‹ Rois et serfsChapitre 5 sur 87 · Voir le Formulaire de Guillaume le Prêtre, fol · texte numérisé non relu

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réclamait aucune pièce qui restât dans ses dossiers comme témoin de la faveur reçue par eux et des obligations qu'ils avaient acceptées. Le refus par les gens du roi d'adopter, sur ce point, les méthodes des ofTicialités, a privé l'histoire d'une foule de renseignements précieux. Nous sommes beaucoup moins bien documentés sur les serfs royaux que sur les serfs ecclésiastiques ^.

On pourrait concevoir, il est vrai, un moyen de remédier à une aussi fâcheuse lacune. A défaut des manumissions originales, nous nous contenterions de copies. Toute administration bien ordonnée transcrit sur ses livres, avant de s'en séparer, les pièces qu'elle expédie. Il est regrettable que la Chancellerie des rois de France n'ait adopté que très tard cette bonne habitude. Les plus anciens registres conservés remontent, comme l'on sait, à Philippe-Auguste. Mais ce ne sont point à proprement parler des livres d'enregistrement. On n'y copiait point, au fur et à mesure de leur établissement, les lettres passées sous le sceau royal. Ce sont des cartulaires, des compilations où trouvaient place tous les documents importants intéressant le roi, quelle que fût leur provenance. Ils gardèrent ce caractère jusqu'au temps de Philippe le Bel. Parmi les actes des rois euxmêmes, les clercs de la Chancellerie n'y faisaient figurer que ceux qu'ils jugeaient les plus dignes d'être sauvés de l'oubli. Ils ont ainsi retenu quekjues manumissions accordées à des communautés. Les manumissions accordées à de simples particuliers ne leur ont que bien rarement paru mériter le même honneur.

Ainsi le désordre des archives rurales, les usages diplomatiques pratiqués par la Chancellerie de France, sa longue négligence à tenir correctement ses livres, tout conspire à notre disette. Sur les serfs royaux, et leur progrès vers la liberté, les documents sont rares. Ils ne permettent pas d'écrire une histoire complète et détaillée. On peut néanmoins dégager de ces pauvres sources quelques faits importants. C'est ce que je vais tenter,

1. A noter que le diplôme de Louis VI, analysé et publié par M. Luchaire sous le n° 440, n'est pas un afïranchissement, — mais, ce qui n'est pas du tout la même chose, un acte reconnaissant qu'un certain nombre de bourgeois de Laon, soumis envers le roi à un service de garde spécial, sont de condition libre.

§ 2. — Les affranchissements avant saint Louis.

Pour que les alïranchissemenls oclroyés par les rois fussent nombreux, il a fallu la réunion de trois conditions : d'abord que les rois aient eu besoin d'argent, — ensuite que les serfs aient eu, de devenir libres, une envie assez forte pour les engager à une lourde dépense, — enfin que ces serfs aient pu trouver, soit dans leur fortune propre, soit chez des prêteurs, la somme nécessKire à leur rachat.

On peut dire que les rois ont toujours eu besoin d'argent.. Toutefois il n'est pas douteux que des causes bien connues — place considérable prise par les Capétiens dans la grande politique européenne, entretien d'armées plus nombreuses, conduite de guerres plus longues, plus lointaines, plus savantes, développement d'une administration digne d'un grand Etat — ont rendu, à partir du règne de Philippe-Auguste environ, les nécessités budgétaires de plus en plus impérieuses.

On croirait volontiers que les serfs ont toujours souhaité acquérir leur liberté. Mais il faut se garder de porter dans l'étude du passé des conceptions trop simples. Sans doute il est bien vrai que la condition d'homme libre n'a jamais cessé d'être estimée, en théorie, plus belle que la condition servile. L'Église, gardienne des traditions, l'a toujours cru : elle a sans fléchir interdit au serf, à l'homme de corps, comme jadis à l'esclave antique, l'entrée des ordres sacrés. Le langage courant, interprète de la pensée populaire, a constamment attaché au mot de serf une note de mépris. Aux hornmes de l'ancienne France, le serf a toujours paru comme placé sur un des plus bas degrés de l'échelle sociale. Néanmoins, son infériorité a selon les époques été conçue avec plus ou moins de vivacité.

Des ténèbres épaisses enveloppent les origines du servage, comme les origines de toutes les institutions qui ont formé le régime dit « féodal ». C'est la grande nuit des x^ et xi^ siècles. Ces siècles, qui furent créateurs, ne nous ont laissé qu'un petit nombre de documents. Les hommes alors écrivaient peu. La plupart des opérations juridiques se déroulaient selon les

formes cruii symbolisme qui se sufiisait à lui-même ; elles prenaient corps dans des gestes, accomplis selon les rites que prescrivait une coutume d'ailleurs médiocrement rigide ; elles se prouvaient par le témoignage oral. L'acte écrit était une sorte de luxe : d'où sa rareté. Ajoutez que les archives, même ecclésiastiques, étaient d'ordinaire tort mal tenues, et surtout que dans ces temps troublés, elles soulïrirent toutes sortes de vicissitudes. Nous ne possédons aujourd'hui qu'une faible pai'tie des chartriers constitués sous les derniers Carolingiens ou les premiers Capétiens par les monastères ou les chapitres. Même jntacts, ces chartriers seraient fort pauvres. De là vient que nous ne connaîtrons jamais avec précision les commencements de tant de grandes choses. Malgré tout, cette obscurité n'est point si profonde qu'elle ne laisse percer quelques lueurs. On peut entrevoir quelques grands faits, dont l'intelligence est indispensable à l'histoire des affranchissements.

11 semble bien qu'aux premiers temps de la féodalité le servage fut compris moins comme une condition sociale que comme un lien personnel. De lui naissait pour le serf envers son seigneur, et aussi, dans une certaine mesure, pour le seigneur envers son serf ^, des obligations d'une nature particulièrement forte. Des Français, qui peut-être furent nombreux, se sont alors faits serfs, pour avoir un seigneur ^. C'était en quelque sorte, une

1. Le seigneur avait le droit, et sans doute le devoir de i)oursuivre les meurtriers de son serf : avoir un vengeur, ce pouvait être dans une société troublée une sauvegarde précieuse. Exemples : Guérard, Carlulaire de S. Père de Chartres, II, p. 297, n" xi.ii ; Cartiil. de X.-D. de Chartres, I, p. 179, n° lxxx.

2. Nous n'avons, il est vrai, conservé cjunn petit nombre d'actes relatant des asservissements volontaires de cette sorte. Mais il importe de rappeler comme il a été dit dans le texte : 1° que la période où ces asservissements se sont surtout produits coïncide précisément avec ce qu'on a appelé <■ la réaction contre l'acte écrit » : 2° que d'ailleurs pour cette même période les archives ecclésiastiques sont dans l'ensemble remarquablement i)auvres. Lorsque, connue à .Marmoutier ou encore à Vendôme, nous avons alTaire à un monastère cjui a toujours tenu soigneusement ce que j'appellerai ses dossiers d'afïaires serviles, on rencontre dea actes de " donations de soi-même en servage » fort nombreux ; v. le Livre des serfs de Marmoutier, où de telles pièces sont trop abondantes pour que je puisse les citer dans cette note et lo Cartulaire de l'abbai/e de lu Trinité de Vendôme, éd. (^h. Métais, I, 1898. n" CXI, ccii, ccxlviii, cci.xxiv et cci.xxv, ccxciv. Cf. encore Guérard, Cartulaire de Saint Père, II, p. 283, et les mentions des x*" et xi'' siècles ajoutées au Pol3'j)tyque carolingien de Saint-Germain-des-Prés, éd. A. Longnon (Documents ]>ubliés par la Société de l'histoire de Paris), II, 1895, xii, c. 49, p. 173 et xxiv, c. 112; les mentions de même date ajoutées au Polyptyque carolingien de Saint-Maur-des-Fossés, Guérard, Poli/ptijque de l'abbé Irminon, II, in-4, Paris, 1841, p. 287. c. 20 et 288, c. 2 ; cf. latin 3, fol. 408. Je connais dans la région parisienne deux exemples d'asservissement volontaire au xjir' siècle, tous deux en faveur du chapitre de Meaux ; l'un du 0 janvier 1255, Biblioth. de la ville de Meaux,

recommandation d'ordre intérieur. Du serf au vassal la terminologie variait assez peu : l'un comme l'autre, n'étaient-ils pas dits les « hommes » de leurs seigneurs ? La société, chez les nations de l'Europe occidentale, présentait un aspect comme fragmentaire. Elle se composait d'une foule de petits groupes, serrés chacun autour d'un maître. N'étant pas une, elle n'était guère hiérarchisée. Il n'y avait pas de caste noble. L'idée de classe manquait de force. Pas plus qu'aux puissants, elle ne s'appliquait étroitement aux humbles. On vit longtemps des serfs arriver à la chevalerie ^. Ces temps, favorables aux asservissements volontaires, l'étaient peu aux aiïrauchissements. Plus tard, vers le xii^ et le xiii^ siècle, de profondes transformations eurent lieu. L'État reprit une vigueur nouvelle. Les liens d'homme à homme se relâchèrent. Il se forma une noblesse héréditaire. L'idée qu'il existait des catégories sociales, de rangs différents, retenant les hommes de père en fils, se précisa dans les esprits. La notion du groupe servile, de la mesnie ^ servile

nis. 65, p. 242, est inédit ; l'autre de mai 1273 ("même ms., p. 219 et ms. 63, p. 263) a été publié par dom Toussaint Duplessis, Histoire de l'église de Meaiix, II, in-4. 1731, p. just., n» CDix. La Coiilume de Toulouse, de 1285, dans un article qui ne fut pas approuvé par Philippe III, reconnaissait encore l'asservissement volontaire : éd. Tardif, 1SS4. p. 76, art. 155 a. Cf. pour la Bourgogne, Jeanton, Le servage en Bourgogne, p. 34 et 89 ; et ;Max. Quantin, Recherches sur le Tiers-Etat au moijenâge dans les pays qui forment aujourd'hui le département de l'Yonne, Auxerre, 1851, p. 10 et p. 107. n» 8. En Bourgogne, où le servage a duré longtemps, la pratique de l'asservissement volontaire s'est maintenue également fort tard.

1. On pourrait citer d'assez nombreux exemples tirés des sources narratives. Glabert de Bruges a rendu célèbre la famille des chevaliers, issue de souche servile et non affranchie, à laquelle appartenaient les meurtriers du comte de Flandre, Charles le Bon. Mais les exemples de cette sorte sont toujours un peu suspects ; plus d'un noble homme a dû être traité, à tort, de fils de serf par ses ennemis ; pour peu cjue ceux-ci aient compté dans leur parti un annaliste ou chroniqueur quelconque dont les œuvres aient été conservées, la calomnie sesera transmise jusqu'à nous. On accueillera plus volontiers les textes diplomatiques. Il en est de frappants : tels un acte de Marmoutier, de 1097 (Livre des serfs, app. CXLII et Carlulaire de Marmoutier j)our le Dunois, éd. Mabille. Chàteaudun, 1874, c. CL IV), et surtout l'affranchissement j)ar le chapitre d'Orléans d'un de ses maires, à la fois serf et chevaher : Carlulaire de Sainte-Croix, c. CLIII (1" févr. 1210). La règle de jurisprudence, exposée par Beaumanoir (chap. xlv, c. 1450, t. II, p. 253), d'après laquelle 0 chevaliers et sers ne peust il estre ensemble » ne s'était pas encore établie au début du XIII'' siècle. La plupart de ces serfs-chevaliers étaient des ofTiciers seigneuriaux, surtout des maires : catégorie sociale dont le rôle était alors considérable et où se recruta sans doute une bonne partie de la petite noblesse. Cf. P. Guilhiermoz. Essai sur les origines de la noblesse en France au moyen-âge, 1902, p. 459 et suiv. ; je ne partage d'ailleurs pas sa façon de voir.

2. Je ne connais, il est vrai, comme documents où le mot mesnie soit appliqué à des serfs que les textes cités par Vemest. Le servage dans le comté de Hainaut, p. 58. C'est que pour l'époque où cette expression aurait eu son sens plein les textes français sont rares. Mais on trouve fréquemment dans les textes latms le mot de familia désignant le groupe servile. Or nous savons que les scribes traduisaient volontiers mesnie par familia. C'eut encore aux xiv^ siècle l'usage des rédacteurs de lettres de sauvegarde qui traduisent, lorsqu'ils écrivent en français» par mesnie

ayant pour centre un seigneur, s'opposant à d'autres groupes analogues, s'elïaça peu à peu. La notion de classe servile, qui vivait sourdement dans les pensées, grandit et s'imposa. Le serf se sentit décidément un être inférieur, plus lourdement chargé que le libre manant, et plus méprisé que lui. Partout il chercha à secouer u le vilain jou de servitude » i.

Mais pour se racheter de ce joug, il lui fallait gagner beaucoup d'argent, ou pouvoir en emprunter. Dans les villes, dans les campagnes les plus prospères, les plus proches des grands marchés, là où de riches ecclésiastiques ou bien des bourgeois en quête d'opérations lucratives étaient disposés à faire office de préteurs, les serfs ont pu acquérir leur liberté. Ailleurs, non. Ainsi le nombre des aiïranchissements fut, en dernière analyse, fonction des conditions économiques du lieu et du moment.

Il est probable que les rois, comme les seigneurs, ont, presque de tout temps, accordé par occasion des manumissions individuelles, soit à des serfs particuhérement riches, et en raison de leur situation sociale, particulièrement désireux de se débarrasser de la tare servile, soit peut-être à titre gratuit à des serfs bien en cour. C'est ainsi qu'on voit Louis YIII faire bénéficier de cette faveur la femme d'un de ses archers, sous conditions ou en pur don, nous ne savons 2.

11 semble même qu'en certaines circonstances solennelles les rois distribuaient la hberté autour d'eux. Des manumissions que les souverains francs octroyaient parfois à l'occasion de la naissance d'un fils ^, il n'y a, à ma connaissance, plus trace aux temps capétiens. Mais Nicolas de Bray raconte que lorsque Louis VIII, revenant du sacre, fit à Paris une entrée magnifique, en même temps qu'il délivrait des prisonniers, il « soulagea du

]e familia du formulaire latin. Comparer par exemple clans J. Viard, Documents parisiens du rèr/ne de Philippe de Valois (Soc. de l'hist. de Paris), les documents, I. n" Lxviii et il, n" cccciv.

1. J'emprunte cette expression à un affranchissement accordé par le connétable Gauthier de Chàtillon, S. Jean-Baptiste, 1317 (dans un vidimus roval, Paris, juillet 1317), JJ, fol. 103.

2. JJ 26, fol. 248 v ; latin 9778, fol. 205 ; Petit-Dutaillis, Louis VIII, Catalogue, c. 172.

3. Marculfi Formulae, éd. Zeumer, I, n" 39, p. 68 et II, no 52, p. 106; et peutêtre Grégoice de Tours, Historia Francorum, J. VI, c. 23.

joug » quelques serfs ^. Nicolas de Bray, poète pédant, est uu historien médiocrement sur. Néanmoins, sur ce point particulier, on peut, semble-t-il, lui faire crédit. Affranchir des serfs, comme créer des chevaliers, passait aux yeux des hommes du xii^ et du xiii^ siècles, pour un de ces gestes nobles qui accompagnaient brillamment les grandes fêtes. Quand Tristan, après trois ans passés dans la forêt de Morrois et dans les solitudes du Pays de Galles, eût ramené au roi Marc Iseult la Blonde, l'heureux mari donna de belles réjouissances ; le bon Béroul sait bien qu'en ce jour

« franchi li rois cent sers

Et donna armes et haubers

A vint danzeaus qu'il adouba » 2

Les afîranchissements qui ne touchaient qu'un individu ou une famille n'ont contribué que dans une mesure assez faible à la disparition du servage. Le nombre des hommes de corps n'a commencé à diminuer fortement que du jour où se sont multipliées ces grandes chartes, s'étendant à des agglomérations entières, que certains cartulaires appellent des « manumissions générales ». Quand les Capétiens ont-ils commencé à faire expédier des actes de cette sorte ?

Les premiers groupes qui reçurent des rois leur affranchissement collectif furent des villes. Je n'entends point parler ici des villes de commune. Non que l'abolition des redevances caractéristiques du servage n'ait souvent figuré parmi les concessions qu'énuméraient les chartes communales accordées ou sanctionnées par les rois. Cette clause de liberté apparaît déjà dans le diplôme octroyé ou mieux vendu en 1111 par Louis le Gros aux bourgeois de Laon. C'est, à ma connaissance, son plus ancien exemple. Elle se répéta par la suite dans des textes nombreux et se répandit largement, surtout sous le règne de PhiUpps- Auguste. Mais les villes ainsi favorisées n'étaient point des villes

1. Hislor. de France, XVII, p. 315. Je ne vois pas que, comme le croit M. Petit- Dutaillis (Louis VIII, p. 418), Nicolas de Bray ait jamais prétendu que Louis VIII ait affranchi tous ses serfs : « Servis servitii juga libertate remittens » n'implique rien de pareil.

2. Béroul. Le roman de Tristan, éd. E. Muret (Les Classiques français du moyenâge), in-12, Paris, 1913, v. 3007 suiv.

royales ; les serfs ainsi aiîrancliis n'étaient pas les hommes de corps du roi. Sur leurs terres les Capétiens n'ont permis les communes que tout à fait par exception. Nous possédons néanmoins (juclques chartes communales délivrées par eux en qualité non plus seulement de rois, mais aussi de seigneurs immédiats : celles de Dreux, de Senlis, de Crépy-en-Valois, et les actes établis au profit des places fortes du Vexin qui, boulevards de la monarchie contre les entreprises des souverains anglo-normands, lurent l'objet de grâces spéciales ^. Mais seule la charte de Crépy, sur laquelle je reviendrai tout à l'heure, prescrit la suppression de la mainmorte et du formariage. Rien de pareil ne se lit dans les privilèges des autres villes, soit que leur population fût libre de toute ancienneté, soit que le rachat des charges particulières aux serfs y eût formé la matière de documents distincts, aujourd'hui perdus 2.

Pourtant l'histoire du mouvement communal n'est pas sans lien avec l'histoire de l'afïranchissement des serfs sur le domaine royal, à ses débuts. Au xii<? siècle, beaucoup de villes cherchèrent à se donner une commune. Certaines réussirent et ftrent reconnaître leurs institutions nouvelles par leur seigneur ou par le roi. D'autres échouèrent. Vraisemblablement ces tentatives avortées n'ont pas toutes laissé de trace dans les textes ; un bon nombre d'entre elles, la plupart peut-être, nous demeureront toujours inconnues ; quelques-unes néanmoins ne nous échappent pas complètement. Nous savons que de l'une d'elles Orléans fut le théâtre. Or cette ville fut précisément la première à obtenir

1. Cf. A. Luchairc, Les communes françaises à l'époque des Capéitenè- âii-eérë, 2" éd., 1911, p. 2G7. La charte accordée à Dreux par Louis VI est perdup ; mais A. Duchesne, Histoire de là maison de Dreux, PaVis, fol. 1631; p. 2.'î7; it ptibfiè d'après un « Recueil des cl>arlcs et ])rivilèges de la ville de Dreux » l"acle pm' IccmçJ Robert, comte de Dreux, confirniaeii IISO la connnune octroyée i)ar soii pôrc'. -Gf, Luchaire, Louis VI, c. (524. Celle de Senlis. dans J. Flanynermont,, i-//i'/()jrt des instilulions munieipalcs de Senlis (Bibl. Le. Ilaulcs LJliidés, î. 4.5), IcSSl, p. 15». Celles de Mantes, Ordonnances, XI, p. 197 (Lucliaire, Louis VI, c. 10.5) i CMumo]4t en Vexin, Pontoisc et Poissy, Delaborde. Actes de Philippe-Auf/usIe, n"" 59, 233 et 234. On peut citer aussi' une petite commune établie ))ar Phiiii)pe-Auf,niste dans le villa^je royal de Laneuvillcroy, en Beauvaisls. Cf. Bourrin, La cammune de

•5of.s.w;M, p. 270 suiv. Le servage y subsista." après l'octtoi du droit coniuiUiial.

2. A Senlis la charte, accordée par U)uis VII e1i.ll7;3. mentionne le formariage «t le ehcvage. Mais il s'agit seulcjnent. semble-t-il, de serfs seitau-uriaux^cttBipris dans la commune. Vraisemblablement, à cette épo(|ue, * le roi n'avnit pkis d.e secfe à Senlis ». Flammem>Ç)nt, lor. cit., p. 7. lin tout cas, cioiis ne.\iJQsséiitlons. pafe jiour Senlis de manumission accordée par le roi. ...;- ".'■^- ./ ,;:itjt ,-i;!il .i.I-;ii ,\t>v;ô

LES Al FRANCHISSEMENTS ROYAUX 51

des Capétiens l'aboliliou des redevances perçues sur les serfs : en va voir par quelles étapes.

Le plus ancien diplôme en faveur des serfs Orléanais remonte à Louis VI. 11 fut expédié par la Chancellerie à la date du 11 avril 1137. 11 n'avait qu'une portée restreinte. Entre tous les droits serviles, il ne touchait que la mainmorte, et ce n'était point pour en prononcer l'abolition définitive, mais simplement pour établir une prescription. Les exigences des officiers rovaux étaient d'autant plus insupportables qu'aucune limite de temps ne les arrêtait ; ils ne craignaient pas de réclamer sous prétexte de mainmortes des successions échues depuis de nombreuses années. Louis VI défendit que les héritiers, en possession depuis sept années révolues, fussent désormais inquiétés. Concession bâtarde, imaginée peut-être pour calmer à Orléans une efîervescence menaçante ^.

,; iQu'un mouvement quasj-iwolutiônnaire se préparât dès lors àlQrléansyil n'est,, en effet; guèçe:possible d'ie il )douter. Il éclata quelques mois après. A peine Louis le G"ro^, et ait-il mort, — le ler août de cette même année 1,13^^,— que fes^ bourgeois proclamaient la comiïiutie.? Cependant 'Louis VIL iurpris eh Aquitaine par la nouvelle e[ui le faisait lilaître; du royaume^ r6v;enait en hâte vers Paris. Sur son passage il ; j' arrêt ft^ à. Orléans-, refasa de reconnaître 'la comniunet t-iQpmm« etit ^ Singe'!'^ « rÉpima bravement t^follfs entreprise; rtentée; ,i>ar ■quelq.ues..^pts^coàitre La .aiîâjesté royale ; cela :n' alla: pas sa-iig S^iïffr£(hee9?^o:ur iqBBlcjfues'-tinj » 2. Orléans, vieille cité patrimoniale des Capétiens, au nœit-é 'des routes sur la Loire, riche marché et .poiht stratégique depremer OTdsei devait rester étroitement dans la maiir des Tpis îet' lïe pouvait avoir de commujne; ; . ni oh : :,!-^i•f•jq!J,'^ ■-.

' 1. Le diplôme de Louis VI est perdu. Nous ne le connaissons que par la mention qui en est faite dans le diplôme de Louis VII cité ci-dessous p. 52, n. 1. Cf. Luchaire Louis VI, no 582. Voici comment ses dispositions sont résumées par le diplôme de Ltmis VU V « Item pat er no&ter„. conc<'Sserat quod nec ipse nec servieiitts iiui aliqûas mortuas manus rcquircrent que.antc septcm annos retroactos eveniss'cnr^.) Ce ti'xte est fort peu clair. M. Luchaire l'a compris, semble-t-il. comme une tiispositix^n tçanfvitoire : le rai renonce à faire" valoir ses droits «sur les mainmort:(?$\ échues antérieuremeirt aux. sept deruièxcs années' k J'aime mieux y voir un rè<<RLî ment de caractère- plus lan-ge, établissant une fois pour toutes une prescrri)tron Ma^ je ne présente pas mon interprétation coinme certïiirie.- . ■ • •' ' '-^

.à. Histoire du roi Loiiisr VII, éd. A. MôHnier ( Collection >dè textes r^ëui-i tsi^riif^ à l'élude de l'histoire^ 4. 4),, 1881, p. 165, ; . r : . . . < .'.'■ ,->i.v.ui- -.nVr"!-.; >,^

Sans doiile remploi de la force ne suflit-il point à calmer les esprits. Dès le début de l'année 1138, Louis YII crut devoir accorder quelques faveurs à la ville dont il avait brisé les velléités d'indépendance ; d'abord l'amnistie, puis quelques privilèges d'ordre administratif ou financier, les uns nouveaux, d'autres renouvelés de diplômes royaux antérieurs. En particulier, il confirma la règle établie par son père, l'année précédente, au sujet de la prescription des mainmortes ^.

Neuf ans après, nouveau pas en avant. Se trouvant séjourner à Orléans au cours de l'année 1147, Louis VII, considérant que la mainmorte y était devenue pour les hommes du roi la cause d'une grande oppression, en interdit, à tout jamais cette fois, la perception dans la ville. Ainsi la plus lourde des charges qui pesaient sur les serfs était abolie, — mais non pas la servitude tout entière ^.

La servitude ne disparut à Orléans qu'en 1180. Cette année-là, Louis VII affranchit tous ses hommes et femmes de corps de la ville et des faubourgs ^. C'était la concession dernière. Il avait fallu aux serfs Orléanais quarante-trois ans pour l'obtenir. Leurs efïorts vers la liberté n'ont pas laissé d'autres témoignages que des diplômes remplis par la phraséologie propre à ce genre de documents, et quelques lignes d'un historiographe officiel qui raconte et réprouve leur révolte. Quels troubles, quelles négociations, quels marchandages sans doute ont rempli ces quarante-trois années ? C'est ce que l'histoire ne saura jamais.

Une autre grande ville du domaine capétien sut se faire accorder par Louis VII, sinon l'aflranchissement total, du moins la suppression de la mainmorte. C'est Bourges, à qui il faut joindre la seconde ville royale du Berry, Dun-le-Roi. Nous avons conservé le texte d'un diplôme délivré aux gens de Bourges et

1. Diplôme éd par IJimbenct, Me'm. de la soc. d'af/ririiUurc d'Orléans, XVI (187^), p. 67. Cf. Luchairo, I.nuis VII, c. 15.

2. lid. Luchairc, Histoire des instiliilions monarchi(iiies de la France sous les premiers Capétiens, 2" éd., II, 1891, p. .'}37, d"aprùs l'oriiiiiial conservé aux Archives I)éi)arlomentak's du Loiret. Cf. Ludiaire, Louis VII, c. 207.

.'5. .\cte édité maintes fois, notamment Ordonnances, XI. p. 214; cf. Luchairc, Louis VII, c. 771 et \. Cartellieri, I'hilipp-Au;/ust. I, Leijjzij,' et Paris, 1890, Beilagen, p. 60, c. 7.5. Lorifjinal se trouvait autrefois aux Archives Municipales d'Orléans (cf. Ordonnances, loc. cil. et Hubert, AiUiquile: historiques de l'église royale

<le Dun par Louis VIII ^ en 1221 ou 1225. On y voit ce roi confirmer les prescriptions d'un acte de son grand-père Louis VII, qui dans ces deux villes abolissait la mainmorte. C'est tout ce que nous savons. Convient-il de croire que Bourges et Dun obtinrent par la suite une concession plus ample, une lettre de manumission proprement dite ? et cette lettre a-t-elle aujourd'hui disparu, comme a péri le diplôme de Louis VII, comme a péri l'original du diplôme de Louis VIII, qui, au xvii^ siècle encore, se trouvait aux archives de Bourges ? ou bien les droits servîtes autres que la mainmorte y sont-ils peu à peu tombés en désuétude, sans privilège écrit ? Ces deux hypothèses sont, l'une comme l'autre, parfaitement plausibles. Entre elles il est impossible de choisir.

Les afîranchissements collectifs accordés par Philippe- Auguste naquirent de motifs politic[ues faciles à deviner. Ils concernent tous des communautés urbaines, dans une région restreinte : ces pays du Xord-Est que le grand roi rassembleur de terres, — « augustus ab aucta republica «, a dit Rigord ^ — venait d'unir à la Couronne. En 1215, Crépy, principale ville du comté de Valois, qui avait été définitivement rattaché au domaine deux ans auparavant ^, reçut une charte communale où l'on avait inscrit un article abohssant le formariage et la mainmorte *. En 1220, Piérrefonds, chef-lieu d'une seigneurie acc[uise dès 1193^,

Saint-Aignan, in-4, Orléans, 1661, pr. p. 107. On l'y lisait encore en 1749 (Biblioth. de la ville d'Orléans, ms. 548, p. 27). Il a aujourd'hui disparu. Le diplôme de Louis VII fut, du vivant de ce roi, confirmé par son fils Philippe-Auguste, roi désigné et vrai chef du gouvernement. Delaborde, Actes de Philippe-Auguste, I, p. 4, n" 3.

1. 1224, 14 juillet au 29 mars 1225 (cf. Pctit-Dutaillis, Louis VIII, Catalogue, c. 213). Edité dans l'ouvrage intitulé Privilèges de la ville de Bourges, in-4, Bourges, 1661, sans indication de source ; par La Thaumassièrc, Coutumes de Beiry, p. 67, d'après l'original, aujourd'hui perdu, conservé aux archives de Bourges ; texte reproduit d'après La Thaumassièrc, Ordonnances, XI, p. 321.

2. Ed. H. F. Delaborde (Société de l'histoire de France), I, 1882, p. 6.

3. Borrelli de Serres, La réunion des provinces septentrionales à la couronne par Philippe-Auguste, 1899, p. lxxxiii.

4. Ordonnances, XI, p. 3*15 ; Delisle, c. 1574. Cf. G. Bourgin, La commune de Soissons, p. 276 suiv. La charte de commune de Crépj' maintient d'ailleurs le chevage à l'exclusion des autres droits serviles. Cf. Bourgin, toc. cit., p. 281.

5. Par échange avec Gautier de Châtillon : Delaborde, Philippe-Auguste, I, n° 451 ; cf. André Duchesne, Histoire de la maison de Chastillon sur Marne, fol 1621, p. 48. Philippe-Auguste avait auparavant acquis de l'évèquc de Soissons la mouvance du fief. Delaborde, I,n°'^ 155 et 186. Affranchissement de Piérrefonds : JJ 26, fol. 113 v° et latin 9778, fol. 86 v°. Dehsle, Philippe-Auguste, c. 2012. II en est fait mention dans un arrêt du Parlement de la Pentecôte 1276, Olim, II, p. 74, c. viii. Les affranchis étaient au nombre de plus de 130; on trouve en efl'et 130 noms énumérés

— en 1221 la Ferlé-Milon, dans le Valois ^ obtinrent sans conimnne la même exemption. Ces localités nous apparaissent aujom'd'hui bien petites. Mais pourvues de châteaux et situées ou peu s'en faut, sur la frontière orientale du domaine, elles n'étaient pas sans importance militaire. Le gouvernement royal ne dédaignait sans doute pas de s'attacher leurs habitants par des faveurs qui, du reste, comme on le verra tout à l'heure, n'étaient pas gratuites.

De Louis VIII, nous n'avons aucune manumission générale.

Il est naturel que les populations urbaines aient, plus vite que les gens du plat pays, conquis leur hberté. L'importance économique et plus encore sans doute l'importance militaire des villes inclinaient les rois à la conciliation. Pressés derrière leurs étroites enceintes, les bourgeois avaient, mieux que les paysans, la faculté et le goût de l'action collective. Enfin et surtout ils étaient plus riches. Mais l'histoire des premières concessions faites par les rois met en lumière une curieuse solidarité entre les villes et les campagnes environnantes.

Je n'ai en effet donné tout à l'heure de quelques-uns des textes que j'ai cités qu'une analyse volontairement incomplète. Le privilège de Louis Vil supprimant définitivement la mainmorte à Orléans ne s'appliquait pas uniquement à la ville. Il étendait ses bienfaits aux serfs du roi habitant le diocèse tout entier. Le diplôme de manumission octroyé aux Orléanais par ce même prince ne donuciit pas la franchise à la ville seule et à ses faubourgs. Par lui étaient également « délivrés du joug de la servitude )) les hommes et les femmes de corps des domaines royaux voisins : villages dépendant de la prévôté d'Orléans, jusqu'à cinq lieues de la ville -, voirie de Chécy, baillics de Saint-Jean-de- Braye, Saint-Martin-sur-Loiret, Neuville-aux-Bois, Rebréchien,

dans l'acte ; mais, dune part, 1 s enfants ne sont pas indiqués et, d'autre jart, certaines communautés familiales ne sont mentionnées que globalement, selon des formules comme celle-ci : <• heredes Odeline uxoris Gerardi Coquin ».

1. Mai 1221. Edité d'après une copie communiquée par Yyon d'Hcrouval par La Tliaumassière, Coulunws, p. 474 et d'après lui par Ordonruinces, XI, p. 310 ; cf. Dtlisle, Philip]>e-Auuuste, c. 20(),'-5.

2. En particulier les hommes et femmes demeurant sur les « terres » (domaines royaux) d« Meung, Gémif>nj' et Champ. .Je dois l'identification de plusieurs ])armi les no:r.s de lieux cités dans la manumission orléanaise à l'érudition et l'obligeance de M. .J. Soyer, archiviste du Loiret.

LES AI FRANCHISSEMENTS HOVAUX 55

le Coudreau, ainsi que outre Loire les hommes et femmes domiciliés à Saint-Mesmiii et autres hameaux. Enfin Louis Vil n'a pas défendu la perception de la mainmorte seulement à Bourges et Dun-le-Roi ; la seplaine de Bourges, c'est-à-dire, semble-t-il, sa banlieue, et la sénéchaussée de Dun tout entière participèrent à cette même faveur.

Que dans chaque ville les faubourgs et la banlieue aient défendu les mêmes revendications et obtenu les mêmes succès que le centre du groupe urbain, on ne saurait s'en étonner. Mais la sénéchaussée est déjà une circonscription plus vaste ^. Et les deux privilèges Orléanais dépassent de bien loin les remparts de la cité. Le plus ancien surtout, celui de 1147, frappe au premier abord par l'extrême étendue de la région à laquelle, si on le prend au pied de la lettre, il paraît s'appliquer : le diocèse tout entier. Ne nous y trompons pas cependant. Il est probable que les deux- diplômes de Louis VU, celui de 1147 et celui de 1180, avaient au fond à peu près la même portée. Le roi possédait à l'intérieur du diocèse d'Orléans, des serfs dans un certain nombre de localités. Fallait-il afin d'éviter toute équivoque, donner une liste de ces terres ? Le clerc qui rédigea l'acte de 1180 ne crut pas pouvoir s'en dispenser. Son énumération, il est vrai, ne brille pas par la clarté ; il n'a même pas eu le courage d'aller jusqu'au bout de sa tâche : il n'a pas transcrit tous les noms de hameaux qui s'olTraient à lui. Grâce à son zèle pourtant, nous savons quels étaient, dans l'Orléanais, les principaux villages habités par les serfs royaux. Son prédécesseur, le scribe de 1147, n'avait pas le même esprit de précision ; il lui parut sans doute fastidieux, et peut-être inélégant, d'enfiler, à la suite les uns des autres, tant de noms plus ou moins barbares. Puisque tous les lieux privilégiés étaient compris dans le diocèse, il se borna à indiquer, comme limites à la libéralité royale, les frontières mêmes de cette circonscription ecclésiastique. Entre les deux diplômes il y a

1. Il faut d'ailleurs ajouter que si la septaine de Bourges avait au xii" siècle la même étendue qu'au xvii'=, elle dépassait de beaucoup les dimensipns d'une banlieue ordinaire. V. la liste des localités comprises en 1553 dans la septaine S. Cathcrmot, Les Tribunaux de Bourges, in-4, Bourges, 1683, p. 6 ; cf. Jean Chuneau, Histoire de Bernj, fol.. Bourges, 1566, p. 247. Dans ce cas la raanumission de Bourges serait, par son ampleur, de tout point comparable à la manumission orléanaise. L'étymologie du mot de septaine est obscure et a beaucouji fait divaguer.

surtout, à mon avis, une différence de forme. Ils intéressaient probablement, à peu de choses près, les mêmes agglomérations rurales. On ne dira jamais assez combien les mauvaises habitudes de certains employés de chancellerie ont valu de perplexités aux historiens ^.

Les villages affranchis par Louis VII forment autour d'Orléans une sorte de cercle. Le plus éloigné, Neuville-aux-Bois, est à plus de vingt kilomètres de la ville. Comment expliquer que leurs habitants aient participé à la même mesure de liberté que les bourgeois ? Le silence des textes sur ce point est absolu. On ne peut faire que des hypothèses. Voici celle qui me paraît la plus vraisemblable.

Les communautés rurales, au Moyen-Age, ont été beaucoup plus capables d'entente qu'on ne se l'imagine quelquefois. Leur vie nous échappe presque complètement ; les chroniqueurs les ont dédaignées ; les actes rédigés par les chancelleries enregistrent quelquefois les privilèges conquis par elles ; mais, selon une fiction trop facile à comprendre, ils les présentent toujours comme des concessions gracieuses faites, dans un esprit de pure bienveillance, par les seigneurs ou par les rois. Néanmoins quelques renseignements épars de ci de là laissent entrevoir dans les campagnes des groupements assez forts et un esprit d'union assez répandu. L'histoire des petites communes du Laonnois est bien connue. Je citerai deux autres exemples, qui intéressent des régions plus voisines de l'Orléanais.

Sous Philippe-Auguste, trois villages de la Beauce, Abonville, Boisville-la-Saint-Père et Germignonville s'unirent dans une commune révolte contre les moines de Saint-Père de Chartres leurs seigneurs. Nous ignorons presque tout de cet épisode. Le cartulaire de Sainl-Pèrc nous a conservé la copie d'un mandement daté du mois de novembre 1220 par où le roi invitait ses bailhs et ses prévois à prêter main-forte à l'abbé ^. C'est notre

1. Il y a pourtant une difficulté. Ctst que Janville, compris dans le diocèse d'Orléans, n'a été affranchi que par Saint Louis (cf. ci-dessous, p. 61). Peut-être ce village n'appartenait-il pas encore au domaine, au temps de Louis VIL Et puis il est probable qu les deux diplômes de Louis VII avaient à peu près le même champ d'application ; mais rien n'oblige à supposer qu'ils s'étendaient exactement aux mêmes agglomérations.

2. Guérard, Carlul. de S. Père, 11, p. 683, D° xcvi ; cf. Delisle, Philippe-Auguste, i. 2002.

seul document. Nous savons d'autre part qu'en 1258 et 1266 deux de ces villages, Boisville i et Abonville ^ obtinrent, à prix d'argent, la franchise. Toutefois le terme de manumission conviendrait mal aux actes de « paix » que conclurent avec les moines ces fiers paysans. Les gens de Boisville et d' Abonville durent, il est vrai, se résoudre à payer une certaine somme afin de ne plus être inquiétés pour la perception des droits servîtes ; mais (à tort ou à raison) ils ne consentirent point à reconnaître qu'ils avaient été serfs ; dans les accords eux-mêmes ils firent insérer leur protestation ; ils déclaraient n'avoir jamais cessé d'être libres. Dans cet attachement à la Uberté, on doit sans doute voir déjà l'origine de la rébellion de 1220.

Sous saint Louis sept villages des environs de Paris, appartenant au chapitre de Notre-Dame, s'unirent pour une action toute pacifique cette fois, au moins au début. Us désignèrent des délégués communs qui, au nom de cette sorte de confédération, cherchèrent à négocier avec les chanoines un vaste affranchissement. Les pourparlers durèrent longtemps. Us se rompirent enfin. Quelques temps après, un des villages eut une querelle avec le chapitre. Les autres villages a figues » furent soupçonnés d'inspirer sa résistance et de lui fournir un secours pécuniaire ^.

Nous ne connaîtrons jamais les événements qui ont précédé et préparé la grande manumission orléanaise. Mais faut-il supposer qu'ils ont été très différents de ceux par oîi s'est annoncé sur les terres de Saint-Père ou de Notre-Dame l'affranchissement des serfs ? Ces villages dont les noms figurent côte à côte dans le diplôme de Louis VII, d'où vient qu'ils apparaissent ainsi groupés entre eux et avec la ville voisine ? hasard, caprice de la bienveillance royale : il est difficile de le supposer. Un pareil groupement évoque beaucoup plutôt l'idée d'une alliance : négociations poursuivies en commun, peut-être résistance commune. Quand les paysans de Notre-Dame de Paris négocièrent avec les chanoines l'achat de leur liberté, plus tard

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