un instant après, il se retrouvait seul sur le pavé de Paris. Il entra dans un café et relut pour la troisième fois une lettre qu'il avait reçue le matin même de Tristot et dont il s'était bien gardé de faire part à ses enfants.
Nous avons dit que, grâce à l'absence de reporters dans le Cotentin, le drame du château des Mouettes n'avait pas encore été le prétexte d'articles à sensation. Persuadé que Luversan resterait dans le pays pour tâcher de rattraper les deux millions qu'il avait laissé tomber dans le puits des souterrains, le parquet de Cherbourg conservait le secret le plus absolu sur les recherches.
C'était la première fois qu'un double assassinat ne taisait pas le tour du monde, à grands coups de télégraphe terrien ou sous-marin, le jour même des constatations judiciaires.
Ces procédés de discrétion à outrance peuvent avoir leur bon côté ; mais ils présentent aussi de graves inconvénients. Le meilleur des policiers est, nous l'avons déjà dit, M. Tout-le-Monde. Quand tout un peuple concentre son attention sur les hauts faits d'un assassin en fuite, il est rare que ce gibier d'échafaud ne se fasse pas prendre par le premier venu : témoin, le fameux Troppmann qu'un calfat du Havre reconnut du premier coup au moment où ce trop célèbre assassin se disposait à passer en Amérique.
La lettre adressée par Tristot à Roger nous prouvera en effet qu'on eût agi plus sagement, en usant de la publicité gratuite des journaux.
Elle était ainsi conçue :
« Cher monsieur Laroque,
« Nous jouons décidément de malheur.
« Je vous avais dit dans ma dernière l^^ttre qu'une surveillance de jour et de nuit était organisée dans les ruiiius du château des Mouettes.
« La nuit dernière, nous étions embusqués, Pivolot et moi, au fond du puits, lorsque, soudain, nous entendîmes à nos pieds un bruit étrange. Penchés tous deux sur la nappe d'eau qu'un brouillard épais, passant par la brèche, masquait à nos yeux, nous ne tardâmes pas à nous rendre compte qu'il se faisait un travail souterrain au-dessous du ru.
« Nous avions eu le tort de ne pas faire draguer le fond du puits dont nous nous étions contentés de sonder la vase.
« Il y avait là un passage par où Luversan s'était éclipsé le matin de
notre arrivée au château des Mouettes et par où il revenait de nuit avec l'espoir de rentrer dans ses fonds.
« Bientôt, en effet, le bruit d'une pierre qu'on déplace brusquement se fit entendre, l'eau s'engouffra par un trou sur le pan de la muraille, le niveau baissa, et du trou surg^it une tête d'homme.
« Au milieu de l'obscurité opaque, nous retenions notre respiration, et, armés chacun d'un revolver, nous attendions avec anxiété que l'homme fût entièrement sorti par l'issue secrète.
« Il était à peine debout que nous lui criâmes : « Halte 1 ou vous êtes mort ».
« Nous l'avions saisi vigoureusement à la gorge et les canons de nos armes s'appuyaient sur ses tempes.
« L'homme ne bougea pas.
« Deux gendarmes accourus des ruines où, cachés dans les ronces, ils veillaient au grain, accoururent nous prêter main-forte.
« L^homme se laissa arrêter sans résistance.
« En même temps, ayant allumé nos lanternes, nous nous aperçûmes que le trou, par où l'eau s'échappait, avait été rebouché de Tintérieur et que le ru reprenait son niveau.
« Ce n'était pas Luversaa que nous tenions, mais un complice : le dompteur Malmenade dont je vous ai également parlé.
« Interrogé, cet individu refusa de répondre.
« Sans perdre un instant, nous explorâmes le fond du puits et ayant trouvé l'atmeau de la pierre mobile, nous tirâmes dessus de toutes nos forces et nous réussîmes à l'arracher.
« Pendant que les gendarmes maintenaient le prisonnier, nous nous engageâmes dans le souterrain. Telle fut notre précipitation que nous ne songeâmes même pas à refermer l'issue par laquelle l'eau s'écoulait assez rapidement.
« Chacun de nous était muni d'une lanterne.
« Nous courions à toutes jambes.
« Au loin retentissaient les pas précipités du fugitif.
« Si nous avions pu l'apercevoir, nous n'aurions pas hésité à tirer sur lui ; mais il avait de l'avance, et ce maudit souterrain n'en finissait pas.
« Bientôt, nous n'entendîmes plus que le bruit de notre course précipitée. Nous arrivâmes tout haletants au bord d'un puits où nous faillîmes tomber.
Au dessus de notre têto, on criait : « Au voleur! à l'assassin I » Nous appelâmes de toute la force de nos poumons. Une voix d'homme
nous interpella: — Qui êtes-vous? — La police — Vous arrivez trop tard. Votre homme vient de se sauver par le grenier. — Aidez-nous à remonter. Descendez le seau.
« L'homme ne nous obéit qu'après nous avoir fait perdre dix minutes durant lesquelles l'assassin se mettait provisoirement en heu sûr.
« Nous fûmes remontés un à un, non sans peine.
« Nous nous trouvions chez un brave cantonnier dont l'honnêteté et la bonne foi ne sauraient être soupçonnées. Il ig-norait l'existence du souterrain dans son modeste domaine.
« Quant à poursuivre Luversan par un brouillard d'une telle opacité, il n'y fallait point songer.
« Nous courûmes à Beaumont et dans les villages environnants Bientôt le tocsin fut sonné par toute la campagne. Les paysans armés parcoururent les champs avec la même ardeur qu'au premier jour. Ce fut peine perdue.
« Or, d'après le témoignage d'un ivrogne que nous avons trouvé endormi l'après-midi sur un remblai de la voie ferrée, entre Marlinvast et Couville, un homme répondant au signalement de Luversan aurait sautélematinsurle marche pied d"un train en marche. Si le fait est exact, Luversan se seraglissé dans un com[iartimcnt rempli de m irchan dises et aura pu arriver ainsi jusqu'à Caen. En ce cas, tout nous porte à croire qu'il aura repris le train de Paris à une station intermédiaire.
« J'ai envoyé une dépêche au service de sûreté.
« Nous resterons encore deux jours dans le pays par acquit de conscience. Après quoi, nous reviendrons à Paris.
« Il nous reste à vous annoncer la découverte du cadavre de Célestin Damour.
« Le malheureux a été la proie des pieuvres qui l'ont rejeté après l'avoir réduit à l'état de squelette
« Nous l'avons fait inhumer au cimetière de la Diélette.
« A bientôt.
« Votre tout dévoué,
« Tristot. I»
Maintenant que Suzanne était mariée, que rien ne pouvait plus la séparer de Raymond, Roger Laroque se reprenait à espérer en sa réhabilitation. 11 se sentait rempli d'une ardeur nouvelle pour recommem-er cette chasse à l'homme où Tristot et Pivolot eux-mêmes avaient trouvé leur maître.
Il s'en Voulait d'avoir redouté les révélations que le misérable aurait
pu taire sur la complicité de Julia. Comment supposer que l'assassin ferait des aveux ! Non, arrêté, mis à la torture des questions incessantes et des témoignages indiscutables, condamné même, jamais Laversan ne dénoncerait sa complice d'autrefois!
Telles étaient les réflexions que se faisait Rog-er Laroque.
Il passa la nuit chez Guerrier qui, ainsi que Marg-ival, avait quitté la banque Terrenoire et devait en monter une autre grâce aux fonds de son bienfaiteur.
Le lendemain, il eut la douleur de voir encore son nom traîné dans tous les journaux avec des détails complets sur les assassinats de Charles Boizard et du docteur Pierre Vignol. Un reporter « actif » avait eu l'ingénieuse idée d'aller rue des Abbesses, demander des renseignements à la veuve Vignol sur son fils. La pauvre femme, qui ignorait encore son malheur, tomba à la renverse. Quand elle revint à elle, elle était folle, folle comme l'avait été Andréa. On dut l'interner à Sainte- Anne. D'après r« actif » reporter, elle n'y devait point passer la nuit.
Roger retourna à Maison-Blanche dans l'espoir d'une nouvelle lettre de Tri s tôt.
Personne ne lui avait écrit.
En revanche, il trouva sur son bureau une carte de visite que le fidèle James y avait déposée.
Quelle ne fut pas sa surprise en lisant sur cette carie |le nom d'Andrimaud, cet escroc qui l'avait si bien servi pour attirer Luversan dans le piège de Ville-d'Avray. Naturellement l'adresse manquait.
— Quand M. d'Andrimaud est-il venu? demanda Roger à James.
— Hier matin, comme vous veniez de partir à Chevreuse avecles mariés.
— Savait-il la nouvelle?
— Non, monsieur
— Et vous ne lui avez rien dit ?
— Ma foi si, monsieur. Il prétendait avoir quelque chose de très pressé et de très important à vous dire, et alors...
— Alors, vous lui avez fait connaître que ma fille se mariait?
— Oui, monsieur, et il a dû courir à Chevreuse pour vous parler.
— Je ne l'ai point vu. C'est étrange ! A l'avenir soyez plus discret. Je ne vous croyais pas si bavard, James.
— J'ai cru faire pour le mieux, monsieur.
James allait renouveler ses excuses quand, ayant jeté un coup d'œil lans le jardin, il s'écria:
•— Le voici, monsieur.
ROGËR-LA-HONÏE
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Pour moi, cinquauLc francs iiar jour, c'est la niisi're. P. tiSS.
UV. 161. — JL'LES «AF.Y. — KOGER-LA-liO.NTE. — J. RÛUKK ET C'«', ÉDIT.