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et tumultueux, n'est plus qu'une chose sans nom que submergent les eaux. Cependant Tennemî d'Indra est enseveli dans le sommeil éternel.
« Indra roi du monde, mobile et immobile, des animaux apprivoisés et sauvages, armé de la foudre, est aussi roi des hommes. Comme le cercle d'une roue en embrasse les rayons, de même Indra embrasse toutes choses, » (Hiranyastoupa, i, 57.)
Le résultat de la bataille est que la vie est rendue aux animaux et aux plantes ; c'est l'œuvre d'Indra, prince dispensateur des richesses, trésor inépuisable de l'abondance.
C'est le mythe de l'aurore, qui dissipe la nuit, et du soleil, vainqueur des nuées, qui a séduit à ce point les poëtes védiques, que presque tous l'ont chanté sous des formes diverses dans lesquelles l'aurore est tantôt la fille, tantôt l'amante du soleil.
Dans l'impossibilité où nous sommes d'élucider les mythes innombrables de la vieille mythologie des Indous, nous allons creuser plus complètement encore celui de l'aurore et du soleil, qui est un des plus riches de cette période fabuleuse que nous étudions.
Il est une expression que l'on rencontre très-souvent dans la vieille mythologie védique :
« L'aurore est morte dans les bras du soleil.
« L'aurore fuit devant le soleil.
« Le soleil a brisé le char de l'aurore, etc. »
« Voici un des exploits habituels que tu accomplis, ô Indra, tu frappes Taurore, fille de Dyaus, et il n'était pas facile de vaincre cette déesse.
« Oui, la brillante aurore, fille de Dyaus, n'a pas arrêté ton bras , puissant Indra, tu l'as mise en pièces.
« Et l'aurore fut précipitée hors de son char par Indra à la face de taureau.
« Et craignant qu'il ne la blessât, elle s'enfuit au loin abandonnant son char brisé. »
Ces expressions signifient que Dahanâ, Vaurore, disparaît chaque matin devant le soleil, dès que cet astre se lève ; c'est ainsi que l'aurore, simple phénomène de l'ordre physique au début, devient une déesse ; le Rig- Véda l'invoque fréquemment comme « l'amie de l'homme, la protectrice des .demeures, la dispensatrice souveraine des richesses, la mère de la jeunesse et de l'immortalité. » Aussi, dans une autre forme de ce mythe, Pourouravas, qui représente le soleil , appelle-t-il Ourvasî (autre nom de Taurorç) l'immortelle parmi les mortels.
A propos de Pourouravas et d'Ourvasî, il ne sera pas sans intérêt d'examiner la relation de l'aurore
et du soleil sous cette forme nouvelle. Le mythe astronomique disparaît et Dahanâ, la fille de Dyaus, et Indra, le dieu lumineux, se cachent sous l'allégorie de la légende. La poésie, en s'emparant des primitives conceptions naturalistes, va les couvrir d'un voile d'or, leur sens symbolique disparaîtra et il faudra la philologie pour rattacher les chants plus modernes de l'époque brahmanique aux vieuxmythes de répoque védique .
Nous en empruntons les développements à Max- Muller : <( L'histoire d'Ourvasl et de Pourouravas exprime d'une manière singulièrement pittoresque cette relation de l'aurore et du soleil, cet amour entre l'immortel et le mortel, ainsi que l'identité de l'aurore et du crépuscule. Ces deux noms Ourvasî et Pourouravas ne sont pour les Indous plus modernes que des noms propres, et même dans les Védas, leur signification 'primitive est presque entièrement effacée. Il y a dans le Rig-Véda un dialogue entre Ourvasî et Pourouravas, où tous deux apparaissent personnifiés de la même manière que dans la comédie beaucoup plus moderne du poëte indou Kalidàsa.. Ourvasî, cependant, était primitivement une appellation et signifiait aurore ; ce qu'il nous faut d'abord prouver.
L'étymologie d'Ourvasî est difficile à retrouver. On ne peut admettre que ce mot soit dérivé d'ourva
au moyen du suffixe sa^ parce qu'il n'y a pas de mots tels que ourva et parce que les dérivatifs en sa, comme romasa youvasa^ ont l'accent sur la dernière syllabe. J'accepte donc l'explication que donnent d'ordinaire les grammairiens indous. Ils font .dériver ourvasi de OMfOM, large (eùpu),'et d'une racine 05 pénétrer. Onpeut donc comparer ourou-asî avec un mot fréquemment employé comme épithète de l'aurore, ouroukî, féminin de ourou-ak-qui, qui va loin.
Un des traits les plus frappants de l'aurore, et un de ceux qui la distinguent de tous les autres habitants du ciel, c'est qu'elle occupe en un instant la vaste étendue du ciel, et que ses chevaux parcourent pour ainsi dire avec la rapidité de la pensée l'horizon tout entier. C'est pourquoi nous trouvons que les noms commençant par tiru en sanscrit et (eùpu) en grec sont presque invariablement d'anciens noms mythologiques de l'aurore ou du crépuscule. La terre aussi réclame, il est vrai, cette épithète, mais dans des combinaisons différentes de celles qui s'appliquent à la brillante déesse. Les noms grecs de l'aurore sont Euryphaessa, la mère d'Hélios; Eurykyde ou Eurypyle, fille d'Endymion; Eurymède,femme de Glaukos; Eurynome, mère des Charités, et Eurydice, femme d'Orphée. Nous démontrerons plus loin que, sous ce dernier nom, il faut voir un ancien dieu. Dans les Védas, le nom d'Usha?
i8S LES ROIS, LES PRÊTRES
OU Eos n'est guère mentionné sans quelque allusion à sa splendeur qui se répand au loin ; ainsi, nous rencontrons les expressions : urviyâ vibhâti, elle brille largement ; urviyâ vikàkshe, qui regarde loin et au large; vanyasl» la plus large. Au contraire, la lumière du soleil n'est pas représentée comme s'étendant beaucoup, mais plutôt comme dardant
au loin.
Mais, outre Tétymologie, il y a d'autres indications qui nous amènent à supposer qu'Urvasl était primitivement la déesse de Taurore. Vasiththa, quoique plus connu comme le nom de l'un des principaux poètes des Védas, est le superlatif de Vasu, brillant, et comme tel aussi un des noms du soleil. C'est ainsi que des expressions ne s' appliquant à proprement parler qu'au soleil furent transférées à Tancien poëte. Il est appelé le fils de Mitra et de Varîma, c'est-à-dire de la nuit et du jour, expression qui n'a de sens que relativement à Vasishtha, le soleil. Or, comme ce dernier est fréquemment appelé l'enfant de Taurore, il est dit que Vasishrha, le poëte, doit sa naissance à Urvasî (Rig-Véda, vu, xxxi, ii). Les particularités qui accompagaent sa naissance rappellent beaucoup celles qui se retrouvent à la naissance d'Aphrodite, contée par Hésiode.
Nous voyons aussi dans quelques passages du Rig- Véda, où se présente le nom d'Urvasî, qu'on lui as-
«îgnait les mêmes attributs et les mêmes actions qui apj>artiennent d'ordinaire à Ushas, Taurore.
Il est souvent dit d'Ushas qu'elle prolonge la vie de rhomme, et la même chose est dite d'Urvasî (Rig-Véda, v, xli, 19; x, xcv, 10). Dans un endroit (Rig-Véda, iv, ii, 18), Urvasl est même employé au pluriel dans le sens de plusieurs aurores ou jours prolongeant la vie de l'homme, ce qui prouve que le pouvoir appellatif du mot n'était pas encore tout à fait oublié. Elle est encore appelée Antarikshaprd^ remplissant l'air, épithète ordinaire du soleil Brikadivdy douée d'une splendeur puissante, épithètes qui toutes rappellent le radieux éclat de l'aurore. Cependant la meilleure preuve qu'Urvasî était un des noms de l'aurore, est la légende de son amour pour Purûravas, histoire qui n'est vraie que du soleil et de l'aurore. Il n'est guère besoin de prouver que Purûravas est un nom de héros solaire ; Purûravas signifiait la même chose queTCu>.u ^gvxyiç, doué de beaucoup de lumière. Quoique rava se dise généralement des sons, cependant la racine ru^ qui signifiait primitivement crier, est aussi appliquée à la couleur, dans le sens d,'une couleur haute ou criarde^ comme le rouge (cf. rwôer, rufus^ lit. rauda , ancien haut-allem.,rd^, rudhira, epuôpoç, puis aussi le sanscrit ravi, soleil). En outre, Purûravas se nomme luimême Vasishtha, mot qui est encore un des noms
du soleil, et il est appelé Aida, le fils d'Ida, le même nom qui ailleurs est donné à Agni, le feu (Rig-Véda, in, 29, 3).
Mais revenons à l'histoire d'Urvasî.
Cette histoire, sous sa forme la plus ancienne, se trouve dans le Brâhmana du Yagur-Véda. Voici ce que nous y lisons :
Urvasî, une sorte de fée, devint amoureuse de Purûravas, le fils d'Ida, et quand elle le rencontra, elle lui dit : « Embrasse-moi trois fois par jour, « mais jamais contre ma volonté, et que je ne te « voie jamais sans tes vêtements royaux; car c'est « là Tusage des femmes. » De cette manière elle vécut longtemps avec lui, et elle en eut un enfant. Alors ses anciens amis les Gandharvas dirent : « Cette Urvasî demeure depuis longtemps parmi les « mortels ; faisons-la revenir. » Or, il y avait une brebis avec deux agneaux attachés à la couche d'Urvasî et de Purûravas, et les Gandharvas en volèrent un. Urvasî dit : « Ils prennent mon chéri, « comme si je vivais dans un pays où il n'y a ni « héros, ni homme. » Us volèrent le second, et elle fit encore des reproches à son mari. Alors Purûravas regarda et dit : « Comment la terre où je suis peut- « elle être sans héros ni homme? » Et il s'élança tout nu, trouvant trop long de mettre ses vêtements. Alors les Gandharvas envoyèrent un éclair,
« Quand je vivais parmi les mortels sous une forme « différente , quand je demeurais avec toi pendant « quatre nuits de l'automne, je mangeai un jour un « petit morceau de beurre, et même maintenant « j'en ai encore du plaisir. » Ainsi son cœur s'adoucit enfin et elle dit : « Viens à moi la dernière nuit ^ de Tannée ; tu seras avec moi pendant une nuit et « un fils te naîtra. »
Il alla la dernière nuit de Tannée aux sièges dorés, et, quand il fut seul, on lui dit de monter, et alors ils lui envoyèrent Urvasî. Alors elle dit : « Les « Gandharvas t'accorderont un souhait demain, 4c choisis ! » Il dit : « Choisis pour moi. » Elle répondit : 4c Dis -leur : Que je sois un de vous. » Le lendemain matin, de bonne heure, les Gandharvas lui accordèrent uû don ; mais quand il dit : « Que « je sois un de vous I * ils répondirent : « Le feu 4( sacré au moyen duquel Thomme pourrait accom- « plir un sacrifice et devenir Tun de nous, ne lui est « pas encore connu. » Alors ils initièrent Purûravas aux mystères d'un certain sacrifice, et quand il Teut accompli il devint Tun des Gandharvas. »
Voilà la simple histoire contée dans les Brâhmanas, avec Tintention évidente de montrer l'importance du rite dont il y est question : c'est en allumant du feu par le frottement que Purûravas obtient Timmortalité. Les vers cités dans Thistoire sont ti-
S du dernier livre du Rîg-Véda, où nous trouvons, i milieu de beaucoup de restes étranges de poésies )pulaires9 un dialogue entre les deux amants constant en dix-sept vers. L'auteur du Brâhmana n'en connu que quinze ; mais dans l'un des vers qu'il 'e, Urvasî dit : « Je suis partie pour toujours, comme la première des aurores. » Ce trait montre ins l'esprit du poëte une étrange lueur de l'ancien ythe, et nous rappelle les larmes que la mère de emnon Versait sur le cadavre de son fils, larmes le les poëtes plus récents nomment encore la rosée i matin. Dans le quatrième vers, Urvasî, s'adres- Qt à elle-même, dit : « Cette personne (c'est-à-dire moi), quand elle était mariée avec lui, ô Aurore, elle allait dans sa maison, elle était embrassée par lui jour et nuit. » Elle dit encore à Purûravas l'il a été créé par les dieux pour arrêter les pouirs de Tobscurité (dasyuhatyâya), tâche invaiblement attribuée à Indra et aux autres héros laires. Enfin les noms mêmes des compagnes Urvasî se rapportent à l'aurore, et Purûravas dit : Quand moi, le mortel, je pressai dans mes bras ces légères immortelles, elles s'arrachèrent en tremblant à mon étreinte, comme des biches qui frissonnent de peur , comme des chevaux qui ruent contre le char. »
L'histoire des amours de Purûravas et d'Urvasî,
par exemple, a souvent été contée par les poètes indous. Nous la trouvons dans leurs poëmes épi ques, dans les Pouranas et dans le Brihat-Kathâ, la grande histoire, collections des légendes populaires de l'Inde. Elle a subi beaucoup de changements, et, en particulier, entre les mains du poëte dramatique Kalidâsa, elle est devenue le prétexte d'une foule de combinaisons ingénieuses et de pure fantaisie. Cependant, malgré toutes ces transformations, nous reconnaissons encore le fond lointain sur lequel reposent les compositions modernes, et nous pouvons admirer l'habileté avec laquelle le poëte a donné une vie nouvelle et des sentiments humains aux noms flétris d'un langage depuis longtemps oublié. Le premier acte s'ouvre par une scène qui se passe dans les montagnes de l'Himalaya. Les nymphes du ciel, au moment où elles revenaient d'une assemblée des dieux, ont été attaquées et sont en train de déplorer la perte d'Urvasî, qui a été emportée par un démon. LeroiPurûravas entre sur son char, et s'informe du motif de leur douleur, puis se précipite sur la trace de la nymphe, pour la délivrer. Il reparaît bientôt, après avoir vaincu le ravisseur, et il rend Urvasî à ses compagnes célestes. Mais, tandis qu'il ramenait sur son char la nymphe à ses amies, il s'éprend d'elle et elle de lui. Il explique ainsi comment il la vit se remettre de son effroi :
« Telle que la nuit s'éclaire, quand la lune sort de on obscurité, telles que les étoiles, ces flambeaux le la nuit, fendent les plus épaisses ténèbres de eurs scintillantes clartés, tel on voit le corps si graïieux: délivré de son profond épanouissement, comme le Gange, troublé par la chute de ses berges, revient ;\ sa première limpidité'. »
Quand on se sépare, Urvasl désire se retourner pour voir encore une fois Purûravas. Elle prétend « que sa couronne s'est embarrassée dans la jeune branche d'une liane, » et tout en feignant de se dégager elle appelle une de ses amies à l'aider. Son amie lui répond en souriant :
« C'est que tu me semblés déjà bien difficile & dégager. »
L'œil du roi rencontre alors celui d'Urvasî, et il s'écrie :
« O liane, tu me rends un bon office, toi qui mets un moment d'obstacle à son départ ; en eflfet, grâce îi toi, cette nymphe aux yeux charmants, uq tournant vers moi sa tfite, m'a fait voir ici, de nouveau, le profil de son visage. »
1. Les passages entre guillemets sont empruotés à lu bellii traduction de M. Fauche.
Au second acte, noas retrouvons le roi à Alli bad, sa résidence. II se promène dans le jartStf palais, accompagné d'un bralimaue, qui, dui drame indien, joue le rôle d'un bouffon. CeW i mane sert aussi de confident au roi, et cootud [ passion pour Urrasl ; mais il a si peur de tralû i qui doit rester un secret pour tout le monde cour, et surtout pour la reine, qu'il se cache dad J temple peu ù^quenté par la foule. C'est là c découvre nue serrante de la reine, et « comme d cret ne peut pas plus rester dans son cœur qil rosée du matin sur le gazon, » elle réussit biefll savoir de lui pourquoi le roi est si changé depul jour où il a vaincu les démons, et elle va porter a nouvelle à la reine. Cependant arrive le roâ exhale son désespoir.
« Je cherche la solitude, et la beauté de i dins, loin de me consoler, augmente ma sou3 elle est pour moi ce qu'est pour un homme qu contre un fleuve, la rencontre d'un courant i tueux et contraire. »
Mais Urvasl, de son côté, est éprise de Purû et nous la voyons tout d'un coup, avec son a^l traverser les airs pour descendre près du roi.
Les jJm^mphes sont d'abord invisibles p I
lui, et c'est ainsi qu'elles Técoutent exprimer son amour et se plaindre. Urvasî écrit alors un vers sur une feuille de bouleau et la laisse tomber près de celui qu'elle aime. Puis la compagne d'Drvasî devient visible, et enfin Urvasî elle-même se présente au roi. Au bout de quelques moments, toutefois, les deux nymphes sont rappelées par un messager des dieux, et Purûravas reste seul avec son confident. Il cherche la feuille sur laquelle Urvasî lui avait fait le premier aveu de son amour ; mais elle est perdue : le vent l'a emportée.
« Vent fortuné du Malaya, s'écrie-t-il, ô toi l'ami du printemps, ravis aux lianes leur poussière embaumée, recueillie sur les fleurs; mais qu'avais-tu besoin de ce cher témoignage d'amour, de ces lignes écrites de sa main, qui étaient tout mon bien? Tu sais qu'un amant tourmenté par l'amour, s'il n'est pas appuyé sur l'espérance de réussir bientôt, s'amuse de cent illusions pareilles, qui soutiennent son courage. )>
Mais ce qui est le plus grave, la feuille est ramassée par la reine qui vient chercher le roi dans le jardin ; il y a là une querelle conjugale, et au bout d'un instant Sa Majesté sort irritée, «furieuse comme ^ne rivière dans la saison des pluies. » Le roi est dou-
blement malheureux, car tout eti aimant Urvasî, il professe pour la reine une respectueuse déférence. Enfin il se retire sur ces paroles :
« Comment! Le jour est arrivé au milieu de sa carrière. Aussi vois-je, accablé par la chaleur, le paon se coucher près de la fraîche citerne creusée à la racine des arbres; les abeilles se loger dans les fleurs du karmikara dont elles ont entr'ouvert les calices ; le canard, abandonnant l'onde échauffée, nager sur les rives au milieu des champs de lotus, et le perroquet altéré appeler à grands cris l'eau dans sa cage placée sous les riants berceaux. »
Au commencement du troisième acte nous apprenons d'abord ce qui arriva à Urvasî après qu'elle eut été rappelée dans le ciel d'Indra ; elle représentaitla déesse de la beauté, qui choisit Vischnou pour son mari.Purushattama est un des noms de Vischnou, et la pauvre Urvasî, quand vint le moment de déclarer qui elle aime, oubliant son rôle, s'écrie, au lieu de : J'aime Purushattama: « J'aime Purûravas.» L'auteur de cette pièce fut si exaspéré par cette erreur, qu'il lança une malédiction sur Urvasî, la condamnant à perdre la science divine ; mais quand la représentation fut terminée, Indra l'aperçut qui se tenait à l'écart, honteuse et désolée. Le mortel
dont elle était éprise avait été, dit-il à la nymphe, son ami dans l'heure du danger ; il l'avait aidé dans ses luttes contre les ennemis des dieux. C'était donc le cas de reconnaître les services rendus. Elle pouvait donc aller trouver le roi et rester avec. lui jusqu'à ce « qu'il vit le fils qu'il lui donnerait. »
Une seconde scène s'ouvre ensuite dans le jardin du palais. Le roi a été occupé des affaires de l'État, et à l'approche du soir il va se retirer dans ses appartements privés.
« Grâce aux affaires, dit-il, qui ont distrait mes ennuis, je n'ai pas senti le jour couler avec une peine excessive, mais comment vais-je traîner cette nuit aux longues veillées, sans passe-temps î
Un messager vient à lui de la part de la reine, et lui apprend que celle-ci désire voir le roi sur la terrasse du palais. Le roi obéit, il gravit les degrés de cristal au moment où la lune va se lever à l'orient qu'elle rougit déjà. Tandis qu'il attend la reine, admirant cette belle nuit, les désirs que lui avait inspirés Urvasî s'éveillent de nouveau dans son âme.
« Le chagrin de mon cœur est violent, mais conmie des roches inégales, en rétrécissant le cours d'un
i94 LES ROIS, LES PRÊTRES
fleuve, augmentent son impétuosité, ainsi l'obstacle mis à ma réunion avec elle produit un efiFet pareil sur mon amour. »
Tout à coup, Urvasî entre sur un char céleste accompagnée de son amie. Elles sont encore invisibles et elles écoutent le roi ; mais au mom^ent où Urvasî s'apprête à lever son voile, la reine apparaît. Elle est habillée de blanc sans aucun ornement, elle vient pour regagner le cœur de son mari parle vœu qu'elle fait.
Le Roi. — « La robe blanche qui est son seul vêtement, ces mangalas qui font toute sa parure, son front couronné d'herbes verdoyantes, sa tenue dépouillée de faste et d'orgueil, comme le prescrit son vœu, tout dans sa personne m'annonce des sentiments qui me sont favorables. »
Là Reine. — « J*ai, cher seigneur, à accomplir sous vos yeux un vœu d'une certaine espèce, et il faut que je vous prie de vous résigner un intant à ce dérangement. »
Le Roi. — « De quel nom est appelé ce vœu de la reine ? »
m LES ROIS. LES PMÊTAES
Le Brahmane confident du Roi, bas à PurûriTas: « Le coupable qui s*éc}iappe ayant d'avoir la main ooopée comme il le méritait est bien résolu i ne plus courir pareil risque. » Haut : € Comment, Reine ! Est-ce que Sa Majesté n'auradt plus votre amour? »
Li Reike. — < Homme de peu de sens ! je désire le bonheur du Roi au prix de mon propre bonheur : juge maintenant d'après cela s'il est aimé ou non. »
Le Roi. — cTupeux, jalouse, me donner à une autre ou me garder pour ton esclave ; mais je suis loin d'être pour toi, femme défiante, ce que tu crois injustement que je suis I »
La Reins. — t-Soit ! Le vœu pour ma réconciliation avec mon époux a été accompli suivant les prescriptions. Venez donc, mes suivantes : allons-nousen. »
Le Roi. — « Tu pars, abandonnant un homme qui n'est pas encore assez bien rétabli dans tes bonnes grâces, i
La Reine. — < 11 ne me reste plus rien à faire ici quant au parfait accomplissement de mon vœu. » Elle sort ensuite avec son cortège.
Dans cette scène de réconciliation conjugale, la Reine a un rôle tendre et touchant qui surprend dans un drame où est peinte la vie de l'Orient; mais ce qui donne au caractère du Roi quelque chose de moins intéressant, c'est qu'au moment même où il vient de protester contre le sacrifice, Urvasî paraît. Présente quoique invisible, elle a entendu toute cette conversation, et maintenant elle s'avance derrière le Roi et lui couvre les yeux de ses mains.
« Ce doit être Urvasî, » dit le Roi. « Comment le toucher d'une autre main aurait-il pu faire courir un tel frisson de plaisir dans tous mes membres? Le lotus koumada ne fleurit pas aux rayons du soleil comme il s'épanouit aux douces clartés de la lune.»
Urvasî prend au sérieux le renoncement de la Reine, et réclame le Roi comme un époux sur lequel elle a des droits. Son amie prend congé ; elle reste avec le Roi comme sa femme adorée.
« Que je suis coupable, » s'écrie-t-elle, « moi qui ai f^u, grand Roi, te causer de si longs chagrins I » '
Le Roi . — « Ne dis pas cela, ma belle. Ce qui est une peine dans le moment est souvent une joie après un
an écoulé. Le voyageur que le soleil a brûlé de ses rayons sait mieux jouir du plaisir que donne l'ombre d'un arbre. *
L'acte suivant est la perle de la pièce, quoiqu'il soit assez difficile de comprendre comment on pouvait le jouer sans une mise en scène à laquelle auraient peine à suffire môme les mieux montés de nos grands théâtres. C'est un intermède lyrique, dont le style diffère sensiblement du reste de la pièce. 11 est tout en vers, et en vers écrits dans les mètres les plus parfaits et les plus raffinés. De plus, il n'est pas écrit en sanscrit, mais en prdkrit. Le prâkrit a été pendant un certain temps la langue vulgaire de l'Inde. Il est plus pauvre de formes que le sanscrit, mais plus doux à l'oreille. Quelques-uns des couplets ont l'air de chants destinés à être exécutés par un chœur, et les indications scéniques données par les manuscrits ont un caractère si technique qu'il est extrêmement difficile de les interpréter exactement.
Nous avons d'abord un chœur de nymphes qui déplorent la destinée d'Urvasî. Elle vivait avec le Roi sous les ombrages d'une forêt, dans une félicité dont rien ne troublait la douceur ; mais
« Une jeune nymphe, appelée Oudakaravati, fut
ET LES CASTES. i99
remarquée un instant parle saint roi, tandis qu'au bord de la Mandâkinî elle se jouait sur une grève de sable. Ce regard piqua au vif ma chère compagne Urvasî... Repoussant les excuses de son époux, l'esprit égaré par la malédiction du maître, oubliant que Taccès en était défendu par le dieu même, elle voulut pénétrer dans le bois de Koumâra, interdit aux jeunes femmes; mais à peine y eut-elle mis le pied que sa personne fut soudain métamorphosée en crâne sur le bord même de la forêt. »
On entend dans l'air des voix plaintives qui se lamentent sur la séparation des deux époux, puis on y voit entrer le roi lui-même ; ses traits trahissent la folie ; son vêtement est en désordre. La scène représente une forêt sauvage, peuplée d'éléphants, de daims, de paons et de cygnes; des nuages s'assemblent au ciel. Il y a aussi des rocs et des cascades, des éclairs et de la pluie. Le roi se précipite d'abord comme en démence vers un nuage qu'il prend pour un démon ravisseur de son amante :
« Ahl cruel démon, arrête ! arrête I Où vas tu emporter ma bien-aimée ?» Il regarde.
« Comment I du sommet de la montagne il s'élance dans les cieux et fait tomber une averse de flèches. »
Il saisit une motte de terre et court comme pour en frapper le fantôme. Pendant qu'il promène ses regards de côté et d'autre, le chœur chante le couplet suivant :
« Portant fixé dans son cœur le regret de sa compagne qui lui a été ravie, un jeune cygne, agitant son aile, s'abandonne à sa douleur sur le plus beau des lacs et de ses yeux jaillit un ruisseau de larmes. >
Le roi reprend alors d'une voix plaintive : « Comment ! c'est un nuage nouveau armé des éclairs de la foudre ; ce n'est point un cruel démon. C'est un aro-en*ciel qui s'étend au loin, et ce n'est vraiment pas un arc de guerre I C'est une pluie pénétrante, et ce n'est pas une grêle de flèohes. C'est l'éclair qui reluit comme la pierre à essayer l'or, et ce n'est point ma chère Urvasî ! »
Ces plaintes et ces rêves de son délire sont interrompus par des chants dont on a un échantillon dans le couplet cité plus haut ; le chœur y déplore le malheur des amants violemment séparés. Pour donner vraiment une idée juste de la beauté de cet ensemble, il faudrait citer des extraits beaucoup plus étendus que nous ne pouvons le faire ici ; mais nous ne pouvons pourtant pas résister au désir d'en détacher encore quelques passages.
« Oh, bonheur I Une consolation vient ici récompenser mes efforts I Ce jeune bananier avec ses fleurs aux calices humides, frangés d'un rouge pâle, rappelle à mes regards les yeux de mon amante, gonflés de larmes de colère. »
Il s'adresse à diff'érents oiseaux, et il leur demande s'ils ont vu ses amours ; il interroge le paon, « l'oiseau à la gorge d'un bleu sombre et à l'œil de jais; »
— le coucou, <s que les amants croient un messager d'amour ; » — les cygnes, « qui ouvrent leurs ailes pour s'envoler vers le nord, et dont l'élégante allure laisse deviner qu'ilç ont vu cette beauté ; »
— enfin le kakravâka, « un oiseau qui lui-même, pendant la nuit, est séparé de sa compagne ; » mais aucun ne répond. Ni eux, ni les abeilles qui murmurent sous les pétales du lotus, ni l'éléphant royal, qui est étendu avec sa compagne à l'ombre du kadamba, personne n'a vu celle qu'il a perdue.
« Ah I voici la montagne, que l'on appelle la montagne à la cime parfumée ; elle est délicieuse entre toutes et chère aux nymphes du ciel. Peut-être trouverai-je ma charmante Apsara dans la région qui s'étend à ses pieds. — Comment I le temps s'obscurcit... Soit I Je verrai à la lueur des éclairs. Mais quoi I par un eff'et de ma mauvaise fortune, les nuages
qui s'élèvent sont tous vides de tonnerres. Quoi qu'il en soit, je ne veux pas m'en retourner que je n'ai visité cette montagne. »
Le Chœur. — € Déchirant la terre de ses ongles, obstiné, ardent à son œuvre, le sanglier furieux, vovez, erre çà et là dans les fourrés du bois. »
Le Roi. — «Mont aux larges croupes, ma charmante épouse à la belle poitrine, cette nymphe, aussi bien douée que l'épouse de l'amour, marche t- elle, courbée au sein de tes bois, dans les gorges mêmes de tes montagnes?
« Comment I il garde le sUence ; je crains q'j'il n'ait pas entendu à cause de la distance : je vais donc m'approcher et lui adresser la question de plus près.
« Montagne ravissante par les douces chansons des kimaras, montre-moi la bien-aimée de mon cœur, toi dont le sommet brille d'une aigrette formée de mainte espèce de fleurs, et qui vois tes cascades limpides se briser sur un sol de cristal I Souveraine de toutes les montagnes, as-tu vu dans cette forêt charmante celle qui est séparée de moi, cette nymphe ravissante, belle dans toute sa personne, Tas-tu vue ? »
s'écrie to::î z-re:
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SOfc LES ROIS, LES PRÊTRES
dieux, toi de qui j'ai effarouché les plaintifis oiseaux, et qui entends les tribus des abeilles bourdonner sur tes rivages... »
Le roî invoque, de même, et sans plus d'effet, le roi des gazelles, et il va s'abandonner au désespoir, quand il trouve à terre une pierre précieuse d'un rouge éclat : c'est la pierre de la réunion qui, par son charme puissant, doit rendre Urvasî à son amant. Il la tient dans ses mains et il embrasse la vigne, qui redevient Urvasî. Le roi place le rubis sur le front d'Urvasî; le roi et sa céleste compagne repartent pour Allahabad.
« Reconduis-moi dans mon palais, dit le roi, sur le nuage nouveau qui se meut avec le doux balancement des chars célestes, qui se pavoise des splendeurs de l'air en guise de drapeaux, et que Tarc-enciel de la saison printanière embellit de ses couleurs variées. »
Le cinquième et dernier acte commence par un accident malheureux. Un vautour a enlevé, le prenant pour un morceau de chair, le rubis de la réunion. L'ordre est donné à tous les chasseurs de la ville et des environs de tirer sur le voleur ; et au bout d'un moment, un forestier rapporte le joyau,
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« Que le gnsi r--: n*r.=î*î 4>Aji, 'j-jand lu m'ens dérobé mon yrr^Tf - --.Içpîîr.'se, «rt'j'jt; Ja mv lédiction do mal'-re ^-zX %z',-C'.A vl'jTi ktuH , iwhit me permit de quitter \i ::lil y.-xr le K/Awhe ; nmu
il fixa un terme à mon absence... « Tu reviendras « à ma cour, me dit-il , aussitôt que le saint roi, « mon fidèle ami, aura vu de ses yeux le visage d'un « fils né de vos amours. »
« En conséquence, la crainte de me voir séparée de ta majesté et le désir d'une plus longue union avec elle me firent porter mon enfant nouveau-né dans l'ermitage du vénérable Kyavana , où je le confiai aux mains de la noble Satyavatî. Mais aujourd'hui qu'elle a dit : « Il est devenu capable de « faire la joie de son père; » aujourd'hui qu'elle m'a dit : « Je rends Ayus à sa mère, » comment puis-je demeurer longtemps avec ta majesté? »
Le roi tombe évanoui; puis, une fois revenu à lui, s'écrie :
« Ahl destin, tu ne peux accorder le bonheur sans aussitôt l'empoisonner. Au moment où j'étais si heureux d'avoir obtenu un fils, cette cruelle séparation tombe inaintenant sur moi comme le feu du tonnerre sur un arbre que l'eau des pluies nouvelles commençait à guérir des soufi'rances de Tété. »
Urvasi.— • « Malheureuse que je suis I Je crains que me voyant partir pour remonter au ciel' aussitôt après qu'est terminée la première éducation de notre
fils, tu ne t'imagines pas que je suis joyeuse d'svoir terminé mon rôle ici-bas et que je dt.'^sire te quitter. »
Le Roi. — « Ma belle, ne tiens pas ce langa^o; U nécessité qui nous force à nous soumettre ii la wtlonté d'un plus puissant que nous, ne fAÎt pa^ qu'il nous soit facile de nous arracher à ce que nous aimons. Obéis à l'ordre de ton maître; moi, di>s aujourd'hui, quand j'aurai confié l'empire A lou fils, jo m'en irai habiter au milieu des troupeaux do };a> zelles qui vaguent dans les forôts. »
On fait des préparatifs pour l'inauguration du nouveau roi, quand apparaît un nouveau dfus m maehind, Narada, le messager d'Indra.
Narada. — «Victoire au souverain du monde...
Écoute les instructions du grand Indra. Ce diou ayaut deviné par la puissance de sa vision que tu avais formé la résolution de t'en aller vivre au miheu des forêts, m'envoie dire ces mots à la majesté... Ceux de qui les regards embrassent les troin uunulL'fi lui ont appris qu'une guerre devait bientôt s'iilhiiiior contre les démons et les dieux, et comme il suit quo lu es un allié expérimenté dans la guerre, il im veut pas que tu déposes les armes, mais il te donne Ih vasl
pour ton épouse légitime aussi longtemps que peut durer ta yie. »
Après cela, tout finit à la satisfaction générale. Des nymphes descendent du ciel avec un vase d'or qui contient l'eau du Gange céleste, avec un trône et autres présents des immortels. Le jeune prince est sacré comme associé à l'empire, et tous vont ensemble présenter leurs hommages à la reine, qui avait si généreusement renoncé à ses droits en faveur d'Urvasî, la nymphe céleste.
Nous admirons donc ici, pleinement épanouie, la fleur dont nous avons retrouvé la tige dans les Purànas et le Mahàbhàrata, et recherché la racine dans les Bràhmanas et le Véda, tandis que la graine d'où elle est sortie est cachée au plus profond de cette couche féconde du langage primitif d'où tous les dialectes aryens ont tiré leur force et leur sève.
M. Carlyle a pénétré au cœur même de la mythologie, lorsqu'il dit : « Ainsi, quoique la tradition puisse n'avoir qu'une racine, elle croît comme un [figuier des Banians, et devient le labyrinthe d'arbres qui s'étend au-dessus de tout. » Les racines de toutes les histoires de Purûravas et d'Urvasî étaient ces courtes expressions proverbiales que les anciens dialectes affectionnent : « Urvasî aime Purûravas » signifiant « le soleil se lève » ; < Urvasî
manière. Nous [laissons parler le savant professeur d'Oxford.
« Une idée semblable conduisit les Grecs à former le nom de Képhalos, et lorsqu'on l'appelait le fils de Hersé, la rosée, cela signifiait dans le langage mythologique ce que nous exprimerions par le soleil ' se levant sur les champs couverts de rosée. On raconte de Képhalos qu'il était le mari de Prokris qu'il aimait, et qu'ils se jurèrent d'être fidèles l'un à l'autre. Mais Éos aussi aime Képhalos ; elle lui avoue son amour, et Képhalos, fidèle à Prokris, ne l'accepte pas. Éos, qui connaissait sa rivale, répond à Képhalos qu'il faut rester fidèle à Prokris jusqu'à ce que cette dernière manque à son serment. Képhalos accepte la gageure, approche de sa femme déguisé en étranger, et obtient ses faveurs. Prokris, découvrant sa honte, s'enfuit en Crète. Là, Diane lui donne un chien et une lance qui ne manque jamais son but, et Prokris retourne auprès de Képhalos déguisée en chasseur.
Pendant qu'elle chasse avec Képhalos, celui-ci lui demande le chien et la lance. Elle les lui promet en retour de son amour, et quand il y a consenti, elle se fait reconnaître et est reprise par Képhalos. Cependant Prokris craint les charmes d'Éos, et pendant qu'elle épie avec jalousie son mari, elle est tuée par lui avec la lance qui ne manquait jamais son but.
ET L£S CASTJgS. 2U
Avant d'expliquer ce mythe, qui est raconté avec beaucoup de variantes par les poètes grecs et latins, il faut le disséquer et le réduire à ses éléments constitutifs.
Le premier de ces éléments est « Képhalos aime Prokris. »
Pour expliquer Prokris, il faut recourir à une comparaison avec le sanscrit, où. Prush et Prish signifient ARROSER, et sont employés principalement pour désigner les gouttes de pluie. (Par exemple, dans le Rig-Véda, I, clxviii, 8.) « Les éclairs sourient à la terre quand les éclairs versent par ondées la pluie sur la terre. » La même racine, dans le langage mythologique, a pris le sens de gelée^ et Bopp identifie Prush avec l'ancien mot allemand Frus^ frigere.
En grec, nous devons rapporter à la même racine TçpwÇ, TTpctMco;, une goutte de rosée, et aussi Prokris^ la rosée. Ainsi, la femme de Képhalos n'est qu'une répétition de Hersé sa mère; Hersé, rosée, étant également dérivé du sanscrit Vrisch, arroser. Prokris, rosée, qui se rattache à la racine sanscrite Prusch, ayant le même sens. La première partie de notre mythe signifie donc simplement « le soleil boit la rosée du matin. »
Le second élément est : « Éos aime Képhalos. » Ceci n'a pas besoin d'explication, c'est le vieil adage
Slî LES BOIS, LES PRÊTRES
répété cent fois dans la mythologie védique : € Taurore aime le soleil. »
Le troisième élément est : « Prokris est infidèle; cependant son nouvel amant, quoique sous une autre forme, est toujours Képhalos. » On peut interpréter ceci comme une expression poétique des rayons du soleil réfléchissant diverses couleurs par les gouttes de rosée. Prokris est embrassée par beaucoup d'amants ; cependant tous sont Képhalos déguisé, puis enfin reconnu.
Le dernier élément est ; « Prokris est tuée par Képhalos, » c'est-à-dire la rosée est absorbée par le soleil ; Prokris meurt à cause de son amour pour Képhalos, et il doit la tuer parce qu'il l'aime. L'absorption graduelle et inévitable de la rosée par les rayons brûlants du soleil est exprimée avec beaucoup de mérite par le trait fatal de Képhalos, lancé sans intention sur Prokris cachée dans le buisson de la forêt.
Nous n'avons qu'à réunir ces quatre éléments, et nous aurons l'histoire de l'amour et de la jalousie de Képhalos, Prokris et Éos. S'il était nécessaire de donner un supplément de preuves afin de démontrer encore mieux la nature solaire de Képhalos, nous pourrions rappeler que la première rencontre de Képhalos etde Prokris a lieu sur le mont Hymette, et qu'ensuite Képhalos se jette dans la mer par dé-
sespoir, du haut des montagnes de Leucade. Or, dans l'Attique/à laquelle tout le mythe appartient, le soleil, pendant la plus grande partie de l'année, apparaissait en se levant sur le mont Hymette, comme une tête resplendissante. Une ligne droite même de^cet endroit le plus oriental, à la pointe la plus occidentale de la Grèce, nous conduit au promontoire de Leucade ; rien de plus naturel que de dire que ce fut là qu'il noya ses chagrins dans les vagues de la mer Ionienne.
Un autre coucher de soleil magnifique nous apparaît dans le mythe de la mort d'Héraclès. Le double caractère d'Héraclès, comme dieu et comme héros, est reconnu même par Hérodote, et quelques-unes de ses épithètes suflâsent pour indiquer son caractère solaire, quoique aucun nom peut-être n'ait été le sujet d'autant de contes mythologiques, historiques, physiques et moraux. Les noms qu*il partage avec Apollon et Zéus sont : Aaçv/içopoç, A>.eÇi)caxoç, Maunç iJaîbç 0Xu(jL7uio;, nayyeveTOp,
Or, dans son dernier voyage, Héraclès, de même que Képhalos, s'avance de Test à l'ouest. Il accomplit son sacrifice à Zéus sur le promontoire Kenœou de l'Eubée, quand Déjanire (en sanscrit Dâsya-narî, esclavage féminin, c'est la servitude par l'amour personnifiée) lui envoie le fatal vêtement. Il jette alors dans la mer, Lichas qui est changé en île. De
là Héraclès passe à travers Trachys et au moat CEtna, où son bûcher se dresse; le héros -est brûlé et s'élève à travers les nuages jusqu'au siège des dieux immortels ; à partir de ce moment, lui-même devient immortel, et il est marié à Hébé, la déesse de la jeunesse.
Le vêtement que Déjanire envoie au héros solaire est une expression vaguement employée dans d'autres mythologies; c'est le vêtement que, dans les Védas, « les mères tissent pour leurs vaillants fils. » Ce sont les nuages qui s'élèvent de l'eau et entourent le soleil comme un sombre vêtement; Héraclès essayé de l'arracher ; son ardente splendeur perce à travers l'obscurité qui s'épaissit; mais des nuages enflammés l'embrassent et se mêlent aux derniers rayons du soleil ; alors on voit à travers les nuages épars du ciel, le héros mourant qui déchire son propre corps jusqu'à ce que ce corps brillant soit consommé dans un embrasement général. Sa dernière amante est Joie, qui'doit représenter les nuages du soir colorés de teintes violettes.
11 est certain que les Grecs de l'époque, relativement modernes, n'ont rien compris à ces étranges traditions.
Mais, de même, dit excellemment Max-MuUer qu'il est des motifs grecs qui n'ont aucune explication en grec, et qui, si on ne les avait comparés au sans-
crit et aux autres dialectes de même origine, seraient toujours restés pour le philologue de simples sons auxquels aurait été attaché un sens conventionnel, de même, il y a des noms de dieux et de héros inexplicables au seul point de vue grec, et dont on ne peut découvrir le caractère primitif sans les confronter avec les dieux ou les héros de l'Inde et de la Perse...
C'est ainsi que les vieux mythes indous se sont rajeunis sur le sol de la Grèce.
Nous ne saurions trop insister sur cette pensée qui fait le fond de toutes uqs études. • . Tout le monde ancien, la Grèce en tête, est issu de l'Inde.
Et comme il est encore nombre de gens qui, nourris de la Grèce, ne veulent rien voir au delà, nous leur disons avec l'illustre orientaliste que nous venons de citer :
« Celui qui ne part que du sol de la Grèce et de l'Italie, n'atteindra jamais ces profondeurs, n'arrivera pas jusqu'à ces terrains primitifs, jusqu'à ces couches les plus anciennes de la pensée et du langage mythologique... S'il y a une nouvelle lumière à projeter sur la période la plus ancienne et la plus intéressante de l'histoire de l'esprit humain, la période où les noms ont été donnés aux choses, et où les mythes ont été créés, c'est des Védas seuls que peut venir cette lumière. »
216 LKS ROiS, LES PRÊTRES
Ainsi : Agni, le soleil, ea tant que feu et lumière; Indra, le soleil, en tant que force fécondante ; Dahana, l'aurore, sont les trois premières personnifications de phénomènes naturels de la vieille mythologie védique. Le lecteur va pouvoir se rendre compte, par les différents hymnes que nous allons placer sous ses yeux, de la marche qui conduisit logiquement nos premiers ancêtres de Tlndoustan au culte de la Mère nature, de la grande cause universelle, par l'observation des manifestations extérieures de sa puissance.
Ni le Prêtre, ni la. Révélation, ni le guerrier ou le roi chargé de défendre Prêtre et Révélation, ne sont nés encore... L'homme ne cherche pas à sonder Tinsondable mystère de son origine, il croit avoir existé de tous temps, la création est pour lui un mot vide de sens, il chante la nature et les joies qu'elle lui donne et les terreurs qu'elle lui cause, et il chantera ainsi jusqu'au jour néfaste qui verra naître l'esclavage religieux et social par la coalition de tout ce qu'il y a de mauvais dans l'humanité.