‹ Roger-la-Honte (volume 3)Chapitre 8 sur 42 · LIT · texte numérisé non relu

LIT

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deux mains, se servit de ce point d'appui pour se mettre debout, et devant tout le monde embrassa l'accusé sur les deux joues.

Les murmures des conversations avaient cessé.

Cet acte si simple damitié fraternelle, ainsi accompli bravement comme une protestation, était allé droit au cœur de tous.

Il avait bien dit à Julia :

« Si je n'ai pas d'autres moyens de le défendre, je l'embrasserai en jurant qu'il est innocent! »

Après l'acte d'accusation, les témoins furent entendus.

Roger Laroque vit défiler devant le jury, les uns pour être entendus régulièrement, les autres à titre de renseignements, les personnages qui ont joué un rôle dans ce récit.

Aucun n'avait contre lui d'animosité; tous, au contraire, au fur et à mesure qu'ils comparaissaient, lui adressaient un regard de pitié et d'intérât.

Lui, tranquille, presque indifférent, écoula les dépositions, — et, à chaque regard de commisération qui tombait sur lui, répondait par un sourire.

Mais il perdit soudain ce calme affecté quand le président ordonna d'introduire « Suzanne Laroque, fille de l'inculpé ».

11 se dressa, comme détendu par un ressort, encore grandi pour ainsi dire ; il porta les deux poings sur ses tempes, et tout le monde vit qu'un tremblement horrible le secouait des pieds à la tête... puis il se courba, comme sous le fardeau trop lourd de son malheur, et se rassit sur son banc, la tête basse.

Aux mots du président : « Introduisez Suzanne Laroque » , des exclamations sourdes avaient répondu.

Cela semblait effroyable de vouloir obliger la fille, — une enfant 1 — à accuser son pèrel... C'était le droit du président, mais quel triste droit 1

Une sorte de remous, produit par une émotion violente, agita la salle.

Il y eut là un frisson d anxiété, d'épouvante et d horreur.

Une voix dit, — une voix de femme, — de mère, sans doute :

— Non, non, on ne devrait pas... Cela ne devrait pas être!...

Le président fronça le sourcil et redressa le buste dans son fauteuil. C'était un homme sec, à la figure glabre, aux yeux froids, au nez un peu long; un tas de petites rides plissaient les coins de ses lèvres fines, presque invisibles, pareilles à une coupure.

Une autre voix dit, une voix d'homme, irritée, pendant que les murmures s'accentuaient :

— Il est possible que Laroque ait commis un crime, mais c'est un crime aussi que commet la loi en obligeant sa fille à l'accuser.

— Je vais faire évacuer la salle, dit le président. Les murmures s'apaisèrent.

On chuchota encore, puis le silence se fit, brusque, complet, presque solennel...

Suzanne était introduite...

Quand elle vit son père, elle s'arrêta, interdite, et il fallut, pour la faire avancer, qu'on l'encourageât, qu'on la portât presque.

Dans l'auditoire, bien des femmes avaient le cœur serré.

Roger avait tendu les mains, machinalement, vers la petite, mais on ne lui avait pas permis de l'embrasser.

On attendait donc les débats avec la plus vive curiosité, et cette curiosité, tout concourait à la surexciter, le nom de Laroque et son honorabilité jusque-là incontestée ; le mystère encore inéclairci de certains points de l'instruction; le grand talent de Lucien de Noirville, son affection pour Laroque, leur conduite à tous deux pendant la guerre; la mutilation de l'avocat qui l'avait obligé à se faire transporter à la salle des assises et à plaider assis; la mort de M"* Laroque, qui rendait cette affaire plus douloureuse encore et plus dramatique ; les efforts des juges pour contraindre Suzanne à parler, comme ils avaient voulu faire parler la mère, rien n'y manquait.

La salle fut donc prise d'assaut par tous les porteurs de billets.

Lucien était arrivé le matin à Versailles, à la première heure, et avait tenu à serrer la main de Roger :

— Ainsi, dit-il, c'est bien entendu? Tu ne veux rien m'avouer?...

— Je ne le peux, ami.

— A tout à l'heure donc. Je ferai l'impossible. Bon courage. Lucien avait déjà fait quelques pas pour se retirer. Il revint.

— Je dois te dire que tu reverras tout à l'heure ta fille.

— Ah! fit le malheureux, avec un mouvement de joie. Mais ce mouvement, un mot de Lucien le réprima aussitôt.

— Tu la reverras, mais, hélas! devant le tribunal et le jury. Le président, usant de son pouvoir discrétionnaire, l'a mandée à Versailles. Il veut l'interroger, devant toi, devant nous.

— On la tuera, mon Dieu, on la tuera.

— Je te le répète, courage, ami ! Je serai près de toi...

Lorsque les débats commencèrent, la curiosité et la sympathie de tous les spectateurs se portèrent aussitôt sur Lucien de Noirville.

Le président interrogea Suzanne' :

— Mon enfant, reconnais-tu cet homme qui est là? Tu le reconnais, c'est ton père?

Suzanne fit un signe de tête affirmatif.

— L'aimes-tu, ton père?

— Oui.

— Ta mère, où est-elle?

— Morte.

— Qui l'a fait mourir?

— Je ne sais pas.

— Tu as vu, par le balcon de votre maison, un homme pénétrer chez Larouette, et le tuer, au moment où il comptait son argent?

L'enfant se tut.

— Quels vêtements portait cet homme? Comment était-il habillé ?

— Je ne sais pas.

— Tu as reconnu ton père, puisque tu as crié : « Papa! Papa! »

— Non.

— Tu mens, puisque Victoire, la femme de chambre, a entendu. Suzanne se taisant, le président la rassure :

— Tu es une petite fille bien sage, bien gentille, je le sais, et on ne te fera pas de mal, tu comprends? Tu as vu un homme dans la chambre de Larouette. Gomment était-il habillé? Ressemblait-il à ton père?

— Je ne sais pas.

— Le connaissais-tu? Etait-ce ton père?

— Je ne sais pas.

— Mais ta mère elle-même l'a reconnu... la pauvre mère qui est morte ?

Tu as entendu ta mère dire quelque chose? Tu l'aimais bien, ta maman?

— Oh! oui.

— ■ Rappelle-toi donc, mon entant, l'homme que tu as vu, tu l'as reconnu ?

— Je n'ai vu personne.

Alors le président s'adresse à l'accusé.

— Le silence de cette petite fille vous accuse.

— Hélas ! monsieur, je l'ai suppliée de parler. . . Elle ne m'a pas écouté .

— C'est que ce qu'elle aurait à dire est plus terrible, sans doute, que tout ce que laisse prévoir son silence obstiné.

1. La plupart des demandes et des réponses qui vont suivre ont été prises textueilement par l'auteur.

— Monsieur le président, veuillez lui demander qui lui a dit de parer comme elle fait,

A rinlerrogalion du président, l'enfant répond sans hésitation et très énergiquement :

— Personne !

— Demandez-lui, dit Roger, si ce n'est pas sa mère.

— Est-ce que ta mère ne t'a pas dit quelque chose? Que t'a-t-elle dit?

— Rien!

— Ce n'est pas ta mère qui t'a dit de parler comme tu le fais?

— Non. monsieur, elle ne m'a rien dit.

— Si tu mens, c'est bien vilain, surtout quand tu parles de ton père... Est-ce ton papa que tu as vu dans la chambre du crime ?

Silence de l'enfant,

— Il faut répondre, chère petite, dire oui ou dire non. Nouveau silence.

— Elle ne désobéira pas à sa mère, fit Laroque, à sa mère morte surtout.

La scène était émouvante. On sentait flotter, au-dessus de la petite fille, quelque chose de supérieur et de grand.

Tout le monde comprenait qu'elle avait vu son père, mais qu'elle ne le livrerait pas.

Le Droit (journal dès tribunaux) rapporte que « l'enfant, le menton « appuyé sur sa main qui reposait sur le bureau de la cour, avait 1 air '< réfléchi et soucieux, l'œil baisâé, et son visage et sa voix marquaient « une gravité, un sérieux qui n'étaient pas de son âge et qui paraissaient « lui avoir été imprimés par le saisissant spectacle du drame... »

Le président prit l'enfant par la main, la conduisit près du banc des jurés et, à cette place, renouvela les quesi'ions auxquelles Suzanne avait déjà répondu, ou plutôt auxquelles elle avait refusé de répondre.

L'émotion de l'auditoire était au comble.

La plupart des jurés étaient pâles et beaucoup détournaient les yeux.

— Laroque, dit le président, voulez-vous interroger votre fille vousmême ?

— Non, Je ne la questionnerai pas. Qu'on la fasse parler, comme on voudra. Qu'elle se taise ou qu'elle parle, moi je ne lui demanderai rien.

— Vous ne voulez pas lui adresser de questions?,.. Regarde bien ton père, mon enfant... C'est lui qui a tué votre voisin Larouette?

— Je ne sais pas.

— Tu ne me mens pas?

— Non.

— On t'a bien parlé du bon Dieu, et tu sais qu'il te punirait si tu étais menteuse?...

— Oui.

— Tu n'as pas peur d'aller en enfer pour avoir menti?

— Non.

Ici se produisit un incident caractéristique.

Suzanne se prit à pleurer, et le président lui ayant demandé pourquoi elle pleurait, l'enfant répondit :

— Parce que je vois petit père!

Un juré, ne pouvant maîtriser son émotion, laissa échapper ces mots :

— Je crois, monsieur le président, que nous en savons assez! Lucien de Noirville, en qualité d'avocat, demanda à ce que la cour

lui donnât acte des paroles qui venaient d'être prononcées.

Invité à s'expliquer sur la portée de sa pensée, le juré répondit « que c'était le sentiment pénible causé par la déposition de l'enfant qui avait provoqué son interruption, mais qu'il n'avait pas entendu formuler son opinion sur le fond de 1 affaire » .

Trois autres jurés, qui avaient adhéré par leur attitude aux paroles prononcées par leur collègue, firent la même déclaration.

C'était le cri de la chair, le cri de l'humanité révoltée par un aussi terrible et navrant spectacle.

On fit sortir Suzanne.

Deux autres témoignages offrirent, en attendant la plaidoirie, un assez vif intérêt : ceux de Jean Guerrier et de M. de Tcrronoire.

Le jeune employé dit reconnaître que les billets de banque trouvés dans la caisse, lors de l'arrestation de son patron, présentaient bien les particularités qu'il avait signalées préalablement au commissaire de police, mais, malgré cette preuve accablante, il déclara, avec une conviction qui émut toute l'assistance et jusqu'au jury, que son patron était certainement victime d'une horrible fatalité.

M. de Tcrrenoire raconta simplement dans quelles circonstances Laroque lui avait emprunté quarante-cinq mille francs et déclara que l'ingénieur lui inspirait confiance, étant certain que M. Laroque ne désirait cet argent que pour satisfaire à des échéances, ce qui est le fait, non d'un voleur, mais d'un honnête homme.

L'interrogatoire de Laroque n'avait offert rien de particulier.

Roger protesta de son innocence.

11 eut à répondre aux mêmes questions de détail que lui avaient

adressées déjà M. de LigneroUes, aussi bien que M. Liénard et le commissaire de police de Versailles.

Il répondit d'un ton ferme, avec simplicité.

Mais il était fatigué, — fatig-ué horriblement, — et il souhaitait la fin de ces douloureux débats, quel que dût être le dénouement.

Lorsque Lucien de Noirville prit la parole pour le défendre, il se produisit une Vive curiosité,

La cause de Laroque paraissait si bien perdue d'avance, qu'on se demandait quelles cordes allait faire vibrer l'avocat pour arriver à émouvoir les jurés.

Noirville commença sa plaidoirie d'une voix basse, d'abord, mais qui s'éleva peu à peu, chaude, passionnée, vibrante, au fur et à mesure qu'il parla. Il ne voulut pas ergoter sur les minuties de l'enquête ; il montra seulement, — à grands traits, — ce qu'était, ce qu'avait été son client; il fit l'histoire de sa vie si honorable, toute de famille et de travail; il représenta Laroque désespéré de ce remboursement qui le prenait pour ainsi dire à la gorge, à la veille d'une échéance considérable ; perdant la tête et songeant au suicide. Il le suivit minute par minute, dans ces courses vagabondes dans Paris et dans le bois de Ville-d'Avray, par lesquelles Rog^er essayait de se fatiguer l'esprit, pour ne plus penser, pour ne plus se souvenir.

Il prouva que Roger était si loin de croire à une pareille accusation, que, lorsqu'il apprend le nom de la victime, il va raconter à M. Lacroix que le meurtre n'a dû avoir que le vol pour mobile, car Larouette avait touché à sa caisse, le jour même, une somme très considérable.

Il démontra encore que, si Roger avait été l'assassin, son premier acte eût été de cacher le produit de son crime, l'argent volé.

Et, au lieu de cela, il arrive à son bureau, plus gai le matin qu'il ne l'a été depuis longtemps, parce qu'il entrevoit la possibilité d'échapper à la faillite et à la ruine.

Il arrive à son bureau et jette à son caissier cent billets de mille francs.

S'il avait été l'assassin, n'eût-il pas pensé que ces billets sortaient de chez lui et pouvaient y avoir laissé des traces ?... Certes, oui. La plus simple prudence lui eût commandé de n'agir qu'avec précaution, d'attendre, de guetter une occasion d'échanger ses billets.

Mais, puisqu'il était innocent, il n'avait pas besoin de précautions.

Il parla de ces billets et du mystérieux personnage que l'accusé ne voulait pas nommer.

Il se représenta, lui, l'avocat, comme ayant presque pénétré ce mystère ; il dit qu'il y avait là une question d'honneur, et qu'il est certains

points d'honneur si délicats qu'un homme, — digne vraiment de ce nom, — aimera mieux leur sacrifier fortune, liberté, que d'y forfaire.

A mots voilés, — puisqu'il ne savait rien et se doutait seulemeni, il laissa entendre qu'il s'agissait peut-être d'une femme et que, dùt-il y perdre la vie, un homme d'honneur ne sacrifie pas une femme.

Et il représenta aussi cette femme, faible et craintive, assistant peutêtre aux débats, n'osant se livrer, à cause du monde, à cause de sa famille, à icause de ses enfants, cruellement tiraillée par deux devoirs contraires, celui qui lui commandait de se taire, celui qui lui commandait de parler...

Arrivé là de sa plaidoirie, la voix de Lucien faiblit un peu.

Il plaidait depuis une heure. Il était fatigué.

Il pria le président de lui donner quelques moments de repos.

L'audience fut suspendue.

Dans l'auditoire, les opinions étaient très partagées, et même on pouvait dire, dès cet instant, que Laroque avait pour lui toutes les femmes, à l'imagination desquelles Lucien s'était adressé.

En etîet, sachant trop bien que ce serait autant de paroles inutiles contre Laroque, l'avocat s'était attaqué au cœur des jurés, les remuant de sa phrase ardente, et faisant passer dans leur âme sa propre conviction.

Tout d'abord, il avait plaidé assis, mais, gêné par cette attitude qui le rendait à peu près invisible pour tous et qui empêchait ses gestes, il se laissa emporter par sa propre éloquence ; tout à coup on le vit qui se dressait, sans chanceler, plus grand qu'on l'avait connu autrefois, transfiguré.

Bien qu'on ne l'eût pas entendu depuis deux années, il n'avait rien perdu de son talent^, ni de son action sur le public.

Il le sentit bien, dès les premiers mois, et cela lui donna de l'assurance.

Il s'était mis tout près de Roger et, de temps en temps, quand il retraçait les qualités intimes du malheureux, sa droiture, son affection pour sa femme et sa fille, sa main s'étendait vers l'accusé, allait chercher sa main et la serrait.

Ce fut vraiment un spectacle unique que cette défense, — un drame dans un autre drame.

Pendant la suspension d'audience, Lucien n'avait pas quitté Roger; celui-ci le remerciait avec effusion :

— Comme tu es bon, cher amil...

— Bast! C'est mon métier! disait Lucien en riant.

— Ne te calomnie pas. Tu parles avec ton cœur. Il y a là des accent» auxquels je ne puis me tromper.

Uae douleur horrible creusait ses traits. (P. 178.)

— Puisque je plaide pour toi, le puis-je autrement qu'avec toute mon âme?

— Ya, je crains bien que ton grand talent ne me sauve pas la tête.

— La tète? Es-tu fou?.. Je m'y connais. Ça va très bien. A l'heure qu'il est, ta tête est sauvée... mais ce n'est pas fini, c'est ta liberté qu'il me faut.

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