‹ Rois et serfsChapitre 42 sur 87 · Chapitre m, p · texte numérisé non relu

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(le plus précis. Elle ne fait poinl corps avec l'ensemble du texte. Aux mots u par la deliberacion de noslre grant conseil » il semble que le préambule finisse. Le dispositif commence alors par l'énoncé de la décision royale. Mais brusquement, après ce début de dispositio le discours paraît rebondir et l'attaque contre les collecteurs ouvre comme un second préambule. On a l'impression de quelque chose d'ajouté après coup. Faut-il croire, en effet que, les phrases liminaires ayant été rédigées d'abord selon une rhétorique assez creuse par un clerc de la Chancellerie, un des hauts fonctionnaires qui entouraient le souverain fit insérer ensuite tant bien que mal, dans un développement déjà construit, la mention d'abus flagrants qui avaient à plusieurs reprises préoccupé le gouvernement ? J'inclinerais volontiers vers cette hypothèse ; mais on ne saurait la présenter comme certaine.

Ce préambule additionnel comporte d'ailleurs une seconde partie. Après la diatribe contre les percepteurs de droits servîtes, vient une phrase où le roi exprime l'espérance de voir son exemple suivi par les autres seigneurs ; imitant la générosité de leur prince, ils « ramèneront a franchise » leurs hommes de corps. Souhait en apparence très noble, et pourtant fort intéressé : on sait quels profits rapportaient au Trésor les manumissions seigneuriales. Rien ne devait être négligé pour les provoquer ; et l'invite qu'on vient de lire, de portée toute pratique, ne doit pas être confondue avec les formules, purement oratoires, qui font à la lettre de commission un pompeux début.

Parmi ces formules il en est une au moins qui ne demande pas un long commentaire. C'est la phrase « volans... que la condicion des gens [soit] amendé de nous en la venue de nostre nouvel gouvernement ». On y reconnaît la trouvaille heureuse d'un écrivain ingénieux, lequel s'est souvenu à propos d'un changement de règne encore tout récent. Rien de plus.

Deux passages ont fait la gloire du préambule de 1315-131(S : un éloquent calembour sur le nom de France « considerans que nostre reaume est dit et nomme le royaume des Frans, et volans que la chose en vérité soit accordans ou non », — et l'affirmation solennelle de l'égalité de nature entre les hommes. Ils ne

témoignent pourtant ni l'un ni l'autre d'une grande originalité.

La France, comme chacun sait, ce fut primitivement le royaume des Francs ; les souverains capétiens, dans leurs actes rédigés en latin, s'intitulaient encore rex Francorum. Mais quelle fut la signification première du vocable de Francs, adopté vers le ni« siècle de notre ère par un groupe de tribus voisines du Rhin ? On n'a pu former à ce sujet ([ue des conjectures fragiles ; et le dernier historien de ce nom illustre a conclu mélancoliquement que l'énigme n'en serait sans doute jamais percée ^. Une seule chose semble certaine : il n'a rien à voir avec un prétendu adjectif germanique, qui aurait eu le sens de libre. Cet adjectif existe, mais uniquement dans les langues romanes. Il apparaît en Gaule, dans le latin des textes mérovingiens. Son origine aussi est controversée ; pourtant, selon toutes probabilités, il vient précisément du terme ethnique de Francs. Le Franc s'est considéré lui-même comme l'homme libre par excellence, et du vocabulaire juridique des barbares le mol, pris dans une acception très large, a passé dans la langue commune.

Ainsi le nom de France n'est assurément pas dérivé de l'adjectif franc signifiant libre, et cet adjectif lui-même est vraisemblablement né du nom répandu sur la Gaule par le peuple vainciueur. Mais les lettrés du Moyen-Age ne s'embarrassaient pas de nos doutes philologiques ; ils aimaient les étymologies subtiles et, ignorant profondément la linguistique, se laissaient aller sur ce point à leurs fantaisies sans l'ombre d'un scrupule. Ils se plurent à imaginer que « France » avait originellement voulu dire (' terre franche », « terre libre ».

Ce jeu de mots étymologique n'apparut point extrêmement tôt ; car il dut attendre, pour se produire, que le souvenir du lien premier entre le nom du peuple franc et l'adjectif qui en était issu — lien de filiation, mais exactement inverse de ce qu'on supposa par la suite — se fût eiïacé. Le plus ancien exemple certain ciue j'en ai relevé se trouve dans la Chronique de Tiupin, où il se mêle à une des plus absurdes légendes qu'ait jamais

1. Franck, Der Xame dcr Frankcn. }Vcst(lculs<lw Zeilschrilt, XXVI (1907), ]i. 70 suiv. Je suis d'assez près cet article ; je crois néanmoins qu'on ])eut être j)lus afTirniatif que M. Franck en ce qui louche l'origine de ladjcctif roman franc, signifiant libre.

LES AFl-UANCHISSEMENTS SOUS LOUIS X ET PHILIPPE V 145"

enfantées l'orgueil monastique : lerécit de l'atTranchissement par Charlemagne de tous les serfs de la Gaule, à charge pour eux. de payer chaque année quatre deniers au trésor de Saint-Denis *. Peut-être flottait-il déjà dans la mémoire du trouvère qui composa la Chanson de Roland, lorsque, cherchant pour les besoinsde l'assonance une épithète convenable à la France il choisit celle d'assoliie, c'est-à-dire de libre ^ : exemple qui depuis fut imité dans d'autres épopées *.

Un pareil trait d'esprit ne pouvait manquer de devenir un lieu commun. Je n'ai suivi qu'imparfaitement ses destinées» n'ayant pas cru devoir m'astreindre à un dépouillement de^ textes pratiquement illimité. J'ai constaté qu'il pénétra jusqu'ea Palestine, recueilli dans les Assises de Jérusalem, par le juriste qui rédigea le coutumier de la Cour aux Bourgeois *. Surtout il servit d'arme à la satire et plus particulièrement à la poésie politique.

Le Reclus de Molliens, qui écrivait pendant les premièresannées du règne de saint Louis, construisit sur le « beau » et « haut » nom de France, deux strophes parmi les moins alambiquées de son Roman de Carité :

« Car Franchois est dis de frankise

Franche de ton non ne me caut ;

Se carites en toi deftaut

De toutes vertus ies déserte » ^

Plus tard saint Louis abolit le duel judiciaire, et cette mesure^ prise sous l'influence de l'Église, mécontenta fort l'opinion

1. Turpini hisloria Karoli Magni, éd. Castets (Publicat. de la Soc. pour l'élude des langues romanes), Montpellier, 1880, ch. xxx, p. 57. Les Grandes Chroniques n'ont pas reproduit le jeu de mot.

2. V. 2311, éd. Stcngel, Leipzig, 1900, p. 245. Le sens d'assolue = libre n'est pas accepté par tous les romanistes ; c'est celui que donnent Gaston Paris et M. Bédier.

3. Gaufrey. éd. Guessard et Chabaille (Les anciens poètes de la France), in-12, 1859, p. 207 ; — Bertrand de Bar-sur-Aube, Le Roman de Girard de Viane, éd. Tarbé, Reims, 1850, p. 172. De là des expressions telles que celle-ci: « li XII per de la terre asolue » La Chanson des Quatre Fils Aijmon, éd. Castets (Publications de la Soc. pour l'élude des langues romanes), Montpellier, 1909, v. 15061.

4. Ed. Beugnot (Recueil des Historiens des Croisades, Lois, II), p. 191, c. cclv. Bien entendu le jeu de mot s'applique au mot de Franc, pris dans le sens général qu'on lui donne aujourd'hui encore dans le Levant.

5. Ed. var; Hamel (Bibliolh. de l'Ecole des Hautes-Etudes, fasc. 61), in-8, Paris, 1885, str. XXVIII et xxix.

seigneuriale, le roi fui chansonné ; un de ses adversaires s'écriait :

« Douce France n'apiaut l'en plus ensi i Ainçois ait non le pais aus sougiez »

Enfin, quelques années après, Rutebœuf écrivait avec plus de lermeté et de concision :

« France qui de franchise est dite par droit non 2 A perdu de franchise le los et le renon »

Les hommes politiques lisaient les poètes ; ils ne dédaignaient pas toujours de leur emprunter des armes. En 1307 les gens du roi négociaient avec Thibaud de Vassalieu, archidiacre de Lyon, délégué par son archevêque et les chanoines ses confrères ; ils préparaient le traité qui, conclu au mois de septembre, devait faire de Lyon une ville française ^ Au cours des discussions, un des « royaux >^ peut-être Pierre de Belleperche, rédigea un mémoire, gonflé d'érudition et d'arguties juridiques, comme les l)eaux esprits de ce temps les aimaient. Cette œuvre de composition délicate ne put être mise au point du premier jet ; nous en possédons trois versions différentes *. Philippe le Bel y était censé parler en personne ; il exposait lui-même ses droits et résolvait les difTicultés proposées par le clergé lyonnais. 11 invoquait l'histoire : Lyon, disait-il, fut jadis la métropole de la Gaule ; or la Gaule forme 1' « antique fondement » du royaume de France ; donc l'Église de Lyon doit reconnaître le roi pour son « prince temporel « ^. Continuité historique entre la Gaule et le regnum Francorum : on saisit le sens vraiment national de celte idée dont la portée dépassait de beaucoup la question Ivonnaise. Mais pourquoi les Gaulois avaient-ils cessé de s'ap-

1. Leroux de Lincv, Recueil de chanls historiques français, Paris, 1841, p. 218.

2. Ruslebucfs (icdichle, éd. Ad. Krossner, Wolfenbiittel, 1885, p. 182. (De la vie dou monde, v. 38-39.) Cf. aussi le discours prêté par Geolïroi de Paris aux barons révoltés, en 1314 « Ou nous serons tous frans en France — Ou il en vendra inescheance » .Chronique rimée, v. 6429-30, Hislor. de France, XXII. p. 151.

3. Cf. P. Bonnassieux, De la réunion de Lyon à la France, 1874, p. 85 suiv. ; Fritz' Kern, Die Anfaenge der franzoesischen Ausdehnungspolitik, lùhingen, 1910, p. 267 suiv.

4. Ed. (en partie) par Kern, Acla imperii, p. 225, n» 285 ; cf. sur ce document Bonnassieux, lac. cil., p. 87, n. 2 et surtout Kern, Die Anfacnfje, p. 268, n. 5 et p. 270; Acla Imperii, p. 232, n. 1.

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