CHAPITRE IV
La Grise (avril 1779).
Violemment épris, Roland va devenir entreprenant. C'est à ce moment-là (commencement d'avril) qu'il faut placer une scène à laquelle Marie Phlipon fera allusion deux mois plus tard, alors qu'il se sont engagés l'un à l'autre : « Eh bien, mon ami, laisse-moi (tu connais ce laisse-moi) déraisonner quelquefois (lettre du 6 juin). Et Roland de répondre : « Je pense à toi sans cesse ; je m'en occupe partout, et ce délicieux laisse-moi ne me sort pas de la tête... » (Lettre du 8 juin). Dans sa réponse du 10 juin, elle y revient encore : « Je suis bien aise aussi que tu te souviennes de mon « laisse », quoique tu l'interprètes assez mal... » Puis, un peu plus loin, un mot qui dit tout : « quesio primo dolcissimo bacio, impétueusement ravi, me fit un mal affreux... » Mais cette belle fille de vingt-cinq ans n'est ni une étourdie, ni une innocente. Par honnêteté, par fierté et aussi par un calcul très sensé, elle s'est promis depuis longtemps « de n'accorder jamais la moindre des faveurs qu'à l'homme auquel elle serait unie par le plus sacré des liens » (Lettre du 10 juin).
Sa résolution est vite prise. Le 10 avril elle se sauve à Vincennes, où elle trouvera, chez son bon oncle, un refuge propice aux réflexions, en même temps qu'elle continuera à s'y occuper du règlement de comptes avec son père.
C'est de là sans doute qu'elle écrivit à Roland la lettre suivante, datée seulement du « mardi soir ». (Il semble bien que ce soit du mardi 13 avril). La lettre étant adressée « hôtel de Rome, rue de la Licorne », on voit que Roland était encore à Paris.
38. — Marie Phlipon à Roland, s. d. [13 avril] (ms. 6238, foL 18-19).
Adresse : A M. Roland de la Platière, hôtel de Rome, rue de la Licorne, près l'église de la Madeleine, à Paris.
Mardi soir.
Je suis dans une situation qui me paraît nouvelle, mais l'espèce de douceur dont elle est accompagnée ne me dédommage pas de l'agitation inquiète que je souffre. Il me semble que je ne suis pas contente de moi... et (ce qu'il y a de pis) que vous en êtes la cause. Je sens trop bien la vérité d'une de vos réflexions : que tous les torts de votre sexe à
l'égard du mien sont les nôtres. Je prends la proposition pour maxime : je me charge des torts passés et des reproches que j'en voudrais faire, mais je préviendrai les nouveaux avec toute la vigilance dont je suis capable et vous ne trouverez pas étrange que j'appelle l'austérité à mon aide. Je vous ai vu depuis longtemps, je vous vois toujours et je crois vous voir à jamais comme l'être intéressant dont l'âme sensible, droite et honnête, les sentiments élevés et délicats, les mœurs douces et pures méritaient de fixer mon estime et mon attachement. La confiance et l'ingénuité vous ont ouvert mon cœur ; je vous ai donné le nom d'ami, j'ai pris un titre semblable à votre égard et les obligations qu'il m'impose seront au nombre des plus chères occupations de ma vie. Ne me faites pas penser que le trouble, la crainte et les dangers sont presque inséparables de l'amitié la plus sainte, contractée entre les femmes et ceux de votre sexe. Je vous le disais avec émotion, je le répète avec fermeté : mon ami, si je me croyais plus faible qu'il ne me convient de l'être, je vous prierais de me soutenir et je vous ferais voir, dans cette franchise, ma confiance et vos devoirs. Lorsque mon air rêveur vous faisait demander quelles idées me préoccupaient, n'aperceviez-vous pas que je voulais me plaindre et que je cherchais en vain le courage de le faire ? Pouvez-vous chercher bien loin la cause des affections diverses dont les effets se succèdent sur ma physionomie, quand vous êtes près de moi et que nous sommes livrés aux charmes de l'intimité ? J'avoue que votre vivacité m'intimide et m'effraie ; elle ôterait à notre société cette heureuse assurance, cette liberté., cette familiarité noble et touchante qui sont les fruits de la vertu. Mi pare che l'amicizia non è cosi ardente nelle sue carezze : ella è dolcissima, naturale, schietta : non l'ho più riconosciuta, é '1 mio cuore n'ha sentito del timoré. Perche volere destare turbolenza, inquietudine, nella mia semplice anima ? Lascia mi l'amabile pace per amarti sempre, sempre. (1)
(1) Il me semble que l'amitié n'est pas si ardente dans ses caresses ; elle est douce, naturelle, sans mélange ; je ne l'ai plus reconnue et mon cœur en a ressenti de la crainte. Pourquoi vouloir, dans mon âme simple, éveiller le trouble, l'inquiétude ? Laisse-moi l'aimable paix, pour t'aimer toujours, toujours !
Cette lettre est sans date et sans adresse. Mais c'est évidemment une réj)onse à la précédente. Elle doit être approximativement du 14 avril, et avoir été écrite par Roland en quittant Paris.
Je me sais gré, Mademoiselle, d'après le contenu de votre lettre, de n'y avoir point répondu dans l'agitation et le trouble où m'a jeté sa lecture. Revenu à moi, je proteste ne vouloir être ni injuste, ni cruel ; mais je ne puis m'empêcher d'observer que ce n'est point à votre confiance que je dois la connaissance de votre personne, et que je m'étais livré à vous sans réserve, avant que vous eussiez rien fait de semblable de votre côté. Vous avez vu tous les ressorts de mon âme, tous les replis de mon cœur, dans bien des écrits uniquement réservés au cercle le plus étroit de l'amitié : mon cœur fut toujours sur mes lèvres avec vous, et c'est toujours lui qui vous adressa la parole dans nos entretiens. Serait-ce dans quelqu'une de ces circonstances que je me serais montré un vil séducteur? et ne réserviez-vous tant de courage et de force que pour me dire que c'est en vain ? Non, Mademoiselle, je n'ai fait aucun projet, je n'ai eu aucune espérance qui dût vous être funeste. Vivement affecté, j'ai cru partager sans crime des émotions dont vous ne craignez pas de m'accuser et de me blâmer. Je n'analyse point vos principes : je respecte votre personne ; je puis être malheureux de la connaître, mais je mourrais avant de l'outrager. Je ne prétends point que vous comptiez mon bonheur pour quelque chose ; il me suffira de ne pas troubler le vôtre : et si, trop affecté d'un sentiment qui m'opprime, il faut ne plus vous voir, je tâcherai de prévenir l'instant fatal où vous vous proposez de me le prescrire.