‹ Roland & Marie PhliponChapitre 25 sur 68 · A Sophie, 14 avril, de Vincennes · texte numérisé non relu

A Sophie, 14 avril, de Vincennes

J'occupe depuis quatre jours ce petit appartement, simple et propre, situé dans le haut de la maison de mon oncle, que nous avons visité ensemble... Je suis arrivée ici de samedi

[10 avril]... J'ai laissé à Paris M. Roland. Je crois que je ne Ty retrouverai plus ; c'est à ton tour de le voir...

Puis, en fille qui pense à tout, elle demande à Sophie de lui renvoyer, en même temps que les neuf cahiers de ses Loisirs, sa correspondance avec Sevelinges, ainsi qu'une lettre écrite par elle à la Blancherie trois ans auparavant (1), et elle ajoute : « Ne me demande pas le pourquoi de tout ceci ; si je pouvais te le dire, je n'attendrais pas que tu m'en fisses la question, et, devant la taire, tu me causerais une peine de plus si tu me l'adressais ». Pourquoi, en effet, redemander ce dépôt à son amie ? Est-ce prudence ? C'est surtout fierté. Elle veut pouvoir, quand Roland fera le pas décisif, lui tout dire, lui avouer ses imprudences pièces en main, pour qu'il n'ait pas à les apprendre d'ailleurs et à les lui reprocher.

41 . . Marie Phlipon à Roland, s. d. [20 avril], (ms. 9533, fol. 64)^

Cette lettre, que j'ai publiée dans l'Amateur d'autographes d'août 1908 (2), marque une des phases de la crise et est un anneau indispensable de la correspondance.

Marie Phlipon est revenue de Vincennes le 19 avril ; elle a dû trouver au logis la réponse singulièrement réservée de Roland ; elle a appris en même temps qu'il avait quitté Paris (« accablée de ton départ ») ; d'autre part, elle dit « ma bonne malade... » Or, Mignonne tomba malade le 20 et prit le lit le 21 (Dauban, II, 385). — Je ne crois donc pas me tromper en plaçant cette lettre au 20 avril. C'est une réponse à la froide lettre de Roland. Puisqu'il se dérobe, elle prend l'offensive.

Vous me désespérez, vous me faites haïr la vie ; sachez me connaître davantage ou laissez-moi mourir. O mon amil Était-ce de toi?... Aveugle ingrat 1 je pourrais être heureuse sans que tu fusses heureux I Tu me le dis et tu ne rougis pas !

Accablée de ton départ, tourmentée par des parents cruels, lorsque je fais taire ma douleur pour ne pas aigrir la tienne, tu me trouvés une âme froide et tranquille 1 Quoi ? cette énergie que tu te sens n'a-t-elle jamais produit chez toi que des transports et des éclats sans te conduire au delà ? Si je t'ai mal connu, c'est lorsque j'ai cru pouvoir être mieux appréciée par toi. Tu me déchires ; je me méconnais; à peine puis-je exhaler mes sentiments; je n'ai plus la triste liberté

(1) Voir Lettres Cannet des 11 et 13 janvier 1776.

(2) Elle manque au recueil Join-Lambert de 1896, les ms. 9532-9534 n'étant entrés à la Bibliothèque nationale qu'en 1899. , . .

de répandre mes pleurs. Ma bonne malade réclame mes soins à tous les instants; je vais la perdre d'une façon ou d'une autre. Je suis dans une crise violente avec mon père, avec ses parents qui ont des projets I Va, puisque le plus vif attachement d'un cœur sensible et vrai, puisque l'assurance d'une liaison éternelle, l'idée d'une amie qui s'efforçait d'être heureuse pour contribuer à ta félicité, ne peuvent rien pour elle, apprends que ton amie est en proie aux sensations les plus pénibles, aux agitations les plus cruelles. Laisse-lui la douceur d'être seule malheureuse, si c'est encore en ton pouvoir.

42. — Roland à Marie Phlipon, 22 avril (ms. 6240, fol. 9). — NO d'ordre : 2e (1).

C'est une réponse immédiate à la lettre précédente. Roland rend les armes.

A la Soggiogatrice di Melindo (2).

Le 22 avril.

J'attendais ta lettre avec une agitation et même un tourment que je ne saurais peindre : je l'ai reçue, je l'ai lue dix fois, j'ai été attendri jusqu'aux larmes ; mais elles sont devenues amères, et mon cœur est navré. Tu me défies déraisonner le sentiment avec toi, cruelle I Tu m'as dit une vérité sensible, et qui m'a transporté. Mais je te connaissais avant de t' aimer autant, et je conserve du moins le souvenir de ce que tu vaux pour justifier mon délire ; mais toi, qui m'aimes, me dis-tu, tu conserves cette égalité d'âme qui fait envisager tout du même œil. Te le dirai-je? cette sécurité, cette fermeté dont je te loue, me déchire ; elle empoisonne ma vie, elle me fait bien du mal, puisqu'elle me rend incapable de tout ; et tu

(1) Ici, Roland commence à numéroter ses lettres, ce que Marie Phlipon ne tardera pas à faire de son côté.

(2) A celle qui a subjugué Mélinde.

Gomme on l'a vu (lettre du 19 mars 1779), Roland et son amie se souvenaient des pastorales italiennes qu'ils avaient lues ensemble. Ce même voca bulaire pédantesque se retrouve dans les lettres de Roland à Gousin-Despréaux. Pour ses amis de Dieppe, il s'appelait aussi Mélinde.

Il était rentré à Amiens.

peux croire que Tétat est affreux sans doute, qui me porte à te faire cet aveu.

Tu ne peux te croire malheureuse que par des sujets de te plaindre de moi; et j'ose croire moi-même ta confiance fondée de ne jamais redouter la cause de pareils effets. Tu pourrais donc être heureuse sans que je fusse heureux 1... mon cœur s'est serré à cette idée ; et si des larmes n'en eussent soulagé l'expression, je cesserais de t'écrire. Va ! tu n'as connu que faiblement l'énergie de mon âme , et tu ne semblés pas te douter jusqu'à quel point tu l'as opprimée. Parle-moi de la tranquillité de la tienne et de tes triomphes et achève de me tuer.

Je n'ai ni métaphysique à étaler, ni antithèses à faire : je n'ai qu'un cœur, qui n'est même plus à offrir. Il est franc, sensible à l'excès : il t'aime : voilà tout ce que je vaux ; et il me suffit de valoir par là. Je ne sais en quoi je me suis vengé, ni ce que tu pourrais avoir en effet à me reprocher. Tu as vaincu : tu en conviens : tes tourments ont été courts ; et je suis malheureux, sans avoir assurément rien à me reprocher à moi-même. Hé bien ! mon amie, sois heureuse, jouis des ressources que la nature etTart combinés te procurent. C'est de toi que j'attends à savoir si j'aurai à me reprocher d'y avoir apporté quelque obstacle par cette lettre. Adieu.

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