‹ Roger-la-Honte (volume 3)Chapitre 5 sur 42 · LIV · texte numérisé non relu

LIV

jouant des air nationaux, des fifres jouant des marches triomphales, au milieu des torches allumées et des exclamations de l'ennemi vainqueur.

Mais ce qu'il y avait de plus navrant que cette joie, de plus navrant que ces cris de Français et d'Allemands moribonds, de plus navrant que ces tas de corps mutilés, c'était le spectacle des villages couronnés d'une lourde fumée noire, et brûlant dans le silence de la nuit calme, brûlant depuis le matin, brûlant sans cesse, brûlant toujours, comme si les flammes se ravivaient d'elles-mêmes pour perpétuer la vengeance atroce de l'ennemi et la marquer de traits rouges, dans le ciel...

Les nerfs de Roger se détendirent. Il eut un sanglot et pleura.

Il continua ses recherches.

A la fin, il trouva. Il avait bien vu. Lucien avait les deux jambes emportées et un éclat du même obus lui avait ératlé la poitrine.

Roger se mit à genoux près de lui et l'embrassa sur le front.

— Pardon! Lucien, dit-il à mi-voix, pardon, ami!... Il plaça la main sur le cœur du pauvre garçon.

Ce cœur battait encore malgré l'effroyable blessure et le sang perdu. Alors, Roger fut pris d'une espérance folle. S'il était possible de le sauver.

Il entendit des voix à une centaine de mètres, des voix françaises. Il uppela. On accourut. C'étaient des brancardiers.

Quand il leur montra Lucien, ils se mirent à rire :

— Son compte est bon !... Un peu de patience !...

— Mais il n'est pas mort!

— Il n'en vaut guère mieux. Nous avons d'autres blessés qu'on peut sauver, tandis que celui-là est perdu !

Alors Roger pria, supplia, finit par les convaincre.

Et il plaça sur le brancard le corps de Noirville.

A Sedan, les premiers chirurgiens auxquels il s'adressa refusèrent de s'occuper du mutilé.

A quoi bon? il n'avait plus que quelques minutes à vivre.

Et ils avaient tant à faire, en ces néfastes journées.

Désespéré, il recourut à un médecin civil qu'on lui indiqua, qui n'exerçait plus depuis longtemps : le docteur Champeaux.

Le docteur prit Noirville chez lui.

• — Je ferai ce qui dépendra de moi, dit-il à Roger, mais n'espérez rien... Votre ami est un homme mort!.,. ^

Roger le remercia avec effusion. Il lui donna le nom de Lucien, son adresse à Paris, sa propre adresse à lui, rue Sainl-Maur.

— Je suis prisonnier, dit-il, et demain, après-demain au plus tard, je vais partir pour l'Allemagne. Je vous écrirai.

Il embrassa Lucien sur le front et alla rejoindre, dans la presqu'île d'Ig-es, les débris du 6° chasseurs.

Emmené à Coblenlz, il se sauva après deux mois de captivité. Il avait vainement écrit au docteur Champeaux et n'en avait pas reçu de réponse.

Il essaya de rentrer à Paris, pour y retrouver sa femme et sa fille dont il était sans nouvelles, mais n'y réussit pas. Alors il rejoig-nit l'armée qui se battait sur la Loire.

Fait une seconde fois prisonnier, à Goulmiers, il s'échappa de nouveau, avant d'être dirigé sur le Rhin.

Après la Commune, il revint rue Saînt-Maur.

Suzanne et Henriette avaient souffert, mais n'avaient pas été malades. Elles étaient en deuil parce qu'elles le croyaient mort.

Il télégraphia aussitôt à Sedan, au docteur Champeaux.

Celui-ci répondit :

« Noirville, hors de danger. Toujours chez moi. « L'accompagnerai à Paris dans quelques jours. »

Ainsi, Lucien était sauvé, malgré sa terrible mutilation!... Quinze jours après, Roger recevait un mot, par Ja poste :

« Cher ami, je n'espérais plus te revoir. Je suis rue de Rome, mais « trop faible encore pour m'aventurer hors de chez moil Viens 1 j'ai tant « d'envie de te serrer dans mes bras. »

Aller chez Lucien, c'était revjir Julia 1... Se retrouver entre elle et le pauvre homme, cet homme dont il était devenu l'ami — qu'il aimait comme s'il avait été de sa famille, et qui maintenant, cloué à son fauteuil, éternellement, était cent fois digne de respect et de pitié...

Que faire? S'il n'y allait pas, quelle excuse invoquer?

— Non, dit-il, je verrai Julia... J'aurai avec elle une explication... Elle comprendra que tout est fmi, qu'il ne peut plus y avoir entre nous même un sourire, même un serrement de main, même un signe... que ce serait horrible , criminel , devant lui ! !.. . devant ce pauvre être sans défense . . . Non, mille fois non!...

Et il se présenta rue de Rome, chez- l'avocat .

Noirville était dans sa chambre. Un domestique introduisit Roger au BaloTi. Aussitôt entra Julia.

108 ROGKR-LA-HONTE

Elle courut à Roger les mains tendues.

Presque une année s'était écoulée depuis leur dernière entrevue. Elle semblait encore embellij.

Son regard avait plus de flammes, paraissait plus profond. Sa beauté était devenue plus impérieuse, plus orgueilleuse. Mais elle aimait Roger, et quelque chose, en elle, s'attendrissait, en le voyant.

Il s'inclina respectueusement, froidement, sans prendre ses mains.

— Roger! Roger! dit-elle, comme j'ai pensé à vousl Comme j'ai souffert!

Elle s'arrêta en voyant je ne sais quelle inexprimable horreur sur ce visage mobile qui reflétait si bien toutes les impressions de l'âme. Alors, à voix basse, il dit :

— Julia, oublions le passé et que Dieu nous le pardonne... Je suis devenu l'ami de Lucien... Comprenez-vous?

Et, pendant qu'elle reculait, comprimant son cœur où elle venait de recevoir un coup mortel, il pénétra chez Lucien de Noirville.

L'avocat était dans un fauteuil, pâle, amaigri, méconnaissable, presque sans souffle. Il avait laissé pousser sa barbe. Deux jambes de bois étaient adaptées à ses cuisses, un peu au-dessus de ses genoux.

Quand il vit Roger, son visage s'éclaira. Ses yeux s'emplirentde larmes.

— Roger! dit-il, mon ami, mon frère!... mon frère !...

Il essaya de se lever, mais n'y réussit pas. Roger, du reste, l'en empêchait. Il s'était élancé vers lui, et ils s'embrassèrent, comme ils s'étaient embrassés sur le plateau funèbre, près de la Garenne, avant la charge.

— Dans quel état tu me retrouves, mon pauvre ami ! dit Lucien, montrant ses jambes. Le docteur Champeaux m'a tout raconté. Sans toi, jo serais mort, là-bas... Ah! qu'il eût valu mieux me laisser mourir!... Et quel mauvais service tu m'as rendu!

Il soupira, puis, prenant les mains de Laroque :

— Non, dit-il, je suis un ingrat et un égoïste...

Moi mort, c'était Julia et mes enfants sans fortune, sans pain. Vivant, c'est encore l'aisance, car, si je ne plaide plus, du moins j'aurai un cabinet de consultations. Tu as donc bien fait de me sauver, Roger, et pour ma femme et mes fils, je te remercie.

Puis Noirville raconta sa longue convalescence et comment les soins touchants du docteur et de sa famille l'avaient rappelé à la vie.

Il voulut savoir aussi ce qu'était devenu Roger et les aventures, qu'il avait courues.

Comme il était fatigué, si faible, que maintenant on n'entendait presque plus sa voix, Roger voulut se retirer.

Alors Lucien fit prier sa femme de venir. Elle entra.

— Voici Roger Laroque, dit-il, que nous avions rencontré dans le monde avant la guerre. Je lui ai sauvé la vie. Il m'a payé largement sa dette. Je l'aime comme un frère. Nos familles, bientôt, je l'espère, n'en feront plus qu'une.

Elle s'inclina sans répondre. Quand Roger sortit, elle l'accompagna.

Au moment oh il la saluait avec la même froideur, et se disposait à se retirer, elle le retint parle bras. Sa main semblait de fer. D'étranges lueurs traversaient ses yeux noirs.

— Ainsi, fit-elle, vous ne me dites pas un mot?

Il désigna silencieusement la chambre du mutilé et, après un moment:

— Par pitié, si ce n'est par amour pour lui, taisez-vous ! murmura-t-il. Mais la jeune femme devenait folle. Sa colère grandissait.

— C'est fini entre nous, bien fini, à jamais?

Roger eut un geste égaré. Ses yeux étaient troublés. Il souffrait.

— Si je savais, dit-il, quelque moyeu d'effacer, même au prix des plus cruels sacrifices, les mauvais souvenirs qui existent entre nous, je l'emploierais à l'instant, sans hésiter, avec bonheur, dussè-je y perdre ou la fortune ou la vie !

— Roger! Roger 1

Mais il continuait, encore plus bas, avec uce tristesse profonde :

— Votre devoir est tout tracé, Julia. Lucien mutilé, isolé, a besoin de tout votre dévouement. Ainsi, plus tard, votre faute vous semblera moins lourde. Pour moi, je ne sais pas comment j'effacerai la mienne, et j'ai bien peur d'eu porter le poids toute ma vie...

— Roger, ne partez pas ainsi sans un mot d'amour 1

— Adieu, Julia.

• — Roger! Roger! C'est indigne! c'est odieux! Ainsi, bien vrai?

— Oui.

— Eh bien! écoutez-moi... dit-elle d'une voix précipitée qu'entrecoupait une sourde colère, écoutez-moi, Roger! Moi, je vous aime... Que voulez-vous, ce n'est pas ma faute... c'est plutôt mon excuse... Mais mon amour peut se changer en haine... Je suis d'une race qu'il faut redouter, extrême en tout... Je ne vous pardonnerai pas... Et, si quelque jour il vous arrive malheur, souvenez-vous que, peut-être, je n'y serai pas étrangère!...

Des mois s'écoulèrent sans apporter de changement dans cette situation.

Par la force même des choses et sans que Roger eût pu s'opposer à cette rencontre, Julia et M""' Laroque se voyaient, tantôt chez l'une, tantôt chez l'autre, sans grande sympathie pourtant.

Julia eut donc l'occasion de revoir fréquemment Roger. Chaque fois, quand elle ne pouvait lui parler, ses yeux suppliaient. Mais Roger demeurait inflexible.

Lucien continuait de n'avoir point de soupçons. Sa santé restait très chancelante, à la merci d'une indisposition, d'une imprudence, et M""' de Noirville, soit qu'elle voulût dissimuler, soit qu'elle voulût étouffer ses remords et chercher l'oubli dans l'accomplissement de son devoir, redoublait de soins envers lui.

Quelques spéculations heureuses à la Bourse, dirigées par un certain Luversan, avaient mis l'avocat momentanément àj'abri du besoin et lui permettaient de chercher des affaires.

M. de Ferrand s'occupait, du reste, de le tirer d'embarras, et sa haute recommandation devait lui être très utile.

La guerre avait été fatale à la fortune de Roger. La confiance avait disparu et, malgré la reprise des affaires qu suivit nos désastres, le coup qui avait atteint la maison Laroque était rude et il fallait toute l'intelligence, la prudence, l'énergie de Roger pour se maintenir à flot.

C'est ainsi que Roger, faisant face avec peine à ses échéances, mais cependant ayant payé toujours, arriva à l'été de 1872, pendant lequel débute notre roman.

Les difficultés que traversait la fabrique de la rue Saint-Maur étaient connues à Paris.

On sentait qu'une fatalité, un hasard, moins que cela, un simple accident, pouvait perdre cette vieille et honorable maison qui avait pourtant résisté à bien des tempêtes et qui était sortie victorieuse de bien des batailles.

Cet accident, ce fut la mort subite de Célestin Vaubernon, le manufacturier lyonnais, créancier de Roger.

Vaubernon n'eut pas le temps de faire un testament, et sa fortune revint purement et simplement, sans codicilles, ni charges, ni conditions d'aucune sorte, à son unique neveu Larouetle, lequel fut mis en possession immédiate de l'héritage.

Quand les affaires de cette succession furent réglées, un jour, dans l'après-midi, un jeune homme de vingt-cinq ans environ, très brun, grand, large d'épaulos, se présenta chez l'avocat et demanda à parler à Julia C'était le boursier auquel de Noirville avait eu affaire. •

Julia le connaissait de vue.

Elle l'avait rencontré plusieurs fois dans le cabinet de son mari.

Et même un jour qu'il attendait au salon, le dos tourné, que Noirville le reçût, elle eut une surprise singulière. Elle l'avait pris pour Laroque et s'était avancée vers lui en disant :

— Roger, un mot...

Il s'était retourné et elle avait jeté un cri. C'était Luversan.

Même port de tête, même taille et même carrure, même barbe brune et broussailleuse.

Mais là se terminait la ressemblance.

Les yeux étaient durs, la cornée marquée de fibrilles rouges. Le nez était plus large, aux narines mobiles; le front était plus bas, les sourcils plus touffus.

Qu'était-ce que cet homme?

Rusé, intelligent, sans scrupules, il avait débuté par être employé dans des maisons de commerce. On l'avait vu au Louvre, où il était resté un an. Pendant la guerre, il avait disparu.

Il flotta d'une armée à l'autre, espionnant pour le compte des Français et des Allemands, ayant un but, qui était de s'enrichir pour se lancer ensuite, la paix revenue.

Durant les jours qui précédèrent la bataille de Coulmiers, Laroque, — alors maréchal des logis, — suivait une route de la forêt de Marchenoir, envoyé en reconnaissance avec une trentaine de cavaliers commandés par un lieutenant.

Un paysan accourut l'avertir qu'une grand'garde d'infanterie prussienne, composée d'une vingtaine d'hommes, venait de s'installer à deux kilomètres de là, à la ferme des Mazures.

Le lieutenant fit un signe à Roger, qui se rangea auprès de l'homme et, lui montrant son revolver tout armé :

— Si tu nous trompes, je te brûle la cervelle !

Le paysan, — un garçon de haute stature, très brun, — ne répondit pas, mais le regarda avec une insistance particulière, comme s'il l'avait déjà vu.

Ils s'approchèrent du poste et l'entourèrent.

Après avoir fait mine de résister, les Prussiens mirent bas les armes et les Français étaient sans défiance quand, des caves, des greniers, des granges, des écuries, des remises, sortirent deux cents fusils à aiguilles et deux cents casques de cuir. Ils étaient tombés dans un piège.

Roger, furieux, chercha partout le paysan. Il avait disparu

Heureusement, il s'évadait le soir même en traversant Marchenoir.

Trois jours après que l'armée allemande, battue, eut abandonné Orléans, Roger vit passer, sur la place du Martroi, un paysan qu'il crut reconnaître pour celui-là même qui les avait trahis. Il le suivit.

C'était bien lui, en effet. Roger l'arrêta, aidé par des camarades.

Deux heures après, l'homme était jugé et condamné à être passé par les armes. Il avait déclaré qu'il s'appelait Malhias Zuberi. né à Constantinople, mais sujet italien de par son père, citoyen de Livourne ; ce Levantin avoua qu'il était venu au camp français pour espionner.

L'exécution fut remise au lendemain, dès l'aube.

Le matin, quand le peloton se présenta à la prison, on chercha vainement le condamné. Il avait descellé un barreau, s'était jeté dans la cour, avait étourdi dans sa chute le soldat de faction, étranglé avant d'avoir pu pousser un cri, et sous le couvert de la capote de l'uniforme français il avait pu s'évader.

On avait retrouvé deux lignes, gravées en grandes lettres, dans le plâtre de la muraille de sa cellule :

« Au sous-officier de cavalerie qui m'a fait arrêter et qui a failli me faire exécuter...

« A charge de revanche !

« Mathias ZuBEni. »

Mathias Zuberi et Luversan, c'étaient le même homme. M™' de Noirville, prévenue par un valet de chambre, entra au salon où l'attendait l'aventurier :

— C'est à moi, monsieur, que vous voulez parler?

— Oui, madame.

— Je vous écoute, dit-elle, un peu anxieuse, car cet homme l'effrayait vaguement, sans qu'elle pût deviner pourquoi.

Il se recueillit un instant.

Puis, d'une voix brève et rude, — où il y avait de tous les accents — il se mit à lui dire ce qu'il était d'abord, et ce qu'il rêvait ensuite...

Ce qu'il était? Ce qu'il avait été?...

Peu importait, disait-il, à M"* de Noirville !

Ce qu'il était intéressant de savoir, pour elle, c'est qu'un jour, aux magasins du Louvre, il avait surpris le secret de ses amours avec Roger et de cet emprunt qu'elle avait fait pour échapper au scandale d'un procès avec son mari.

Ce qu'il rêvait? La vengeance 1

A la fin, n'en pouvant plus, il s'assit sur un banc et rôva, frissonnant d'une grosse fièvre. (P. 116.)

Il voulait se venger de Roger : peu importait encore à M""' de Noirville de savoir d'oii venait sa haine et comment était né son désir de vengeance.

Pourquoi il lui disait tout cela?

Parce qu'il avait surpris le dénouement de la liaison de Julia avec Laroque et deviné que Julia elle-même haïssait cet homme.

LI , lo. — JULES MARY. — ROGKP,-LA-HO!NTE. — ÉD. J. ROUFF ET C'».

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