‹ Roland & Marie PhliponChapitre 20 sur 68 · A Sophie, 8 mars · texte numérisé non relu

A Sophie, 8 mars

Lettre fort intéressante, où Marie Phlipon s'analyse en teriVies peut-être obscurs pour son amie, plus clairs pour nous :

J'ai souffert une crise violente... Je crois que l'attendrissement ou l'émotion où me tenait ma situation au milieu de ces personnes souffrantes [la bonne et l'apprenti]... me rendait plus susceptibles d'être fortement ébranlée par toute cause quelconque qui se jetterait et que tel a été le principe qui augmente cette dernière révolution... Je suis le centre où tout vient frapper. Peut-être, dans des jours paisibles, je reviendrai sur ce temps, et je t'entretiendrai de tous les détails dont je t'ai frustrée...

(1) Marie Phlipon a dû confier à Roland les motifs de son voyage de Vincennes, et c'est à ces soucis que font allusion ces phrases.

(2) M. Guérard.

33.— Marie Phlipon à Roland, mars 1779 (ms. 6238, fol. 14-15).

La lettre ne donne pas le quantième du mois ; il semble qu'elle soit de la première quinzaine.

Mars 79.

Il est deux heures du matin; je me sens fraîche, éveillée, paisible, comme au sortir des bras du sommeil, et je ne puis me refuser le plaisir de vous écrire un mot avant de me coucher.

Mon pauvre ami, que faites-vous tristement avec votre rhume (1)? Je viens de lire le cahier de votre histoire de la Grèce (2). J'en ai l'imagination remplie et l'âme toute émue. Attachée peu à peu par la peinture intéressante des mœurs et des goûts d'un peuple sensible et généreux, j'ai été tellement préoccupée des objets qu'elle me présentait que je n'ai plus vu qu'eux. C'est avec un étonnement semblable à celui qu'on éprouve après quelques moments de délire que je me retrouve isolée au coin de mon feu, moi qui me croyais environnée d'Ulysse, Ajax, Diomède et tous ces autres héros qui se disputaient les prix des jeux qu'Achille faisait célébrer en l'honneur de Patrocle. Le souvenir d'un ami vient se placer tout naturellement pour adoucir l'effet d'un changement aussi brusque. Je ne sais si vous m'inspirez de vos goûts ou si la même sympathie qui rapproche nos âmes les rend susceptibles d'être également affectées par des sujets semblables, mais vos Grecs me plaisent et m'intéressent. On aperçoit chez eux, dès les premiers temps, ces germes heureux de grandeur, de noblesse et d'agrément qui se développèrent successivement dans leurs lois, leurs actions, leur génie et leurs productions. Combien leur âme active, leur imagination forte et brillante se montrent déjà dans le siècle du siège de Troie I Une religion douce et riante, des mœurs simples, un courage

(1) Roland écrivait, le 16 mars, à Cousin-Despréaux : « Je suis occupé comme jamais ; le temps coule avec une rapidité sans égale ; je suis fort enrhumé ; je n'en travaille ni chemine moins... »

(2) C'était le manuscrit de Cousin-Despréaux, confié à Roland pour retouches, suppressions, additions, etc..

élevé, des exercices propres à nourrir Tamoiir de la gloire, en perfectionnant d'ailleurs les facultés corporelles, annoncent et distinguent la nation qui doit bientôt, dans tous les genres, fournir des modèles à la postérité.

Je crois que par sa nature, par Térudition qu'il contient, et à l'aide des traits de force que vous lui donnerez, l'ouvrage de votre ami intéressera les gens de goût et les amateurs des lettres.

C'est un beau dessin, dont plusieurs traits faiblement esquissés ont besoin d'être retouchés avec vigueur.

Je vais dormir, si je puis, pour reposer ma petite tête et lui rendre la force de faire une équation. Ne riez point : je suis aussi embarrassée de mon algèbre que vous l'êtes de votre rhume : il n'y a là rien de plaisant.

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