Kern, Acla imperii, p. 228, 1. 2 à
peler Gaulois ? Ce changement de nom avait quelque chose de troublant ; les dialecticiens du camp adverse pouvaient y trouver la matière d'une objection. 11 fallait l'exphquer. C'est ce que s'elïorça de faire l'auteur du mémoire. L'étymologie que nous connaissons, mêlée à on ne sait quel souvenir légendaire, lui revint à l'esprit. Voici ce qu'il écrivit dans l'une des trois versions, qui est peut-être la seconde en date :
« Les Gaulois, tirant leur nom des Gaules, étaient appeléi ainsi par toute la terre ; plus tard, ils reçurent le nom de Francs, parce qu'ils avaient secoué le joug de la servitude » ^.
Cette considération philologique, à la réflexion, lui parut sans doute fragile ; celle des trois rédactions qui semble la dernière en date ne la présente plus. Peu nous importe ! Dans l'entourage royal on était habitué à joindre ensemble le mot de France et l'idée de servitude abolie : c'est ce qu'il nous suffit de savoir.
Telle est la veine littéraire qu'exploita le clerc de la Chancellerie à qui nous devons la lettre de 1315-1318. Il n'a certes pas inventé la spirituelle saillie qui lui a valu tant d'admirateurs ; elle pouvait au contraire sembler usée pour avoir passé entre tant de mains. Son originaUté, si on veut à toutes forces lui en trouver une, ce fut peut-être d'avoir tourné à la gloire de son roi une fausse ét^^mologie, qui, avant lui, en dehors d'un travail de diplomate que peu de gens connaissaient, avait surtout été exploitée par des poètes mécontents.
Reste la formule célèbre : Comme selonc le droit de nature chascun doie nestre franc. Au xiv^ siècle, pas plus que de nos jours, elle ne pouvait passer pour une audacieuse nouveauté : c'était un innocent souvenir livresque, tiré des auteurs les plus graves et les moins subversifs ^.
Lorsque les juristes romains, sous lïufluence sans doute de la philosophie grecque et plus particuhèrement des stoïciens,
1. Ada Imperii, p. 226 n. e « undf Guallici nomine Gualliaruni huius terrarum ubique vocantur, F"ranci scquentibus teinporibus noiniiiati propter iuauin a se servitutis [amotum] ». '^
2. Pour le développement qui va suivre, je me suis inspiré surtout de rouvra"e de R. W. et A. J. Carlylc, A hislorij of mediœval polilical thcory in (lie West s'v Edimbourg et Londres, 1903-1915 (en cours de publication) ; je saisis avec plaisir l'occasion de dire tout le bien que je pense de cette étude si consciencieuse si pénétrante et si claire. Je nai pu consulter l'ouvrage de Mgr. S. Talamo ' Il concetlo délia schiaviiu da Aristotele ai dotlori sco.asUci. Rome 1908.
eurent élaboré la doctrine du droit naturel, ils en firent l'application à l'esclavage ; ils estimèrent cette institution, si répandue autour d'eux, contraire à la loi purement rationnelle qu'ils se plaisaient à imaginer. Ulpien a écrit : « Par droit naturel tous les hommes naissent libres » ^, et cette phrase, avec quelques variantes, se retrouve en divers lieux dans le Digeste - et les Institutes 3.
Plus tard les Pères de l'Église la répétèrent sous des formes diverses. Ils puisaient de toutes mains dans la philosophie politique du paganisme ; comment eussent-ils laissé de côté ce dogme de l'égalité naturelle entre les hommes en qui la tradition antique semblait rejoindre ce que les Evangiles offraient, comme principes moraux, de plus neuf et de plus hardi ? Ils se l'approprièrent et le léguèrent aux théoriciens ecclésiastiques du Moyen-Age. Ceux-ci en firent un lieu commun d'école.
Faut-il s'étonner qu'au sein d'une société aussi peu égalitaire que la société féodale, l'Église attachée par tant de liens à l'ordre établi, ait, par la bouche de ses penseurs officiels, professé une idée qui contredisait de la façon la plus flagrante la vie de tous les jours ? Certes non ; car attribuer à cette idée je ne sais c[uelle saveur révolutionnaire ce serait mal la comprendre. La servitude, disait-on, répugne au droit naturel ; mais qu'étaitce que le droit naturel, sinon précisément une règle que l'on se résignait pleinement à ne voir jamais se traduire dans les faits ?
La spéculation politique du Moyen-Age, au moins jusqu'au jour où saint Thomas d'Aquin reprit, dans quelques-uns de ses éléments, la sociologie aristotélicienne, plus positive et d'ailleurs fort dure pour les humbles, a vécu d'une antithèse. On concevait d'une part une loi naturelle purement théorique, de l'autre une pratique sociale uniquement fondée sur la convention, ou, si l'on veut, sur l'artificiel. Que la première ne pénétrât jamais la seconde paraissait à la plupart des esprits nécessaire et même bon ; car une conception d'origine théolo-
1. <' Cum juro naturali oiiincs liberi nascerciitur ». Dujesle, I, 1, 14. Cf. Ibid., 17, 32. (I Quocl ad jus iiaturale altinet. omncs honiinos œqiiales sunt ».