‹ Roger-la-Honte (volume 3)Chapitre 6 sur 42 · LIV · texte numérisé non relu

LIV

H4 ROGER-LA-IIONTE

Gomment se vengerait-il? C'était son secret. La vengeance serait complète, irrémédiable. Effarée, Julia l'écoutait.

Tout, en cet homme, respirait la haine. Et elle tremblait d'être ainsi à la merci d'un inconnu. Elle voulut nier, d'abord.

Mais il partageait le secret de son amour. Il était entré dans le mystère de son cœur.

Il fallut courber la tète.

— Eh bien, dit-elle, soit. Vous voulez vous venger? Moi aussi; mais auparavant, je ferai ma dernière tentative de réconciliation. Je vous demande quelques jours. Attendrez-vous?

Il s'inclina, acceptant ce délai.

Le lendemain, Julia vit Laroque, rue de Rome.

— Roger, dit-elle, vous êtes impitoyable... Je vous aime toujours ! Il passa devant elle sans répondre et entra chez Lucien.

Quand il sortit, il la retrouva qui guettait son départ. — Roger, une dernière fois... Si vous m'y forcez, je vous haïrai et vous avez tout à craindre de ma haine.

Roger, attristé, arrêta son regard sur la chambre de Lucien et se retira sans avoir prononcé une parole.

Huit jours après, Mathias Zuberi se présentait rue de Rome.

— Je vous donne carte blanche, dit Julia, dont le regard flambloyant fit baisser les yeux au misérable... Vengez-vous... et vengez-moi !...

Il sourit, salua et sortit.

Il était en relations d'affaires avec Larouette, qui jouait à la Bourse, et il connaissait l'héritage de Vaubernon.

Ce fut sur ses conseils perfides que Larouette réclama à Laroque les cent trente mille francs de son oncle : ce fut sur ses conseils que Larouette résista à toutes les supplications de Roger qui demandait avec instance des délais pour payer.

Le soir même du jour où Larouette était en possession de la somme remboursée par le constructeur, où il venait de rentrer chez lui, à Villed'Avray, où il escomptait, avec un plaisir d'avare, ces billets qui gonflaient sou portefeuille, ces rouleaux, d'or qui emplissaient ses poches, Mathias Zuberi entrait chez lui pour le voler.

Nos lecteurs se rappellent la scène du meurtre.

Zuberi n'ignorait pas qu'il ressemblait à Laroque, — ou du moins, si, le jour, une orrour était impossible, il savait que la nuit il était facile de s'y tromper

Et il avait exploité cette ressemblance.

Il était venu à Ville-d'Avray pour voler, non pour assassiner.

Il avait compté profiter du sommeil de Larouette, — qu'il était venu voir une fois afin de se renseigner sur le logis, — pour le dépouiller sans être vu.

Il ne s'était pas attendu à la résistance du malheureux.

Alors, fou de peur, il le tua, pour ne pas être accusé, parce qae Larouette l'avait reconnu...

Le remboursement à Larouette avait provoqué chez Roger un sombre désespoir. C'était la ruine. Les amis auxquels il s'adressa et qui, du reste, connaissaient depuis longtemps sa situation gênée, ne lui offrirent que des secours dérisoires. En vain frappa-t-il à toutes les portes. Il trouva partout défiance et froideur.

Il se vit perdu.

Seul, Lucien l'aimait assez pour lui sacrifier sa fortune, s'il avait été riche, mais il était pauvre et ne pouvait lui être d'aucun secours.

Et même Roger ne le mit pas dans la confidence de ses angoisses, afin que Julia ne les connût point, par délicatesse, et parce que, peut-être, elle eût commis quelque imprudence en voulant lui rendre les cent mille francs avec lesquels jadis il l'avait sauvée du scandale.

Et pourtant ces cent mille francs, c'eût été le salut ! Gomme iî y pensait!... malgré lui!

Il y pensait, mais sans aucun espoir, comme on pense à un mort.

Eût-il prié Julia de lui rendre cette somme, qu'elle ne l'aurait pu.

Où l'eût-elle cherchée et trouvée?...

Pendant huit jours, il avait supplié Larouette d'attendre, de lui donner des délais, de lui permettre de faire face à ses échéances, mais il comprit bien vite qu'il n'obtiendrait rien.

Il se vit condamné et la faillite se dressa devant lui inévitable.

Le soir du remboursement, il devint presque fou!...

Il avait espéré jusqu'à la fin, le pauvre homme, que Larouette se raviserait.

Il avait quitté son bureau vers trois heures et couru dans Paris, sans pensées, au hasard des rues, cherchant à se fatiguer le corps pour échapper au souvenir.

A dix heures, il se retrouva, ramené par l'instinct, devant la gare Saint-Lazare.

Il avait oublié de dîner ; mais il n'avait pas faim. Seulement une soif brûlante le dévorait...

Il but, debout, à la terrasse d'une brasserie.

Il prit le train, et une demi-heure après descendit à Ville-d'Avray.

Il n'avait pas confié ses embarras d'argent à sa femme, parce qu'il avait espéré jusqu'au bout en sortir.

Maintenant qu'il allait être obligé de lui avouer la ruine de cette vieille maison que son père lui avait léguée encore prospère, maintenant qu'il fallait préparer Henriette à la gêne, à la pauvreté, il avait peur.

Il n'osa rentrer chez lui, voulant retarder cet aveu pénible et craignant qu'Henriette ne devinât la vérité à son air égaré, à son trouble, — car il n'était plus maître de lui.

Il avait la têle en feu.

Il s'en alla errer dans le bois, derrière sa maison, au hasard, sans voir, sans regarder, ainsi qu'il avait fait à Paris.

Quelquefois il s'arrêtait. Des paroles incohérentes lui échappaient ;

— Ma pauvre femme!... Ma pauvre Suzanne!

Puis, il reprenait sa course d'insensé, se jetant d'une allée dans des sentiers qui se perdaient dans des fourrés d'épines où il tombait se déchirant les mains, souillant ses vêtements, sans prendre garde, poursuivi par une pensée unique :

— Ruiné!... déshonoré!... Ma vie est finie !

Et toujours le souvenir de sa femme, le souvenir de sa fille...

A la fin, n'en pouvant plus, il s'assit sur un banc et rêva, frissonnant d'une grosse fièvre.

Il était revenu en bordure du bois, tout près de l'étang.

La lune argentait les eaux calmes.

Et la nuit était si tranquille que pas une feuille ne bougeait, pas une branchette ne craquait dans les arbres.

Comme la journée avait été très chaude, des éclairs coupaient l'horizon de traits de ilamme qui faisaient paraître certaines fois, rouges et bleus, les troncs des bouleaux, des hêtres et des chênes. Tout sentait bon, autour de lui. La nuit dégageait les odeurs subtiles des plantes et des tleurs sauvages, des herbes et des fougères, des écorces et des mousses.

Mais il n'entendait, ne voyait, ne sentait rien.

Son regard, obstinément, restait fixé sur une jolie maison, de l'autre côté du lac, dont on voyait le jardin descendre en pente douce, coupé de pelouses et do massifs, jusqu'à la rive.

C'était là que reposait sa petite Suzanne, là que, sans doute, malgré l'heurâ, l'attendait sa femme.

Là, pendant longtemps, il avait abrité sa gaieté, ses amours, et le bonheur de celles qu'il aimait.

Est-ce qu'il allait perdre tout cela?

Lentement, il rentra.

Il longea l'étang, passa le pont, s'arrêta une dernière fois, penché au-dessus de l'eau et des herbes nageantes, ayant envie d'en finir tout de suite, en se noyant, parce qu'il se sentait infiniment las devant sa vie à recommencer.

Mais son regard se reporta vers la villa.

Il voulait bien mourir, mais il aurait tant voulu revoir encore sa femme et sa fille !...

Il revint, ouvrit la porte et monta.

Tout était silencieux dans la maison,

— Sans doute elles dorment! murmura-t-il. Il écouta à la chambre d'Henriette.

Rien.

Alors il passa dans sa chambre et tomba, accablé, devant son bureau, la tête dans les mains.

C'est ainsi, dans cette attitude, — que le vit Henriette, que le vit Suzanne aussi!...

Poursuivi par la même idée de suicide, il avait tiré un revolver d'un tiroir, l'avait armé, puis, écartant ses vêtements, avait appliqué le canon contre son cœur.

Mais toujours la pensée de Suzanne et d'Henriette se dressait entre lui et la mort!...

Il repoussa le revolver.

Il ne se coucha pas, ne dormit pas, resta toute la nuit à rêver.

Le lendemain, quand il embrassa sa femme et sa fille, il sentit que sa résolution s'amollissait.

Se tuer, n'était-ce pas les condamner à la misère?

Il fut presque gai.

Il n'avait pas encore le courage d'avouer sa ruine à Henriette.

— Demain! se disait-il. Laissons-lui un jour de plus de bonheur!... Mais il avait besoin d'entendre Henriette lui répéter qu'elle l'aimait,

— ainsi qu'il le lui avait dit, — quoi qu'il dût arriver, — qu'elle l'aimerait touiours.

Quand, vers neuf heures, il repartit pour Paris, le meurtre de Larouette n'était pas découvert.

Roger passa boulevard Malesherbes.

Il avait là, dans un coquet appartement, quelques œuvres d'art d'un

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assez grand prix, et il songeait à s'en débarrasser, voulant faire argent de tout.

Il y était depuis une demi-heure à peine, que le concierge montait et lui remettait un petit paquet sous enveloppe et une lettre, le tout à son adresse, qu'une dame voilée mais paraissant jeune et jolie, disait le concierge, venait d'apporter à l'instant même.

Un coup d'œil suffit à Roger pour reconnaître l'écriture...

Et puis, de la lettre, se dégageait ce délicat parfum de femme qu'il connaissait bien...

Il eut un mouvement de colère...

Que voulait-elle encore?...

Elle le poursuivrait donc partout, toujours?...

Il courut après le concierge pour les lui rendre, mais Julia était partie. Alors, il ouvrit, d'un geste brusque, la lettre d'abord :

« Quelqu'un qui connaît votre détresse, et que vous avez secouru K auiretois, veut vous secourir à son tour en vous remboursant. Vous « trouverez sous l'autre pli les cent mille francs qu'on vous doit. On se « venge. Adieu! »

Quand il voulut briser le cachet de l'autre enveloppe, sa main tremblait tellerhent qu'il fut obligé de s'arrêter.

Son visage et son front turent soudain envahis par une rougeur brûlante.

Puis, d'un coup de ciseaux, il creva l'enveloppe...

C'était vrai... Il ne rêvait pas... La lettre n'avait pas menti...

Des liasses de billets de banque s'éparpillèrent sur le tapis.

Ainsi elle se vengeait, mais noblement.

Roger en fut accablé, malgré la joie de cette délivrance et la certitude du salut.

La faute lui retombait plus lourdement que jamais sur le cœur, sans espoir de l'oublier, ni d'échapper au remords.

Pour Julia, c'était presque une façon de racheter sa faute que de sauver son amant.

Elle se sauvait elle-même par l'amour, tandis que Roger se disait que non seulement il n'aimait pas, mais qu'il n'avait jamais aimé cette femme.

Et, dans son esprit inquiet, revenait sans cesse la même idée : h Comment pourrais-je, par un dévouement, me relever à mes propres y^eux? »

Il déchira la lettre de Julia, la brûla, pour qu'il n'en restât point de traces, puis rangea dans son portefeuille les cent mille francs de billets,

qu'il venait de recevoir si miraculeusement et courut les porter rue Saint- Maur.

Jean Guerrier les avait encaissés sans même les recompter.

Mais ce n'était pas tout.

Pour faire honneur aux échéances du lendemain, il manquait à Laroque une cinquantaine de mille francs. Il eut d'abord l'intention de s'adresser aux amis qui lui avaient refusé une première fois, comptant sur leur oblig-eance pour un service moindre que celui qu'il avait précédemment réclamé d'eux, mais sa fierté le retint.

Bien qu'il ne fût pas joueur, il voulut tâter du jeu, bien résolu à s'arrêter s'il perdait et se croyant assez sûr de lui pour ne rien craindre.

On connaît l'issue de cette tentative désespérée. Après avoir tout perdu, moins deux mille francs, il se rattrapa et fit même un bénéfice de cinq mille francs.

A la table de baccara, un joueur s'acharna contre lui.

C'était un membre du cercle récemment introduit.

Roger ne le connaissait pas.

On le lui nomma : Luversan.

Ce nom ne lui rappelait rien et pourtant, quand il regarda le joueur, il eut la singulière sensation d'un homme déjà rencontré.

Il chercha un instant dans sa mémoire, ne trouva pas et ne s'en occupa plus.

Seulement, pendant la partie, un des joueurs nommés par Roger au commissaire de police aux délégations, le baron de Ce, qui lui avait servi de second parrain, entrant dans la salle et apercevant Luversan de dos, alla lui frapper familièrement sur l'épaule, en disant :

— Vous ici, mon cher Rosrer?

Mais Luversan s'étant retourné, M. de Ce avait dit :

— Mille pardons, monsieur, je vous prenais pour M. Laroque, mon filleul de ce soir.

— Vous êtes tout excusé, monsieur, avait dit Luversan en souriant avec bonhomie.

Les deux hommes s'étaient salués courtoisement, et la partie avait contmué sans que Roger, actionné au jeu. eût apporté grande attention à l'incident.

En sortant du cercle, oti il avait éprouvé de si cruelles émotions, il courut a la gare.

Le dernier train partait.

Vers une heure du matin, il rentrait à la villa.

n était léger, presque gai.

Henriette et Suzanne, qui n'étaient pas couchées, on se le rappelle, l'entendirent fredonner, en se déshabillant, la ronde qu'aimait sa fillette, et le lendemain, quand il se leva, elles l'entendirent encore qui chantait.

Il souffrait tellement, depuis ces derniers jours, qu'il avait besoin d'expansion et d'un peu de joie bruyante.

Ce fut ce matin-là qu'il passa à la mairie de Ville-d'Avray pour y raconter au commissaire de police de Versailles ce qu'il savait sur Larouette.

Ce fut ce matin-là encore que, grâce au banquier Terrenoire, il put verser à son caissier les cinquante mille francs qui faisaient le complément de l'échéance.

Ce fut ce matin-là, enfin, que M. Liénard se présenta rue Saint-Maur et que Roger fut arrêté et envoyé à Versailles, à la disposition du juge d'instruction chargé de l'enquête.

Nous allons donc reprendre la suite de notre récit.

Roger fut écroué à la prison de Versailles et ne fut pas interrogé le jour même, mais seulement le lendemain.

M. de Lignerolles, le juge d'instruction, très au courant par les préliminaires d'enquête de M. Lacroix, attendait un supplément de renseignements, afin d'être prêt à accabler Roger.

Car la conviction du juge était faite; les procès-verbaux de M. Liénard, transmis de Paris, et lès rapports et procès-verbaux de M. Lacroix ne lui laissaient aucun doute sur la culpabilité du mécanicien.

Ce fut donc le lendemain que Roger comparut devant le juge.

Il était pâle et défait. Il n'avait pas dormi et avait passé cette première et cruelle nuit à rêver au moyen de prouver son innocence, sans trahir Julia, sans trahir la faute commise.

Car dire la vérité, c'était impossible.

Avouer qu'il avait prêté cent mille francs à Julia, en secret de son mari, c'était dire que Julia avait été sa maîtresse, c'était la déshonorer, c'était déshonorer ce pauvre être infirme et malade, incapable désormais de se défendre, Lucien son ami.

El cela, il ne le pouvait pas, même au prix de sa vie.

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Elle regarda le juge arec terreur, v**- i^S.)

UT. 16 — JULES MARY — ROOER- LA -HONTE. — ftD. J. ROOFF «T C".

UV. 4*

Il avait cherché comment, en se dévouant pour Noirville, il effacerait en quelque sorte la faute commise...

Longtemps ce dévouement s'était dérobé à lui...

Il s'offrait maintenant, complet, il s'offrait comme un châtiment terrible, une suprême expiation...

Et il était prêt à l'accepter, bien que cela dût lui coûter cher, l'honneur, la fortune, la liberté, peut-être la vie !

Une seule espérance lui restait, presque une joie.

— Jamais, se disait-il, — dans la cellule où il était au secret, — jamais Henriette, jamais Suzanne ne me croiront coupable. On me permettra bien de les voir une fois. Et je leur dirai : « Je suis innocent! » Cela suffira pour qu'elles me croient, malgré toutes les apparences. Et je ne serai pas complètement abandonné, puisque dans un coin du monde il me restera deux cœurs fidèles, ma fille et ma femme !...

Vers le matin, pourtant, lorsque le soleil se leva, il eut un accès de désespoir et crispa ses deux mains dans ses cheveux :

— Moi, en prison pour un meurtre et un vol !... Est-ce possible?... Mais je veux me défendre... Ne le pourrai-je donc sans trahir Julia ? Je le veux. Il le faut. Je me défendrai.

Mais quand il resongeait à toutes les preuves accablantes relevées contre lui, il mordit ses lèvres avec rage, répétant sourdement :

— Comment faire? comment faire ?

Lorsqu'il entra, escorté par deux gendarmes, dans le cabinet de M. de Lig-nerolles, il s'approcha vivement du juge, et avec élan :

— Monsieur, dit-il, je vous jure que je suis innocent. C'est odieux de déshonorer ainsi un honnête homme. Toute ma vie répond pour moi... Je suis innocent, monsieur, croyez-moi I

M. de Lignerolles ne répondit pas.

Il avait d'un coup d'oeil dévisagé Laroque, et il avait été surpris. Sur cette figure énergique tout indiquait une souffrance aiguë, une fatigue énorme, — mais il n'y découvrait rien du criminel vulgaire. Les yeux, voilés de larmes, étaient droits et francs. Le juge pensa :

— Ce doit être un habile comédien !

Illui indiqua un siège, mais Roger n'y prit pas garde et demeura debout, les doigts entrelacés, regardant ardemment M. de Lignerolles, parce que là était le salut, s'il pouvait faire entrer la conviction dans l'âme de cet homme 1

Mais le juge ne devait pas se laisser émouvoir par une simple protestation. Les principales questions étaient prêtes.

— Vous êtes inculpé d'assassinat suivi de vol ! dit-il.

Alors commença un interrogatoire pénible, roulant d'abord sur de menus faits.

Comment avait-ii passé la soirée du crime?

Il voulut l'expliquer, mais, dès les premiers mots, M. de Lignerolles souriait d'un sourire sceptique.

En vain Koger essaya-t-il de dire qu'il avait erré dans Paris, en proie au plus sombre désespoir, poursuivi par l'idée de sa faillite prochaine.

En vain dit-il que, de onze heures à minuit, il avait erré par les bois de Ville-d'Avray, n'osant rentrer chez lui dans la crainte d'être deviné par sa femme et d'avoir à lui avouer sa ruine.

— Prouvez-moi, disait le juge, que vous vous êtes promené ainsi à l'aventure? Quelqu'un peut-il témoigner en votre faveur?

— Je n'ai rencontré personne.

Il ne put rien expliquer, ni la souillure des vêlements, ni le coup d'ongles sur sa main, ni aucun des petits et multiples détails relevés contre lui. Il prétendit seulement avoir tiré le matin du jour du crime un coup de revolver sur un corbeau perché dans un saule. Puis le juge en arriva aux charges les plus graves.

Et il refit le récit des perquisitions de M. Liénard et de l'experi Ricordot, et de la découverte des billets de banque incriminés.

Au fur et à mesure qu'il parlait, Roger baissait la tête.

Quand M. de Lignerolles lui demanda ce qu'il avait à répondre, il murmura :

— Je ne suis pas coupable. Il y a une fatalité contre moi. Lorsque M. de Lignerolles demanda d'où provenait le remboursement Larouette, Roger répondit :

— Vous pouvez croire ce que vous voudrez !

— J'admets pour un moment l'existence du débiteur, fit M. de Lignerolles ; vous le connaissez; vous expliquez-vous, du moins, comment il se fait que les billets de Larouette soient venus en sa possession? L'un de vous est le meurtrier et, si vous ne voulez point passer pour son complice, je vous engage à nous dire son nom.

L'insinuation du juge avait frappé Roger comme un coup de fouet qui lui eût cinglé les membres.

Etait-ce donc son ancienne maîtresse qui avait assassiné Larouette?

Mais cette idée était si absurde qu'il se contenta de hausser les épaule s. Et pourtant elle avait dit, un jour, lors de leur rupture :

— Si jamais il vous arrive malheur, souvenez-vous que peut-être je n'y serai pas étrangère.

Menace de femme à laquelle il n'avait pas pris garde.

Quant aux membres du cercle qui avaient ponté contre Roger, la police s'en était occupée; mais l'on n'avait rien trouvé contre eux, pas même contre Luversan, dont toutes les précautions étaient prises.

— Mon débiteur ne peut être soupçonné, pas plus que moi, dit Roger, et il importe peu à votre enquête que son nom vous soit connu. J'ai déjà refusé de répondre à ce propos, et je vous serai obligé de m'épargner de nouveau la peine de refuser encore.

— Vous vous perdez, je vous en avertis.

— C'est une affaire entre moi et ma conscience.

M. de Lignerolles sembla se recueillir un instant, puis :

— Il est une autre preuve, dit-il, dont nous ne vous avons point parlé encore, irrécusable, terrible, et douloureuse entre toutes.

— Puis-je la connaître tout de suite ? Je la réfuterai, celle-là, peutêtre, plus facilement que les autres.

— Vous avez été vu, au moment où vous entriez chez Larouette, un mstant avant l'assassinat.

— Moi? Moi? dit Roger, effaré.

— Vous avez été vu au moment oh vous commettiez le crime... - Moi? On m'a vu? Qui cela?

— Deux témoins... une femme... une petite fille...

— Une femme? Une petite fille?... Ah! ah! dit Roger en riant et comme soulagé. Voilà qui me tranquillise, et qui va vous prouver enfin que je suis innocent. Cette femme, cette petite fille, ont vu l'assassin. Faites-les donc venir devant moi et qu'elles me regardent! Elles vous diront si elles me reconnaissent.

— Nous vous confronterons tout à l'heure.

— Et pourquoi pas à l'instant même? Lorsque ces deux témoins m'auront vu, leur conviction sera formée. Je suis innocent; on ne peut me reconnaître. Dès lors, il ne vous sera pas permis de me garder plus longtemps sous les verrous. Voici vingt-quatre heures que je suis en prison. J'ai hâte de respirer librement et de me dire à moi-même que je suis toujours et que je n'ai jamais cessé d'être un honnête homme. Car, en vérité, j'ai heaume savoir innocent, je rougis de Taccusation qui pèse sur moi, c'est déjà presque un déshonneur que l'on ait pu me croire coupable.

Le juge lui indiqua une salle d'attente communiquant avec son cabinet.

— Dans quelques minutes, vous serez satisfait, dit-il.

— Chacune de ces minutes va me paraître bien longue, monsieur, dit Laroque en souriant Enfin, j'entrevois l'espérance !..

Et il sortit, accompagné par deux gendarmes.

Dans un coin du cabinet du juge, sur un bureau plat, un greffier, — vieux bonhomme ridé, à la barbe entièrement blanche, — avait écrit les réponses de Laroque. M. de Lignerolles parcourut le procès-verbal afin de s'assurer que rien n'avait été oublié.

Après quoi, il dit :

— Faites entrer M™" Laroque, seule.

Le greffier sortit et un instant après introduisit respectueusement Henriette.

Celle-ci avait reçu Ja veille au soir une lettre du juge d'instruction la mandant au parquet avec sa fille.

Connaissant l'arrestation de son mari, elle s'attendait à cette lettre.

Elle vint donc, tout à la fois tremblante et résolue

En partant, Suzanne avait demandé :

— Où me mènes-tu, mère?

— A Versailles, ma chérie, à Versailles où l'on va te faire souffrir encore.

— Ne crains rien, mère, je me souviendrai.

Elles firent le trajet de Ville-d'Avray à Versailles, au coin d'un compartiment de première classe.

Pas un mot ne fut échangé et Suzanne ne desserra pas les bras d'autour de la taille d'Henriette.

Par un mouvement machinal, la main distraite de la jeune femme caressait le front et les blonds cheveux de l'enfant.

Lorsque le greffier la fit entrer chez M de Lignerolles, elle semblait plus n'avoir une goutte de sang, tant elle était pâle.

Ses beaux yeux étaient meurtris et parfois elle avait dans les mains un geste égaré de folle.

M. de Lignerolles lui avança une chaise. Elle s'y affaissa.

— La mission que j'ai à remplir auprès de vous est très pénible, madame, dit le juge. Vous vous doutez assurément du motif qui m'oblige à vous entendre. Je ne veux pas, toutefois, recommencer l'interrogatoire cruel que vous avez subi déjà et dont M. Lacroix m'a mis le détail sous les yeux.

— Vous pouvez d'autant mieux m'épargner cet interrogatoire, monsieur,, que je n'ai qu'à vous répéter, mot pour mot, ce que j'ai dit à M. Lacroix.

— Non, madame, pour vous, pour votre mari, j'espère que vos réponses seront plus précises, car votre refus de vous expliquer sur le meurtre de Larouette est la condamnation de Laroque. Dites-moi que vous

n'avez pas reconnu votre mari dans le meurtrier, c'est bien, — et alors donnez-moi le signalement de l'assasssin, — mais ne soutenez pas que vous n'avez pas été témoin du crime.

— Cela est vrai, pourtant! dit la courageuse femme, dans son héroïque entêtement.

— Nous allons vous mettre en présence de votre femme de chambre. Victoire fut introduite. Un instant embarrassée devant son ancienne

maîtresse, — car ce n'était point une méchante créature^ — elle reprit cependant contenance.

— Répétez devant M°*^ Laroque, fit le juge, la déposition que vous avez faite à M. Lacroix, et une seconde fois à nous-mème...

Victoire s'exécuta.

M°*^ Laroque écoutait et essayait d'aflecter un air surpris.

Mais sa gorge était serrée.

Il fallut bien qu'elle répondît, quand Victoire eut parlé.

— Cette fille, dit-elle, a l'imagination troublée par la lecture des romans. Son récit est une suite d'inventions et d'extravagances. Ni ma fille ni moi nous n'avons tenu les propos qu'elle rapporte. Si du balcon nous avions appelé Roger, il nous eût répondu, et, se voyant découvert, il ne serait pas entré chez notre voisin. Tout cela est donc invraisemblable.

— Tout cela est malheureusement vrai, madame, dit Victoire.

— Que vous ai-je donc fait, ma fille, pour me causer autant de chagrin? Et que vous avait fait mon mari pour que vous portiez sur lui vme accusation aussi grave?

— Je n'ai point de reproches à vous adresser, madame, et si j'avais pu garder pour moi ce que j'ai dit, je me serais tue.

Elle se retira.

— Vous le voyez, madame, fit le juge, la déposition de cette fille est très nette et ne varie pas. Vous avez été témoin involontaire du crime. Qu'avez-vous vu?

— Je n'ai rien vu, rien entendu.

— N'oubliez pas que votre silence est la perte de votre mari.

— Toute la vie de mon mari plaide pour lui et crie haut sa probité!

— La faiblesse humaine est sans bornes, madame, et nous avons tous les jours sous les yeux des dramss aussi imprévus, aussi douloureux...

Le greffier fit sortir Henriette et ramena Suzanne. Henriette était vêtue de noir, comme si elle avait voulu porter le deuil de son amour et de son bonheur; Suzanne était vêtue de deuil aussi.

La fièvre, — une fièvre intense, — rougissait les pommettes de ses joues et faisait briller ses grands yeux bleus d'un éclat inaccoutumé. Elle regarda le juge avec terreur

M. de Lignerolles l'embrassa et la contempla longuement, avant do parler.

— Et vous, mon enfant, serez-vous plus raisonnable aujourd'hui que vous ne l'avez été hier? Quelqu'un vous a-t-il fait comprendre que vous seriez la cause d'un grand malheur pour votre père si vous refusiez de nous dire ce que vous avez vu, il y a quatre jours, lorsque vous étiez au balcon près de votre mère?

— Je n'ai rien vu, monsieur.

— Ne mentez pas, mon enfant. Le mensonge est vilain. Est-ce un autre que votre père que vous avez vu? S'il en est ainsi, ma chérie, ditesle. Vous aimez votre père, et votre père, si vous vous taisez, serait à jamais malheureux. Il souffrirait et pleurerait d'être séparé de vous! Et vous aussi, chère petite, vous seriez bien triste et vous pleureriez, car elle serait longue une vie sans votre père !...

— Je ne sais rien, monsieur... je ne sais rien... et je voudrais bien qu'on me laisse tranquille... monsieur... je suis malade... Mère ne voulait pas m'emmener, ce matin, et c'est moi qui ai voulu venir... mais j'ai bien mal, monsieur... Je ne comprends pas ce qu'on exige de moi... et pourquoi petite mère pleure tous les jours, depuis que Ton m'interroge...

Elle grelottait, ses dents claquaient.

Elle avait de sourdes exclamations comme il en échappe aux fiévreux lorsque les frissons gagnent et contractent leur gorge.

Le ro«go de ses pommettes s'accentuait encore et ses yeux se creusaient... se creusaient... et, comme ceux de sa mère, se meurtrissaient d'un large trait de bistre.

— Oui, il est convenu que vous ne direz rien. Vous avez montré que vous étiez courageuse autant qu'une femme. Aussi je ne vous prierai pas, je ne vous menacerai pas, je n'essayerai même pas de vous persuader, comme à voire maman, que la pire chose qui puisse arriver à votre père, c'est d'élre accusé par votre silence... JNon, mon enfant. Un autre que moi va se charger de ce soin !

Le greffier alla rechercher M"' Laroque. En entrant, le premier regard de la jeune femme, — regard épouvanté, — fut pour Suzanne. L'enfant avait-elle parlé? Suzanne, à son tour, regarda sa mère» Elles se comprirent. Suzanne n avait rien dit. Henriette ouvrit ses bras, et la petite fille s'y jeta en pleurant.

L'accès de fièvre se terminait par des larmes.

Et toujours à. genoux, il cherche & émouToir sa femme. (P. 136.}

Autrement la fièvre se serait portée au cerveau et l'enfant eût été en danger de mort.

M. de Lig-neroUes se pencha à roreille du greffier et lui parla bas. Le greffier ouvrit la porte de la salle où PiOger attendait. — Laroque, entrez! dit-il.

Roger obéit.

UT. 17. — JULES MARY. — ROGER -LA-HONTE. — ÉD. % EOOyP HT C*».

UT. r

La salle d'attente était mal éclairée et obscure, de telle sorte qu'il se trouva passé de la nuit comme en plein jour.

Il s'arrêta sur le seuil, et releva ses yeux, obstinément baissés jusque-là.

Et devant lui apparurent sa femme et sa fille.

M. dti Lig-nerolles, avec une fixité sing-ulière, examinait la mère et la fille, afin de ne perdre aucun de leurs mouvements.

A la vue d'Henriette, à la vue de Suzanne, Roger avait joint les mains, comme en extase, sa figure s'était épanouie; il avait laissé échapper un cri de joie et s'était précipité vers elles, les bras tendus.

— Suzanne ! Henriette I Ma fille ! Ma femme !

Mais Henriette et Suzanne, tout d'abord surprises, parce qu'elles ne s'attendaient pas à le voir, reculent avec une horreur si visible, que le juge d'instruction en tressaille.

L'instinct a été plus fort que la volonté chez ces denx êtres si faibles, affaiblis encore par les tortures des jours derniers.

En voyant Laroque, ce n'est ni le père, ni le mari, — aimé jadis, qu'elles revoient, c'est l'assassin, — c'est l'homme aux yeux sanglants, à la barbe broussailleuse, aux larges épaulés, qu'elles ont vu étranglant LrTouette de ses mains puissantes. — C'est le cadavrç aussi qu'elles revoient, le cadavre dont elles ne distinguaient que les jambes toutes raides, entre le bureau d'acajou, aux tiroirs ouverts, et la table renversée 1...

Et Roger a compris cette terreur. Il s'est troublé ! Il bégaye :

— Quoi! Vous me fuyez?... Je vous tends les bras!... Vous m'évitez? Qu'ai-je donc de changé? Est-ce parce qu'une accusation aussi odieuse que ridicule pèse sur moi que je ne suis plus, toi, Suzanne, ton père et toi, ma chère Henriette, ton mari?

Mais déjà la mère et la fille se sont remises.

La mère a compris qu'elle a faiUi se trahir, qu'elle a failli perdre Roger d'un geste, d'un seul regard.

M . de Lignerolles l'examine toujours et elle devient plus blanche encore.

Cette entrevue, si brusquement menée, sans préparation, n'était qu'un piège et elle s'y est laissé prendre.

Elle a recouvré le sang-froid.

Elle serre la main de sa fille afin de lui faire deviner ce qu'elle veut et elle la pousse dans les bras de son père.

L'enfant y tomb** en fermant les yeux, parce que c'est Larouette, toujours, qu'elle aperç'iit, cromiart sous l'étreinte de Laroque, et non plus son père, et parce qu'elle espère aiaE} échapper à cette vision.

Déjà Laroqua, sans soupçons, sans défiance, a tout oublié.

Il embrasse Suzanne de toutes ses forces.

— Suzanne, ma fille, mon enfant bien-aimée I

Puis, dans le même baiser, il confond la mère et la fille.

— Henriette... ma bonne et chère femme... que je suis heureux! Et, tout à coup, se tournant vers M. de Lignerolles, silencieux :

— Que vous êtes bon, monsieur, de m'avoir permis de revoir ma fille et ma femme 1... C'est tout ce qui m'aime au monde... Quelle que soit la conclusion de votre enquête, je vous remercie, monsieur, d'avoir été généreux et de vous être souvenu que j'étais père!

— Vous n'avez pas à me remercier, dit le juge, froidement.

— Pardonn.'z-moi, monsieur, fit Rog-er, qui voulait insister. M. de Lignerolles lui imposa silence d'un geste.

— Je vous ai dit tout à l'heure que vous aviez été vu, au moment où vous entriez chez Larouette... et qu'au moment où vous avez assassiné ce malheureux vous avez été vu encore...

— Par une femme et par une petite fille... Et je vous supplie de ne pas retarder davantage ma confrontation avec elles!...

M. de Lig^nerolles se taisait.

M"" Laroque, assise auprès du bureau du g-reffier, serrait sur ses» genoux, dans ses bras, par un mouvement irréfléchi, sa fille défaillante.

Elle collait ses lèvres dans les cheveux dénoués de l'enfant, dont la tête reposait sur son sein, et qui toujours gardait les yeux obstinément clos.

Certes, elle aurait bien voulu être morte et emporter dans la mort l'oubli, l'éternel néant... son enfant avec elle!...

Et voilà que dans l'esprit de Rog^er la lumière se fait brusquement.

Il n'a eu qu'à regarder M. de Lig-neroUes, — ému malgré lui, — il n'a eu qu'à regarder M'"^ Laroque et Suzanne pour comprendre I

Il tremble! il chancelle!... Je ne sais quoi d'horrible, d'inavouable lui apparaît... et il a le geste égaré d'un homme qui voudrait écarter de lui quelque cauchemar atroce... quelque immonde bête!...

— Dieu! Dieu! Épargnez-moi, épargnez-moi! balbutie-t-il

Il voit que M. de Lignerolles entrouvre les lèvres... qu'il va parler... i*k.lors, soudain, à la fois menaçant et suppliant :

— Monsieur, prenez garde, taisez-vOus!! je vous en supplie!! Vous allez proférer un blasphème ! !

— Vous avez été vu, au moment de votre crime, par une mère et sa fille, — dit lentement le magistrat. — Vous avez ces deux témoins devant vous!... C'est votre femme et c'est votre enfant!...

Roger part d'un éclat de rire strident, — un rire de fou.

132 ROGER-LA-HONÏË

— Elles m'ont vu! moi?... Ma femme et ma fille m'ont vu assassiner Larouelte 1

Kt, se précipitant vers elles, il leur prend les mains, il leur secoue les bras... il leur fait mal... le pauvre homme!

— Vous m'avez vu, vous deux, à ce qu'il parait?... Vous entendez qu'on prétend que vous m'avez vu?... Mais protestez donc! Levez- vous donc! Criez donc à cet homme, qui m'accuse, qu'il en a menti et que ce n'estpas vrai, que vous n'avez pu voir Roger Laroque assassinant, puisque Rog^er Laroque est innocent et incapable de commettre un crime...

Elles ne répondent pas. Il a beau leur serrer le bras à les faire crier, elles restent insensibles.

Alors, il les appelle.

— Suzanne!... Henriette!!... Qu'avez-vous?... Êtes-vous malades?... Pourquoi ne parlez-vous pas?

Henrielte se lève.

Elle a cette pâleur de cire qu'ont les morts.

— M. de Lignerolles a tort de vous dire, Roger, que nous avons été témoins d'un meurtre. Depuis trois jours, on nous poursuit, Suzanne et moi, pour nous contraindre à des aveux que nous ne pouvons faire. Je n'ai qu'à redire devant vous, en mon nom comme au nom de ma fille, ce que nous avons dit bien des fois déjà. Nous ne savons pas comment ce meurtre a été commis, et nous ne comprenons pas comment l'on ose vous accuser!...

— A la bonne heure !.., Je respire !... Vous avez parlé!... Savez- vous bien qu'un moment... j'ai cru... oui, j'ai cru... mais non, qu'aurais-je pu croire? Il est impossible que vous ayez vu, puisque ce n'estpas moi! Quelle folie ! Mais j'ai eu peur... oui, je l'avoue, j'ai eu peur!!

Et tout à coup, à M. de Lignerolles, avec brutalité :

— Pourquoi avez-vous fait venir ici ma femme et ma fille?

Pourquoi disiez-vous qu'elles avaient été témoins?... Vous outrepassez votre droit de juge... Vous avez tout à l'heure affirmé un mensonge, et ma femme vous a donné un démenti que vous n'avez pas relevé 1

Le magistrat répliqua doucement, parce qu'il avait pitié d'Henriette, pitié de la petite fille.

— Il est prouvé qu'elles ont vu...

— Cela est prouvé? faisait Laroque, étonné, — calmé par un effort sur lui-même... Vous entendez, Henriette?,.. Moi, je ne peux rien dire... C'est à vous de répondre.

— Cela ne se peut, — disait gravement la jeune femme, — puisque je ne comprends rien à ce que l'on me demande.

ROGER-LA-HONi 133

Ce fut au tour de Laroque d'interroger le juge.

— Quelle est cette énigme?

M. de Lignerolies avait réprimé un geste d'impatience. Il sonna .

Au gendarme qui apparut, il ordonna d'introduire dans son cabinet la femme de chambre.

— Victoire? murmura Roger. Pourquoi donc?

Et il attendit anxieusement les explications du juge. M. de Lignerolles fit répéter à Victoire sa déposition. Elle le fit, sans se presser, mot pour mot, n'omettant rien. Au fur et à mesure qu'elle parlait, on pouvait voir le visage de Laroque se décomposer.

Par une tension énorme de sa volonté, il essayait de comprendre. Il secoua la tête, et dit très haut, les yeux hagards :

— Prenez garde à moi... j'ai peur de devenir foui... Un long silence se fit.

Peu à peu, il comprenait.

Henriette et Suzanne avaient vu. Mais quoi? Elles avaient refusé de parler... Pourquoi?... Il fallait le savoir!...

Laroque alla s'agenoui lier devant sa femme, avec une grâce touchante.

Il lui prit les mains, les caressa, puis, comme s'il avait parlé à un enfant :

— Dis la vérité, fit-il. Est-ce vrai que tu m'as vu? Tu as nié, n'est-ce pas?... Jusqu'à la dernière minute, tu as prétendu que tu n'avais pas été témoin du meurtre?... Et Suzanne a dit comme toi?... C'est vainement qu'on vous a interrogées. Mais, à présent, ma chère femme, et toi, ma chère Suzanne, il faut tout dire... Ne craignez point, puisque je suis innocent, de raconter tout ce que vous avez vu... On m'accuse, mais qui sait si votre témoignage ne va pas prouver mon innocence?...

Il avait réuni les petites mains de Suzanne dans les mains d'Henriette, elles baisait toutes quatre ensemble.

La mère et la fille, toujours aussi pâles, toujours les yeux fermés, se taisaient...

M. de Lignerolles intervint et ce fut à M™* Laroque, particulièrement, qu'il s'adressa :

— Je vous ai mise en présence de votre mari, dit-il, parce que j'espère encore que, cédant à ses prières, vous finirez par être persuadée que votre silence est dangereux et qu'il vaut mieux parler et nous raconter la vérité, quelle qu'elle soit, que voufs taire plus longtemps. Laroque vous dira, plus chaleureusement que je ne le pourrai faire, qu'il est de son

intérêt que vous parliez. Pour nous, comme pour tout le monde, il est évident que, vous et votre fille, vous avez assisté en témoins à ce meurtre. Les charg-es les plus graves pèsent sur votre mari. Si vous refusez de répondre à nos questions, c'est donc que Laroque est coupable, pour vous comme pour nous?

Et se tournant vers le malheureux :

— Expliquez bien ceci à votre femme et à votre fille, Laroque. M. Lacroix et moi nous avons essayé. Elles ont fait la sourde oreille. Soyez plus heureux que nousl

Roger avait écouté avec attention.

Il lui fallait un etfort constant d'intelligence, à présent, car son cerveau était vide.

Il hocha la tête et murmura :

— Il faut qu'elles parlent ou je suis perdu I Il était resté aux genoux de sa femme.

Il n'avait abandonné ni ses mains, ni les mains de sa fille.

Deux fois Henriette, par un mouvement imperceptible, avait voulu les retirer. Il les avait retenues.

Et, à chaque fois, Laroque, en la regardant, avait souri d'un air craintif.

— Henriette, tu viens d'entendre M. de Lignerolles, mais peut-être n'as-tu pas bien saisi sa pensée. Je vais te la traduire : « Votre femme et votre fille ne veulent point sortir de leur silence, a-t-il dit ; or, il est prouvé qu'elles ont été témoins du meurtre. Si vous n'étiez pas l'assassin, elles parleraient. Ne rien dire, c'est donc vous accuser. Puisque vous protestez de votre innocence, ordonnez-leur de parler ! Qu'elles révèlent ce qu'elles ont vu ! Si vous êtes innocent, vous n'avez rien à redouter, au contraire, vous avez tout à espérer de leurs déclarations. » Est-ce votre pensée, monsieur de Lignerolles ?

— Vous l'avez rendue exactement.

— C'est vrai, Henriette, ce que dit le juge, sais-tu bien? On croirait que tu ne t'en rends pas compte. Ton silence paraîtrait étrange, et tout naturellement les juges penseraient que Victoire ne s'est pas trompée, que, du, balcon de notre villa, tu as vu assassiner Larouette et que, par pitié pour ton mari, tu ne veux pas parler. Or, moi, je suis bien sûr que tu n'as pu me voir de la villa et je n'ai rien à redouter de tes aveux, rien, entends-tu, ma chérie? Puisque je suis innocent, ce n'esi pas moi que tu as vu, si lu as vu quelqu'un, j'ai donc tout intérêt à ce que tu renseignes M. de Lignerolles. Je t'en prie, mon enfant, dis-nous ce que tu sais!

Elle ne réponditrien, gardant son attitude singulière qui faisait penser

ROr,ER- LA-HONTE 135

à ces mag-nétisées, immobiles sur leur chaise, le buste droit, les main» comme mortes, les paupières baissées.

— Tu m'as entendu, Henriette ?

Elle fit un signe affirmai if.

— Alors, pourquoi ce silence, ce silence qui me condamne, Henriette?

— Je n'ai rien à dire.

— Tu mens. La déposition de Victoire est précise. Et ton trouble, ta pâleur, ton air étrange te trahissent... Et je me rappelle, maintenant, que, le lendemain de ce jour, le matin, Suzanne a été malade, est tombée dans des convulsions. Tout cela est une preuve...

— Je n'ai rieii vu I

— Puisque je t'en supplie, Henriette I...

— N'ayant rien vu, je ne peux rien dire !...

— Alors, tu m'accuses?... Je suis ton mari, je t'aime, je suis innocent, et tu me condamnes!...

Quelle force il lui' fallait, à la pauvre femme, pour ne pas éclater en sanglots !

Elle l'avait pressentie, cette situation sans issue, le jour où, pour la seconde fois, à la mairie de Ville-d'Avray, M. Lacroix l'avait interrogée.

Parler ! c'était dire qu'elle avait vu Roger assassinant Larouette ! El cela lui semblait une chose si monstrueuse que d'accuser cet homme, — le père de Suzanne ! — qu'on l'eût mise à la torture, sans lui arracher une parole !

Quand elle l'entendait ainsi, qui la suppliait, si elle fermai^ les yeux pour ne le point voir à ses genoux, si elle se mordait les lèvrer jusqu'à les faire saigner pour résister à la tentation de crier, c'est qu'elle avait envie de lui dire :

— Je te connais. Je te devine. Tu joues là une infâme comédie. Tu es l'assassin puisque j'ai été témoin de ton crime; mais tu sais trop que j'aurai pitié de toi et voilà pourquoi tu me pries de parler ! Dans cette comédie, je joue un rôle avec toi pour tromper la justice. Ce rôle, je l'accepte, parce que je ne puis oublier que tu as eu mon amour. Je t'aimerais mieux cynique, avouant hautement ton crime, mais tu cherches à mentir, à tromper. Teslarmos, comédie! Tes prières, comédie ! Tes supplications à genoux, tes baisers, comédie ! Tes semblants d'affection, comédie ! Tu voudrais tant faire croire au juge que tu es de bonne foi ! Ah ! que tu me connais! Gomme tu sais que je suis faible et que, par pitié, je t'épargnerai !... Tu es vil et bas, tu trembles et je te méprise !...

Tout cela, son regard abaissé sur Roger le lui fit si bien comprendre

qu'il se laissa aller à une crise de désespoir effrayante, meurtrissant son front- sur le plancher, comme s'il avait voulu se briser la tête!

M. de Lignerolles ne faisait rien pour interrompre cette scène déchirante.

Il était là pour écouter et observer.

Roger, pourtant, se relève à demi.

Il passe son mouchoir sur son visage enflammé, sur ses yeux rougis.

Et, toujours à genoux, il cherche à émouvoir sa femme:

— Henriette, oublie oh nous sommes, et laisse-moi te parler comme si nous étions seuls, en ta chambre de la villa, ta chambre blanche, si gaie et si ensoleillée, où tu te plaisais tant et où tu n'avais pas besoin d'oiseaux dans les cages, car tous ceux du bois semblaient te connaître, et se donnaient rendez-vous autour de loi.

Regarde-moi, Henriette!... Ai-je quelque chose de changé?...

Moi, Je te retrouve tout autre... Que s'est-il passé pendant que je n'étais pas là?... Tu ne veux pas me le dire?,..

Nous sommes jeunes tous les deux, Henriette, et pourtant voilà huit ans que nous sommes mariés! .. Et depuis huit ans as-tu remarqué dan» mes paroles et dans ma conduite rien qui pût t'expliquer el te faire prévoir le crime que l'on me reproche?

— Non, Roger, non, jamais! dit-elle avec élan.

— Je t'ai aimée, jadis, bien longtemps avant de te le laisser voir, avant de te l'oser dire. Et c'est ton père qui, avant toi, peut-être, s'en est aperçu. Comme j'étais pauvre et que tu étais presque riche, j'aurais continué de souffrir, j'aurais gardé mon amour pour moi parce que je redoutais que le moindre soupçon vînt l'effleurer et le ternir. J'étais pauvre, mais j'étais fier. Tu m'aimais, toi aussi, et ton père l'avait deviné également. Il a forcé nos deux cœurs à parler... Est-ce là ce qu'eût fait un futur criminel?

— Non, Roger, votre délicatesse a été grande...

— Avez-vous oublié, Henriette, combien nous fûmes heureux, avant notre mariage et depuis? Je me savais brusque et je m'étudiais à rester doux. Est-ce que jamais vous avez eu à souffrir de la moindre brutalité?. . . N'ai-je pas, sans cesse, prévenu vos désirs? deviné vos fantaisies?... Si je vous ai rendue malheureuse sans le savoir, Henriette, dites-le, et je suis prêt à reconnaître mes torts...

— J'étais heureuse, Roger.

— Oui, vous l'étiez. Vous le dites et je le crois. Je le crois, parce que }e ne passais guère de jour sans chercher ce qui pourrait vous rendre

Il déclara que M™» Laroque était perdue, et n'en avait plus que pour quelques jouri. (P. 143.)

heureuse, parce que je me serais reconnu indigne de vous, si, par mon fait, j'avais surpris un nuage sur votre front. Certes, je ne pouvais être a vos pieds, constamment, à vous dire que je vous aimais.

J'avais l'aisance à gagner, de la fortune à acquérir.

Mon travail, c'était encore une preuve d'amour, car, bien que vous ne fussiez ni coquette ni dépensière, j'étais fier de pouvoir vous dire que

UV. ÎS. — JULES MARY. — ROi.EK-l,A-HOr<TE. — ÉP. J. BOUFF ET C'« UV. 16

r^B UOGER-LA-HONTE

nos allaires étaient en pleine prospérité, parce que je savais que, si vous n'en conceviez point'trop ;gr-ande jqie pour vous-même, vous en étietr' liGureuse pour notre fille.

— Toul cela est vrai, Roeer, je le reconnais. Je n'ai jamais douté de vous. Je n'ai jamais en de reproches à vous faire.

— Et c'est moi, Henriette, moi qu'on accuse d'assassinat et que, vous ne voulez pas détendre! Je sais bien que la fatalité, je n'y av-ais jamais cru! a réuni contre moi des preuves presque évidentes.

Il y a des indices, en tout cela, sur lesquels il m'est impossible de m'expliquer; mais vous, Henriette, qui me connaissez, qui m'avez aimé, qui avez vécu de ma vie, — de ma vie irréprochable, — vous êtes là pour ne. pas croire à l'évidence, pour expliquer les choses inexplicables ; ou bien, si vous ne le faites pas, vous êtes vous-mùaie coupa.ble, car votre silence va peser d'un poids énorme dans la décision des jug^es, votre silence qui est l'aveu de ma culpabilité.

J'irai plus loin, Henriette.

Vous m'auriez vu,<îomîne on le dit, étranglant Larouettc de ces deux mains qui ont tant de fois caressé les vôtres, qui les serrent encore, en ce moment; vous m'auriez vu, sans qu'il vous fût possible de douter, que votre devoir serait de douter encore, de vous révolter contré vos yeux, contre votre souvenir, contre votre conviction.

Ou bien alors, si vous m'aimez si faiblement que votre amour ne p§ul résister à un pareil assaut, c'est encore votre devoir de femme de tointifliic'. comme <;e serait votre' devoir, s'iis'ag'issait d'un étranger, du premier venu!...

Elle écoutait.

Il parlait si tendrement qivelle aurait pu s'y laisser prendre, si elle n'avait pàs^vu le: malheureux, dans eette fatale nuit!...

Les souvenirs d'amour,îmême, qu'il se plaisait à rappeler, ne faisaient qu'augmenter son mépris, parce que ces souvenirs, ainsi évoqués en celte heure tragique, c'étaient comme autant de preuves de son hypocrisie.

11 aurait voulu se couvrir de son amour...

L'infâme!

Quels abîmes profonds cache donc le cœur d'un homme!...

La moindre incertitude, la moindre hésitation ne venait pas à lienrieltc.

Elle connaissait les indices relevés par l'instruction, et la faillite prochaine, et le remboursement à Larouette, et l'impossibilité pour Laroque de justifier de l'emploi de son temps, et la découverte des billets incriminés, et le reste, mais, ce qu'elle connaissait de plus que la justice

ROGER-LA-HOiNTE iti9

c'était le retour de Roger, après minuit, le crime commis, — l'air, hagard le visage décomposé, les vêtements en désordre ; ce qu'elle avait surpris, c'était ce projet de suicide, sous la première épouvante du châtiment, le premier remords du meurtre... Pouvait-elle hésiter et ne pas croire?

— Henriette, tu le tais? Tu n'as pitié ni de mes larmes, ni de mes prières?

Ses lèvres restaient obstinément fermées ; son regard disait :

— Mensonge I! Mensonge!

Il se redressa, ferma les poings, puis, soudain se calmant :

— Henriette, tu me perds. Tu ne m'aimes plus, tu ne m'as jamais aimé sans doute. Eh bien, je veux que tu le saches... Moi, je t'aime toujours, je t'aime malgré tout... Je t'aimerai, même si je suis flétri par une condamnation! Même sur l'échafaud je crierai mon amour I... Ce sera ta punition... ce sera ma vengeance...

Use promena quelques instants dans le cabinet de M. de Lignerolles, en proie à la plus vive douleur.

— J'ai fait ce que j'ai pu, monsieur, dit-il au juge.

Du doigt celui-ci lui montrait Suzanne, sur les genoux d^ sa mère. Ce geste disait :

Il y a eu deux témoins, votre femme et votre fille.

Roger comprit. Un dernier espoir lui restait : son enfant parlerait peut-être.

Il l'enleva à sa mère et l'embrassa avec passion à plusieurs reprises.

Puis, tout à coup, s'approchant de M. de Lignerolles.

— Je vous supplie de faire éloigner ma femme, murmura-t-il. Le magistrat acquiesça d'un signe de tête.

Henriette s'était levée sans attendre l'injonction et s'était dirigée vers la salle d'attente, oii elle disparut.

Roger prit Suzanne sous les bras, comme lorsqu'il voulait l'enlever au-dessus de sa tête et la tint éloignée de lui, un moment, en souriant :

— Tu ne m'aimes donc plus, chérie? dit-il. L'enfant le regardait avec une sorte de sauvagerie.

Elle était si changée, que quiconque l'eût vue avant le crime et l'eût revue alors, eût juré qu'il y avait là deux enfants.

De sa gentillesse d'autrefois et de ses jolis sourires et de l'expressiou »i tendre et si rieuse de ses yeux, il ne restait rien.

Les lèvres tombaient lourdement, comme s'affaissent les lèvres d'une femme que la douleur a flétries.

Elle était jadis pâle et rose, d'une pâleur transparente, sous laquelle on devinait le sang vivace et chaud

Maintenant, son teint était jaune et le front, ce front candide de fillette, restait constamment ridé.

— Pourquoi veux-tu me faire de la peine? disait Laroque en l'embrassant presque entre chaque mot. Est-ce que je t'ai jamais fait pleurer, moi? Est-ce que je ne t'ai pas aimée, cajolée, autant que petite mère?... embrassée aussi souvent qu'elle t'embrassait ?... Est-ce que, tous les jours, quand je venais de Paris, tu ne trouvais pas sur moi quelque surprise ? Et, tu le savais bien, vilaine, car tu venais toujours au-devant de moi, ou, du plus loin que tu pouvais me voir, tu guettais mon arrivée... Ce n'était donc pas pour moi que lu m'aimais et parce que je suis ton père?... C'était pour les jouets et les poupées dont je te faisais présent?... C'est très laid, cela, mademoiselle, et vous mériteriez d'être grondée!...

Suzanne semblait ne pas entendre.

Avez-vous vu de ces pauvres enfants déshérités de la nature, frappés d'idiotie dès leur naissauce?

Ils ont les yeux hagards, les traits boursouflés. Suzanne était ainsi.

Evidemment, les paroles de sou père n'arrivaient pas jusqu'à son intelligence.

— Suzanne, Suzanne, ma chère mignonne, réponds-moi. Tu te rappelles bien, n'est-ce pas? le jour où tu m'as récité ce gentil compliment que ta mère t'avait appris et où tu me disais : « Père chéri, je ne suis jamais si heureuse que lorsque tu m'embrasses. Je sais que tu es indulgent pour moi et tous les jours je t'aime davantage parce que tous les jours je vois combien tu es bon... » Rappelle-toi, chère petite.. . c'était la veille de ce jour-là... la veille au soir... Je ne suis pas venu dîner avec ta mère et avec toi. Il paraît que vous m'avez attendu, très tard. Vous vous étiez mises au balcon et vous regardiez dans la rue pour me voir venir. Tu sais ? Tu le souviens?

— Oui, père, je me souviens, murmura l'enfant.

Roger eut un geste de joie. Il soupira, soulagé. Suzanne se souvenait!

— Alors, vous m'avez vu entrer, dans la petite maison qui fait face à la nôtre... Tu la vois bien, la petite maison avec ses grands marronniers?

— Oui, la maison du voisin Larouette.

— C'est cela. Tu m'as vu entrer, à ce qu'il paraît? Puis, tu m'as vu dans la chambre dont la fenêtre était ouverte, tu m'as vu me jeter sur Larouette et lui mettre les mains autour du cou, l'abattre sous moi et io tuer?

L'enfant se tut.

— Réponds, ma chérie C'est ton petit père qui t'en supulie!

ROGER-LA-HOMTE Ui

— Je n'ai rien vu de cela, dit-elle à voix basse.

— Alors, qu'as-lu vu, car, cela est certain, tu as vu quelque chose?

— Non, mère et moi, nous n'avons rien vu...

— Tu mens. Ou te l'a déjà dit. Et je te le répète, tu mens. Et c'est mal, Et je t'ordonne de parler, ou, si tu ne parles pas, je te punirai. Et d'abord, tu ne me verras plus, — plus jamais, entends-tu bien? — Et bientôt tu me regretteras, car tu n'auras plus tes bibelots, ni tes chariots, ni tes pelles, ni tes bêches pour creuser dans le sable, ni tes fleurs, ni tes poupées, grandes comme toi. On te retirera tout cela, parce que tu seras devenue pauvre et que ton père ne sera plus là pour te les acheter. Alors tu n'auras plus tes jolis chapeaux avec de grands rubans sous lesquels tu étais si gracieuse et si charmante. Tu n'auras plus tes jolies robes fraîches qui faisaient tant plaisir à ta coquelterie. Tu n'auras plus rien, parce que tu seras pauvre. Et tu seras pauvre, parce que tu n'auras pas voulu obéir à ton père. Parle I Je te dis de parler... Je te l'ordonne... Parleras-tu?

— Oh! père, père, dit-elle, j'ai peur!

— Parleras-tu, te dis-je, parleras-tu, à la fin? Tu étais sur le balcon, qu'as-tu vu? qu'as-tu entendu? Si tu ne m'obéis pas, je t'emmène avec moi et tu resteras en prison, avec ton père... Dans une prison très noire où toutes sortes de mauvaises bêtes viendront te mordre... où tu verras des fantômes la nuit... où l'on viendra te réveiller quand tu dormiras, pour te faire souffrir... Parle, allons, parle!

— Père, père, pitié de moi, pitié...

— Pourquoi aurais-je pitié de toi puisque tu t'entêtes à ne rien dire. Je ne t'aime plus. Je ne te reconnais plus pour mon enfant. Non, tu n'es pas ma fille ; qui est-elle, celle-là? C'est une petite étrangère que nous avons élevée par charité et que nous allons renvoyer dans la rue, parce qu'elle est désobéissante et parce que, pour l'affection qu'on lui a vouée, elle ne montre que de l'ingratitude. Vous ne méritez pas qu'on vous aime!...

La colère l'envahissait. Il ia secouait dans ses mains avec rudesse».

Elle se laissait faire, masse inerte, les bras ballants, la tête sur la poitrine.

Soudain, il la pose près de lui.

L'enfant perd l'équilibre et tombe sur les genoux. Laroque lève les bras dans un accès de fureur.

La raison lui échappe, comme elle échappe à Suzanne, comaie elle échappe à Henriette, car leurs nerfs sont tendus, et cette scène déchirante, si elle devait se prolonger, casserait chez ces trois êtres tous les ressorts du cerveau.

La folie est prochaine.

Il n'a jamais eu que des caresses pour cette enfant qu'il adore, et cette résistance le met dans une rage insensée.

Il a envie de la battre, de la briser.

On dirait qu'elle attend le coup, car, victime résig-néi', elle baisse la tête et même Roger ne Fentcnd plus qui dit encore, doucement :

— Pardon, père, pardon, père ! !

Alors, une femme vient se jeter entre elle et lui!

C'est Henriette.

Elle aussi est à genoux.

Elle prend Suzanne dans ses bras, effarouchée, mais, en tombant là, elle a glissé deux mots à Laroque, — de sa voix mourante, — deux mots que, seul, il entend :

— Frappe-nous donc, comme tu as frappé l'autre !... Sa colère s'évanouit soudain.

Les bras levés pour frapper, — les poings termes, — s'abaissent lentement sur ces deux têtes où depuis des années il a accumulé tant de baisers d'amour.

Ses doigts rudes errent un instant dans ces cheveux blonds, ceux de la mère comme ceux de la fille, — et se font doux pour cette suprême caresse, et il dit :

— Non, je ne frapperai pas... car je vous aime... je vous aime, mon Dieu, je vous aime!...

Et c'est plus qu'il n'en peut supporter, cet homme.

Il fait un signe à M. de LigneroUes.

Le greffier prend Henriette par le bras et la fait sortir, en la soutenant, pendant que Suzanne reste pendue à sa robe.

Roger les suit un moment des yeux.

Et, quand elles ne sont plus là, il semble que la terre lui manque, que rien ne se trouve plus sous ses pieds, et il tombe lourdement, avec un grand soupir, évanoui, demi mort.

L'instruction se poursuivit pendant quelques jours et s'acheva sans autres péripéties.

Rien ne vint l'entraver,

A toutes les questions de M. de LigneroUes, Laroque répondait î

— Je suis innocent. Je ne me défendrai plus.

Il se laissait aller au désespoir, à la fatalité qui l'entraînait.

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Si le moindre doute avait existé dans l'esprit de la justice, Roger aurait pu êtrr^ sauvé ; mais, par malheur, les détails du crime, les indices trouvés par 1 enquête, les incidents relevés contre lui, tout coïncidait à le faire paraître coupable et constituait un ensemble de preuves accablantes qui avaient formé chez M. de Lignerolles une conviction inébranlable.

Le juge transmit donc les pièces à la chambre des mises en accusation, à Paris, et celle-ci ordonna le renvoi de Roger Laroque devant la cour d'assises de Seine-et-Oise, siégeant à Versailles.

Henriette l'apprit par les journaux.

Elle ne sortait plus de la villa ni de sa chambre, ensevelie dans une torpeur morale et physique étrange.

Elle ne prononçait plus une parole, ne s'occupait même plus de Suzanne, la regardant 'parfois s'agiter autour d'elle, avec une sorte d'étonnement, comme si elle ne reconnaissait pas sa fille et comme si l'enfant n'avait été qu'une étrangère.

Elle n'avait plus su de nouvelles de M. Lacroix ni de M. de Lignerolles

• Le souvenir de ces deux hommes, des scènes douloureuses auxquelles avaient donné lieu leurs interrogatoires, la secouait d'un tremblement maladif. Ses dents alors claquaient et elle se cachait la tête sous les couvertures, par un de ces gestes qu'ont les petits enfants lorsqu'ils jouent avec leur mère...

Un matin, elle ne se leva pas.

Elle était toute blanche dans son lit et ne bougeait plus, terrassée par une syncope.

Les domestiques, en ne la voyant pas, — elle si matineuse d'habitude, — entrèrent dans sa chambre et furent frappés de son état de faiblesse.

Ils appelèrent le docteur Martinaud.

Celui-ci prescrivit un traitement, mais sans espoir.

Il déclara que M"' Laroque était perdue et n'en avait plus que pour quelques jours.

Henriette se réveilla sous les frictions et les sinapismes qu'il lui fit appliquer et le remercia en souriant avec tristesse.

Elle ne se faisait pas d'illusions.

Avant de mourir, elle voulut toutefois assurer l'avenir de Suzanne.

Elle écrivit quelques mots , d'une écriture bien tremblée déjà, presque illisible, à un vieil oncle, frère de son père, Adrien Bénardit, qui avait une forge près de Monthermé, dans les Ardennes.

Suzanne allait être privée de sa mère, — et, selon toute prévision,.

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Roger allant être condamné, — Henriette voulait confier l'enfant au forgeron, un brave et honnête homme dont son père l^avait entretenue souvent, mais qu'elle n'avait vu que deux fois en sa vie.

Puis, ayant écrit cette lettre, elle attendit l'arrivée du vieux prêtre et se prépara à mourir, rassasiant ses yeux de la vue de sa fillette dont elle allait être éternellement séparée et qui, avec cette maturité d'intelligence que donne le malheur, s'arrangeait pour ne pas quitter la chambre de sa mère.

Suzanne la soignait, n'ayant pas voulu laisser ce soin à une autre.

Elle la soignait avec un dévouement absolu, veillant sur son sommeil, afin qu'on ne le troublât pas, lui présentant à boire les potions prescrites, soulevant et soutenant la tête de la malade pendant qu'elle buvait, lui essuyant les lèvres, arrangeant les oreillers, rebordaut le lit.

Et la mère, prête à mourir, la remerciait d'un regard d'infinie reconnaissance, tout plein de regrets amers, de désespoirs sans remède.

Et l'enfant, alors, grimpant sur le lit et la bouche près de l'oreille d'Henriette, murmurait :

— Petite mère, guéris-toi, si tu aimes ta fille! M"^ de Noirville avait rêvé la vengeance, et elle allait être vengée

plus complètement peut-être qu'elle n'aurait voulu.

Elle l'avait dit à Laroque : elle était d'une race extrême en tout.

Le mélange de sang espagnol et de sang arabe lui avait donné un caractère d'une grande violence, une ardente imagination, un appétit de plaisir que seul aurait pu régler, lorsqu'elle se maria, son amour pour son mari, mais auquel elle se trouva livrée sans force de résistance, puisqu'elle n'aimait pas Lucien.

— Vengez-moi! mais vengez-moi bien! avait-elle cr'é à Luversan, lorsque le pacte eut été conclu.

Quelques jours après, Luversan la retrouvait dans un bal campag-nard, le dernier de la saison, donné dans les grands jardins de l'hôtel Terrenoire, rue de Ghanaleilles. Il était à peu près une heure du matin — Il y avait une heure et demie, environ, que Larouette était assassiné.

Luversan élailtiès pâle, mais froid et correct, dans sa tenue irréprochable.

Quand, dans une allée obscure, il put s'approcher de Julia, il lui tendit silencieusement un paquet de billets de banque. ''

— Qu'est-ce donc? fit-elle, surprise.

— Les cent mille francs que vous devez à Laroque. 11 faut que demain malin, sans faute, Laroque les ait en sa possession

— Je le croyais dans une situation très gênée? {

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Et frappa la photographie au cœur. (P. 147.)

— C'est la vérité.

— Alors, je Je sauve. Est-ce là ma vengeance? - Vous le perdez.

— Je ne comprends pas, dit-elle, mais vous le .dites et je vous crois. Je ne puis refuser, puisque vous possédez mon secret et que vous me tenez par là. Du reste, vous haïssez. Je hais aussi. Le même intérêt nous lie.

Elle prit les liasses qu'il lui tendait, les cacha.

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