UV. 19. — JULES MARY. — ROGE'. -LA HONTE. — ÉD. J. ROUFF ET C
uv. *
146 ItOGER-LA-HONTE
Luversan la salua, se montra dans le bal, et, de la soirée, ne lui adressa plus la parole.
Le lendemain, dès le matin, elle sortait sous le premier prétexte venu, montait dans un fiacre et se faisait conduire chez Laroque, boulevard Malesherbes. Roger venait justement d'arriver. On sait le reste.
Deux ou trois jours se passèrent.
Ce fut Noirville qui apprii, par des amis communs, l'arrestation de Roger et son envoi à Versailles, sous l'inculpation de vol et d'assassinat.
— C'est une folie, s'écria-t-il. C'est même plus que cela, c'est une bêtise!... Roger voleur et assassin I la bonne histoire!
Et, sans perdre de temps, il se rendit au parquet, d'où il fut renvoyé au commissaire aux délégations judiciaires.
M. Liénard était dans son cabinet.
Il renseigna Lucien complètement.
L'avocat rentra chez lui inquiet et déconcerté, — inquiet de l'issue àe l'alTaire, déconcerté par tant de preuves réunies contre Laroque...
Mais sa foi en son ami, en son frère, restait inébranlable.
Roger voleur et assassin î. ..
Cette seule idée faisait bondir son cœur de honte et de colère!...
Même sans savoir, et malgré toutes les évidences, il aimait tant Roger, qu'il eût tendu ses poignets à une hache pour répondre de son innocence.
Julia ne savait rien encore.
11 lui dit tout en un flot de paroles rageuses, méprisantes pour la police qui s'était fourvoyée.
— Les agents devraient être prudents, disait-il. L'an dernier, ils ont eu im terrible exemple d'erreur judiciaire, dans cette condamnation à mort de Lauriot, dit le Boucher de Meudon^ qui était innocent et faillit être guillotiné.
M'"^ de Noirville, blême, écoutait sans mot dire.
A celte heure, elle comprenait.
L'assassin de Larouette, c'était Luversan.
Le voleur, c'était Luversan.
L'argent volé, dont Roger n'expliquait pas la source, c'étaient les lient mille trancs qu'elle avait portés elle-même boulevard Malesherbes!
Ah! tout cela avait été combiné avec une infernale adresse.
Roger était perdu si elle ne parlait pas. Elle avait voulu goûter an fruit de la vengeance, elle allait être terriblement vengée.
Elle ne fut point touchée du sublime dévouement de Laroque, préférant la nonte et une condamnation presque certaine plutôt que de déshonorer Lucien, en révélant l'adultère de Julia,
Sa haine n'était pas apaisée.
Elle avait tant supplié, sans être écoutée.
Elle voulait que toutes ses larmes fussent noyées dans les larmes de Roger.
Et une nuit, dans sa chambre, se réveillant, elle alla ouvrir le tiroir secret d'un petit meuble dont elle avait seule la clef, y prit une photographie, qu'elle regarda un instant les yeux brillants, è la lumière tl'une veii leuse qui brûlait sur un guéridon, dans un vase d'albâtre.
Puis, tout à coup, avec un geste de demi-sauvage qu'elle était, elle saisit un couteau-poignard, à manche d'or, qui lui servait de cou^^e-papier,^ et frappa la photographie au cœur.
C'était le portrait de Laroque.
Derrière, elle écrivit, comme pour préciser sa haine, comme pour mieux préciser ses souvenirs, peut-être, lorsque, plus tard, elle se rappellerait, elle écrivit la date de l'assassinat de Larouette :
28 juillet 1872.
Dessous, encore, elle écrivit la date de l'arrestation ;
30 juillet 1872,
se réservant d'inscrire bientôt la date de la condamnation.
Toute sa vengeance, — et pour elle c'était alors toute sa vie, — tenait dans ces trois dates.
Quelques jours après l'arrestation, qui avait fait beaucoup de bruit dans Paris, — Laroque étant mêlé au grand monde du commerce et y ayant les meilleures relations, — Lucien de Noirville dit à sa femme :
— Je ne plaide plus. Ma santé chancelante et mon infirmité me le défendent. Je n'ai pas plaidé depuis la guerre, mais on m'entendra, du moins, encore une fois, avant que je prenne décidément ma retraite.
Vaguement inquiète, elle demanda :
— Et quel procès acceptez-vous donc de plaider?
— Pardieu, si tu ne devines pas ! Crois-tu que je vais laisser ce pauvre Roger aux prises avec le président des assises et le jury sans avoir auprès de l.ii un ami qui le soutienne ? Je le défendrai et je l'arracherai de leurs mains, à moins que Dieu ne m'en retire la force. El ce sera peutêtre la première fois qu'on aura vu un mutilé, qui ne peut plus marcher sans un aide, se faire transporter devant un tribunal pour y protester, par sa présence d'abord, et ensuite par tout ce qu'il peut avoir de chaleur et de talent, de l'innocence de son frère d'armes.
Elle avait tressailli et elle se troublait, malgré sa puissance sur ellemême.
JLfc...
148 ROGEH-LAHONTE
Son mari défendant Roger !
Ah ! elle n'avait pas songé ù cela, par exemple !
Lucien voulait arracher à la justice un homme !
Et cet homme avait été l'amant de sa femme !
— Eh bien, disait-il, poursuivant son idée, lu ne trouves pas que j'ai raison ? Est-ce que tu doutes de moi ? Eh ! tu as tort, va ! Je prouverai que je n'ai pas cessé d'être l'avocat qui faisait avant la guerre courir tout Paris.
C'est vrai, je suis faible.
Ces maudites blessures ont faiide moi un pauvre diable sans soufde, qui n'a pas l'air d'avoir quatre jours à vivre... mais le cœur est resté jeune... tu verras... J'aime Roger... à coup sûr mieux que je n'aurais aimé un frère...
Tu ne sais pas, toi, Julia, comme il est loyal et bon, et brave, et gai... et combien il a d'abandon dans l'esprit... un esprit grave et réfléchi, avec, souvent, des naïvetés d'enfant... un homme, enfin, qu'on est fier de connaître et de l'amilié duquel on s'honore.
Et c'est lui qu'on accuse I
Mais je leur montrerai, moi, qu'il est innocent... Et ce ne sera pis difficile... Je n'aurai pas besoin de longuement étudier son dossier pour cela... Je n'aurai qu'à laisser parler mon cœur.
Et j'embrasserai Roger devant le tribunal... devant le jury... devant tout le monde, pour montrer que je suis convaincu de son innocence, ainsi que nous nous sommes embrassés, croyant mourir, sur le sinistre plateau de la Garenne, à Sedan., où j'ai laissé mes deux pauvres jambes... Tu verras... Tu verras la belle plaidoirie... Je veux que ceux qui seront là pleurent !...
Elle se taisait, toute saisie par l'étrangeté dramatique de cette situation.
Le mari, ignorant l'adultère de sa femme, défendant l'amant !
Et c'est qu'il était capable de le sauver !...
Certes, oui, il ne se vantait pas quand il disait qu'il avait fait courir Paris...
On s'était bousculé aux procès où son nom avait été mêlé...
Il avait fait oublier, par sa virulente éloquence, ardente, colorce, enthousiaste, — et toujours sûre d'elle, alors qu'elle paraissait le plus abandonnée, — le tonnerre des grands plaidoyers de Lachaud, et la parole diserte, souple et claire de Jules Favre.
Il n'avait pas eu de rival.
n avait régné, pendant quelques années, en maître incontesté du barreau.
Depuis qu'il ne plaidait plus, le barreau avait perdu son éclat. Non, elle n'en doutait pas !
Si quelqu'un avait assez de talent pour sauver Roger, ce ne pouvait être que Noirville.
Le sauver?
Alors, que devenait sa vengeance, à elle? Elle hocha la tête, disant :
— Lorsque vous connaîtrez le dossier de l'affaire, peut-être ne serez-vous plus aussi sûr de vous-même...
Il eut un sourire d'orgueil... l'orgueil de son amitié pour Roger.
— 11 est innocent, te dis-je; en douterais-tu? Certes, il y a des choses singulières dans son cas, des billets volés, retrouvés dans la caisse de ses ateliers de la rue Saint-Maur. Roger prétend que ces billets proviennent d'un remboursement, mais refuse de nommer le débiteur. Il est incapable de mentir. Le débiteur existe. Il y a là un mystère qu'il m'expliquera. Ce qu'il n'a pas voulu dire à la justice, il me le confiera à moi, il a confiance dans mon amitié. Et un avocat est un confesseur. Quand je saurai son secret, je n'en serai que plus fort pour le défendre... Et son secret... il me le faut!
Elle toussa, la gorge contractée.
Et, par un mouvement machinal, elle fit craquer ses doigts enlacés l'un dans l'autre. Ses lèvres étaient blanches.
Et même le regard, un moment, parnt mort... Il ajouta en souriant — et Julia faillit s'évanouir :
— Cette obstination de Roger à ne rien dire me fait soupçonner qu'il doit y avoir en tout cela une aventure de femme.
— Vous le voyez donc bien, dit-elle avec effort, il se cache de vous! Il resta un instant pensif.
— C'est vrai. Si j'ai deviné juste, il s'est défié de moi. Cela me surprend, car, depuis longtemps, sa vie la plus intime m'était connue.
Le jour même, Lucien se rendit au parquet de Paris, et là prit toutes ses dispositions pour pouvoir pénétrer auprès de Laroque, à la prison de Versailles.
Deux jours après, les employés de la gare Saint-Lazare voyaient, montant le grand escalier qui conduit à la salle des Pas-Perdus, un homme jeune encore, aa visage distingué mais fatigué et trahissant de secrètes souffrances.
Cet homme avait deux jambes de bois, marchait avec peine en s'appuyant sur des béquilles, et une jeune femme, d'une admirable beauté,
grande, souple, aux yeux noirs, marchait auprès de lui, veillant sur lui, prêle à le secourir, s'il venait à trébucher.
Ces deux voyag^eurs qui attiraient ainsi tous les regards étaient Lucien de Noirville, qui allait à la prison de Versailles, et sa femme, qui, pour être près du danger et le conjurer plus facilement, fiévreuse et inquiète, n'avait pas voulu le laisser seul.
M°" de JNoirville quitta son mari au moment oii celui-ci entrait dani la prison.
Avec la voilure qu'ils avaient prise à la gare, elle fit des courses dans Versailles, où elle avait des amies.
Elle était convenue d'un rendez-vous avec Lucien.
Roger Laroque, depuis le dernier interrogatoire que nous avons rapporté, était dans une prostration complète. Il avait espéré jusqu'au dernier moment, car il se disait qu'on ne condamne plus les innocents^ que la police est trop perspicace et claivoyante, la magistrature trop sérieuse et expérimentée pour que de pareilles erreurs puissent se produire encore.
— On découvrira l'assassin, se disait-il... on le découvrira un jour ou l'autre.
Mais les jours s'étaient passés; chacun d'eux avait apporté contre Roger son contingent de preuves, et l'assassin restait inconnu.
Et, dans l'effroyable bouleversement de sa vie, sa dernière consolation, — la dernière joie à laquelle il se rattachait, — lui était enlevée : il ne pouvait même plus compter sur l'affection de sa femme et de sa fille, puisque touies deux semblaient l'accuser et le croyaient coupable.
Ce fut le dernier coup; sa raison chancela un moment sous le choc.
Toute la matinée du lendemain, il avait divagué, en proie au délire.
Puis son tempérament, sa vigoureuse constitution, avaient encore eu le dessus.
Il aurait bien voulu devenir fou, pour ne plus penser, et par conséquent pour ne plus souffrir, mais Dieu lui garda la raison, parce que, sans doute, il n'avait pas fini de souffrir encore.
Il était tout habillé, couché sur son lit étroit — large à peine pour lui — dans sa cellule lorsqu'un gardieu ouvrit la porte.
Comme il ne bougeait pas et gardait les yeux fermés, — cependant, il ne dormait pas ! — le gardien le secoua avec rudesse en criant :
— lié II Laroque II Levez-vous... Voici M. l'avocat de Noirville. A ce nom, Roger se dressa brusquement.
Lucien entrait, et comme son émotion était trop forte pour sa
faiblesse, il s'appuya contre le mur de la cellule et ses béquilles, qu'il lâcha, roulèrent sur le plancher avec bruit.
Il tendit les bras à Roger. Des larmes montaient à ses yeux.
— Roger! dit-il... Mon pauvre Roger! mon frère!...
— Lucieo ici !... quel bonheur!... mon ami, mon seul ami I...
Le gardien s'était retiré, Noirville devant rester seul avec le prisonnier.
Les mains serrées, les yeux dans les yeux, ils se regardèrent longuement.
Et tout à coup Roger demande à son ami avec angoisse :
— Au moins, toi, tu me crois innocent? C'est sa première pensée, son premier mot.
— Parbleu! dit Lucien eu riant... et j'espère bien le leur prouver à tons!...
Et comme Roger, interdit, le regarde sans oser comprendre :
— T'imagines-tu, par hasard, que je vais laisser à un autre avocat le •oin de te défendre ! Ce serait une injure à notre amitié.
Roger recule, comme assommé, les mains sur le front... Il balbutie :
— Toi! Toi!... Tu veux me défendre!... Tu me défendras, toi!
— Eh bien, qu'y a-t-il là de si extraordinaire? Ne suis-je pas avocat? Et pas mauvais avocat, dit-on, — et je m'en applaudis, aujourd'hui, — Qu'est-ce que tu as, voyons?... Tu n'as pas l'air d'accepter ma proposition avec beaucoup d'enthousiasme!... Pourquoi?... Qu'est-ce que je t'ai fait?...
— Mais rien, Lucien, rien... C'est que...
— N'as-tu pas confiance en moi?
— Oh ! si... Je n'espère pas qu'on puisse me sauver... mais pourtant, sile miracle est possible, ce n'est que par toi...
— A la bonne heure... je te retrouve...
— Non, non... répétait Roger, fou de douleur et d'horreur... Je ne veux pas... Tu m'entends?... Je ne veux pas!!..
Et il murmurait, la tète cachée par ses mains, dans sa détresse :
— lime défendrait? Lui? Lui, Thonnêle homme, pur de toute tache? Moi, qui l'ai déshonoré?... Moi, dont il aurait horreur s'il savait!... Non, jamais! jamais! Dussè-je être condamné à mort!...
Il s'était reculé jusqu'à son lit, où il était retombé. Péniblement, chancelant, car il n'avait pas ramassé ses béquilles, Lucien alla jusqu'à lui et s'assit à son côté,
— Veux-tu m'expliquer cet enfantillage? dit-il avec un regard de reproche. Comment, tu refuses que moi, ton meilleur ami, ton frère d'armes — de l'affection duquel tu n'as pas le droit de douter — je sois
fifit;;.
ton avocat dans celte affaire?... Je comprends que la douleur t'égare... On a beau être un honnête homme et un homme fort, une accusation comme celle qui pèse sur toi est tellement inouïe — et grave, je ne le dissimule pas — qu'elle peut briser l'énergie la mieux trempée. Mais je suis là, te dis-je, et, puisque je suis là, rien n'est perdu!...
Et comme Roger gardait le visage dans ses mains :
— Voyons, Roger, dit Noirville avec cette bonté un peu brusque qu'on emploie quelquefois vis-à-vis des eufants indociles, fais moi donc le plaisir de me regarder en face.
Laroque releva la tête, sous la pression des doigts de son ami.
Ses larmes coulaient, larmes de rage, de douleur, de honte surtout!
— Tu pleures? fit Lucien attendri.
— Je pleure parce que ton dévouement me touche, Lucien.
— Laisse là mon dévouement et ne pensons qu'à toi. Nous n'en sommes plus, je suppose, à nous faire des compliments...
— Je ne puis accepter ton offre généreuse... Merci, mon ami... Aussi longtemps que je vivrai — et qui sait si ce sera longtemps — je ne l'oublierai pas.
— Comme tu me parles!... Est-ce qu'il doit être question de reconnaissance entre nous?... Je te trouve changé à mon égard, Roger...
— Rien n'est changé à mon affection, mon éùni.
— Pourquoi ne veux-tu pas de moi, dès lors, comme ton avocat?...
— Je ne le peux... je ne le peux... disait le pauvre homme, se tordant les mains, et, pour la seconde fois, pensant au suicide.
— Tu me fais injure... et tu me causes beaucoup de chagrin...
— Pardon, frère, pardon 1
— Mais enfin, la raison... la raison d'un pareil refus... car tu as des raisons...
— Oui, dit-il au hasard, parce qu'il fallait répondre.
— Au moins me les feras-tu connaître?
— A qu l bon?
■ — Je t'en prie... au besoin jeté l'ordonne... j'en ai le droit... Mais j'ai beau y réfléchir... je ne vois pas, vraiment, ce qu'elles peuvent être... Roger se taisait, il cherchait une explication et ne trouvait rien.
— Roger, dit Lucien, si tu ne parles pas, je vais douter de ton amitié...
Alors, le malheureux se décida, parce qu'il voyait déjà je ne sais quel vague soupçon, quelle inquiétude sur le visage de Noirville.
— Connais-tu toutes les preuves qui pèsent sur moi?
— La chambre de Paris m'a communiqué ton dossier.. J'ai tout lu.
C'est bieu moi qu'elles ont tu, dit-Il. (P. 155.)
— Tu as dû voir que les preuves sont de la plus extrême gravité?
— Oui. Je le reconnais.
— Ne te fais donc point d'illusions, Lucien. Je sais que l'on me condamnera. Il ne peut en être autrement. Dans ces conditions, et comme ma défense n'est pas possible, je ne veux pas que tu t'en charges, ear tu échouerais. Je ne prendrai point d'avocat. On m'en constituera un d'office, voilà tout.
LIV. 20. — JULES MAHV. — Ror.RH-^^-HO^TK. — Rli. J. HOU"' KT c'».
Liv. 20
— C'est là une de tes raisons?
— Oui.
— En d'autres termes, tu semblés craindre pour ma réputation, étant données les difficultés presque insurmontables de la défense?
— Justement.
— Rassure-toi. Cela ne m'effraye pas. D'abord, celte raison est puérile, et n'en est pas une. Un avocat ne gagne pas toutes ses causes. Les plus délicates et les plus embrouillées sont celles où il brille le plus, quel qu'en doive être le dénouement. Lachaud a plaidé pour Troppmann, mon cher ami, et si une affaire s'est jamais présentée dont le dénouement fût certain d'avance, c'est bien celle-là! Or, si je ne suis pas Lachaud, tu n'es pas Troppmann. Est-ce que tu n'as que de pareils arguments à m'opposer?... En ce cas, parlons d'autre chose!
Roger secoua la tête... Des arguments, il n'en trouverait pas... Chacun d'eux se heurterait à l'amitié de Lucien, qui les repousserait. Que dire? Une seule chose était claire et très nette dans le trouble de son esprit : sa ferme résolution de ne pas être défendu par Lucien! Mais comment le décourager?
L'avocat avait pris dans une des siennes la main du prisonnier. Il lisait bien, dans celte âme, des combats intérieurs, mais il n'en devinait pas la cause.
Rager, tout à coup, lui parla à voix basse, très vite :
— Tu ne comprends donc pas, Lucien?... Je suis donc obligé de l'avouer..
— Quoi?
— Mon crime I
— Quel crime?
— L'assassinat de Larouette...
— Tu es fou. Qu'est-ce que tu veux me faire croire là?...
— Cela, est vrai, pourtant. C'est moi qui suis le coupable. J'avais restitué à cet homme plus de cent quarante mille francs. Ce remboursement, c'était ma ruine. Je l'ai tué, pour lui voler cet argent, pour échapper à la faillite... Je neveux pas que tu me défendes, Lucien, parce que je neveux pas être sauvé, parce que je ne suis pas digne que tu prennes ma défense, et que je ne veux pas échapper au châtiment qui va m'atteindre...
Et poursuivant son idée fixe — l'idée de l'adultère à expier — pendant que Lucien, étonné, ne trouvait rien à répondre, Roger répétait :
— Non, je ne mérite pas que tu essayes de me sauver... Je n'en suis pas digne ! Je n'en suis pas digne ! I
Lucien semblait le fouiller jusqu'au fond de l'âme.
Et Roger baissait la tête sous son regard, murmurant *
— Mon Dieu, pourvu qu'il ne sache jamais!...
— Ainsi, tu l'avoues, fit le mutilé, c'est toi l'assassin?
— C'est moi.
— Et tuas tué pour voler, comme le prcmiervenu des repris de justice?
— Oui.
— Alors, c'est bien toi que ta femme et ta fille ont vu? Roger se dressa, ne retenant pas une sourde exclamation. Avouer cela, était-ce possible?...
Non, mille fois non...
Vouer son nom, sa mémoire, à jamais, à l'exécration de ces deux créatures si aimées?
Non, mille fois non!...
Elles le croyaient coupable, mais s'il protestait de son innocence jusqu'à l'échafaud ou jusqu'au bagne... elles finiraient par douter d'elles-mêmes, peut-être!!...
Il se retourna vers Lucien...
Il allait lui dire : « Ne m'écoute point... je suis fou!... Oublie tout ce que tu viens d'entendre... Suis-je capable d'un pareil crime? »
Mais ses lèvres restèrent closes! Julia... Julia se dressait devant lui. Laisser son mari le défendre... il trouvait cela plus horrible, en un sens, que ce crime d'assassinat qu'on lui reprochait!...
Il voulut boire cette honte, la boire jusqu'à la dernière goutte.
Et presque mourant, à force d'émotion et de douleur :
— C'est bien moi qu'elles ont vu, dit-il...
— Alors, ces reproches, ces larmes, ces supplications, devant M. de LigneroUes?...
— Comédie! comédie ! pour faire croire à mon innocence. Lucien resta silencieux. Il n'avait pas lâché la main de son ami.
— Et — dit-il enfin — tu m'autorises, n'est-ce pas, puisque tu reconnais ton crime, à en faire part à M. de LigneroUes, afin qu'au jour des assises le jury se montre indulgent, en te tenant compte de tes aveux?...
— Si je t'autorise?... Si je t'autorise?... bégaya Roger, atlerré...
Et tout à coup, sans répondre, il roula sur son lit, sanglotant bruyamment.
Lucien le laissa pleurer, parce que ces larmes allaient le soulager.
Quand le prisonnier fut un peu calmé, doucement, en souriant, et soq visage reflétait une noble et sublime confiance, il dit ;
— Tu sais, Roger, que je ne te crois pas?
C'était la preuve d'une amitié si grande, d'une affection si vraie, que Roger en fut comme écrasé.
Il était vaincu, il n'essaya plus de résister.
Seulement, son étrange obstination avait mis un premier soupço \ dans l'esprit de Noirville, une inquiétude plutôt qu'un soupçon, comme la crainte irraisonnée et instinctive d'un malheur.
Il ne voulut même pas y réfléchir tout de suite.
Ce fut plus tard que cette scène lui revint à la mémoire.
Et continuant de sourire :
— Maintenant, dit-il, que tu en as fini avec tes enfantillages, car «n enfant ou une femme n'eût point parlé autrement, je suppose que c'est une affaire entendue entre nous et que je puis te considérer comme mon client?
— Cher, cher ami! dit Roger, suffoqué par les larmes.
— Et ne te décourage pas. Tu vas voir, si tu veux bien écouter mes conseils, et répondre à mes questions, avec quelle facilité nous allons débrouiller la chose.
Laroque fit un geste désespéré. Il n'avait plus confiance.
— Et d'abord, réponds-moi bien franchement, hein?
— En doutes-tu? M'as-tu jamais vu mentir?
— Non, mais tu pourrais avoir quelques scrupules... Et, si tu en as, c'est que tu oublies que tu parles à un ami; et à un ami, on peut, on doit tout dire, même ce qu'on ne dit pas au juge, même ce qu'on ne dirait pas à un confesseur...
— Interroge! dit Laroque d'une voix sourde, car ces mots de Lucien lui faisaient prévoir de nouvelles tortures.
— Tout ce que tu as raconté tant en premier lieu à M. Lacroix qu'ensuite à M. Liénard et enfin à M. de Lignerolles est l'exacte vérité, n'est-ce pas? Tu n'as rien omis, rien ajouté?
— Rien. Je te le jure.
— Ta simple parole me suffit. Ainsi donc — fit Lucien en consultant quelques notes qu'il avait prises sur les pièces du dossier — le soir du jour où tu as remboursé Larouette, tu as vagué au hasard dans Paris, la tête en feu, parce que tu te voyais ruiné, parce que tu voyais ta faillite prochaine et inévitable. A Ville-d'A\ ray, même fièvre, même accès de désespoir, même course vagabonde d.uis le bois oii tu tombes et déchires tes vêtements. Tout cela est possible et, connaissant ton caractère, pour moi ne fait aucun doute.
— Tout cela est vrai.
— Bien. Passons à autre chose. On t'accuse, mieux que cela, on prouve que tu as été vu par ta femme et ta fille.
— C'est impossible, c'est faux, c'est odieux.
— D'accord; mais enfin, comment expliques-tu cela?
— Ma femme n'a rien avoué.
— Soit, par afîection; mais elle a vu, certainement. Qui?
— Que sais-je?
— C'est ce qu'il faut chercher. M. Lacroix, et deux agents très fins, Tristot et Pivolot, ont reconstitué la scène du meurtre. Ils se sont assurés que du balcon de la villa on pouvait voir admirablement ce qui se passait chez Larouette.
— Alors elles ont été abusées par une ressemblance.
— Connais-tu quelqu'un qui te ressemble?
— Personne.
— Nous nous informerons. Parlons du cercle, maintenant. As-tu des doutes sur quelqu'un de ceux qui ont joué contre toi?
— Non. Du reste, M. Liénard s'est informé avec prudence, tu dois le savoir, et n'a rien pu apprendre.
— J'arrive donc tout de suite à la preuve principale relevée contre toi : la découverte dans ta caisse des billets volés à Larouette. Il y a là un fait matériel indiscutable. Que ta femme ait cru te voir, ou ne t'ait point vu, cela est, sans contredit, très intéressant pour l'instruction, mais ce qui t'accable, bien plus que ne pourrait t'accabler le témoignage même de ta femme si elle avait parlé, ce sont ces maudits billets. Voyons, prends ton courage à deux mains... D'oii viennent-ils?
— Eh ! le sais-je?
— Entendons-nous. Il est possible que tu ne saches pas de qui ton débiteur les avait reçus. Ce mystérieux débiteur, que tu caches à l'enquête, n'est peut-être pas l'assassin. Donc, rien à craindre pour lui, si tule nommes. Mais /l est nécessaire que, coupable ou non, nous le connaissions, parce qu'il 3'^ a là une filière, — comme on dit en langage de police, — une piste, si tu aimes mieux, et, en suivant cette piste, en remontant cette filière, il faudrait être maladroit si nous n'arrivions pas à la vérité.
— Il est inutile de chercher de ce côté, Lucien. Ce serait t'égarer.
— Qu'en sais-tu?
— J'en suis sûr.
— Oh! oh! Eh bien, pour me faire partager ta certitude, éclaire-moi. De qui tenais-tu ces billets?
Laroque ne répondit pas. Le supplice recommençait pour lui! L'avocat se mit à rire.
— Je compte bien, dit-il, que tu ne vas pas faire le mystérieux avec moi, comme tu l'as fait avec tes juges et je te prie, avant tout, de voir en
moi un ami, plutôt qu'un homme chargé de te défendre. J'ai besoin de former ma conviction et il faut tout me dire.
— N'insiste pas, Lucien, dit Roger tremblant.
— Comment, tu refuses?
— Je refuse.
— Voilà qui est singulier, par exemple ! murmura Noirville.
— Je t'avais prévenu, mon ami, mieux vaut ne pas me défendre!
— Mais si, jeté défendrai, morbleu! malgré toi, si tu m'y contrains!...
— Je t'en prie, Lucien, je ne puis rien dire...
— Pourquoi?
— L'honneur me le défend.
— Tu me fais beaucoup de peine, Roger, beaucoup. Ton manque de confiance me surprend péniblement. Tu me connais assez, — outre que ma profession me commande la plus absolue discrétion, — pour être sûr que le secret que tu me confieras me sera sacré, comme à toi. L'honneur te défend de parler, à ce que tu prétends... Mais il y a un autre honneur qui te défend de te taire, c'est celui de ta femme et de ta fille, auxquelles ta condamnation léguerait une honte éternelle, — l'opprobre d'une flétrissure ineffaçable. Ces deux honneurs sont en balance. Auquel des deux obéiras-tu?
Roger baissait la tête.
Lucien garda un moment le silence, — ses yeux ne quittaient pas son ami.
Il se mit à rire, — pourtant il était un peu nerveux.
— Je parie que je devine! dit-il.
Roger tressaillit...
Ah! s'il avait pu se douter, le pauvre garçon!
— Et si je devine, me diras-tu que j'ai rencontré juste?
— Lucien, ta gaieté me fait mal.
— Fais-moi partager ton secret, et je pleurerai avec toi, s'il le faut. Chacune de ces paroles pénétrait en Laroque avec la sensation froide
d'un coup de poignard en plein corps.
Lucien aurait voulu le torturer, lui faire endurer mille agonies, qu'il ne s'y fût pas pris autrement.
Il était obligé de se taire!
Noirville continuait :
— Hier, je parlais de toi à Julia et je lui disais que ton entêtement me faisait croire qu'il y a dans ta vie quelque secret de femme.
Tout le sang de Laroque reflua vers son cœur.
RO,GER-LA-HO.\T« fS»
Ce fut si violent, si brutal, qu'il étoutfa, renversé sur le lit, !a gorge trop serrée.
Lucien eut peur.
Il brisa le col de la chemise pour que le prisonnier respirât plus librement.
— J'avais deviné juste ! murmura-t-il.
Et quand Laroque fut remis, Lucien, toujours riant :
— Une fredaine, hein? Avoue donc, enfant, avoue donci
— Laisse-moi, Lucien, tu me fais souffrir, ami,
— C'est pour ton bien, comme disent les médecins aux malades. Alors, nous disons qu'il s'agit d'une fredaine.... une fredaine qui tourne au tragique! Eh! eh! comme lu cachais ton jeu!... Je ne le savais pas si coureur! Une passion, alors?... ou simplement un caprice?... S'agit-il d'une grande dame ou d'une cocotte?... Une actrice peut-être... Parle donc... aide-moi à trouver, puisque la moitié de la besogne est faite!...
— Mon Dieu! mon Dieu! murmurait Roger, en proie à la plus inexprimable angoisse, n'aurez-vous pas pitié de moi et auriez- vous le droit de me condamner, si je recourais au suicide?
— Une femme mariée, sans doute, interrogeait Lucien, pareil, en cette scène, à un chirurgien qui arracherait lambeaux par lambeaux la chair pour arriver jusqu'à l'âme. Une femme mariée ? Non, ce n'est pas possible... Ne m'as-lu pas dit cent fois — et ne l'ai-je pas vu, aussi — quo tu adorais ta femme et ta fille?... Et cependant... un moment d'oubli, de faiblesse!... Enfin, si c'est vrai, ce n'est pas la mort d'un homme!... Voyons, confie-moi son nom!... J'irai la trouver en secret — personne ne se doutera de rien, je le jure — je la déciderai à venir avec moi chez le procureur de la République... Tout se passera pour le mieux... Hein? qu'en dis-tu?
— Tu te trompes, ami, il ne s'agit pas d'une femme I
— De qui donc?
Roger ne répondit pas.
Alors Lucien :
— Puisque tu ne veux pas me renseigner, permets que je continue mes suppositions, lesquelles — jusqu'à preuve du contraire — me semblent se rapprocher d'assez près de la vérité...
— Par grâce, Lucien!
— Point de grâce, ami. Je disais qu'il est possible que ce soit une femme mariée... Je ne te cache pas que j'eusse préféré une aventure dans le demi-monde... L'adultère, vois-tu, Roger, amène toujours avec lui — quelle que soit la passion qui lui serve d'excuse — tout un cortège de
hontes et d'hypocrisies pénibles pour la loyauté d'un homme... La passion aveugle, mais, quand elle a disparu, on se retrouve tout autre, avec moins d'estime de soi-même... Une femme mariée, disions-nous?... Il y a le mari!... Voilà pourquoi tu me disais que l'honneur te défend de parlerl
— Assez, Lucien, dit Roger d'un ton ferme. De deux choses lune : ou tes suppositions sont vraies, et ce que tu diras ne peut que renouveler ma peine et aviver mes regrets; ou elles sont fausses, et alors blessantes pour moi. N'en parlons plus, mon ami, veux-tu?
Ce fut au tour de Lucien de se taire.
Un vague soupçon avait pénétré dans son esprit, avec une doulenr aiguë
Cela dura une seconde, pas même.
Le trouble de Roger, sa persistance à ne rien dire aux juges, au mépris des dangers qu'il courait, sacrifiant sa vie à son secret, c'était bien étrange.
Quelle grave raison le poussait donc à un pareil dévouement?
L'honneur d'une femme?...
Mais, en avouant la vérité à Lucien, il n'eût point touché à l'honneur de celte femme...
Et, au fond du cœur, quelque chose lui disait, à Lucien .
— C'est à toi surtout qu'il a voulu celer la vérité 1 L'avocat avait beau se défendre contre ce soupçon. Son amitié était impuissante à l'écarter.
11 revoyait sa femme libre et coquette.
l\ revoyait Roger, troublé devant lui, pâle et tremblant, ayant vraiment l'aspect d'un coupable!...
Pourquoi ('es deux êtres lui apparaissaient-ils ainsi rapprochés?
Ah I qu'il souH'rit eu cette seconde 1
Mais il était fort et son amitié pour Roger était grande!
Cette lutte si courte, et si cruelle pourtant, ne se traduisit que par un mot, proféré par le pauvre homme presque avec honte :
— Tu étais donc lié avec le mari?... Il y a donc une trahison à l'amitié?... Et tu crains, pour la femme, que le mari ne se venge?
Roger comprit-il le soupçon de Noirville?
Les deux hommes se regardèrent... droit dans les yeux...
Et les yeux de Roger se mouillèrent de larmes...
Et il mentit — ou plutôt non, ce fut la vérité — car, lorsqu'il avait aimé Julia, connaissait-il Lucien? Était-il son ami? Y avait-il eu trahison à l'amitié? Non!...
Et c'est pourquoi, ayant deviné le vague doute qui, de son aile noire.
ROGER-LA-IIONTE
L'avocat était, «utré lentement, soutenu par un de ses confrères. (P. 168.)
UV. ?1. — JULES MAM — R0GKIl-LA-HO«TE — ED. J. BOLFF ET C" "V- *-^'
venait d'effleurer l'âme de son frère, de rhomme qu'il aimait entre tous, pour la paix et l'honneur duquel il laissait planer sur lui une accusation capitale, c'est pourquoi il dit :
— Oh! Lucien... oh! mon ami! qu'as-tu pensé là?...
Et sa gorg-e se serra, sa voix fut étouffée. Il ne put en dire plus. Lucien l'entoura de ses bras et le serra contre lui... Dans cette étreinte, il faisait passer toute son amitié.
— Vois, dit-il, ce que ton silence peut causer de mal, non seulement k toi-même, mais encore aux autres... Pardon, ami... Une dernière fois, laisse-moi te supplier, au nom de ta femme et de ta fille... Si tu ne dis pas d'où proviennent les billets, tu es perdu... entends-tu bien?... Perdu!... Que deviendront Henriette et Suzanne?. .. Si j'étais riche, je te dirais : J'en prendrai soin. Mais je suis pauvre!... Et quel lugubre héritage vas-tu leur léguer, mon pauvre ami!... Car, ne te fais pas d'illusions !... Si tu ne parles pas, tu seras condamné... Que veux-tu que je dise pour te défendre, moi?... On jurerait que tu prends plaisir à m'en enlever les moyens!...
— Aussi, c'est une triste besogne, et voilà pourquoi je ne voulais pas de toi pour défenseur.
— Tu avais tort. Tu es innocent... Je crois en ton innocence... Je te défendrai et, s'il se peut, je sauverai ta tête... — Car, malheureux, il s'agit de ta tête ! . . .
— Je le sais bien !
— Coupable, je te défendrais encore, car je ne pourrais oublier ce qui s'est passé entre nous et l'affection qui nous a fait vivre de la même vie !...
— Comme tu es bon 1
— Pas si bon que tu crois, Roger, car je te garde rancune, et je n'aurai de cesse que je n'aie pénétré le mystère que tu me caches.
Roger secoua la tête.
— Tu crois que c'est impossible? dit Lucien. Baste! qui sait? Il se leva, tendit les deux mains au prisonnier.
— Adieu, ami. Je reviendrai te voir avant la cour d'assises. Reste »ur tes gardes et attends-toi à d'autres assauts de ma part. Puisque c'est malgré toi qu'il faut qu'on te sauve, eh bien, jeté sauverai malgré toi!
Roger alla ramasser les béquilles et les tendit à son ami.
Lucien sortit et Laroque, penché, l'oreille contre la porte de sa cellule, que le gardien venait de refermer, écouta longtemps Je bruit sourd des jambes de bois sur les dalles de la prison.
Le bruit alla s'affaiblissant, puis s'évanouit tout à fait.
Alors, sans plus de forces — accoté contre le mur — la tète tombée sur la poitrine et les bras ballants, Laroque murmura :
ie4 ROGER-LA-HONTE
— C'est trop souffrir!... La souffrance dépasse la faute!... Et ainsi, dans cette posture, il rêva longtemps, repassant sa vie, triste à mourir...
Le lendemain, Lucien reprenait le train à la gare Saint-Lazare, mais cette fois il n'alla point jusqu'à Versailles; il s'arrêta à Ville-d'Avray et se fit conduire à la villa Montaiais.
Il voulait voir Henriette, s'entretenir avec elle, espérant que la jeune femme lui donnerait quelques renseignements précieux.
La petite maison, lorsqu'il y entra, était silencieuse.
La grille était ouverte, il put pénétrer sans sonner.
11 frappa à la porte d'entrée; mais, comme personne ne répondit, il la poussa; celle-là, non plus, n'était pas fermée.
Dans le corridor, personne.
Il monta l'escalier, péniblement.
Il était à peu près au milieu quand il entendit des pas au-dessus de lui. •
Quelqu'un venait à sa rencontre...
C'était Jean Guerrier, le caissier de l'usine, important témoin qui, devant le jury, devait être, parla fatalité des choses, à charge en ce qui concernerait les preuves matérielles résultant des billets de banque trouvés en caisse, et à décharge par la foi qu'il montrerait en l'innocence de son patron.
— Ah! monsieur de Noirville, quel malheur! dit Jean, qui connaissait l'avocat pour l'avoir vu, maintes fois, avant le drame, avec son maître, et qui, depuis, était allé lui communiquer les résultats de chacun des interrogatoires qu'on lui faisait subir.
— Qu'y a-t-il donc?
— Madame est à l'agonie !
— Grand Dieu!... Ah! c'est effroyable!... Pauvre Roger!...
Le jeune homme fut obligé de le soutenir. Il l'entraîna dans un petit salon d'attente donnant sur l'antichambre, et s'assit auprès de lui.
— M. Laroque est perdu! s'écria-t-il. Comment voulez- vous que des étrangers croient à son innocence quand celle qui agonise dans cette maison est convaincue de sa culpabilité.
— Convaincue! A quoi le jugez-vous?
— M"" Laroque allait un peu mieux ce matin. Elle avait tout son
entendement; c'était la dernière lueur delà flamme près de s'éteindre.
— Eh bien?
— J'en ai profité pour lui retracer toutes mes impressions, pour lui conter avec quelle joie mon patron m'a remis d'abord les cent mille francs qu'un inconnu, qu'il s'obstine à ne pas nommer, lui a restitués. Ce n'était pas la satisfaction du malfaiteur qui a commis un crime et profite du butin. Où a-t-on jamais vu qu'un coquin tue pour payer des échéances? Est-ce que les assassins ont des échéances? Ils volent et ils feraient plutôt banqueroute que de sacrifier le prix du sang à solder des créanciers 1 Allons donc! ! cela tombe sous le sens!
— Vous lui avez dit tout cela !
— Oui. Je lui retraçais également la scène du lendemain. Je vous Tai dit, à vous, l'avocat de ce pauvre M. Laroque, je le répéterai avec énergie devant le jury : il fallait entendre mon patron faire son mea culpa devant son caissier s'accuser d'avoir été jouer dans un tripot, d'avoir failli perdre quelques billets de mille francs, ce qui l'aurait obligé à recourir aux expédients; à falsifier ses livres, disait-il avec cette indignation qui témoigne d'une conscience intacte.
— Oui, vous direz cela. Guerrier, vous le direz avec la conviction dont vous êtes animé aujourd'hui.
— Certes, mais à quoi cela servira-t-il? Je l'ai dit ce matin à M"' Laroque et pour toute réponse elle a exhalé ce propos qui trahit sa secrète pensée : « Je voudrais être aveugle, et je parlerais comme vous, »
L'avocat se prit le front. Evidemment la mère avait vu le crime, comme l'assurait Victoire. L'enfant aussi, Suzanne, avait dû assister à la mort deLarouette, et, comme sa mère, elle niait, elle niait pour la justice, mais devant Dieu elle demandait le pardon pour l'assassin.
Mais qui donc avait-on vu chez Larouette? Quel mystère insondable enveloppait cette affaire qu'un ami avait la prétention d'élucider au profit d'un homme que sa femme accusait à son lit de mort ?
— Montons voir la mourante, s'écria M. de Noirville. Je veux m'assurer par moi-même de ce que vous croyez être la conviction de cette malheureuse femme.
Ils entrèrent dans la chambre à coucher. La malade ne voyait déjà plus personne.
Il y avait là le docteur Martinaud, qui, penché sur le lit, semblait épier le dernier souffle de la pauvre femme.
II y avait aussi un vieillard à la figure très brune, entièrement rasée, sauf le collier de barbe, et qui priait, les yeux très rouges.
C'était l'oncle Bénardit, appelé par Henriette.
Iftfc ROGER-LA-HONTE
II était arrivé la veille. M°* Laroque lui avait remis Suzanne et, comme si elle n'avait attendu que cela pour mourir, elle avait perdu connaissance presque aussitôt; son agonie durait depuis la veille.
Il y avait, enfin, Suzanne, qu'on n'avait pu arracher du lit de sa mère et dont le désespoir muet était effrayant.
M"" Laroque n'était pas morte encore, mais déjà ses yeux fixes étaient vitreux; ses bras étaient sur les draps et, de temps àautre, on voyait remuer les doigts, faiblement, très faiblement.
Tout à coup, elle parut se ranimer.
La crise suprême approchait.
Elle ouvrit les yeux très grands et les promena sur ceux qui l'entouraient, sur le docteur, sur Bénardit, sur Lucien, sur Jean Guerrier.
Elle les reconnut tous, car elle leur sourit, un pauvre sourire qui fit grimacer sa figure amaigrie.
Puis elle n'eut plus d'attention que pour sa fille.
Son bras lentement se souleva jusqu'aux blonds cheveux de l'enfant et resta là, une seconde.
— Ma fille, murmura-t-elle, ma Suzanne adorée... pardonne-lui... pardonne-lui ! . . .
Sa dernière pensée avait été pour Laroque.
Et sa dernière caresse fut pour Suzanne, car la main glacée de la moribonde glissa des cheveux de Suzanne jusqu'à sa joue, retomba inerte sur l'épaule, oti elle resta une seconde, puis sur le lit.
Elle était morte.
— C'est fini..., dit le docteur Martinaud. Voilà une fiUelfe orpheline!... Suzanne avait compris et collait ses lèvres sur la bouche de sa mère. On voulut l'enlever, l'arracher à ce terrible spectacle...
Mais cela fut impossible.
Le docteur Martinaud fronçait le sourcil.
— C'est trop pour un cerveau si frêle, dit-il à Noirville et à Bénardit, j'ai peur que cette enfant ne devienne folle !...
Ce fut seulement à la fin de la journée, lorsque morte de fatigue, épuisée de sanglots, elle tomba endormie auprès du cadavre de sa mère, qu'on put enlever Suzanne de ce lit funèbre.
La mission de Lucien était manquée. Il s'était proposé d'interroger Henriette. Il était trop tard. »
Avant de partir, il eut une courte conversation avec Bénardit :
— Vous êtes l'avocat de Roger, monsieur, fit le maître d'usine.
— Son avocat et son ami.
— Que pensez-vous de cette triste affaire?
— Est-ce l'avocat que vous interrogez, ou l'ami?
— Les deux.
— Gomme ami, je suis sûr de l'innocence de Roger. Je n'en ai pas douté un seul instant et n'en douterai jamais.
— Et comme avocat?
— Je suis convaincu qu'il n'échappera pas à une condamnation.
— Vous verrez Roger sans doute bientôt?
— Demain. Ne faut-il pas que je lui apprenne cette triste nouvelle?
— Dites-lui que, quelle que soit sa condamnation, Suzanne aura en moi un père... dans ma femme... une mère... et nous l'aimerons d'autant plus que nous n'avons pas d'enfant.
— Je le lui dirai, monsieur, soyez-en certain. Mais allez-vous done quitter Ville-d'Avray après l'enterrement?
— Non, cela me serait impossible. Je dois m'occuper avec M. Guerrier des ateliers de la rue Saint-Maur. J'attendrai ici l'issue de l'affaire... d'autant plus... d'autant plus que, s'il est condamné, Laroque sera heureux de revoir sa fille au moins une fois... Et je me reprocherais toute ma vie de lui avoir enlevé ce bonheur... Je reste donc... Vous nous trouverez, nous deux Guerrier, soit ici, soit à Paris, rue Saint-Maur.
— Vous êtes un brave et honnête homme, monsieur BénarJit.
— Et vous aussi, monsieur de Noirville, puisque, comme Guerrier, vous croyez à l'innocence de mon neveu.
Les trois hommes se serrèrent la main.
Lucien et Jean reprirent le train de Paris. Le lendemain, l'avocat était à la prison de Versailles et se faisait conduire auprès de Roger.
— Ami, dil-il, prépare-toi à supporter un nouveau malheur 1...
— Ma fille est morte I dit le pauvre garçon, avec un cri effrayant.
— Non pas ta fille, mais ta femme I
Laroque, comme fauché, s'écroula sur les genoux.
Longtemps il ne dit rien.
Même il ne pleurait pas.
Tout à coup, il dit faiblement :
— Tant mieux, Lucien, tant mieux qu'elle soit morte... Elle me croyait coupable !... Quelle atroce existence eût été la sienne !... Maintenant, s'il est vrai qu'il y ait une autre vie après la mort, Henriette, à cette heure, sait que je suis innocent!.,.
Et il répéta, hochant la tête :
— Tant mieux, Lucien, oui, tant mieux...
168 ROGER-LA-HOiNTE
Lucien revit plusieurs fois Roger avant le jour oh ce dernier devait comparaître en cour d'assises.
Il aurait voulu avoir raison de cette obstination étrange et deviner le secret qu'il cachait...
Mais Roger resta intraitable, malgré les supplications de Lucien, ses protestations d'amitié, les assurances qu'il lui donnait, par serment, que personne autre que lui ne connaîtrait ce secret.
Enfin, Noirville cessa toute insistance, un peu humilié et attristé par ce qu'il appelait le manque de confiance de Laroque.
Mais sa foi dans son ami n'en était pas diminuée, et c'était toujours avec la même conviction qu'il le proclamait innocent.
Le jour des assises arriva.
Lucien ne s'était pas trompé quand il avait prévu que tout Paris se transporterait ce jour-là à Versailles pour l'entendre plaider.
Les journaux, qui suivaient avec passion toutes les phases de cette affaire, avaient raconté l'amitié qui liait l'accusé à son avocat.
Des reporters étaient venus chez Noirville, et celui-ci, qui tenait à intéresser le public à son client et même à exciter, s'il était possible, en sa faveur, un mouvement de l'opinion, leur avait dit sur Roger ce qu'il savait.
Gomme la police avait donné quelques détails sur les parties les plus émouvantes de l'enquête, les journaux avaient exactement renseigné le public et l'on savait que Roger, — ce qui était la principale charge contre lui, — n'avait pu expliquer la découverte des billets de banque; on savait aussi qu'il prétendait les avoir reçus d'un tiers et qu'il s'était obstinément refusé à livrer le nom de la personne inconnue.
Sur ce thème, bien des histoires avaient été brodées, dont quelquesunes SG rapprochaient de la vérité.
Le plus large champ étant laissé aux imaginations, toutes sortes de suppositions avaient été faites, — et, dans les suppositions même les plus invraisemblables, la femme, — une femme, — toujours jouait son rôle.
L'avocat était entré lentement, soutenu par un de ses confrères.
La toque et la robe noire faisaient paraître encore plus pâle la pâleur distinguée de son visage amaigri, un peu long et souffreteux; ses yeux rayonnaient d'intelligence. Il gagnason banc, posa près dé lui ses béquilles
L'enfant, le menton appuyé sur la main qui reposait sur le bureau de la cour, avait l'air réfléchi. (P. 173.)
et, se retournant, promena sur le public son calme et limpide regard d'honnête homme.
A toutes les figures de connaissance il faisait un petit signe de tête.
Mais il ne souriait pas.
Il était triste.
Lorsque Roger Laroque fut introduit, Lucien lui tendit vivement les
UV. 22. — JULES MARY. — ROGKR-LA-FONTE. — ÉD. J. ROUFF ET C'».