‹ Roland & Marie PhliponChapitre 26 sur 68 · XVII ET XVIII · texte numérisé non relu

XVII ET XVIII

43 et 44. — Marie Phlipon à Roland, 21 et 23 avril (ms. 6238, fol. 20-23 et 24-25). — Pas d'adresse.

En examinant le manuscrit, on voit que la première lettre a été commencée « le mercredi matin » (21 avril) et qu'elle débute par ces mots : « Vous avez bien ri de mon sermon », qu'elle se continue jusqu'à « rendez-moi à l'amitié ou craignez... de m'obliger à ne vous plus voir », puis reprend par « ô mon ami ! pourquoi troubler une vision qui pouvait être si belle ! », pour finir par « vous pourrez trouver autre part moins de rigueur, mais non pas plus de tendresse. »

Il y a là deux lettres absolument distinctes. Le précédent éditeur s'est mépris : 1° en coupant en deux la première ; 2° en soudant, à la deuxième partie, la seconde lettre, qui en est bien distincte.

Après quoi, vient la seconde lettre, commençant ainsi : « Combien les heures sont pesantes ! » et se terminant par : « j'aurais mille choses à te dire, si je pouvais m'occuper d'autre chose que de toi. »

On peut reconstruire ainsi ces fiévreuses journées : Marie Phlipon est auprès de sa fidèle bonne niouranle. l'^IIe n'a pas encore reçu la lettre du 22 avril où Roland capitule, elle est toujours sous l'impression de la froide lettre précédente. Tourmentée, elle se met à écrire le mercredi matin, 21 avril, et, tout en soignant et veillant sa malade, poursuit sa lettre qu'elle termine le lendemain matin, jeudi, 22 avril, et l'expédie. Après quoi, dans l'après-midi, dans la nuit, revenant toujours sur cette réponse de Roland qui l'a « désespérée », elle reprend la plume, ne la pose qu'après minuit, et expédie cette seconde lettre le vendredi matin, «23 avril 79 ». Ce n'est que quelques heures après qu'elle dut recevoir la lettre de Roland du 22 et apprendre « qu'elle avait vaincu ».

Mercredi matin.

43. — Vous avez ri de mon sermon (1) : craignez de recevoir mes plaintes. Je suis triste, mécontente et malade, mon cœur est serré. Je laisse tomber avec peine des larmes rares et brûlantes qui ne peuvent me soulager... Je ne me reconnais plus ; ou plutôt je me retrouve pour me blâmer et vous exprimer une bonne fois ce que je suis et ce que je veux être toujours.

D y a bientôt vingt-cinq ans que je reçus la vie d'une mère dont la douceur, la sagesse et la bonté seraient pour moi des reproches si elles n'étaient des modèles ; la perte de cette mère chérie fut la source du chagrin le plus vif que j'aie jamais ressenti et dont les impressions ont laissé dans mon âme des traces ineffaçables.

La nature me fit sensible (dois-je m'en plaindre ou m'en féliciter ?) Une éducation solitaire, en concentrant mes affections, les rendit encore plus vives et plus profondes. Je sentais fortement le bonheur et la peine avant de savoir les nommer : ils devinrent bientôt les objets de mes premières méditations. J'étais active et isolée ; le besoin me fit penser. Je réfléchissais dès l'âge où communément on est distrait par les jeux. Je vous ai dit quelquefois combien les idées religieuses avaient fermenté dans mon esprit et commencé à fixer sur des objets déterminés ce sentiment inquiet et vague dont j'était déjà obsédée ; l'amitié ne tarda pas à le développer de son côté ; mon cœur était exercé et rempli avant qu'on m'eût soupçonnée

(1) Double allusion à sa lettre du 13 avril (n° XIII) et à la tranquille réponse de Roland (n° XIV).

de connaître son existence. Jeune, ardente, placée dans ces circonstances heureuses où Ton n'a pas même le soupçon de cette opposition d'intérêts qui rend les hommes méchants, le goût de mes devoirs devint une passion et le seul nom de vertu excitait mon enthousiasme. Avide de connaître, j'alimentais ma curiosité par la lecture de l'histoire ancienne. La variété des scènes qu'elle me présentait arrêtait mon attention et le récit d'une belle action me transportait jusqu'au délire ; combien de fois je pleurai, dépitée de n'être pas née Spartiate ou Romaine I En étendant la sphère de mes idées, j'appliquai mes raisonnements aux objets de ma créance et ma foi en fut ébranlée. L'humanité m'était chère ; je ne pus souffrir de la voir condamnée sans distinction et sans pitié ; je rejetai l'autorité qui voulait me forcer d'admettre une cruelle absurdité. Ce premier pas une fois franchi, le reste du chemin ne tarde pas à se faire, et l'on examine avec une défiance scrupuleuse une doctrine que l'on reconnaît évidemment fausse dans un point essentiel. Les ouvrages des philosophes que je lus à cette époque aidèrent mes combinaisons sans me déterminer à prendre un parti ; chaque système me parut avoir ses faibles et ses raisons ; je tenais à quelques-unes de mes brillantes chimères. Je devins sceptique par effort, et je pris seulement pour boussole la bienfaisance en fait de conduite et la tolérance en matière d'opinions.

Ces changements d'idées ne pouvaient influer sur la morale. Je la trouvais indépendante de tout système religieux, parce qu'elle a sa base dans l'intérêt général qui est le même partout. L'accord entre ses affections me parut constituer la bonté individuelle de l'homme, et la justesse de ses rapports avec ses semblables la sagesse de l'homme social. Les relations multipliées de la vie civile ont aussi multiplié, sans doute, les lois et les devoirs, et celles particulières à chacun méritent de devenir les premiers sujets de son étude. Le rang que devait occuper mon sexe dans l'ordre de la nature et de la société fixa de bonne heure mes regards curieux. Je ne vous dirai pas ce que j'ai pensé de la question élevée sur la prééminence des sexes, elle ne m'a jamais semblé propre qu'à exercer pendant quelques minutes le

talent d'un bel esprit ; nous différons essentiellement, et la supériorité à certains égards, qu'il faut vous accorder de bonne foi, est compensée par la dépendance réciproque d'un bonheur qui ne peut être que l'ouvrage commun des ^eux. ^

j Je sentis la justice, la force et l'étendue des devoirs qui / étaient imposés à mes pareilles ; je tressaillis de joie en trouvant dans mon courage la résolution et l'assurance de les observer toujours. La nature, en nous rendant dépositaires de ses trésors et de vos plaisirs, nous institua les gardiennes des mœurs. La retenue, la pudeur, la fidélité, la constance doivent être assignées à cette portion du genre humain destinée à donner à l'autre les gages des unions par lesquelles se perpétue la société. Les conventions et les abus ont mis des entraves à l'accomplissement du vœu de la nature et le sexe le plus faible en demeure souvent la victime, mais il ne se soustrait jamais impunément aux préjugés établis à cet égard, tels rigoureux qu'ils puissent être. Pénétrée des obligations attachées au nom sacré d'épouse et de mère, je résolus de ne m'en charger que pour un objet digne d'un dévouement absolu de ma part ; dans le nombre de ceux qui se présentèrent pour le solliciter, un seul dont je vous ai entretenu (M. de Lbl.) (1) mérita l'aveu de mon cœur ; je sus le taire longtemps et ne le fis qu'à l'instant où la vue des impossibilités me porta à le prier de s'éloigner. J'eus lieu de m'applaudir dans la suite d'une résolution qui m'avait été pénible au delà de toute expression.

Des révolutions de différente espèce ont changé la face de ma situation ; je n'en ai pas moins persisté avec une égale fermeté dans la détermination de ne me sacrifier qu'à l'estime la plus élevée. Ma fortune s'est renversée : j'en ai senti croître ma fierté. Je refuserais d'entrer dans une famille qui ne serait pas capable de me distinguer assez pour s'honorer de mon alliance, et je serais indignée de devoir celle-ci à celui qui croirait m'en faire une grâce. D'après cette façon d'être et de voir, j'ai compté depuis longtemps et je regarde

(1 ) de la Blancherie.

le célibat comme mon partage. Je crois les devoirs de mon sexe dans cet état moins nombreux et moins doux peut-être, mais tout aussi sévères et exigeants.

J'envisageais les charmes de l'amitié comme des dédommagements heureux, capables de faire oublier le reste ; je voulais les goûter avec ce délicieux abandon de la confiance ; je sens que vous m'entraînez plus loin qu'eux et c'est ce dont je cherche à me défendre. J'ai vu dans votre âme forte, énergique, éclairée et exercée, l'étoffe d'un ami du premier ordre : je me suis plu à vous considérer sous ce point de vue et à joindre au sérieux de l'amitié tout ce que la sensibilité d'une âme tendre pouvait ajouter de plus vif ; vous vous êtes ému et vous avez insinué dans mon cœur le penchant contre lequel je me croyais assurée. Alors je ne me suis pas voilée, je me suis peinte sans réserve et j'attendais de votre générosité le soutien dont j'avais besoin ; mais plutôt que de me rendre le sein de l'amitié sur lequel je souhaitais me jeter, loin de ménager ma faiblesse, vous devenez chaque jour plus téméraire et vous osez me demander le sujet de ma honte, de mon silence et de mes craintes! Monsieur..., je puis être la victime du sentiment, mais je ne serai jamais le jouet de personne... Vous aurez rencontré dans le monde des femmes mille fois plus aimables et plus intéressantes que moi, qui vous auront prouvé que l'attrait du plaisir était assez puissant sur elles pour leur faire juger légèrement d'une douce faiblesse et de l'attachement passager qui la produisait ; agréables et faciles, elles savent s'attendrir pour ceux qui successivement ont l'art de les charmer. Nourrie dans la retraite, je serai si vous voulez agreste et sauvage ; mais je n'ai point l'habileté de faire un jeu de l'amour. C'est pour moi une passion terrible qui s'empare de mon être entier et dont les suites influeraient sur toute ma vie. Rendez-moi à l'amitié, ou craignez... de m'obliger à ne vous plus voir.

O mon ami ! — Pourquoi troubler une vision qui pourrait être si belle I Va, mon cœur est assez riche pour te rendre en tendresse la valeur des privations qu'il t'impose I Laissons à chaque état ses devoirs et ses plaisirs, ne dérobons

pas ceux des époux fidèles; conservons ce noble orgueil et cette haute franchise qui sont les compagnes et les appuis de l'exacte vertu et de l'amitié touchante. N'espérez pas de m'amener au point de répondre à vos empressements avec ce parfait retour que je sens devoir être le complément de la volupté : je suis passive malgré moi, je voudrais ne pas l'être, et, dans le dépit de me trouver telle, je me défends en désespérée de devenir rien de plus.

Je suis dans un état affreux ; je ne sais ce que j'écris. Mon ami, combien vous m'avez fait de mal I était-ce de vous que je devais l'attendre ? J'ai reçu des impressions qui ne s'effaceront jamais ; il ne dépend pas de moi de m'intéresser médiocrement à vous, mais je saurai réprimer des saillies impétueuses qui nous égarent l'un et l'autre, et qui portent le ravage dans tout moi-même. Epargnez-moi ces émotions délicieuses et cruelles, que suivent le délire et l'oubli des sages réserves. Laissez-moi valoir tout mon prix ; que serais-je, si je croyais avoir des reproches à me faire? Avec un cœur et des sens, on ne parvient pas à mon âge sans éprouver ce que la sagesse peut avoir d'austère et de pénible ; je suis familiarisée avec les combats, j'oserais dire avec les triomphes : ne me ravissez pas ceux-ci et ne rendez pas les autres insoutenables.

J'ai voulu composer avec l'amour, j'en suis durement punie ; mais dût-il m'en coûter jusqu'à la vie, je saurai me commander encore, et le désir de vous conserver une amie me donnera des forces contre vous-même. Laissezmoi remarquer et compter vos égards et vos privations : ils nourrissent le véritable amour et le retiennent dans les justes bornes que le devoir lui prescrit pour nous. Ménagez-moi le plus grand des biens que je connaisse, le seul auquel je tienne assez pour ne pas haïr la vie, un ami sincère et fidèle. Je n'ai pas assez de votre philosophie, ou j'en ai trop d'une autre, qui ne ressemble pas à la vôtre dans ce seul point, pour me livrer inconsidérément à l'empire d'une passion qui deviendrait chez moi transport et délire. Mon ami, revenez me voir plus modéré, plus retenu ; nourrissons avec zèle, avec joie et confiance les goûts qui peuvent resserrer, embellir

la liaison douce et intéressante qui nous rapproche. La fermentation des sens s'apaise enfin par l'interdiction des préliminaires séducteurs qui l'excitent encore davantage, et par l'action même du sentiment ; mais l'estime, les connaissances et l'attachement fondé sur elles demeurent à jamais.

Mon amil (je vous appelle de ce doux nom dans l'effusion de mon cœur), vous pourrez trouver autre part moins de rigueurs, mais non pas plus de tendresse.

44. — (1) Comme les heures sont pesantes!... Puis-je donc enfin m'attrister et t'écrire sans redouter les témoins ? Je ne sais déjà plus ce que j'ai tracé dans ma lettre de ce matin, mais je l'écrivis dans l'amertume de mon cœur, je crains qu'elle ne te fasse mal. Hélas I tu n'avais pas appréhendé de me désespérer par la tienne!... Au milieu des objets divers qui m'environnent et m'obsèdent, je ne vois, je ne sens que toi ; j'entends toujours : « je suis malheureux. » Ah, Dieux I comment, pourquoi, depuis quand es-tu malheureux ? est-ce parce que j'existe, ou parce que je t'aime ? La destruction de la première de ces causes est en mon pouvoir et ne me coûterait rien, elle seule pourrait entraîner l'autre sur laquelle je n'ai plus d'empire. Je n'attendrai pas que tu parles. Je ne demande pas que tu le fasses, je saurai voir et juger. Auraisje imaginé que tu fusses encore à douter si ma félicité dépendait de la tienne et qu'il fût nécessaire de le dire pour te le faire croire ? Mon courage t'offense et te tue : ce courage que je dois à l'enthousiasme que tu m'inspires, au désir de rester digne de toi. Je sais mieux ce que tu vaux que tu ne le sais toi-même. Sans doute ma tendresse devrait te l'apprendre si tu avais pu l'ignorer ; mais je n'ai pas besoin que tu m'en instruises. C'est à moi qu'il appartient de remplir le double et pénible devoir d'apprécier et de faire valoir les obstacles qui nous tiennent éloignés, c'est à moi qu'il appartient de t'en adoucir, s'il se peut, l'amertume, de la savourer en silence et d'en demeurer la victime. J'ai peut-être autant de fierté dans l'âme que de sensibilité, l'une et l'autre me commandent avec un despotisme quelquefois cruel et dont cepen-

(1) Cette lettre, la première que Marie Phlipon ait numérotée, porte le n" 3.

dant je subis volontairement le joufï. Aurait-il été plus tendre et plus beau de te rendre éloquemment les impressions profondes et douloureuses que produisaient en moi notre séparation et le sentiment des choses qui la nécessitent ? J'aurais dû peut-être m'abandonner sans réserve à l'abattement stupide, à l'inaction langoureuse, et chercher lâchement une excuse à ma faiblesse dans le vil triomphe d'exciter la tienne et de déchirer ton cœur, comme à plaisir, par la peinture de mes tourments ? Si tu reconnais l'amour à ces traits, va le chercher dans ces âmes vulgaires qu'il n'a jamais fait qu'amollir et que son feu divin n'a pas pénétrées. Il pourra me consumer par le développement, l'exaltation, l'épuisement de mes facultés, mais il les maintiendra toujours en action jusqu'au moment de l'extinction totale. Navrée par ton absence, l'idée que j'étais chère et précieuse à ton cœur m'a soutenue ; la passion d'être utile à ta félicité, du moins en n'augmentant pas le nombre de tes peines, si rien de plus ne m'étais permis, a ranimé mes forces défaillantes ; je me suis trouvé l'audace d'aspirer encore à l'espèce de bonheur dont ma situation était susceptible. Que pourrait-il être si ce n'était de conserver assez de liberté d'esprit pour m'élever au-dessus des disgrâces qui devraient me survenir, pour cultiver, dans tous les cas possibles, sinon les connaissances et les agréments, du moins les vertus et l'activité sans lesquelles ton amie ne serait plus digne de ce nom. J'ai cru sentir et prévoir dans cet effort de courage une sorte de dédommagement aux biens qui me restaient à souhaiter et qu'un espoir confus remplaçait peut-être à mon insu. Occupée de toi, identifiée à ton être, pénétrée de son excellence, je me suis dit, en me recueillant dans cette meilleure partie de moimême et jetant de là sur tout le reste un regard indifférent ou dédaigneux : je ne serai jamais malheureuse tant que ce bien me restera. Qui pourrait me l'ôter ? il m'est devenu propre par sa nature et celle-ci ne saurait être altérée. Non, mon ami^ ne le croyez pas, nous ne pouvons plus cesser de nous intéresser l'un à l'autre sans perdre de ce que nous valons, et notre prix ne peut pas baisser. Où as-tu donc vu que je pourrais être heureuse sans que tu fusses heureux ? Cette idée fausse, hor-

rible, injurieuse, me révolte au delà de toute expression; tour ^ tour elle m'atterre, m'indigne et me rend furieuse. C'est toi qui as pu la concevoir, l'adopter et me la présenter ? De ce moment je ne sens plus que les pointes acérées d'une douleur dévorante et je suis tout aussi malheureuse que tu le veux pour n'avoir plus à me reprocher ni tranquillité, ni victoire, ni même raison. Rassasie-toi de mon désespoir, contemple ma détresse, nourris complaisamment ton injustice, sois content à ce prix ; mais si tu me laisses soupçonner que tu sois encore malheureux, si j'entrevois que tu crois l'être, tremble de le devenir à un point que tu n'oserais envisager.

Moi, j'ai opprimé ton âme (1) ? A l'instant où je veux réparer par son aveu un injuste jugement formé sur ta sensibilité, avant qu'elle me fût bien connue I à l'instant d'un parallèle où je te donne l'avantage avec la dignité qui te convient, puisque celui au-dessus duquel je te place n'est au-dessous de nul autre ! à l'instant enfin où le retour que je fais et les réflexions qui m'échappent peignent si bien l'éloignement de cette froide et odieuse tranquillité, dont tu me ferais un crime avec raison !

Oui, je dis que tu t'es bien vengé de cette opinion trop resserrée que je pris d'abord de ta sensibilité, puisqu'en me la faisant connaître tu as déployé la mienne jusqu'à un degré où elle n'était pas encore parvenue.

Mais que fais-je ? tu t'es abusé toi-même par une cause que je ne puis voir ni désigner ; ton cœur a dû te détromper ; déjà même à la fin de cette lettre cruelle, tu te démens sans le savoir ; tu m'invites d'être heureuse avec ce sourire amer que je vois si bien d'ici, et tu me défies indirectement de l'être sans toi, en me demandant si tu dois te reprocher d'y avoir mis quelque obstacle. Cette idée me repose un peu, sans me consoler ; tu t'es trouvé malheureux, j'en étais l'occasion ; tu m'en fais le reproche, je te pardonne l'erreur, et, sans pouvoir m' attribuer de faute, j'éprouve les plus vives angoisses.

Il est plus de minuit, tout se tait, tout est mort, je n'en-

(1) « Trop affecté d'un sentiment qui m'opprime... », disait Roland dans sa lettre du 14 avril (n* XIV).

tends que les gémissements de la souffrance. Le sommeil est loin de moi ; j'aurais mille choses à te dire si je pouvais m'occuper d'autre chose que de toi.

23 avril 79.

45. — Roland à Marie Phlipon, 2^ avril (ms. 6240, fol. 10-11).

La lettre, timbrée d'Amiens, est adressée « à M"® Phlipon, chez M. son père, etc.». — N» d'ordre : 3«. — Détail piquant à noter: l'adresse de cette lettre, comme de toutes celles qui vont suivre jusqu'au moment où Roland les adressera chez M"e Desportes, est d'une écriture déguisée ; Il faut qu'on puisse croire, au logis de Phlipon, que ces lettres viennent des sœurs Cannet. — Cf. plus loin, no^ 47, 57, 81.

Roland a reçu les deux longues lettres des 21-23 avril, et il y répond sur-le-champ, brièvement (« il est l'heure du courrier »), mais en renouvelant de la façon la plus expresse sa capitulation du 22.

24 avril.

Mon amie, ma bonne amie, pardonne-moi : je baigne tes lettres de mes larmes ; fais qu'elles effacent ma faute ; oublie mes faiblesses, et aie égard à mon repentir. Ma situation était horrible ; elle Test, et elle le sera davantage jusqu'à ce que je sache que ma tendresse et la tienne ne sont point au nombre des causes de ton malheur ; jusqu'à ce que je sois bien sûr que tu m'aimes encore et que tu goûtes du plaisir à m'aimer. J'ai augmenté tes tourments I cette idée m'est cruelle, elle m'atterre. Pourquoi dont te tant tourmenter d'autre part ? tu ne me dis rien des motifs, des raisons que tu en as : est-ce que tout ce qui te regarde ne m'est pas devenu personnel ? Ne te souvient-il plus de la proposition que je t'ai faite ? crois-tu que je ne la nourrisse pas dans mon cœur ? Voudrais-tu me ravir cet espoir ? Toi qui as de l'énergie, ne serait-ce que pour me dicter des leçons ? (tu m'en donnes de bien dures aujourd'hui, tu me maltraites, mon amie); et te manquerait-il du courage pour travailler à mon bonheur ? Quelle affreuse proposition tu me fais I une tumultueuse horreur s'est emparée de mon âme ; à peine puis-je tenir la plume, et te tracer mon amertume. Ecris-moi, je t'en prie, avec quelques détails

et plus de tranquillité ; réponds à ma proposition d'une manière claire ; fais-y entrer d'autres raisons que celles dont tu m'as parlé et que j'ai pesées. Songe que je te vois sans cesse, et plus encore dans l'avenir que dans le passé. Songe... il est l'heure du courrier, et il faut que je finisse pour que ma lettre parte aujourd'hui ; j'en attends une de toi au prochain ; mais, de grâce, ne me maltraite pas, parce que je ne veux mériter aucun reproche de toi, et que je ne me sens la force d'en supporter aucun.

46. — Marie Phlipon àBoland, 25 avril 111^. (ms. 6238, fol. 26). — Pas d'adresse. — N*^ d'ordre : 4©.

C'est une réponse à la lettre du 22 qu'elle n'a reçue qu'après avoir expédié ses deux longues missives des 21-23 ; elle écrit, dans la nuit du 24 au 25, auprès du lit de Mignonne mourante.

25 avril 79.

Si tu m'avais aimée moins, tu n'aurais pas été coupable ; les torts ou les erreurs que le sentiment fait avoir peuvent causer de l'affliction, mais ils n'offensent jamais. Je n'ai d'autre malheur que celui de te savoir malheureux par moi ; tu me l'as dit, mon ami, en croyant encore que je pourrais être heureuse indépendamment de ta félicité. Jusqu'alors je goûtais, au milieu des petites disgrâces que j'éprouve, ce charme inexprimable dont notre commun attachement m'enivrait, et je défiais tous les maux ; ton aveu cruel les a tous fait passer dans mon âme. Ne me demande pas si je t'aime ; si je pensais que cette question fût indécise aujourd'hui pour toi, je craindrais qu'elle le fût toujours. Ce n'est pas pour travailler à ton bonheur qu'il me faudrait du courage, mais pour m'empêcher d'y sacrifier ce que le devoir ou la nécessité me défendraient. Je ne saurais joindre de nouvelles raisons à celles que je t'ai données, parce que je n'en ai pas d'autres : peut-être désirerais-je en avoir de plus fortes pour te les voir surmonter. Mon mot m'échappe ! sa confession est bien humble et répare au centuple l'orgueil du sentiment qu'il décèle ; tu as vaincu à ton tour. Les détails ne seront pas

pour cette t'ois ; je suis excédée plus que tu ne m'as vue au mois de janvier (1). Ma fidèle bonne est mourante ; occupée par les soins que je lui rends, ou obsédée par les gens qui veulent me soulager, je vole des instants que l'on m'oblige de donner au repos. J'écris dans un méchant lit sur une planche qui me sert à la fois de table et d'écritoire. Je ne sais comment cacher ma lumière et me soustraire à la vigilance de mes obligeants importuns.

J'étrangle mes pensées, je sens la contrainte à chaque lettre que je trace ; ma tête est faible, je suis un peu abattue.

Adieu, mon ami, sois heureux : voilà le vœu de mon cœur.

47. — Marie Phlipon à Roland, s. d. [25 avril]. — (Ms. 6238, fol. 27-29).

Adresse: A Monsieur Roland de la Platière, inspecteur des manufactures, à Amiens. — N" d'ordre : 5^.

C'est encore une réponse à la lettre du 22, avant d'avoir reçu celle du 24.

La jeune fille écrit dans la matinée du 25. Mignonne avait été administrée la veille et était à l'agonie.

Dans la soirée de ce jour, la cousine Trude vint enlever Marie Phlipon et l'emmener chez elle ; c'est de là que fut écrit le P. S. du 26 au matin.

Le précédent éditeur a fait, à tort, de ce P. S. une lettre distincte.

Il est cinq heures du matin : je suis seule auprès de ma malade et je partage entre elle et toi mes instants, jusqu'à celui où l'on m'empêchera, non de t'entretenir d'esprit et de volonté, mais de te communiquer tout ce qui m'affecte avec cette confiance, cet abandon et cette prolixité dont j'ai si grand besoin. Dans quelle agitation j'attendais cette lettre (2) à laquelle je répondis cette nuit, si précipitamment I La peinture de ton état avait mis sur mon cœur un poids que tu soulèves encore faiblement ; dis-moi donc que tu es satisfait, afin que je respire.

(1) Alors qu'elle avait à soigner à la fois deux malades. Mignonne et l'apprenti.

(2) La lettre de Roland du 22.

Les détails que tu me demandes auront un peu d'étendue. Ce n'est pas qu'il me soit arrivé rien d'important, mais je suis le centre où viennent se réunir les mouvements imprimés aux objets qui m'entourent ; leur combinaison produit quelquefois un résultat violent, quoique les causes ne paraissent pas remarquables. Tu l'as dit toi-même avec justesse: en fait de sentiment, tout se calcule d'après la mesure relative.

Mes affaires avec mon père ne sont pas entièrement finies ; je sais néanmoins qu'il me reviendra quatorze mille francs, au moyen desquels j'aurai dans tous les cas ce qui suffit à mes besoins, sans craindre cette dépendance toujours pénible et souvent insupportablepourune âme élevée, où peut conduire la nécessité de contracter des obligations pécuniaires. Je paie chèrement cet avantage par le chagrin que me font ressentir la situation et le mécontentement de mon père qui sera réduit à rien, ou à peu près, et qui est outré contre moi. Il m'avait proposé d'entrer dans la perte des 4.000 fr. ; cette demande me fit de la peine, parce qu'il me sembla qu'il n'aurait pas dû me la faire. Vous savez mieux que moi, lui ai-je répondu avec attendrissement et tristesse, ce qu'il conviendrait de penser de cette perte et par conséquent ce que la raison m'ordonne de faire : au reste, je ferai mes réflexions. La première qui me frappa fut que son propre avantage serait plutôt que je conservasse dans mes mains ce dont je pourrais ensuite lui faire part, que de lui abandonner une légère somme facile à dissiper. Néanmoins, je ne voulus rien déterminer sans l'avis des grandsparents ; autorisée de leur conseil, je dis à mon père que la modicité de ma fortune ne me permettait pas de faire un abandon de cette espèce et dont l'objet m'aiderait à lui payer ma pension, s'il trouvait bon de me garder avec lui, comme je désirais y rester. — Je le veux bien, mais, gêné comme je vais l'être, je ne garderai pas de domestique et vous en ferez les fonctions. — Je me prêterai à tout : la raison sait me rendre agréables les choses que je peux croire utiles et vous ne m'avez jamais vue les refuser dans l'occasion. — En effet, je suis loin d'envisager dans cette nécessité un désagrément capable de me dégoûter ; j'y vois avec douceur un moyen d'assurer mon père de mes dispositions à son égard ; la peine ne sera pas

grande, j'aurai toujours quelqu'un le malin pour les choses les plus fortes. Au bout du compte, il me restera moins de loisir, mais ton amie, pour en devenir moins savante, ne croira pas valoir moins réellement, si la raison y trouve de l'exercice et du profit. Ce qui m'affligeait davantage était le départ de cette pauvre bonne, la douleur qu'elle ressentirait et l'inquiétude de ce qu'elle deviendrait à son âge avec des infirmités. Sans savoir encore précisément ce qui l'attendait, elle le craignait et en avait pleuré près de moi plus d'une fois. Sur ces entrefaites, mes grands-parents, qui s'étaient aperçus de l'inclination del giovane (1), et qui en avaient parlé avec mon père, imaginèrent que je ferais bien de l'épouser. Cependant ils n'osèrent me le proposer eux-mêmes, ils employèrent une tierce personne. Cette ineptie, qui peut-être aurait dû me faire rire, devint déplaisante par son effet. Le témoignage de mon opposition leur rappela tout ce qu'ils appellent mes singularités ; on les compta sur les doigts ; je fus louée et blâmée avec une contradiction, une bêtise, dont on ne se fait pas d'idée. Le résumé, c'est qu'en m'estimant beaucoup, s'intéressant à mon sort, s'occupant de moi chaque jour, gémissant et fulminant sur mon père, ils finissent par me donner tort, sans savoir pourquoi ni comment. Mon père, d'un autre côté, se plaint que j'agis avec lui d'une manière rigoureuse et offensante : il conte son chagrin à tous ceux qui veulent l'entendre, et me donne celui d'écouter des indifférents m'entretenir curieusement de choses qu'ils devraient ignorer. Cet ensemble maussade est différencié chaque jour par des nuances qui ne peuvent se peindre et dont je n'échappe pas une seule. Ma bonne tombe malade ; je m'occupe d'elle comme l'humanité, l'attachement et la reconnaissance pour un sujet fidèle peuvent m'obliger de faire ; nouveau sujet de murmure. C'est encore un ridicule aux yeux de ces parents que de prodiguer des soins à une servante ; le moyen qu'un père ne s'impatiente pas avec une fille si étrange et si minutieuse ? Si tu voyais leur air dur ! il m'arrache et me rend indignée. Mon

(1) L'apprenti de Phlipon. Nous avons, par les Lettres Cannet, les initiales de son nom, L. F. On verra plus loin qu'il avait 23 ans et qu'il était, depuis huit années, en apprentissage chez Phlipon.

père lui-même n'a pas regardé une seule fois cette malheureuse depuis qu'elle est sur un lit de douleurs. Je souffre au delà de toute expression ; je halette de dépit et je me sens étouffer.

Du 26 au matin.

Je suis dans une maison d'amie, chez cette aimable petite femme (1) avec laquelle nous avons été voir l'abbé de l'Epée, et dont le mari est absent pour le moment. On m'a enlevée hier à dix heures du soir, accablée de fatigue et pénétrée du spectacle affligeant qui m'avait occupée tout le jour. Ma pauvre Mignonne est tournée à la mort en entrant dans le septième jour d'une fluxion de poitrine et fièvre maligne. J'avais déjà supporté la veille tout l'attirail de l'administration (2) ; cette bonne fille me navrait le cœur par ses souffrances et son dévouement. Elle sentait son état : «je suis pourn'en pas revenir, m'a-t-elle dit, je n'en suis pas fâchée ; je désirais toujours de mourir avec vous et, si je vivais plus longtemps, je n'aurais peut-être pas cette satisfaction ». Je l'ai vue à l'agonie pendant huit heures, conservant de la connaissance sans pouvoir parler, me voulant près d'elle et serrant mes mains dans les siennes, tant que les forces le lui ont permis. J'ai employé ses opinions à la consoler et à lui adoucir ses derniers moments ; mais avec une âme simple, un esprit borné, après une vie dure et laborieuse, on meurt sans beaucoup d'efforts. Elle n'était pas expirée quand on m'a transportée ; le pouls battait encore, les yeux étaient éteints, la tête perdue, le visage noircissait et l'odeur devenait insupportable. Je me félicite de sa fin ; elle lui évite un chagrin amer qu'elle aurait conservé à jamais, et je sais trop que la seule crainte de l'éprouver l'affecta souvent jusqu'à nuire à sa santé.

Malgré cette raison, je pleure sans pouvoir m'en empêcher. Ne prends pas d'inquiétude de ma santé, on m'envoie à Vincennes (3) pour avoir le temps de purifier ma chambre et mon lit. Le régime que j'ai suivi depuis huit jours me

(1) M™® Trude, sa cousine. Son mari était miroitier, rue Montmartre. (Voir sur eux mon édition des Lettres, t. II, p. 559-560).

(2) Des derniers sacrements.

(3) Elle y alla le jour même et n'en revint que le 6 mai.

sauve de tout accident ; j'ai fait grand usage d'acides et de rafraîchissants, sans manger qu'une soupe toutes les vingtquatre lieures ; au reste, je n'ai pas eu grand mérite à observer cette diète, il m'eût été impossible de faire autrement. Les arrangements que l'on prend pour moi me contrarient ; je ne sais comment je pourrai recevoir tes lettres d'ici à quelques jours. Cependant le timbre d'Amiens empêchera la curiosité (1). L'expédient de la seconde adresse italienne est encore neuf et tu pourrais l'employer.

Je suis impatiente de te savoir tranquille et content ; mon ami, il ne t'est pas permis d'être malheureux, puisque tu ne pourrais plus l'être seul. Adieu.

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