A Sophie^ du 26 avril (à midi
Elle raconte la maladie et la mort de Mignonne avec des précisions qui permettent de déterminer au plus près les lettres précédentes.
49. — Roland à Marie Phlipon, 30 avril (ms. 6240, f'>« 12-13).
C'est la réponse à la longue lettre des 25-26 avril. La lettre, timbrée d'Amiens, est adressée « a la diletta, vicino il bosco o a la gran citta » (2). — N° d'ordre : 4^.
30 avril 79.
Chéris tes larmes, mon amie, elles ont tout l'ascendant de la vertu ; ton ami pleure avec toi : il n'est aucune circonstance de ta conduite qui ne remue son âme, et qui ne l'attache à la tienne. Elles fixent toute mon admiration, et elles déterminent en moi ce haut degré d'estime qui met le dernier prix au sentiment de l'amitié. S'il suffit à ton bonheur, jouis-en : j'y souscris. Les détails que tu me donnes me sont précieux à l'égal de ce que la tendre amitié verse dans le sein de la confiance ; mais tous les projets ne répondent à rien de ce que je t'ai dit, à rien de ce que je désire : ils confondent mes idées : ils s'opposent à mes vœux : ils me jettent
(1) Comme elle l'expliquera plus loin, le timbre d'Amiens faisait croire au logis que la lettre venait des demoiselles Cannet.
(2) « A la bien-aimée, au bois voisin [à Vincennes] ou à la grande ville ».
dans une perplexité qui est pour moi l'état le plus funeste. Il m'est impossible de résister longtemps à cette manière d'être et c'est à toi de m'en tirer. J'exige donc, par tous les droits qu'a l'amitié de demander et d'obtenir, que tu me dises : oui ou non. Dans le dernier cas, je ne t'en reparlerai de ma vie ; et je respecterai toujours tes motifs, si je puis ne pas les détester. Dans le premier, tu me fourniras des moyens plus faciles et plus sûrs de te faire passer l'expression de mes sentiments ; et tu me permettras sans doute aussi de les développer en me montrant toujours ce que je suis, même triste et faible, car ta 2^ et 3^, dont l'une semblait devoir être un adoucissement à l'autre, ont une espèce de raideur qu'a peut-être déterminée ma situation, digne peut-être de quelque ménagement, et la sorte de terreur qu'elle a fait passer dans mon âme y a jeté une idée de contrainte, dont souffre avec toi mon cœur qui a voulu se montrer à toi, et qui a cru ne devoir jamais craindre de le faire.
Le tourbillon qui t'environne et les révolutions que tu en éprouves, l'état de ta santé, tout m'inquiète, tout m'agite, tout me tourmente. Je ne chercherai point à adoucir les regrets raisonnes et l'amertume de la perte que tu viens de faire. Je sais que l'argent n'est point le prix du sentiment dans quelque âme qu'il soit placé ; et par cela seul que quelqu'un t'a aimée, il est digne qu'on le regrette. Oui, mon amie, je pleure avec toi sur la cendre de cette bonne âme : eh ! ce n'est pas de son malheur ; j'envierais de finir comme elle. C'est la seule douleur que j'aimerais à prévoir dans ton cœur.
Je relis tes lettres ; elles me confondent : est-ce toi ? je te trouve, je te cherche, tu m'échappes... Je n'ai vu tes amies qu'une fois, dans un tourbillon de joueurs ; paroles coupées, expressions vagues ; j'y restai peu. On a envoyé chez moi depuis savoir si j'étais malade. Je n'ai rien reçu qui te concerne ; je n'ai revu personne. Je travaille avec peu de courage, péniblement ; je ne sors guère ; il est inutile de te dire que j'ai de la mélancolie. N'augmente pas mes maux par les tiens. Prends le parti qui, à tous égards, convient le mieux à ton bonheur : penses-y bien, la chose en vaut la peine. Ne me fais pas attendre de tes nouvelles ; je compte déjà les moments.